En ce moment les portes du temple s'ouvrirent en rendant un son métallique,
et les Invisibles entrèrent deux à deux. La voix magique de l'harmonica,
cet instrument récemment inventé[13], dont la vibration pénétrante était
une merveille inconnue aux organes de Consuelo, se fit entendre dans les
airs, et sembla descendre de la coupole entr'ouverte aux rayons de la lune
et aux brises vivifiantes de la nuit. Une pluie de fleurs tombait
lentement sur l'heureux couple placé au centre de cette marche solennelle.
Wanda, debout auprès d'un trépied d'or, d'où sa main droite faisait
jaillir des flammes éclatantes et des nuages de parfums, tenait de la main
gauche les deux bouts d'une chaîne de fleurs et de feuillages symboliques
qu'elle avait jetée autour des deux amants. Les chefs Invisibles, la face
couverte de leurs longues draperies rouges, et la tête ceinte des mêmes
feuillages de chêne et d'acacia consacrés par leurs rites, étaient debout,
les bras étendus comme pour accueillir les frères, qui s'inclinaient en
passant devant eux. Ces chefs avaient la majesté des druides antiques;
mais leurs mains pures de sang n'étaient ouvertes que pour bénir, et un
religieux respect remplaçait dans le cœur des adeptes la terreur
fanatique des religions du passé. À mesure que les initiés se présentaient
devant le vénérable tribunal, ils ôtaient leurs masques pour saluer à
visage découvert ces augustes inconnus, qui ne s'étaient jamais manifestés
à eux que par des actes de clémente justice, d'amour paternel et de haute
sagesse. Fidèles, sans regret et sans méfiance, à la religion du serment,
ils ne cherchaient pas à lire d'un regard curieux sous ces voiles
impénétrables. Sans doute leurs adeptes les connaissaient sans le savoir,
ces mages d'une religion nouvelle, qui, mêlés à eux dans la société et
dans le sein même de leurs assemblées, étaient les meilleurs amis, les
plus intimes confidents de la plupart d'entre eux, de chacun d'eux
peut-être en particulier. Mais, dans l'exercice de leur culte commun, la
personne du prêtre était à jamais voilée, comme l'oracle des temps
antiques.
[Note 13: Tout le monde sait que l'harmonica fit une telle sensation en
Allemagne à son apparition, que les imaginations pudiques voulurent y voir
l'audition des voix surnaturelles, évoquées par les consécrateurs de
certains mystères. Cet instrument, réputé magique avant de se populariser,
fut élevé pendant quelque temps, par les adeptes de la théosophie
allemande, aux mêmes honneurs divins que la lyre chez les anciens, et que
beaucoup d'autres instruments de musique chez les peuples primitifs de
l'Himalaya. Ils en firent une des figures hiéroglyphiques de leur
iconographie mystérieuse. Ils le représentaient sous la forme d'une
chimère fantastique. Les néophytes des sociétés secrètes, qui
l'entendaient pour la première fois, après les terreurs et les émotions de
leurs rudes épreuves, en étaient si fortement impressionnés, que plusieurs
tombaient en extase. Ils croyaient entendre le chant des puissances
invisibles, car on leur cachait l'exécutant et l'instrument avec le plus
grand soin. Il y a des détails extrêmement curieux sur le rôle
extraordinaire de l'harmonica dans les cérémonies de réception de
l'illuminisme.]
Heureuse enfance des croyances naïves, aurore quasi fabuleuse des
conspirations sacrées, que la nuit du mystère enveloppe, dans tous les
temps, de poétiques incertitudes! Bien qu'un siècle à peine nous sépare de
l'existence de ces Invisibles, elle est problématique pour l'historien;
mais trente ans plus tard l'illuminisme reprit ces formes ignorées du
vulgaire, et, puisant à la fois dans le génie inventif de ses chefs et
dans la tradition des sociétés secrètes de la mystique Allemagne, il
épouvanta le monde par la plus formidable et la plus savante des
conjurations politiques et religieuses. Il ébranla un instant toutes les
dynasties sur leurs trônes, et succomba à son tour, en léguant à la
Révolution française comme un courant électrique d'enthousiasme sublime,
de foi ardente et de fanatisme terrible. Un demi-siècle avant ces jours
marqués par le destin, et tandis que la monarchie galante de Louis XV, le
despotisme philosophique de Frédéric II, la royauté sceptique et railleuse
de Voltaire, la diplomatie ambitieuse de Marie-Thérèse, et l'hérétique
tolérance de Ganganelli, semblaient n'annoncer pour longtemps au monde que
décrépitude, antagonisme, chaos et dissolution, la Révolution française
fermentait à l'ombre et germait sous terre. Elle couvait dans des esprits
croyants jusqu'au fanatisme, sous la forme d'un rêve de révolution
universelle; et pendant que la débauche, l'hypocrisie ou l'incrédulité
régnaient officiellement sur le monde, une foi sublime, une magnifique
révélation de l'avenir, des plans d'organisation aussi profonds et plus
savants peut-être que notre Fouriérisme et notre Saint-Simonisme
d'aujourd'hui, réalisaient déjà dans quelques groupes d'hommes
exceptionnels la conception idéale d'une société future, diamétralement
opposée à celle qui couvre et cache encore leur action dans l'histoire.
