voulu perdre un instant pour s’assurer un avantage sur son rival.
Trouvant l’occasion favorable, il avait gravi la tribune et pris la
parole de la manière que l’on sait. Peu importait que sa thèse n’eût
pas finalement triomphé. L’essentiel est de se mettre en vedette. La
foule s’habitue à ceux qu’elle voit souvent, et pour devenir tout
naturellement un chef, il suffit de s’en attribuer le rôle assez
longtemps.
Pendant le court dialogue du Kaw-djer et d’Hartlepool, Harry Rhodes
avait continué à haranguer ses compagnons.
«Puisque la proposition est adoptée, leur dit-il du haut de son rocher,
il faudrait confier à l’un de nous la direction du travail. Ce n’est
pas peu de chose que de décharger entièrement un navire de trois mille
cinq cents tonneaux, et une telle entreprise exige de la méthode. Vous
conviendrait-il de faire appel au concours de M. Hartlepool, maître
d’équipage? Il nous répartirait la besogne et nous indiquerait les
meilleurs moyens de la mener à bonne fin. Que ceux qui sont de mon avis
veuillent bien lever la main.
Toutes les mains, à de rares exceptions près, se levèrent d’un même
mouvement.
--Voilà donc qui est entendu, constata Harry Rhodes, qui ajouta en se
tournant vers le maître d’équipage: Quels sont les ordres?
--D’aller déjeuner, répondît Hartlepool avec rondeur. Pour travailler,
il faut des forces.»
En tumulte, les émigrants réintégrèrent le bord où un repas formé
de conserves leur fut distribué par l’équipage. Pendant ce temps,
Hartlepool avait pris le Kaw-djer à l’écart.
«Si vous le permettez, Monsieur, dit-il d’un air soucieux, j’oserai
prétendre que je suis un bon marin. Mais j’ai toujours eu un capitaine,
Monsieur.
--Qu’entendez-vous par là? interrogea le Kaw-djer.
--J’entends, répondit Hartlepool en faisant une mine de plus en plus
longue, que je peux me flatter de savoir exécuter un ordre, mais que
l’invention n’est pas mon affaire. Tenir ferme la barre, tant qu’on
voudra. Quant à donner la route, c’est autre chose.
Le Kaw-djer examina du coin de l’œil le maître d’équipage. Il existait
donc des hommes, bons, forts et droits au demeurant, pour lesquels un
chef était une nécessité?
--Cela veut dire, expliqua-t-il, que vous vous chargeriez volontiers
du détail du travail, mais que vous seriez heureux d’avoir au
préalable quelques indications générales?
--Juste! fit Hartlepool.
[Illustration: «Qu’entendez-vous par là?» interrogea le Kaw-djer.
(Page 56.)]
--Rien de plus simple, poursuivit le Kaw-djer. De combien de bras
pouvez-vous disposer?
--Au départ de San-Francisco, le _Jonathan_ avait un équipage de
trente-quatre hommes, compris l’état-major, le cuisinier et les deux
mousses, et transportait onze cent quatre-vingt-quinze passagers.
Au total, douze cent vingt-neuf personnes. Mais beaucoup sont morts
maintenant.
--On en fera le compte plus tard. Adoptons pour le moment le nombre
rond de douze cents. En défalquant les femmes et les enfants, il reste
à vue d’œil sept cents hommes. Vous allez diviser votre monde en deux
groupes. Deux cents hommes resteront à bord et commenceront à monter
la cargaison sur le pont. Moi, je conduirai les autres dans une forêt
qui n’est pas loin d’ici. Nous y couperons une centaine d’arbres. Ces
arbres, une fois ébranchés, seront croisés sur double épaisseur et liés
solidement entre eux. On obtiendra ainsi une série de parquets, que
vous mettrez bouta à bout de façon à former un large chemin réunissant
le navire à la grève. A marée haute, vous aurez un pont flottant. A
marée basse, ces radeaux reposeront sur les têtes de récifs, et vous
les étayerez afin d’assurer leur stabilité. En procédant de cette
manière, et avec un si nombreux personnel, le déchargement peut être
terminé en trois jours.
Hartlepool se conforma intelligemment à ces instructions, et, comme
l’avait prévu le Kaw-djer, toute la cargaison du _Jonathan_ fut déposée
sur la grève, hors de l’atteinte de la mer, le soir du 19. Vérification
faite, le treuil à vapeur s’était par bonheur trouvé en parfait état,
et cette circonstance avait grandement facilité le levage des colis les
plus lourds.
