A peine débarqué sur la grève de l’île Hoste, Beauval n’avait pas

voulu perdre un instant pour s’assurer un avantage sur son rival.

Trouvant l’occasion favorable, il avait gravi la tribune et pris la

parole de la manière que l’on sait. Peu importait que sa thèse n’eût

pas finalement triomphé. L’essentiel est de se mettre en vedette. La

foule s’habitue à ceux qu’elle voit souvent, et pour devenir tout

naturellement un chef, il suffit de s’en attribuer le rôle assez

longtemps.

Pendant le court dialogue du Kaw-djer et d’Hartlepool, Harry Rhodes

avait continué à haranguer ses compagnons.

«Puisque la proposition est adoptée, leur dit-il du haut de son rocher,

il faudrait confier à l’un de nous la direction du travail. Ce n’est

pas peu de chose que de décharger entièrement un navire de trois mille

cinq cents tonneaux, et une telle entreprise exige de la méthode. Vous

conviendrait-il de faire appel au concours de M. Hartlepool, maître

d’équipage? Il nous répartirait la besogne et nous indiquerait les

meilleurs moyens de la mener à bonne fin. Que ceux qui sont de mon avis

veuillent bien lever la main.

Toutes les mains, à de rares exceptions près, se levèrent d’un même

mouvement.

--Voilà donc qui est entendu, constata Harry Rhodes, qui ajouta en se

tournant vers le maître d’équipage: Quels sont les ordres?

--D’aller déjeuner, répondît Hartlepool avec rondeur. Pour travailler,

il faut des forces.»

En tumulte, les émigrants réintégrèrent le bord où un repas formé

de conserves leur fut distribué par l’équipage. Pendant ce temps,

Hartlepool avait pris le Kaw-djer à l’écart.

«Si vous le permettez, Monsieur, dit-il d’un air soucieux, j’oserai

prétendre que je suis un bon marin. Mais j’ai toujours eu un capitaine,

Monsieur.

--Qu’entendez-vous par là? interrogea le Kaw-djer.

--J’entends, répondit Hartlepool en faisant une mine de plus en plus

longue, que je peux me flatter de savoir exécuter un ordre, mais que

l’invention n’est pas mon affaire. Tenir ferme la barre, tant qu’on

voudra. Quant à donner la route, c’est autre chose.

Le Kaw-djer examina du coin de l’œil le maître d’équipage. Il existait

donc des hommes, bons, forts et droits au demeurant, pour lesquels un

chef était une nécessité?

--Cela veut dire, expliqua-t-il, que vous vous chargeriez volontiers

du détail du travail, mais que vous seriez heureux d’avoir au

préalable quelques indications générales?

--Juste! fit Hartlepool.

[Illustration: «Qu’entendez-vous par là?» interrogea le Kaw-djer.

(Page 56.)]

--Rien de plus simple, poursuivit le Kaw-djer. De combien de bras

pouvez-vous disposer?

--Au départ de San-Francisco, le _Jonathan_ avait un équipage de

trente-quatre hommes, compris l’état-major, le cuisinier et les deux

mousses, et transportait onze cent quatre-vingt-quinze passagers.

Au total, douze cent vingt-neuf personnes. Mais beaucoup sont morts

maintenant.

--On en fera le compte plus tard. Adoptons pour le moment le nombre

rond de douze cents. En défalquant les femmes et les enfants, il reste

à vue d’œil sept cents hommes. Vous allez diviser votre monde en deux

groupes. Deux cents hommes resteront à bord et commenceront à monter

la cargaison sur le pont. Moi, je conduirai les autres dans une forêt

qui n’est pas loin d’ici. Nous y couperons une centaine d’arbres. Ces

arbres, une fois ébranchés, seront croisés sur double épaisseur et liés

solidement entre eux. On obtiendra ainsi une série de parquets, que

vous mettrez bouta à bout de façon à former un large chemin réunissant

le navire à la grève. A marée haute, vous aurez un pont flottant. A

marée basse, ces radeaux reposeront sur les têtes de récifs, et vous

les étayerez afin d’assurer leur stabilité. En procédant de cette

manière, et avec un si nombreux personnel, le déchargement peut être

terminé en trois jours.