Un tel contraste est un des traits les plus saisissants de ce dix-huitième
siècle, trop rempli d'idées et de travail intellectuel de tous les genres,
pour que la synthèse ait pu en être déjà faite avec clarté et profit par
les historiens philosophiques de nos jours. C'est qu'il y a là un amas de
documents contradictoires et de faits incompris, insaisissables au premier
abord, sources troublées par le tumulte du siècle, et qu'il faudrait
épurer patiemment pour en retrouver le fond solide. Beaucoup de
travailleurs énergiques sont restés obscurs, emportant dans la tombe le
secret de leur mission: tant de gloires éclatantes absorbaient alors
l'attention les contemporains! tant de brillants travaux accaparent encore
aujourd'hui l'examen rétrospectif des critiques! Mais peu à peu la lumière
sortira de ce chaos; et si notre siècle arrive à se résumer lui-même, il
résumera aussi la vie de son père le dix-huitième siècle, ce logogriphe
immense, cette brillante nébuleuse, où tant de lâcheté s'oppose à tant de
grandeur, tant de savoir à tant d'ignorance, tant de barbarie à tant de
civilisation, tant de lumière à tant d'erreur, tant de sérieux à tant
d'ivresse, tant d'incrédulité à tant de foi, tant de pédantisme savant à
tant de moquerie frivole, tant de superstition à tant de raison
orgueilleuse: cette période de cent ans, qui vit les règnes de madame de
Maintenon et de madame de Pompadour: Pierre le Grand, Catherine II,
Marie-Thérèse et la Dubarry; Voltaire et Swédenborg, Kant et Mesmer,
Jean-Jacques Rousseau et le cardinal Dubois, Shrœpfer et Diderot, Fénelon
et Law, Zinzendorf et Leibnitz, Frédéric II et Robespierre, Louis XIV et
Philippe-Égalité, Marie-Antoinette et Charlotte Corday, Weishaupt, Babeuf
et Napoléon... laboratoire effrayant, où tant de formes hétérogènes ont
été jetées dans le creuset, qu'elles ont vomi, dans leur monstrueuse
ébullition, un torrent de fumée où nous marchons encore enveloppés de
ténèbres et d'images confuses.
Consuelo pas plus qu'Albert, et les chefs Invisibles pas plus que leurs
adeptes, ne portaient un regard bien lucide sur ce siècle, au sein duquel
ils brûlaient de s'élancer avec l'espoir enthousiaste de le régénérer
d'assaut. Ils se croyaient à la veille d'une république évangélique, comme
les disciples de Jésus s'étaient crus à la veille du royaume de Dieu sur
la terre, comme les Taborites de la Bohême s'étaient crus à la veille de
l'état paradisiaque, comme plus tard la Convention française se crut à la
veille d'une propagande victorieuse sur toute la face du globe. Mais, sans
cette confiance insensée, où seraient les grands dévouements, et sans les
grandes folies où seraient les grands résultats? Sans l'utopie du divin
rêveur Jésus, où en serait la notion de la fraternité humaine? Sans les
visions contagieuses de l'extatique Jeanne-d'Arc, serions-nous encore
Français? Sans les nobles chimères du dix-huitième siècle, aurions-nous
conquis les premiers éléments de l'égalité? Cette mystérieuse révolution,
que les sectes du passé avaient rêvée chacune pour son temps, et que les
conspirateurs mystiques du siècle dernier avaient vaguement prédite
cinquante ans d'avance, comme une ère de rénovation politique et
religieuse, Voltaire et les calmes cerveaux philosophiques de son temps,
et Frédéric II lui-même, le grand réalisateur de la force logique et
froide, n'en prévoyaient ni les brusques orages, ni le soudain avortement.
Les plus ardents, comme les plus sages, étaient loin de lire clairement
dans l'avenir. Jean-Jacques Rousseau eût renié son œuvre, si la Montagne
lui était apparue en rêve, surmontée de la guillotine; Albert de
Rudolstadt serait redevenu subitement le fou léthargique du Schreckenstein,
si ces gloires ensanglantées, suivies du despotisme de Napoléon, et la
restauration de l'ancien régime, suivie du règne des plus vils intérêts
matériels, lui eussent été révélées; lui qui croyait travailler à
renverser, immédiatement et pour toujours, les échafauds et les prisons,
les casernes et les couvents, les maisons d'agio et les citadelles!
Ils rêvaient donc, ces nobles enfants, et ils agissaient sur leur rêve de
toute la puissance de leur âme. Ils n'étaient ni plus ni moins de leur
siècle que les habiles politiques et les sages philosophes leurs
contemporains. Ils ne voyaient ni plus ni moins qu'eux la vérité absolue
de l'avenir, cette grande inconnue que nous revêtons chacun des attributs
de notre propre puissance, et qui nous trompe tous, en même temps qu'elle
nous confirme, lorsqu'elle apparaît à nos fils, vêtue des mille couleurs
dont chacun de nous a préparé un lambeau pour sa toge impériale.
Heureusement, chaque siècle la voit plus majestueuse, parce que chaque
siècle produit plus de travailleurs pour son triomphe. Quant aux hommes
qui voudraient déchirer sa pourpre et la couvrir d'un deuil éternel, ils
ne peuvent rien contre elle, ils ne la comprennent pas. Esclaves de la
réalité présente, ils ne savent pas que l'immortelle n'a point d'âge, et
que qui ne la rêve pas telle qu'elle peut être demain ne la voit nullement
telle qu'elle doit être aujourd'hui.
