--Où j’étais?... répondit hypocritement Sirdey. Mais où je suis tous
les jours bien entendu.
--Personne ne t’a vu, cependant, maître fourbe. Ne te serais-tu pas
égaré plutôt du côté de la chaloupe?
--De la chaloupe?... répéta Sirdey du ton d’un homme qui n’y comprend
rien.
--Hum!... fit Hartlepool.
Il reprit:
--Pourrais-tu me dire d’où te viennent ces écorchures?
--Je suis tombé, expliqua Sirdey. Il me sera même impossible de prêter
la main aux autres aujourd’hui. C’est à peine si je peux marcher.
--Hum!...» fit encore en s’éloignant Hartlepool, comprenant qu’il ne
tirerait rien du cauteleux personnage.
Quant à Kennedy, il n’y avait même pas de prétexte pour l’interroger.
Bien qu’il fût d’une pâleur de cire et parût être fort mal en point, il
avait repris sans mot dire ses occupations ordinaires.
On se mit donc au travail le 11 mai à l’heure habituelle sans que le
problème fût résolu. Mais une surprise attendait à la baie Scotchwell
ceux qui y arrivèrent les premiers. Sur le rivage, à peu de distance
de l’embouchure de la rivière, deux cadavres étaient étendus, ceux de
Jackson et de Furster. Près d’eux gisait la chaloupe éventrée, aux
trois quarts pleine d’eau et de sable.
Dès lors, l’aventure se reconstituait aisément. Le bateau mal dirigé
avait dû toucher sur des récifs, un peu au delà de la baie. Une voie
d’eau s’était déclarée, et l’embarcation alourdie avait chaviré. Des
quatre hommes qui la montaient, deux, Kennedy et Sirdey selon toute
probabilité, avaient réussi à gagner la terre à la nage, mais les deux
autres n’avaient pu échapper à la mort, et, à la première marée leurs
corps étaient venus à la côte, en même temps que la _Wel-Kiej_ à demi
fracassée par la houle.
Après sérieux examen, le Kaw-djer reconnut que les débris de la
chaloupe étaient encore utilisables. Si la plupart des bordés étaient
plus ou moins brisés, la membrure n’avait que très peu souffert, et la
quille était intacte. Ce qui restait de la _Wel-Kiej_ fut donc hissé à
force de bras hors de l’atteinte de la mer en attendant le moment où
l’on aurait le loisir de la réparer.
Le transport du matériel fut entièrement achevé le 13 mai. Sans perdre
de temps, on se mit en devoir d’installer les maisons démontables.
On vit celles-ci, d’un très ingénieux système, s’élever à vue d’œil
avec une rapidité prodigieuse. Aussitôt terminées, elles étaient
immédiatement occupées, non sans donner chaque fois prétexte à de
violentes altercations. Il s’en fallait de beaucoup, en effet,
qu’elles fussent en assez grand nombre pour contenir douze cents
personnes. C’est tout au plus si les deux tiers des naufragés pouvaient
raisonnablement espérer y trouver place. De là, nécessité de procéder à
une sélection.
Cette sélection s’opéra à coups de poings. Les plus robustes, ayant
commencé par s’emparer des divers éléments des maisons démontables,
prétendirent défendre l’accès de celles-ci, lorsqu’elles furent
édifiées. Quelle que fût leur vigueur, il leur fallut toutefois céder
au nombre et entrer en composition avec une partie de ceux qu’ils
essayaient d’évincer. Il y eut ainsi une seconde série d’élus, et par
conséquent une seconde sélection basée, comme la première, sur la force
des compétiteurs. Puis, quand les maisons abritèrent des garnisons
assez imposantes pour être en état de braver sans péril le surplus des
émigrants, ces derniers furent définitivement éliminés.
[Illustration: «Pourrais-tu me dire d’où te viennent ces écorchures?»
(Page 91.)]
