Si nous avions pu nous procurer sur l'existence d'Albert et de Consuelo,
après leur mariage, les documents fidèles et détaillés qui nous ont guidé
jusqu'ici, nul doute que nous ne pussions fournir encore une longue
carrière, en vous racontant leurs voyages et leurs aventures. Mais, ô
lecteur persévérant, nous ne pouvons vous satisfaire; et vous, lecteur
fatigué, nous ne vous demandons plus qu'un instant de patience. Ne nous en
faites, l'un et l'autre, ni un reproche ni un mérite. La vérité est que
les matériaux à l'aide desquels nous eussions pu, ainsi que nous l'avons
fait jusqu'à présent, coordonner les événements de cette histoire,
disparaissent, en grande partie, pour nous, à partir de la nuit romanesque
qui vit bénir et consacrer l'union de nos deux héros, chez les Invisibles.
Soit que les engagements contractés par eux, dans le Temple, les aient
empêchés de se confier à l'amitié dans leurs lettres, soit que leurs amis,
affiliés eux-mêmes aux mystères, aient, dans des temps de persécution,
jugé prudent d'anéantir leur correspondance, nous ne les apercevons plus
qu'à travers un nuage, sous le voile du Temple ou sous le masque des
adeptes. Si nous nous en rapportions, sans examen, aux rares traces de
leur existence qui nous apparaissent dans notre provision de manuscrits,
nous nous égarerions souvent à les poursuivre; car des preuves
contradictoires nous les montrent tous deux sur plusieurs points
géographiques à la fois, ou suivant certaines directions diverses dans le
même temps. Mais nous devinons aisément qu'ils donnèrent volontairement
lieu à ces méprises, étant, tantôt voués à quelque entreprise secrète
dirigée par les Invisibles, et tantôt forcés de se soustraire, à travers
mille périls, à la police inquisitoriale des gouvernements. Ce que nous
pouvons affirmer sur l'existence de cette âme en deux personnes qui
s'appela Consuelo et Albert, c'est que leur amour tint ses promesses, mais
que La destinée démentit cruellement celles qu'elle avait semblé leur
faire durant ces heures d'ivresse qu'ils appelaient leur _songe d'une nuit
d'été_. Cependant ils ne furent point ingrats envers la Providence, qui
leur avait donné ce rapide bonheur dans toute sa plénitude, et qui, au
milieu de leurs revers, continua en eux le miracle de l'amour annoncé par
Wanda. Au sein de la misère, de la souffrance et de la persécution, ils se
reportèrent toujours à ce doux souvenir qui marqua dans leur vie comme une
vision céleste, comme un bail fait avec la divinité pour la jouissance
d'une vie meilleure, après une phase de travaux, d'épreuves et de
sacrifices.
Tout devient, d'ailleurs, tellement mystérieux pour nous dans cette
histoire, que nous n'avons pas seulement pu découvrir dans quelle partie
de l'Allemagne était située cette résidence enchantée, où, protégé par le
tumulte des chasses et des fêtes, un prince, anonyme dans nos documents,
servit de point de ralliement et de moteur principal à la conspiration
sociale et philosophique des Invisibles. Ce prince avait reçu d'eux un nom
symbolique, qu'après mille peines pour deviner le chiffre dont se
servaient les adeptes, nous présumons être celui de Christophore,
_porte-Christ_, ou peut-être bien Chrysostome, _bouche d'or_. Le temps où
Consuelo fut mariée et initiée, ils l'appelaient poétiquement le _saint
Graal_, et les chefs du tribunal, les _templistes_, emblèmes romanesques,
renouvelés des antiques légendes de l'âge d'or de la chevalerie. Tout le
monde sait que, d'après ces riantes fictions, le _saint Graal_ était caché
dans un sanctuaire mystérieux, au fond d'une grotte inconnue aux mortels.
C'était là que les templistes, illustres saints du Christianisme primitif,
voués, dès ce monde, à l'immortalité, gardaient la coupe précieuse dont
Jésus s'était servi pour consacrer le miracle de l'Eucharistie, en faisant
la pâque avec ses disciples. Cette coupe contenait, sans doute, la grâce
céleste, figurée tantôt par le sang, tantôt par les larmes du Christ, une
liqueur divine, enfin une substance eucharistique, sur la nature mystique
de laquelle on ne s'expliquait pas, mais qu'il suffisait de voir pour être
transformé au moral et au physique, pour être à jamais à l'abri de la mort
et du péché. Les pieux paladins qui, après des vœux formidables, des
macérations terribles et des exploits à faire trembler la terre, se
vouaient à la vie ascétique du _chevalier errant_, avaient pour idéal de
trouver le _saint Graal_ au bout de leurs pérégrinations. Ils le
cherchaient sous les glaces du Nord, sur les grèves de l'Armorique, au
fond des forêts de la Germanie. Il fallait, pour réaliser cette sublime
conquête, affronter des périls analogues à ceux du jardin des Hespérides,
vaincre les monstres, les éléments, les peuples barbares, la faim, la soif,
la mort même. Quelques-uns de ces Argonautes chrétiens découvrirent,
dit-on, le sanctuaire, et furent régénérés par la divine coupe; mais ils
ne trahirent jamais ce secret terrible. On connut leur triomphe à la force
de leur bras, à la sainteté de leur vie, à leurs armes invincibles, à la
transfiguration de tout leur être; mais ils survécurent peu, parmi nous, à
une si glorieuse initiation: ils disparurent d'entre les hommes, comme
Jésus après sa résurrection, et passèrent de la terre au ciel, sans subir
l'amère transition de la mort.
Tel était le magique symbole qui s'adaptait en réalité fort bien à
l'œuvre des Invisibles. Durant plusieurs années, les nouveaux templistes
conservèrent l'espoir de rendre le _saint Graal_ accessible à tous les
hommes. Albert travailla efficacement, sans aucun doute, à répandre les
idées mères de la doctrine. Il parvint aux grades les plus avancés de
l'ordre; car nous trouvons quelque part la liste de ses titres, ce qui
prouverait qu'il eut le temps de les conquérir. Or chacun sait qu'il
fallait quatre-vingt et un mois pour s'élever seulement aux trente-trois
degrés de la maçonnerie, et nous croyons être certain qu'il en fallait
ensuite beaucoup davantage pour franchir le nombre illimité des degrés
mystérieux du _saint Graal_. Les noms des grades maçonniques ne sont plus
un mystère pour personne; mais on ne nous saura peut-être pas mauvais gré
d'en rappeler ici quelques-uns, car ils peignent assez bien le génie
enthousiaste et la riante imagination qui présidèrent à leur création
successive:
«Apprenti, compagnon et maître maçon, maître secret et maître parfait,
secrétaire, prévôt et juge, maître anglais et maître irlandais, maître en
Israël, maître élu des neuf et des quinze, élu de l'inconnu, sublime
chevalier élu, grand maître architecte, royal-arche, grand Écossais de la
loge sacrée ou sublime maçon, chevalier de l'épée, chevalier d'Orient,
prince de Jérusalem, chevalier d'Orient et d'Occident, rose-croix de
France, d'Hérédom et du Kilwinning, grand pontife ou sublime Écossais,
architecte de la voûte sacrée, pontife de Jérusalem céleste, souverain
prince de la maçonnerie ou maître _ad vitam_, noachite, prince du Liban,
chef du tabernacle, chevalier du serpent d'airain, Écossais trinitaire ou
prince de merci, grand commandeur du temple, chevalier du soleil,
patriarche des croisades, grand maître de la lumière, chevalier Kadosh,
chevalier de l'aigle blanc et de l'aigle noir, chevalier du phénix,
chevalier de l'iris, chevalier des Argonautes, chevalier de la toison
d'or, grand inspecteur-inquisiteur-commandeur, sublime prince du royal
secret, sublime maître de l'anneau lumineux, etc, etc.[14]»
[Note 14: Plusieurs de ces grades sont de diverses créations et de divers
rites. Quelques-uns sont peut-être postérieurs à l'époque dont nous
parlons. Nous renvoyons la rectification aux _docteurs_ érudits. Il y a
eu, je crois, plus de cent grades dans certains rites.]
