[2] Nom donné au cuisinier à bord des bâtiments de commerce.

--Où j’étais?... répondit hypocritement Sirdey. Mais où je suis tous

les jours bien entendu.

--Personne ne t’a vu, cependant, maître fourbe. Ne te serais-tu pas

égaré plutôt du côté de la chaloupe?

--De la chaloupe?... répéta Sirdey du ton d’un homme qui n’y comprend

rien.

--Hum!... fit Hartlepool.

Il reprit:

--Pourrais-tu me dire d’où te viennent ces écorchures?

--Je suis tombé, expliqua Sirdey. Il me sera même impossible de prêter

la main aux autres aujourd’hui. C’est à peine si je peux marcher.

--Hum!...» fit encore en s’éloignant Hartlepool, comprenant qu’il ne

tirerait rien du cauteleux personnage.

Quant à Kennedy, il n’y avait même pas de prétexte pour l’interroger.

Bien qu’il fût d’une pâleur de cire et parût être fort mal en point, il

avait repris sans mot dire ses occupations ordinaires.

On se mit donc au travail le 11 mai à l’heure habituelle sans que le

problème fût résolu. Mais une surprise attendait à la baie Scotchwell

ceux qui y arrivèrent les premiers. Sur le rivage, à peu de distance

de l’embouchure de la rivière, deux cadavres étaient étendus, ceux de

Jackson et de Furster. Près d’eux gisait la chaloupe éventrée, aux

trois quarts pleine d’eau et de sable.

Dès lors, l’aventure se reconstituait aisément. Le bateau mal dirigé

avait dû toucher sur des récifs, un peu au delà de la baie. Une voie

d’eau s’était déclarée, et l’embarcation alourdie avait chaviré. Des

quatre hommes qui la montaient, deux, Kennedy et Sirdey selon toute

probabilité, avaient réussi à gagner la terre à la nage, mais les deux

autres n’avaient pu échapper à la mort, et, à la première marée leurs

corps étaient venus à la côte, en même temps que la _Wel-Kiej_ à demi

fracassée par la houle.

Après sérieux examen, le Kaw-djer reconnut que les débris de la

chaloupe étaient encore utilisables. Si la plupart des bordés étaient

plus ou moins brisés, la membrure n’avait que très peu souffert, et la

quille était intacte. Ce qui restait de la _Wel-Kiej_ fut donc hissé à

force de bras hors de l’atteinte de la mer en attendant le moment où

l’on aurait le loisir de la réparer.

Le transport du matériel fut entièrement achevé le 13 mai. Sans perdre

de temps, on se mit en devoir d’installer les maisons démontables.

On vit celles-ci, d’un très ingénieux système, s’élever à vue d’œil

avec une rapidité prodigieuse. Aussitôt terminées, elles étaient

immédiatement occupées, non sans donner chaque fois prétexte à de

violentes altercations. Il s’en fallait de beaucoup, en effet,

qu’elles fussent en assez grand nombre pour contenir douze cents

personnes. C’est tout au plus si les deux tiers des naufragés pouvaient

raisonnablement espérer y trouver place. De là, nécessité de procéder à

une sélection.

Cette sélection s’opéra à coups de poings. Les plus robustes, ayant

commencé par s’emparer des divers éléments des maisons démontables,

prétendirent défendre l’accès de celles-ci, lorsqu’elles furent

édifiées. Quelle que fût leur vigueur, il leur fallut toutefois céder

au nombre et entrer en composition avec une partie de ceux qu’ils

essayaient d’évincer. Il y eut ainsi une seconde série d’élus, et par

conséquent une seconde sélection basée, comme la première, sur la force

des compétiteurs. Puis, quand les maisons abritèrent des garnisons

assez imposantes pour être en état de braver sans péril le surplus des

émigrants, ces derniers furent définitivement éliminés.

[Illustration: «Pourrais-tu me dire d’où te viennent ces écorchures?»

(Page 91.)]