Albert, dans cet instant de joie suprême où les yeux de Consuelo
s'attachaient enfin sur les siens avec ravissement; Albert, rajeuni de
tout le bienfait de la santé, et embelli de toute l'ivresse du bonheur, se
sentait investi de cette foi toute-puissante qui transporterait les
montagnes, s'il y avait d'autres montagnes à porter dans ces moments-là
que le fardeau de notre propre raison ébranlée par l'ivresse. Consuelo
était enfin devant lui comme la Galatée de l'artiste chéri des dieux,
s'éveillant en même temps à l'amour et à la vie. Muette et recueillie, la
physionomie éclairée d'une auréole céleste, elle était complètement,
incontestablement belle pour la première fois de sa vie, parce qu'elle
existait en effet complètement et réellement pour la première fois. Une
sérénité sublime brillait sur son front, et ses grands yeux s'humectaient
de cette volupté de l'âme dont l'ivresse des sens n'est qu'un reflet
affaibli. Elle n'était si belle que parce qu'elle ignorait ce qui se
passait dans son cœur et sur son visage. Albert seul existait pour elle,
ou plutôt elle n'existait plus qu'en lui, et lui seul lui semblait digne
d'un immense respect et d'une admiration sans bornes. C'est qu'Albert
aussi était transformé et comme enveloppé d'un rayonnement surnaturel en
la contemplant. Elle retrouvait bien dans la profondeur de son regard
toute la grandeur solennelle des nobles douleurs qu'il avait subies; mais
ces amertumes du passé n'avaient laissé sur ses traits aucune trace de
souffrance physique. Il avait sur le front la placidité du martyr
ressuscité, qui voit la terre rougie de son sang fuir sous ses pieds, et
le ciel des récompenses infinies s'ouvrir sur sa tête. Jamais artiste
inspiré ne créa une plus noble figure de héros ou de saint, aux plus beaux
jours de l'art antique ou de l'art chrétien.
Tous les Invisibles, frappés d'admiration à leur tour, s'arrêtèrent, après
s'être formés en cercle autour d'eux, et restèrent quelques instants
livrés au noble plaisir de contempler ce beau couple, si pur devant Dieu,
si chastement heureux devant les hommes. Puis vingt voix mâles et
généreuses chantèrent en chœur, sur un rhythme d'une largeur et d'une
simplicité antiques: _O hymen! ô hyménée!_ La musique était du Porpora, à
qui on avait envoyé les paroles, en lui demandant un chant d'épithalame
pour un mariage illustre; et on l'avait dignement récompensé, sans qu'il
sût de quelles mains venait le bienfait. Comme Mozart, à la veille
d'expirer, devait trouver un jour sa plus sublime inspiration pour un
_Requiem_ mystérieusement commandé, le vieux Porpora avait retrouvé tout
le génie de sa jeunesse pour écrire un chant d'hyménée, dont le mystère
poétique avait réveillé son imagination. Dès les premières mesures,
Consuelo reconnut le style de son maître chéri; et, se détachant avec
effort des regards de son amant, elle se tourna vers les coryphées pour y
chercher son père adoptif; mais son esprit seul était là. Parmi ceux qui
s'en étaient faits les dignes interprètes, Consuelo reconnut plusieurs
amis, Frédéric de Trenck, le Porporino, le jeune Benda, le comte Golowkin,
Schubart, le chevalier d'Éon, qu'elle avait connu à Berlin, et dont, ainsi
que toute l'Europe, elle ignorait le sexe véritable; le comte de
Saint-Germain, le chancelier Coccei, époux de la Barberini, le libraire
Nicolaï, Gottlieb, dont la belle voix dominait toutes les autres, enfin
Marcus, qu'un mouvement de Wanda lui désigna énergiquement, et qu'un
instinct sympathique lui avait fait reconnaître d'avance pour le guide qui
l'avait présentée, et qui remplissait auprès d'elle les fonctions de
parrain ou de père putatif. Tous les Invisibles avaient ouvert et rejeté
sur leurs épaules les longues robes noires, à l'aspect lugubre. Un costume
pourpre et blanc, élégant, simple, et rehaussé d'une chaîne d'or, qui
portait les insignes de l'ordre, donnait à leur groupe un aspect de fête.
Leur masque était passé autour de leur poignet, tout prêt à être remis sur
le visage, au moindre signal du _veilleur_ placé en sentinelle sur le dôme
de l'édifice.
L'_orateur_, qui remplissait les fonctions d'intermédiaire entre les chefs
Invisibles et les adeptes, se démasqua aussi, et vint féliciter les
heureux époux. C'était le duc de ***, ce riche prince qui avait voué sa
fortune, son intelligence et son zèle enthousiaste à l'œuvre des
Invisibles. Il était l'hôte de leur réunion, et sa résidence était, depuis
longtemps, l'asile de Wanda et d'Albert, cachés d'ailleurs à tous les yeux
profanes. Cette résidence était aussi le chef-lieu principal des
opérations du tribunal de l'ordre, quoiqu'il en existât plusieurs autres,
et que les réunions un peu nombreuses n'y fussent qu'annuelles, durant
quelques jours de l'été, à moins de cas extraordinaires. Initié à tous les
secrets des chefs, le duc agissait pour eux et avec eux; mais il ne
trahissait point leur incognito, et, assumant sur lui seul tous les
dangers de l'entreprise, il était leur interprète et leur moyen visible de
contact avec les membres de l'association.
Quand les nouveaux époux eurent échangé de douces démonstrations de joie
et d'affection avec leurs frères, chacun repris sa place, et le duc,
redevenu le frère orateur, parla ainsi au couple couronné de fleurs et
agenouillé devant l'autel:
«Enfants très-chers et très-aimés, au nom du vrai Dieu, toute puissance,
tout amour et tout intelligence; et, après lui, au nom des trois vertus
qui sont un reflet de la Divinité dans l'âme humaine: activité, charité et
justice, qui se traduisent, dans l'application, par notre formule:
_liberté, fraternité, égalité_; enfin, au nom du tribunal des Invisibles
qui s'est voué au triple devoir du zèle, de la foi et de l'étude,
c'est-à-dire à la triple recherche des vérités politiques, morales et
divines: Albert Podiebrad, Consuelo Porporina, je prononce la ratification
et la confirmation du mariage que vous avez déjà contracté devant Dieu et
devant vos parents, et même devant un prêtre de la religion chrétienne, au
château des Géants, le *** de l'année 175*. Ce mariage, valide devant les
hommes, n'était pas valide devant Dieu. Il y manquait trois choses: 1° le
dévouement absolu de l'épouse à vivre avec un époux qui paraissait toucher
à son heure dernière; 2° la sanction d'une autorité morale et religieuse
reconnue et acceptée par l'époux; 3° le consentement d'une personne ici
présente, dont il ne m'est pas permis de prononcer le nom, mais qui tient
de près à l'un des époux par les liens du sang. Si maintenant ces trois
conditions sont remplies, et qu'aucun de vous n'ait rien à réclamer et à
objecter..., unissez vos mains et levez-vous pour prendre le ciel à témoin
de la liberté de votre acte et de la sainteté de votre amour.»