Près de cinq cents personnes, des femmes et des enfants en majorité,
furent ainsi réduites à se contenter de l’abri des tentes. Plus rares
étaient les hommes, en général des pères et des maris obligés de suivre
le sort de leur famille. Parmi les autres, figuraient le Kaw-djer et
ses deux compagnons fuégiens, qui n’en étaient plus à redouter les
nuits passées en plein air, ainsi que les survivants de l’équipage du
_Jonathan_ auxquels Hartlepool avait intimé l’abstention. Ces braves
gens s’étaient inclinés sans un murmure, jusques et y compris Kennedy
et Sirdey, qui, depuis l’aventure de la chaloupe, faisaient montre d’un
zèle et d’une docilité inaccoutumés. Au nombre des moins favorisés,
on comptait également John Rame et Fritz Gross que leur faiblesse
physique avait écartés de la lutte, et pareillement la famille Rhodes,
dont le chef n’était pas d’un caractère à faire appel à la violence.
Ces cinq cents personnes se logèrent donc sous les tentes. La
diminution du nombre des occupants permit d’employer deux enveloppes
superposées et séparées par une couche d’air, ce qui les rendit,
en somme, assez confortables. Pendant ce temps, les uns achevaient
l’aménagement intérieur des maisons, en bouchaient les joints, en
obstruaient les moindres fissures, l’important, d’après les indications
du Kaw-djer, étant de se défendre contre la pénétrante humidité de
la région; les autres faisaient provision de bois aux dépens de la
forêt voisine ou répartissaient les vivres en quantité suffisante pour
assurer à tous quatre mois d’existence, tandis que les maçons, dont on
comptait une vingtaine parmi les ouvriers émigrants, construisaient en
hâte des poêles rudimentaires.
Ces travaux n’étaient pas encore tout à fait terminés le 20 mai, quand
l’hiver, heureusement très en retard cette année, fondit sur l’île
Hoste sous forme d’une tempête de neige d’une effroyable violence.
En quelques minutes, la terre fut recouverte d’un blanc linceul
d’où jaillissaient les arbres couverts de givre. Le lendemain, les
communications étaient devenues très difficiles entre les diverses
fractions du campement.
Mais désormais on était paré contre l’inclémence de la température.
Calfeutrés dans leurs maisons ou sous la double enveloppe des tentes,
chauffés par d’ardentes flambées de bois, les naufragés du _Jonathan_
étaient prêts à braver les rigueurs d’un hivernage antarctique.
IV
HIVERNAGE.
Quinze jours durant, la tempête hurla sans interruption, la neige tomba
en épais flocons. Pendant ces deux semaines, les émigrants, contraints
de se terrer sous leurs abris, purent à peine se risquer en plein air.
Triste pour tous, cette claustration forcée, assurément, mais plus
peut-être pour ceux qui s’étaient attribué la jouissance des maisons
démontables. Ces maisons n’étaient formées, en somme, que de panneaux
boulonnés entre eux et manquaient du plus élémentaire confortable.
Pourtant, séduits par leur aspect--à moins que ce fût seulement par
ce nom de _maisons_!--les émigrants se les étaient disputées, et
maintenant ils s’y entassaient au delà de toute raison. Elles étaient
transformées en véritables dortoirs, où se touchaient les paillasses
jetées à même sur le parquet, dortoirs qui devenaient salles communes
et cuisines pendant les courtes heures de jour. De cet entassement,
de cette cohabitation de plusieurs ménages résultait nécessairement
une promiscuité de tous les instants, aussi fâcheuse au point de vue
de l’hygiène, que défavorable au maintien de la bonne entente. Le
désœuvrement et l’ennui sont, en effet, fertiles en disputes, et l’on
s’ennuyait ferme dans ces demeures bloquées par la neige.
A vrai dire, les hommes trouvaient encore à occuper leurs loisirs. Ils
s’ingéniaient à meubler grossièrement ces maisons dépourvues du plus
petit commencement de mobilier. A coups de hachettes, ils taillaient
sièges et tables dont on se débarrassait, la nuit venue, afin de
pouvoir étendre les paillasses. Mais les femmes ne disposaient pas de
cette ressource. Quand elles avaient donné leurs soins aux enfants,
quand elles avaient vaqué à la cuisine que l’usage des conserves
simplifiait notablement, il ne leur restait plus que le bavardage
pour user les heures lentes. Elles ne s’en privaient pas. A défaut des
jambes, les langues marchaient, et, on ne l’ignore pas, l’intempérance
de langue est trop souvent, elle aussi, génératrice de discordes.
C’était merveille qu’il n’en fût pas survenu dès le premier jour.
