--Absolument. Le plus curieux, c’est que Patterson ne donne pas

sa marchandise. Il la vend, et même assez cher. J’ai entendu leur

discussion. Ceroni se plaignait. Il disait que toutes ses économies

étaient passées dans la poche de Patterson et qu’il n’avait plus rien.

L’autre ne répondait pas, mais il paraissait peu disposé à continuer,

du moment que c’était gratuitement.

Halg s’arrêta un instant, puis s’écria avec colère:

--Si Ceroni n’a plus d’argent, il est capable de tout. Que vont devenir

sa femme et sa fille?

--On avisera, répondit le Kaw-djer.

Et, après une pause:

--Puisque nous avons entamé ce sujet, dit-il d’un ton d’affectueux

reproche, épuisons-le. Si je n’ai jamais voulu t’en parler, je

n’ignore pas quels sont tes rêves. Où te mèneront-ils, mon garçon?

Halg, les yeux baissés, garda le silence. Le Kaw-djer reprit:

--Dans peu de temps, dans un mois peut-être, tous ces gens-là vont

disparaître de notre vie. Graziella comme les autres.

--Pourquoi ne resterait-elle pas avec nous? objecta le jeune Fuégien en

relevant la tête.

--Et sa mère?

--Sa mère aussi, bien entendu.

--Crois-tu qu’elle consentirait à quitter son mari? objecta le Kaw-djer.

Halg eut un geste violent.

--Il faudra quelle y consente! affirma-t-il d’une voix sourde.

Le Kaw-djer hocha la tête d’un air de doute.

--Graziella m’aidera à la persuader. Pour elle, son parti est pris.

Elle est décidée à rester ici, si vous le permettez. Non seulement

elle est lasse de la vie que lui fait son père, mais il y a aussi des

émigrants dont elle a peur.

--Peur?... répéta le Kaw-djer surpris.

--Oui. Patterson d’abord. Voilà un mois qu’il tourne autour d’elle,

et, s’il a vendu du rhum à Ceroni, c’est pour mettre celui-ci dans son

jeu. Depuis quelques jours, il y en a un autre, un nommé Sirk, un de la

bande à Dorick. C’est le plus à craindre de tous.

--Qu’a-t-il fait?

--Graziella ne peut sortir sans le rencontrer. Il l’a abordée et lui a

parlé grossièrement. Elle l’a remis à sa place, et Sirk l’a menacée.

C’est un homme dangereux. Graziella en a peur. Heureusement, je suis là!

Le Kaw-djer sourit de cette explosion de juvénile vanité. Du geste, il

apaisa son pupille.

--Calme-toi, Halg, calme-toi. Attendons le jour du départ et nous

verrons alors comment les choses tourneront. D’ici là je te recommande

le sang-froid. La colère est, non seulement inutile, mais nuisible.

Souviens-toi que la violence n’a jamais produit rien de bon et qu’il

n’est pas de cas, sauf quand on est forcé de se défendre, où l’on soit

excusable d’y recourir.»

Les soucis du Kaw-djer furent accrus par cette conversation. Outre

l’ennui de voir Halg engagé dans cette fâcheuse aventure, il

comprenait que l’intervention de rivaux allait encore compliquer les

choses, en excitant la jalousie du premier en date et en provoquant

peut-être des scènes regrettables.

En ce qui concernait la question de l’alcool, la découverte de

Halg n’avait fait que déplacer la difficulté sans la résoudre. On

avait découvert le fournisseur de Ceroni. Mais où ce fournisseur se

procurait-il l’alcool qu’il vendait? Patterson, dont il connaissait

l’abominable nature, possédait-il un stock en réserve quelque part?

C’était peu croyable. En admettant qu’il eût réussi, malgré la sévérité

des règlements et la surveillance du capitaine Leccar, à embarquer une

pacotille prohibée au départ, où l’eût-il cachée depuis le naufrage?

Non, il puisait nécessairement dans la cargaison du _Jonathan_. Mais

par quel moyen, puisqu’elle était gardée nuit et jour? Que le voleur

fût Ceroni ou Patterson, la difficulté restait la même.

Les jours suivants n’amenèrent pas la solution du problème. Tout ce

qu’il fut possible de constater, c’est que Lazare Ceroni continuait à

s’enivrer comme par le passé.