En même temps, avec l’aide des trois charpentiers Smith, Hobard
et Charley, les réparations de la chaloupe avaient été activement
poussées. A cette date du 19 mars, elle fut en état de prendre la mer.
Il s’agit alors pour les émigrants de choisir un délégué. Ferdinand
Beauval eut ainsi une nouvelle occasion de monter à la tribune et de
solliciter des électeurs. Mais il jouait décidément de malheur. S’il
eut la satisfaction de réunir une cinquantaine de voix, tandis que
Lewis Dorick, qui d’ailleurs n’avait pas fait acte de candidat, n’en
récoltait aucune, ce fut sur un certain Germain Rivière, agriculteur
de race franco-canadienne, père d’une fille et de quatre superbes
garçons, que se porta la majorité des suffrages. Celui-ci, du moins,
les électeurs étaient bien sûrs qu’il reviendrait.
Sous la conduite de Karroly, qui laissait à l’île Hoste Halg et le
Kaw-djer, la _Wel-Kiej_ mit à la voile dans la matinée du 20 mars,
et l’on procéda aussitôt à une installation sommaire. Il n’était pas
question de fonder un établissement durable, mais seulement d’attendre
le retour de la chaloupe, dont le voyage devait exiger environ
trois semaines. Il n’y avait donc pas lieu d’utiliser les maisons
démontables, et l’on se contenta de dresser les tentes trouvées dans
la cale du navire. Augmentées des voiles de rechange dont regorgeait
une soute spéciale, elles suffirent à abriter tout le monde, et même la
partie fragile du matériel. On ne négligea pas non plus d’improviser
des basses-cours avec quelques panneaux de grillages, ni d’établir
des enclos à l’aide de cordes et de pieux, pour les bêtes à deux et à
quatre pattes que transportait le _Jonathan_.
En somme, cette foule n’était pas dans la situation de naufragés jetés
sans espoir, sans ressources sur une terre ignorée. La catastrophe
avait eu lieu dans l’archipel fuégien, en un point exactement porté
sur les cartes, à une centaine de lieues tout au plus de Punta-Arenas.
D’autre part, les vivres abondaient. Les circonstances ne justifiaient,
par conséquent, aucune inquiétude sérieuse, et, si ce n’est le climat
un peu plus dur, les émigrants vivraient là, jusqu’au jour prochain du
rapatriement, comme ils eussent vécu au début de leur séjour sur la
terre africaine.
Il va sans dire que, pendant le déchargement, ni Halg ni le Kaw-djer
n’étaient restés inactifs. Tous deux avaient bravement payé de leur
personne. Du Kaw-djer notamment le concours avait été particulièrement
utile. Quelle que fût sa modestie, quelque soin qu’il prît de passer
inaperçu, sa supériorité était si évidente qu’elle s’imposait par
la force des choses. Aussi ne se fit-on pas faute de recourir à ses
conseils. S’agissait-il du transport d’un poids spécialement lourd, de
l’arrimage des colis, du montage des tentes, on s’adressait à lui, et
non seulement Hartlepool, mais encore la plupart de ces pauvres gens,
peu habitués a de semblables travaux, qui formaient la grande masse des
émigrants.
L’installation était fort avancée, sinon terminée, quand, le 24 mars on
eut un nouvel aperçu de la rigueur de ces parages. Durant trois fois
vingt-quatre heures, la pluie ruissela en torrents, le vent souffla en
tempête. Lorsque l’atmosphère reprit un peu de calme, on eût vainement
cherché le _Jonathan_ sur son lit de récifs. Des tôles, des barres de
fer tordues, voilà ce qui restait du beau clipper dont, quelques jours
auparavant, l’étrave fendait si allégrement la mer.
Bien que tout ce qui pouvait avoir la moindre valeur eût été retiré
alors du navire, ce ne fut pas sans un serrement de cœur que les
émigrants constatèrent sa disparition définitive. Ils étaient ainsi
isolés et complètement séparés de l’humanité qui, si la chaloupe se
perdait en cours de navigation, ignorerait peut-être à jamais leur
destin.