À ces titres, ou du moins à la plupart d'entre eux, nous trouvons des
titres moins connus accolés au nom d'Albert Podiebrad, dans un chiffre
moins lisible que celui des francs-maçons, tels que chevalier de
Saint-Jean, sublime Joannite, maître du nouvel Apocalypse, docteur de
l'Évangile éternel, élu de l'Esprit-Saint, templiste, aréopagite, mage,
homme-peuple, homme-pontife, homme-roi, homme nouveau, etc. Nous avons été
surpris de voir ici quelques titres qui sembleraient empruntés par
anticipation à l'Illuminisme de Weishaupt; mais cette particularité nous a
été expliquée plus tard, et n'aura pas besoin de commentaire pour nos
lecteurs à la fin de cette histoire.
À travers le labyrinthe de faits obscurs, mais profonds, qui se rattachent
aux travaux, aux succès, à la dispersion et à l'extinction apparente des
Invisibles, nous avons bien de la peine à suivre de loin l'étoile
aventureuse de notre jeune couple. Cependant, en suppléant par un
commentaire prudent à ce qui nous manque, voici à peu près l'historique
abrégé des principaux événements de leur vie. L'imagination du lecteur
aidera à la lettre; et pour notre compte, nous ne doutons pas que les
meilleurs dénoûments ne soient ceux dont le lecteur veut bien se charger
pour son compte, à la place du narrateur[15].
[Note 15: À telles enseignes que l'histoire de Jean Kreyssler nous paraît
être le roman le plus merveilleux d'Hoffmann. La mort ayant surpris
l'auteur avant la fin de son œuvre, le poëme se termine dans les
imaginations sous mille formes différentes plus fantastiques les unes que
les autres. C'est ainsi qu'un beau fleuve se ramifie vers son embouchure
et se perd en mille filets capricieux dans les sables durs de la grève.]
Il est probable que ce fut en quittant le _saint Graal_ que Consuelo se
rendit à la petite cour de Bareith, où la margrave, sœur de Frédéric,
avait des palais, des jardins, des kiosques et des cascades, dans le goût
de ceux du comte Hoditz à Roswald, quoique moins somptueux et moins
dispendieux; car cette spirituelle princesse avait été mariée sans dot à
un très-pauvre prince, et il n'y avait pas longtemps qu'elle avait des
robes dont la queue fût raisonnable, et des pages dont le pourpoint ne
montrât pas la corde. Ses jardins, ou plutôt son jardin, pour parler sans
métaphore, était situé dans un paysage admirable, et elle s'y donnait le
plaisir d'un opéra italien, dans un temple antique, d'un goût un peu
Pompadour. La margrave était très-philosophe, c'est-à-dire voltairienne.
Le jeune margrave héréditaire, son époux, était chef zélé d'une loge
maçonnique. J'ignore si Albert fut en relations avec lui et si son
incognito fut protégé par le secret des _frères_, ou bien s'il se tint
éloigné de cette cour pour rejoindre sa femme un peu plus tard. Sans doute
Consuelo avait là quelque mission secrète. Peut-être aussi, pour éviter
d'attirer sur son époux l'attention qui se fixait en tous lieux sur elle,
elle ne vécut pas publiquement auprès de lui dans les premiers temps.
Leurs amours eurent sans doute alors tout l'attrait du mystère; et si la
publicité de leur union, consacrée par la sanction fraternelle des
templistes, leur avait paru douce et vivifiante, le secret dont ils
s'entourèrent dans un monde hypocrite et licencieux fut pour eux, dans les
commencements, une égide nécessaire, et une sorte de muette protestation,
où ils puisèrent leur enthousiasme et leur force.
Plusieurs chanteuses et chanteurs italiens firent à cette époque les
délices de la petite cour de Bareith. La Corilla et Anzoleto y parurent,
et l'inconséquente prima donna s'enflamma de nouveaux feux pour le traître
qu'elle avait voué naguère à toutes les furies de l'enfer. Mais Anzoleto,
en cajolant la tigresse, s'efforça prudemment, et avec une mystérieuse
réserve, de trouver grâce auprès de Consuelo, dont le talent grandi par
tant de secrètes et profondes révélations, éclipsait toutes les rivalités.
L'ambition était devenue la passion dominante du jeune ténor; l'amour
avait été étouffé sous le dépit, la volupté même sous la satiété. Il
n'aimait donc ni la chaste Consuelo, ni la fougueuse Corilla; mais il
ménageait l'une et l'autre, tout prêt à se rattacher en apparence à celle
des deux qui le prendrait à sa suite et l'aiderait à se faire
avantageusement connaître. Consuelo lui témoigna une paisible amitié, et
ne lui épargna pas les bons conseils et les consciencieuses leçons qui
pouvaient donner l'essor à son talent. Mais elle ne sentit plus auprès de
lui aucun trouble, et la mansuétude de son pardon lui révéla à elle-même
l'absolue consommation de son détachement. Anzoleto ne s'y méprit pas.
Après avoir écouté avec fruit les enseignements de l'artiste, et feint
d'entendre avec émotion les conseils de l'amie, il perdit la patience en
perdant l'espoir, et sa profonde rancune, son amer dépit, percèrent malgré
lui dans son maintien et dans ses paroles.
Sur ces entrefaites, il paraît que la jeune baronne Amélie de Rudolstadt
arriva à la cour de Bareith avec la princesse de Culmbach, fille de la
comtesse Hoditz. S'il faut en croire quelques témoins indiscrets ou
exagérateurs, de petits drames assez bizarres se passèrent alors entre ces
quatre personnes, Consuelo, Amélie, Corilla et Anzoleto. En voyant
paraître à l'improviste le beau ténor sur les planches de l'opéra de
Bareith, la jeune baronne s'évanouit. Personne ne s'avisa de remarquer la
coïncidence, mais le regard de lynx de la Corilla avait saisi sur le front
du ténor un rayonnement particulier de vanité satisfaite. Il avait manqué
son passage d'_effet_; la cour, distraite par la pâmoison de la jeune
baronne, n'avait pas encouragé le chanteur; et, au lieu de maugréer entre
ses dents, comme il faisait toujours en pareil cas, il avait sur les
lèvres un sourire de triomphe non équivoque.
«Tiens! dit la Corilla d'une voix étouffée à Consuelo en rentrant dans la
coulisse, ce n'est ni toi ni moi qu'il aime, c'est cette petite sotte qui
vient de faire une scène pour lui. La connais-tu? qui est-elle?
--Je ne sais, répondit Consuelo qui n'avait rien remarqué; mais je puis
t'assurer que ce n'est ni elle, ni toi, ni moi qui l'occupons.
