Celle-ci n’hésitait pas, en effet, mais ses préférences n’allaient pas

dans le sens qu’il redoutait. L’innocente tendresse et la jeunesse

de Halg triomphaient sans peine des avantages de son compétiteur. Si

l’Irlandais s’entêtait à s’imposer, c’est qu’il n’était pas sensible

à l’éloignement que lui témoignaient Graziella et sa mère. Elles lui

répondaient à peine, quand il leur adressait la parole, et feignaient

de ne pas s’apercevoir de sa présence.

Patterson n’en montrait aucun trouble. Cela ne l’empêchait pas de

continuer son manège avec la froide persévérance qui avait jusqu’ici

assuré le succès de ses entreprises. Il ne laissait pas, d’ailleurs,

d’avoir un allié dans la place, et cet allié n’était autre que Lazare

Ceroni. S’il était mal reçu par les deux femmes, le père, du moins, lui

faisait bon visage et paraissait approuver la recherche dont sa fille

était l’objet. Patterson et lui étaient dans les meilleurs termes.

Parfois même, ils s’isolaient pour de mystérieux conciliabules, comme

s’ils eussent traité des affaires qui ne regardaient personne. Quelles

affaires pouvaient bien être communes à cet ivrogne invétéré et à ce

paysan madré, à ce panier percé et à cet avare?

Ces conciliabules étaient pour Halg une cause de sérieux soucis,

qu’aggravait encore la conduite de Lazare Ceroni. Le misérable

continuait à s’enivrer, et les scènes recommençaient à intervalles

variables, mais de plus en plus rapprochés. Halg ne manquait pas

d’en informer chaque fois le Kaw-djer, et celui-ci portait le fait à

la connaissance d’Hartlepool. Mais ni le Kaw-djer, ni Hartlepool ne

pouvaient arriver à découvrir comment Lazare Ceroni se procurait cette

quantité d’alcool, alors qu’il n’en existait pas une goutte sur l’île

Hoste, en dehors des provisions sauvées du _Jonathan_.

La tente abritant ces provisions était gardée jour et nuit, en effet,

par les seize survivants de l’équipage, divisés en huit sections de

deux hommes, qui se relevaient toutes les trois heures. Ceux-ci, y

compris Kennedy et Sirdey, subissaient, du reste, docilement l’ennui de

ces trois heures de garde quotidiennes. Aucun d’eux ne se permettait le

moindre murmure et ils faisaient preuve de la même obéissance envers

Hartlepool que lorsqu’ils naviguaient sous ses ordres. Leur esprit de

discipline demeurait intact. Ils formaient un groupe numériquement

faible, mais que l’union rendait fort, sans même tenir compte du

précieux concours que Dick et Sand n’eussent pas manqué cependant de

lui apporter, le cas échéant.

Pour le moment, tout au moins, personne ne songeait à mettre à

contribution la bonne volonté des deux enfants. Dispensés de garde

à cause de leur âge, ils jouissaient d’une liberté complète qu’ils

employaient à s’amuser à cœur perdu. Le temps passé sur l’île Hoste

ferait certainement époque dans leur existence et resterait gravé dans

leur esprit comme une période de plaisirs incessants. Ils modifiaient

leurs jeux selon les circonstances. La neige tombait-elle en épais

flocons? Ils y creusaient des cachettes où se livraient de prodigieuses

parties. La température s’abaissait-elle au-dessous du point de

congélation? C’était le moment des glissades, ou bien, à cheval sur une

planche en guise de traîneau, ils s’élançaient le long des pentes et

goûtaient l’ivresse des chutes vertigineuses. Le soleil brillait-il au

contraire? Accompagnés d’innombrables galopins de leur espèce, ils se

répandaient alors dans les environs du campement et inventaient mille

jeux dont l’agrément se mesurait à la violence.

Au cours d’une de leurs randonnées au bord de la mer, ils découvrirent,

un jour qu’ils n’étaient accompagnés par hasard que de trois ou quatre

enfants, une grotte naturelle creusée dans les flancs de la falaise,

au revers du cap limitant à l’Est la baie Scotchwell. Cette grotte,

dont l’ouverture, orientée au Sud, regardait par conséquent le rivage

sur lequel s’était perdu le _Jonathan_, n’eût pas retenu longtemps

leur attention sans une particularité qui la rendait infiniment plus

intéressante. Au fond s’ouvrait une fissure aboutissant, après deux

ou trois mètres, à une seconde caverne entièrement souterraine, où

naissait une galerie sinueuse, qui s’élevait, au travers du massif,

jusqu’à une grotte supérieure, ouverte, celle-ci, sur le versant nord

de la falaise. De là, on apercevait le campement, où l’on pouvait

descendre en se laissant glisser sur la pente rocailleuse.