A la tempête succéda une période de calme. On en profita pour dénombrer
les survivants du naufrage. L’appel nominal, auquel procéda Hartlepool,
en s’aidant des listes du bord, montra que la catastrophe avait fait
trente et une victimes, dont quinze parmi l’équipage et seize parmi
les passagers. Il subsistait onze cent soixante-dix-neuf passagers et
dix-neuf des trente-quatre inscrits sur le rôle d’équipage. En ajoutant
à ces nombres les deux Fuégiens et leur compagnon, la population de
l’île Hoste s’élevait donc à douze cent une personnes des deux sexes et
de tout âge.
Le Kaw-djer résolut de mettre le beau temps à profit pour visiter les
parties de l’île Hoste les plus voisines du campement. Il fut convenu
que Hartlepool, Harry Rhodes, Halg et trois émigrants, Gimelli, Gordon
et Ivanoff, d’origine italienne pour le premier, américaine pour le
deuxième, russe pour le troisième, l’accompagneraient dans cette
excursion. Mais, au dernier moment, il se présenta deux candidats
imprévus.
Le Kaw-djer allait à l’endroit fixé pour le rendez-vous, lorsque son
attention fut attirée par deux enfants d’une dizaine d’années qui, l’un
suivant l’autre, se dirigeaient évidemment de son côté. L’un de ces
deux enfants, la mine éveillée, légèrement impertinente même, marchait
le nez au vent, en affectant une allure crâne qui ne laissait pas
d’être un peu comique. L’autre, suivait à cinq pas, d’un air modeste
qui convenait à sa petite figure timide.
Le premier aborda le Kaw-djer.
«Excellence... dit-il
A cette appellation imprévue, le Kaw-djer fort amusé considéra le
bambin. Celui-ci soutint bravement l’examen, sans se troubler ni
baisser les yeux.
--Excellence!... répéta le Kaw-djer en riant. Pourquoi m’appelles-tu
Excellence, mon garçon?
L’enfant sembla fort étonné.
--N’est-ce pas comme ça qu’on doit dire pour les rois, les ministres
et les évêques? demanda-t-il sur un ton qui exprimait sa crainte de
n’avoir pas suffisamment respecté les règles de la politesse.
--Bah!... s’écria le Kaw-djer abasourdi. Et où as-tu vu qu’on devait
appeler Excellence les rois, les ministres et les évêques?
--Sur les journaux, répondit l’enfant avec assurance.
--Tu lis donc les journaux?
--Pourquoi pas?... Quand on m’en donne.
--Ah!... ah!... fit le Kaw-djer.
Il reprit:
--Comment t’appelles-tu?
--Dick.
--Dick quoi?
L’enfant n’eut pas l’air de comprendre.
--Enfin, quel est le nom de ton père?
--Je n’en ai pas.
--De ta mère, alors?
--Pas plus de mère que de père, Excellence.
--Encore!... se récria le Kaw-djer qui s’intéressait de plus en plus
à ce singulier enfant. Je ne suis cependant, que je sache, ni roi, ni
ministre, ni évêque!
--Vous êtes le gouverneur! déclara le gamin avec emphase.
Le gouverneur!... Le Kaw-djer tombait des nues.
--Où as-tu pris cela? demanda-t-il.
--Dame!... fit Dick embarrassé.
--Eh bien?... insista le Kaw-djer.
Dick parut légèrement troublé. Il hésita.
--Je ne sais pas, moi... dit-il enfin. C’est parce que c’est vous qui
commandez... Et puis, tout le monde vous appelle comme ça.
--Par exemple!... protesta le Kaw-djer.
D’une voix plus grave il ajouta:
--Tu te trompes, mon petit ami. Je ne suis ni plus ni moins que les
autres. Ici, personne ne commande. Ici, il n’y a pas de maître.
Dick ouvrit de grands yeux et regarda le Kaw-djer avec incrédulité.
Était-il possible qu’il n’y eût pas de maître? Pouvait-il le croire,
cet enfant, pour qui, jusqu’alors, le monde n’avait été peuplé que
de tyrans? Pouvait-il croire qu’il existât quelque part un pays sans
maître?
--Pas de maître, affirma de nouveau le Kaw-djer.
Après un court silence, il demanda:
--Où es-tu né?
--Je ne sais pas.
--Quel âge as-tu?
--Bientôt onze ans, à ce qu’on dit.
--Tu n’en es pas plus sûr que ça?
--Ma foi! non.