--Qui donc, en ce cas?
--Lui-même, _al solito!_» reprit Consuelo en souriant.
La chronique ajoute que le lendemain matin Consuelo fut mandée dans un
bosquet retiré de la résidence pour s'entretenir avec la baronne Amélie à
peu près ainsi qu'il suit:
«Je sais tout! aurait dit cette dernière d'un air irrité, avant de
permettre à Consuelo d'ouvrir la bouche; c'est vous qu'il aime! c'est vous,
malheureuse, fléau de ma vie, qui m'avez enlevé le cœur d'Albert et le
_sien_.
--Le sien. Madame? J'ignore...
--Ne feignez pas, Anzoleto vous aime, vous êtes sa maîtresse, vous l'avez
été à Venise, vous l'êtes encore...
--C'est une infâme calomnie, ou une supposition indigne de vous, Madame.
--C'est la vérité, vous dis-je. Il me l'a avoué cette nuit.
--Cette nuit! oh! Madame, que m'apprenez-vous?» s'écria Consuelo en
rougissant de honte et de chagrin...
Amélie fondit en larmes, et quand la bonne Consuelo eut réussi à calmer sa
jalousie, elle obtint malgré elle la confidence de cette malheureuse
passion. Amélie avait vu Anzoleto chanter sur le théâtre de Prague; elle
avait été enivrée de sa beauté et de ses succès. Ne comprenant rien à la
musique, elle l'avait pris sans hésitation pour le premier chanteur du
monde, d'autant plus qu'à Prague il avait eu un succès de vogue, Elle
l'avait mandé auprès d'elle comme maître de chant, et pendant que son
pauvre père, le vieux baron Frédéric, paralysé par l'inaction, donnait
dans son fauteuil tout en rêvant de meutes en fureur et de sangliers aux
abois, elle avait succombé à la séduction. L'ennui et la vanité l'avaient
poussée à sa perte. Anzoleto, flatté de cette illustre conquête, et
voulant se mettre à la mode par un scandale, lui avait persuadé qu'elle
avait de l'étoffe pour devenir la plus grande cantatrice de son siècle,
que la vie d'artiste était un paradis sur la terre, et qu'elle n'avait
rien de mieux à faire que de s'enfuir avec lui pour aller débuter au
théâtre de Hay-Market dans les opéras de Haendel. Amélie avait d'abord
rejeté avec horreur l'idée d'abandonner son vieux père; mais, au moment où
Anzoleto quittait Prague, feignant un désespoir qu'il n'éprouvait pas,
elle avait cédé à une sorte de vertige, elle avait fui avec lui.
Son enivrement n'avait pas été de longue durée; l'insolence d'Anzoleto et
la grossièreté de ses mœurs, quand il ne jouait plus le personnage de
séducteur, l'avaient fait rentrer en elle-même. C'était donc avec une
sorte de joie que, trois mois après son évasion, elle avait été arrêtée à
Hambourg et ramenée en Prusse, où, sur la demande des Rudolstadt de Saxe,
elle avait été incarcérée mystérieusement à Spandaw; mais la pénitence
avait été trop longue et trop sévère. Amélie s'était dégoûtée du repentir
aussi vite que de la passion; elle avait soupiré après la liberté, les
aises de la vie, et la considération de son rang, dont elle avait été si
brusquement et si cruellement privée. Au milieu de ses souffrances
personnelles, elle avait à peine senti la douleur de perdre son père. En
apprenant qu'elle était libre, elle avait enfin compris tous les malheurs
qui avaient frappé sa famille; mais n'osant retourner auprès de la
chanoinesse, et craignant l'ennui amer d'une vie de réprimandes et de
sermons, elle avait imploré la protection de la margrave de Bareith; et la
princesse de Culmbach, alors à Dresde, s'était chargée de la conduire
auprès de sa parente. Dans cette cour philosophique et frivole, elle
trouvait l'aimable _tolérance_ dont les vices à la mode faisaient alors
l'unique vertu de l'avenir. Mais en revoyant Anzoleto, elle subissait déjà
le diabolique ascendant qu'il savait exercer sur les femmes, et contre
lequel la chaste Consuelo elle-même avait eu tant de luttes à soutenir.
L'effroi et le chagrin l'avaient d'abord frappée au cœur; mais après son
évanouissement, étant sortie seule la nuit dans les jardins pour prendre
l'air, elle l'avait rencontré, enhardi par son émotion, et l'imagination
irritée par les obstacles survenus entre eux. Maintenant elle l'aimait
encore, elle en rougissait, elle en était effrayée, et elle confessait ses
fautes à son ancienne maîtresse de chant avec un mélange de pudeur
féminine et de cynisme philosophique.
Il paraît certain que Consuelo sut trouver le chemin de son cœur par de
chaleureuses exhortations, et qu'elle la décida à retourner au château des
Géants, pour y éteindre dans la retraite sa dangereuse passion, et soigner
les vieux jours de sa tante.
Après cette aventure, le séjour de Bareith ne fut plus supportable pour
Consuelo. L'orageuse jalousie de la Corilla, qui, toujours folle et
toujours bonne au fond, l'accusait avec grossièreté et se jetait à ses
pieds l'instant d'après, la fatigua singulièrement. De son côté Anzoleto,
qui s'était imaginé pouvoir se venger de ses dédains, en jouant à la
passion avec Amélie, ne lui pardonna pas d'avoir soustrait la jeune
baronne au danger. Il lui fit mille mauvais tours, comme de lui faire
manquer toutes ses entrées sur la scène, de prendre sa partie au milieu
d'un duo, pour la dérouter, et, par son propre aplomb, donner à croire au
public ignorant que c'était elle qui se trompait. Si elle avait un jeu de
scène avec lui, il allait à droite au lieu d'aller à gauche, essayait de
la faire tomber, ou la forçait de s'embrouiller parmi les comparses. Ces
méchantes espiègleries échouèrent devant le calme et la présence d'esprit
de Consuelo; mais elle fut moins stoïque lorsqu'elle s'aperçut qu'il
répandait les plus indignes calomnies contre elle, et qu'il était écouté
par ces grands seigneurs désœuvrés aux yeux desquels une actrice
vertueuse était un phénomène impossible à admettre, ou tout au moins
fatigant à respecter. Elle vit des libertins de tout âge et de tout rang
s'enhardir auprès d'elle, et, refusant de croire à la sincérité de sa
résistance, se joindre à Anzoleto pour la diffamer et la déshonorer, dans
un sentiment de vengeance lâche et de dépit féroce.
