Celui-ci ne les regrettait pas, car il avait eu la récompense de son

sacrifice. L’attitude de Graziella avait changé sur-le-champ. Selon sa

classification personnelle, Halg cessait d’être un sauvage et devenait

un homme.

Dès lors, les choses avaient marché à pas de géant, et l’affection

s’était développée rapidement dans le cœur des deux jeunes gens. Harry

Rhodes avait raison. Halg, si l’on faisait abstraction du type spécial

de sa race, était réellement un beau garçon. Grand, robuste, habitué à

la vie libre dans le plein air, il possédait cette grâce d’attitude que

donnent la souplesse des membres et l’harmonie des mouvements. D’autre

part, outre que son intelligence, ouverte par les leçons du Kaw-djer,

n’était pas médiocre, la bonté et la droiture se lisaient dans ses

yeux. C’en était là plus qu’il ne fallait pour toucher le cœur d’une

jeune fille malheureuse.

Du jour où, sans s’être dit un seul mot, Halg et Graziella se sentirent

complices, les heures coulèrent vite pour eux. Que leur importait

la tempête? Que leur importait le froid? Les intempéries rendaient

l’intimité plus douce, et, loin de souhaiter, ils redoutaient le retour

du beau temps.

Il reparut pourtant, et les émigrants, qui n’avaient pas les mêmes

raisons d’indifférence, apprécièrent vivement le changement. Comme

d’un coup de baguette, le campement s’anima. Maisons et tentes se

vidèrent. Tandis que les hommes étiraient leurs membres engourdis

par cette longue claustration, les commères, heureuses de renouveler

interlocutrices et auditoires, allèrent de porte en porte, échangeant

des visites, ébauchant des amitiés, dont l’objet, fait digne de

remarque, n’était jamais l’une de celles avec qui elles venaient de

vivre près de quinze jours côte à côte.

Karroly mit à profit le temps favorable pour commencer les réparations

de la _Wel-Kiej_ avec les charpentiers qui l’avaient déjà aidé une

première fois. Les constructeurs étant dans l’obligation de faire

eux-mêmes tous les travaux préparatoires: abattage, débitage et

cintrage du bois, ces réparations exigeraient un mois de travail,

c’est-à-dire qu’elles ne seraient pas achevées avant trois mois, en

tenant compte des interruptions imposées par le mauvais temps.

Pendant que Karroly et ses compagnons manœuvraient varlope et scie, le

Kaw-djer, désireux de se procurer pour lui-même et pour les malades

des provisions fraîches, partit en chasse avec son chien Zol. De ce

que l’archipel subit les rigueurs de l’hiver, de ce que la neige

commençât à couvrir les plaines et la glace à coiffer les hauteurs,

il ne s’ensuivait pas que la vie animale fût supprimée. Les forêts

abritaient toujours des ruminants en grand nombre, des nandous, des

guanaques, des vigognes, des renards. Au-dessus des prairies voletaient

toujours des oies de montagne, de petites perdrix, des bécasses et des

bécassines. Sur le littoral pullulaient les mouettes comestibles.

Des baleines venaient souffler en vue de l’île, et les loups marins

abondaient sur ses grèves.

[Illustration: Les rivière étaient en train d’établir une roue.

(Page 107.)]

Par contre, il ne pouvait être question de pêche. Le poisson, merluches

et lamproies en majorité, ne fréquente qu’en été les eaux de l’île

Hoste. En hiver, il remonte plus au Nord, dans le canal du Beagle et

dans le détroit de Magellan.

De son excursion, le Kaw-djer, outre du gibier en assez grande

quantité, rapporta des nouvelles de quatre familles qui avaient cru

devoir s’éloigner du campement et s’établir à quelques lieues dans

l’intérieur. Ces dissidents n’étaient autres que les familles Rivière,

Gimelli, Gordon et Ivanoff, dont les chefs avaient, les trois derniers,

accompagné le Kaw-djer et Harry Rhodes lors de la première exploration

de l’île, celui-là, navigué jusqu’à Punta-Arenas en qualité de délégué

des émigrants. C’est au retour de Rivière qu’ils avaient pris d’un

commun accord la résolution de faire bande à part. Tous quatre,

cultivateurs de profession, appartenaient à la même classe morale, la

classe des braves gens, sains, bien équilibrés, bien portants. Aussi

éloignés de la rapacité d’un Patterson que de la veulerie d’un John

Rame, c’étaient des travailleurs, simplement. Le travail était un

besoin pour eux; ils s’y astreignaient sans peine, de même que leurs

femmes et leurs enfants, incapables autant qu’eux-mêmes de ne pas

chercher toujours à employer utilement leur temps.

