LETTRE DE PHILON[19]

À IGNACE JOSEPH MARTINOWICZ,

Professeur de physique à l'université de Lemberg.

Emportés dans son tourbillon comme les satellites d'un astre roi, nous

avons suivi _Spartacus_[20] à travers les sentiers escarpés, et sous les

plus silencieux ombrages du Boëhmerwald. Ô ami! que n'étiez-vous là! Vous

eussiez oublié de ramasser des cailloux dans le lit argenté des torrents,

d'interroger tour à tour les veines et les ossements de notre mystérieuse

aïeule, _terra parens_. La parole ardente du maître nous donnait des ailes;

nous franchissions les ravins et les cimes sans compter nos pas, sans

regarder à nos pieds les abîmes que nous dominions, sans chercher à

l'horizon le gîte lointain où nous devions trouver le repos du soir.

Jamais _Spartacus_ ne nous avait paru plus grand et plus pénétré de la

toute-puissante vérité. Les beautés de la nature agissent sur son

imagination comme celles d'un grand poëme; et à travers les éclairs de son

enthousiasme, jamais son esprit d'analyse savante et de combinaison

ingénieuse ne l'abandonne entièrement. Il explique le ciel et les astres,

et la terre et les mers, avec la même clarté, le même ordre, qui président

à ses dissertations sur le droit et les choses arides de ce monde. Mais

comme son âme s'agrandit, quand, seul et libre avec ses disciples élus,

sous l'azur des cieux constellés, ou en face de l'aube rougie des feux

précurseurs du soleil, il franchit le temps et l'espace pour embrasser

d'un coup d'œil la race humaine dans son ensemble et dans ses détails,

pour pénétrer le destin fragile des empires et l'avenir imposant des

peuples! Vous l'avez entendu dans sa chaire, ce jeune homme à la parole

lucide; que ne l'avez-vous vu et entendu sur la montagne, cet homme en qui

la sagesse devance les années, et qui semble avoir vécu parmi les hommes

depuis l'enfance du monde!

[Note 19: Probablement le célèbre baron de Knigge, connu sous le nom de

Philon dans l'ordre des illuminés.]

[Note 20: On sait que c'était le nom de guerre d'Adam Weishaupt. Est-ce

réellement de lui qu'il est question ici? Tout porte à le croire.]

Arrivés à la frontière, nous saluâmes la terre qui vit les exploits du

grand Ziska, et nous nous inclinâmes encore plus bas devant les gouffres

qui servirent de tombes aux martyrs de l'antique liberté nationale. Là

nous résolûmes de nous séparer, afin de diriger nos recherches et nos

informations sur tous les points à la fois. _Caton_[21] prit vers le

nord-est, _Celse_[22] vers le sud-est, _Ajax_[23] suivit la direction

transversale d'occident en orient, et le rendez-vous général fut à Pilsen.

[Note 21: Sans doute Xavier Zwark, qui fut conseiller aulique et subit

l'exil pour avoir été un des principaux chefs de l'Illuminisme.]

[Note 22: Bader, qui fut médecin de l'électrice douairière, illuminé.]

[Note 23: Massenhausen, qui fut conseiller à Munich, illuminé.]

_Spartacus_ me garda avec lui, et résolut d'aller au hasard, comptant,

disait-il, sur la fortune, sur une certaine inspiration secrète qui devait

nous diriger. Je m'étonnai un peu de cet abandon du calcul et du

raisonnement; cela me semblait contraire à ses habitudes de méthode.

«Philon, me dit-il quand nous fûmes seuls, je crois bien que les hommes

comme nous sont ici-bas les ministres de la Providence: mais penses-tu que

je la croie inerte et dédaigneuse, cette Providence maternelle par

laquelle nous sentons, nous voulons et nous agissons! J'ai remarqué que tu

étais plus favorisé d'elle que moi; tes desseins réussissent presque

toujours. En avant donc! je te suis, et j'ai foi en ta seconde vue, cette

clarté mystérieuse qu'invoquaient naïvement nos ancêtres de l'illuminisme,

les pieux fanatiques du passé!»

Il semble vraiment que le maître ait prophétisé. Avant la fin du second

jour, nous avions trouvé l'objet de nos recherches, et voici comment je

fus l'instrument de la destinée.

Nous étions parvenu à la lisière du bois, et le chemin se bifurquait

devant nous. L'un s'enfonçait en fuyant vers les basses terres, l'autre

côtoyait les flancs adoucis de la montagne.

«Par où prendrons-nous? me dit _Spartacus_ en s'asseyant sur un fragment

de rocher. Je vois par ici ces champs cultivés, des prairies, de chétives

cabanes. On nous a dit _qu'il_ était pauvre; _il_ doit vivre avec les

pauvres. Allons nous informer de lui auprès des humbles pasteurs de la

vallée.

--Non, maître, lui répondis-je en lui montrant le chemin à mi-côte: je

vois sur ma droite des mamelons escarpés, et les murailles croulantes d'un

antique manoir. On nous a dit qu'il était poëte; il doit aimer les ruines

et la solitude.

--Aussi bien, reprit _Spartacus_ en souriant, je vois Vesper qui monte,

blanc comme une perle, dans le ciel encore rose, au-dessus des ruines du

vieux domaine. Nous sommes les bergers qui cherchent un prophète, et

l'étoile miraculeuse marche devant nous.»