Ces cruelles et misérables persécutions furent le commencement d'un long
martyre que subit héroïquement l'infortunée prima donna durant toute sa
carrière théâtrale. Toutes les fois qu'elle rencontra Anzoleto, il lui
suscita mille chagrins, et il est triste de dire qu'elle rencontra plus
d'un Anzoleto dans sa vie. D'autres Corilla la tourmentèrent de leur envie
et de leur malveillance, plus ou moins perfide ou brutale; et de toutes
ces rivales, la première fut encore la moins méchante et la plus capable
d'un bon mouvement de cœur. Mais quoi qu'on puisse dire de la méchanceté
et de la jalouse vanité des femmes de théâtre, Consuelo éprouva que quand
leurs vices entraient dans le cœur d'un homme, ils le dégradaient encore
davantage et le rendaient plus indigne de son rôle dans l'humanité. Les
seigneurs arrogants et débauchés, les directeurs de théâtres et les
gazetiers, dépravés aussi par le contact de tant de souillures; les belles
dames, protectrices curieuses et fantasques, promptes à s'imposer, mais
irritées bientôt de rencontrer chez une fille _de cette espèce_ plus de
vertu qu'elles n'en avaient et n'en voulaient avoir; enfin le public
souvent ignare, presque toujours ingrat ou partial, ce furent là autant
d'ennemis contre lesquels l'épouse austère de Liverani eut à se débattre
dans d'incessantes amertumes. Persévérante et fidèle, dans l'art comme
dans l'amour, elle ne se rebuta jamais et poursuivit sa carrière,
grandissant toujours dans la science de la musique, comme dans la pratique
de la vertu; échouant souvent dans l'épineuse poursuite du succès, se
relevant souvent aussi par de justes triomphes, restant malgré tout la
prêtresse de l'art, mieux que ne l'entendait le Porpora lui-même, et
puisant toujours de nouvelles forces dans sa foi religieuse, d'immenses
consolations dans l'amour ardent et dévoué de son époux.
La vie de cet époux, quoique marchant parallèlement à la sienne, car il
l'accompagna dans tous ses voyages, est enveloppée de nuages plus épais.
Il est à présumer qu'il ne se fit pas l'esclave de la fortune de sa femme,
et qu'il ne s'adonna point au rôle de teneur de livres pour les recettes
et les dépenses de sa profession. La profession de Consuelo lui fut
d'ailleurs assez peu lucrative. Le public ne rétribuait pas alors les
artistes avec la prodigieuse munificence qui distingue celui de notre
temps. Les artistes s'enrichissaient principalement des dons des princes
et des grands, et les femmes qui savaient _tirer parti de leur position_
acquéraient déjà des trésors; mais la chasteté et le désintéressement sont
les plus grands ennemis de la fortune d'une femme de théâtre. Consuelo eut
beaucoup de succès d'estime, quelques-uns d'enthousiasme, quand par hasard
la perversité de son entourage ne s'interposa pas trop entre elle et le
vrai public; mais elle n'eut aucun succès de galanterie, et l'infamie ne
la couronna point de diamants et de millions. Ses lauriers demeurèrent
sans tache, et ne lui furent pas jetés sur la scène par des mains
intéressées. Après dix ans de travail et de courses, elle n'était pas plus
riche qu'à son point de départ, elle n'avait pas su spéculer, et, de plus,
elle ne l'avait pas voulu: deux conditions moyennant lesquelles la
richesse ne vient chercher malgré eux les travailleurs d'aucune classe. En
outre, elle n'avait point mis en réserve le fruit souvent contesté de ses
peines; elle l'avait constamment employé en bonnes œuvres, et, dans une
vie consacrée secrètement à une active propagande, ses ressources mêmes
n'avaient pas toujours suffi; le gouvernement central des Invisibles y
avait quelquefois pourvu.
Quel fut le succès réel de l'ardent et infatigable pèlerinage qu'Albert et
Consuelo poursuivirent à travers la France, l'Espagne, l'Angleterre et
l'Italie? Il n'y en eut point de manifeste pour le monde, et je crois
qu'il faut se reporter à vingt ans plus tard pour retrouver, par induction,
l'action des sociétés secrètes dans l'histoire du dix-huitième siècle.
Ces sociétés eurent-elles plus d'effet en France que dans le sein de
l'Allemagne qui les avait enfantées? La Révolution française répond avec
énergie pour l'affirmative. Cependant la conspiration européenne de
l'Illuminisme et les gigantesques conceptions de Weishaupt montrent aussi
que le divin rêve du saint Graal n'avait pas cessé d'agiter les
imaginations allemandes, depuis trente années, malgré la dispersion ou la
défection des premiers adeptes.
D'anciennes gazettes nous apprennent que la Porporina chanta avec un grand
éclat à Paris dans les opéras de Pergolèse, à Londres dans les oratorios
et les opéras de Haendel, à Madrid avec Farinelli, à Dresde avec la
Faustina et la Mingotti, à Venise, à Rome et à Naples dans les opéras et
la musique d'église du Porpora et des autres grands maîtres.
Toutes les démarches d'Albert nous sont inconnues. Quelques billets de
Consuelo à Trenck ou à Wanda nous montrent ce mystérieux personnage plein
de foi, de confiance, d'activité, et jouissant, plus qu'aucun autre homme,
de la lucidité de ses pensées jusqu'à une époque où les documents certains
nous manquent absolument. Voici ce qui a été raconté, dans un certain
groupe de personnes à peu près toutes mortes aujourd'hui, sur la dernière
apparition de Consuelo à la scène.
Ce fut à Vienne vers 1760. La cantatrice pouvait avoir environ trente ans;
elle était, dit-on, plus belle que dans sa première jeunesse. Une vie pure,
des habitudes de calme moral et de sobriété physique, l'avaient conservée
dans toute la puissance de sa grâce et de son talent. De beaux enfants
l'accompagnaient; mais on ne connaissait pas son mari, bien que la
renommée publiât qu'elle en avait un, et qu'elle lui avait été
irrévocablement fidèle. Le Porpora, après avoir fait plusieurs voyages en
Italie, était revenu à Vienne, et faisait représenter un nouvel opéra au
théâtre impérial. Les vingt dernières années de ce maître sont tellement
ignorées, que nous n'avons pu trouver dans aucune de ses biographies le
nom de ce dernier œuvre. Nous savons seulement que la Porporina y remplit
le principal rôle avec un succès incontestable, et qu'elle arracha des
larmes à toute la cour. L'impératrice daigna être satisfaite. Mais dans la
nuit qui suivit ce triomphe, la Porporina reçut, de quelque messager
invisible, une nouvelle qui lui apporta l'épouvante et la consternation.
Dès sept heures du matin, c'est-à-dire au moment où l'impératrice était
avertie par le fidèle valet qu'on appelait le frotteur de Sa Majesté (vu
que ses fonctions consistaient effectivement à ouvrir les persiennes, à
faire le feu et à frotter la chambre, tandis que Sa Majesté s'éveillait
peu à peu), la Porporina, ayant gagné à prix d'or et à force d'éloquence
tous les gardiens des avenues sacrées, se présenta derrière la porte même
de l'auguste chambre à coucher.
«Mon ami, dit-elle au frotteur, il faut que je me jette aux pieds de
l'impératrice. La vie d'un honnête homme est en danger, l'honneur d'une
famille est compromis. Un grand crime sera peut-être consommé dans
quelques jours, si je ne vois Sa Majesté à l'instant même. Je sais que
vous êtes incorruptible, mais je sais aussi que vous êtes un homme
généreux et magnanime. Tout le monde le dit; vous avez obtenu bien des
grâces que les courtisans les plus fiers n'eussent pas osé solliciter.
--Bonté du ciel! est-ce vous que je revois enfin, ô ma chère maîtresse!
s'écria le frotteur, en joignant les mains et en laissant tomber son
plumeau.
--Karl! s'écria à son tour Consuelo, oh! merci, mon Dieu, je suis sauvée.
Albert a un bon ange jusque dans ce palais.
