dans le sens qu’il redoutait. L’innocente tendresse et la jeunesse
de Halg triomphaient sans peine des avantages de son compétiteur. Si
l’Irlandais s’entêtait à s’imposer, c’est qu’il n’était pas sensible
à l’éloignement que lui témoignaient Graziella et sa mère. Elles lui
répondaient à peine, quand il leur adressait la parole, et feignaient
de ne pas s’apercevoir de sa présence.
Patterson n’en montrait aucun trouble. Cela ne l’empêchait pas de
continuer son manège avec la froide persévérance qui avait jusqu’ici
assuré le succès de ses entreprises. Il ne laissait pas, d’ailleurs,
d’avoir un allié dans la place, et cet allié n’était autre que Lazare
Ceroni. S’il était mal reçu par les deux femmes, le père, du moins, lui
faisait bon visage et paraissait approuver la recherche dont sa fille
était l’objet. Patterson et lui étaient dans les meilleurs termes.
Parfois même, ils s’isolaient pour de mystérieux conciliabules, comme
s’ils eussent traité des affaires qui ne regardaient personne. Quelles
affaires pouvaient bien être communes à cet ivrogne invétéré et à ce
paysan madré, à ce panier percé et à cet avare?
Ces conciliabules étaient pour Halg une cause de sérieux soucis,
qu’aggravait encore la conduite de Lazare Ceroni. Le misérable
continuait à s’enivrer, et les scènes recommençaient à intervalles
variables, mais de plus en plus rapprochés. Halg ne manquait pas
d’en informer chaque fois le Kaw-djer, et celui-ci portait le fait à
la connaissance d’Hartlepool. Mais ni le Kaw-djer, ni Hartlepool ne
pouvaient arriver à découvrir comment Lazare Ceroni se procurait cette
quantité d’alcool, alors qu’il n’en existait pas une goutte sur l’île
Hoste, en dehors des provisions sauvées du _Jonathan_.
La tente abritant ces provisions était gardée jour et nuit, en effet,
par les seize survivants de l’équipage, divisés en huit sections de
deux hommes, qui se relevaient toutes les trois heures. Ceux-ci, y
compris Kennedy et Sirdey, subissaient, du reste, docilement l’ennui de
ces trois heures de garde quotidiennes. Aucun d’eux ne se permettait le
moindre murmure et ils faisaient preuve de la même obéissance envers
Hartlepool que lorsqu’ils naviguaient sous ses ordres. Leur esprit de
discipline demeurait intact. Ils formaient un groupe numériquement
faible, mais que l’union rendait fort, sans même tenir compte du
précieux concours que Dick et Sand n’eussent pas manqué cependant de
lui apporter, le cas échéant.
Pour le moment, tout au moins, personne ne songeait à mettre à
contribution la bonne volonté des deux enfants. Dispensés de garde
à cause de leur âge, ils jouissaient d’une liberté complète qu’ils
employaient à s’amuser à cœur perdu. Le temps passé sur l’île Hoste
ferait certainement époque dans leur existence et resterait gravé dans
leur esprit comme une période de plaisirs incessants. Ils modifiaient
leurs jeux selon les circonstances. La neige tombait-elle en épais
flocons? Ils y creusaient des cachettes où se livraient de prodigieuses
parties. La température s’abaissait-elle au-dessous du point de
congélation? C’était le moment des glissades, ou bien, à cheval sur une
planche en guise de traîneau, ils s’élançaient le long des pentes et
goûtaient l’ivresse des chutes vertigineuses. Le soleil brillait-il au
contraire? Accompagnés d’innombrables galopins de leur espèce, ils se
répandaient alors dans les environs du campement et inventaient mille
jeux dont l’agrément se mesurait à la violence.
Au cours d’une de leurs randonnées au bord de la mer, ils découvrirent,
un jour qu’ils n’étaient accompagnés par hasard que de trois ou quatre
enfants, une grotte naturelle creusée dans les flancs de la falaise,
au revers du cap limitant à l’Est la baie Scotchwell. Cette grotte,
dont l’ouverture, orientée au Sud, regardait par conséquent le rivage
sur lequel s’était perdu le _Jonathan_, n’eût pas retenu longtemps
leur attention sans une particularité qui la rendait infiniment plus
intéressante. Au fond s’ouvrait une fissure aboutissant, après deux
ou trois mètres, à une seconde caverne entièrement souterraine, où
naissait une galerie sinueuse, qui s’élevait, au travers du massif,
jusqu’à une grotte supérieure, ouverte, celle-ci, sur le versant nord
de la falaise. De là, on apercevait le campement, où l’on pouvait
descendre en se laissant glisser sur la pente rocailleuse.