Près de cinq cents personnes, des femmes et des enfants en majorité,

furent ainsi réduites à se contenter de l’abri des tentes. Plus rares

étaient les hommes, en général des pères et des maris obligés de suivre

le sort de leur famille. Parmi les autres, figuraient le Kaw-djer et

ses deux compagnons fuégiens, qui n’en étaient plus à redouter les

nuits passées en plein air, ainsi que les survivants de l’équipage du

_Jonathan_ auxquels Hartlepool avait intimé l’abstention. Ces braves

gens s’étaient inclinés sans un murmure, jusques et y compris Kennedy

et Sirdey, qui, depuis l’aventure de la chaloupe, faisaient montre d’un

zèle et d’une docilité inaccoutumés. Au nombre des moins favorisés,

on comptait également John Rame et Fritz Gross que leur faiblesse

physique avait écartés de la lutte, et pareillement la famille Rhodes,

dont le chef n’était pas d’un caractère à faire appel à la violence.

Ces cinq cents personnes se logèrent donc sous les tentes. La

diminution du nombre des occupants permit d’employer deux enveloppes

superposées et séparées par une couche d’air, ce qui les rendit,

en somme, assez confortables. Pendant ce temps, les uns achevaient

l’aménagement intérieur des maisons, en bouchaient les joints, en

obstruaient les moindres fissures, l’important, d’après les indications

du Kaw-djer, étant de se défendre contre la pénétrante humidité de

la région; les autres faisaient provision de bois aux dépens de la

forêt voisine ou répartissaient les vivres en quantité suffisante pour

assurer à tous quatre mois d’existence, tandis que les maçons, dont on

comptait une vingtaine parmi les ouvriers émigrants, construisaient en

hâte des poêles rudimentaires.

Ces travaux n’étaient pas encore tout à fait terminés le 20 mai, quand

l’hiver, heureusement très en retard cette année, fondit sur l’île

Hoste sous forme d’une tempête de neige d’une effroyable violence.

En quelques minutes, la terre fut recouverte d’un blanc linceul

d’où jaillissaient les arbres couverts de givre. Le lendemain, les

communications étaient devenues très difficiles entre les diverses

fractions du campement.

Mais désormais on était paré contre l’inclémence de la température.

Calfeutrés dans leurs maisons ou sous la double enveloppe des tentes,

chauffés par d’ardentes flambées de bois, les naufragés du _Jonathan_

étaient prêts à braver les rigueurs d’un hivernage antarctique.

IV

HIVERNAGE.

Quinze jours durant, la tempête hurla sans interruption, la neige tomba

en épais flocons. Pendant ces deux semaines, les émigrants, contraints

de se terrer sous leurs abris, purent à peine se risquer en plein air.

Triste pour tous, cette claustration forcée, assurément, mais plus

peut-être pour ceux qui s’étaient attribué la jouissance des maisons

démontables. Ces maisons n’étaient formées, en somme, que de panneaux

boulonnés entre eux et manquaient du plus élémentaire confortable.

Pourtant, séduits par leur aspect--à moins que ce fût seulement par

ce nom de _maisons_!--les émigrants se les étaient disputées, et

maintenant ils s’y entassaient au delà de toute raison. Elles étaient

transformées en véritables dortoirs, où se touchaient les paillasses

jetées à même sur le parquet, dortoirs qui devenaient salles communes

et cuisines pendant les courtes heures de jour. De cet entassement,

de cette cohabitation de plusieurs ménages résultait nécessairement

une promiscuité de tous les instants, aussi fâcheuse au point de vue

de l’hygiène, que défavorable au maintien de la bonne entente. Le

désœuvrement et l’ennui sont, en effet, fertiles en disputes, et l’on

s’ennuyait ferme dans ces demeures bloquées par la neige.

A vrai dire, les hommes trouvaient encore à occuper leurs loisirs. Ils

s’ingéniaient à meubler grossièrement ces maisons dépourvues du plus

petit commencement de mobilier. A coups de hachettes, ils taillaient

sièges et tables dont on se débarrassait, la nuit venue, afin de

pouvoir étendre les paillasses. Mais les femmes ne disposaient pas de

cette ressource. Quand elles avaient donné leurs soins aux enfants,

quand elles avaient vaqué à la cuisine que l’usage des conserves

simplifiait notablement, il ne leur restait plus que le bavardage

pour user les heures lentes. Elles ne s’en privaient pas. A défaut des

jambes, les langues marchaient, et, on ne l’ignore pas, l’intempérance

de langue est trop souvent, elle aussi, génératrice de discordes.

C’était merveille qu’il n’en fût pas survenu dès le premier jour.