--Albert? Albert! reprit Karl, est-ce lui qui est en danger, mon Dieu? En
ce cas, entrez vite, Signora, dussé-je être chassé. Et Dieu sait que je
regretterais ma place, car j'y fais quelque bien, et j'y sers notre sainte
cause mieux que je n'ai encore pu le faire ailleurs... Mais Albert! Tenez,
l'impératrice est une bonne femme quand elle ne gouverne pas, ajouta-t-il
à voix basse. Entrez, vous serez censée m'avoir précédé. Que la faute
retombe sur ces coquins de valets qui ne méritent pas de servir une reine,
car ils ne lui disent que des mensonges!»
Consuelo entra, et l'impératrice, en ouvrant ses yeux appesantis, la vit à
genoux et comme prosternée au pied de son lit.
«Qu'est-ce-là? s'écria Marie-Thérèse, en drapant son couvre-pied sur ses
épaules avec une majesté d'habitude qui n'avait plus rien de joué, et en
se soulevant, aussi superbe, aussi redoutable en cornettes de nuit et sur
son chevet, que si elle eût été assise sur son trône, le diadème en tête
et l'épée au flanc.
--Madame, répondit Consuelo, c'est une humble sujette, une mère infortunée,
une épouse au désespoir qui, à genoux, vous demande la vie et la liberté
de son mari.»
En ce moment, Karl entra, feignant une grande surprise.
«Malheureuse! s'écria-t-il en jouant l'épouvante et la fureur, qui vous a
permis d'entrer ici?
--Je te fais mon compliment, Karl! dit l'impératrice, de la vigilance et
de ta fidélité. Jamais pareille chose ne m'est arrivée de ma vie, d'être
ainsi réveillée en sursaut, avec cette insolence!
--Que Votre Majesté dise un mot, reprit Karl avec audace, et je tue cette
femme sous ses yeux.»
Karl connaissait fort bien l'impératrice; il savait qu'elle aimait à faire
des actes de miséricorde devant témoins, et qu'elle savait être grande
reine et grande femme, même devant ses valets de chambre.
«C'est trop de zèle! répondit-elle avec un sourire majestueux et maternel
en même temps. Va-t'en, et laisse parler cette pauvre femme qui pleure.
Je ne suis en danger avec aucun de mes sujets. Que voulez-vous, madame?
Eh mais, c'est toi, ma belle Porporina! tu vas te gâter la voix à sangloter
de la sorte.
--Madame, répondit Consuelo, je suis mariée devant l'Église catholique
depuis dix ans. Je n'ai pas une seule faute contre l'honneur à me
reprocher. J'ai des enfants légitimes, et je les élève dans la vertu.
J'ose donc...
--Dans la vertu, je le sais, dit l'impératrice, mais non dans la religion.
Vous êtes sage, on me l'a dit, mais vous n'allez jamais à l'église.
Cependant, parlez. Quel malheur vous a frappé?
--Mon époux, dont je ne m'étais jamais séparée, reprit la suppliante, est
actuellement à Prague, et j'ignore par quelle infâme machination il vient
d'être arrêté, jeté dans un cachot, accusé de vouloir prendre un nom et un
titre qui ne lui appartiennent pas, de vouloir spolier un héritage, d'être
enfin un intrigant, un imposteur et un espion, accusé pour ce fait de
haute trahison, et condamné à la détention perpétuelle, à la mort
peut-être dans ce moment-ci.
--À Prague? un imposteur? dit l'impératrice avec calme; j'ai une histoire
comme cela dans les rapports de ma police secrète. Comment appelez-vous
votre mari? car vous autres, vous ne portez pas le nom de vos maris?
--Il s'appelle Liverani.
--C'est cela. Eh bien, mon enfant, je suis désolée de vous savoir mariée à
un pareil misérable. Ce Liverani est en effet un chevalier d'industrie ou
un fou qui, grâce à une ressemblance parfaite, veut se faire passer pour
un comte de Rudolstadt, mort il y a plus de dix ans, le fait est avéré. Il
s'est introduit auprès d'une vieille chanoinesse de Rudolstadt, dont il
ose se dire le neveu, et dont, à coup sûr, il eût capté l'héritage, si, au
moment de faire son testament en sa faveur, la pauvre dame, tombée en
enfance, n'eût été délivrée de son obsession par des gens de bien dévoués
à sa famille. On l'a arrêté, et on a fort bien fait. Je conçois votre
chagrin, mais je n'y puis porter remède. On instruit le procès. S'il est
reconnu que cet homme, comme je voudrais le croire, est aliéné, on le
placera dans un hôpital, où vous pourrez le voir et le soigner. Mais s'il
n'est qu'un escamoteur, comme je le crains, il faudra bien le détenir un
peu plus sévèrement, pour l'empêcher de troubler la possession de la
véritable héritière des Rudolstadt, une baronne Amélie, je crois, qui,
après quelques travers de jeunesse, est sur le point de se marier avec un
de mes officiers. J'aime à me persuader, _mademoiselle_, que vous ignorez
la conduite de votre mari, et que vous vous faites illusion sur son
caractère: autrement je trouverais vos instances très-déplacées. Mais je
vous plains trop pour vouloir vous humilier... Vous pouvez vous retirer.»
Consuelo vit qu'elle n'avait rien à espérer, et qu'en essayant de faire
constater l'identité de Liverani et d'Albert de Rudolstadt, elle rendrait
sa cause de plus en plus mauvaise. Elle se releva et marcha vers la porte,
pâle et prête à s'évanouir. Marie-Thérèse, qui la suivait d'un œil
scrutateur, eut pitié d'elle, et la rappelant:
«Vous êtes fort à plaindre, lui dit-elle d'une voix moins sèche. Tout cela
n'est pas votre faute, j'en suis certaine. Remettez-vous, soignez-vous.
L'affaire sera examinée consciencieusement; et si votre mari ne veut pas
se perdre lui-même, je ferai en sorte qu'il soit considéré comme atteint
de démence. Si vous pouvez communiquer avec lui, faites-lui entendre cela.
Voilà le conseil que j'ai à vous donner.
--Je le suivrai, et je bénis Votre Majesté. Mais sans sa protection, je ne
pourrai rien. Mon mari est enfermé à Prague, et je suis engagée au théâtre
impérial de Vienne. Si Votre Majesté ne daigne m'accorder un congé et me
délivrer un ordre pour communiquer avec mon mari qui est au secret...
--Vous demandez beaucoup! J'ignore si M. de Kaunitz voudra vous accorder
ce congé, et s'il sera possible de vous remplacer au théâtre. Nous verrons
cela dans quelques jours.
--Dans quelques jours!... s'écria Consuelo en retrouvant son courage.
Mais dans quelques jours il ne sera plus temps! il faut que je parte à
l'instant même!
--C'est assez, dit l'impératrice. Votre insistance vous sera fâcheuse, si
vous la portez devant des juges moins calmes et moins indulgents que moi.
Allez, Mademoiselle.»
Consuelo courut chez le chanoine *** et lui confia ses enfants, en lui
annonçant qu'elle partait, et qu'elle ignorait la durée de son absence.
«Si vous nous quittez pour longtemps, tant pis! répondit le bon vieillard.
Quant aux enfants, je ne m'en plains pas. Ils sont parfaitement élevés, et
ils feront société à Angèle, qui s'ennuie bien un peu avec moi.
--Écoutez! reprit Consuelo qui ne put retenir ses larmes après avoir été
serrer ses enfants une dernière fois sur son cœur, ne leur dites pas que
mon absence sera longue, mais sachez qu'elle peut être éternelle. Je vais
subir peut-être des douleurs dont je ne me relèverais pas à moins que Dieu
ne fît un miracle en ma faveur; priez-le pour moi, et faites prier mes
enfants.»
