--Dame! Monsieur... fit Hartlepool embarrassé. Enfin, il faut bien, ici

comme ailleurs, que les gens aient un chef. Cela va de soi, que diable!

--Et pourquoi serais-je le chef?

--Il n’y en a pas d’autre, dit Hartlepool, en ponctuant de ses bras

ouverts son irréfutable argument.

La réponse était péremptoire, en effet. Il n’y avait rien à répliquer.

Après un nouvel instant de silence, le Kaw-djer prononça d’une voix

ferme:

--A partir de ce soir, vous ferez garder le matériel débarqué du

_Jonathan_. Vos hommes se relayeront deux par deux et ne laisseront

approcher personne. Ils surveilleront l’alcool avec une attention

particulière.

--Bien, Monsieur, répondit simplement Hartlepool. Ce sera fait dans

cinq minutes.

--Bonsoir,» dit le Kaw-djer qui s’éloigna à grand pas, mécontent de

lui-même et des autres.

III

A LA BAIE SCOTCHWELL.

La _Wel-Kiej_ revint le 15 avril de Punta-Arenas. Dès qu’on l’aperçut,

les émigrants, impatients de connaître leur sort, se massèrent en rangs

serrés sur le point du rivage vers lequel elle se dirigeait.

Le groupement de cette foule s’effectua de lui-même suivant les lois

immuables qui régissent les attroupements sur toute la surface de

notre planète imparfaite, ce qui revient à dire que les plus forts

s’emparèrent des meilleures places. En arrière, furent reléguées

les femmes. De là, elles ne pouvaient rien voir, ni rien entendre,

mais elles n’en bavardaient qu’avec plus d’entrain en échangeant des

commentaires aussi assourdissants que prématurés sur les nouvelles

encore inconnues qu’apportait la chaloupe. En avant, c’était les

hommes, à une distance du bord de l’eau inversement proportionnelle

à leur vigueur et à leur brutalité. Quant aux enfants, pour qui

tout est prétexte à jeux, il s’en trouvait un peu partout. Les plus

petits pépiaient comme des moineaux, en gambadant à la périphérie du

groupe; d’autres étaient noyés dans sa masse, sans pouvoir ni avancer,

ni reculer; d’autres, ayant réussi à le traverser de part en part,

tendaient leurs frimousses curieuses entre les jambes du premier rang;

de quelques-uns, enfin, les plus dégourdis, le corps tout entier, après

la tête, était passé.

Le jeune Dick figurait, cela va sans dire, parmi ces débrouillards, et,

non seulement il avait triomphé de tous les obstacles pour son compte

personnel, mais il avait entraîné dans son sillage son inséparable Sand

et un autre enfant avec lequel les deux mousses avaient noué, depuis

huit jours, une amitié qui se perdait déjà dans la nuit des temps. Cet

enfant, Marcel Norely, du même âge que ses deux camarades, possédait le

meilleur des titres à leur affection, puisqu’il avait besoin de leur

protection. C’était un être chétif, au visage souffreteux, et, qui plus

est, un infirme, sa jambe droite, frappée de paralysie, étant demeurée

de quelques centimètres plus courte que la gauche. Cet inconvénient

n’altérait nullement, d’ailleurs, la bonne humeur du petit Marcel, ni

son ardeur aux jeux, dans lesquels il brillait tout comme un autre,

grâce à une béquille dont il se servait avec une remarquable habileté.

Pendant que les émigrants accouraient en tumulte sur la grève, Dick, et

à sa suite Sand et Marcel, s’était insinué entre les premiers arrivés,

dont son front atteignait tout au plus la taille, et avait réussi à se

placer devant eux. Ce haut fait ne put malheureusement s’accomplir sans

déranger plus ou moins les précédents occupants, et le hasard voulut

que l’un de ceux-ci fût Fred Moore, l’aîné de ces deux frères dont

Harry Rhodes avait signalé au Kaw-djer la nature violente.

Fred Moore, homme bien en chair et haut de près de six pieds, poussa

un juron sonore en se sentant ébranlé vers la base. Cela suffit pour

exciter la verve gouailleuse de Dick. Il se retourna vers Sand et

Marcel en train de forcer le passage à son exemple.

«Eh là!... dit-il, ne poussez donc pas comme ça ce gentleman, mille

diables!... A quoi cela sert-il? Nous n’avons qu’à nous placer derrière

lui et à regarder par-dessus sa tête.