Cette découverte remplit d’aise les petits explorateurs. Ils se
gardèrent bien de la publier. Ce chapelet de grottes, c’était un
domaine qui leur appartenait et dont ils étaient friands de conserver
l’exclusive propriété. Ils y allèrent, au contraire, en grand
mystère, afin d’y organiser des amusements supérieurs. Ils y furent
successivement des sauvages, des Robinsons, des voleurs, avec la même
passion.
De quels cris retentirent ces voûtes souterraines! De quelles effrénées
galopades résonna la galerie qui réunissait les deux étages du système!
La traversée de cette galerie n’était pas sans danger, cependant. En
un point de son parcours, elle paraissait prête à s’effondrer. Là, son
toit, élevé d’un mètre tout au plus, n’était soutenu que par un bloc
unique, dont la base mordait à peine sur un autre roc incliné, et que
le plus petit effort eût fait glisser. De là, nécessité de s’avancer
sur les genoux et de s’insinuer avec la plus extrême prudence dans
l’espace étroit restant libre entre le bloc instable et la paroi de
la galerie. Mais ce danger, pour terrifiant qu’il fût en réalité,
n’effrayait pas les enfants, et son seul effet était de donner plus de
piquant à leurs jeux.
Ainsi Dick et Sand occupaient joyeusement leur temps. Ils ne se
souciaient de rien, pas même de leur ennemi, Fred Moore, qu’ils
rencontraient parfois de loin et devant lequel ils prenaient alors la
fuite sans vergogne. L’émigrant n’essayait pas, d’ailleurs, de les
poursuivre. Sa colère était tombée, et ce n’est pas contre les deux
enfants que subsistait sa rancune.
[Illustration: De là, on apercevait le campement... (Page 116.)]
Au surplus, que Fred Moore fût irrité ou non, ceux-ci ne songeaient
pas à se le demander. Rien n’existait pour eux que leurs jeux, grâce
auxquels les jours passaient avec une rapidité qu’ils estimaient
déplorable.
Si, par un référendum, on eût consulté les émigrants, Dick et Sand
eussent probablement été les seuls de cet avis. Autant le temps leur
semblait court, autant il semblait long aux autres, confinés le plus
souvent dans leurs inconfortables demeures.
Bien entendu, il convient de faire exception pour Lewis Dorick et
son cortège de chapardeurs. Pour ceux-ci, l’hivernage s’écoulait
agréablement. Ces malins avaient résolu la question sociale. Ils
vivaient comme en pays conquis, ne se privant de rien, thésaurisant
même, en vue de mauvais jours possibles.
C’était merveille que leurs victimes fissent preuve d’une telle
longanimité. Il en était ainsi cependant. Les exploités représentaient
assurément le nombre, mais ils l’ignoraient, et il ne leur venait même
pas à la pensée de grouper leurs forces éparses. La bande de Dorick
formait au contraire un faisceau compact et s’imposait par la peur à
chaque émigrant individuellement. En fait, personne n’osait résister
aux exactions de ces tyrans.
Par des moyens moins répréhensibles, une cinquantaine d’autres
naufragés avaient également réussi à lutter contre la dépression qui
résultait de cette vie stagnante. Sous la direction de Karroly, ils
occupaient leurs loisirs à pourchasser les loups marins.
C’est un difficile métier que celui de louvetier. Après avoir attendu
patiemment que les amphibies, dont la méfiance est très grande,
s’aventurent sur le rivage, il faut faire en sorte de les cerner sans
leur laisser le temps de prendre la fuite. L’opération ne va pas sans
risques, ces animaux choisissant toujours les points les plus escarpés
pour s’y livrer à leurs ébats.
Bien guidés par Karroly, les chasseurs obtinrent un brillant succès.
Ils firent un butin considérable de loups marins, dont la graisse
pouvait être utilisée pour l’éclairage et le chauffage, et dont les
peaux assureraient un bénéfice important, au jour du rapatriement.