Nous eûmes bientôt atteint les ruines. C'était une construction imposante,

bâtie à diverses époques; mais les vestiges du temps de l'empereur Charles

gisaient à côté de ceux de la féodalité. Ce n'étaient pas les siècles,

c'était la main des hommes qui avait présidé récemment à cette

destruction. Il faisait encore grand jour quand nous gravîmes le revers

d'un fossé desséché, et quand nous pénétrâmes sous la herse rouillée et

immobile. Le premier objet que nous rencontrâmes, assis sur les décombres,

à l'entrée du préau, fut un vieillard couvert de haillons bizarres, et

plus semblable à un homme du temps passé qu'à un contemporain. Sa barbe,

couleur d'ivoire jauni, tombait sur sa poitrine, et sa tête chauve

brillait comme la surface d'un lac aux derniers rayons du soleil.

_Spartacus_ tressaillit, et, s'approchant de lui à la hâte, lui demanda le

nom du château. Le vieillard parut ne pas nous entendre; il fixa sur nous

des yeux vitreux qui semblaient ne pas voir. Nous lui demandâmes son nom;

il ne nous répondit pas: sa physionomie n'exprimait qu'une indifférence

rêveuse. Cependant ses traits socratiques n'annonçaient pas

l'abrutissement de l'idiotisme; il y avait dans sa laideur cette certaine

beauté qui vient d'une âme pure et sereine. Spartacus lui mit une pièce

d'argent dans la main; il la porta très-près de ses yeux, et la laissa

tomber sans paraître en comprendre l'usage.

«Est-il possible, dis-je au maître, qu'un vieillard totalement privé de

l'usage de ses sens et de sa raison soit ainsi abandonné loin de toute

habitation, au milieu des montagnes, sans un guide, sans un chien pour le

conduire et mendier à sa place!

--Emmenons-le, et conduisons-le à un gîte,» répondit _Spartacus_.

Mais comme nous nous mettions en devoir de le soulever, pour voir s'il

pouvait se tenir sur ses jambes, il nous fit signe de ne pas le troubler,

en posant un doigt sur ses lèvres, et en nous désignant de l'autre main le

fond du préau. Nos regards se portèrent de ce côté; nous ne vîmes personne,

mais aussitôt nos oreilles furent frappées par des sons d'un violon d'une

force et d'une justesse extraordinaires. Jamais je n'ai entendu aucun

maître donner à son archet une vibration si pénétrante et si large, et

mettre dans un rapport si intime les cordes de l'âme et celles de

l'instrument. Le chant était simple et sublime. Il ne ressemblait à rien

de ce que j'ai entendu dans nos concerts et sur nos théâtres. Il portait

dans le cœur une émotion pieuse et belliqueuse à la fois. Nous tombâmes,

le maître et moi, dans une sorte de ravissement, et nous nous disions par

nos regards qu'il y avait là quelque chose de grand et de mystérieux. Ceux

du vieillard avaient repris une sorte d'éclat vague comme celui de

l'extase. Un sourire de béatitude entr'ouvrait ses lèvres flétries, et

montrait assez qu'il n'était ni sourd ni insensible.

Tout rentra dans le silence après une courte et adorable mélodie, et

bientôt nous vîmes sortir d'une chapelle située vis-à-vis de nous, un

homme d'un âge mur, dont l'extérieur nous remplit d'émotion et de respect.

La beauté de son visage austère et les nobles proportions de sa taille

contrastaient avec les membres difformes et les traits sauvages du

vieillard que _Spartacus_ comparait à un _faune converti et baptisé_. Le

joueur de violon marchait droit à nous, son instrument sous le bras, et

son archet passé dans sa ceinture de cuir. De larges pantalons d'une

étoffe grossière, des sandales qui ressemblaient à des cothurnes antiques,

et une saie de peau de mouton comme celle que portent nos paysans du

Danube, lui donnaient l'apparence d'un pâtre ou d'un laboureur. Mais ses

mains blanches et fines n'annonçaient pas un homme voué aux travaux de la

terre. C'étaient les mains d'un artiste, de même que la propreté de son

vêtement et la fierté de son regard semblaient protester contre sa misère,

et n'en point vouloir subir les conséquences hideuses et dégradantes. Le

maître fut frappé de l'aspect de cet homme. Il me serra la main, et je

sentis le tremblement de la sienne.

«C'est lui! me dit-il. J'ignorais qu'il fut musicien; mais je reconnais

son visage pour l'avoir vu dans mes songes.»

Le joueur de violon s'avança vers nous sans témoigner ni embarras ni

surprise. Il nous rendit avec une bienveillante dignité le salut que nous

lui adressions, et s'approchant du vieillard:

«Allons. Zdenko, lui dit-il, je m'en vais, appuie-toi sur ton ami.»

Le vieillard fit un effort, le musicien le souleva dans ses bras, et, se

courbant sous lui comme pour lui servir de bâton, il guida ses pas

chancelants en ralentissant sa marche d'après la sienne. Il y avait dans

ce soin filial, dans cette patience d'un homme noble et beau, encore agile

et vigoureux, qui se traînait sous le poids d'un vieillard en haillons,

quelque chose de plus touchant, s'il est possible, que la sollicitude

d'une jeune mère mesurant sa marche sur les premiers pas incertains de son

enfant. Je vis les yeux du maître se remplir de larmes, et je fus ému

aussi, en contemplant tour à tour notre _Spartacus_, cet homme de génie et

d'avenir, et cet inconnu en qui je pressentais la même grandeur enfouie

dans les ténèbres du passé.