La prétention, étant donné la stature réduite du minuscule orateur,

était si outrecuidante que les voisins ne purent s’empêcher de rire, ce

qui mit Fred Moore de très mauvaise humeur. Le sang afflua à son visage.

--Moucheron!... fit-il d’un ton méprisant.

--Merci du compliment, Votre Honneur, quoique vous prononciez mal

l’anglais. C’est «gentil» qu’il faut dire, railla Dick, en abusant des

consonances analogues de «gnat» (moustique) et de «natty» (gentil).

Fred Moore fit un pas en avant, mais ses plus proches voisins le

retinrent, en lui conseillant de laisser ces enfants. Dick en profita

pour s’éloigner avec ses deux amis, en suivant le bord de la mer devant

d’autres émigrants d’humeur plus conciliante.

--Tout à l’heure, menaça Fred Moore obligé à l’immobilité, je te

tirerai les oreilles, mon garçon.

Dick, bien à l’abri maintenant, toisa de bas en haut son adversaire.

--Pour ça, il faudrait une échelle, camarade!» dit-il d’un air superbe

qui déchaîna de nouveaux rires.

Fred Moore haussa les épaules, et Dick, satisfait d’avoir eu le dernier

mot, cessa de s’occuper de lui, pour reporter toute son attention sur

la chaloupe, dont l’étrave faisait crier au même instant le gravier du

rivage.

Dès qu’elle fut arrêtée, Karroly sauta dans l’eau et vint fixer

solidement son ancre sur la terre ferme. Il aida ensuite son passager à

débarquer, puis s’éloigna avec Halg et le Kaw-djer, tout heureux de les

revoir après cette longue absence.

S’il est vrai que, chez les Fuégiens, les sentiments affectifs soient,

en général, assez peu développés, il ne l’est pas moins que le pilote

faisait exception à la règle. Les regards dont il couvrait son fils et

le Kaw-djer en eussent au besoin témoigné. Pour ce dernier, il était

bien le bon chien fidèle et dévoué dont son aspect évoquait l’idée.

Son aveugle dévouement ne pouvait être égalé que par celui, aussi vif,

mais plus conscient de Halg. Si Karroly était le père du jeune homme au

sens naturel du mot, le Kaw-djer était son père spirituel. A l’un il

devait la vie, à l’autre son intelligence, que les leçons du mystérieux

solitaire avaient façonnée et qu’elles avaient meublée de sentiments et

d’idées inconnues des indigènes déshérités de l’archipel.

Cette affection qu’il portait au Kaw-djer, celui-ci la lui rendait

largement. Halg était le seul être capable d’émouvoir encore cet homme

désenchanté, qui ne connaissait plus d’autre amour, hors celui qu’il

éprouvait pour un enfant, qu’un altruisme collectif et impersonnel,

d’une grandeur admirable assurément, mais dont l’ampleur même semble

plus adéquate au cœur infini d’un Dieu qu’à l’âme médiocre des

créatures. Est-ce pour cela, est-ce parce qu’ils ont l’obscure notion

de cette disproportion, que, malgré sa beauté resplendissante, un

tel sentiment étonne plus qu’il ne charme les autres hommes, et leur

semble-t-il inhumain à force d’être au-dessus d’eux? Peut-être, en

jugeant par la pauvreté de leur propre cœur, estiment-ils que la part

de chacun est bien petite d’un amour ainsi divisé entre tous et que,

s’il est moins sublime, il est meilleur de se donner sans réserve à

quelques-uns.

Pendant que ces trois êtres si étroitement unis s’entretenaient des

incidents du voyage et s’abandonnaient au plaisir de se revoir, les

émigrants, pressés autour de Germain Rivière, s’enquéraient des

résultats de sa mission. Les questions se croisaient, diversement

formulées, mais se réduisant en somme à celle-ci: Pourquoi la chaloupe

était-elle revenue, et pourquoi n’apercevait-on pas à sa place un

navire assez grand pour rapatrier tout le monde?

Germain Rivière, ne sachant auquel entendre, réclama de la main le

silence, puis, en réponse à une interrogation précise formulée par

Harry Rhodes, il raconta brièvement son voyage. A Punta-Arenas, il

avait vu le gouverneur, M. Aguire, qui, au nom du Gouvernement chilien,

avait promis de secourir les victimes de la catastrophe. Toutefois,

aucun bateau d’un tonnage suffisant pour transporter les naufragés ne

se trouvant alors à Punta-Arenas, ceux-ci devaient s’armer de patience.