Des raisons semblables les avaient incités au départ. Rivière, lors

de l’abattage d’arbres nécessité par le déchargement du _Jonathan_,

avait été frappé de la richesse de ces forêts qu’aucune cognée n’avait

encore attaquées. Ce souvenir lui revint à Punta-Arenas, au moment où

il apprenait qu’il lui faudrait séjourner six mois à l’île Hoste, et

il eut aussitôt la pensée de tirer parti des circonstances pour faire

une tentative d’exploitation. Il se procura, dans ce but, un matériel

élémentaire de scierie et il en chargea la chaloupe. Au point de vue de

l’abattage, son entreprise ne pouvait être que fructueuse. Ces forêts

n’étant la propriété de personne, le bois, par conséquent, ne coûtait

rien. Restait le problème du transport. Mais Rivière estimait que cette

difficulté se résoudrait plus tard d’elle-même, et qu’il arriverait

toujours, quand le bois serait débité, à le monnayer d’une manière ou

d’une autre.

Sur le point de réaliser son projet, il en avait fait confidence à

Gimelli, à Gordon et à Ivanoff, avec lesquels il s’était lié sur le

_Jonathan_. Ceux-ci avaient vivement approuvé le Franco-Canadien, en

déplorant de ne pouvoir l’imiter pour leur compte. Toutefois, une

idée en appelant une autre, un projet similaire leur vint bientôt

à l’esprit. Pendant l’excursion faite en compagnie du Kaw-djer, il

leur avait été possible d’apprécier la fertilité du sol. Pourquoi ne

tenteraient-ils pas, l’un un essai d’élevage, les deux autres un essai

de culture? Si, au bout de six mois, le résultat paraissait devoir être

favorable, rien ne les obligerait à partir. Magellanie ou Afrique, le

pays dans lequel on vit importe peu, du moment qu’on n’est pas dans

le sien. Si le résultat semblait, au contraire, devoir être mauvais,

il n’y aurait de perdu que du travail. Mais le travail est une denrée

inépuisable quand on possède de bons bras et du cœur, et mieux valait

au surplus travailler six mois en pure perte que de rester si longtemps

inactif. Dans le champ le plus stérile, on récolterait du moins la

santé.

Ces quatre familles, pourvues d’hommes sages, de femmes sérieuses, de

filles et de garçons robustes et bien portants, avaient en mains tous

les atouts pour réussir là où d’autres eussent échoué. Leur décision

fut donc arrêtée, et ils la mirent à exécution, avec l’approbation et

le concours d’Hartlepool et du Kaw-djer.

Pendant que les émigrants s’occupaient de transporter le matériel à la

baie Scotchwell, les dissidents préparèrent activement leur départ.

A coups de hache, ils improvisèrent un chariot à essieux de bois et

à roues pleines, très primitif assurément, mais vaste et solide. Sur

ce chariot furent entassés des provisions de bouche, des semences,

des graines, des instruments aratoires, des ustensiles de ménage,

des armes, des munitions, tout ce qui pouvait être nécessaire en un

mot au début des exploitations. Ils ne négligèrent pas d’emporter

quatre ou cinq couples de volailles, et les Gordon, qui se destinaient

plus particulièrement à l’élevage, y joignirent des lapins et des

représentants des deux sexes des races bovine, ovine et porcine. Ainsi

nantis des éléments de leur future fortune, ils s’éloignèrent vers le

Nord, à la recherche d’un emplacement convenable.

Ils le rencontrèrent à douze kilomètres de la baie Scotchwell,

A cet endroit s’étendait un vaste plateau, borné à l’Ouest par

d’épaisses forêts et, dans l’Est, par une large vallée au fond de

laquelle serpentait une rivière. Cette vallée, tapissée d’une herbe

drue, constituait un magnifique pâturage où d’innombrables troupeaux

eussent aisément trouvé leur nourriture. Quant au plateau, il semblait

recouvert d’une couche d’humus qui deviendrait excellent, lorsque la

pioche l’aurait défriché et débarrassé de l’inextricable réseau de

racines qui le sillonnaient de toutes parts.