Hartlepool se conforma intelligemment à ces instructions, et, comme

l’avait prévu le Kaw-djer, toute la cargaison du _Jonathan_ fut déposée

sur la grève, hors de l’atteinte de la mer, le soir du 19. Vérification

faite, le treuil à vapeur s’était par bonheur trouvé en parfait état,

et cette circonstance avait grandement facilité le levage des colis les

plus lourds.

En même temps, avec l’aide des trois charpentiers Smith, Hobard

et Charley, les réparations de la chaloupe avaient été activement

poussées. A cette date du 19 mars, elle fut en état de prendre la mer.

Il s’agit alors pour les émigrants de choisir un délégué. Ferdinand

Beauval eut ainsi une nouvelle occasion de monter à la tribune et de

solliciter des électeurs. Mais il jouait décidément de malheur. S’il

eut la satisfaction de réunir une cinquantaine de voix, tandis que

Lewis Dorick, qui d’ailleurs n’avait pas fait acte de candidat, n’en

récoltait aucune, ce fut sur un certain Germain Rivière, agriculteur

de race franco-canadienne, père d’une fille et de quatre superbes

garçons, que se porta la majorité des suffrages. Celui-ci, du moins,

les électeurs étaient bien sûrs qu’il reviendrait.

Sous la conduite de Karroly, qui laissait à l’île Hoste Halg et le

Kaw-djer, la _Wel-Kiej_ mit à la voile dans la matinée du 20 mars,

et l’on procéda aussitôt à une installation sommaire. Il n’était pas

question de fonder un établissement durable, mais seulement d’attendre

le retour de la chaloupe, dont le voyage devait exiger environ

trois semaines. Il n’y avait donc pas lieu d’utiliser les maisons

démontables, et l’on se contenta de dresser les tentes trouvées dans

la cale du navire. Augmentées des voiles de rechange dont regorgeait

une soute spéciale, elles suffirent à abriter tout le monde, et même la

partie fragile du matériel. On ne négligea pas non plus d’improviser

des basses-cours avec quelques panneaux de grillages, ni d’établir

des enclos à l’aide de cordes et de pieux, pour les bêtes à deux et à

quatre pattes que transportait le _Jonathan_.

En somme, cette foule n’était pas dans la situation de naufragés jetés

sans espoir, sans ressources sur une terre ignorée. La catastrophe

avait eu lieu dans l’archipel fuégien, en un point exactement porté

sur les cartes, à une centaine de lieues tout au plus de Punta-Arenas.

D’autre part, les vivres abondaient. Les circonstances ne justifiaient,

par conséquent, aucune inquiétude sérieuse, et, si ce n’est le climat

un peu plus dur, les émigrants vivraient là, jusqu’au jour prochain du

rapatriement, comme ils eussent vécu au début de leur séjour sur la

terre africaine.

Il va sans dire que, pendant le déchargement, ni Halg ni le Kaw-djer

n’étaient restés inactifs. Tous deux avaient bravement payé de leur

personne. Du Kaw-djer notamment le concours avait été particulièrement

utile. Quelle que fût sa modestie, quelque soin qu’il prît de passer

inaperçu, sa supériorité était si évidente qu’elle s’imposait par

la force des choses. Aussi ne se fit-on pas faute de recourir à ses

conseils. S’agissait-il du transport d’un poids spécialement lourd, de

l’arrimage des colis, du montage des tentes, on s’adressait à lui, et

non seulement Hartlepool, mais encore la plupart de ces pauvres gens,

peu habitués a de semblables travaux, qui formaient la grande masse des

émigrants.

L’installation était fort avancée, sinon terminée, quand, le 24 mars on

eut un nouvel aperçu de la rigueur de ces parages. Durant trois fois

vingt-quatre heures, la pluie ruissela en torrents, le vent souffla en

tempête. Lorsque l’atmosphère reprit un peu de calme, on eût vainement

cherché le _Jonathan_ sur son lit de récifs. Des tôles, des barres de

fer tordues, voilà ce qui restait du beau clipper dont, quelques jours

auparavant, l’étrave fendait si allégrement la mer.

Bien que tout ce qui pouvait avoir la moindre valeur eût été retiré

alors du navire, ce ne fut pas sans un serrement de cœur que les

émigrants constatèrent sa disparition définitive. Ils étaient ainsi

isolés et complètement séparés de l’humanité qui, si la chaloupe se

perdait en cours de navigation, ignorerait peut-être à jamais leur

destin.