La situation ne présentait, d’ailleurs, rien d’inquiétant. Puisqu’on

disposait d’un matériel en bon état et de vivres pour près de dix-huit

mois, on pourrait attendre sans danger.

Or, il ne fallait pas se dissimuler que l’attente serait forcément

assez longue. L’automne commençait à peine, et il n’eût pas été prudent

d’envoyer sans urgence absolue un bâtiment dans ces parages à cette

époque de l’année. Il était de l’intérêt commun que le voyage fût remis

au printemps. Dès le début d’octobre, c’est-à-dire dans six mois, un

navire serait expédié à l’île Hoste.

La nouvelle, passant de bouche en bouche, fut instantanément transmise

du premier au dernier rang. Elle produisit chez les naufragés un

effet de stupeur. Eh quoi! on était dans la nécessité de perdre six

longs mois dans ce pays où il était impossible de rien entreprendre,

puisqu’il faudrait le quitter au printemps après y avoir inutilement

subi les rigueurs de l’hiver! La foule, naguère si bruyante, était

devenue silencieuse. On échangeait des regards accablés. Puis

l’accablement fit place à la colère. Des invectives violentes furent

proférées à l’adresse du gouverneur de Punta-Arenas. La colère,

cependant, ne tarda pas à s’apaiser, faute d’aliments, et les

émigrants commencèrent à se disperser et à regagner les tentes d’un air

morne.

Mais, attirés au passage par un autre groupe en voie de formation, ils

s’arrêtaient machinalement, sans même s’apercevoir qu’en s’agrégeant

à ce second groupe alimenté par les éléments désassociés du premier,

ils se transformaient _ipso facto_ en auditeurs de Ferdinand Beauval.

Celui-ci avait jugé, en effet, l’occasion favorable au placement d’un

nouveau discours et, comme précédemment, il haranguait ses compagnons

du haut d’un rocher élevé à la dignité de tribune. Ainsi qu’on peut

le supposer, l’orateur socialiste n’était pas tendre pour le régime

capitaliste en général et, en particulier, pour le gouverneur de

Punta-Arenas qui, d’après lui, en était le produit naturel. Il

stigmatisait avec éloquence l’égoïsme de ce fonctionnaire dénué de la

plus élémentaire humanité, qui laissait si allégrement un tel nombre de

malheureux exposés à tous les dangers et à toutes les misères.

Les émigrants ne prêtaient qu’une oreille distraite à la diatribe du

tribun. A quoi tendait ce verbiage? Beauval pouvait bien en clamer pire

encore, ce n’est pas cela qui ferait avancer d’un pas leurs affaires.

Pour améliorer leur sort il fallait des actes, non des mots. Mais quels

actes? Personne, à vrai dire, n’en savait rien. Et péniblement, ils

cherchaient, sans grand espoir de la trouver, la solution du problème,

en tenant baissés vers le sol leurs yeux ingénus.

Une idée, pourtant, naissait peu à peu dans ces cervelles obscures. Ce

qu’il fallait faire, quelqu’un le savait peut-être. Peut-être celui qui

les avait déjà tirés de plus d’un mauvais pas donnerait-il le moyen de

remédier à cette situation, quand il en serait instruit. C’est pourquoi

ils coulaient de timides regards du côté du Kaw-djer, vers lequel se

dirigeaient précisément Harry Rhodes et Germain Rivière. Chaque membre

d’une population de douze cents âmes ne pouvant prendre à lui seul une

décision pour l’ensemble, le plus simple, après tout, était de s’en

rapporter au Kaw-djer, à son dévouement, à son expérience, un tel parti

ayant, en tous cas, l’inappréciable avantage de rendre superflue la

réflexion pour les autres.

S’étant ainsi libérés de tout souci immédiat, les émigrants

délaissèrent, les uns après les autres, Ferdinand Beauval, dont

l’auditoire fut bientôt réduit à son ordinaire noyau de fidèles.

Harry Rhodes, accompagné de Germain Rivière, se mêlant au groupe formé

par les deux Fuégiens et le Kaw-djer, mit celui-ci au courant des

événements, lui fit connaître la réponse du gouverneur de Punta-Arenas,

et lui exposa les angoisses des émigrants redoutant la rigueur d’un

hiver antarctique.