--Et ton compagnon, qui reste là figé à cinq pas sans bouger d’une
semelle, qui est-ce?
--C’est Sand.
--C’est ton frère?
--C’est tout comme... C’est mon ami.
--Vous avez peut-être été élevés ensemble?
--Élevés?... protesta Dick. Nous n’avons pas été élevés, Monsieur!
Le cœur de Kaw-djer se serra. Que de tristesse dans ces quelques mots
que prononçait cet enfant d’une voix batailleuse, comme un jeune coq
dressé sur ses ergots! Il existait donc des enfants que personne
n’avait «élevés»!
--Où l’as-tu connu, alors?
--A Frisco[1], sur le quai.
[1] San Francisco.
--Il y a longtemps?
--Très, très longtemps... Nous étions encore petits, répondit Dick en
cherchant à rassembler ses souvenirs. Il y a au moins... six mois!
--En effet, il y a très longtemps, approuva le Kaw-djer sans sourciller.
Il se retourna vers le compagnon silencieux du singulier petit bonhomme.
--Avance à l’ordre, toi, dit-il, et surtout ne m’appelle pas
Excellence. Tu as donc ta langue dans ta poche?
--Non, Monsieur, balbutia l’enfant en tordant entre ses doigts un
béret de marin.
--Alors, pourquoi ne dis-tu rien?
--C’est parce qu’il est timide, Monsieur, expliqua Dick.
De quel air dégoûté Dick rendit cet arrêt!
--Ah! dit en riant le Kaw-djer, c’est parce qu’il est timide?... Tu ne
l’es pas, toi.
--Non, Monsieur, répondit Dick avec simplicité.
--Et tu as, parbleu! bien raison... Mais, enfin, qu’est-ce que vous
faites tous les deux ici?
--C’est nous les mousses, Monsieur.
Le Kaw-djer se souvint qu’Hartlepool avait en effet cité deux mousses
en énumérant l’équipage du _Jonathan_. Il ne les avait pas remarqués
jusqu’alors parmi les enfants des émigrants. Puisqu’ils l’avaient
abordé aujourd’hui, c’est donc qu’ils désiraient quelque chose.
--Qu’y a-t-il pour votre service? demanda-t-il.
Ce fut Dick, comme toujours, qui prit la parole.
--Nous voudrions aller avec vous, comme M. Hartlepool et M. Rhodes.
--Pourquoi faire?
Les yeux de Dick brillèrent.
--Pour voir des choses...
Des choses!... Tout un monde dans ce mot. Tout le désir de ce qui
jamais n’a été vu encore, tous les rêves merveilleux et confus des
enfants. Le visage de Dick implorait, toute sa petite personne était
tendue vers son désir.
--Et toi, insista le Kaw-djer en s’adressant à Sand, tu veux aussi voir
des choses?
--Non, Monsieur.
--Que veux-tu, dans ce cas?
--Aller avec Dick, répondit l’enfant doucement.
--Tu l’aimes donc bien, Dick?
--Oh oui, Monsieur! affirma Sand dont la voix eut une profondeur
d’expression au-dessus de son âge.
Le Kaw-djer, de plus en plus intéressé, regarda un moment les deux
bambins. Le drôle de petit ménage! Mais charmant et touchant aussi. Il
rendit enfin son arrêt.
--Vous viendrez avec nous, dit-il.
--Vive le Gouverneur!...» s’écrièrent, en jetant leur béret en l’air,
les deux enfants qui se mirent à sauter comme des cabris.
Par Hartlepool, le Kaw-djer apprit l’histoire de ses deux nouvelles
connaissances, tout ce que le maître d’équipage en savait du moins, et
à coup sûr plus que les intéressés n’en savaient eux-mêmes.
Enfants abandonnés un soir au coin d’une borne, le fait qu’ils eussent
vécu était un de ces phénomènes que la raison est impuissante à
expliquer. Ils avaient vécu cependant, gagnant leur pain dès l’âge
le plus tendre, grâce à de menues besognes: cirage de chaussures,
commissions, ouverture de portières, vente de fleurs des champs, autant
d’inventions merveilleuses pour d’aussi jeunes cerveaux, mais le plus
souvent trouvant leur nourriture, comme des moineaux, entre les pavés
de San-Francisco.
