comme ailleurs, que les gens aient un chef. Cela va de soi, que diable!
--Et pourquoi serais-je le chef?
--Il n’y en a pas d’autre, dit Hartlepool, en ponctuant de ses bras
ouverts son irréfutable argument.
La réponse était péremptoire, en effet. Il n’y avait rien à répliquer.
Après un nouvel instant de silence, le Kaw-djer prononça d’une voix
ferme:
--A partir de ce soir, vous ferez garder le matériel débarqué du
_Jonathan_. Vos hommes se relayeront deux par deux et ne laisseront
approcher personne. Ils surveilleront l’alcool avec une attention
particulière.
--Bien, Monsieur, répondit simplement Hartlepool. Ce sera fait dans
cinq minutes.
--Bonsoir,» dit le Kaw-djer qui s’éloigna à grand pas, mécontent de
lui-même et des autres.
III
A LA BAIE SCOTCHWELL.
La _Wel-Kiej_ revint le 15 avril de Punta-Arenas. Dès qu’on l’aperçut,
les émigrants, impatients de connaître leur sort, se massèrent en rangs
serrés sur le point du rivage vers lequel elle se dirigeait.
Le groupement de cette foule s’effectua de lui-même suivant les lois
immuables qui régissent les attroupements sur toute la surface de
notre planète imparfaite, ce qui revient à dire que les plus forts
s’emparèrent des meilleures places. En arrière, furent reléguées
les femmes. De là, elles ne pouvaient rien voir, ni rien entendre,
mais elles n’en bavardaient qu’avec plus d’entrain en échangeant des
commentaires aussi assourdissants que prématurés sur les nouvelles
encore inconnues qu’apportait la chaloupe. En avant, c’était les
hommes, à une distance du bord de l’eau inversement proportionnelle
à leur vigueur et à leur brutalité. Quant aux enfants, pour qui
tout est prétexte à jeux, il s’en trouvait un peu partout. Les plus
petits pépiaient comme des moineaux, en gambadant à la périphérie du
groupe; d’autres étaient noyés dans sa masse, sans pouvoir ni avancer,
ni reculer; d’autres, ayant réussi à le traverser de part en part,
tendaient leurs frimousses curieuses entre les jambes du premier rang;
de quelques-uns, enfin, les plus dégourdis, le corps tout entier, après
la tête, était passé.
Le jeune Dick figurait, cela va sans dire, parmi ces débrouillards, et,
non seulement il avait triomphé de tous les obstacles pour son compte
personnel, mais il avait entraîné dans son sillage son inséparable Sand
et un autre enfant avec lequel les deux mousses avaient noué, depuis
huit jours, une amitié qui se perdait déjà dans la nuit des temps. Cet
enfant, Marcel Norely, du même âge que ses deux camarades, possédait le
meilleur des titres à leur affection, puisqu’il avait besoin de leur
protection. C’était un être chétif, au visage souffreteux, et, qui plus
est, un infirme, sa jambe droite, frappée de paralysie, étant demeurée
de quelques centimètres plus courte que la gauche. Cet inconvénient
n’altérait nullement, d’ailleurs, la bonne humeur du petit Marcel, ni
son ardeur aux jeux, dans lesquels il brillait tout comme un autre,
grâce à une béquille dont il se servait avec une remarquable habileté.
Pendant que les émigrants accouraient en tumulte sur la grève, Dick, et
à sa suite Sand et Marcel, s’était insinué entre les premiers arrivés,
dont son front atteignait tout au plus la taille, et avait réussi à se
placer devant eux. Ce haut fait ne put malheureusement s’accomplir sans
déranger plus ou moins les précédents occupants, et le hasard voulut
que l’un de ceux-ci fût Fred Moore, l’aîné de ces deux frères dont
Harry Rhodes avait signalé au Kaw-djer la nature violente.
Fred Moore, homme bien en chair et haut de près de six pieds, poussa
un juron sonore en se sentant ébranlé vers la base. Cela suffit pour
exciter la verve gouailleuse de Dick. Il se retourna vers Sand et
Marcel en train de forcer le passage à son exemple.
«Eh là!... dit-il, ne poussez donc pas comme ça ce gentleman, mille
diables!... A quoi cela sert-il? Nous n’avons qu’à nous placer derrière
lui et à regarder par-dessus sa tête.