Cette découverte remplit d’aise les petits explorateurs. Ils se

gardèrent bien de la publier. Ce chapelet de grottes, c’était un

domaine qui leur appartenait et dont ils étaient friands de conserver

l’exclusive propriété. Ils y allèrent, au contraire, en grand

mystère, afin d’y organiser des amusements supérieurs. Ils y furent

successivement des sauvages, des Robinsons, des voleurs, avec la même

passion.

De quels cris retentirent ces voûtes souterraines! De quelles effrénées

galopades résonna la galerie qui réunissait les deux étages du système!

La traversée de cette galerie n’était pas sans danger, cependant. En

un point de son parcours, elle paraissait prête à s’effondrer. Là, son

toit, élevé d’un mètre tout au plus, n’était soutenu que par un bloc

unique, dont la base mordait à peine sur un autre roc incliné, et que

le plus petit effort eût fait glisser. De là, nécessité de s’avancer

sur les genoux et de s’insinuer avec la plus extrême prudence dans

l’espace étroit restant libre entre le bloc instable et la paroi de

la galerie. Mais ce danger, pour terrifiant qu’il fût en réalité,

n’effrayait pas les enfants, et son seul effet était de donner plus de

piquant à leurs jeux.

Ainsi Dick et Sand occupaient joyeusement leur temps. Ils ne se

souciaient de rien, pas même de leur ennemi, Fred Moore, qu’ils

rencontraient parfois de loin et devant lequel ils prenaient alors la

fuite sans vergogne. L’émigrant n’essayait pas, d’ailleurs, de les

poursuivre. Sa colère était tombée, et ce n’est pas contre les deux

enfants que subsistait sa rancune.

[Illustration: De là, on apercevait le campement... (Page 116.)]

Au surplus, que Fred Moore fût irrité ou non, ceux-ci ne songeaient

pas à se le demander. Rien n’existait pour eux que leurs jeux, grâce

auxquels les jours passaient avec une rapidité qu’ils estimaient

déplorable.

Si, par un référendum, on eût consulté les émigrants, Dick et Sand

eussent probablement été les seuls de cet avis. Autant le temps leur

semblait court, autant il semblait long aux autres, confinés le plus

souvent dans leurs inconfortables demeures.

Bien entendu, il convient de faire exception pour Lewis Dorick et

son cortège de chapardeurs. Pour ceux-ci, l’hivernage s’écoulait

agréablement. Ces malins avaient résolu la question sociale. Ils

vivaient comme en pays conquis, ne se privant de rien, thésaurisant

même, en vue de mauvais jours possibles.

C’était merveille que leurs victimes fissent preuve d’une telle

longanimité. Il en était ainsi cependant. Les exploités représentaient

assurément le nombre, mais ils l’ignoraient, et il ne leur venait même

pas à la pensée de grouper leurs forces éparses. La bande de Dorick

formait au contraire un faisceau compact et s’imposait par la peur à

chaque émigrant individuellement. En fait, personne n’osait résister

aux exactions de ces tyrans.

Par des moyens moins répréhensibles, une cinquantaine d’autres

naufragés avaient également réussi à lutter contre la dépression qui

résultait de cette vie stagnante. Sous la direction de Karroly, ils

occupaient leurs loisirs à pourchasser les loups marins.

C’est un difficile métier que celui de louvetier. Après avoir attendu

patiemment que les amphibies, dont la méfiance est très grande,

s’aventurent sur le rivage, il faut faire en sorte de les cerner sans

leur laisser le temps de prendre la fuite. L’opération ne va pas sans

risques, ces animaux choisissant toujours les points les plus escarpés

pour s’y livrer à leurs ébats.

Bien guidés par Karroly, les chasseurs obtinrent un brillant succès.

Ils firent un butin considérable de loups marins, dont la graisse

pouvait être utilisée pour l’éclairage et le chauffage, et dont les

peaux assureraient un bénéfice important, au jour du rapatriement.