Le temps s’écoula. On arriva au 15 septembre. Les réparations de la

_Wel-Kiej_ furent terminées à cette date. La chaloupe était remise en

bon état au moment où la mer allait redevenir praticable.

La longueur croissante des jours annonçait l’équinoxe du printemps.

Dans une semaine, on en aurait fini avec l’hiver.

Toutefois, avant de céder la place, la mauvaise saison eut un retour

offensif. Pendant huit jours, un ouragan plus violent que ceux qui

l’avaient précédé hurla sur l’île Hoste, obligeant les émigrants à se

terrer une dernière fois. Puis le beau temps revint, et aussitôt la

nature endormie commença à se réveiller.

Au début d’octobre, le campement reçut la visite de quelques Fuégiens.

Ces indigènes se montrèrent très surpris de trouver l’île Hoste habitée

par une si nombreuse population. Le naufrage du _Jonathan_, survenu

au début de la période hivernale, était, en effet, resté inconnu des

Indiens de l’archipel. Nul doute que la nouvelle ne s’en répandît

désormais rapidement.

Les émigrants n’eurent qu’à se louer de leurs rapports avec ces

quelques familles de Pêcherais. Par contre, il n’est pas certain que

ceux-ci en eussent pu dire autant. Il y eut, en très petit nombre il

est vrai, des _civilisés_, tels que les frères Moore, par exemple,

qui crurent devoir affirmer la supériorité qu’ils s’attribuaient en se

montrant brutaux et grossiers envers ces _sauvages_ inoffensifs. L’un

d’eux alla même plus loin et poussa la cupidité au point d’être tenté

par les misérables richesses de cette horde vagabonde. Le Kaw-djer,

attiré par des cris d’appel, dut un jour venir au secours d’une jeune

Fuégienne que malmenait ce même Sirk dont Halg avait prononce le

nom. Le lâche individu cherchait à s’emparer des anneaux de cuivre

dont la jeune fille ornait ses poignets, et qu’il s’imaginait être

en or. Rudement châtié, il se retira l’injure à la bouche. C’était,

tous comptes faits, le deuxième émigrant qui se déclarait ouvertement

l’ennemi du Kaw-djer.

Celui-ci avait vu arriver avec grand plaisir ses amis Fuégiens. Il

retrouvait en eux sa clientèle et, à leur empressement, à leurs

témoignages de reconnaissance, on voyait quelle affection, on pourrait

dire quelle adoration les mettait à ses pieds. Un jour,--on était alors

le 15 octobre--Harry Rhodes ne put lui cacher combien le touchait la

conduite de ces pauvres gens.

«Je comprends, lui dit-il, que vous soyez attaché à ce pays où vous

faites œuvre si humaine, et que vous ayez hâte de retourner au milieu

de ces tribus. Vous êtes un dieu pour elles...

--Un dieu?... interrompit le Kaw-djer. Pourquoi un dieu? Il suffit

d’être un homme pour faire le bien!

Harry Rhodes, sans insister, se borna à répondre:

--Soit, puisque ce mot vous révolte. Je dirai donc, pour exprimer

autrement ma pensée, qu’il n’eût tenu qu’à vous de devenir roi de la

Magellanie, au temps où elle était indépendante.

--Les hommes, ne fussent-ils que des sauvages, répliqua le Kaw-djer,

n’ont aucun besoin d’un maître... D’ailleurs, un maître, les Fuégiens

en ont un maintenant...

Le Kaw-djer avait prononcé ces derniers mots presque à voix basse. Il

semblait plus préoccupé que d’habitude. Les quelques paroles échangées

lui rappelaient quelle serait l’incertitude de sa destinée, le jour

prochain où il devrait se séparer de cette honnête famille qui avait

réveillé en lui les instincts de sociabilité si naturels à l’homme.

Ce serait pour lui un chagrin profond de quitter cette femme si

dévouée dont il avait pu apprécier la charitable bonté, son mari, d’un

caractère si sincère et si droit, devenu pour lui un ami, ces deux

enfants, Edward et Clary, auxquels il s’était attaché. Ce chagrin, la

famille Rhodes l’éprouverait au même degré. Leur désir à tous eût été

que le Kaw-djer consentit à les suivre dans la colonie africaine, où il

serait apprécié, aimé, honoré comme à l’île Hoste. Mais Harry Rhodes

n’espérait pas l’y décider. Il comprenait que ce n’était pas sans

motifs graves qu’un tel homme avait rompu avec l’humanité, et le mot de

cette étrange et mystérieuse existence lui échappait encore.