La prétention, étant donné la stature réduite du minuscule orateur,
était si outrecuidante que les voisins ne purent s’empêcher de rire, ce
qui mit Fred Moore de très mauvaise humeur. Le sang afflua à son visage.
--Moucheron!... fit-il d’un ton méprisant.
--Merci du compliment, Votre Honneur, quoique vous prononciez mal
l’anglais. C’est «gentil» qu’il faut dire, railla Dick, en abusant des
consonances analogues de «gnat» (moustique) et de «natty» (gentil).
Fred Moore fit un pas en avant, mais ses plus proches voisins le
retinrent, en lui conseillant de laisser ces enfants. Dick en profita
pour s’éloigner avec ses deux amis, en suivant le bord de la mer devant
d’autres émigrants d’humeur plus conciliante.
--Tout à l’heure, menaça Fred Moore obligé à l’immobilité, je te
tirerai les oreilles, mon garçon.
Dick, bien à l’abri maintenant, toisa de bas en haut son adversaire.
--Pour ça, il faudrait une échelle, camarade!» dit-il d’un air superbe
qui déchaîna de nouveaux rires.
Fred Moore haussa les épaules, et Dick, satisfait d’avoir eu le dernier
mot, cessa de s’occuper de lui, pour reporter toute son attention sur
la chaloupe, dont l’étrave faisait crier au même instant le gravier du
rivage.
Dès qu’elle fut arrêtée, Karroly sauta dans l’eau et vint fixer
solidement son ancre sur la terre ferme. Il aida ensuite son passager à
débarquer, puis s’éloigna avec Halg et le Kaw-djer, tout heureux de les
revoir après cette longue absence.
S’il est vrai que, chez les Fuégiens, les sentiments affectifs soient,
en général, assez peu développés, il ne l’est pas moins que le pilote
faisait exception à la règle. Les regards dont il couvrait son fils et
le Kaw-djer en eussent au besoin témoigné. Pour ce dernier, il était
bien le bon chien fidèle et dévoué dont son aspect évoquait l’idée.
Son aveugle dévouement ne pouvait être égalé que par celui, aussi vif,
mais plus conscient de Halg. Si Karroly était le père du jeune homme au
sens naturel du mot, le Kaw-djer était son père spirituel. A l’un il
devait la vie, à l’autre son intelligence, que les leçons du mystérieux
solitaire avaient façonnée et qu’elles avaient meublée de sentiments et
d’idées inconnues des indigènes déshérités de l’archipel.
Cette affection qu’il portait au Kaw-djer, celui-ci la lui rendait
largement. Halg était le seul être capable d’émouvoir encore cet homme
désenchanté, qui ne connaissait plus d’autre amour, hors celui qu’il
éprouvait pour un enfant, qu’un altruisme collectif et impersonnel,
d’une grandeur admirable assurément, mais dont l’ampleur même semble
plus adéquate au cœur infini d’un Dieu qu’à l’âme médiocre des
créatures. Est-ce pour cela, est-ce parce qu’ils ont l’obscure notion
de cette disproportion, que, malgré sa beauté resplendissante, un
tel sentiment étonne plus qu’il ne charme les autres hommes, et leur
semble-t-il inhumain à force d’être au-dessus d’eux? Peut-être, en
jugeant par la pauvreté de leur propre cœur, estiment-ils que la part
de chacun est bien petite d’un amour ainsi divisé entre tous et que,
s’il est moins sublime, il est meilleur de se donner sans réserve à
quelques-uns.
Pendant que ces trois êtres si étroitement unis s’entretenaient des
incidents du voyage et s’abandonnaient au plaisir de se revoir, les
émigrants, pressés autour de Germain Rivière, s’enquéraient des
résultats de sa mission. Les questions se croisaient, diversement
formulées, mais se réduisant en somme à celle-ci: Pourquoi la chaloupe
était-elle revenue, et pourquoi n’apercevait-on pas à sa place un
navire assez grand pour rapatrier tout le monde?
Germain Rivière, ne sachant auquel entendre, réclama de la main le
silence, puis, en réponse à une interrogation précise formulée par
Harry Rhodes, il raconta brièvement son voyage. A Punta-Arenas, il
avait vu le gouverneur, M. Aguire, qui, au nom du Gouvernement chilien,
avait promis de secourir les victimes de la catastrophe. Toutefois,
aucun bateau d’un tonnage suffisant pour transporter les naufragés ne
se trouvant alors à Punta-Arenas, ceux-ci devaient s’armer de patience.