Si ceux qui occupaient les tentes étaient moins bien garantis contre

les intempéries, ils ne laissaient pas de bénéficier de certains

avantages à d’autres égards. Ils disposaient de plus de place, et

même quelques familles, parmi lesquelles les familles Rhodes et

Ceroni, avaient la jouissance d’une tente entière. Les cinq Japonais,

étroitement unis entre eux, habitaient aussi l’une des tentes où ils

vivaient à l’écart.

Tentes et maisons étaient disséminées selon les caprices individuels.

Personne n’ayant dirigé le travail d’installation, le dessin du

campement ne répondait à aucun plan préconçu. Il ressemblait, non à une

bourgade, mais à l’agglomération fortuite de maisons isolées, et l’on

eût été bien embarrassé s’il se fût agi de tracer des rues.

Cela, d’ailleurs, était sans importance, puisqu’il ne s’agissait pas de

fonder un établissement durable. Au printemps, on démolirait maisons et

tentes, et chacun retrouverait sa patrie et sa misère.

Le campement s’étendait sur la rive droite de la rivière qui, venue

de l’Ouest, le touchait en un point, puis se recourbait aussitôt

sur elle-même et courait au Nord-Ouest pour aller se jeter dans la

mer trois kilomètres plus loin. La construction la plus occidentale

s’élevait sur la rive même. C’était une maison démontable de

proportions si exiguës que trois personnes seulement avaient pu y

trouver place. Sans dispute, sans cris, procédant en silence, un des

émigrants, du nom de Patterson, s’était adjugé, dès le premier jour,

les éléments constitutifs de cette maison et, afin que personne ne la

lui disputât, il avait tout de suite porté le nombre de ses habitants

au maximum pratique, en en offrant la jouissance indivise à deux autres

naufragés. Cette offre n’avait pas été faite au hasard. Patterson, de

complexion plutôt débile, s’étaient adjoint fort intelligemment deux

compagnons taillés en hercules et disposant de poings capables de

défendre au besoin la propriété collective.

Tous deux de nationalité américaine, l’un se nommait Blaker et

l’autre Long. Le premier était un jeune paysan de vingt-sept ans, de

caractère assez jovial, mais affligé d’une boulimie qui compliquait

déplorablement sa vie. La misère qui formait son lot ne lui permettant

pas d’apaiser son insatiable appétit, il avait eu faim depuis sa

naissance, au point qu’il s’était finalement résigné à s’expatrier

dans l’unique espoir d’arriver à manger tout son saoul. Le second

était un ouvrier, forgeron de son état, à la cervelle petite et aux

muscles énormes, une brute solide et malléable comme le fer rouge qu’il

martelait.

Quant à Patterson, s’il faisait aujourd’hui partie de cette foule de

naufragés, lui du moins n’y avait pas été poussé par l’excès de sa

misère, mais par un âpre désir de gain. Le sort s’était montré pour lui

hostile et secourable à la fois. Il l’avait fait naître, il est vrai,

seul, pauvre et nu sur le bord d’une route irlandaise, mais, à titre de

compensation, il l’avait doué d’une avarice prodigieuse, c’est-à-dire

du moyen d’acquérir tous les biens qui lui manquaient lors de sa

venue sur la terre. Grâce à elle, il avait en effet réussi à amasser

dès l’âge de vingt-cinq ans un respectable pécule. Travail acharné,

privations de cénobite, voire, quand l’occasion s’en présentait,

cynique exploitation d’autrui, rien ne l’avait rebuté pour obtenir ce

résultat.

Cependant, quel que soit son génie, un paysan, dénué du moindre capital

initial, ne peut progresser que lentement sur le chemin de la fortune.

Le champ qui lui est offert est trop petit pour permettre une rapide

ascension. Patterson ne s’élevait donc que péniblement, à force de

courage, de renoncement et d’astuce, quand de mirifiques récits sur

les chances qu’un homme sans scrupules rencontre en Amérique étaient

parvenus à ses oreilles. Grisé par ces merveilleux racontars, il ne

rêva plus que Nouveau Monde et projeta d’aller, après tant d’autres,

y chercher aventure, non pour suivre les traces de ces milliardaires

sortis comme lui-même, pourtant, des dernières couches sociales, mais

dans l’espoir moins inaccessible d’y faire grossir son bas de laine

plus vite que dans la mère patrie.