Les colons se mirent à l’œuvre. Leur premier soin fut d’élever quatre

petites fermes, aux murs formés de troncs d’arbres. Mieux valait,

au prix d’un travail supplémentaire, être chacun chez soi; la bonne

entente en bénéficierait par la suite.

Le mauvais temps, la neige et le froid ne retardèrent pas d’une heure

la construction de ces habitations. Elles étaient achevées lors de la

visite du Kaw-djer. Celui-ci revint émerveillé de ce que peut accomplir

une volonté tendue vers son but. Déjà, les Rivière étaient en train

d’établir une roue à aubes pour utiliser une chute naturelle du cours

d’eau. Cette roue fournirait la force à la scierie, où la pesanteur

ferait descendre automatiquement le bois abattu sur le plateau. Les

Gimelli et les Ivanoff avaient, de leur côté, attaqué le sol à coups de

pioche, et le préparaient pour la charrue, que traîneraient, quand le

temps en serait venu, ces mêmes bêtes à cornes à l’intention desquelles

les Gordon limitaient concurremment de vastes enclos.

Dussent ces efforts rester stériles, le Kaw-djer estima ce besoin

d’agir préférable à l’apathie des autres émigrants.

Ceux-ci, comme de grands enfants qu’ils étaient, jouirent du soleil

tant qu’il brilla, puis, le ciel redevenu inclément, ils se terrèrent

sous leurs abris et y vécurent confinés comme la première fois, pour en

ressortir dès que revint une éclaircie. Un mois s’écoula ainsi, avec

des alternatives de beaux jours en minorité et de mauvais beaucoup

plus nombreux. On arriva au 21 juin, date du solstice d’hiver pour

l’hémisphère austral.

Pendant ce mois passé à la baie Scotchwell, des changements étaient

déjà survenus dans la répartition des émigrants. Des brouilles et de

nouvelles amitiés avaient motivé des permutations entre les habitants

des diverses maisons démontables. D’autre part, des groupements

particuliers commençaient à se dessiner dans la foule, de même que des

îlots s’élèvent hors de la surface unie d’un fleuve.

L’un de ces groupements était formé du Kaw-djer, des deux Fuégiens,

d’Hartlepool et de la famille Rhodes. Autour de lui gravitait

l’équipage du _Jonathan_, y compris Dick et Sand, comme un satellite

autour d’un centre d’attraction.

Un deuxième groupe, également composé de gens tranquilles et sérieux,

comprenait les quatre travailleurs embauchés par la Compagnie de

décolonisation, Smith, Wright, Lawson et Fock, et une quinzaine des

ouvriers embarqués sur le _Jonathan_ à leurs risques et périls.

Le troisième ne comptait que cinq membres: les cinq Japonais qui

vivaient dans le silence et le mystère, et dont on n’apercevait presque

jamais les faces jaunes et les yeux bridés.

Un quatrième reconnaissait pour chef Ferdinand Beauval. Dans le champ

magnétique du tribun évoluaient une cinquantaine d’émigrants. Quinze

à vingt de ceux-ci méritaient le qualificatif d’ouvriers. Le surplus

provenait de la grande masse agricole.

Le cinquième, assez réduit comme nombre, s’inspirait de Lewis Dorick. A

ce dernier étaient plus particulièrement inféodés le matelot Kennedy,

le maître-coq Sirdey, et cinq ou six individus unanimes à se réclamer

de la classe ouvrière, mais dont la moitié au moins appartenaient

avec évidence à la corporation des malfaiteurs de profession. Moins

activement que passivement, Lazare Ceroni, John Rame et une douzaine

d’alcooliques que leur avachissement transformait en pantins, se

rattachaient à ce noyau de militants.

Un sixième et dernier groupe absorbait tout le surplus de la foule.

Cette foule se divisait assurément en un grand nombre d’autres

fractions distinctes, au gré des sympathies et des antipathies

individuelles, mais, dans son ensemble, elle avait ce caractère commun

de n’en avoir aucun, d’être flottante, inerte, en état d’équilibre

indifférent, et prête par conséquent à obéir à toutes les impulsions.