Si ceux qui occupaient les tentes étaient moins bien garantis contre
les intempéries, ils ne laissaient pas de bénéficier de certains
avantages à d’autres égards. Ils disposaient de plus de place, et
même quelques familles, parmi lesquelles les familles Rhodes et
Ceroni, avaient la jouissance d’une tente entière. Les cinq Japonais,
étroitement unis entre eux, habitaient aussi l’une des tentes où ils
vivaient à l’écart.
Tentes et maisons étaient disséminées selon les caprices individuels.
Personne n’ayant dirigé le travail d’installation, le dessin du
campement ne répondait à aucun plan préconçu. Il ressemblait, non à une
bourgade, mais à l’agglomération fortuite de maisons isolées, et l’on
eût été bien embarrassé s’il se fût agi de tracer des rues.
Cela, d’ailleurs, était sans importance, puisqu’il ne s’agissait pas de
fonder un établissement durable. Au printemps, on démolirait maisons et
tentes, et chacun retrouverait sa patrie et sa misère.
Le campement s’étendait sur la rive droite de la rivière qui, venue
de l’Ouest, le touchait en un point, puis se recourbait aussitôt
sur elle-même et courait au Nord-Ouest pour aller se jeter dans la
mer trois kilomètres plus loin. La construction la plus occidentale
s’élevait sur la rive même. C’était une maison démontable de
proportions si exiguës que trois personnes seulement avaient pu y
trouver place. Sans dispute, sans cris, procédant en silence, un des
émigrants, du nom de Patterson, s’était adjugé, dès le premier jour,
les éléments constitutifs de cette maison et, afin que personne ne la
lui disputât, il avait tout de suite porté le nombre de ses habitants
au maximum pratique, en en offrant la jouissance indivise à deux autres
naufragés. Cette offre n’avait pas été faite au hasard. Patterson, de
complexion plutôt débile, s’étaient adjoint fort intelligemment deux
compagnons taillés en hercules et disposant de poings capables de
défendre au besoin la propriété collective.
Tous deux de nationalité américaine, l’un se nommait Blaker et
l’autre Long. Le premier était un jeune paysan de vingt-sept ans, de
caractère assez jovial, mais affligé d’une boulimie qui compliquait
déplorablement sa vie. La misère qui formait son lot ne lui permettant
pas d’apaiser son insatiable appétit, il avait eu faim depuis sa
naissance, au point qu’il s’était finalement résigné à s’expatrier
dans l’unique espoir d’arriver à manger tout son saoul. Le second
était un ouvrier, forgeron de son état, à la cervelle petite et aux
muscles énormes, une brute solide et malléable comme le fer rouge qu’il
martelait.
Quant à Patterson, s’il faisait aujourd’hui partie de cette foule de
naufragés, lui du moins n’y avait pas été poussé par l’excès de sa
misère, mais par un âpre désir de gain. Le sort s’était montré pour lui
hostile et secourable à la fois. Il l’avait fait naître, il est vrai,
seul, pauvre et nu sur le bord d’une route irlandaise, mais, à titre de
compensation, il l’avait doué d’une avarice prodigieuse, c’est-à-dire
du moyen d’acquérir tous les biens qui lui manquaient lors de sa
venue sur la terre. Grâce à elle, il avait en effet réussi à amasser
dès l’âge de vingt-cinq ans un respectable pécule. Travail acharné,
privations de cénobite, voire, quand l’occasion s’en présentait,
cynique exploitation d’autrui, rien ne l’avait rebuté pour obtenir ce
résultat.
Cependant, quel que soit son génie, un paysan, dénué du moindre capital
initial, ne peut progresser que lentement sur le chemin de la fortune.
Le champ qui lui est offert est trop petit pour permettre une rapide
ascension. Patterson ne s’élevait donc que péniblement, à force de
courage, de renoncement et d’astuce, quand de mirifiques récits sur
les chances qu’un homme sans scrupules rencontre en Amérique étaient
parvenus à ses oreilles. Grisé par ces merveilleux racontars, il ne
rêva plus que Nouveau Monde et projeta d’aller, après tant d’autres,
y chercher aventure, non pour suivre les traces de ces milliardaires
sortis comme lui-même, pourtant, des dernières couches sociales, mais
dans l’espoir moins inaccessible d’y faire grossir son bas de laine
plus vite que dans la mère patrie.