Abstraction faite de ces énergiques, les émigrants, très déprimés,

préféraient se terrer frileusement dans leurs demeures. La température

n’était pas excessive pourtant. Pendant la période la plus froide,

qui s’étendit du 15 juillet au 15 août, le minimum thermométrique fut

de douze degrés, et la moyenne de cinq degrés au-dessous de zéro.

Les affirmations du Kaw-djer étaient donc justifiées, et la vie dans

cette région n’aurait rien eu de particulièrement cruel, n’eût été la

fréquence du mauvais temps et la pénétrante humidité qui en était la

conséquence.

Cette humidité perpétuelle avait de déplorables résultats au point de

vue hygiénique. Les maladies se multipliaient. Le Kaw-djer arrivait

généralement à les enrayer, mais il n’en était pas ainsi quand elles se

développaient dans des organismes affaiblis, et par suite incapables

de réagir. Au cours de l’hiver, il se produisit pour cette raison

huit décès, dont Lewis Dorick dut être désolé, car ils frappèrent

en majorité dans la partie de la population qui se laissait le plus

bénévolement mettre à contribution.

Un de ces décès désespéra Dick et Sand. Ce fut celui de Marcel Norely.

Le petit infirme ne put résister à ce rude climat. Sans souffrance,

sans agonie, il s’éteignit un soir en souriant.

Les survivants ne semblaient pas fort émus de ces disparitions. Outre

qu’elles étaient en quelque sorte noyées dans la foule, on se flatte

volontiers d’échapper personnellement aux malheurs du voisin. L’annonce

d’une mort nouvelle n’interrompait qu’un instant leur léthargie. A

vrai dire, ils paraissaient ne plus avoir de vitalité, hormis pour

s’égosiller dans des disputes aussi violentes d’expression que futiles

dans leur principe.

La fréquente répétition de ces querelles inspirait au Kaw-djer d’amères

réflexions. Il était trop intelligent pour ne pas voir les choses sous

leur vrai jour, trop sincère pour échapper aux conséquences logiques de

ses observations.

Dans cette réunion fortuite d’hommes venus de tous les points du

monde, la maîtresse passion était décidément la haine. Non pas la

haine blâmable encore, du moins logique, qui gonfle le cœur de celui

qui souffrit un grave et injuste dommage, mais une haine réciproque

et latente, essentielle pour ainsi dire, qui, dans une catastrophe si

exceptionnelle, et tout réduits qu’ils fussent aux dernières limites

du malheur, et toutes pareilles que fussent leurs destinées sans joie,

les jetait pour des riens les uns contre les autres, comme si la nature

mêlait aux germes de vie un obscur, un impérieux instinct de détruire

ce qu’elle crée.

La veulerie de ses compagnons frappait aussi le Kaw-djer. A peine

si quelques-uns, tels que les quatre familles dissidentes et les

chasseurs de loups marins, avaient eu le courage de réagir. Les autres

se laissaient aller au jour le jour. Ils avaient pitance et logis.

Ils n’en demandaient pas davantage. Aucun besoin de lutter contre la

matière pour la soumettre à leur volonté, aucun désir d’améliorer leur

sort au prix d’un effort, aucune prévision d’avenir. Esclaves dociles,

disposés à exécuter ce qu’on leur commanderait, ils ne faisaient rien

de leur initiative propre, et s’en remettaient à autrui du soin de

décider pour eux.

Le Kaw-djer ne pouvait méconnaître enfin cette lâcheté générale, qui

permettait à un petit nombre de dominer une majorité immense, qui

créait quelques rares exploiteurs aux dépens d’un troupeau d’exploités.

L’homme est-il donc ainsi? Ces lois imparfaites qui le contraignent à

penser et à tirer parti de son intelligence contre la force brute des

choses, qui tendent à limiter le despotisme des uns et l’esclavage

des autres, qui tiennent en bride les instincts haineux, ces lois

sont-elles donc nécessaires, et est-elle nécessaire l’autorité qui les

applique?