Wanda qui continuait à demeurer inconnue aux frères de l'ordre, prit les
mains de ses deux enfants. Un même élan de tendresse et d'enthousiasme les
fit lever tous les trois, comme s'ils n'eussent fait qu'un.
Les formules du mariage furent prononcées, et les rites simples et
touchants du nouveau culte s'accomplirent dans le recueillement et la
ferveur. Cet engagement d'un mutuel amour ne fut pas un acte isolé au
milieu de spectateurs indifférents, étrangers au lien moral qui se
contractait. Ils furent tous appelés à sanctionner cette consécration
religieuse de deux êtres liés à eux par une foi commune. Ils étendirent
les bras sur les époux pour les bénir, puis ils se prirent tous ensemble
par les mains et formèrent une enceinte vivante, une chaîne d'amour
fraternel et d'association religieuse autour d'eux, en prononçant le
serment de les assister, de les protéger, de défendre leur honneur et
leurs jours, de soutenir leur existence au besoin, de les ramener au bien
par tous leurs efforts s'ils venaient à faiblir dans la rude carrière de
la vertu, de les préserver autant que possible de la persécution et des
séductions du dehors, dans toutes les occasions, dans toutes les
rencontres; enfin, de les aimer aussi saintement, aussi cordialement,
aussi sérieusement que s'ils étaient unis à eux par le nom et par le sang.
Le beau Trenck prononça cette formule pour tous les autres dans des termes
éloquents et simples; puis il ajouta en s'adressant à l'époux:
«Albert, l'usage profane et criminel de la vieille société, dont nous nous
séparons en secret pour l'amener à nous un jour, veut que le mari impose
la fidélité à sa femme au nom d'une autorité humiliante et despotique. Si
elle succombe, il faut qu'il tue son rival; il a même le droit de tuer son
épouse: cela s'appelle laver dans le sang la tache faite à l'honneur.
Aussi, dans ce vieux monde aveugle et corrompu, tout homme est l'ennemi
naturel de ce bonheur et de cet honneur si sauvagement gardés. L'ami, le
frère même, s'arroge le droit de ravir à l'ami et au frère l'amour de sa
compagne; ou tout au moins on se donne le cruel et lâche plaisir d'exciter
sa jalousie, de rendre sa surveillance ridicule, et de semer la méfiance
et le trouble entre lui et l'objet de son amour. Ici, tu le sais, nous
entendons mieux l'amitié, l'honneur et l'orgueil de la famille. Nous
sommes frères devant Dieu, et celui de nous qui porterait sur la femme de
son frère un regard audacieux et déloyal aurait déjà commis, à nos yeux,
le crime d'inceste dans son cœur.»
Tous les frères, émus et entraînés, tirèrent leurs épées, et jurèrent de
tourner cette arme contre eux-mêmes plutôt que de manquer au serment
qu'ils venaient de prononcer par la bouche de Trenck.
Mais la sibylle, agitée d'un de ces transports enthousiastes qui lui
donnaient tant d'ascendant sur leurs imaginations, et qui modifiaient
souvent l'opinion et les décisions des chefs eux-mêmes, rompit le cercle
en s'élançant au milieu. Son langage, toujours énergique et brûlant,
subjuguait leurs assemblées; sa grande taille, ses draperies flottantes
sur son corps amaigri, son port majestueux, quoique chancelant, le
tremblement convulsif de cette tête toujours voilée, et avec cela pourtant
une sorte de grâce qui révélait l'existence passée de la beauté, ce charme
si puissant chez la femme, qu'il subsiste encore après qu'il a disparu, et
qu'il émeut encore l'âme alors qu'il ne peut plus émouvoir les sens; enfin,
jusqu'à sa voix éteinte qui prenait tout à coup, sous l'empire de
l'exaltation, un éclat strident et bizarre, tout contribuait à en faire un
être mystérieux, presque effrayant au premier abord, et bientôt investi
d'une puissance persuasive et d'un irrésistible prestige.
Tous firent silence pour écouter la voix de l'inspirée. Consuelo fut émue
de son attitude autant qu'eux, et plus qu'eux peut-être, parce qu'elle
connaissait le secret de sa vie étrange. Elle se demanda, en frissonnant
d'une terreur involontaire, si ce spectre échappé de la tombe appartenait
réellement au monde et, si, après avoir exhalé son oracle, il n'allait pas
s'évanouir dans les airs avec cette flamme du trépied qui le faisait
paraître transparent et bleuâtre.
«Cachez-moi l'éclat de ces armes! s'écria la frémissante Wanda. Ce sont
des serments impies, ceux qui prennent pour objet de leurs invocations des
instruments de haine et de meurtre. Je sais bien que l'usage du vieux
monde a attaché ce fer au flanc de tout homme réputé libre, comme une
marque d'indépendance et de fierté; je sais bien que, dans les idées que
vous avez conservées malgré vous de cet ancien monde, l'épée est le
symbole de l'honneur, et que vous croyez prendre des engagements sacrés
quand vous avez juré par le fer comme les citoyens de la Rome primitive.