A peine sur le sol de l’Amérique, il fut sollicité par la réclame

intensive de la Société de la baie de Lagoa. Confiant dans les

séduisantes promesses de cette Société, il se dit qu’il trouverait là

un champ vierge où son petit capital pourrait s’employer fructueusement

et, avec mille autres, il s’embarqua sur le _Jonathan_.

Certes, l’événement trompait son espoir. Mais Patterson n’était pas de

ceux qui se découragent. En dépit du naufrage, sans rien montrer de la

déception qu’il devait éprouver, il s’entêtait à poursuivre sa chance

avec la même patiente obstination. Si, dans le malheur commun, un seul

des naufragés devait arriver à gagner quelque chose, ce serait lui

assurément.

Aidé de Blaker et de Long, il avait placé sa maisonnette à quelque

distance de la mer, sur le bord même de la rivière et à l’unique

point où elle fût accessible. En amont, la rive brusquement relevée

devenait une sorte de falaise de près de quinze mètres de hauteur. En

aval, après une petite étendue de terrain plat devant la maison, le

sol cédait tout à coup, et la rivière tombait en cascade sur l’étage

inférieur. Entre cette cascade et la mer s’étendait un marécage

impraticable. A moins de s’imposer un détour de plus d’un kilomètre

vers l’amont, les émigrants étaient donc dans la nécessité de passer

devant Patterson pour aller remplir cruches et barils.

Les autres maisons et les tentes s’égrenaient dans un pittoresque

désordre parallèlement à la mer dont elles étaient séparées par le

marais. Quant au Kaw-djer, il logeait avec Halg et Karroly dans

une ajoupa fuégienne édifiée par les deux Indiens. Rien de plus

rudimentaire que cet abri formé d’herbes et de branchages, et il

fallait, pour s’en contenter, ne pas craindre les rigueurs de ce

climat. Mais l’ajoupa, située sur la rive gauche du rio, avait

l’avantage d’être à proximité du lieu d’échouage de la chaloupe, ce

qui permettrait de profiter de toutes les éclaircies pour activer les

réparations.

Pendant les deux semaines que dura le premier assaut sérieux de

l’hiver, il ne put être question de les entreprendre. Il ne faudrait

pas en conclure que le Kaw-djer vécût en reclus, comme la foule

moins aguerrie des naufragés. Chaque jour, en compagnie de Halg, il

traversait la rivière sur un pont léger construit en quarante-huit

heures par Karroly, et se rendait au campement.

Il y avait fort à faire. Dès le début du froid, quelques émigrants

atteints d’affections aiguës, en général de bronchites assez bénignes,

avaient demandé le secours du Kaw-djer qui, depuis son intervention

chirurgicale, jouissait d’une réputation solidement établie. L’enfant

blessé allait, en effet, de mieux en mieux, et tout indiquait que le

favorable pronostic de l’opérateur se réaliserait au jour dit.

Celui-ci, après sa tournée médicale, entrait dans la tente de la

famille Rhodes, et on causait une heure ou deux de tout ce qui

intéressait les naufragés. Le Kaw-djer s’attachait de plus en plus à

cette famille. Il goûtait la bonté simple de Mme Rhodes et de sa fille

Clary qui jouaient avec dévouement le rôle d’infirmières près des

malades qu’il leur signalait. Quant à Harry Rhodes, il en appréciait

le sens droit et l’esprit bienveillant, et, entre les deux hommes,

naissaient peu à peu des sentiments de véritable amitié.

«J’en arrive à me féliciter, dit un jour Harry Rhodes au Kaw-djer, que

ces coquins aient essayé de s’emparer de votre chaloupe. Peut-être, si

elle était en bon état, auriez-vous eu le désir de nous quitter, une

fois tout le monde installé. Tandis que, maintenant, vous êtes notre

prisonnier.

--Il faudra bien que je parte, cependant, objecta le Kaw-djer.

--Pas avant le printemps, répliqua Harry Rhodes. Voyez combien vous

êtes utile à tous. Il y a ici nombre de femmes et d’enfants que vous

seul êtes capable de soigner. Que deviendraient-ils sans vous?

--Pas avant le printemps, soit! concéda le Kaw-djer. Mais à ce moment,

comme tout le monde s’en ira, rien ne s’opposera à ce que je reprenne

la mer.

--Pour retourner à l’Ile Neuve?