Sur ce dernier point, le Kaw-djer rassura son interlocuteur. L’hiver,

en Magellanie, est à la fois moins rude et moins long qu’en Islande,

au Canada ou dans les États septentrionaux de l’Union américaine, et

le climat de l’Archipel vaut bien, à tout prendre, celui de la basse

Afrique, où se rendait le _Jonathan_.

«J’en accepte l’augure, dit Harry Rhodes, conservant néanmoins un peu

de scepticisme. Quoi qu’il en soit, ne serait-il pas, en tous cas,

préférable d’hiverner sur la Terre de Feu, qui offre peut-être quelques

ressources, plutôt que sur l’île Hoste où nous n’avons jusqu’ici

rencontré âme qui vive?

--Non, répondit le Kaw-djer. Se transporter sur la Terre de Feu

n’aurait aucun avantage et présenterait au contraire de grands

inconvénients au point de vue du matériel qu’on serait contraint

d’abandonner. Il faut rester sur l’île Hoste, mais quitter sans retard

l’endroit où l’on a campé jusqu’ici.

--Pour aller où?

--A la baie Scotchwell que nous avons contournée pendant notre

excursion. Là, nous trouverons sans peine un emplacement convenable

pour les maisons démontables provenant de la cargaison du _Jonathan_,

alors qu’il n’existe pas ici un pouce de terrain plat.

--Quoi! s’écria Harry Rhodes, vous conseillez de transporter à deux

milles d’ici un matériel aussi lourd et de procéder à une véritable

installation!

--C’est absolument nécessaire, affirma le Kaw-djer. Outre que

l’exposition de la baie Scotchwell est excellente et à l’abri des vents

d’Ouest et du Sud, la rivière qui s’y jette fournira l’eau potable en

abondance. Quant à s’installer plus sérieusement, non seulement c’est

nécessaire, mais c’est urgent. Le grand ennemi dans cette région, c’est

l’humidité. Il importe avant tout de se défendre contre elle. J’ajoute

qu’il n’y a pas de temps à perdre, l’hiver pouvant débuter d’un jour à

l’autre.

--Vous devriez dire tout cela à nos compagnons, proposa Harry Rhodes.

Ils se rendraient un compte plus exact de leur situation quand elle

leur aurait été exposée par vous.

--Je préfère que vous vous chargiez de ce soin, répliqua le Kaw-djer.

Mais je reste, bien entendu, à la disposition de tous, si on a besoin

de moi.»

Harry Rhodes s’empressa de rapporter cette conversation aux émigrants.

A sa grande surprise, ils ne reçurent pas la communication aussi mal

qu’on aurait pu s’y attendre. La déception qu’ils venaient d’éprouver

avait semé parmi eux le découragement, et ils étaient trop heureux de

se trouver en présence d’une besogne précise dont quelqu’un prenait la

responsabilité de garantir les bons effets. L’invincible espoir qui

sommeille jusqu’à la mort dans le cœur de l’homme faisait le reste.

Tout autre changement eût également paru devoir être le salut. On se

fit une fête de l’installation à la baie Scotchwell et l’on s’en promit

des merveilles.

Seulement, par quel bout commencer? Quels moyens employer pour mener

à bien le transport du matériel sur un parcours de deux milles, le

long de cette grève rocheuse où n’existait même pas l’apparence d’un

sentier? A la prière générale, Harry Rhodes dut retourner auprès du

Kaw-djer, pour lui demander de bien vouloir organiser le travail dont

il avait signalé l’urgence.

Celui-ci ne fit aucune difficulté pour obtempérer à ce désir, et, sous

sa direction, on se mit à l’œuvre sur-le-champ.

On créa d’abord, à la limite des plus hautes marées, un rudiment de

route, en aplanissant le sol autour des roches les plus grosses, et en

écartant celles qu’il était possible de déplacer sans trop de peine.

Dès le 20 avril ce travail préliminaire était terminé. On s’attaqua

aussitôt au transport proprement dit.

On utilisa dans ce but les plates-formes créées pour le déchargement

du _Jonathan_. Fractionnées en plateaux plus petits et munies, en

guise de roues, de troncs d’arbres soigneusement arrondis et dressés,

elles fournirent un grand nombre de véhicules primitifs, auxquels

s’attelèrent les émigrants, hommes, femmes et enfants. Bientôt, la

longue théorie de ces chariots grossiers traînés par leurs attelages

humains s’égrena sur le rivage entre la falaise et la mer. Le spectacle

ne manquait pas de pittoresque. Que de cris s’échappaient de ces douze

cents poitrines haletantes!