Ils ignoraient réciproquement leur triste existence six mois plus tôt,
quand le sort les mit soudain face à face, dans des circonstances
que la qualité et l’échelle réduite des acteurs empêchent seules de
qualifier de tragiques. Dick passait sur le quai, les mains dans
les poches, le béret sur l’oreille, en sifflant entre les dents une
chanson favorite, quand il aperçut Sand aux trousses duquel un gros
chien aboyait en découvrant des crocs menaçants. L’enfant, épouvanté,
reculait en pleurant, le visage gauchement caché sous son coude replié.
Dick ne fit qu’un bond et sans hésiter se plaça entre le peureux et
son terrifiant adversaire, puis, se campant résolument sur ses petites
jambes, il regarda le chien droit dans les yeux et attendit de pied
ferme.
L’animal fut-il intimidé par cette attitude de matamore? Le certain,
c’est qu’il recula à son tour, pour s’enfuir finalement la queue basse.
Sans s’occuper davantage de lui, Dick s’était retourné vers Sand.
«Comment t’appelles-tu? lui avait-il demandé d’un air superbe.
--Sand, avait dit l’autre au milieu de ses larmes. Et toi?
--Dick... Si tu veux nous serons amis.»
Pour toute réponse, Sand s’était jeté dans les bras du héros, scellant
ainsi une indestructible amitié.
De loin, Hartlepool avait assisté à la scène. Il interrogea les deux
enfants, et connut ainsi leur triste histoire. Désireux de venir
en aide à Dick, dont il avait admiré le courage, il lui proposa de
le prendre comme mousse sur le _Josuah Brener_, trois-mâts carré à
bord duquel il était alors embarqué. Mais, au premier mot, Dick avait
posé cette condition _sine qua non_ que Sand serait pris avec lui. Il
fallut de gré ou de force en passer par là, et, depuis lors, Hartlepool
n’avait plus quitté les deux inséparables qui l’avaient suivi du
_Josuah Brener_ sur le _Jonathan_. Il s’était fait leur professeur et
leur avait appris à lire et à écrire, c’est-à-dire à peu près tout ce
qu’il savait lui-même. Ses bienfaits, du reste, étaient tombés dans
un bon terrain. Il n’avait jamais eu qu’à se louer des deux enfants
qui éprouvaient pour lui une reconnaissance passionnée. Certes, chacun
d’eux avait son caractère; l’un colère, susceptible, batailleur,
toujours prêt à se mesurer contre n’importe qui et n’importe quoi,
l’autre silencieux, doux, effacé, craintif; l’un protecteur, l’autre
protégé; mais tous deux montrant le même cœur à l’ouvrage, ayant la
même conscience du devoir, la même affection pour leur grand ami
commun, le maître d’équipage Hartlepool.
C’est de telles recrues que s’augmenta le personnel de l’excursion.
Le 28 mars, on se mit en route dès les premières heures du matin. On
n’avait pas la prétention d’explorer toute l’île Hoste, mais seulement
la partie avoisinant le campement. On passa d’abord par-dessus les
crêtes médianes de la presqu’île Hardy, de manière à en atteindre la
côte occidentale, puis on suivit cette côte en remontant vers le Nord,
afin de revenir au campement par le littoral opposé, en traversant la
région sud de l’île proprement dite.
Dès le début de la promenade, on eut l’impression qu’il ne fallait pas
juger le pays d’après l’aspect rébarbatif du lieu de l’échouage, et
cette impression ne fit que s’accentuer à mesure que l’on gagna vers
le Nord. Si la presqu’île Hardy apparaissait rocailleuse et stérile
jusqu’aux arides pointes du Faux cap Horn, il n’en était pas ainsi de
la contrée verdoyante dont les hauteurs se profilaient au Nord-Ouest.
De vastes prairies, au pied de collines boisées, succédaient, dans
cette direction, aux roches tapissées de goëmons, aux ravins hérissés
de bruyères. Là s’entremêlaient les doronics à fleurs jaunes et
les asters maritimes à fleurs bleues et violettes, des séneçons à
tige d’un mètre, et nombre de plantes naines: calcéolaires, cytises
rampants, stipes, pimprenelles minuscules en pleine floraison. Le sol
était velouté d’une herbe luxuriante capable de nourrir des milliers de
ruminants.
La petite troupe des excursionnistes s’était divisée, selon les
affinités individuelles, en groupes, autour desquels gambadaient Dick
et Sand, qui triplaient par leurs crochets la longueur de la route.