La situation ne présentait, d’ailleurs, rien d’inquiétant. Puisqu’on
disposait d’un matériel en bon état et de vivres pour près de dix-huit
mois, on pourrait attendre sans danger.
Or, il ne fallait pas se dissimuler que l’attente serait forcément
assez longue. L’automne commençait à peine, et il n’eût pas été prudent
d’envoyer sans urgence absolue un bâtiment dans ces parages à cette
époque de l’année. Il était de l’intérêt commun que le voyage fût remis
au printemps. Dès le début d’octobre, c’est-à-dire dans six mois, un
navire serait expédié à l’île Hoste.
La nouvelle, passant de bouche en bouche, fut instantanément transmise
du premier au dernier rang. Elle produisit chez les naufragés un
effet de stupeur. Eh quoi! on était dans la nécessité de perdre six
longs mois dans ce pays où il était impossible de rien entreprendre,
puisqu’il faudrait le quitter au printemps après y avoir inutilement
subi les rigueurs de l’hiver! La foule, naguère si bruyante, était
devenue silencieuse. On échangeait des regards accablés. Puis
l’accablement fit place à la colère. Des invectives violentes furent
proférées à l’adresse du gouverneur de Punta-Arenas. La colère,
cependant, ne tarda pas à s’apaiser, faute d’aliments, et les
émigrants commencèrent à se disperser et à regagner les tentes d’un air
morne.
Mais, attirés au passage par un autre groupe en voie de formation, ils
s’arrêtaient machinalement, sans même s’apercevoir qu’en s’agrégeant
à ce second groupe alimenté par les éléments désassociés du premier,
ils se transformaient _ipso facto_ en auditeurs de Ferdinand Beauval.
Celui-ci avait jugé, en effet, l’occasion favorable au placement d’un
nouveau discours et, comme précédemment, il haranguait ses compagnons
du haut d’un rocher élevé à la dignité de tribune. Ainsi qu’on peut
le supposer, l’orateur socialiste n’était pas tendre pour le régime
capitaliste en général et, en particulier, pour le gouverneur de
Punta-Arenas qui, d’après lui, en était le produit naturel. Il
stigmatisait avec éloquence l’égoïsme de ce fonctionnaire dénué de la
plus élémentaire humanité, qui laissait si allégrement un tel nombre de
malheureux exposés à tous les dangers et à toutes les misères.
Les émigrants ne prêtaient qu’une oreille distraite à la diatribe du
tribun. A quoi tendait ce verbiage? Beauval pouvait bien en clamer pire
encore, ce n’est pas cela qui ferait avancer d’un pas leurs affaires.
Pour améliorer leur sort il fallait des actes, non des mots. Mais quels
actes? Personne, à vrai dire, n’en savait rien. Et péniblement, ils
cherchaient, sans grand espoir de la trouver, la solution du problème,
en tenant baissés vers le sol leurs yeux ingénus.
Une idée, pourtant, naissait peu à peu dans ces cervelles obscures. Ce
qu’il fallait faire, quelqu’un le savait peut-être. Peut-être celui qui
les avait déjà tirés de plus d’un mauvais pas donnerait-il le moyen de
remédier à cette situation, quand il en serait instruit. C’est pourquoi
ils coulaient de timides regards du côté du Kaw-djer, vers lequel se
dirigeaient précisément Harry Rhodes et Germain Rivière. Chaque membre
d’une population de douze cents âmes ne pouvant prendre à lui seul une
décision pour l’ensemble, le plus simple, après tout, était de s’en
rapporter au Kaw-djer, à son dévouement, à son expérience, un tel parti
ayant, en tous cas, l’inappréciable avantage de rendre superflue la
réflexion pour les autres.
S’étant ainsi libérés de tout souci immédiat, les émigrants
délaissèrent, les uns après les autres, Ferdinand Beauval, dont
l’auditoire fut bientôt réduit à son ordinaire noyau de fidèles.
Harry Rhodes, accompagné de Germain Rivière, se mêlant au groupe formé
par les deux Fuégiens et le Kaw-djer, mit celui-ci au courant des
événements, lui fit connaître la réponse du gouverneur de Punta-Arenas,
et lui exposa les angoisses des émigrants redoutant la rigueur d’un
hiver antarctique.