Le bon chanoine n'essaya pas de lui arracher son secret; mais comme son
âme paisible et nonchalante n'admettait pas facilement l'idée d'un malheur
sans ressources, il s'efforça de la consoler. Voyant qu'il ne réussissait
pas à lui rendre l'espérance, il voulut au moins lui mettre l'esprit en
repos sur le sort de ses enfants.
«_Mon cher Bertoni_, lui dit-il avec l'accent du cœur, et en s'efforçant
de prendre un air enjoué à travers ses larmes, si tu ne reviens pas, tes
enfants m'appartiennent, songes-y! Je me charge de leur éducation. Je
marierai la fille, ce qui diminuera un peu la dot d'Angèle, et la rendra
plus laborieuse. Quant aux garçons, je te préviens que j'en ferai des
musiciens!
--Joseph Haydn partagera ce fardeau, reprit Consuelo en baisant les mains
du chanoine, et le vieux Porpora leur donnera bien encore quelques leçons.
Mes pauvres enfants sont dociles, et annoncent de l'intelligence; leur
existence matérielle ne m'inquiète pas. Ils pourront un jour gagner
honnêtement leur vie. Mais mon amour et mes conseils... vous seul pouvez
me remplacer auprès d'eux.
--Et je le le promets, s'écria le chanoine; j'espère bien vivre assez
longtemps pour les voir tous établis. Je ne suis pas encore trop gros,
j'ai toujours la jambe ferme. Je n'ai pas plus de soixante ans, quoique
autrefois cette scélérate de Brigitte voulût me vieillir pour m'engager à
faire mon testament. Allons, ma fille! courage et santé. Pars et reviens!
Le bon Dieu est avec les honnêtes gens.»
Consuelo, sans s'embarrasser de son congé, fit atteler des chevaux de
poste à sa voiture. Mais, au moment d'y monter, elle fut retardée par le
Porpora, qu'elle n'avait pas voulu voir, prévoyant bien l'orage, et qui
s'effrayait de la voir partir. Il craignait, malgré les promesses qu'elle
lui faisait d'un air contraint et préoccupé, qu'elle ne fût pas de retour
pour l'opéra du lendemain.
«Qui diable songe à aller à la campagne au cœur de l'hiver? disait-il
avec un tremblement nerveux, moitié de vieillesse, moitié de colère et
de crainte. Si tu t'enrhumes, voilà mon succès compromis, et cela allait
si bien! je ne te conçois pas. Nous triomphons hier, et tu voyages
aujourd'hui!»
Cette discussion fit perdre un quart d'heure à Consuelo, et donna le temps
à la direction du théâtre, qui avait déjà l'éveil, de faire avertir
l'autorité. Un piquet de houlans vint faire dételer. On pria Consuelo de
rentrer, et on monta la garde autour de sa maison pour l'empêcher de fuir.
La fièvre la prit. Elle ne s'en aperçut pas, et continua d'aller et de
venir dans son appartement, en proie à une sorte d'égarement, et ne
répondant que par des regards sombres et fixes aux irritantes
interpellations du Porpora et du directeur. Elle ne se coucha point, et
passa la nuit en prières. Le matin, elle parut calme, et alla à la
répétition _par ordre_. Sa voix n'avait jamais été plus belle, mais elle
avait des distractions qui terrifiaient le Porpora. «Ô maudit mariage! ô
infernale folie d'amour!» murmurait-il dans l'orchestre en frappant sur
son clavecin de façon à le briser. Le vieux Porpora était toujours le même;
il eût dit volontiers: Périssent tous les amants et tous les maris de la
terre plutôt que mon opéra!
Le soir, Consuelo fit sa toilette comme à l'ordinaire, et se présenta sur
la scène. Elle se posa, et ses lèvres articulèrent un mot... mais pas un
son ne sortit de sa poitrine, elle avait perdu la voix.
Le public stupéfait se leva en masse. Les courtisans, qui commençaient à
savoir vaguement sa tentative de fuite, déclarèrent que c'était un caprice
intolérable. Il y eut des cris, des huées, des applaudissements à chaque
nouvel effort de la cantatrice. Elle essaya de parler, et ne put faire
entendre une seule parole. Cependant, elle resta debout et morne, ne
songeant pas à la perte de sa voix, ne se sentant pas humiliée par
l'indignation de ses tyrans, mais résignée et fière comme l'innocent
condamné à subir un supplice inique, et remerciant Dieu de lui envoyer
cette infirmité subite qui allait lui permettre de quitter le théâtre et
de rejoindre Albert.
Il fut proposé à l'impératrice de mettre l'artiste récalcitrante en prison
pour lui faire retrouver la voix et la bonne volonté. Sa Majesté avait eu
un instant de colère, et on croyait lui faire la cour en accablant
l'accusée. Mais Marie-Thérèse, qui permettait quelquefois les crimes dont
elle profitait, n'aimait point à faire souffrir sans nécessité.
«Kaunitz, dit-elle à son premier ministre, faites délivrer à cette pauvre
créature un permis de départ, et qu'il n'en soit plus question. Si son
extinction de voix est une ruse de guerre, c'est du moins un acte de vertu,
Peu d'actrices sacrifieraient une heure de succès à une vie d'amour
conjugal.»
Consuelo, munie de tous les pouvoirs nécessaires, partit enfin, toujours
malade, mais ne le sentant pas. Ici nous perdons encore le fil des
événements. Le procès d'Albert eût pu être une cause célèbre, on en fit
une cause secrète. Il est probable que ce fut un procès analogue, quant au
fond, à celui que, vers la même époque, Frédéric de Trenck entama, soutint
et perdit après bien des années de lutte. Qui connaîtrait aujourd'hui en
France les détails de cette inique affaire, si Trenck lui-même n'eût pris
soin de les publier et de répéter ses plaintes chaleureuses durant trente
ans de sa vie? Mais Albert ne laissa point d'écrits. Nous allons donc être
forcé de nous reporter à l'histoire du baron de Trenck, puisque aussi bien
il est un de nos héros, et peut-être ses embarras jetteront-ils quelque
lumière sur les malheurs d'Albert et de Consuelo.
Un mois à peine après la réunion du _saint Graal_, circonstance sur
laquelle Trenck a gardé le plus profond secret dans ses Mémoires, il avait
été repris et enfermé à Magdebourg, où il consuma les dix plus belles
années de sa jeunesse, dans un cachot affreux, assis sur une pierre qui
portait son épitaphe anticipée: _Ci-gît Trenck_, et chargé de
quatre-vingts livres de fers. Tout le monde connaît cette célèbre
infortune, les circonstances odieuses qui l'accompagnèrent, telles que les
angoisses de la faim qu'on lui fit subir pendant dix-huit mois, et le soin
de faire bâtir une prison pour lui aux frais de sa sœur, pour punir
celle-ci, en la ruinant, de lui avoir donné asile; ses miraculeuses
tentatives d'évasion, l'incroyable énergie qui ne l'abandonna jamais et
que déjouèrent ses imprudences chevaleresques; ses travaux d'art dans la
prison, les merveilleuses ciselures qu'il vint à bout de faire avec une
pointe de clou sur des gobelets d'étain, et dont les sujets allégoriques
et les devises en vers sont si profondes et si touchantes[16]; enfin, ses
relations secrètes, en dépit de tout, avec la princesse Amélie de Prusse;
le désespoir où celle-ci se consuma, le soin qu'elle prit de s'enlaidir
avec une liqueur corrosive qui lui fit presque perdre la vue, l'état
déplorable où elle réduisit volontairement sa propre santé afin d'échapper
à la nécessité du mariage, la révolution affreuse qui s'opéra dans son
caractère: enfin, ces dix années de désolation qui firent de Trenck un
martyr, et de son illustre amante une femme vieille, laide et méchante, au
lieu d'un ange de douceur et de beauté qu'elle avait été naguère et
qu'elle eût pu continuer d'être dans le bonheur[17]. Tout cela est
historique, mais on ne s'en est pas assez souvenu quand on a tracé le
portrait de Fréderic le Grand. Ce crime, accompagné de cruautés gratuites
et raffinées, est une tache ineffaçable à la mémoire du despote philosophe.