--Voici l’hiver achevé, dit Mme Rhodes abordant un autre sujet, et

vraiment il n’aura pas été trop rigoureux...

--Et nous constatons, ajouta Harry Rhodes en s’adressant au Kaw-djer,

que le climat de cette région est bien tel que nous l’avait affirmé

notre ami. Aussi plusieurs d’entre nous auront-ils quelque regret de

quitter l’île Hoste.

--Alors ne la quittons pas, s’écria le jeune Edward, et fondons une

colonie en terre magellanique!

--Bon! répondit en souriant Harry Rhodes, et notre concession du fleuve

Orange?... Et nos engagements avec la Société de colonisation?... Et le

contrat avec le Gouvernement portugais?...

--En effet! approuva le Kaw-djer d’un ton quelque peu ironique, il y a

le Gouvernement portugais... Ici, d’ailleurs, ce serait le Gouvernement

chilien. L’un vaut l’autre.

--Neuf mois plus tôt... commença Harry Rhodes.

--Neuf mois plus tôt, interrompit le Kaw-djer, vous auriez abordé une

terre libre, à laquelle un traité maudit a volé son indépendance.

Le Kaw-djer, les bras croisés, la tête redressée, portait ses regards

dans la direction de l’Est, comme s’il se fût attendue à voir

apparaître, venant de l’océan Pacifique en contournant la Pointe de la

presqu’île Hardy, le navire promis par le gouverneur de Punta-Arenas.

Le moment fixé était arrivé. On allait entrer dans la seconde quinzaine

d’octobre. La mer, cependant, restait déserte.

Les naufragés commençaient à concevoir de ce retard des inquiétudes

assez justifiées. Certes ils ne manquaient de rien. Les réserves de

la cargaison étaient loin d’être épuisées et ne le seraient pas avant

de longs mois encore. Mais enfin ils n’étaient pas à destination,

ils n’entendaient pas se résigner à un second hivernage, et déjà

quelques-uns parlaient de renvoyer la chaloupe à Punta-Arenas.

Tandis que le Kaw-djer s’oubliait dans ses tristes pensées, Lewis

Dorick et une dizaine de ses compagnons ordinaires vinrent à passer,

bruyants et provocateurs, au retour d’une excursion dans l’intérieur de

l’île. Cette famille Rhodes justement respectée dans ce petit monde,

ce Kaw-djer dont on ne pouvait nier l’influence, ils n’avaient jamais

caché les mauvais sentiments qu’ils leur inspiraient. Harry Rhodes le

savait, d’ailleurs, et le Kaw-djer ne l’ignorait pas.

--Voilà des gens, dit le premier, que je laisserais ici sans regret.

Il n’y a rien de bon à attendre de leur part. Ils seront une cause de

trouble dans notre nouvelle colonie. Ils ne veulent admettre aucune

autorité et ne rêvent que le désordre... Comme si ordre et autorité ne

s’imposaient pas à toute réunion d’hommes.»

Le Kaw-djer ne répondit pas, soit qu’il n’eût pas entendu, tant il

était absorbé dans ses pensées, soit qu’il voulût ne pas répondre.

Ainsi, la conversation tournait, quoi qu’on fît, dans le même cercle,

et l’on en revenait toujours à des considérations sociales sur

lesquelles un accord était impossible.

Harry Rhodes, en constatant le silence du Kaw-djer, regrettait d’avoir

maladroitement abordé un pareil sujet, quand Hartlepool pénétra dans la

tente et fit diversion.

«Je voudrais vous parler, Monsieur, dit-il en s’adressant au Kaw-djer.

--Nous vous laissons..., commença Harry Rhodes.

--Inutile, interrompit le Kaw-djer qui, se tournant vers le maître

d’équipage, ajouta: Qu’avez-vous à me dire, Hartlepool?

--J’ai à vous dire, répondit celui-ci, que je suis fixé au sujet de

l’alcool.

--C’est donc bien celui du _Jonathan_ qui est vendu à Ceroni?

--Oui.

--Il y a par conséquent des coupables?

--Deux: Kennedy et Sirdey.

--Vous en avez la preuve?

--Irréfutable.

--Quelle preuve?

--Voilà. Du jour où vous m’avez parlé de Patterson, j’ai eu de la

méfiance. Ceroni est incapable d’avoir une idée tout seul, mais

Patterson est un finaud. J’ai donc fait surveiller le particulier...

