La cargaison du clipper, en dehors des provisions nécessaires au

voyage, comprenait tout ce qu’exigerait la colonie à son début.

L’alimentation de ces centaines d’émigrants était assurée pour

plusieurs mois en farine, conserves et boissons alcooliques. Le

_Jonathan_ emportait aussi du matériel de première installation:

tentes, habitations démontables, ustensiles nécessaires aux besoins

des ménages. Afin de favoriser la mise en valeur immédiate des terres

concédées, la Société s’était préoccupée de fournir aux colons des

instruments agricoles, des plants de diverses natures, des graines

de céréales et de légumes, un certain nombre de bestiaux des espèces

bovine, porcine et ovine, et tous les hôtes habituels de la basse-cour.

Les armes et les munitions ne manquant pas davantage, le sort de la

nouvelle colonie était donc garanti pour une période suffisante.

D’ailleurs, il n’était pas question qu’elle fût abandonnée à elle-même.

Le _Jonathan_, de retour à San Francisco, y reprendrait une seconde

cargaison qui compléterait la première, et, si l’entreprise paraissait

réussir, transporterait un autre personnel de colons à la baie de

Lagoa. Il ne manque pas de pauvres gens pour lesquels l’existence est

trop pénible, impossible même dans la mère-patrie, et dont tous les

efforts tendent à s’en créer une meilleure en terre étrangère.

[Illustration: Cette situation nouvelle, le Kaw-djer réussit a la faire

comprendre... (Page 44.)]

Dès le début du voyage, les éléments semblèrent se liguer contre le

succès de l’entreprise. Après une traversée très dure, le _Jonathan_

n’était arrivé à la hauteur du cap Horn que pour y être assailli par

une des plus furieuses tempêtes dont ces parages aient été le théâtre.

Le capitaine Leccar, qui, faute d’observation solaire, ne pouvait

connaître sa position exacte, se croyait plus loin de la terre. C’est

pourquoi il donna la route au plus près, tribord amures, espérant

passer d’une seule bordée dans l’Atlantique, où il trouverait sans

doute un temps plus maniable. On venait à peine d’exécuter ses ordres,

quand un furieux coup de mer, capelant la joue de tribord, l’enleva

avec plusieurs passagers et matelots. On tenta vainement de porter

secours à ces malheureux qui, en moins d’une seconde, eurent disparu.

Ce fut après cette catastrophe que le _Jonathan_ commença à tirer le

canon d’alarme, dont la première détonation avait été entendue par le

Kaw-djer et par ses compagnons.

Le capitaine Leccar n’avait donc pas vu le feu allumé au sommet du cap,

qui lui eût montré son erreur et permis peut-être de la réparer. A son

défaut, le second Musgrave essaya de virer de bord afin de gagner du

champ. C’était une entreprise presque irréalisable, étant donné l’état

de la mer et la voilure réduite que nécessitait la violence du vent.

Après beaucoup d’efforts infructueux, il allait cependant la mener à

bonne fin, lorsqu’il fut précipité à la mer avec le lieutenant Maddison

par la chute de la mâture arrière. Au même instant, une poulie,

violemment balancée par la houle, atteignait le maître d’équipage à la

tête et le jetait évanoui sur le pont.

On sait le reste.

Maintenant, le voyage était terminé. Le _Jonathan_, solidement encastré

entre les pointes des récifs, gisait, à jamais immobile, sur la

côte de l’île Hoste. A quelle distance était-il de la terre? On le

saurait au jour. En tous cas, il n’y avait plus de danger immédiat. Le

navire, emporté par sa force vive, était entré très avant au milieu

des écueils, et ceux que son élan lui avait permis de franchir le

couvraient de la mer, qui n’arrivait plus jusqu’à lui que sous forme

d’inoffensive écume. Il ne serait donc pas démoli, cette nuit-là du

moins. D’autre part, il ne pouvait être question de couler, la cale qui

le supportait ne devant sûrement pas s’enfoncer sous son poids.

Cette situation nouvelle, le Kaw-djer, aidé du maître Hartlepool,

réussit à la faire comprendre au troupeau affolé qui encombrait le

pont. Quelques émigrants, les uns volontairement, les autres emportés

par le choc, étaient passés par-dessus bord au moment de l’échouage.

Ils étaient tombés sur les récifs, où le ressac les roulait, mutilés et

sans vie. Mais l’immobilité du navire commençait à rassurer les autres.