Résolus à le suivre et à l'interroger, mais ne voulant pas le distraire du

soin pieux qu'il remplissait, nous marchions derrière lui à une courte

distance. Il se dirigeait vers la chapelle d'où il était sorti; et quand

il y fut entré, il s'arrêta et parut contempler des tombes brisées que la

ronce et la mousse avaient envahies. Le vieillard s'était agenouillé, et

quand il se releva, son ami baisa une de ces tombes, et se mit en devoir

de s'éloigner avec lui.

C'est alors seulement qu'il nous vit près de lui, et il parut éprouver

quelque surprise; mais aucune méfiance ne se peignit dans son regard, à la

fois brillant et placide comme celui d'un enfant. Cet homme paraissait

pourtant avoir compté plus d'un demi-siècle, et ses épais cheveux gris

ondés autour de son mâle visage faisaient ressortir l'éclat de ses grands

yeux noirs. Sa bouche avait une expression indéfinissable de force et de

simplicité. On eût dit qu'il avait deux âmes, une toute d'enthousiasme

pour les choses célestes, une toute de bienveillance pour les hommes

d'ici-bas.

Nous cherchions un prétexte pour lui adresser la parole, lorsque, se

mettant tout à coup en rapport d'idées avec nous, par une naïveté

d'expansion extraordinaire:

«Vous m'avez vu baiser ce marbre, nous dit-il, et ce vieillard s'est

prosterné sur ces tombeaux. Ne prenez pas ceci pour des actes d'idolâtrie.

On baise le vêtement d'un saint, comme on porte sur son cœur le gage de

l'amour et de l'amitié. La dépouille des morts n'est qu'un vêtement usé.

Nous ne le foulons pas sous les pieds avec indifférence; nous le gardons

avec respect et nous nous en détachons avec regret. O mon père, ô mes

parents bien-aimés! je sais bien que vous n'êtes pas ici, et ces

inscriptions mentent quand elles disent: _Ici reposent les Rudolstadt!_

Les Rudolstadt sont tous debout, tous vivants et agissants dans le monde

selon la volonté de Dieu. Il n'y a sous ces marbres que des ossements, des

formes où la vie s'est produite et qu'elle a abandonnées pour revêtir

d'autres formes. Bénies soient les cendres des aïeux! bénis soient l'herbe

et le lierre qui les couronnent! bénies la terre et la pierre qui les

défendent! mais béni, avant tout, soit le Dieu vivant qui dit aux morts:

«Levez-vous et rentrez dans mon âme féconde, où rien ne meurt, où tout se

renouvelle et s'épure!»

--Liverani ou Ziska Trismégiste, est-ce vous que je retrouve ici sur la

tombe de vos ancêtres? s'écria _Spartacus_ éclairé d'une certitude

céleste.

--Ni Liverani, ni Trismégiste, ni même Jean Ziska! répondit l'inconnu. Des

spectres ont assiégé ma jeunesse ignorante; mais la lumière divine les a

absorbés, et le nom des aïeux s'est effacé de ma mémoire. Mon nom est

_homme_ et je ne suis rien de plus que les autres hommes.

--Vos paroles sont profondes, mais elles indiquent de la méfiance, reprit

le maître. Fiez-vous à ce signe; ne le reconnaissez-vous pas?»

Et aussitôt _Spartacus_ lui fit les signes maçonniques des hauts grades.

«J'ai oublié ce langage, répondit l'inconnu. Je ne le méprise pas, mais il

m'est devenu inutile. Frère, ne m'outrage pas en supposant que je me méfie

de toi. Ton nom, à toi aussi, n'est-il pas _homme?_ Les hommes ne m'ont

jamais fait de mal, ou, s'ils m'en ont fait, je ne le sais plus. C'était

donc un mal très-borné, au prix du bien infini qu'ils peuvent se faire les

uns aux autres et dont je dois leur savoir gré d'avance.

--Est-il possible, ô homme de bien, s'écria Spartacus, que tu ne comptes

le temps pour rien dans ta notion et dans ton sentiment de la vie?

--Le temps n'existe pas; et si les hommes méditaient davantage l'essence

divine, ils ne compteraient pas plus que moi les siècles et les années.

Qu'importe à celui qui participe de Dieu au point d'être éternel, à celui

qui a toujours vécu et qui ne cessera jamais de vivre, un peu plus ou un

peu moins de sable au fond de la clepsydre? La main qui retourne le

sablier peut se hâter ou s'engourdir; celle qui fournit le sable ne

s'arrêtera pas.

--Tu veux dire que l'homme peut oublier de compter et de mesurer le temps,

mais que la vie coule toujours abondante et féconde du sein de Dieu?

Est-ce là ta pensée?

--Tu m'as compris, jeune homme. Mais j'ai une plus belle démonstration des

grands mystères.

--Des mystères? Oui, je suis venu de bien loin pour t'interroger et

m'instruire auprès de toi.

--Écoute donc! dit l'inconnu en faisant asseoir sur une tombe le vieillard

qui lui obéissait avec la confiance d'un petit enfant. Ce lieu-ci

m'inspire particulièrement, et c'est ici qu'aux derniers feux du soleil et

aux premières blancheurs de la lune, je veux élever ton âme à la

connaissance des plus sublimes vérités.»