--Par qui? interrompit, en fronçant le sourcil, le Kaw-djer qui

répugnait à l’espionnage.

--Par les mousses, répondit Hartlepool. Ils ne sont pas bêtes non

plus, et ils ont déniché le pot aux roses. Ils ont pincé en flagrant

délit Kennedy hier et Sirdey ce matin, au moment où, profitant de

l’inattention de leur compagnon de garde, ils vidaient une moque de

rhum dans la gourde de Patterson.

Le souvenir du martyre de Tullia et de Graziella, et aussi la pensée

de Halg, firent oublier pour un instant au Kaw-djer ses doctrines

libertaires.

--Ce sont des traîtres, dit-il. Il faut sévir contre eux.

--C’est aussi mon avis, approuva Hartlepool, et c’est pourquoi je suis

venu vous chercher.

--Moi?... Pourquoi ne pas faire le nécessaire vous-même?

Hartlepool secoua la tête, en homme qui voit clairement les choses.

--Depuis la perte du _Jonathan_, je n’ai plus d’autre autorité que

celle qu’on veut bien me reconnaître, expliqua-t-il. Ceux-là ne

m’écouteraient pas.

--Pourquoi m’écouteraient-ils davantage?

--Parce qu’ils vous craignent.

Le Kaw-djer fut très frappé de la réponse. Quelqu’un le craignait donc?

Ce ne pouvait être qu’à cause de sa force supérieure. Toujours le même

argument: la force, à la base des premiers rapports sociaux.

--J’y vais,» dit-il d’un air sombre.

Il se dirigea en droite ligne vers la tente qui abritait la cargaison

du _Jonathan_. Kennedy précisément venait de reprendre la garde.

«Vous avez trahi la confiance qu’on avait en vous... prononça

sévèrement le Kaw-djer.

--Mais, Monsieur... balbutia Kennedy.

--Vous l’avez trahie, affirma le Kaw-djer d’un ton froid. A partir de

cet instant, Sirdey et vous ne faites plus partie de l’équipage du

_Jonathan_.

--Mais... voulut encore protester Kennedy.

--J’espère que vous ne vous le ferez pas répéter.

--C’est bon, Monsieur... c’est bon... bégaya Kennedy, retirant

humblement son béret.

A ce moment, derrière le Kaw-djer, une voix demanda:

--De quel droit donnez-vous des ordres à cet homme?

Le Kaw-djer se retourna et aperçut Lewis Dorick qui, en compagnie de

Fred Moore, avait assisté à l’exécution de Kennedy.

--Et de quel droit m’interrogez-vous? répondit-il d’une voix hautaine.

Se voyant soutenu, Kennedy avait remis son béret. Il ricanait avec

insolence.

--Si je ne l’ai pas, je le prends, riposta Lewis Dorick. Ce ne serait

pas la peine d’habiter une île Hoste pour y obéir à un maître.

Un maître!... Il se trouvait quelqu’un pour accuser le Kaw-djer d’agir

en maître!

--Eh!... c’est assez la coutume de Monsieur, intervint Fred Moore, en

prononçant ce dernier mot avec emphase. Monsieur n’est pas comme les

autres, sans doute. Il commande, il tranche... Monsieur est l’empereur,

peut-être?

Le cercle se resserra autour du Kaw-djer.

--Cet homme, dit Dorick de sa voix cinglante, n’est tenu d’obéir à

personne. Il reprendra, si cela lui plaît, sa place dans l’équipage.

Le Kaw-djer garda le silence, mais, ses adversaires faisant un nouveau

pas en avant, il serra les poings.

Allait-il donc être obligé de se défendre par la force? Certes, il ne

craignait pas de tels ennemis. Ils étaient trois. Ils auraient pu être

dix. Mais quelle honte qu’un être pensant fût obligé d’employer les

mêmes arguments que la brute!

Le Kaw-djer n’en fut pas réduit à cette extrémité. Harry Rhodes

et Hartlepool l’avaient suivi, prêts à lui prêter main forte. Ils

apparaissaient au loin. Dorick, Moore et Kennedy battirent aussitôt en

retraite.

Le Kaw-djer les suivait d’un regard attristé, quand des vociférations

éclatèrent du côté de la rivière. Il se porta dans cette direction

avec ses deux compagnons. Ils ne tardèrent pas à distinguer un groupe

nombreux d’où s’élevaient les cris qui avaient attiré leur attention.