Peu à peu, hommes, femmes et enfants allèrent chercher sous les roufs

ou dans l’entrepont un abri contre les torrents de pluie que les nuages

déversaient en cataractes. Quant au Kaw-djer, en compagnie d’Halg, de

Karroly et du maître d’équipage, il continua à veiller pour le salut de

tous.

Lorsqu’ils furent dans l’intérieur du navire, où régnait un silence

relatif, les émigrants ne tardèrent pas à s’endormir pour la plupart.

Allant d’un extrême à l’autre, les pauvres gens avaient repris

confiance dès qu’ils avaient senti au-dessus d’eux une énergie et une

intelligence, et docilement ils avaient obéi. Comme si la chose eût été

toute naturelle, ils s’en remettaient au Kaw-djer et lui laissaient

le soin de décider pour eux et d’assurer leur sécurité. Rien ne les

avait préparés à subir de telles épreuves. Forts par leur patiente

résignation contre les misères courantes de l’existence, ils étaient

désarmés en de si exceptionnelles circonstances, et, inconsciemment,

ils souhaitaient que quelqu’un se chargeât de distribuer à chacun sa

besogne. Français, Italiens, Russes, Irlandais, Anglais, Allemands, et

jusqu’aux Japonais, étaient représentés plus ou moins largement parmi

ces émigrants, dont le plus grand nombre, toutefois, provenaient des

États du Nord-Amérique. Et, cette diversité de races, on la retrouvait

dans les professions. Si pour l’immense majorité ils faisaient partie

de la classe agricole, certains appartenaient à la classe ouvrière

proprement dite, et quelques-uns même avaient exercé, avant de

s’expatrier, des professions libérales. Célibataires en général, cent

ou cent cinquante d’entre eux seulement étaient mariés et traînaient à

leur suite un véritable troupeau d’enfants.

Mais tous avaient ce trait commun d’être des épaves. Victimes, les

uns d’un hasard défavorable de la naissance, d’autres d’un défaut

d’équilibre moral, ceux-ci d’une insuffisance d’intelligence ou de

force, ceux-là de malheurs immérités, tous avaient dû se reconnaître

mal adaptés à leur milieu et se résoudre à chercher fortune sous

d’autres cieux.

Cette population hybride, c’était un microcosme, une réduction de la

gent humaine où, à l’exclusion de la richesse, toutes les situations

sociales étaient représentées. L’extrême misère, d’ailleurs, en

était pareillement bannie, la Société de colonisation ayant exigé

de ses adhérents la possession d’un capital minimum de cinq cents

francs, capital qui, selon les facultés individuelles, avait été,

par quelques-uns, porté à un chiffre vingt et trente fois plus fort.

C’était une foule, en somme, ni meilleure, ni pire qu’une autre;

c’était la foule avec ses inégalités, ses vertus et ses tares, amas

confus de désirs et de sentiments contradictoires, la foule anonyme,

d’où se dégage parfois une volonté unique et totale, comme un courant

se forme et s’isole dans la masse amorphe de la mer.

Cette foule que le hasard jetait sur une côte inhospitalière,

qu’allait-elle devenir? Comment allait-elle résoudre l’éternel problème

de la vie?

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

DEUXIÈME PARTIE

[Illustration]

I

A TERRE.

Même en cette région si bouleversée, l’île Hoste est remarquable par la

fantaisie de son plan. Si la côte septentrionale, qui borde le canal

du Beagle sur la moitié de son étendue, en est sensiblement rectiligne,

le littoral, sur le reste de son périmètre, est hérissé de caps aigus

ou creusé de golfes étroits, dont quelques-uns profonds jusqu’à

traverser l’île presque de part en part.

L’île Hoste est une des grandes terres de l’archipel magellanique.

Sa largeur peut être estimée à cinquante kilomètres, et sa longueur

à plus de cent, non compris cette presqu’île Hardy, recourbée comme

un cimeterre, qui projette à huit ou dix lieues dans le Sud-Ouest la

pointe connue sous le nom de Faux cap Horn.

C’est à l’Est de cette presqu’île, au revers d’une énorme masse

granitique séparant la baie Orange de la baie Scotchwell, que le

_Jonathan_ était venu s’échouer.