Nous palpitions de joie à l'idée d'avoir trouvé enfin, après deux années

de recherches et de perquisitions, ce mage de notre religion, ce

philosophe à la fois métaphysicien et organisateur qui devait nous confier

le fil d'Ariane et nous faire retrouver l'issue du labyrinthe des idées et

des choses passées. Mais l'inconnu, saisissant son violon, se mit à en

jouer avec verve. Son vigoureux archet faisait frémir les plantes comme le

vent du soir, et résonner les ruines comme la voix humaine. Son chant

avait un caractère particulier d'enthousiasme religieux, de simplicité

antique et de chaleur entraînante. Les motifs étaient d'une ampleur

majestueuse dans leur brièveté énergique. Rien, dans ces chants inconnus,

n'annonçait la langueur et la rêverie. C'étaient comme des hymnes

guerriers, et ils faisaient passer devant nos yeux des armées triomphantes,

portant des bannières, des palmes et les signes mystérieux d'une religion

nouvelle. Je voyais l'immensité des peuples réunis sous un même étendard;

aucun tumulte dans les rangs, une fièvre sans délire, un élan impétueux

sans colère, l'activité humaine dans toute sa splendeur, la victoire dans

toute sa clémence, et la foi dans toute son expansion sublime.

«Cela est magnifique! m'écriai-je quand il eut joué avec feu cinq ou six

de ces chants admirables. C'est le _Te Deum_ de l'Humanité rajeunie et

réconciliée, remerciant le Dieu de toutes les religions, la lumière de

tous les hommes.

--Tu m'as compris, enfant! dit le musicien en essuyant la sueur et les

larmes qui baignaient son visage; et tu vois que le temps n'a qu'une voix

pour proclamer la vérité. Regarde ce vieillard, il a compris aussi bien

que toi, et le voilà rajeuni de trente années.»

Nous regardâmes le vieillard auquel nous ne songions déjà plus. Il était

debout, il marchait avec aisance, et frappait la terre de son pied en

mesure, comme s'il eût voulu s'élancer et bondir comme un jeune homme. La

musique avait fait en lui un miracle; il descendit avec nous la colline

sans vouloir s'appuyer sur aucun de nous. Quand sa marche se ralentissait,

le musicien lui disait:

«Zdenko, veux-tu que je te joue encore la marche de _Procope le Grand_, ou

la bénédiction du drapeau des Orébites?»

Mais le vieillard lui faisait signe qu'il avait encore de la force, comme

s'il eût craint d'abuser d'un remède céleste et d'user l'inspiration de

son ami.

Nous nous dirigions vers le hameau que nous avions laissé sur la droite au

fond de la vallée, lorsque nous avions pris le chemin des ruines. Chemin

faisant, _Spartacus_ interrogea l'inconnu.

«Tu nous a fait entendre des mélodies incomparables, lui dit-il, et j'ai

compris que, par ce brillant prélude, tu voulais disposer nos sens à

l'enthousiasme qui te déborde, tu voulais t'exalter toi-même, comme les

pythonisses et les prophètes, pour arriver à prononcer tes oracles, armé

de toute la puissance de l'inspiration, et tout rempli de l'esprit du

Seigneur. Parle donc maintenant. L'air est calme, le sentier est facile,

la lune éclaire nos pas. La nature entière semble plongée dans le

recueillement pour t'écouter, et nos cœurs appellent tes révélations.

Notre vaine science, notre orgueilleuse raison, s'humilieront sous ta

parole brûlante. Parle, le moment est venu.»

Mais l'inconnu refusa de s'expliquer.

«Que te dirais-je que je ne t'aie dit tout à l'heure dans une langue plus

belle? Est-ce ma faute si tu ne m'as pas compris? Tu crois que j'ai voulu

parler à tes sens, et c'était mon âme qui te parlait! Que dis-je! c'était

l'âme de l'Humanité tout entière qui te parlait par la mienne. J'étais

vraiment inspiré alors. Maintenant je ne le suis plus. J'ai besoin de me

reposer. Tu éprouverais le même besoin si tu avais reçu tout ce que je

voulais faire passer de mon être dans le tien.»

Il fut impossible à _Spartacus_ d'en obtenir autre chose ce soir-là. Quand

nous eûmes atteint les premières chaumières:

«Amis, nous dit l'inconnu, ne me suivez pas davantage, et revenez me voir

demain. Vous pouvez frapper à la première porte venue. Partout ici vous

serez bien reçus, si vous connaissez la langue du pays.»

Il ne fut pas nécessaire de faire briller le peu d'argent dont nous étions

munis. L'hospitalité du paysan Bohême est digne des temps antiques. Nous

fûmes reçus avec une obligeance calme, et bientôt avec une affectueuse

cordialité, quand on nous entendit parler la langue slave sans difficulté;

le peuple d'ici est encore en méfiance de quiconque l'aborde avec des

paroles allemandes à la bouche.