Abstraction faite de ces énergiques, les émigrants, très déprimés,
préféraient se terrer frileusement dans leurs demeures. La température
n’était pas excessive pourtant. Pendant la période la plus froide,
qui s’étendit du 15 juillet au 15 août, le minimum thermométrique fut
de douze degrés, et la moyenne de cinq degrés au-dessous de zéro.
Les affirmations du Kaw-djer étaient donc justifiées, et la vie dans
cette région n’aurait rien eu de particulièrement cruel, n’eût été la
fréquence du mauvais temps et la pénétrante humidité qui en était la
conséquence.
Cette humidité perpétuelle avait de déplorables résultats au point de
vue hygiénique. Les maladies se multipliaient. Le Kaw-djer arrivait
généralement à les enrayer, mais il n’en était pas ainsi quand elles se
développaient dans des organismes affaiblis, et par suite incapables
de réagir. Au cours de l’hiver, il se produisit pour cette raison
huit décès, dont Lewis Dorick dut être désolé, car ils frappèrent
en majorité dans la partie de la population qui se laissait le plus
bénévolement mettre à contribution.
Un de ces décès désespéra Dick et Sand. Ce fut celui de Marcel Norely.
Le petit infirme ne put résister à ce rude climat. Sans souffrance,
sans agonie, il s’éteignit un soir en souriant.
Les survivants ne semblaient pas fort émus de ces disparitions. Outre
qu’elles étaient en quelque sorte noyées dans la foule, on se flatte
volontiers d’échapper personnellement aux malheurs du voisin. L’annonce
d’une mort nouvelle n’interrompait qu’un instant leur léthargie. A
vrai dire, ils paraissaient ne plus avoir de vitalité, hormis pour
s’égosiller dans des disputes aussi violentes d’expression que futiles
dans leur principe.
La fréquente répétition de ces querelles inspirait au Kaw-djer d’amères
réflexions. Il était trop intelligent pour ne pas voir les choses sous
leur vrai jour, trop sincère pour échapper aux conséquences logiques de
ses observations.
Dans cette réunion fortuite d’hommes venus de tous les points du
monde, la maîtresse passion était décidément la haine. Non pas la
haine blâmable encore, du moins logique, qui gonfle le cœur de celui
qui souffrit un grave et injuste dommage, mais une haine réciproque
et latente, essentielle pour ainsi dire, qui, dans une catastrophe si
exceptionnelle, et tout réduits qu’ils fussent aux dernières limites
du malheur, et toutes pareilles que fussent leurs destinées sans joie,
les jetait pour des riens les uns contre les autres, comme si la nature
mêlait aux germes de vie un obscur, un impérieux instinct de détruire
ce qu’elle crée.
La veulerie de ses compagnons frappait aussi le Kaw-djer. A peine
si quelques-uns, tels que les quatre familles dissidentes et les
chasseurs de loups marins, avaient eu le courage de réagir. Les autres
se laissaient aller au jour le jour. Ils avaient pitance et logis.
Ils n’en demandaient pas davantage. Aucun besoin de lutter contre la
matière pour la soumettre à leur volonté, aucun désir d’améliorer leur
sort au prix d’un effort, aucune prévision d’avenir. Esclaves dociles,
disposés à exécuter ce qu’on leur commanderait, ils ne faisaient rien
de leur initiative propre, et s’en remettaient à autrui du soin de
décider pour eux.
Le Kaw-djer ne pouvait méconnaître enfin cette lâcheté générale, qui
permettait à un petit nombre de dominer une majorité immense, qui
créait quelques rares exploiteurs aux dépens d’un troupeau d’exploités.
L’homme est-il donc ainsi? Ces lois imparfaites qui le contraignent à
penser et à tirer parti de son intelligence contre la force brute des
choses, qui tendent à limiter le despotisme des uns et l’esclavage
des autres, qui tiennent en bride les instincts haineux, ces lois
sont-elles donc nécessaires, et est-elle nécessaire l’autorité qui les
applique?