A la tempête succéda une période de calme. On en profita pour dénombrer

les survivants du naufrage. L’appel nominal, auquel procéda Hartlepool,

en s’aidant des listes du bord, montra que la catastrophe avait fait

trente et une victimes, dont quinze parmi l’équipage et seize parmi

les passagers. Il subsistait onze cent soixante-dix-neuf passagers et

dix-neuf des trente-quatre inscrits sur le rôle d’équipage. En ajoutant

à ces nombres les deux Fuégiens et leur compagnon, la population de

l’île Hoste s’élevait donc à douze cent une personnes des deux sexes et

de tout âge.

Le Kaw-djer résolut de mettre le beau temps à profit pour visiter les

parties de l’île Hoste les plus voisines du campement. Il fut convenu

que Hartlepool, Harry Rhodes, Halg et trois émigrants, Gimelli, Gordon

et Ivanoff, d’origine italienne pour le premier, américaine pour le

deuxième, russe pour le troisième, l’accompagneraient dans cette

excursion. Mais, au dernier moment, il se présenta deux candidats

imprévus.

Le Kaw-djer allait à l’endroit fixé pour le rendez-vous, lorsque son

attention fut attirée par deux enfants d’une dizaine d’années qui, l’un

suivant l’autre, se dirigeaient évidemment de son côté. L’un de ces

deux enfants, la mine éveillée, légèrement impertinente même, marchait

le nez au vent, en affectant une allure crâne qui ne laissait pas

d’être un peu comique. L’autre, suivait à cinq pas, d’un air modeste

qui convenait à sa petite figure timide.

Le premier aborda le Kaw-djer.

«Excellence... dit-il

A cette appellation imprévue, le Kaw-djer fort amusé considéra le

bambin. Celui-ci soutint bravement l’examen, sans se troubler ni

baisser les yeux.

--Excellence!... répéta le Kaw-djer en riant. Pourquoi m’appelles-tu

Excellence, mon garçon?

L’enfant sembla fort étonné.

--N’est-ce pas comme ça qu’on doit dire pour les rois, les ministres

et les évêques? demanda-t-il sur un ton qui exprimait sa crainte de

n’avoir pas suffisamment respecté les règles de la politesse.

--Bah!... s’écria le Kaw-djer abasourdi. Et où as-tu vu qu’on devait

appeler Excellence les rois, les ministres et les évêques?

--Sur les journaux, répondit l’enfant avec assurance.

--Tu lis donc les journaux?

--Pourquoi pas?... Quand on m’en donne.

--Ah!... ah!... fit le Kaw-djer.

Il reprit:

--Comment t’appelles-tu?

--Dick.

--Dick quoi?

L’enfant n’eut pas l’air de comprendre.

--Enfin, quel est le nom de ton père?

--Je n’en ai pas.

--De ta mère, alors?

--Pas plus de mère que de père, Excellence.

--Encore!... se récria le Kaw-djer qui s’intéressait de plus en plus

à ce singulier enfant. Je ne suis cependant, que je sache, ni roi, ni

ministre, ni évêque!

--Vous êtes le gouverneur! déclara le gamin avec emphase.

Le gouverneur!... Le Kaw-djer tombait des nues.

--Où as-tu pris cela? demanda-t-il.

--Dame!... fit Dick embarrassé.

--Eh bien?... insista le Kaw-djer.

Dick parut légèrement troublé. Il hésita.

--Je ne sais pas, moi... dit-il enfin. C’est parce que c’est vous qui

commandez... Et puis, tout le monde vous appelle comme ça.

--Par exemple!... protesta le Kaw-djer.

D’une voix plus grave il ajouta:

--Tu te trompes, mon petit ami. Je ne suis ni plus ni moins que les

autres. Ici, personne ne commande. Ici, il n’y a pas de maître.

Dick ouvrit de grands yeux et regarda le Kaw-djer avec incrédulité.

Était-il possible qu’il n’y eût pas de maître? Pouvait-il le croire,

cet enfant, pour qui, jusqu’alors, le monde n’avait été peuplé que

de tyrans? Pouvait-il croire qu’il existât quelque part un pays sans

maître?

--Pas de maître, affirma de nouveau le Kaw-djer.

Après un court silence, il demanda:

--Où es-tu né?

--Je ne sais pas.

--Quel âge as-tu?

--Bientôt onze ans, à ce qu’on dit.

--Tu n’en es pas plus sûr que ça?

--Ma foi! non.