Nous sûmes bientôt que nous étions au pied de la montagne et du château

_des Géants_, et, d'après ce nom, nous eussions pu nous croire transportés

par enchantement dans la grande chaîne septentrionale des Karpathes. Mais

on nous apprit qu'un des ancêtres de la famille Podiebrad avait ainsi

baptisé son domaine, par souvenir d'un vœu qu'il avait fait dans le

_Riesengebürge_. On nous raconta aussi comment les descendants de

Podiebrad avaient changé leur propre nom, après les désastres de la guerre

de trente ans, pour prendre celui de Rudolstadt; la persécution s'étendait

alors jusqu'à germaniser les noms des villes, des terres, des familles et

des individus. Toutes ces traditions sont encore vivantes dans le cœur

des paysans bohèmes. Ainsi le mystérieux Trismégiste, que nous cherchions,

est bien réellement le même Albert Podiebrad, qui fut enterré vivant, il y

a vingt-cinq ans, et qui, arraché de la tombe, on n'a jamais su par quel

miracle, disparut longtemps et fut persécuté et enfermé, dix ou quinze ans

plus tard, comme faussaire, imposteur et surtout comme franc-maçon et

rose-croix; c'est bien ce fameux comte de Rudolstadt, dont l'étrange

procès fut étouffé avec soin, et dont l'identité n'a jamais pu être

constatée. Ami, ayez donc confiance aux inspirations du maître; vous

trembliez de nous voir, d'après des révélations vagues et incomplètes,

courir à la recherche d'un homme qui pouvait être, comme tant d'autres

illuminés de la précédente formation, un chevalier d'industrie impudent ou

un aventurier ridicule. Le maître avait deviné juste. A quelques traits

épars, à quelques écrits mystérieux de ce personnage étrange, il avait

pressenti un homme d'intelligence et de vérité, un précieux gardien du feu

sacré et des saines traditions de l'Illuminisme antérieur, un adepte de

l'antique secret, un docteur de l'interprétation nouvelle. Nous l'avons

trouvé, et nous en savons plus long aujourd'hui sur l'histoire de la

maçonnerie, sur les fameux Invisibles, dont nous révoquions en doute les

travaux et jusqu'à l'existence, sur les mystères anciens et modernes, que

nous n'en avions appris en cherchant à déchiffrer des hiéroglyphes perdus,

ou en consultant d'anciens adeptes usés par la persécution et avilis par

la peur. Nous avons trouvé enfin un homme, et nous vous reviendrons avec

ce feu sacré, qui fit jadis d'une statue d'argile un être intelligent, un

nouveau dieu, rival des antiques dieux farouches et stupides. Notre maître

est le Prométhée. Trismégiste avait la flamme dans son cœur, et nous lui

en avons assez dérobé pour vous initier tous à une vie nouvelle.

Les récits de nos bons hôtes nous tinrent assez longtemps éveillés autour

du foyer rustique. Ils ne s'étaient pas souciés, eux, des jugements et des

attestations légales qui déclaraient Albert de Rudolstadt déchu, par une

attaque de catalepsie, de son nom et de ses droits. L'amour qu'ils

portaient à sa mémoire, la haine de l'étranger, ces spoliateurs

autrichiens qui vinrent, après avoir arraché la condamnation de l'héritier

légitime, se partager ses terres et son château; le gaspillage éhonté de

cette grande fortune, dont Albert eût fait un si noble usage, et surtout

le marteau du démolisseur, s'acharnant à cette antique demeure

seigneuriale, pour en vendre à bas prix les matériaux, comme si certains

animaux destructeurs et profanateurs de leur nature avaient besoin de

salir et de gâter la proie qu'ils ne peuvent emporter: c'en était bien

assez pour que les paysans du Bœhmerwald préférassent une vérité

poétiquement miraculeuse aux assertions raisonnablement odieuses des

vainqueurs. Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis la disparition d'Albert

Podiebrad; et personne ici n'a voulu croire à sa mort, bien que toutes les

gazettes allemandes l'aient publiée, en confirmation d'un jugement inique,

bien que toute l'aristocratie de la cour de Vienne ait ri de mépris et de

pitié en écoutant l'histoire d'un fou qui se prenait de bonne foi pour un

mort ressuscité. Et voilà que depuis huit jours Albert de Rudolstadt est

dans ces montagnes, et qu'il va prier et chanter, chaque soir, sur les

ruines du château de ses pères. Et voilà aussi que, depuis huit jours,

tous les hommes assez âgés pour l'avoir vu jeune, le reconnaissent sous

ses cheveux gris et se prosternent devant lui, comme devant leur véritable

maître et leur ancien ami. Il y a quelque chose d'admirable dans ce

souvenir et dans l'amour que lui portent ces gens-là; rien, dans notre

monde corrompu, ne peut donner l'idée des mœurs pures et des nobles

sentiments que nous avons rencontrés ici. _Spartacus_ en est pénétré de

respect, et il en est d'autant plus frappé, qu'une petite persécution que

nous avons subie de la part de ces paysans est venue nous confirmer leur

fidélité au malheur et à la reconnaissance.

Voici le fait: quand, dès la pointe du jour, nous voulûmes sortir de la

chaumière pour nous enquérir du joueur de violon, nous trouvâmes un piquet

de fantassins improvisés, gardant toutes les issues de notre gîte.

«Pardonnez-nous, me dit le chef de la famille avec calme, d'avoir appelé

tous nos parents et nos amis, avec leurs fléaux et leurs faux, pour vous

retenir ici malgré vous. Vous serez libres ce soir.» Et comme nous nous

étonnions de cette violence: «Si vous êtes d'honnêtes gens, reprit notre

hôte d'un air grave, si vous comprenez l'amitié et le dévouement, vous ne

serez point en colère contre nous. Si, au contraire, vous êtes des fourbes

et des espions envoyés ici pour persécuter et enlever notre Podiebrad,

nous ne le souffrirons pas, et nous ne vous laisserons sortir que quand il

sera bien loin, hors de vos atteintes.»