Sur ce dernier point, le Kaw-djer rassura son interlocuteur. L’hiver,
en Magellanie, est à la fois moins rude et moins long qu’en Islande,
au Canada ou dans les États septentrionaux de l’Union américaine, et
le climat de l’Archipel vaut bien, à tout prendre, celui de la basse
Afrique, où se rendait le _Jonathan_.
«J’en accepte l’augure, dit Harry Rhodes, conservant néanmoins un peu
de scepticisme. Quoi qu’il en soit, ne serait-il pas, en tous cas,
préférable d’hiverner sur la Terre de Feu, qui offre peut-être quelques
ressources, plutôt que sur l’île Hoste où nous n’avons jusqu’ici
rencontré âme qui vive?
--Non, répondit le Kaw-djer. Se transporter sur la Terre de Feu
n’aurait aucun avantage et présenterait au contraire de grands
inconvénients au point de vue du matériel qu’on serait contraint
d’abandonner. Il faut rester sur l’île Hoste, mais quitter sans retard
l’endroit où l’on a campé jusqu’ici.
--Pour aller où?
--A la baie Scotchwell que nous avons contournée pendant notre
excursion. Là, nous trouverons sans peine un emplacement convenable
pour les maisons démontables provenant de la cargaison du _Jonathan_,
alors qu’il n’existe pas ici un pouce de terrain plat.
--Quoi! s’écria Harry Rhodes, vous conseillez de transporter à deux
milles d’ici un matériel aussi lourd et de procéder à une véritable
installation!
--C’est absolument nécessaire, affirma le Kaw-djer. Outre que
l’exposition de la baie Scotchwell est excellente et à l’abri des vents
d’Ouest et du Sud, la rivière qui s’y jette fournira l’eau potable en
abondance. Quant à s’installer plus sérieusement, non seulement c’est
nécessaire, mais c’est urgent. Le grand ennemi dans cette région, c’est
l’humidité. Il importe avant tout de se défendre contre elle. J’ajoute
qu’il n’y a pas de temps à perdre, l’hiver pouvant débuter d’un jour à
l’autre.
--Vous devriez dire tout cela à nos compagnons, proposa Harry Rhodes.
Ils se rendraient un compte plus exact de leur situation quand elle
leur aurait été exposée par vous.
--Je préfère que vous vous chargiez de ce soin, répliqua le Kaw-djer.
Mais je reste, bien entendu, à la disposition de tous, si on a besoin
de moi.»
Harry Rhodes s’empressa de rapporter cette conversation aux émigrants.
A sa grande surprise, ils ne reçurent pas la communication aussi mal
qu’on aurait pu s’y attendre. La déception qu’ils venaient d’éprouver
avait semé parmi eux le découragement, et ils étaient trop heureux de
se trouver en présence d’une besogne précise dont quelqu’un prenait la
responsabilité de garantir les bons effets. L’invincible espoir qui
sommeille jusqu’à la mort dans le cœur de l’homme faisait le reste.
Tout autre changement eût également paru devoir être le salut. On se
fit une fête de l’installation à la baie Scotchwell et l’on s’en promit
des merveilles.
Seulement, par quel bout commencer? Quels moyens employer pour mener
à bien le transport du matériel sur un parcours de deux milles, le
long de cette grève rocheuse où n’existait même pas l’apparence d’un
sentier? A la prière générale, Harry Rhodes dut retourner auprès du
Kaw-djer, pour lui demander de bien vouloir organiser le travail dont
il avait signalé l’urgence.
Celui-ci ne fit aucune difficulté pour obtempérer à ce désir, et, sous
sa direction, on se mit à l’œuvre sur-le-champ.
On créa d’abord, à la limite des plus hautes marées, un rudiment de
route, en aplanissant le sol autour des roches les plus grosses, et en
écartant celles qu’il était possible de déplacer sans trop de peine.
Dès le 20 avril ce travail préliminaire était terminé. On s’attaqua
aussitôt au transport proprement dit.
On utilisa dans ce but les plates-formes créées pour le déchargement
du _Jonathan_. Fractionnées en plateaux plus petits et munies, en
guise de roues, de troncs d’arbres soigneusement arrondis et dressés,
elles fournirent un grand nombre de véhicules primitifs, auxquels
s’attelèrent les émigrants, hommes, femmes et enfants. Bientôt, la
longue théorie de ces chariots grossiers traînés par leurs attelages
humains s’égrena sur le rivage entre la falaise et la mer. Le spectacle
ne manquait pas de pittoresque. Que de cris s’échappaient de ces douze
cents poitrines haletantes!