Le Kaw-djer n’en était pas encore à répondre par l’affirmative à une

pareille question, mais qu’il pût seulement se la poser, cela suffisait

à indiquer quelle transformation s’opérait dans sa pensée. Il était

obligé de s’avouer que l’homme se montrait fort différent, dans la

réalité, de la créature idéale qu’il s’était complu à imaginer de

toutes pièces. Il n’y avait rien d’absurde _a priori_, par conséquent,

à admettre qu’il fût bon de le protéger contre lui-même, contre sa

faiblesse, son avidité et ses vices, ni à professer, chacun réclamant

cette protection dans son intérêt propre, que les lois ne fussent en

somme que l’expression transactionnelle des aspirations individuelles,

comme serait en mécanique la résultante de forces divergentes.

Pris dans l’inextricable réseau de prescriptions qui ligottent les

citoyens du Vieux Monde, lorsque, avant de s’exiler en Magellanie, il

avait vécu parmi eux, le Kaw-djer n’avait ressenti que la gêne imposée

par l’amas formidable des lois, des ordonnances, des décrets, et leur

incohérence, leur caractère trop souvent vexatoire l’avaient aveuglé

sur la nécessité supérieure de leur principe. Mais, à présent, mêlé

à ce peuple placé par le sort dans des conditions voisines de l’état

primitif, il assistait, comme un chimiste penché sur son fourneau, à

quelques-unes des incessantes réactions qui s’opèrent dans le creuset

de la vie. A la lumière d’une telle expérience, cette nécessité

commençait à lui apparaître, et les bases de sa vie morale en étaient

ébranlées. Toutefois, le vieil homme se débattait en lui. S’il ne

pouvait empêcher sa raison d’évoluer, son tempérament libertaire

protestait. A tout instant, le problème se posait à son esprit, et

c’était alors la bataille des arguments, ceux-là étayant sa doctrine,

ceux-ci la sapant sans relâche. Lutte incessante, lutte cruelle, dont

il était déchiré et meurtri.

Plus encore peut-être que l’imperfection des hommes, leur impuissance

à rompre avec leur routine habituelle était, pour le Kaw-djer, un

sujet d’étonnement. Sur cette côte déserte, à ces confins du monde,

les naufragés n’avaient rien abandonné de leurs idées antérieures.

Les principes, voire les conventions et les préjugés qui régissaient

leur vie d’autrefois, gardaient sur eux le même empire. La notion de

propriété, notamment, restait un article de foi. Pas un qui ne dit

comme la chose la plus naturelle du monde: «Ceci est à moi», et nul

n’avait conscience du comique intense--comique tellement éblouissant

pour les yeux d’un philosophe libertaire!--de cette prétention d’un

être si fragile et si périssable à monopoliser pour lui, pour lui

tout seul, une fraction quelconque de l’univers. Quelque absurde que

l’estimât le Kaw-djer, cette prétention était cependant ancrée dans

leurs cerveaux, et ils n’en démordaient pas. Personne ne consentait

à se séparer au profit d’autrui du plus misérable des objets en sa

possession, qu’en échange d’une contre-valeur, objet d’une autre nature

ou service rendu. Dans tous les cas, il s’agissait d’une vente. Donner,

le mot semblait rayé de leur vocabulaire et la chose de leur esprit.

Le Kaw-djer songeait que ses amis les Fuégiens, dont les hordes

errantes sillonnent les terres magellaniques, eussent été bien surpris

de pareilles théories, eux qui n’ont jamais rien possédé que leur

personne.

Lors de ces échanges, ou, pour employer le mot juste, de ces ventes qui

se renouvelaient constamment, il arrivait que le cédant n’eût besoin

d’aucun service, ni d’aucun des objets possédés par l’autre partie.

Dans ce cas, l’or servait à conclure la transaction. Le Kaw-djer

admirait grandement cette pérennité de la valeur de l’or. Ce métal

est, cependant, un bien imaginaire, il ne se mange pas, il ne peut

servir à protéger contre le froid ni contre la pluie, et pourtant il

est convoité à l’égal des biens réels qui possèdent ces avantages. Quel

étrange et merveilleux phénomène que l’humanité entière s’incline,

d’un consentement unanime, devant une matière essentiellement inutile

et dont la convention générale fait tout le prix! Les hommes, en cela,

ne sont-ils pas semblables à des enfants, qui, par manière de jeu,

vendent sérieusement de petits cailloux que leur imagination transforme

en objets précieux? Pour que le jeu finît, il suffirait que l’un d’eux

découvrît et proclamât que ces objets précieux ne sont en vérité que

des cailloux.