Nous comprîmes que la méfiance était venue dans la nuit à ces honnêtes

gens, d'abord si expansifs avec nous, et nous ne pûmes qu'admirer leur

sollicitude. Mais le maître était désespéré de perdre de vue ce précieux

hiérophante que nous étions venus chercher avec tant de peine et si peu de

chances de succès. Il prit le parti d'écrire à Trismégiste dans le chiffre

maçonnique, de lui dire son nom, sa position, de lui faire pressentir ses

desseins, et d'invoquer sa loyauté pour nous soustraire à la méfiance des

paysans. Peu d'instants après que cette lettre eut été portée à la

chaumière voisine, nous vîmes arriver une femme devant laquelle les

paysans ouvrirent avec respect leur phalange hérissée d'armes rustiques.

Nous les entendîmes murmurer; La _Zingara!_ la _Zingara de consolation!_

Et bientôt cette femme entra dans la chaumière avec nous, et, fermant les

portes derrière elle, se mit à nous interroger par les signes et les

formules de la maçonnerie écossaise, avec une sévérité scrupuleuse. Nous

étions fort surpris de voir une femme initiée à ces mystères qu'aucune

autre n'a jamais possédés que je sache; et l'air imposant, le regard

scrutateur de celle-là, nous inspiraient un certain respect, en dépit du

costume bien évidemment zingaro qu'elle portait avec l'aisance que donne

l'habitude. Sa jupe rayée, son grand manteau de bure fauve rejeté sur son

épaule comme une draperie antique, ses cheveux noirs comme la nuit,

séparés sur son front et rattachés par une bandelette de laine bleue, ses

grands yeux pleins de feu, ses dents blanches comme l'ivoire, sa peau

hâlée mais fine, ses petits pieds et ses mains effilées, et, pour

compléter son portrait, une guitare assez belle passée en sautoir sous son

manteau, tout dans sa personne et dans son costume accusait au premier

abord le type et la profession d'une Zingara. Comme elle était fort propre

et que ses manières étaient pleines de calme et de dignité, nous pensâmes

que c'était la reine de son camp. Mais lorsqu'elle nous eut appris qu'elle

était la femme de Trismégiste, nous la regardâmes avec plus d'intérêt et

d'attention. Elle n'est plus jeune, et cependant on ne saurait dire si

c'est une personne de quarante ans flétrie par la fatigue, ou une de

cinquante remarquablement conservée. Elle est encore belle, et sa taille

élégante et légère a des attitudes si nobles, une grâce si chaste, qu'en

la voyant marcher on la prendrait pour une jeune fille. Quand la première

sévérité de ses traits se fut adoucie, nous fûmes peu à peu pénétrés du

charme qui était en elle. Son regard est angélique, et le son de sa voix

vous remue le cœur comme une mélodie céleste. Quelle que soit cette femme,

épouse légitime du philosophe ou généreuse aventurière attachée à ses pas

par suite d'une ardente passion, il est impossible de penser, en la

regardant et en l'écoutant parler, qu'aucun vice, aucun instinct dégradant

ait pu souiller un être si calme, si franc et si bon. Nous avions été

effrayés, dans le premier moment, de trouver notre sage avili par des

liens grossiers. Il ne nous fallut pas longtemps pour découvrir que, dans

les rangs de la véritable noblesse, celle du cœur et de l'intelligence,

il avait rencontré une poétique amante, une âme sœur de la sienne, pour

traverser avec lui les orages de la vie.

«Pardonnez-moi mes craintes et ma méfiance, nous dit-elle quand nous eûmes

satisfait à ses questions. Nous avons été persécutés, nous avons beaucoup

souffert. Grâce au ciel, mon ami a perdu la mémoire du malheur; rien ne

peut plus l'inquiéter ni le faire souffrir. Mais moi que Dieu a placée

près de lui pour le préserver, je dois m'inquiéter à sa place et veiller à

ses côtés. Vos physionomies et l'accent de vos voix me rassurent plus

encore que ces signes et ces paroles que nous venons d'échanger; car on a

étrangement abusé des mystères, et il y a eu autant de faux frères que de

faux docteurs. Nous devrions être autorisés par la prudence humaine à ne

plus croire à rien ni à personne; mais que Dieu nous préserve d'en venir à

ce point d'égoïsme et d'impiété! La famille des fidèles est dispersée, il

est vrai; il n'y a plus de temple pour communier en esprit et en vérité.

Les adeptes ont perdu le sens des mystères; la lettre a tué l'esprit.

L'art divin est méconnu et profané parmi les hommes; mais qu'importe, si

la foi persiste dans quelques-uns? Qu'importe, si la parole de vie reste

en dépôt dans quelque sanctuaire? Elle en sortira encore, elle se répandra

encore dans le monde, et le temple sera peut-être reconstruit par la foi

de la Chananéenne et le denier de la veuve.

--Nous venons chercher précisément cette parole de vie, répondit le

maître. On la prononce dans tous les sanctuaires, et il est vrai qu'on ne

la comprend plus. Nous l'avons commentée avec ardeur, nous l'avons portée

en nous avec persévérance; et, après des années de travail et de

méditation, nous avons cru trouver l'interprétation véritable. C'est

pourquoi nous venons demander à votre époux la sanction de notre foi ou le

redressement de notre erreur. Laissez-nous parler avec lui. Obtenez qu'il

nous écoute et qu'il nous réponde.