Restaient les isolés, les indépendants, tels que Fritz Gross, parvenu

au dernier degré de l’abrutissement, les frères Moore auxquels leur

nature violente interdisait de fréquenter plus de trois jours de

suite les mêmes personnes, et plus encore Patterson, qui cachait son

existence, ne frayait avec ses semblables que lorsqu’il y avait quelque

intérêt et vivait à l’écart, flanqué de ses deux acolytes, Blaker et

Long.

De tous ces partis, si le mot n’est pas trop ambitieux, celui qui

profitait le mieux des circonstances présentes était incontestablement

le groupe qui reconnaissait pour chef Lewis Dorick, et, de tous les

membres de ce groupe, le plus heureux était non moins incontestablement

Lewis Dorick lui-même.

Celui-ci appliquait ses principes. Lorsque le temps le permettait,

il allait volontiers de tente en tente, de maison en maison, et

faisait dans chacune d’elles des séjours plus ou moins prolongés.

Sous le fallacieux prétexte que la propriété individuelle est une

notion immorale, que tout appartient à tous et que rien n’appartient

à personne, il s’emparait des meilleures places et s’attribuait

imperturbablement ce qui était à sa convenance. Un flair subtil lui

faisait discerner ceux dont il y avait lieu de craindre une sérieuse

résistance. Il ne se frottait pas à ceux-là. Par contre, il mettait en

coupe réglée les faibles, les indécis, les timides et les sots. Ces

malheureux, littéralement terrorisés par l’incroyable audace et par la

parole impérieuse du communiste détrousseur, se laissaient plumer sans

une plainte. Pour étouffer leurs protestations, il suffisait à Dorick

d’abaisser sur eux ses yeux d’acier. Jamais l’ex-professeur n’avait été

à pareille fête. Cette île Hoste, c’était pour lui le pays de Chanaan.

Pour être juste, on doit reconnaître qu’il ne se refusait nullement à

pratiquer ses théories en sens contraire. S’il prenait sans scrupule

ce que possédaient les autres, il déclarait trouver naturel que les

autres prissent ce qu’il possédait lui-même. Générosité d’autant plus

admirable qu’il ne possédait absolument rien. Toutefois, du train dont

allait les choses, il était aisé de prévoir qu’il n’en serait pas

toujours ainsi.

Ses disciples marchaient sur les traces du maître. Sans prétendre en

égaler la maëstria, ils faisaient de leur mieux. Il n’en fallait pas

plus, d’ailleurs, pour que les richesses collectives devinssent, en

fait, au bout de l’hiver, la propriété particulière de ces farouches

négateurs du droit de propriété.

Le Kaw-djer n’ignorait pas ces abus de la force, et il s’étonnait de

cette application singulière de doctrines libertaires voisines de

celles qu’il professait lui-même avec tant de passion. Remédier à cette

tyrannie? A quel titre l’aurait-il fait? De quel droit eût-il soulevé

un conflit, en protégeant _proprio motu_ des gens qui n’appelaient même

pas au secours, contre d’autres hommes, leurs pareils après tout?

Au surplus, il avait assez de préoccupations personnelles pour perdre

de vue celles des autres. Plus l’hiver avançait, plus les malades

devenaient nombreux. Il ne suffisait plus à la tâche. Le 18 juin,

il y eut un décès, celui d’un enfant de cinq ans emporté par une

broncho-pneumonie qu’aucune médication ne put enrayer. C’était le

troisième cadavre que, depuis l’atterrissage, recevait le sol de l’île

Hoste.

L’état d’esprit de Halg donnait aussi beaucoup de souci au Kaw-djer.

Celui-ci lisait comme dans un livre dans l’âme ingénue du jeune

Fuégien, et il devinait le trouble croissant de son cœur. Comment

cela finirait-il, lorsque cette foule s’éloignerait à jamais de la

Magellanie? Halg ne voudrait-il pas suivre Graziella et n’irait-il pas

mourir au loin de chagrin et de misère?

Ce 18 juin précisément, Halg revint plus soucieux que d’ordinaire de sa

visite quotidienne à la famille Ceroni. Le Kaw-djer n’eut pas besoin

de le questionner pour en connaître les motifs. Spontanément, Halg

lui confia que, la veille, après son départ, Lazare Ceroni s’était

de nouveau enivré. Comme de coutume, il en était résulté une scène

terrible, heureusement moins violente que la précédente.