Le Kaw-djer ne répondit que par un geste évasif. Oui, l’Ile Neuve était

sa demeure. Là il avait vécu de longues années. Y retournerait-il? Les

raisons qui l’en avaient éloigné existaient toujours. L’Ile Neuve,

terre libre naguère, était désormais soumise à l’autorité du Chili.

--Si j’avais voulu partir, dit-il, désireux de passer à un autre

sujet, je crois que mes deux compagnons n’en eussent pas été également

satisfaits. Halg, sinon Karroly, n’eût quitté l’île Hoste qu’à regret,

et peut-être même s’y serait-il refusé avec énergie.

--Pourquoi cela? demanda Mme Rhodes.

--Pour la raison bien simple que Halg, je le crains, a le malheur

d’être amoureux.

--Le beau malheur! plaisanta Harry Rhodes. Être amoureux, c’est de son

âge.

--Je ne dis pas non, reconnut le Kaw-djer. N’importe! le pauvre garçon

se prépare là de grands chagrins quand viendra le jour de la séparation.

--Mais pourquoi se séparerait-il de celle qu’il aime, au lieu de

l’épouser tout simplement? demanda Clary qui, comme toutes les jeunes

filles, s’intéressait aux affaires de cœur.

--Parce qu’il s’agit de la fille d’un émigrant. Elle ne consentirait

jamais à rester en Magellanie. Et, d’un autre côté, je ne vois pas très

bien ce que ferait Halg, transporté dans un de vos pays soi-disant

civilisés. Sans compter qu’il ne nous quitterait pas, je pense, d’un

cœur léger, son père et moi.

--Une fille d’émigrant, dites-vous?... interrogea Harry Rhodes. Ne

s’agirait-il pas de Graziella Ceroni?

--Je l’ai rencontrée plusieurs fois, dit Edward qui se mêla à la

conversation. Elle n’est pas mal.

--Halg la trouve merveilleuse! s’écria le Kaw-djer en souriant. C’est

bien naturel, d’ailleurs. Jusqu’ici, il n’avait vu que des femmes

fuégiennes, et je suis obligé de reconnaître qu’on peut être mieux très

facilement.

--C’est donc bien d’elle qu’il s’agit? demanda Harry Rhodes.

--Oui. Le jour où nous avons dû intervenir dans les affaires de sa

famille, comme vous vous le rappelez, sans doute, j’avais déjà remarqué

la vive impression qu’elle avait faite sur Halg. Une vraie révélation,

on peut le dire. Vous n’ignorez pas à quel point cette jeune fille et

sa mère sont malheureuses, et de la pitié à l’amour il n’y a pas loin,

bien souvent.

--C’est même le plus beau de tous les chemins qui y conduisent, fit

remarquer Mme Rhodes.

--Quel qu’il soit, je vous prie de croire que, depuis ce jour-là, Halg

le suit allégrement. Vous n’avez pas idée du changement qui s’est opéré

en lui. En voulez-vous un exemple?... Les indigènes de la Magellanie

ne sont pas précisément remarquables par leur coquetterie, ainsi que

vous pouvez le supposer. Malgré la rigueur du climat, ils poussent

l’indifférence à cet égard jusqu’à vivre radicalement nus. Halg,

perverti par la civilisation, dont j’ai eu le tort d’apporter un vieux

reste dans les plis de mes vêtements, était déjà un raffiné parmi ses

congénères, puisqu’il consentait depuis le naufrage du _Jonathan_ à se

couvrir de peaux de phoque ou de guanaque. Mais maintenant, c’est bien

autre chose! Il a déniché un barbier parmi les émigrants et s’est fait

couper les cheveux. C’est peut-être le premier Fuégien qui ait jamais

fait montre d’une telle élégance! Ce n’est pas tout. Il s’est procuré,

je ne sais par quel moyen, un costume complet, et il ne sort plus

qu’habillé à l’européenne pour la première fois de sa vie, et chaussé

de souliers, qui, d’ailleurs, doivent bien le gêner! Karroly n’en

revient pas. Moi, je ne comprends que trop ce que cela veut dire.

[Illustration: Halg se montrait vêtu à l’européenne. (Page 103.)]

--Et Graziella, s’enquit Mme Rhodes, est-elle touchée de ces efforts

accomplis pour lui plaire?

--Vous pensez que je ne le lui ai pas demandé, répliqua le Kaw-djer.

Mais, à en juger par le visage joyeux de Halg, je présume que ses

affaires ne vont pas mal.