Mais ici, c'est profaner un serment auguste. Jurez plutôt par la flamme de
ce trépied: la flamme est le symbole de la vie, de la lumière et de
l'amour divin. Mais vous faut-il donc encore des emblèmes et des signes
visibles? Êtes-vous encore idolâtres, et les figures qui ornent ce temple
représentent-elles pour vous autre chose que des idées? Ah! jurez plutôt
par vos propres sentiments, par vos meilleurs instincts, par votre propre
cœur; et si vous n'osez pas jurer par le Dieu vivant, par la vraie
religion éternelle et sacrée, jurez par la sainte Humanité, par les
glorieux élans de votre courage, par la chasteté de cette jeune femme et
par l'amour de son époux. Jurez par le génie et par la beauté de Consuelo,
que votre désir et même votre pensée ne profaneront jamais cette arche
sainte de l'hyménée, cet autel invisible et mystique sur lequel la main
des anges grave et enregistre le serment de l'amour...
«Savez-vous bien ce que c'est que l'amour? ajouta la sibylle après s'être
recueillie un instant, et d'une voix qui devenait à chaque instant plus
claire et plus pénétrante; si vous le saviez, ô vous! chefs vénérables de
notre ordre et ministres de notre culte, vous ne feriez jamais prononcer
devant vous cette formule d'un engagement éternel que Dieu seul peut
ratifier, et qui, consacré par des hommes, est une sorte de profanation du
plus divin de tous les mystères. Quelle force pouvez-vous donner à un
engagement qui, par lui-même, est un miracle? Oui, l'abandon de deux
volontés qui se confondent en une seule est un miracle; car toute âme est
éternellement libre en vertu d'un droit divin. Et pourtant, lorsque deux
âmes se donnent et s'enchaînent l'une à l'autre par l'amour, leur mutuelle
possession devient aussi sacrée, aussi de droit divin que la liberté
individuelle. Vous voyez bien qu'il y a là un miracle, et que Dieu s'en
réserve à jamais le mystère, comme celui de la vie et de la mort. Vous
allez demander à cet homme et à cette femme s'ils veulent s'appartenir
exclusivement l'un à l'autre dans cette vie; et leur ferveur est telle
qu'ils vous répondront: «Non pas seulement dans cette vie, mais dans
l'éternité.» Dieu leur inspire donc, par le miracle de l'amour, bien plus
de foi, bien plus de force, bien plus de vertu que vous ne sauriez et que
vous n'oseriez leur en demander. Arrière donc les serments sacrilèges et
les lois grossières! Laissez-leur l'idéal, et ne les attachez pas à la
réalité par les chaînes de la loi. Laissez à Dieu le soin de continuer le
miracle. Préparez les âmes à ce que ce miracle s'accomplisse en elles,
formez-les à l'idéal de l'amour; exhortez, instruisez, vantez et démontrez
la gloire de la fidélité, sans laquelle il n'est point de force morale ni
d'amour sublime. Mais n'intervenez pas, comme des prêtres catholiques,
comme des magistrats du vieux monde, dans l'exécution du serment. Car, je
vous le dis encore une fois, les hommes ne peuvent pas se porter garants
ni se constituer gardiens de la perpétuité d'un miracle. Que savez-vous
des secrets de l'Éternel! Sommes-nous déjà entrés dans ce temple de
l'avenir, dans ce monde céleste où l'homme doit, nous dit-on, converser
avec Dieu sous les ombrages sacrés, comme un ami avec son ami! La loi du
mariage indissoluble est-elle donc émanée de la bouche du Seigneur? Ses
desseins, à cet égard, sont-ils proclamés sur la terre? Et vous-mêmes, ô
enfants des hommes, l'avez-vous promulguée, cette loi, d'un accord
unanime? Les pontifes de Rome n'ont-ils jamais brisé l'union conjugale,
eux qui se prétendent infaillibles? Sous prétexte de nullité dans de
certains engagements, ces pontifes ont consacré de véritables divorces,
dont l'histoire a consigné le scandale dans ses fastes. Et des sociétés
chrétiennes, des sectes réformées, l'Église grecque, ont, à l'exemple du
Mosaïsme et de toutes les anciennes religions, inauguré franchement dans
notre monde moderne la loi du divorce. Que devient donc la sainteté et
l'efficacité d'un serment fait à Dieu, quand il est avéré que les hommes
pourront nous en délier un jour? Ah! ne touchez pas à l'amour par la
profanation du mariage: vous ne réussiriez qu'à l'éteindre dans les cœurs
purs! Consacrez l'union conjugale par des exhortations, par des prières,
par une publicité qui la rende respectable, par de touchantes cérémonies;
vous le devez, si vous êtes nos prêtres, c'est-à-dire nos amis, nos guides,
nos conseils, nos consolateurs, nos lumières. Préparez les âmes à la
sainteté d'un sacrement; et comme le père de famille cherche à établir ses
enfants dans des conditions de bien-être, de dignité et de sécurité,
occupez-vous assidûment, vous, nos pères spirituels, d'établir vos fils
et vos filles dans des conditions favorables au développement de l'amour
vrai, de la vertu, de la fidélité sublime. Et quand vous leur aurez fait
subir des épreuves religieuses, au moyen desquelles vous pourrez
reconnaître qu'il n'y a dans leur mutuelle recherche ni cupidité, ni
vanité, ni enivrement frivole, ni aveuglement des sens dépourvu d'idéal;
quand vous aurez pu vous convaincre qu'ils comprennent la grandeur de leur
sentiment, la sainteté de leurs devoirs et la liberté de leur choix, alors
permettez-leur de se donner l'un à l'autre, et de s'aliéner mutuellement
leur inaliénable liberté. Que leur famille, et leurs amis, et la grande
famille des fidèles, interviennent pour ratifier avec vous cette union que
la solennité du sacrement doit rendre respectable. Mais faites bien
attention à mes paroles: que le sacrement soit une permission religieuse,
une autorisation paternelle et sociale, un encouragement et une
exhortation à la perpétuité de l'engagement; que ce ne soit jamais un
commandement, une obligation, une loi avec des menaces et des châtiments,
un esclavage imposé, avec du scandale, des prisons, et des chaînes en cas
d'infraction. Autrement vous ne verrez jamais s'accomplir sur la terre le
miracle dans son entier et dans sa durée. La Providence éternellement
féconde, Dieu, dispensateur infatigable de la grâce, amènera toujours
devant vous de jeunes couples fervents et naïfs, prêts à s'engager de
bonne foi pour le temps et pour l'éternité. Mais votre loi anti-religieuse,
et votre sacrement anti-humain, détruiront toujours en eux l'effet de la
grâce. L'inégalité des droits conjugaux selon le sexe, impiété consacrée
par les lois sociales, la différence des devoirs devant l'opinion, les
fausses distinctions de l'honneur conjugal, et toutes les notions absurdes
que le préjugé crée à la suite des mauvaises institutions, viendront
toujours éteindre la foi et glacer l'enthousiasme des époux; et les plus
sincères, les mieux disposés à la fidélité seront les plus prompts à se
contrister, à s'effrayer de la durée de l'engagement, et à se désenchanter
l'un de l'autre. L'abjuration de la liberté individuelle est en effet
contraire au vœu de la nature et au cri de la conscience quand les hommes
s'en mêlent, parce qu'ils y apportent le joug de l'ignorance et de la
brutalité: elle est conforme au vœu des nobles cœurs, et nécessaire aux
instincts religieux des fortes volontés, quand c'est Dieu qui nous donne
les moyens de lutter contre toutes les embûches que les hommes ont tendues
autour du mariage pour en faire le tombeau de l'amour, du bonheur et de la
vertu, pour en faire _une prostitution jurée_, comme disaient nos pères,
les Lothards, que vous connaissez bien et que vous invoquez souvent!