A peine sur le sol de l’Amérique, il fut sollicité par la réclame
intensive de la Société de la baie de Lagoa. Confiant dans les
séduisantes promesses de cette Société, il se dit qu’il trouverait là
un champ vierge où son petit capital pourrait s’employer fructueusement
et, avec mille autres, il s’embarqua sur le _Jonathan_.
Certes, l’événement trompait son espoir. Mais Patterson n’était pas de
ceux qui se découragent. En dépit du naufrage, sans rien montrer de la
déception qu’il devait éprouver, il s’entêtait à poursuivre sa chance
avec la même patiente obstination. Si, dans le malheur commun, un seul
des naufragés devait arriver à gagner quelque chose, ce serait lui
assurément.
Aidé de Blaker et de Long, il avait placé sa maisonnette à quelque
distance de la mer, sur le bord même de la rivière et à l’unique
point où elle fût accessible. En amont, la rive brusquement relevée
devenait une sorte de falaise de près de quinze mètres de hauteur. En
aval, après une petite étendue de terrain plat devant la maison, le
sol cédait tout à coup, et la rivière tombait en cascade sur l’étage
inférieur. Entre cette cascade et la mer s’étendait un marécage
impraticable. A moins de s’imposer un détour de plus d’un kilomètre
vers l’amont, les émigrants étaient donc dans la nécessité de passer
devant Patterson pour aller remplir cruches et barils.
Les autres maisons et les tentes s’égrenaient dans un pittoresque
désordre parallèlement à la mer dont elles étaient séparées par le
marais. Quant au Kaw-djer, il logeait avec Halg et Karroly dans
une ajoupa fuégienne édifiée par les deux Indiens. Rien de plus
rudimentaire que cet abri formé d’herbes et de branchages, et il
fallait, pour s’en contenter, ne pas craindre les rigueurs de ce
climat. Mais l’ajoupa, située sur la rive gauche du rio, avait
l’avantage d’être à proximité du lieu d’échouage de la chaloupe, ce
qui permettrait de profiter de toutes les éclaircies pour activer les
réparations.
Pendant les deux semaines que dura le premier assaut sérieux de
l’hiver, il ne put être question de les entreprendre. Il ne faudrait
pas en conclure que le Kaw-djer vécût en reclus, comme la foule
moins aguerrie des naufragés. Chaque jour, en compagnie de Halg, il
traversait la rivière sur un pont léger construit en quarante-huit
heures par Karroly, et se rendait au campement.
Il y avait fort à faire. Dès le début du froid, quelques émigrants
atteints d’affections aiguës, en général de bronchites assez bénignes,
avaient demandé le secours du Kaw-djer qui, depuis son intervention
chirurgicale, jouissait d’une réputation solidement établie. L’enfant
blessé allait, en effet, de mieux en mieux, et tout indiquait que le
favorable pronostic de l’opérateur se réaliserait au jour dit.
Celui-ci, après sa tournée médicale, entrait dans la tente de la
famille Rhodes, et on causait une heure ou deux de tout ce qui
intéressait les naufragés. Le Kaw-djer s’attachait de plus en plus à
cette famille. Il goûtait la bonté simple de Mme Rhodes et de sa fille
Clary qui jouaient avec dévouement le rôle d’infirmières près des
malades qu’il leur signalait. Quant à Harry Rhodes, il en appréciait
le sens droit et l’esprit bienveillant, et, entre les deux hommes,
naissaient peu à peu des sentiments de véritable amitié.
«J’en arrive à me féliciter, dit un jour Harry Rhodes au Kaw-djer, que
ces coquins aient essayé de s’emparer de votre chaloupe. Peut-être, si
elle était en bon état, auriez-vous eu le désir de nous quitter, une
fois tout le monde installé. Tandis que, maintenant, vous êtes notre
prisonnier.
--Il faudra bien que je parte, cependant, objecta le Kaw-djer.
--Pas avant le printemps, répliqua Harry Rhodes. Voyez combien vous
êtes utile à tous. Il y a ici nombre de femmes et d’enfants que vous
seul êtes capable de soigner. Que deviendraient-ils sans vous?
--Pas avant le printemps, soit! concéda le Kaw-djer. Mais à ce moment,
comme tout le monde s’en ira, rien ne s’opposera à ce que je reprenne
la mer.
--Pour retourner à l’Ile Neuve?