Au jour naissant, une falaise sauvage apparut dans les brumes de

l’aube, que ne tardèrent pas à dissiper les derniers souffles de la

tempête expirante. Le _Jonathan_ gisait à l’extrémité d’un promontoire

dont l’arête, formée d’un morne très à pic du côté de la mer, se

rattachait par un faîte élevé à l’ossature de la presqu’île. Au pied

du morne s’étendait un lit de roches noirâtres, toutes visqueuses de

varechs et de goëmons. Entre les récifs brillait par places un sable

lisse et encore humide, prodigieusement constellé de ces coquillages:

térébratules, fissurelles, patelles, tritons, peignes, licornes,

oscabrions, mactres, vénus, si abondants sur les plages magellaniques.

En somme, l’île Hoste ne semblait pas des plus accueillantes à première

vue.

Dès que la lumière leur permit de distinguer confusément la côte,

la plupart des naufragés se laissèrent glisser sur les récifs alors

presque entièrement découverts, et s’empressèrent de gagner la terre.

C’eût été folie de vouloir les retenir. On imagine aisément quelle

hâte ils devaient avoir de fouler un sol ferme après les affres d’une

pareille nuit. Une centaine d’entre eux se mirent en devoir d’escalader

le morne en le prenant à revers, dans l’espoir de reconnaître du sommet

une plus vaste étendue de pays. Du surplus de la foule, une partie

s’éloigna en contournant le rivage sud de la pointe, une autre suivit

le rivage nord, tandis que le plus grand nombre stationnaient sur la

grève, absorbés dans la contemplation du _Jonathan_ échoué.

Quelques émigrants toutefois, plus intelligents ou moins impulsifs que

les autres, étaient restés à bord et tenaient leurs regards fixés sur

le Kaw-djer, comme s’ils eussent attendu un mot d’ordre de cet inconnu

dont l’intervention leur avait déjà été si profitable. Celui-ci ne

montrant aucune velléité d’interrompre la conversation qu’il soutenait

avec le maître d’équipage, l’un de ces émigrants se détacha enfin d’un

groupe de quatre personnes, parmi lesquelles figuraient deux femmes,

et se dirigea vers les causeurs. A l’expression de son visage, à sa

démarche, à mille signes impalpables, il était aisé de reconnaître

que cet homme, âgé d’environ cinquante ans, appartenait à une classe

supérieure au milieu dans lequel il se trouvait placé.

«Monsieur, dit-il en abordant le Kaw-djer, que je vous remercie, avant

tout. Vous nous avez sauvés d’une mort certaine. Sans vous et sans vos

compagnons, nous étions inévitablement perdus.

Les traits, la voix, le geste de ce passager disaient son honnêteté

et sa droiture. Le Kaw-djer serra avec cordialité la main qui lui

était tendue, puis, employant la langue anglaise dans laquelle on lui

adressait la parole:

--Nous sommes trop heureux, mon ami Karroly et moi, répondit-il,

que notre expérience de ces parages nous ait permis d’éviter une si

effroyable catastrophe.

--Permettez-moi de me présenter. Je suis émigrant et je m’appelle

Harry Rhodes. J’ai avec moi ma femme, ma fille et mon fils, reprit le

passager en désignant les trois personnes qu’il avait quittées pour

aborder le Kaw-djer.

--Mon compagnon, dit en échange le Kaw-djer, est le pilote Karroly, et

voici Halg, son fils. Ce sont des Fuégiens, comme vous pouvez le voir.

--Et vous? interrogea Harry Rhodes.

--Je suis un ami des Indiens. Ils m’ont baptisé le Kaw-djer, et je ne

me connais plus d’autre nom.

Harry Rhodes regarda avec étonnement son interlocuteur qui soutint cet

examen d’un air calme et froid. Sans insister, il demanda:

--Quel est votre avis sur ce que nous devons faire?

--Nous en parlions précisément, M. Hartlepool et moi, répondit le

Kaw-djer. Tout dépend de l’état du _Jonathan_. Je n’ai pas, à vrai

dire, beaucoup d’illusions à ce sujet. Cependant, il est nécessaire de

l’examiner avant de rien décider.

--En quelle partie de la Magellanie sommes-nous échoués? reprit Harry

Rhodes.

--Sur la côte sud-est de l’île Hoste.

--Près du détroit de Magellan?

--Non. Fort loin, au contraire.

--Diable!... fit Harry Rhodes.

--C’est pourquoi, je vous le répète, tout dépend de l’état du

_Jonathan_. Il faut d’abord s’en rendre compte. Nous prendrons ensuite

une décision.»

Suivi du maître Hartlepool, d’Harry Rhodes, d’Halg et de Karroly, le

Kaw-djer descendit sur les récifs, et, tous ensemble, ils firent le

tour du clipper.