La chaloupe était d’un puissant secours. On la chargeait des pièces les
plus lourdes ou les plus fragiles, et, du lieu du naufrage à la baie
Scotchwell, elle faisait un incessant va-et-vient, sous la conduite
de Karroly et de son fils. Le travail allait être, grâce à elle,
notablement abrégé.
Il convenait de s’en féliciter, car à plusieurs reprises, on fut
retardé par le mauvais temps. L’hiver préludait à ses colères par des
troubles avant-coureurs. Il fallait alors se réfugier sous les tentes
laissées en place jusqu’au dernier moment et attendre l’accalmie
permettant de se remettre à l’ouvrage.
Non content de prodiguer encouragements et conseils, le Kaw-djer
prêchait d’exemple. Jamais il ne restait inactif. Sans cesse en
marche sur le chemin suivi par le convoi, il se trouvait toujours à
point nommé pour donner un conseil ou un coup de main. Les émigrants
considéraient avec étonnement cet homme infatigable qui s’astreignait
volontairement à partager leurs rudes travaux, alors que rien ne l’eût
empêché de repartir comme il était venu.
En vérité, le Kaw-djer n’y songeait pas. Tout entier à la tâche que le
hasard lui avait fait entreprendre, il s’y livrait sans arrière-pensée,
satisfait de pouvoir être utile à cette foule misérable, et, par cela
même, près de son cœur.
Mais tout le monde n’atteignait pas à sa hauteur morale, et d’autres
caressaient pour leur propre compte ces projets de désertion qui,
pas un instant, n’avaient effleuré son esprit. Rien de plus facile,
en somme, que de s’emparer de la chaloupe, de hisser la voile et de
cingler vers une région plus clémente. On n’avait pas à craindre d’être
poursuivi, puisque les émigrants ne disposaient d’aucune embarcation.
Cela était si simple qu’il y avait lieu d’être surpris que personne ne
l’eût tenté jusqu’ici.
Ce qui s’y était opposé, sans doute, c’est que la _Wel-Kiej_ ne restait
jamais sans gardiens, Halg et Karroly, qui la pilotaient pendant le
jour, y couchant, la nuit venue, en compagnie du Kaw-djer. Force avait
donc été à ceux qui projetaient de s’en rendre maître, d’attendre une
occasion favorable.
Cette occasion se présenta enfin le 10 mai. Ce jour-là, au retour de
son premier voyage à la baie Scotchwell, le Kaw-djer aperçut les deux
Fuégiens qui gesticulaient sur le rivage, tandis que la _Wel-Kiej_,
distante déjà de plus de trois cents mètres, s’éloignait cap au
large, toutes voiles dehors. A bord, on distinguait quatre hommes dont
la distance empêchait de reconnaître les traits.
[Illustration: Le spectacle ne manquait pas de pittoresque. (Page 87.)]
Quelques mots rapidement échangés lui apprirent ce qui s’était passé.
On avait profité, pour sauter à bord du bateau, d’une courte absence
de Karroly et de son fils. Quand ceux-ci s’étaient aperçus du rapt, il
était trop tard pour s’en défendre.
A mesure qu’ils revenaient du nouveau campement, les émigrants se
rassemblaient en nombre croissant autour du Kaw-djer et de ses deux
compagnons. Impuissants et désarmés, ils regardaient en silence la
chaloupe que la brise inclinait gracieusement. C’était un malheur
sérieux pour tous les naufragés, qui perdaient à la fois un précieux
moyen d’accélérer leur travail actuel, et la possibilité de se mettre
au besoin en communication avec le reste du monde. Mais, pour les
propriétaires de la _Wel-Kiej_, le malheur se transformait en désastre.
Toutefois, le Kaw-djer ne montrait par aucun signe la colère dont
son cœur devait déborder. Le visage fermé, froid, impassible, comme
toujours, il suivait des yeux le bateau. Bientôt, celui-ci disparut
derrière une saillie du rivage. Aussitôt le Kaw-djer se retourna vers
le groupe qui l’entourait:
«Au travail!» dit-il d’une voix calme.