--Cela ne m’étonne pas, dit Harry Rhodes, c’est un beau garçon que

votre jeune compagnon.

--Physiquement, il n’est pas mal, j’en conviens, approuva le Kaw-djer

avec une évidente satisfaction, mais moralement il est mieux encore.

C’est un brave cœur, fidèle, bon, dévoué et intelligent, ce qui ne gâte

rien.

--C’est votre élève, je crois? demanda Mme Rhodes.

--Vous pouvez dire: mon fils, rectifia le Kaw-djer, car je l’aime comme

un père. C’est pourquoi je suis affligé qu’il ait de pareilles idées,

dont il ne résultera, en fin de compte, que des chagrins.»

Les suppositions du Kaw-djer n’étaient point erronées. Une sympathie

naissante attirait, en effet, l’un vers l’autre le jeune Fuégien et

Graziella. De la première minute où il l’avait aperçue, toutes les

pensées de Halg étaient allées vers elle, et, depuis lors, il n’avait

pas laissé passer un jour sans la voir. Témoin de la scène qui avait

motivé l’intervention du Kaw-djer, il connaissait la plaie de la

famille, et, avec l’adresse ordinaire des amoureux, il tirait parti

sans scrupule de la situation. Sous prétexte de s’enquérir des besoins

des deux femmes et de veiller sur leur sécurité, il restait près

d’elles de longues heures, l’anglais que tous parlaient couramment leur

permettant d’échanger leurs pensées.

Halg, à cet égard comme aux autres, ne ressemblait en rien à ses

compatriotes si étonnamment réfractaires à l’étude des langues. Lui,

au contraire, avait appris sans peine l’anglais et le français, et

maintenant, excellent prétexte pour fréquenter assidûment la famille

Ceroni, il était en train de faire en italien de merveilleux progrès

sous la direction de Graziella.

Celle-ci n’avait pas eu de peine à discerner les causes de cette ardeur

au travail, mais les sentiments qu’elle inspirait au jeune Indien

l’avaient d’abord plus amusée que charmée. Halg, avec ses longs cheveux

plats, ses tempes étroites, son nez légèrement épaté, son teint un peu

bistré, lui faisait l’effet d’être d’une autre espèce qu’elle-même.

D’après sa classification fantaisiste, les habitants de notre planète

se divisaient en deux races distinctes: les hommes et les sauvages.

Halg, étant un sauvage, ne pouvait par conséquent être un homme. Le

raisonnement était rigoureux. L’idée qu’un lien quelconque pût exister

entre cet exotique, à peine couvert de peaux de bêtes, et une Italienne

qui se jugeait d’essence supérieure, ne lui vint pas à l’esprit.

Peu à peu, cependant, elle s’habitua aux traits et au costume sommaire

de son timide adorateur, et elle en arriva par degrés à le considérer

comme un adolescent pareil aux autres. Halg, il est vrai, fit tous

ses efforts pour provoquer cette évolution de sa pensée. Un beau

jour, Graziella le vit apparaître, ses cheveux coupés avec art et

séparés en deux versants par une raie tracée d’une main habile. Peu

après, transformation plus étonnante encore, Halg se montrait vêtu à

l’européenne. Pantalon, vareuse, forts souliers, rien ne manquait à

sa toilette. Sans doute, tout cela était rude et grossier, mais tel

n’était pas l’avis de Halg, qui s’estimait d’une suprême élégance

et s’admirait volontiers dans un fragment de miroir provenant du

_Jonathan_.

Que d’industrie il lui avait fallu pour découvrir l’émigrant de bonne

volonté qui avait joué à son profit le rôle de coiffeur, et pour se

procurer le superbe complet qui, à son estime, le rendait irrésistible!

La recherche des vêtements avait été notamment des plus ardues, et

peut-être même serait-elle restée vaine s’il n’avait eu la chance

d’entrer en rapport avec Patterson.

Patterson vendait de tout, et jamais l’avare n’eût consenti à laisser

perdre l’occasion d’un troc. S’il n’avait pas l’objet demandé, il

le trouvait toujours, donnant d’une main, recevant de l’autre, en

prélevant au passage un honnête courtage. Patterson avait donc fourni

les habits demandés. Par exemple, toutes les économies du jeune homme y

étaient passées.

Les naufragés du Jonathan · 第 7 / 36 段