On eut vite acquis la certitude que le _Jonathan_ devait être considéré

comme absolument perdu. La coque était crevée en vingt endroits,

déchirée sur presque toute la longueur du flanc de tribord, avaries

particulièrement irrémédiables quand il s’agit d’un bâtiment en

fer. On devait donc renoncer à tout espoir de le remettre à flot et

l’abandonner à la mer qui ne tarderait pas à en achever la démolition.

«Selon moi, dit alors le Kaw-djer, il conviendrait de débarquer la

cargaison et de la mettre en lieu sûr. Pendant ce temps, on réparerait

notre chaloupe qui a subi de sérieuses avaries au moment de l’échouage.

Les réparations terminées, Karroly conduirait à Punta-Arenas un des

émigrants qui apprendrait le sinistre au gouverneur. Sans aucun doute,

celui-ci s’empressera de faire le nécessaire pour vous rapatrier.

--C’est fort sagement dit et pensé, approuva Harry Rhodes.

--Je crois, reprit le Kaw-djer, qu’il serait bon de communiquer ce plan

à tous vos compagnons. Pour cela, il faudrait les réunir sur la grève,

si vous n’y voyez pas d’inconvénient.»

On dut attendre assez longtemps le retour des diverses bandes qui

s’étaient plus ou moins éloignées dans des directions opposées. Avant

neuf heures du matin, cependant, la faim eut ramené tous les émigrants

en face du navire échoué. Harry Rhodes, montant sur un quartier de

roc en guise de tribune, transmit à ses compagnons la proposition du

Kaw-djer.

Elle n’obtint pas un succès absolument unanime. Quelques auditeurs ne

parurent pas satisfaits. On entendit des réflexions désobligeantes.

«Décharger un navire de trois mille tonneaux, maintenant!... Il ne

manquait plus que ça! murmurait l’un.

--Pour qui nous prend-on? bougonnait un autre.

--Comme si l’on n’avait pas assez trimé! disait en sourdine un

troisième.

Une voix s’éleva enfin nettement de la foule.

--Je demande la parole, articulait-elle en mauvais anglais.

--Prenez-la, acquiesça, sans même connaître le nom de l’interrupteur,

Harry Rhodes, qui descendit sur-le-champ de son piédestal.

Il y fut aussitôt remplacé par un homme dans la force de l’âge. Son

visage, aux traits assez beaux, éclairé par des yeux bleus un peu

rêveurs, était encadré par une barbe touffue de couleur châtain.

Le propriétaire de cette magnifique barbe en tirait, selon toute

apparence, quelque vanité, car il en caressait avec amour les poils

longs et soyeux, d’une main dont nul travail grossier n’avait altéré la

blancheur.

--Camarades, prononça ce personnage en arpentant le rocher comme

Cicéron devait jadis arpenter les rostres, la surprise que plusieurs

d’entre vous ont manifestée est des plus naturelles. Que nous

propose-t-on, en effet? De séjourner un temps indéterminé sur cette

côte inhospitalière et de travailler stupidement au sauvetage d’un

matériel qui n’est pas à nous. Pourquoi attendrions-nous ici le retour

de la chaloupe, alors qu’elle peut être utilisée à nous transporter les

uns après les autres jusqu’à Punta-Arenas?

Des: «Il a raison!», «C’est évident!», coururent parmi les auditeurs.

Cependant le Kaw-djer répliquait du milieu de la foule:

--La _Wel-Kiej_ est à votre disposition, cela va sans dire. Mais il lui

faudra dix ans pour transporter tout le monde à Punta-Arenas.

--Soit! concéda l’orateur. Restons donc ici en attendant son retour.

Ce n’est pas une raison pour décharger le matériel à grand renfort de

bras. Que nous retirions des flancs du navire les objets qui sont notre

propriété personnelle, rien de mieux, mais le reste!... Devons-nous

quelque chose à la Société à laquelle tout cela appartient? Bien au

contraire, c’est elle qui est responsable de nos malheurs. Si elle

n’avait pas fait preuve de tant d’avarice, si son bateau avait été

meilleur et mieux commandé, nous n’en serions pas où nous en sommes.

Et d’ailleurs, quand bien même il n’en serait pas ainsi, devrions-nous

pour cela oublier que nous faisons partie de l’innombrable classe des

exploités, et nous transformer bénévolement en bêtes de somme des

exploiteurs?

L’argument parut apprécié. Une voix dit: «Bravo!». Il y eut de gros

rires.