Presque tous les émigrants semblaient être réunis au même point en une

foule serrée que de grands remous faisaient ondoyer. Au-dessus de la

foule, des poings étaient brandis en gestes de menace. Quelle pouvait

être la cause de ces troubles qui ressemblaient fort à une émeute?

Il n’en existait point. Ou du moins la cause initiale était d’une telle

insignifiance et remontait si loin, que nul des belligérants n’eût été

capable de la dire.

Cela avait commencé six semaines plus tôt, à propos d’un objet de

ménage qu’une femme prétendait avoir prêté à une autre qui, de son

côté, soutenait l’avoir rendu. Qui avait raison? Personne ne le savait.

De fil en aiguille, les deux femmes avaient fini par s’injurier

abondamment pour ne s’arrêter qu’à bout de souffle. Trois jours plus

tard, la dispute avait repris, en s’aggravant, car les maris, cette

fois, s’en étaient mêlés. D’ailleurs, il n’était plus question de la

cause première du litige. Déjà on avait perdu de vue l’origine de

l’animosité, mais l’animosité subsistait. Pour lui obéir, par simple

besoin de nuire, les quatre adversaires s’étaient reproché toutes les

abominations de la terre, s’accusant réciproquement d’un grand nombre

de mauvaises actions, parfois imaginaires, qu’ils faisaient sortir des

ombres du passé. Plus une trouvaille était cruelle, plus elle rendait

fier son auteur, et chacun s’enorgueillissait du mal qu’il faisait aux

autres. «Eh bien! et moi?... Vous avez vu, quand je lui ait dit...»,

cette forme de discours devait souvent revenir dans leurs conversations

ultérieures.

L’escarmouche, toutefois, n’avait pas été plus loin, mais ensuite les

langues ne s’étaient plus arrêtées. Auprès de leurs amis respectifs,

les deux partis s’étaient livrés à un débinage en règle allant,

suivant une marche progressive, des appréciations méprisantes et des

insinuations, aux médisances et aux calomnies. Ces propos, répétés

complaisamment aux oreilles des intéressés avaient déchaîné la tempête.

Les hommes en étaient venus aux mains, et l’un d’eux avait eu le

dessous. Le lendemain, le fils du vaincu avait prétendu venger son

père, et il en était résulté une seconde bataille plus sérieuse que la

précédente, les habitants des deux maisons où logeaient les combattants

n’ayant pu résister au désir d’intervenir dans la querelle.

La guerre ainsi déclarée, les deux groupes avaient fait une active

propagande, chacun recrutant des partisans. Maintenant, la majorité

des émigrants se trouvait divisée en deux camps. Mais, à mesure

que les armées étaient devenues plus nombreuses, le débat avait

augmenté d’ampleur. Nul ne se souvenait plus de l’origine du litige.

On discutait présentement sur la destination qu’il conviendrait

d’adopter, lorsqu’on serait embarqué sur le navire de rapatriement.

Continuerait-on à voguer vers l’Afrique? Ne vaudrait-il pas mieux

au contraire retourner en Amérique? Tel était désormais le sujet de

la dispute. Par quel chemin sinueux en était-on arrivé, parti d’un

vulgaire objet de ménage, à débattre cette grave question? C’était

un impénétrable mystère. Au surplus, on était convaincu de n’avoir

jamais discuté autre chose, et les deux thèses en présence étaient

défendues avec une égale passion. On s’abordait, on se quittait, après

s’être jeté à la tête, en manière de projectiles, des arguments pour

et contre, tandis que les cinq Japonais, unis en un groupe paisible à

quelques mètres de la foule bourdonnante, regardaient avec étonnement

leurs compagnons enfiévrés.

Ferdinand Beauval, tout guilleret de se sentir dans son élément,

essayait en vain de se faire entendre. Il allait de l’un à l’autre, il

se multipliait en pure perte. On ne l’écoutait pas. Personne d’ailleurs

n’écoutait personne. Tout se passait en altercations particulières,

chaque murmure partiel se fondant en une harmonie générale dont la

tonalité montait de minute en minute. L’orage n’était pas loin. La

foudre allait tomber. Le premier qui frapperait déclencherait _ipso

facto_ tous les poings, et la scène menaçait de finir par un pugilat

général...