Le Kaw-djer n’en était pas encore à répondre par l’affirmative à une
pareille question, mais qu’il pût seulement se la poser, cela suffisait
à indiquer quelle transformation s’opérait dans sa pensée. Il était
obligé de s’avouer que l’homme se montrait fort différent, dans la
réalité, de la créature idéale qu’il s’était complu à imaginer de
toutes pièces. Il n’y avait rien d’absurde _a priori_, par conséquent,
à admettre qu’il fût bon de le protéger contre lui-même, contre sa
faiblesse, son avidité et ses vices, ni à professer, chacun réclamant
cette protection dans son intérêt propre, que les lois ne fussent en
somme que l’expression transactionnelle des aspirations individuelles,
comme serait en mécanique la résultante de forces divergentes.
Pris dans l’inextricable réseau de prescriptions qui ligottent les
citoyens du Vieux Monde, lorsque, avant de s’exiler en Magellanie, il
avait vécu parmi eux, le Kaw-djer n’avait ressenti que la gêne imposée
par l’amas formidable des lois, des ordonnances, des décrets, et leur
incohérence, leur caractère trop souvent vexatoire l’avaient aveuglé
sur la nécessité supérieure de leur principe. Mais, à présent, mêlé
à ce peuple placé par le sort dans des conditions voisines de l’état
primitif, il assistait, comme un chimiste penché sur son fourneau, à
quelques-unes des incessantes réactions qui s’opèrent dans le creuset
de la vie. A la lumière d’une telle expérience, cette nécessité
commençait à lui apparaître, et les bases de sa vie morale en étaient
ébranlées. Toutefois, le vieil homme se débattait en lui. S’il ne
pouvait empêcher sa raison d’évoluer, son tempérament libertaire
protestait. A tout instant, le problème se posait à son esprit, et
c’était alors la bataille des arguments, ceux-là étayant sa doctrine,
ceux-ci la sapant sans relâche. Lutte incessante, lutte cruelle, dont
il était déchiré et meurtri.
Plus encore peut-être que l’imperfection des hommes, leur impuissance
à rompre avec leur routine habituelle était, pour le Kaw-djer, un
sujet d’étonnement. Sur cette côte déserte, à ces confins du monde,
les naufragés n’avaient rien abandonné de leurs idées antérieures.
Les principes, voire les conventions et les préjugés qui régissaient
leur vie d’autrefois, gardaient sur eux le même empire. La notion de
propriété, notamment, restait un article de foi. Pas un qui ne dit
comme la chose la plus naturelle du monde: «Ceci est à moi», et nul
n’avait conscience du comique intense--comique tellement éblouissant
pour les yeux d’un philosophe libertaire!--de cette prétention d’un
être si fragile et si périssable à monopoliser pour lui, pour lui
tout seul, une fraction quelconque de l’univers. Quelque absurde que
l’estimât le Kaw-djer, cette prétention était cependant ancrée dans
leurs cerveaux, et ils n’en démordaient pas. Personne ne consentait
à se séparer au profit d’autrui du plus misérable des objets en sa
possession, qu’en échange d’une contre-valeur, objet d’une autre nature
ou service rendu. Dans tous les cas, il s’agissait d’une vente. Donner,
le mot semblait rayé de leur vocabulaire et la chose de leur esprit.
Le Kaw-djer songeait que ses amis les Fuégiens, dont les hordes
errantes sillonnent les terres magellaniques, eussent été bien surpris
de pareilles théories, eux qui n’ont jamais rien possédé que leur
personne.
Lors de ces échanges, ou, pour employer le mot juste, de ces ventes qui
se renouvelaient constamment, il arrivait que le cédant n’eût besoin
d’aucun service, ni d’aucun des objets possédés par l’autre partie.
Dans ce cas, l’or servait à conclure la transaction. Le Kaw-djer
admirait grandement cette pérennité de la valeur de l’or. Ce métal
est, cependant, un bien imaginaire, il ne se mange pas, il ne peut
servir à protéger contre le froid ni contre la pluie, et pourtant il
est convoité à l’égal des biens réels qui possèdent ces avantages. Quel
étrange et merveilleux phénomène que l’humanité entière s’incline,
d’un consentement unanime, devant une matière essentiellement inutile
et dont la convention générale fait tout le prix! Les hommes, en cela,
ne sont-ils pas semblables à des enfants, qui, par manière de jeu,
vendent sérieusement de petits cailloux que leur imagination transforme
en objets précieux? Pour que le jeu finît, il suffirait que l’un d’eux
découvrît et proclamât que ces objets précieux ne sont en vérité que
des cailloux.