Rendez donc à Dieu ce qui est de Dieu, et ôtez à César ce qui n'est point
à César.
«Et vous, mes fils, dit-elle en revenant vers le centre du groupe, vous
qui venez de jurer de ne point porter atteinte au lien conjugal, vous avez
fait là un serment dont vous n'avez peut-être pas compris l'importance.
Vous avez obéi à un élan généreux, et vous avez répondu d'enthousiasme à
l'appel de l'honneur: cela est digne de vous, disciples d'une foi
victorieuse. Mais maintenant, sachez bien que vous avez fait là plus qu'un
acte de vertu particulière. Vous avez consacré un principe sans lequel il
n'y aura jamais de chasteté ni de fidélité conjugales possibles. Entrez
donc dans l'esprit d'un tel serment, et reconnaissez qu'il n'y aura point
de véritable vertu individuelle, tant que les membres de la société ne
seront pas tous solidaires les uns des autres en fait de vertu.
«Ô amour, ô flamme sublime! si puissante et si fragile, si soudaine et si
fugitive! éclair du ciel qui sembles devoir traverser notre vie et
t'éteindre en nous avant sa fin, dans la crainte de nous consumer et de
nous anéantir! nous sentons bien tous que tu es le feu vivifiant émané de
Dieu même, et que celui de nous qui pourrait te fixer dans son sein et t'y
entretenir jusqu'à sa dernière heure toujours aussi ardent et aussi
complet, celui-là serait le plus heureux et le plus grand parmi les
hommes. Aussi les disciples de l'idéal chercheront-ils toujours à te
préparer dans leurs âmes des sanctuaires où tu te plaises, afin que tu ne
te hâtes pas de les abandonner pour remonter au ciel. Mais, hélas! toi
dont nous avons fait une vertu, une des bases de nos sociétés humaines
pour t'honorer comme nous le désirions, tu n'as pourtant pas voulu te
laisser enchaîner au gré de nos institutions, et tu es resté libre comme
l'oiseau dans les airs, capricieux comme la flamme sur l'autel. Tu sembles
te rire de nos serments, de nos contrats et de notre volonté même. Tu nous
fuis, en dépit de tout ce que nous avons inventé pour t'immobiliser dans
nos mœurs. Tu n'habites pas plus le harem gardé par de vigilantes
sentinelles, que la famille chrétienne placée entre la menace du prêtre,
la sentence du magistrat, et le joug de l'opinion. D'où vient donc ton
inconstance et ton ingratitude, ô mystérieux prestige, ô amour cruellement
symbolisé sous les traits d'un dieu enfant et aveugle? Quelle tendresse et
quel mépris t'inspirent donc tour à tour ces âmes humaines que tu viens
toutes embraser de tes feux, et que tu délaisses presque toutes, pour les
laisser périr dans les angoisses du regret, du repentir, ou du dégoût plus
affreux encore? D'où vient qu'on t'invoque à genoux sur toute la face de
notre globe, qu'on t'exalte et qu'on te déifie, que les poëtes divins te
chantent comme l'âme du monde, que les peuples barbares te sacrifient des
victimes humaines en précipitant les veuves dans le bûcher des funérailles
de l'époux, que les jeunes cœurs t'appellent dans leurs plus doux songes,
et que les vieillards maudissent la vie quand tu les abandonnes à
l'horreur de la solitude? D'où vient ce culte tantôt sublime, tantôt
fanatique, que l'on te décerne depuis l'enfance dorée de l'Humanité
jusqu'à notre âge de fer, si tu n'es qu'une chimère, le rêve d'un moment
d'ivresse, l'erreur de l'imagination exaltée par le délire des sens?--Oh!
c'est que tu n'es pas un instinct vulgaire, un simple besoin de
l'animalité! Non, tu n'es pas l'aveugle enfant du paganisme; tu es le fils
du vrai Dieu et l'élément même de la Divinité! Mais tu ne t'es encore
révélé à nous qu'à travers les nuages de nos erreurs, et tu n'as pas voulu
établir ta demeure parmi nous, parce que tu n'as pas voulu être profané.