Certes, le Kaw-djer ne niait pas, le principe de la propriété étant

admis, la commodité qui résultait de l’emploi d’une valeur arbitraire

représentative de toutes les autres. Mais cette commodité n’allait pas,

à ses yeux, sans un inconvénient beaucoup plus grave que l’avantage

n’était précieux. C’est l’or qui, dans le régime de la propriété

individuelle, permet la création et l’accroissement perpétuel des

fortunes. Sans lui, les hommes, tous dans un état médiocre il est vrai,

seraient du moins à peu près pareils. C’est grâce à lui qu’une seule

et même main peut contenir en puissance tant de pouvoir et tant de

plaisirs, tandis que d’innombrables êtres, pour en recevoir quelques

parcelles, consentent à subir ce pouvoir et à procurer ces plaisirs

auxquels ils n’auront point de part.

Le Kaw-djer se trompait assurément. L’or n’est qu’un moyen de

satisfaire le besoin d’acquérir inhérent à la nature de l’homme. A

défaut de ce moyen, il en eût imaginé un autre, qui eût présenté une

même proportion d’inconvénients et d’avantages, et, dans tous les cas,

il eût été ce qu’il est, un être illogique et divers, où se rencontrent

à doses égales le meilleur et le pire.

Tels étaient, entre cent autres, les arguments pour et contre qui

se heurtaient dans le cerveau du Kaw-djer, comme des soldats sur un

champ de bataille. Le temps était passé où le droit à une liberté

intégrale avait à ses yeux la force d’un dogme. Maintenant, ses maximes

libertaires avaient perdu leur apparence de certitude irréfragable.

Il en arrivait à discuter avec lui-même la nécessité de l’autorité et

d’une hiérarchie sociale.

Les faits devaient se charger de lui fournir de nouvelles raisons

en faveur de l’affirmative, en lui prouvant qu’il existe, parmi les

hommes, comme parmi les animaux, de véritables bêtes fauves, dont il

est nécessaire de juguler les dangereux instincts. Capables de tout

pour satisfaire la passion qui les domine, de tels êtres sèmeraient,

en effet, la désolation et la mort autour d’eux, sans la loi qui leur

crie: halte-là!

Un drame de ce genre, drame poignant à coup sûr, puisque la faim,

ce besoin primordial de tout organisme vivant, en était le ressort,

se jouait précisément alors dans la maison occupée par Patterson en

compagnie de Long et de Blaker, ce pauvre diable que la nature ironique

avait doué de l’insatiable appétit catalogué en pathologie sous le nom

de boulimie.

Ainsi que tout le monde, Blaker, au moment de la distribution, avait

reçu sa part de vivres, mais, en raison de sa voracité maladive, cette

part, prévue pour quatre mois, avait été épuisée en moins de deux.

Depuis, comme par le passé, plus encore même que par le passé, il

connaissait les tortures de la faim.

Sans doute, s’il eût été d’un naturel moins timide, il aurait aisément

trouvé un remède à ses souffrances. Il aurait suffi d’un mot à

Hartlepool ou au Kaw-djer pour qu’un supplément de nourriture lui fût

distribué. Mais Blaker, peu avantagé au point de vue intellectuel,

était bien loin de songer à une démarche si audacieuse. Placé, dès sa

naissance, tout au bas de l’échelle sociale, son malheur avait depuis

longtemps cessé de l’étonner, et il ne connaissait plus que cette

passivité résignée qui est l’ultime ressource des misérables. Peu à

peu, il avait pris l’habitude d’obéir comme un fétu impalpable à des

forces irrésistibles dont il n’essayait même pas d’imaginer la nature,

et c’est pourquoi il n’aurait jamais conçu le fol espoir de modifier

d’une manière quelconque la distribution des vivres qu’il supposait

avoir été ordonnée par une de ces forces supérieures.

Plutôt que de se plaindre, il fût mort d’inanition, si Patterson

n’était venu à son secours.

L’Irlandais n’avait pas été sans remarquer avec quelle rapidité son

compagnon consommait les aliments mis à sa disposition, et cette

observation lui avait aussitôt fait entrevoir la possibilité d’une

opération avantageuse. Tandis que Blaker dévorait, Patterson se

rationna, au contraire. Poussant aux dernières limites ses instincts de

sordide avarice, il se nourrit à peine, se priva du nécessaire, allant

jusqu’à ramasser sans vergogne les restes dédaignés par les autres.