L’orateur, ainsi encouragé, poursuivit avec une chaleur nouvelle:

--Exploités, nous le sommes à coup sûr, nous autres travailleurs--et

l’orateur, ce disant, se frappait la poitrine avec énergie--qui n’avons

pu, fût-ce au prix d’un labeur acharné, gagner dans les lieux qui nous

ont vus naître le pain qu’aurait trempé notre sueur. Nous serions

bien sots maintenant de charger nos échines de toute cette ferraille

fabriquée par des ouvriers comme nous et qui n’en est pas moins la

propriété de ce capitalisme oppresseur, dont l’incommensurable égoïsme

nous a contraints à quitter nos familles et nos patries?

Si la plupart des émigrants écoutaient d’un air ahuri ces tirades

prononcées dans un anglais vicié par un fort accent étranger, plusieurs

d’entre eux en paraissaient ébranlés. Un petit groupe, réuni au pied de

la tribune improvisée, donnait notamment des marques d’approbation.

Ce fut encore le Kaw-djer qui remit les choses au point.

--J’ignore à qui appartient la cargaison du _Jonathan_, dit-il avec

calme, mais mon expérience de ce pays m’autorise à vous affirmer

qu’elle pourra éventuellement vous être utile. Dans l’ignorance où

nous sommes tous de l’avenir, il est sage, selon moi, de ne pas

l’abandonner.»

Le précédent orateur ne manifestant aucune velléité de réplique, Harry

Rhodes escalada de nouveau le rocher et mit aux voix la proposition de

Kaw-djer. Elle fut adoptée à mains levées sans autre opposition.

«Le Kaw-djer demande, ajouta Harry Rhodes transmettant une question

qui lui était faite à lui-même, s’il n’y aurait pas parmi nous des

charpentiers qui consentiraient à l’aider pour réparer sa chaloupe.

--Présent! fit un homme à l’aspect solide, qui éleva un bras au-dessus

des têtes.

--Présent!» répondirent presque en même temps deux autres émigrants.

«Le premier qui a parlé, c’est Smith, dit Hartlepool au Kaw-djer, un

ouvrier embauché par la Compagnie. C’est un brave homme. Je ne connais

pas les deux autres. Tout ce que je sais, c’est que l’un s’appelle

Hobard.

--Et l’orateur, le connaissez-vous?

--C’est un émigrant, un Français, je crois. On m’a dit qu’il se nommait

Beauval, mais je n’en suis pas sûr.»

Le maître d’équipage ne se trompait pas. Tels étaient bien le nom et

la nationalité de l’orateur, dont l’histoire assez mouvementée peut

cependant être résumée en quelques lignes.

Ferdinand Beauval avait commencé par être avocat, et peut-être eût-il

réussi dans cette profession, car il ne manquait ni d’intelligence, ni

de talent, s’il n’avait eu le malheur d’être piqué, dès le début de sa

carrière, par la tarentule politique. Pressé de réaliser une ambition à

la fois ardente et confuse, il s’était enrôlé dans les partis avancés

et n’avait pas tardé à lâcher le Palais pour les réunions publiques.

Il serait, sans doute, parvenu à se faire élire député tout comme

un autre, s’il avait pu attendre assez longtemps. Mais ses modestes

ressources furent épuisées avant que le succès eût couronné ses

efforts. Réduit aux expédients, il s’était alors compromis dans des

affaires douteuses, et, de ce jour, datait pour lui la dégringolade

qui, de chute en chute, l’avait fait rouler dans la gêne, puis dans la

misère, et l’avait enfin contraint à chercher une meilleure fortune sur

le sol de la libre Amérique.

Mais, en Amérique, le sort ne lui avait pas été plus clément. Après

avoir passé de ville en ville, en exerçant successivement tous les

métiers, il avait finalement échoué à San Francisco, où, le destin ne

lui souriant pas davantage, il s’était vu acculé à un second exil.

Ayant réussi à se procurer le capital minimum nécessaire, il s’était

inscrit dans ce convoi d’émigrants sur le vu d’un prospectus qui

promettait monts et merveilles aux premiers colons de la concession de

la baie de Lagoa. Son espoir risquait fort d’être trompé de nouveau,

après le naufrage du _Jonathan_, qui le jetait, avec tant d’autres

misérables, sur le littoral de la presqu’île Hardy.

Toutefois, les échecs perpétuels de Ferdinand Beauval n’avaient

aucunement ébranlé sa confiance en lui-même et dans son étoile.