On se remit à l’ouvrage avec une nouvelle ardeur. La perte de la
chaloupe rendait nécessaire une hâte plus grande, si l’on voulait être
prêt ayant que l’hiver ne fût définitivement installé. Même, il y avait
lieu de s’applaudir que ce vol abominable n’eût pas été commis dès
les premiers jours du transport. Peut-être, dans ce cas, eût-il été
impossible d’en venir à bout. Fort heureusement, à cette date du 10
mai, il était presque terminé et un peu de courage devait suffire à le
mener à bonne fin.
Les émigrants admiraient la sérénité du Kaw-djer. Rien n’était changé
dans son attitude habituelle, et il continuait à faire preuve de la
même bonté et du même dévouement que par le passé. Son influence en fut
notablement accrue.
Un incident, au cours de cette journée du 10 mai, acheva de le rendre
tout à fait populaire.
Il aidait à ce moment à traîner l’un des chariots sur lequel étaient
entassés plusieurs sacs de semences, quand son attention fut attirée
par des cris de douleur. S’étant dirigé rapidement vers l’endroit d’où
venaient ces cris, il découvrit un enfant d’une dizaine d’années
qui gisait sur le sol et poussait de lamentables gémissements. A ses
questions, l’enfant répondit qu’il était tombé du haut d’un rocher,
qu’il ressentait une vive douleur dans la jambe droite et qu’il lui
était impossible de se relever.
Un certain nombre d’émigrants, rangés en cercle derrière le Kaw-djer,
échangeaient des réflexions saugrenues. Les parents de l’enfant
ne tardèrent pas à se joindre à l’attroupement, et leurs plaintes
bruyantes augmentèrent la confusion.
Le Kaw-djer imposa, d’une voix ferme, silence à tout ce monde et
procéda à l’examen du blessé. Autour de lui, les émigrants tendaient
le cou, s’émerveillant de la sûreté et de l’adresse de ses gestes. Il
diagnostiqua sans peine une fracture simple du fémur, et la réduisit
habilement. Au moyen de bouts de bois transformés en attelles, il
immobilisa alors le membre brisé qu’il banda avec des lambeaux de
toile, puis l’enfant fut transporté à la baie Scotchwell sur un
brancard improvisé.
Tout en surveillant le travail de ses mains, le Kaw-djer rassurait les
parents éplorés. Cela ne serait rien. L’accident n’aurait pas de suite
fâcheuse, et dans deux mois il n’en subsisterait aucune trace. Peu à
peu le père et la mère reprenaient confiance. Ils furent complètement
rassérénés, quand, le pansement terminé leur fils déclara qu’il ne
souffrait plus.
De ces faits, qui furent en un instant connus de tout le monde, un
grand respect rejaillit sur le Kaw-djer. Il était décidément le génie
bienfaisant des naufragés. On n’en était plus à compter ses services.
Désormais, on s’attendit à mieux encore. De plus en plus, on prit
l’habitude de se reposer sur lui, et, de plus en plus, ces êtres rudes
et puérils se sentirent rassurés et réconfortés par sa présence au
milieu d’eux.
Le soir même du 10 mai, on procéda à une rapide enquête afin de
découvrir les auteurs du vol de la _Wel-Kiej_. Dans cette foule
ondoyante où ne régnait aucune discipline, les résultats de l’enquête
furent nécessairement fort incertains. Elle permit toutefois de
suspecter avec une grande vraisemblance quatre individus que personne
n’avait aperçus pendant tout le cours de la journée. Deux appartenaient
à l’équipage, le cuisinier Sirdey et le matelot Kennedy. Les autres
étaient deux émigrants fort mal notés dans l’esprit public, deux
prétendus ouvriers du nom de Furster et de Jackson.
A l’égard des premiers, les événements ne devaient pas permettre
d’obtenir une certitude, mais on ne tarda à avoir la preuve que les
soupçons s’étaient à bon droit portés sur les deux autres. Le lendemain
matin, en effet, Kennedy et Sirdey étaient de nouveau présents et
accomplissaient comme de coutume leur part de travail. A vrai dire,
ils paraissaient brisés de fatigue. Sirdey même semblait blessé. Il
marchait avec peine, et de profondes écorchures labouraient son visage.
Hartlepool connaissait de longue main ce triste sire dont la nature
vile lui inspirait un complet mépris. Il l’interpella rudement:
«Où étais-tu, hier, coq[2]?