--Et ton compagnon, qui reste là figé à cinq pas sans bouger d’une

semelle, qui est-ce?

--C’est Sand.

--C’est ton frère?

--C’est tout comme... C’est mon ami.

--Vous avez peut-être été élevés ensemble?

--Élevés?... protesta Dick. Nous n’avons pas été élevés, Monsieur!

Le cœur de Kaw-djer se serra. Que de tristesse dans ces quelques mots

que prononçait cet enfant d’une voix batailleuse, comme un jeune coq

dressé sur ses ergots! Il existait donc des enfants que personne

n’avait «élevés»!

--Où l’as-tu connu, alors?

--A Frisco[1], sur le quai.

[1] San Francisco.

--Il y a longtemps?

--Très, très longtemps... Nous étions encore petits, répondit Dick en

cherchant à rassembler ses souvenirs. Il y a au moins... six mois!

--En effet, il y a très longtemps, approuva le Kaw-djer sans sourciller.

Il se retourna vers le compagnon silencieux du singulier petit bonhomme.

--Avance à l’ordre, toi, dit-il, et surtout ne m’appelle pas

Excellence. Tu as donc ta langue dans ta poche?

--Non, Monsieur, balbutia l’enfant en tordant entre ses doigts un

béret de marin.

--Alors, pourquoi ne dis-tu rien?

--C’est parce qu’il est timide, Monsieur, expliqua Dick.

De quel air dégoûté Dick rendit cet arrêt!

--Ah! dit en riant le Kaw-djer, c’est parce qu’il est timide?... Tu ne

l’es pas, toi.

--Non, Monsieur, répondit Dick avec simplicité.

--Et tu as, parbleu! bien raison... Mais, enfin, qu’est-ce que vous

faites tous les deux ici?

--C’est nous les mousses, Monsieur.

Le Kaw-djer se souvint qu’Hartlepool avait en effet cité deux mousses

en énumérant l’équipage du _Jonathan_. Il ne les avait pas remarqués

jusqu’alors parmi les enfants des émigrants. Puisqu’ils l’avaient

abordé aujourd’hui, c’est donc qu’ils désiraient quelque chose.

--Qu’y a-t-il pour votre service? demanda-t-il.

Ce fut Dick, comme toujours, qui prit la parole.

--Nous voudrions aller avec vous, comme M. Hartlepool et M. Rhodes.

--Pourquoi faire?

Les yeux de Dick brillèrent.

--Pour voir des choses...

Des choses!... Tout un monde dans ce mot. Tout le désir de ce qui

jamais n’a été vu encore, tous les rêves merveilleux et confus des

enfants. Le visage de Dick implorait, toute sa petite personne était

tendue vers son désir.

--Et toi, insista le Kaw-djer en s’adressant à Sand, tu veux aussi voir

des choses?

--Non, Monsieur.

--Que veux-tu, dans ce cas?

--Aller avec Dick, répondit l’enfant doucement.

--Tu l’aimes donc bien, Dick?

--Oh oui, Monsieur! affirma Sand dont la voix eut une profondeur

d’expression au-dessus de son âge.

Le Kaw-djer, de plus en plus intéressé, regarda un moment les deux

bambins. Le drôle de petit ménage! Mais charmant et touchant aussi. Il

rendit enfin son arrêt.

--Vous viendrez avec nous, dit-il.

--Vive le Gouverneur!...» s’écrièrent, en jetant leur béret en l’air,

les deux enfants qui se mirent à sauter comme des cabris.

Par Hartlepool, le Kaw-djer apprit l’histoire de ses deux nouvelles

connaissances, tout ce que le maître d’équipage en savait du moins, et

à coup sûr plus que les intéressés n’en savaient eux-mêmes.

Enfants abandonnés un soir au coin d’une borne, le fait qu’ils eussent

vécu était un de ces phénomènes que la raison est impuissante à

expliquer. Ils avaient vécu cependant, gagnant leur pain dès l’âge

le plus tendre, grâce à de menues besognes: cirage de chaussures,

commissions, ouverture de portières, vente de fleurs des champs, autant

d’inventions merveilleuses pour d’aussi jeunes cerveaux, mais le plus

souvent trouvant leur nourriture, comme des moineaux, entre les pavés

de San-Francisco.