Ces échecs, qu’il attribuait à la méchanceté, à l’ingratitude, à

la jalousie, laissaient intacte sa foi en sa valeur propre, qui

triompherait, un jour ou l’autre, à la première occasion favorable.

C’est pourquoi pas un instant il n’avait laissé dépérir les dons de

conducteur d’hommes qu’il s’attribuait modestement. A peine à bord

du _Jonathan_, il s’était efforcé de répandre autour de lui la bonne

semence, et parfois avec une telle intempérance de langage que le

capitaine Leccar avait cru devoir intervenir.

Malgré cette entrave apportée à sa propagande, Ferdinand Beauval

n’était pas sans avoir remporté quelques petits succès pendant le

commencement de ce voyage qui venait de prendre fin d’une manière

si dramatique. Certains de ses compagnons d’infortune, en nombre

insignifiant, il est vrai, n’avaient pas laissé de prêter une oreille

complaisante aux suggestions démagogiques qui faisaient le fond de son

éloquence habituelle. Autour de lui, ils formaient maintenant un groupe

compact, dont le seul défaut était de compter de trop rares unités.

Plus grande sans doute eût été la quantité de ses adeptes, si Beauval,

continuant à jouer de malheur, ne se fût heurté, à bord du _Jonathan_,

à un redoutable concurrent. Ce concurrent n’était autre qu’un Américain

du Nord, du nom de Lewis Dorick, homme au visage rasé, à l’aspect

glacial, à la parole tranchante comme un couteau. Ce Lewis Dorick

professait des théories analogues à celles de Beauval, en les poussant

d’un degré plus avant. Alors que celui-ci préconisait un socialisme,

dans lequel l’État, unique propriétaire des moyens de production,

répartirait à chacun son emploi, Dorick vantait un plus pur communisme,

dans lequel tout serait à la fois propriété de tous et de chacun.

Entre les deux leaders sociologues, on pouvait encore noter une

différence plus caractéristique que le désaccord de leurs principes.

Tandis que Beauval, Latin imaginatif, se grisait de mots et de rêves,

tout en pratiquant pour son propre compte des mœurs assez douces, de

Dorick, sectaire plus farouche et plus, absolu doctrinaire, le cœur de

marbre ignorait la pitié. Alors que l’un, fort capable au demeurant

d’affoler un auditoire jusqu’à la violence, était personnellement

inoffensif, l’autre constituait par lui-même un danger.

Dorick prônait l’égalité d’une manière telle qu’il la rendait

haïssable. Ce n’est pas en bas, c’est en haut qu’il regardait. La

pensée du sort misérable auquel est vouée l’immense majorité des

humains ne faisait battre son cœur de nulle émotion, mais qu’un petit

nombre d’entre eux occupassent un rang social supérieur au sien, cela

lui donnait des convulsions de rage.

Vouloir l’apaiser eût été folie. Pour le plus timide des

contradicteurs, il devenait sur-le-champ un ennemi implacable qui, s’il

eût été libre, n’eût employé d’autre argument que la violence et le

meurtre.

A cette âme ulcérée, Dorick devait tous ses malheurs. Professeur de

littérature et d’histoire, il n’avait pu résister au désir de répandre,

du haut de sa chaire, un tout autre enseignement. Volontiers, il y

proclamait ses maximes libertaires, non pas sous la forme d’une pure

discussion théorique, mais sous celle d’affirmations péremptoires

devant lesquelles on a le devoir étroit de s’incliner.

Cette conduite n’avait pas tardé à porter ses fruits naturels. Dorick,

remercié par son directeur, avait été invité à chercher une autre

place. Les mêmes causes continuant à produire les mêmes effets, sa

nouvelle place lui avait échappé comme la première, la troisième comme

la deuxième, et ainsi de suite, tant qu’enfin la porte de la dernière

institution s’était irrévocablement refermée derrière lui. Il était

alors tombé sur le pavé, d’où, professeur transformé en émigrant, il

avait rebondi sur le pont du _Jonathan_.

Au cours de la traversée, Dorick et Beauval avaient recruté chacun

leurs partisans, celui-ci par la chaleur d’une éloquence que n’alourdit

pas la critique consciencieuse des idées, celui-là par l’autorité

inhérente à un homme qui s’affirme possesseur de la vérité intégrale.

Cette modeste clientèle, dont ils s’étaient érigés les chefs, ils

n’arrivaient pas à se la pardonner réciproquement. Si, en apparence,

ils se faisaient encore bon visage, leurs âmes étaient pleines de

colère et de haine.

Les naufragés du Jonathan · 第 3 / 36 段