Le jour vint où Blaker n’eut plus rien à manger. C’était le moment

qu’attendait Patterson. Sous couleur de lui rendre service, il proposa

à son compagnon de lui rétrocéder à prix débattu une partie de ses

provisions. Marché accepté d’enthousiasme, et aussitôt exécuté que

conclu; marché qui se répéta à l’infini, tant que l’acheteur eut de

l’argent, le vendeur prétextant de la rareté croissante des vivres pour

augmenter graduellement ses prix. Par exemple, les poches de Blaker

vidées, Patterson changea de ton. Il ferma incontinent boutique, sans

accorder la plus légère attention aux regards éperdus du malheureux

qu’il condamnait ainsi à mourir de faim.

Considérant son malheur comme un nouvel effet de la force des choses,

celui-ci ne se plaignit pas plus qu’auparavant. Écroulé dans un coin,

comprimant à deux mains son estomac torturé, il laissa passer les

heures, immobile, ne trahissant ses sensations cruelles que par les

tressaillements de son visage. Patterson le considérait d’un œil sec.

Qu’importait que souffrît, qu’importait que mourût un homme qui ne

possédait plus rien?

La douleur eut enfin raison de la résignation du patient. Après

quarante-huit heures de supplice, il sortit en chancelant, erra dans le

campement, disparut...

Un soir, le Kaw-djer, en regagnant son ajoupa, heurta du pied un corps

étendu. Il se pencha et secoua le dormeur qui ne répondit que par un

gémissement. Le dormeur était un malade. Après l’avoir ranimé avec

quelques gouttes d’un cordial, le Kaw-djer l’interrogea:

«Qu’avez-vous? demanda-t-il.

--J’ai faim, répondit Blaker d’une voix faible.

Le Kaw-djer fut abasourdi.

--Faim!... répéta-t-il. N’avez-vous pas reçu votre part de vivres comme

tout le monde?»

Blaker, alors, en phrases hachées, lui raconta brièvement sa triste

histoire. Il lui dit sa maladie et le besoin morbide de manger qui en

était la conséquence, comment, ses provisions épuisées, il avait vécu

en achetant celles de Patterson, comment et pourquoi enfin celui-ci

l’avait laissé, depuis trois jours, agoniser.

Le Kaw-djer écoutait avec stupéfaction cet incroyable récit. Il

s’était donc trouvé un homme pour avoir le courage de se livrer à cet

affreux négoce, un homme qui, en dépit de tous les drames et de tous

les cataclysmes, avait conservé intacte une si effroyable avidité!

Marchand voleur qui avait menti afin de pouvoir céder contre espèces

ce que d’autres que lui eussent donné, marchand éhonté qui avait

impitoyablement vendu la vie à son semblable!

Le Kaw-djer garda ses réflexions pour lui. Quelle que fût l’infamie

du coupable, mieux valait la laisser impunie, plutôt que de créer, en

la dévoilant, une cause supplémentaire de discorde. Il se contenta de

faire délivrer de nouvelles provisions à Blaker, en l’assurant qu’on

lui en donnerait à l’avenir autant qu’il serait nécessaire.

Mais le nom de Patterson resta gravé dans sa mémoire, et l’individu qui

le portait demeura pour lui le prototype de ce que l’âme humaine peut

contenir de plus abject. Aussi ne fut-il pas surpris quand, trois jours

plus tard, Halg prononça ce même nom à propos d’une autre histoire

presque aussi répugnante que la première.

Le jeune homme revenait de sa visite quotidienne à Graziella. Dès qu’il

aperçut le Kaw-djer, il courut à sa rencontre.

«Je sais, lui dit-il d’une haleine, qui fournit l’alcool à Ceroni.

--Enfin!... dit le Kaw-djer avec satisfaction. Qui est-ce?

--Patterson.

--Patterson!...

--Lui-même, affirma Halg. Tout à l’heure, je l’ai vu lui remettre du

rhum. Je m’explique maintenant pourquoi ils sont si bons amis, tous les

deux.

--Tu es sûr de ne pas te tromper? insista le Kaw-djer.

Les naufragés du Jonathan · 第 9 / 36 段