Les trois cultivateurs échangeaient des paroles rares en jetant autour
d’eux des regards étonnés, tandis que Harry Rhodes et Halg marchaient
en compagnie du Kaw-djer. Celui-ci ne se livrait pas et gardait sa
réserve habituelle. Cette réserve toutefois ne laissait pas d’être
entamée par la sympathie que lui inspirait la famille Rhodes. De cette
famille, tous les membres lui plaisaient: la mère, sérieuse et bonne;
les enfants, Edward âgé de dix-huit ans et Clary âgée de quinze ans,
aux visages ouverts et francs; le père, caractère d’une droiture
certaine et d’un ferme bon sens.
Les deux hommes causaient amicalement de ce qui les intéressait en
ce moment l’un et l’autre. Harry Rhodes profitait de l’occasion pour
se renseigner au sujet de la Magellanie. En échange, il documentait
son compagnon sur les plus remarquables échantillons de la foule des
émigrants. Le Kaw-djer apprit ainsi beaucoup de choses.
Il sut d’abord comment Harry Rhodes, possesseur d’une assez belle
fortune, avait été ruiné à cinquante ans par la faute d’autrui, et
comment, après ce malheur immérité, il s’était expatrié sans hésitation
afin d’assurer, s’il était possible, l’avenir de sa femme et de ses
enfants. Il apprit ensuite, Harry Rhodes ayant été à même de puiser
ces renseignements dans les documents du bord, que, défalcation faite
des morts, les émigrants du _Jonathan_ se décomposaient de la manière
suivante, au point de vue des professions antérieures: Sept cent
cinquante cultivateurs--parmi lesquels cinq Japonais!--comprenant cent
quatorze hommes mariés accompagnés de leurs cent quatorze femmes et
de leurs enfants, dont quelques-uns majeurs, au nombre de deux cent
soixante-deux; trois représentants des professions libérales, cinq
ex-rentiers et quarante et un ouvriers de métier. A ces derniers, il
convenait d’ajouter quatre autres ouvriers non émigrants, un maçon,
un menuisier, un charpentier et un serrurier, embauchés par la
compagnie de colonisation pour faciliter le début de l’installation,
ce qui portait à onze cent soixante-dix-neuf le nombre des passagers
survivants, ainsi que l’appel nominal l’avait indiqué.
Ayant énuméré ces diverses catégories, Harry Rhodes entra dans quelques
détails sur chacune d’elles. Touchant la grande masse des paysans,
il n’avait pas fait de bien nombreuses observations. Tout au plus
avait-il cru remarquer que les frères Moore, dont l’un s’était signalé
d’ailleurs pendant le déchargement par sa brutalité, semblaient de
tempérament violent, et que les familles Rivière, Gimelli, Gordon et
Ivanoff paraissaient composées de braves gens, solides, bien portants
et disposés à l’ouvrage. Quant au reste, c’était la foule. Sans doute,
les qualités devaient s’y trouver fort inégalement réparties, et des
vices même, la paresse et l’ivrognerie notamment, s’y rencontraient
nécessairement; mais rien de saillant ne s’étant produit jusqu’alors,
on manquait de base pour asseoir des jugements individuels.
Harry Rhodes fut plus prolixe sur les autres catégories. Les quatre
ouvriers embauchés par la Compagnie étaient des hommes d’élite, des
premiers dans leur profession. Selon l’expression courante, on les
avait triés sur le volet. Quant à leurs collègues émigrants, tout
portait à croire qu’ils étaient infiniment moins reluisants. En grande
majorité, ils avaient fâcheuse mine et donnaient l’impression d’être
des habitués du cabaret plutôt que de l’atelier. Deux ou trois même, à
l’aspect de véritables malfaiteurs, n’avaient sans doute d’ouvriers que
l’étiquette.
Des cinq rentiers, quatre étaient représentés par la famille Rhodes.
Quant au cinquième, nommé John Rame, c’était un assez triste sire.
Agé de vingt-cinq à vingt-six ans, épuisé par une vie de fêtes, dans
laquelle il avait laissé sa fortune jusqu’au dernier sou, il n’était
évidemment bon à rien, et l’on était en droit de s’étonner qu’il eût
fait, lui si mal armé pour la lutte, cette dernière folie de se joindre
à un convoi d’émigrants.