[Note 16: On en a encore dans quelques musées particuliers de l'Allemagne.]
[Note 17: Voir dans Thiebault le portrait de l'abbesse de Quedlimbourg et
les curieuses révélations qui s'y rattachent.]
Enfin, Trenck fut mis en liberté, comme l'on sait, grâce à l'intervention
de Marie-Thérèse, qui le réclama comme son sujet; et cette protection
tardive lui fut acquise enfin par les soins du _frotteur de la chambre de
Sa Majesté_, le même que notre Karl. Il y a, sur les ingénieuses intrigues
de ce magnanime plébéien auprès de sa souveraine, des pages bien curieuses
et bien attendrissantes dans les mémoires du temps.
Pendant les premières années de la captivité de Trenck, son cousin, le
fameux Pandoure, victime d'accusations plus méritées, mais non moins
haineuses et cruelles, était mort empoisonné, au Spielberg. À peine libre,
Trenck le Prussien vint à Vienne réclamer l'immense succession de Trenck
l'Autrichien. Mais Marie-Thérèse n'était point du tout d'avis de la lui
rendre. Elle avait profité des exploits du pandoure, elle l'avait puni de
ses violences, elle voulait profiter de ses rapines, et elle en profita en
effet. Comme Frédéric II, comme toutes les grandes intelligences
couronnées, tandis que la puissance de son rôle éblouissait les masses,
elle ne se faisait pas faute de ces secrètes iniquités dont Dieu et les
hommes demanderont compte au jour du jugement, et qui pèseront autant dans
un plateau de la balance que les vertus officielles dans l'autre.
Conquérants et souverains, c'est en vain que vous employez vos trésors à
bâtir des temples: vous n'en êtes pas moins des impies, quand une seule
pièce de cet or est le prix du sang et de la souffrance. C'est en vain que
vous soumettez des races entières par l'éclat de vos armes: les hommes les
plus aveuglés par le prestige de la gloire vous reprocheront un seul homme,
un seul brin d'herbe froidement brisé. La muse de l'histoire, encore
aveugle et incertaine, accorde presque qu'il est dans le passé de grands
crimes nécessaires et justiciables; mais la conscience inviolable de
l'humanité proteste contre sa propre erreur, en réprouvant du moins les
crimes inutiles au succès des grandes causes.
Les desseins cupides de l'impératrice furent merveilleusement secondés par
ses mandataires, les agents ignobles qu'elle avait nommés curateurs des
biens du pandoure, et les magistrats prévaricateurs qui prononcèrent sur
les droits de l'héritier. Chacun eut sa part à la curée. Marie-Thérèse
crut se faire celle du lion; mais ce fut en vain que, quelques années plus
tard, elle envoya à la prison et aux galères les infidèles complices de
cette grande dilapidation: elle ne put rentrer complètement dans les
bénéfices de l'affaire. Trenck fut ruiné, et n'obtint jamais justice. Rien
ne nous a mieux fait connaître le caractère de Marie-Thérèse que cette
partie des Mémoires de Trenck où il rend compte de ses entretiens avec
elle à ce sujet. Sans s'écarter du respect envers la royauté, qui était
alors une religion officielle pour les patriciens, il nous fait pressentir
la sécheresse, l'hypocrisie et la cupidité de cette grande femme, réunion
de contrastes, caractère sublime et mesquin, naïf et fourbe, comme toutes
les belles âmes aux prises avec la corruption de la puissance absolue,
cette cause anti-humaine de tout mal, cet écueil inévitable contre lequel
tous les nobles instincts sont fatalement entraînés à se briser. Résolue
d'éconduire le plaignant, la souveraine daigna souvent le consoler, lui
rendre l'espérance, lui promettre sa protection contre les juges infâmes
qui le dépouillaient; et à la fin, feignant d'avoir échoué dans la
poursuite de la vérité et de ne plus rien comprendre au dédale de cet
interminable procès, elle lui offrit, pour dédommagement, un chétif grade
de major et la main d'une vieille dame laide, dévote et galante. Sur le
refus de Trenck, la _matrimoniomane_ impératrice lui déclara qu'il était
un fou, un présomptueux, qu'elle ne savait aucun moyen de satisfaire son
ambition, et lui tourna le dos pour ne plus s'occuper de lui. Les raisons
qu'on avait fait valoir pour confisquer la succession du pandoure avaient
varié selon les personnes et les circonstances. Tel tribunal avait décidé
que le pandoure, mort sous le poids d'une condamnation infamante, n'avait
pas été apte à tester; tel autre, que s'il y avait un testament valide,
les droits de l'héritier, comme sujet prussien, ne l'étaient pas; tel
autre, enfin, que les dettes du défunt absorbaient au delà de la
succession, etc. On éleva incident sur incident; on vendit maintes fois
la justice au réclamant, et on ne la lui fit jamais[18].
[Note 18: Nous rappellerons ici au lecteur, pour ne plus y revenir, le
reste de l'histoire de Trenck. Il vieillit dans la pauvreté, occupa son
énergie par la publication de journaux d'une opposition fort avancée pour
son temps, et, marié à une femme de son choix, père de nombreux enfants,
persécuté pour ses opinions, pour ses écrits, et sans doute aussi pour son
affiliation aux sociétés secrètes, il se réfugia en France dans une
vieillesse avancée. Il y fut accueilli avec l'enthousiasme et la confiance
des premiers de la Révolution. Mais, destiné à être la victime des plus
funestes méprises, il fut arrêté comme agent étranger à l'époque de la
terreur et conduit à l'échafaud. Il y marcha avec une grande fermeté. Il
s'était vu naguère préconisé et représenté sur la scène dans un mélodrame
qui retraçait l'histoire de sa captivité et de sa délivrance. Il avait
salué avec transport la liberté française. Sur la fatale charrette, il
disait en souriant: «Ceci est encore une comédie.»
Il n'avait revu la princesse Amélie qu'une seule fois depuis plus de
soixante ans. En apprenant la mort de Frédéric le Grand, il avait couru à
Berlin. Les deux amants, effrayés d'abord à la vue l'un de l'autre,
fondirent en larmes, et se jurèrent une nouvelle affection. L'abbesse lui
ordonna de faire venir sa femme, se chargea de leur fortune, et voulut
prendre une de ses filles auprès d'elle pour lectrice ou gouvernante; mais
elle ne put tenir ses promesses: au bout de huit jours elle était
morte!--Les Mémoires de Trenck, écrits avec la passion d'un jeune homme et
la prolixité d'un vieillard, sont pourtant un des monuments les plus
nobles et les plus attachants de l'histoire du siècle dernier.]