Tu reviendras, comme au temps fabuleux d'Astrée, comme dans les visions
des poëtes, te fixer dans notre paradis terrestre, quand nous aurons
mérité par des vertus sublimes la présence d'un hôte tel que toi. Oh!
qu'alors le séjour de cette terre sera doux aux hommes et qu'il fera bon
d'y être né! quand nous serons tous frères et sœurs, quand les unions
seront librement consenties et librement maintenues par la seule force
qu'on puise en toi; quand, au lieu de cette lutte effroyable, impossible,
que la fidélité conjugale est obligée de soutenir contre les tentatives
impies de la débauche, de la séduction hypocrite, de la violence effrénée,
de la perfide amitié et de la dépravation savante, chaque époux ne
trouvera autour de lui que de chastes sœurs, jalouses et délicates
gardiennes de la félicité d'une sœur qu'elles lui auront donnée pour
compagne, tandis que chaque épouse trouvera dans les autres hommes autant
de frères de son époux, heureux et fiers de son bonheur, protecteurs-nés
de son repos et de sa dignité! Alors la femme fidèle ne sera plus la fleur
solitaire qui se cache pour garder le fragile trésor de son honneur, la
victime souvent délaissée qui se consume dans la retraite et dans les
larmes, impuissante à faire revivre dans le cœur de son bien-aimé la
flamme qu'elle a conservée pure dans le sien. Alors le frère ne sera plus
forcé de venger sa sœur, et de tuer celui qu'elle aime et qu'elle
regrette, pour lui rendre un semblant de faux honneur; alors la mère ne
tremblera plus pour sa fille, alors la fille ne rougira plus de sa mère;
alors surtout l'époux ne sera plus ni soupçonneux ni despote; l'épouse
abjurera, de son côté, l'amertume de la victime ou la rancune de
l'esclave. D'atroces souffrances, d'abominables injustices ne flétriront
plus le riant et calme sanctuaire de la famille. L'amour pourra durer; et
qui sait alors! peut-être un jour le prêtre et le magistrat, comptant avec
raison sur le miracle permanent de l'amour, pourra-t-il consacrer au nom
de Dieu même des unions indissolubles, avec autant de sagesse et de
justice qu'il y porte aujourd'hui, à son insu, d'impiété et de folie.
«Mais ces jours de récompense ne sont pas encore venus. Ici, dans ce
mystérieux temple où nous voici réunis, suivant le mot de l'Évangile,
trois ou quatre au nom du Seigneur, nous ne pouvons que rêver et essayer
la vertu entre nous. Ce monde extérieur qui nous condamnerait à l'exil, à
la captivité ou à la mort, s'il pénétrait nos secrets, nous ne pouvons pas
l'invoquer comme sanction de nos promesses et comme garant de nos
institutions. N'imitons donc pas son ignorance et sa tyrannie. Consacrons
l'amour conjugal de ces deux enfants, qui viennent nous demander la
bénédiction de l'amour paternel et de l'amour fraternel, au nom du Dieu
vivant, dispensateur de tous les amours. Autorisez-les à se promettre une
éternelle fidélité; mais n'inscrivez pas leurs serments sur un livre de
mort, pour le leur rappeler ensuite par la terreur et la contrainte.
Laissez Dieu en être le gardien; c'est à eux de l'invoquer tous les jours
de leur vie, pour qu'il entretienne en eux le feu sacré qu'il y a fait
descendre.»
--C'est là où je t'attendais, ô sibylle inspirée! s'écria Albert en
recevant dans ses bras sa mère, épuisée d'avoir parlé si longtemps avec
l'énergie de la conviction. J'attendais l'aveu de ce droit que tu
m'accordes de tout promettre à celle que j'aime. Tu reconnais que c'est
mon droit le plus cher et le plus sacré. Je lui promets donc, je lui jure
de l'aimer uniquement et fidèlement toute ma vie, et j'en prends Dieu à
témoin. Dis-moi, ô prophétesse de l'amour, que ce n'est pas là un
blasphème.
--Tu es sous la puissance du miracle, répondit Wanda. Dieu bénit ton
serment, puisque c'est lui qui t'inspire la foi de le prononcer.
_Toujours_ est le mot le plus passionné qui vienne aux lèvres des amants,
dans l'extase de leurs plus divines joies, C'est un oracle qui s'échappe
alors de leur sein. L'éternité est l'idéal de l'amour, comme c'est l'idéal
de la foi. Jamais l'âme humaine n'arrive mieux au comble de sa puissance
et de sa lucidité que dans l'enthousiasme d'un grand amour. Le _toujours_
des amants est donc une révélation intérieure, une manifestation divine,
qui doit jeter sa clarté souveraine et sa chaleur bienfaisante sur tous
les instants de leur union. Malheur à quiconque profane cette formule
sacrée! Il tombe de l'état de grâce dans l'état du péché: il éteint la foi,
la lumière, la force et la vie dans son cœur.
--Et moi, dit Consuelo, je reçois ton serment, ô Albert! et je t'adjure
d'accepter le mien. Je me sens, moi aussi, sous la puissance du miracle,
et ce _toujours_ de notre courte vie ne me semble rien au prix de
l'éternité, pour laquelle je veux me promettre à toi.
--Sublime téméraire! dit Wanda avec un sourire d'enthousiasme qui sembla
rayonner à travers son voile, demande à Dieu l'éternité avec celui que tu
aimes, en récompense de ta fidélité envers lui dans cette courte vie.
--Oh! oui! s'écria Albert en élevant vers le ciel la main de sa femme
enlacée dans la sienne; c'est là le but, l'espoir et la récompense!