La chaloupe était d’un puissant secours. On la chargeait des pièces les

plus lourdes ou les plus fragiles, et, du lieu du naufrage à la baie

Scotchwell, elle faisait un incessant va-et-vient, sous la conduite

de Karroly et de son fils. Le travail allait être, grâce à elle,

notablement abrégé.

Il convenait de s’en féliciter, car à plusieurs reprises, on fut

retardé par le mauvais temps. L’hiver préludait à ses colères par des

troubles avant-coureurs. Il fallait alors se réfugier sous les tentes

laissées en place jusqu’au dernier moment et attendre l’accalmie

permettant de se remettre à l’ouvrage.

Non content de prodiguer encouragements et conseils, le Kaw-djer

prêchait d’exemple. Jamais il ne restait inactif. Sans cesse en

marche sur le chemin suivi par le convoi, il se trouvait toujours à

point nommé pour donner un conseil ou un coup de main. Les émigrants

considéraient avec étonnement cet homme infatigable qui s’astreignait

volontairement à partager leurs rudes travaux, alors que rien ne l’eût

empêché de repartir comme il était venu.

En vérité, le Kaw-djer n’y songeait pas. Tout entier à la tâche que le

hasard lui avait fait entreprendre, il s’y livrait sans arrière-pensée,

satisfait de pouvoir être utile à cette foule misérable, et, par cela

même, près de son cœur.

Mais tout le monde n’atteignait pas à sa hauteur morale, et d’autres

caressaient pour leur propre compte ces projets de désertion qui,

pas un instant, n’avaient effleuré son esprit. Rien de plus facile,

en somme, que de s’emparer de la chaloupe, de hisser la voile et de

cingler vers une région plus clémente. On n’avait pas à craindre d’être

poursuivi, puisque les émigrants ne disposaient d’aucune embarcation.

Cela était si simple qu’il y avait lieu d’être surpris que personne ne

l’eût tenté jusqu’ici.

Ce qui s’y était opposé, sans doute, c’est que la _Wel-Kiej_ ne restait

jamais sans gardiens, Halg et Karroly, qui la pilotaient pendant le

jour, y couchant, la nuit venue, en compagnie du Kaw-djer. Force avait

donc été à ceux qui projetaient de s’en rendre maître, d’attendre une

occasion favorable.

Cette occasion se présenta enfin le 10 mai. Ce jour-là, au retour de

son premier voyage à la baie Scotchwell, le Kaw-djer aperçut les deux

Fuégiens qui gesticulaient sur le rivage, tandis que la _Wel-Kiej_,

distante déjà de plus de trois cents mètres, s’éloignait cap au

large, toutes voiles dehors. A bord, on distinguait quatre hommes dont

la distance empêchait de reconnaître les traits.

[Illustration: Le spectacle ne manquait pas de pittoresque. (Page 87.)]

Quelques mots rapidement échangés lui apprirent ce qui s’était passé.

On avait profité, pour sauter à bord du bateau, d’une courte absence

de Karroly et de son fils. Quand ceux-ci s’étaient aperçus du rapt, il

était trop tard pour s’en défendre.

A mesure qu’ils revenaient du nouveau campement, les émigrants se

rassemblaient en nombre croissant autour du Kaw-djer et de ses deux

compagnons. Impuissants et désarmés, ils regardaient en silence la

chaloupe que la brise inclinait gracieusement. C’était un malheur

sérieux pour tous les naufragés, qui perdaient à la fois un précieux

moyen d’accélérer leur travail actuel, et la possibilité de se mettre

au besoin en communication avec le reste du monde. Mais, pour les

propriétaires de la _Wel-Kiej_, le malheur se transformait en désastre.

Toutefois, le Kaw-djer ne montrait par aucun signe la colère dont

son cœur devait déborder. Le visage fermé, froid, impassible, comme

toujours, il suivait des yeux le bateau. Bientôt, celui-ci disparut

derrière une saillie du rivage. Aussitôt le Kaw-djer se retourna vers

le groupe qui l’entourait:

«Au travail!» dit-il d’une voix calme.