Pour dépouiller et proscrire Albert, on n'eut pas besoin de tous ces
artifices, et la spoliation s'opéra sans doute sans tant de façons. Il
suffisait de le considérer comme mort, et de lui interdire le droit de
ressusciter mal à propos. Albert n'avait bien certainement rien réclamé.
Nous savons seulement qu'à l'époque de son arrestation, la chanoinesse
Wenceslawa venait de mourir à Prague, où elle était venue pour se faire
traiter d'une ophthalmie aiguë. Albert, apprenant qu'elle était à
l'extrémité, ne put résister à la voix de son cœur, qui lui criait
d'aller fermer les yeux à sa chère parente. Il quitta Consuelo à la
frontière d'Autriche, et courut à Prague. C'était la première fois qu'il
remettait le pied en Allemagne depuis l'année de son mariage. Il se
flattait qu'une absence de dix ans, et certaines précautions d'ajustement
l'empêcheraient d'être reconnu, et il approcha de sa tante sans beaucoup
de mystère. Il voulait obtenir sa bénédiction, et réparer, dans une
dernière effusion d'amour et de douleur, l'abandon où il avait été forcé
de la laisser. La chanoinesse, presque aveugle, fut seulement frappée du
son de sa voix. Elle ne se rendit pas bien compte de ce qu'elle éprouvait,
mais elle s'abandonna aux instincts de tendresse qui avaient survécu en
elle à la mémoire et à l'activité du raisonnement; elle le pressa dans ses
bras défaillants en l'appelant son Albert bien-aimé, son fils à jamais
béni. Le vieux Hanz était mort; mais la baronne Amélie, et une femme du
Bœhmerwald qui servait la chanoinesse, et qui avait été autrefois
garde-malade d'Albert lui-même, s'étonnèrent et s'effrayèrent de la
ressemblance de ce prétendu médecin avec le jeune comte. Il ne paraît
pourtant pas qu'Amélie l'eût positivement reconnu; nous ne voulons pas la
croire complice des persécutions qui s'acharnèrent après lui. Nous ne
savons pas quelles circonstances donnèrent l'éveil à cette nuée d'agents
semi-magistrats, semi-mouchards, à l'aide desquels la cour de Vienne
gouvernait les nations assujetties. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à
peine la chanoinesse eut-elle exhalé son dernier souffle dans les bras de
son neveu, que celui-ci fut arrêté et interrogé sur sa condition et sur
les intentions qui l'avaient amené au chevet de la moribonde. On voulut
voir son diplôme de médecin; il en avait un en règle; mais on lui contesta
son nom de Liverani, et certaines gens se rappelèrent l'avoir rencontré
ailleurs sous celui de Trismégiste. On l'accusa d'avoir exercé la
profession d'empirique et de magicien. Il fut impossible de prouver qu'il
eût jamais reçu d'argent pour ses cures. On le confronta avec la baronne
Amélie, et ce fut sa perte. Irrité et poussé à bout par les investigations
auxquelles on le soumettait, las de se cacher et de se déguiser, il avoua
brusquement à sa cousine, dans un tête-à-tête observé, qu'il était Albert
de Rudolstadt. Amélie le reconnut sans doute en ce moment; mais elle
s'évanouit, terrifiée par un événement si bizarre. Dès lors l'affaire prit
une autre tournure.
On voulut considérer Albert comme un imposteur; mais, afin d'élever une de
ces interminables contestations qui ruinent les deux parties, des
fonctionnaires, du genre de ceux qui avaient dépouillé Trenck,
s'acharnèrent à compromettre l'accusé, en lui faisant dire et soutenir
qu'il était Albert de Rudolstadt. Une longue enquête s'ensuivit. On
invoqua le témoignage de Supperville, qui, de bonne foi sans doute, se
refusa à douter qu'il l'eût vu mourir à Riesenburg. On ordonna
l'exhumation de son cadavre. On trouva dans sa tombe un squelette qu'il
n'avait pas été difficile d'y placer la veille. On persuada à sa cousine
qu'elle devait lutter contre un aventurier résolu à la dépouiller. Sans
doute on ne leur permit plus de se voir. On étouffa les plaintes du captif
et les ardentes réclamations de sa femme sous les verrous et les tortures
de la prison. Peut-être furent-ils malades et mourants dans des cachots
séparés. Une fois l'affaire entamée, Albert ne pouvait plus réclamer pour
son honneur et sa liberté qu'en proclamant la vérité. Il avait beau
protester de sa renonciation à l'héritage, et vouloir tester à l'heure
même en faveur de sa cousine, ou voulait prolonger et embrouiller le
procès, et on y réussit sans peine, soit que l'impératrice fût trompée,
soit qu'on lui eût fait entendre que la confiscation de cette fortune
n'était pas plus à dédaigner que celle du pandoure. Pour y parvenir, on
chercha querelle à Amélie elle-même, on revint sous main sur le scandale
de son ancienne escapade, on observa son manque de dévotion, et on la
menaça en secret de la faire enfermer dans un couvent, si elle
n'abandonnait ses droits à une succession litigieuse. Elle dut le faire et
se contenter de la succession de son père, qui se trouva fort réduite par
les frais énormes qu'elle eut à payer pour un procès auquel on l'avait
contrainte. Enfin le château et les terres de Riesenburg furent confisqués
au profit de l'État, quand les avocats, les gérants, les juges et les
rapporteurs eurent prélevé sur cette dépouille des hypothèques montant aux
deux tiers de sa valeur.
Tel est notre commentaire sur ce mystérieux procès qui dura cinq ou six
ans, et à la suite duquel Albert fut chassé des États autrichiens comme un
dangereux aliéné, par grâce spéciale de l'Impératrice. À partir de cette
époque, il est à peu près certain qu'une vie obscure et de plus en plus
pauvre fut le partage des deux époux. Ils reprirent leurs plus jeunes
enfants avec eux. Haydn et le chanoine refusèrent tendrement de leur
rendre les aînés, qui faisaient leur éducation sous les yeux et aux frais
de ces fidèles amis. Consuelo avait irrévocablement perdu la voix. Il
paraît trop certain que la captivité, l'inaction et la douleur des maux
qu'éprouvait sa compagne avaient de nouveau ébranlé la raison d'Albert. Il
ne paraît cependant point que leur amour en fût devenu moins tendre, leur
âme moins fière et leur conduite moins pure. Les Invisibles avaient
disparu sous la persécution. L'œuvre avait été ruinée, surtout par les
charlatans qui avaient spéculé sur l'enthousiasme des idées nouvelles et
l'amour du merveilleux. Persécuté de nouveau comme franc-maçon dans les
pays d'intolérance et de despotisme, Albert dut se réfugier en France ou
en Angleterre. Peut-être y continua-t-il sa propagande; mais ce dut être
parmi le peuple, et ses travaux, s'ils portèrent leurs fruits, n'eurent
aucun éclat.
Ici il y a une grande lacune, à laquelle notre imagination ne peut
suppléer. Mais un dernier document authentique et très-détaillé nous fait
retrouver, vers l'année 1774, le couple errant dans la forêt de Bohême.
Nous allons transcrire ce document tel qu'il nous est parvenu. Ce sera
pour nous le dernier mot sur Albert et Consuelo; car ensuite de leur vie
et de leur mort nous ne savons absolument rien.
* * * * *