--Cela ne dépendra pas de moi, répondit la Zingara, et de lui encore

moins. Trismégiste n'est pas toujours inspiré, bien qu'il vive désormais

sous le charme des illusions poétiques. La musique est sa manifestation

habituelle. Rarement ses idées métaphysiques sont assez lucides pour

s'abstraire des émotions du sentiment exalté. A l'heure qu'il est, il ne

saurait rien vous dire de satisfaisant. Sa parole est toujours claire pour

moi, mais elle serait obscure pour vous qui ne le connaissez pas. Il faut

bien que je vous en avertisse; au dire des hommes aveuglés par leur froide

raison, Trismégiste est fou; et tandis que le peuple poëte offre

humblement les dons de l'hospitalité au virtuose sublime qui l'a ému et

ravi, le monde vulgaire jette l'aumône de la pitié au rapsode vagabond qui

promène son inspiration à travers les cités. Mais j'ai appris à nos

enfants qu'il ne fallait pas ramasser cette aumône, ou qu'il fallait la

ramasser seulement pour le mendiant infirme qui passe à côté de nous et à

qui le ciel a refusé le génie pour émouvoir et persuader les hommes. Nous

autres, nous n'avons pas besoin de l'argent du riche, nous ne mendions pas;

l'aumône avilit celui qui la reçoit et endurcit celui qui la fait. Tout

ce qui n'est pas l'échange doit disparaître dans la société future. En

attendant, Dieu nous permet, à mon époux et à moi, de pratiquer cette vie

d'échange, et d'entrer ainsi dans l'idéal. Nous apportons l'art et

l'enthousiasme aux âmes susceptibles de sentir l'un et d'aspirer à

l'autre. Nous recevons l'hospitalité religieuse du pauvre, nous partageons

son gîte modeste, son repas frugal; et quand nous avons besoin d'un

vêtement grossier, nous le gagnons par un séjour de quelques semaines et

des leçons de musique à la famille. Quand nous passons devant la demeure

orgueilleuse du châtelain, comme il est notre frère aussi bien que le

pâtre, le laboureur et l'artisan, nous chantons sous sa fenêtre et nous

nous éloignons sans attendre un salaire; nous le considérons comme un

malheureux qui ne peut rien échanger avec nous, et c'est nous alors qui

lui faisons l'aumône. Enfin nous avons réalisé la vie d'artiste comme nous

l'entendions; car Dieu nous avait faits artistes; et nous devions user de

ses dons. Nous avons partout des amis et des frères dans les derniers

rangs de cette société qui croirait s'avilir en nous demandant notre

secret pour être probes et libres. Chaque jour nous faisons de nouveaux

disciples de l'art; et quand nos forces seront épuisées, quand nous ne

pourrons plus nourrir et porter nos enfants, ils nous porteront à leur

tour, et nous serons nourris et consolés par eux. Si nos enfants venaient

à nous manquer, à être entraînés loin de nous par des vocations

différentes, nous ferions comme le vieux Zdenko que vous avez vu hier, et

qui, après avoir charmé pendant quarante ans, par ses légendes et ses

chansons, tous les paysans de la contrée, est accueilli et soigné par eux

dans ses dernières années comme un ami et comme un maître vénérable. Avec

des goûts simples et des habitudes frugales, l'amour des voyages, la santé

que donne une vie conforme au vœu de la nature, avec l'enthousiasme de la

poésie, l'absence de mauvaises passions et surtout la foi en l'avenir du

monde, croyez-vous que l'on soit fou de vivre comme nous faisons?

Cependant Trismégiste vous paraîtra peut être égaré par l'enthousiasme,

comme autrefois il me parut à moi égaré par la douleur. Mais en le suivant

un peu, peut-être reconnaîtrez-vous que c'est la démence des hommes et

l'erreur des institutions qui font paraître fous les hommes de génie et

d'invention. Tenez, venez avec nous, et voyagez comme nous toute cette

journée, s'il le faut. Il y aura peut-être une heure où Trismégiste sera

en train de parler d'autre chose que de musique. Il ne faut pas le

solliciter, cela viendra de soi-même dans un moment donné. Un hasard peut

réveiller ses anciennes idées. Nous partons dans une heure, notre présence

ici peut attirer sur la tête de mon époux des dangers nouveaux. Partout

ailleurs nous ne risquons pas d'être reconnus après tant d'années d'exil.

Nous allons à Vienne, par la chaîne du Boehmerwald et le cours du Danube.

C'est un voyage que j'ai fait autrefois, et que je recommencerai avec

plaisir. Nous allons voir deux de nos enfants, nos aînés, que des amis

dans l'aisance ont voulu garder pour les faire instruire; car tous les

hommes ne naissent pas pour être artistes, et chacun doit marcher dans la

vie par le chemin que la Providence lui a tracé.

Telles sont les explications que cette femme étrange, pressée par nos

questions, et souvent interrompue par nos objections, nous donna du genre

de vie qu'elle avait adopté d'après les goûts et les idées de son époux.

Nous acceptâmes avec joie l'offre qu'elle nous faisait de la suivre; et,

lorsque nous sortîmes avec elle de la chaumière, la garde civique qui

s'était formée pour nous arrêter, avait ouvert ses rangs pour nous laisser

partir.

«Allons, enfants, leur cria la Zingara de sa voix pleine et harmonieuse,

votre ami vous attend sous les tilleuls. C'est le plus beau moment de la

journée, et nous aurons la prière du matin en musique. Fiez-vous à ces

deux amis, ajouta-t-elle en nous désignant de son beau geste naturellement

théâtral: ils sont des nôtres, et ne nous veulent que du bien.»

Les paysans s'élancèrent sur nos pas en criant et en chantant. Tout en

marchant, la Zingara nous apprit qu'elle et sa famille quittaient le

hameau ce matin même.