Le Kaw-djer ne répondit que par un geste évasif. Oui, l’Ile Neuve était
sa demeure. Là il avait vécu de longues années. Y retournerait-il? Les
raisons qui l’en avaient éloigné existaient toujours. L’Ile Neuve,
terre libre naguère, était désormais soumise à l’autorité du Chili.
--Si j’avais voulu partir, dit-il, désireux de passer à un autre
sujet, je crois que mes deux compagnons n’en eussent pas été également
satisfaits. Halg, sinon Karroly, n’eût quitté l’île Hoste qu’à regret,
et peut-être même s’y serait-il refusé avec énergie.
--Pourquoi cela? demanda Mme Rhodes.
--Pour la raison bien simple que Halg, je le crains, a le malheur
d’être amoureux.
--Le beau malheur! plaisanta Harry Rhodes. Être amoureux, c’est de son
âge.
--Je ne dis pas non, reconnut le Kaw-djer. N’importe! le pauvre garçon
se prépare là de grands chagrins quand viendra le jour de la séparation.
--Mais pourquoi se séparerait-il de celle qu’il aime, au lieu de
l’épouser tout simplement? demanda Clary qui, comme toutes les jeunes
filles, s’intéressait aux affaires de cœur.
--Parce qu’il s’agit de la fille d’un émigrant. Elle ne consentirait
jamais à rester en Magellanie. Et, d’un autre côté, je ne vois pas très
bien ce que ferait Halg, transporté dans un de vos pays soi-disant
civilisés. Sans compter qu’il ne nous quitterait pas, je pense, d’un
cœur léger, son père et moi.
--Une fille d’émigrant, dites-vous?... interrogea Harry Rhodes. Ne
s’agirait-il pas de Graziella Ceroni?
--Je l’ai rencontrée plusieurs fois, dit Edward qui se mêla à la
conversation. Elle n’est pas mal.
--Halg la trouve merveilleuse! s’écria le Kaw-djer en souriant. C’est
bien naturel, d’ailleurs. Jusqu’ici, il n’avait vu que des femmes
fuégiennes, et je suis obligé de reconnaître qu’on peut être mieux très
facilement.
--C’est donc bien d’elle qu’il s’agit? demanda Harry Rhodes.
--Oui. Le jour où nous avons dû intervenir dans les affaires de sa
famille, comme vous vous le rappelez, sans doute, j’avais déjà remarqué
la vive impression qu’elle avait faite sur Halg. Une vraie révélation,
on peut le dire. Vous n’ignorez pas à quel point cette jeune fille et
sa mère sont malheureuses, et de la pitié à l’amour il n’y a pas loin,
bien souvent.
--C’est même le plus beau de tous les chemins qui y conduisent, fit
remarquer Mme Rhodes.
--Quel qu’il soit, je vous prie de croire que, depuis ce jour-là, Halg
le suit allégrement. Vous n’avez pas idée du changement qui s’est opéré
en lui. En voulez-vous un exemple?... Les indigènes de la Magellanie
ne sont pas précisément remarquables par leur coquetterie, ainsi que
vous pouvez le supposer. Malgré la rigueur du climat, ils poussent
l’indifférence à cet égard jusqu’à vivre radicalement nus. Halg,
perverti par la civilisation, dont j’ai eu le tort d’apporter un vieux
reste dans les plis de mes vêtements, était déjà un raffiné parmi ses
congénères, puisqu’il consentait depuis le naufrage du _Jonathan_ à se
couvrir de peaux de phoque ou de guanaque. Mais maintenant, c’est bien
autre chose! Il a déniché un barbier parmi les émigrants et s’est fait
couper les cheveux. C’est peut-être le premier Fuégien qui ait jamais
fait montre d’une telle élégance! Ce n’est pas tout. Il s’est procuré,
je ne sais par quel moyen, un costume complet, et il ne sort plus
qu’habillé à l’européenne pour la première fois de sa vie, et chaussé
de souliers, qui, d’ailleurs, doivent bien le gêner! Karroly n’en
revient pas. Moi, je ne comprends que trop ce que cela veut dire.
[Illustration: Halg se montrait vêtu à l’européenne. (Page 103.)]
--Et Graziella, s’enquit Mme Rhodes, est-elle touchée de ces efforts
accomplis pour lui plaire?
--Vous pensez que je ne le lui ai pas demandé, répliqua le Kaw-djer.