Ils ignoraient réciproquement leur triste existence six mois plus tôt,

quand le sort les mit soudain face à face, dans des circonstances

que la qualité et l’échelle réduite des acteurs empêchent seules de

qualifier de tragiques. Dick passait sur le quai, les mains dans

les poches, le béret sur l’oreille, en sifflant entre les dents une

chanson favorite, quand il aperçut Sand aux trousses duquel un gros

chien aboyait en découvrant des crocs menaçants. L’enfant, épouvanté,

reculait en pleurant, le visage gauchement caché sous son coude replié.

Dick ne fit qu’un bond et sans hésiter se plaça entre le peureux et

son terrifiant adversaire, puis, se campant résolument sur ses petites

jambes, il regarda le chien droit dans les yeux et attendit de pied

ferme.

L’animal fut-il intimidé par cette attitude de matamore? Le certain,

c’est qu’il recula à son tour, pour s’enfuir finalement la queue basse.

Sans s’occuper davantage de lui, Dick s’était retourné vers Sand.

«Comment t’appelles-tu? lui avait-il demandé d’un air superbe.

--Sand, avait dit l’autre au milieu de ses larmes. Et toi?

--Dick... Si tu veux nous serons amis.»

Pour toute réponse, Sand s’était jeté dans les bras du héros, scellant

ainsi une indestructible amitié.

De loin, Hartlepool avait assisté à la scène. Il interrogea les deux

enfants, et connut ainsi leur triste histoire. Désireux de venir

en aide à Dick, dont il avait admiré le courage, il lui proposa de

le prendre comme mousse sur le _Josuah Brener_, trois-mâts carré à

bord duquel il était alors embarqué. Mais, au premier mot, Dick avait

posé cette condition _sine qua non_ que Sand serait pris avec lui. Il

fallut de gré ou de force en passer par là, et, depuis lors, Hartlepool

n’avait plus quitté les deux inséparables qui l’avaient suivi du

_Josuah Brener_ sur le _Jonathan_. Il s’était fait leur professeur et

leur avait appris à lire et à écrire, c’est-à-dire à peu près tout ce

qu’il savait lui-même. Ses bienfaits, du reste, étaient tombés dans

un bon terrain. Il n’avait jamais eu qu’à se louer des deux enfants

qui éprouvaient pour lui une reconnaissance passionnée. Certes, chacun

d’eux avait son caractère; l’un colère, susceptible, batailleur,

toujours prêt à se mesurer contre n’importe qui et n’importe quoi,

l’autre silencieux, doux, effacé, craintif; l’un protecteur, l’autre

protégé; mais tous deux montrant le même cœur à l’ouvrage, ayant la

même conscience du devoir, la même affection pour leur grand ami

commun, le maître d’équipage Hartlepool.

C’est de telles recrues que s’augmenta le personnel de l’excursion.

Le 28 mars, on se mit en route dès les premières heures du matin. On

n’avait pas la prétention d’explorer toute l’île Hoste, mais seulement

la partie avoisinant le campement. On passa d’abord par-dessus les

crêtes médianes de la presqu’île Hardy, de manière à en atteindre la

côte occidentale, puis on suivit cette côte en remontant vers le Nord,

afin de revenir au campement par le littoral opposé, en traversant la

région sud de l’île proprement dite.

Dès le début de la promenade, on eut l’impression qu’il ne fallait pas

juger le pays d’après l’aspect rébarbatif du lieu de l’échouage, et

cette impression ne fit que s’accentuer à mesure que l’on gagna vers

le Nord. Si la presqu’île Hardy apparaissait rocailleuse et stérile

jusqu’aux arides pointes du Faux cap Horn, il n’en était pas ainsi de

la contrée verdoyante dont les hauteurs se profilaient au Nord-Ouest.

De vastes prairies, au pied de collines boisées, succédaient, dans

cette direction, aux roches tapissées de goëmons, aux ravins hérissés

de bruyères. Là s’entremêlaient les doronics à fleurs jaunes et

les asters maritimes à fleurs bleues et violettes, des séneçons à

tige d’un mètre, et nombre de plantes naines: calcéolaires, cytises

rampants, stipes, pimprenelles minuscules en pleine floraison. Le sol

était velouté d’une herbe luxuriante capable de nourrir des milliers de

ruminants.

La petite troupe des excursionnistes s’était divisée, selon les

affinités individuelles, en groupes, autour desquels gambadaient Dick

et Sand, qui triplaient par leurs crochets la longueur de la route.