Certes, le Kaw-djer ne niait pas, le principe de la propriété étant
admis, la commodité qui résultait de l’emploi d’une valeur arbitraire
représentative de toutes les autres. Mais cette commodité n’allait pas,
à ses yeux, sans un inconvénient beaucoup plus grave que l’avantage
n’était précieux. C’est l’or qui, dans le régime de la propriété
individuelle, permet la création et l’accroissement perpétuel des
fortunes. Sans lui, les hommes, tous dans un état médiocre il est vrai,
seraient du moins à peu près pareils. C’est grâce à lui qu’une seule
et même main peut contenir en puissance tant de pouvoir et tant de
plaisirs, tandis que d’innombrables êtres, pour en recevoir quelques
parcelles, consentent à subir ce pouvoir et à procurer ces plaisirs
auxquels ils n’auront point de part.
Le Kaw-djer se trompait assurément. L’or n’est qu’un moyen de
satisfaire le besoin d’acquérir inhérent à la nature de l’homme. A
défaut de ce moyen, il en eût imaginé un autre, qui eût présenté une
même proportion d’inconvénients et d’avantages, et, dans tous les cas,
il eût été ce qu’il est, un être illogique et divers, où se rencontrent
à doses égales le meilleur et le pire.
Tels étaient, entre cent autres, les arguments pour et contre qui
se heurtaient dans le cerveau du Kaw-djer, comme des soldats sur un
champ de bataille. Le temps était passé où le droit à une liberté
intégrale avait à ses yeux la force d’un dogme. Maintenant, ses maximes
libertaires avaient perdu leur apparence de certitude irréfragable.
Il en arrivait à discuter avec lui-même la nécessité de l’autorité et
d’une hiérarchie sociale.
Les faits devaient se charger de lui fournir de nouvelles raisons
en faveur de l’affirmative, en lui prouvant qu’il existe, parmi les
hommes, comme parmi les animaux, de véritables bêtes fauves, dont il
est nécessaire de juguler les dangereux instincts. Capables de tout
pour satisfaire la passion qui les domine, de tels êtres sèmeraient,
en effet, la désolation et la mort autour d’eux, sans la loi qui leur
crie: halte-là!
Un drame de ce genre, drame poignant à coup sûr, puisque la faim,
ce besoin primordial de tout organisme vivant, en était le ressort,
se jouait précisément alors dans la maison occupée par Patterson en
compagnie de Long et de Blaker, ce pauvre diable que la nature ironique
avait doué de l’insatiable appétit catalogué en pathologie sous le nom
de boulimie.
Ainsi que tout le monde, Blaker, au moment de la distribution, avait
reçu sa part de vivres, mais, en raison de sa voracité maladive, cette
part, prévue pour quatre mois, avait été épuisée en moins de deux.
Depuis, comme par le passé, plus encore même que par le passé, il
connaissait les tortures de la faim.
Sans doute, s’il eût été d’un naturel moins timide, il aurait aisément
trouvé un remède à ses souffrances. Il aurait suffi d’un mot à
Hartlepool ou au Kaw-djer pour qu’un supplément de nourriture lui fût
distribué. Mais Blaker, peu avantagé au point de vue intellectuel,
était bien loin de songer à une démarche si audacieuse. Placé, dès sa
naissance, tout au bas de l’échelle sociale, son malheur avait depuis
longtemps cessé de l’étonner, et il ne connaissait plus que cette
passivité résignée qui est l’ultime ressource des misérables. Peu à
peu, il avait pris l’habitude d’obéir comme un fétu impalpable à des
forces irrésistibles dont il n’essayait même pas d’imaginer la nature,
et c’est pourquoi il n’aurait jamais conçu le fol espoir de modifier
d’une manière quelconque la distribution des vivres qu’il supposait
avoir été ordonnée par une de ces forces supérieures.
Plutôt que de se plaindre, il fût mort d’inanition, si Patterson
n’était venu à son secours.
L’Irlandais n’avait pas été sans remarquer avec quelle rapidité son
compagnon consommait les aliments mis à sa disposition, et cette
observation lui avait aussitôt fait entrevoir la possibilité d’une
opération avantageuse. Tandis que Blaker dévorait, Patterson se
rationna, au contraire. Poussant aux dernières limites ses instincts de
sordide avarice, il se nourrit à peine, se priva du nécessaire, allant
jusqu’à ramasser sans vergogne les restes dédaignés par les autres.