On se remit à l’ouvrage avec une nouvelle ardeur. La perte de la

chaloupe rendait nécessaire une hâte plus grande, si l’on voulait être

prêt ayant que l’hiver ne fût définitivement installé. Même, il y avait

lieu de s’applaudir que ce vol abominable n’eût pas été commis dès

les premiers jours du transport. Peut-être, dans ce cas, eût-il été

impossible d’en venir à bout. Fort heureusement, à cette date du 10

mai, il était presque terminé et un peu de courage devait suffire à le

mener à bonne fin.

Les émigrants admiraient la sérénité du Kaw-djer. Rien n’était changé

dans son attitude habituelle, et il continuait à faire preuve de la

même bonté et du même dévouement que par le passé. Son influence en fut

notablement accrue.

Un incident, au cours de cette journée du 10 mai, acheva de le rendre

tout à fait populaire.

Il aidait à ce moment à traîner l’un des chariots sur lequel étaient

entassés plusieurs sacs de semences, quand son attention fut attirée

par des cris de douleur. S’étant dirigé rapidement vers l’endroit d’où

venaient ces cris, il découvrit un enfant d’une dizaine d’années

qui gisait sur le sol et poussait de lamentables gémissements. A ses

questions, l’enfant répondit qu’il était tombé du haut d’un rocher,

qu’il ressentait une vive douleur dans la jambe droite et qu’il lui

était impossible de se relever.

Un certain nombre d’émigrants, rangés en cercle derrière le Kaw-djer,

échangeaient des réflexions saugrenues. Les parents de l’enfant

ne tardèrent pas à se joindre à l’attroupement, et leurs plaintes

bruyantes augmentèrent la confusion.

Le Kaw-djer imposa, d’une voix ferme, silence à tout ce monde et

procéda à l’examen du blessé. Autour de lui, les émigrants tendaient

le cou, s’émerveillant de la sûreté et de l’adresse de ses gestes. Il

diagnostiqua sans peine une fracture simple du fémur, et la réduisit

habilement. Au moyen de bouts de bois transformés en attelles, il

immobilisa alors le membre brisé qu’il banda avec des lambeaux de

toile, puis l’enfant fut transporté à la baie Scotchwell sur un

brancard improvisé.

Tout en surveillant le travail de ses mains, le Kaw-djer rassurait les

parents éplorés. Cela ne serait rien. L’accident n’aurait pas de suite

fâcheuse, et dans deux mois il n’en subsisterait aucune trace. Peu à

peu le père et la mère reprenaient confiance. Ils furent complètement

rassérénés, quand, le pansement terminé leur fils déclara qu’il ne

souffrait plus.

De ces faits, qui furent en un instant connus de tout le monde, un

grand respect rejaillit sur le Kaw-djer. Il était décidément le génie

bienfaisant des naufragés. On n’en était plus à compter ses services.

Désormais, on s’attendit à mieux encore. De plus en plus, on prit

l’habitude de se reposer sur lui, et, de plus en plus, ces êtres rudes

et puérils se sentirent rassurés et réconfortés par sa présence au

milieu d’eux.

Le soir même du 10 mai, on procéda à une rapide enquête afin de

découvrir les auteurs du vol de la _Wel-Kiej_. Dans cette foule

ondoyante où ne régnait aucune discipline, les résultats de l’enquête

furent nécessairement fort incertains. Elle permit toutefois de

suspecter avec une grande vraisemblance quatre individus que personne

n’avait aperçus pendant tout le cours de la journée. Deux appartenaient

à l’équipage, le cuisinier Sirdey et le matelot Kennedy. Les autres

étaient deux émigrants fort mal notés dans l’esprit public, deux

prétendus ouvriers du nom de Furster et de Jackson.

A l’égard des premiers, les événements ne devaient pas permettre

d’obtenir une certitude, mais on ne tarda à avoir la preuve que les

soupçons s’étaient à bon droit portés sur les deux autres. Le lendemain

matin, en effet, Kennedy et Sirdey étaient de nouveau présents et

accomplissaient comme de coutume leur part de travail. A vrai dire,

ils paraissaient brisés de fatigue. Sirdey même semblait blessé. Il

marchait avec peine, et de profondes écorchures labouraient son visage.

Hartlepool connaissait de longue main ce triste sire dont la nature

vile lui inspirait un complet mépris. Il l’interpella rudement:

«Où étais-tu, hier, coq[2]?

Les naufragés du Jonathan · 第 6 / 36 段