«Il ne faut pas le dire, ajouta-t-elle; une telle séparation ferait verser

trop de larmes, car nous avons bien des amis ici. Mais nous n'y sommes pas

en sûreté. Quelque ancien ennemi peut venir à passer et reconnaître Albert

de Rudolstadt sous le costume bohémien.»

Nous arrivâmes sur la place du hameau, une verte clairière, environnée de

superbes tilleuls qui laissaient paraître, entre leurs flancs énormes

d'humbles maisonnettes et de capricieux sentiers tracés et battus par le

pied des troupeaux. Ce lieu nous parut enchanté, aux premières clartés du

soleil oblique qui faisait briller le tapis d'émeraudes des prairies,

tandis que les vapeurs argentées du matin se repliaient sur le flanc des

montagnes environnantes. Les endroits ombragés semblaient avoir conservé

quelque chose de la clarté bleuâtre de la nuit, tandis que les cimes des

arbres se teignaient d'or et de pourpre. Tout était pur et distinct, tout

nous paraissait frais et jeune, même les antiques tilleuls, les toits

rongés de mousse, et les vieillards à barbe blanche qui sortaient de leurs

chaumières en souriant. Au milieu de l'espace libre, où un mince filet

d'eau cristalline coulait en se divisant et en se croisant sous les pas,

nous vîmes Trismégiste environné de ses enfants, deux charmantes petites

filles, et un garçon de quinze ans, beau comme l'Endymion des sculpteurs

et des poëtes.

«Voici Wanda, nous dit la Zingara en nous présentant l'aînée de ses filles,

et la cadette s'appelle Wenceslawa. Quant à notre fils, il a reçu le nom

chéri du meilleur ami de son père, il s'appelle Zdenko. Le vieux Zdenko a

pour lui une préférence marquée. Vous voyez qu'il tient ma Wenceslawa

entre ses jambes, et l'autre sur ses genoux. Mais ce n'est point à elles

qu'il songe: il a les yeux fixés sur mon fils, comme s'il ne pouvait se

rassasier de le voir.»

Nous regardâmes le vieillard. Deux ruisseaux de larmes coulaient sur ses

joues, et sa figure osseuse, sillonnée de rides, avait l'expression de la

béatitude et de l'extase en contemplant ce jeune homme, ce dernier rejeton

des Rudolstadt, qui portait son nom d'esclave avec joie, et qui se tenait

debout près de lui, une main dans la sienne. J'aurais voulu peindre ce

groupe, et Trismégiste auprès d'eux, les contemplant tour à tour d'un air

attendri, tout en accordant son violon et en essayant son archet.

«C'est vous, amis? dit-il en répondant à notre salut respectueux avec

cordialité. Ma femme a donc été vous chercher? Elle a bien fait. J'ai de

bonnes choses à dire aujourd'hui, et je serai heureux que vous les

entendiez.»

Il joua alors du violon avec plus d'ampleur et de majesté encore que la

veille. Du moins telle fut notre impression, devenue plus forte et plus

délicieuse par le contact de cette champêtre assemblée, qui frémissait de

plaisir et d'enthousiasme, à l'audition des vieilles ballades de la patrie

et des hymnes sacrés de l'antique liberté. L'émotion se traduisait

diversement sur ces mâles visages. Les uns, ravis comme Zdenko dans la

vision du passé, retenaient leur souffle, et semblaient s'imprégner de

cette poésie, comme la plante altérée qui boit avec recueillement les

gouttes d'une pluie bienfaisante. D'autres, transportés d'une sainte

fureur en songeant aux maux du présent, fermaient le poing, et, menaçant

des ennemis invisibles, semblaient prendre le ciel à témoin de leur

dignité avilie, de leur vertu outragée. Il y eut des sanglots et des

rugissements, des applaudissements frénétiques et des cris de délire.

«Amis, nous dit Albert en terminant, voyez ces hommes simples! ils ont

parfaitement compris ce que j'ai voulu leur dire; ils ne me demandent pas,

comme vous le faisiez hier, le sens de mes prophéties.

--Tu ne leur as pourtant parlé que du passé, dit _Spartacus_, avide de ses

paroles.

--Le passé, l'avenir, le présent! quelles vaines subtilités! reprit

Trismégiste en souriant; l'homme ne les porte-t-il pas tous les trois dans

son cœur, et son existence n'est-elle pas tout entière de ce triple

milieu? Mais, puisqu'il vous faut absolument des mots pour peindre vos

idées, écoutez mon fils; il va vous chanter un cantique dont sa mère a

fait la musique, et moi les vers.»

Le bel adolescent s'avança, d'un air calme et modeste, au milieu du

cercle. On voyait que sa mère, sans croire caresser une faiblesse, s'était

dit que, par droit et peut-être aussi par devoir, il fallait respecter et

soigner la beauté de l'artiste. Elle l'habille avec une certaine recherche;

ses cheveux superbes sont peignés avec soin, et les étoiles de son

costume agreste sont d'une couleur plus vive et d'un tissu plus léger que

ceux du reste de la famille. Il ôta sa toque, salua ses auditeurs d'un

baiser envoyé collectivement du bout des doigts, auquel cent baisers

envoyés de même répondirent avec effusion; et, après que sa mère eut

préludé sur la guitare avec un génie particulier empreint de la couleur

méridionale, il se mit à chanter, accompagné par elle, les paroles

suivantes, que je traduis pour vous du slave, et dont ils ont bien voulu

me laisser noter aussi le chant admirable:

La comtesse de Rudolstadt · 第 47 / 51 题