Les trois cultivateurs échangeaient des paroles rares en jetant autour

d’eux des regards étonnés, tandis que Harry Rhodes et Halg marchaient

en compagnie du Kaw-djer. Celui-ci ne se livrait pas et gardait sa

réserve habituelle. Cette réserve toutefois ne laissait pas d’être

entamée par la sympathie que lui inspirait la famille Rhodes. De cette

famille, tous les membres lui plaisaient: la mère, sérieuse et bonne;

les enfants, Edward âgé de dix-huit ans et Clary âgée de quinze ans,

aux visages ouverts et francs; le père, caractère d’une droiture

certaine et d’un ferme bon sens.

Les deux hommes causaient amicalement de ce qui les intéressait en

ce moment l’un et l’autre. Harry Rhodes profitait de l’occasion pour

se renseigner au sujet de la Magellanie. En échange, il documentait

son compagnon sur les plus remarquables échantillons de la foule des

émigrants. Le Kaw-djer apprit ainsi beaucoup de choses.

Il sut d’abord comment Harry Rhodes, possesseur d’une assez belle

fortune, avait été ruiné à cinquante ans par la faute d’autrui, et

comment, après ce malheur immérité, il s’était expatrié sans hésitation

afin d’assurer, s’il était possible, l’avenir de sa femme et de ses

enfants. Il apprit ensuite, Harry Rhodes ayant été à même de puiser

ces renseignements dans les documents du bord, que, défalcation faite

des morts, les émigrants du _Jonathan_ se décomposaient de la manière

suivante, au point de vue des professions antérieures: Sept cent

cinquante cultivateurs--parmi lesquels cinq Japonais!--comprenant cent

quatorze hommes mariés accompagnés de leurs cent quatorze femmes et

de leurs enfants, dont quelques-uns majeurs, au nombre de deux cent

soixante-deux; trois représentants des professions libérales, cinq

ex-rentiers et quarante et un ouvriers de métier. A ces derniers, il

convenait d’ajouter quatre autres ouvriers non émigrants, un maçon,

un menuisier, un charpentier et un serrurier, embauchés par la

compagnie de colonisation pour faciliter le début de l’installation,

ce qui portait à onze cent soixante-dix-neuf le nombre des passagers

survivants, ainsi que l’appel nominal l’avait indiqué.

Ayant énuméré ces diverses catégories, Harry Rhodes entra dans quelques

détails sur chacune d’elles. Touchant la grande masse des paysans,

il n’avait pas fait de bien nombreuses observations. Tout au plus

avait-il cru remarquer que les frères Moore, dont l’un s’était signalé

d’ailleurs pendant le déchargement par sa brutalité, semblaient de

tempérament violent, et que les familles Rivière, Gimelli, Gordon et

Ivanoff paraissaient composées de braves gens, solides, bien portants

et disposés à l’ouvrage. Quant au reste, c’était la foule. Sans doute,

les qualités devaient s’y trouver fort inégalement réparties, et des

vices même, la paresse et l’ivrognerie notamment, s’y rencontraient

nécessairement; mais rien de saillant ne s’étant produit jusqu’alors,

on manquait de base pour asseoir des jugements individuels.

Harry Rhodes fut plus prolixe sur les autres catégories. Les quatre

ouvriers embauchés par la Compagnie étaient des hommes d’élite, des

premiers dans leur profession. Selon l’expression courante, on les

avait triés sur le volet. Quant à leurs collègues émigrants, tout

portait à croire qu’ils étaient infiniment moins reluisants. En grande

majorité, ils avaient fâcheuse mine et donnaient l’impression d’être

des habitués du cabaret plutôt que de l’atelier. Deux ou trois même, à

l’aspect de véritables malfaiteurs, n’avaient sans doute d’ouvriers que

l’étiquette.

Des cinq rentiers, quatre étaient représentés par la famille Rhodes.

Quant au cinquième, nommé John Rame, c’était un assez triste sire.

Agé de vingt-cinq à vingt-six ans, épuisé par une vie de fêtes, dans

laquelle il avait laissé sa fortune jusqu’au dernier sou, il n’était

évidemment bon à rien, et l’on était en droit de s’étonner qu’il eût

fait, lui si mal armé pour la lutte, cette dernière folie de se joindre

à un convoi d’émigrants.

Les naufragés du Jonathan · 第 4 / 36 段