Comme une petite pluie abat parfois un grand vent, ainsi que l’assure

le proverbe, il suffit d’un seul homme pour calmer cette exaspération

un peu superficielle. Cet homme, l’un de ces émigrants qui avaient

entrepris la chasse des loups marins, accourait de toute la vitesse de

ses jambes vers la foule en ébullition. Et, tout en courant, avec de

grands gestes d’appel:

«Un navire!... criait-il à pleins poumons. Un navire en vue!...»

VI

LIBRES.

Un navire en vue!... Aucune autre nouvelle n’eût été capable d’émouvoir

au même point ces exilés. L’émeute en fut apaisée du coup, et la foule

se rua, comme un torrent, vers le rivage. On ne songeait plus à se

disputer. On se pressait, on se bousculait silencieusement. En un

instant, tous les émigrants furent réunis à l’extrémité de la pointe de

l’Est, d’où l’on découvrait une large étendue de mer.

Harry Rhodes et Hartlepool avaient suivi le mouvement général et, non

sans émotion, ils ouvraient avidement leurs yeux dans la direction du

Sud où une traînée de fumée barrait, en effet, le ciel et annonçait un

navire à vapeur.

On n’apercevait pas encore sa coque, mais elle surgit de minute en

minute hors de la ligne de l’horizon. Bientôt il fut possible de

reconnaître un bâtiment d’environ quatre cents tonneaux, à la corne

duquel flottait un pavillon dont l’éloignement empêchait de discerner

les couleurs.

Les émigrants échangèrent des regards désappointés. Jamais un bateau

d’un aussi faible tonnage ne pourrait embarquer tout le monde. Ce

steamer était-il donc un simple cargo-boat de nationalité quelconque,

et non le navire de secours promis par le gouverneur de Punta-Arenas?

La question ne tarda pas à être élucidée. Le navire arrivait

rapidement. Avant que la nuit ne fût complète, il restait à moins de

trois milles dans le Sud.

«Le pavillon chilien,» dit le Kaw-djer, au moment où une risée, tendant

l’étamine, permettait d’en distinguer les couleurs.

Trois quarts d’heure plus tard, au milieu de l’obscurité devenue

profonde, un bruit de chaînes grinçant contre le fer des écubiers

indiqua que le navire venait de mouiller. La foule alors se dispersa,

chacun regagnant sa demeure en commentant l’événement.

La nuit s’écoula sans incident. A l’aube, on aperçut le navire à trois

encâblures du rivage. Hartlepool consulté déclara que c’était un aviso

de la marine militaire chilienne.

Hartlepool ne se trompait pas. Il s’agissait bien d’un aviso chilien,

dont, à huit heures du matin, le commandant se fit mettre à terre.

Il fut aussitôt entouré de visages anxieux. Autour de lui, les

questions se croisèrent. Pourquoi avait-on envoyé un bateau si petit?

Quand viendrait-on enfin les chercher? Ou bien, est-ce donc qu’on avait

l’intention de les laisser mourir sur l’île Hoste? Le commandant ne

savait auquel entendre.

Sans répondre à cet ouragan de questions, il attendit une accalmie,

puis, quand il eut obtenu le silence à grand’peine, il prit la parole

d’une voix qui parvint aux oreilles de tous.

Ses premiers mots furent pour rassurer ses auditeurs. Ceux-ci pouvaient

compter sur la bienveillance du Chili. La présence de l’aviso prouvait

d’ailleurs qu’on ne les avait pas oubliés.

Il expliqua ensuite que, si son Gouvernement avait cru devoir leur

envoyer un bâtiment de guerre au lieu du navire de rapatriement promis,

c’est qu’il désirait leur soumettre auparavant une proposition qui

serait probablement de nature à les séduire, proposition en vérité très

singulière et des plus inattendues, que le commandant exposa sans autre

préambule.

Mais, pour le lecteur, un préambule ne sera peut-être pas superflu,

afin qu’il puisse sainement apprécier la pensée du Gouvernement chilien.

Dans la mise en valeur de la partie ouest et sud de la Magellanie que

lui attribuait le traité du 17 janvier 1881, le Chili avait voulu

débuter par un coup de maître, en profitant du naufrage du _Jonathan_

et de la présence sur l’île Hoste de plusieurs centaines d’émigrants.

[Illustration: Le commandant fut aussitot entouré... (Page 136.)]

Les naufragés du Jonathan · 第 10 / 36 段