Cela donna à penser au Kaw-djer. Puisque Ceroni s’était enivré, c’est

donc qu’il avait eu de l’alcool à sa disposition. Le matériel provenant

du _Jonathan_ n’était-il plus gardé par les hommes de l’équipage?

Hartlepool, interrogé, déclara n’y rien comprendre et l’assura que

la surveillance ne s’était pas relâchée. Toutefois, le fait étant

indéniable, il promit de redoubler d’attention afin d’en éviter le

retour.

Ce fut le 24 juin, trois jours après le solstice, que survint le

premier incident de quelque importance, non par lui même, mais par les

conséquences indirectes qu’il devait avoir dans l’avenir. Ce jour-là,

il faisait beau. Une légère brise du Sud avait déblayé le ciel, et le

sol était durci par un froid sec de quatre à cinq degrés centigrades.

Attirés par les pâles rayons du soleil traçant sur l’horizon un arc

surbaissé, les émigrants s’étaient répandus au dehors.

Dick et Sand, qu’aucune intempérie n’était capable de retenir au logis,

figuraient bien entendu parmi ces amateurs de plein air. En compagnie

de Marcel Norely et de deux autres enfants de leur âge, ils avaient

organisé un jeu de marelle qui les passionnait au plus haut point.

Tout entiers à leur amusement, ils ne remarquèrent même pas une autre

bande de joueurs, des adultes ceux-ci, qui se distrayaient à proximité.

Jouer n’est pas, en effet, le propre des enfants, et l’âge mûr s’y

complaît volontiers. Ces adultes avaient engagé une partie de boules.

Ils étaient six, dont ce Fred Moore qui avait déjà eu avec Dick un

commencement d’altercation.

Il arriva que le _cochonnet_ des joueurs de boules vint rouler dans

la marelle des enfants. Sand s’appliquait précisément à mener à bien

des _quadruples_ de la plus grande difficulté. Tout à son affaire,

il eut le malheur de ne pas voir la petite boule et de la déplacer

involontairement du pied. Il fut aussitôt saisi par l’oreille.

«Eh! gamin, disait en même temps une grosse voix, tu ne pourrais pas

faire un peu attention?

Les doigts qui tenaient l’oreille serrant avec quelque rudesse, le

sensible Sand se mit à pleurer.

Les choses sans doute en fussent restées là, si Dick, entraîné par son

tempérament belliqueux, n’eût jugé à propos d’intervenir.

Tout à coup, Fred Moore--car tel était l’ennemi redoutable que Sand

avait offensé--fut obligé de lâcher son prisonnier pour se défendre à

son tour. Un allié inconnu de ce prisonnier--on emploie les armes qu’on

peut!--le pinçait cruellement par derrière. Il se retourna vivement et

se trouva face à face avec l’impertinent qui déjà l’avait une première

fois bravé.

--C’est encore toi, morveux!» s’écria-t-il, en allongeant le bras pour

appréhender cet infime adversaire.

Mais Sand et Dick, cela faisait deux. Si la capture de l’un était

aisée, il n’en était pas de même de celle de l’autre. Dick fit un bond

de côté et prit la fuite, poursuivi par Fred Moore sacrant et jurant

comme un templier.

La poursuite se prolongea. Chaque fois que son ennemi allait

l’atteindre, Dick s’échappait par un crochet, et Moore, de plus en

plus irrité, ne trouvait devant lui que le vide. Toutefois, la partie

était trop inégale pour qu’elle pût s’éterniser. Entre les jambes de

Dick et celles de Fred Moore, aucune comparaison n’était possible.

Malgré la belle défense du fuyard, l’instant vint où il lui fallut

renoncer à tout espoir.

A ce moment précis, au moment où Fred Moore, lancé en pleine course,

n’avait plus qu’à étendre la main pour en finir, son pied heurta un

obstacle malencontreux, et, perdant l’équilibre, il tomba rudement sur

le sol, au grand dommage de ses genoux et de ses mains. Dick et Sand,

profitant de la diversion, s’empressèrent de se mettre hors d’atteinte.