Le jour vint où Blaker n’eut plus rien à manger. C’était le moment
qu’attendait Patterson. Sous couleur de lui rendre service, il proposa
à son compagnon de lui rétrocéder à prix débattu une partie de ses
provisions. Marché accepté d’enthousiasme, et aussitôt exécuté que
conclu; marché qui se répéta à l’infini, tant que l’acheteur eut de
l’argent, le vendeur prétextant de la rareté croissante des vivres pour
augmenter graduellement ses prix. Par exemple, les poches de Blaker
vidées, Patterson changea de ton. Il ferma incontinent boutique, sans
accorder la plus légère attention aux regards éperdus du malheureux
qu’il condamnait ainsi à mourir de faim.
Considérant son malheur comme un nouvel effet de la force des choses,
celui-ci ne se plaignit pas plus qu’auparavant. Écroulé dans un coin,
comprimant à deux mains son estomac torturé, il laissa passer les
heures, immobile, ne trahissant ses sensations cruelles que par les
tressaillements de son visage. Patterson le considérait d’un œil sec.
Qu’importait que souffrît, qu’importait que mourût un homme qui ne
possédait plus rien?
La douleur eut enfin raison de la résignation du patient. Après
quarante-huit heures de supplice, il sortit en chancelant, erra dans le
campement, disparut...
Un soir, le Kaw-djer, en regagnant son ajoupa, heurta du pied un corps
étendu. Il se pencha et secoua le dormeur qui ne répondit que par un
gémissement. Le dormeur était un malade. Après l’avoir ranimé avec
quelques gouttes d’un cordial, le Kaw-djer l’interrogea:
«Qu’avez-vous? demanda-t-il.
--J’ai faim, répondit Blaker d’une voix faible.
Le Kaw-djer fut abasourdi.
--Faim!... répéta-t-il. N’avez-vous pas reçu votre part de vivres comme
tout le monde?»
Blaker, alors, en phrases hachées, lui raconta brièvement sa triste
histoire. Il lui dit sa maladie et le besoin morbide de manger qui en
était la conséquence, comment, ses provisions épuisées, il avait vécu
en achetant celles de Patterson, comment et pourquoi enfin celui-ci
l’avait laissé, depuis trois jours, agoniser.
Le Kaw-djer écoutait avec stupéfaction cet incroyable récit. Il
s’était donc trouvé un homme pour avoir le courage de se livrer à cet
affreux négoce, un homme qui, en dépit de tous les drames et de tous
les cataclysmes, avait conservé intacte une si effroyable avidité!
Marchand voleur qui avait menti afin de pouvoir céder contre espèces
ce que d’autres que lui eussent donné, marchand éhonté qui avait
impitoyablement vendu la vie à son semblable!
Le Kaw-djer garda ses réflexions pour lui. Quelle que fût l’infamie
du coupable, mieux valait la laisser impunie, plutôt que de créer, en
la dévoilant, une cause supplémentaire de discorde. Il se contenta de
faire délivrer de nouvelles provisions à Blaker, en l’assurant qu’on
lui en donnerait à l’avenir autant qu’il serait nécessaire.
Mais le nom de Patterson resta gravé dans sa mémoire, et l’individu qui
le portait demeura pour lui le prototype de ce que l’âme humaine peut
contenir de plus abject. Aussi ne fut-il pas surpris quand, trois jours
plus tard, Halg prononça ce même nom à propos d’une autre histoire
presque aussi répugnante que la première.
Le jeune homme revenait de sa visite quotidienne à Graziella. Dès qu’il
aperçut le Kaw-djer, il courut à sa rencontre.
«Je sais, lui dit-il d’une haleine, qui fournit l’alcool à Ceroni.
--Enfin!... dit le Kaw-djer avec satisfaction. Qui est-ce?
--Patterson.
--Patterson!...
--Lui-même, affirma Halg. Tout à l’heure, je l’ai vu lui remettre du
rhum. Je m’explique maintenant pourquoi ils sont si bons amis, tous les
deux.
--Tu es sûr de ne pas te tromper? insista le Kaw-djer.