Mais, à en juger par le visage joyeux de Halg, je présume que ses
affaires ne vont pas mal.
--Cela ne m’étonne pas, dit Harry Rhodes, c’est un beau garçon que
votre jeune compagnon.
--Physiquement, il n’est pas mal, j’en conviens, approuva le Kaw-djer
avec une évidente satisfaction, mais moralement il est mieux encore.
C’est un brave cœur, fidèle, bon, dévoué et intelligent, ce qui ne gâte
rien.
--C’est votre élève, je crois? demanda Mme Rhodes.
--Vous pouvez dire: mon fils, rectifia le Kaw-djer, car je l’aime comme
un père. C’est pourquoi je suis affligé qu’il ait de pareilles idées,
dont il ne résultera, en fin de compte, que des chagrins.»
Les suppositions du Kaw-djer n’étaient point erronées. Une sympathie
naissante attirait, en effet, l’un vers l’autre le jeune Fuégien et
Graziella. De la première minute où il l’avait aperçue, toutes les
pensées de Halg étaient allées vers elle, et, depuis lors, il n’avait
pas laissé passer un jour sans la voir. Témoin de la scène qui avait
motivé l’intervention du Kaw-djer, il connaissait la plaie de la
famille, et, avec l’adresse ordinaire des amoureux, il tirait parti
sans scrupule de la situation. Sous prétexte de s’enquérir des besoins
des deux femmes et de veiller sur leur sécurité, il restait près
d’elles de longues heures, l’anglais que tous parlaient couramment leur
permettant d’échanger leurs pensées.
Halg, à cet égard comme aux autres, ne ressemblait en rien à ses
compatriotes si étonnamment réfractaires à l’étude des langues. Lui,
au contraire, avait appris sans peine l’anglais et le français, et
maintenant, excellent prétexte pour fréquenter assidûment la famille
Ceroni, il était en train de faire en italien de merveilleux progrès
sous la direction de Graziella.
Celle-ci n’avait pas eu de peine à discerner les causes de cette ardeur
au travail, mais les sentiments qu’elle inspirait au jeune Indien
l’avaient d’abord plus amusée que charmée. Halg, avec ses longs cheveux
plats, ses tempes étroites, son nez légèrement épaté, son teint un peu
bistré, lui faisait l’effet d’être d’une autre espèce qu’elle-même.
D’après sa classification fantaisiste, les habitants de notre planète
se divisaient en deux races distinctes: les hommes et les sauvages.
Halg, étant un sauvage, ne pouvait par conséquent être un homme. Le
raisonnement était rigoureux. L’idée qu’un lien quelconque pût exister
entre cet exotique, à peine couvert de peaux de bêtes, et une Italienne
qui se jugeait d’essence supérieure, ne lui vint pas à l’esprit.
Peu à peu, cependant, elle s’habitua aux traits et au costume sommaire
de son timide adorateur, et elle en arriva par degrés à le considérer
comme un adolescent pareil aux autres. Halg, il est vrai, fit tous
ses efforts pour provoquer cette évolution de sa pensée. Un beau
jour, Graziella le vit apparaître, ses cheveux coupés avec art et
séparés en deux versants par une raie tracée d’une main habile. Peu
après, transformation plus étonnante encore, Halg se montrait vêtu à
l’européenne. Pantalon, vareuse, forts souliers, rien ne manquait à
sa toilette. Sans doute, tout cela était rude et grossier, mais tel
n’était pas l’avis de Halg, qui s’estimait d’une suprême élégance
et s’admirait volontiers dans un fragment de miroir provenant du
_Jonathan_.
Que d’industrie il lui avait fallu pour découvrir l’émigrant de bonne
volonté qui avait joué à son profit le rôle de coiffeur, et pour se
procurer le superbe complet qui, à son estime, le rendait irrésistible!
La recherche des vêtements avait été notamment des plus ardues, et
peut-être même serait-elle restée vaine s’il n’avait eu la chance
d’entrer en rapport avec Patterson.
Patterson vendait de tout, et jamais l’avare n’eût consenti à laisser
perdre l’occasion d’un troc. S’il n’avait pas l’objet demandé, il
le trouvait toujours, donnant d’une main, recevant de l’autre, en
prélevant au passage un honnête courtage. Patterson avait donc fourni
les habits demandés. Par exemple, toutes les économies du jeune homme y
étaient passées.