L’obstacle qui avait causé la chute de Fred Moore était un bâton, et

ce bâton n’était autre chose que la béquille de Marcel Norely. Pour

secourir son ami en péril, l’enfant avait employé le seul moyen qui fût

en son pouvoir, en lançant sa béquille dans les jambes de l’émigrant.

Maintenant, heureux du succès obtenu, il riait de bon cœur, sans se

douter qu’il eût accompli un acte tout simplement héroïque. Héroïque,

son intervention l’était, pourtant, au premier chef, puisque le

petit infirme, en se privant d’un accessoire indispensable, et en se

condamnant par cela même à l’immobilité, attirait nécessairement sur

lui la correction que Fred Moore destinait à un autre.

Celui-ci se redressa furieux. D’un bond, il fut sur Marcel Norely qu’il

enleva comme une plume. Ainsi ramené à la saine réalité des choses,

l’enfant cessa de rire et poussa incontinent des cris perçants. Mais

l’autre n’en avait cure. Sa grosse main se leva, pleine d’une averse de

soufflets...

Elle ne retomba pas. Quelqu’un l’avait arrêtée par derrière et la

retenait d’une étreinte impérieuse, tandis que, sur un ton de blâme,

une voix prononçait:

«Eh quoi! monsieur Moore... un enfant!...

Fred Moore se retourna. Qui se permettait de lui donner des leçons? Il

reconnut le Kaw-djer qui, accentuant le blâme, continuait de sa voix

calme:

--Et infirme encore!

--De quoi vous mêlez-vous? cria Fred Moore. Lâchez-moi, ou sinon!...

Le Kaw-djer ne paraissant nullement disposé à obéir à la sommation,

Fred Moore, d’un violent effort, essaya de se dégager. Mais la prise

était bonne et ne céda pas. Hors de lui, il repoussa Marcel Norely et

leva l’autre main, prêt à frapper. Sans faire un geste, sans qu’un

muscle de son visage bougeât, le Kaw-djer se contenta d’aggraver le

tenaillement de ses doigts. La douleur dut être vive, car Fred Moore

n’acheva pas le geste commencé. Ses genoux fléchirent.

Le Kaw-djer aussitôt desserra son étreinte et lâcha la main qu’il

retenait prisonnière. Cette main, Fred Moore, ivre de rage, la porta

à sa ceinture et la brandit armée d’un large coutelas de paysan. Il

voyait rouge, comme on dit. Dans ses yeux luisait la folie du meurtre.

Fort heureusement, les autres joueurs de boule, épouvantés de la

tournure que prenaient les choses, s’interposèrent et maîtrisèrent

l’énergumène, que le Kaw-djer contemplait avec un étonnement mêlé de

tristesse.

Il était donc possible qu’un homme, sous l’influence de la colère,

devînt à ce point l’esclave de ses nerfs? C’était bien un homme,

cependant, cet être qui se débattait comme un insensé, en écumant et

en poussant des cris qui s’étranglaient dans sa gorge! Devant un tel

spectacle, le Kaw-djer ne modifierait-il pas ses théories libertaires?

En arriverait-il à admettre que l’humanité a besoin d’être aidée par

une salutaire contrainte dans sa lutte éternelle contre les passions

bestiales qui l’entraînent?

--On se retrouvera, camarade!» parvint enfin à articuler Fred Moore,

que maintenaient solidement quatre robustes gaillards.

Le Kaw-djer haussa les épaules et s’éloigna sans retourner la tête.

Au bout de quelques pas, il avait chassé de son esprit le souvenir de

cette absurde querelle. Faisait-il preuve de sagesse en attribuant si

peu d’importance à l’incident? Un avenir encore lointain devait lui

prouver que Fred Moore en conservait plus durable mémoire.

V

UN NAVIRE EN VUE.

Au début de juillet, Halg eut une grosse émotion. Il se découvrit un

rival. Cet émigrant du nom de Patterson, qui lui avait procuré à prix

d’or les vêtements dont il était si fier, était entré en relations avec

la famille Ceroni et tournait visiblement autour de Graziella.

Halg fut désespéré de cette complication. Un adolescent de dix-huit

ans, à demi sauvage, pouvait-il lutter contre un homme fait, pourvu

de richesses qui semblaient fabuleuses au pauvre Indien? Malgré

l’affection qu’elle lui témoignait, était-il admissible que Graziella

hésitât?

Les naufragés du Jonathan · 第 8 / 36 段