S'aimer grandement et ardemment dans cette phase de l'existence, pour
obtenir de se retrouver et de s'unir encore dans les autres! Oh! je sens
bien, moi, que ceci n'est pas le premier jour de notre union, que nous
nous sommes déjà aimés, déjà possédés dans la vie antérieure. Tant de
bonheur n'est pas un accident du hasard. C'est la main de Dieu qui nous
rapproche et nous réunit comme les deux moitiés d'un seul être inséparable
dans l'éternité.»
Après la célébration du mariage, et bien que la nuit fût fort avancée, on
procéda aux cérémonies de l'initiation définitive de Consuelo à l'ordre
des Invisibles; et, ensuite, les membres du tribunal ayant disparu, on se
répandit sous les ombrages du bois sacré, pour revenir bientôt s'asseoir
autour du banquet de communion fraternelle. Le prince (_frère orateur_) le
présida, et se chargea d'en expliquer à Consuelo les symboles profonds et
touchants. Ce repas fut servi par de fidèles domestiques affiliés à un
certain grade de l'ordre. Karl présenta Matteus à Consuelo, et elle vit
enfin à découvert son honnête et douce figure; mais elle remarqua avec
admiration que ces estimables valets n'étaient point traités en inférieurs
par leurs frères des autres grades. Aucune distinction ne régnait entre
eux et les personnages éminents de l'ordre, quel que fût leur rang dans le
monde. Les _frères servants_, comme on les appelait, remplissaient de bon
gré et avec plaisir les fonctions d'échansons et de maîtres d'hôtel; ils
vaquaient à l'ordonnance de service, comme aides compétents dans l'art de
préparer un festin, qu'ils considéraient d'ailleurs comme une cérémonie
religieuse, comme une pâque eucharistique. Ils n'étaient donc pas plus
abaissés par cette fonction que les lévites d'un temple présidant aux
détails des sacrifices. Chaque fois qu'ils avaient garni la table, ils
venaient s'y asseoir eux-mêmes, non à des places marquées à part et
isolées des autres, mais dans des intervalles réservés pour eux parmi les
convives. C'était à qui les appellerait, et se ferait un plaisir et un
devoir de remplir leur coupe et leur assiette. Comme dans les banquets
maçonniques, on ne portait jamais la coupe aux lèvres sans invoquer
quelque noble idée, quelque généreux sentiment ou quelque auguste
patronage. Mais les bruits cadencés, les gestes puérils des francs-maçons,
le maillet, l'argot des toasts, et le vocabulaire des ustensiles, étaient
exclus de ce festin à la fois expansif et grave. Les fidèles servants y
gardaient un maintien respectueux sans bassesse et modeste sans
contrainte. Karl fut assis pendant un service entre Albert et Consuelo.
Cette dernière remarqua avec attendrissement, outre sa sobriété et sa
bonne tenue, un progrès extraordinaire dans l'intelligence de ce brave
paysan, éducable par le cœur, et initié à de saines notions religieuses
et morales par une rapide et admirable éducation de sentiment.
«Ô mon ami! dit-elle à son époux, lorsque le déserteur eut changé de place
et qu'Albert se rapprocha d'elle, voilà donc l'esclave battu de la milice
prussienne, le bûcheron sauvage du Boehmerwald, l'assassin de Frédéric le
Grand! Des leçons éclairées et charitables ont su, en si peu de jours, en
faire un homme sensé, pieux et juste, au lieu d'un bandit que la justice
féroce des nations eût poussé au meurtre, et corrigé à l'aide du fouet et
de la potence.
--Noble sœur, dit le prince placé en cet instant à la droite de Consuelo,
vous aviez donné à Roswald de grandes leçons de religion et de clémence à
ce cœur égaré par le désespoir, mais doué des plus nobles instincts. Son
éducation a été ensuite rapide et facile; et quand nous avions quelque
chose de bon à lui enseigner, il s'y confiait d'emblée en s'écriant:
«C'est ce que me disait la _signora!_» Soyez certaine qu'il serait plus
aisé qu'on ne le pense d'éclairer et de moraliser les hommes les plus
rudes, si on le voulait bien. Relever leur condition, et leur inoculer
l'estime d'eux-mêmes, en commençant par les estimer et les aimer, ne
demande qu'une charité sincère et le respect de la dignité humaine. Vous
voyez cependant que ces braves gens ne sont encore initiés qu'à des grades
inférieurs: c'est que nous consultons la portée de leur intelligence et
leurs progrès dans la vertu pour les admettre plus ou moins dans nos
mystères. Le vieux Matteus a deux grades de plus que Karl; et s'il ne
dépasse pas celui qu'il occupe maintenant, ce sera parce que son esprit et
son cœur n'auront pas pu aller plus loin. Aucune bassesse d'extraction,
aucune humilité de condition sociale ne nous arrêteront jamais; et vous
voyez ici Gottlieb le cordonnier, le fils du geôlier de Spandaw, admis à
un grade égal au vôtre, bien que dans ma maison il remplisse, par goût et
par habitude, des fonctions subalternes. Sa vive imagination, son ardeur
pour l'étude, son enthousiasme pour la vertu, en un mot la beauté
incomparable de l'âme qui habite ce vilain corps, l'ont rendu bien vite
digne d'être traité comme un égal et comme un frère dans l'intérieur du
temple. Il n'y avait presque rien à donner en fait d'idées et de vertus à
ce noble enfant. Il avait trop au contraire; il fallait calmer en lui un
excès d'exaltation, et le traiter des maladies morales et physiques qui
l'eussent conduit à la folie. L'immoralité de son entourage et la
perversité du monde officiel l'eussent irrité sans le corrompre; mais nous
seuls, armés de l'esprit de Jacques Bœhm et de la véritable explication
de ses profonds symboles, nous pouvions le convaincre sans le désenchanter,
et redresser les écarts de sa poésie mystique sans refroidir son zèle et
sa foi. Vous devez remarquer que la cure de cette âme a réagi sur le corps,
que sa santé est revenue comme par enchantement, et que sa bizarre figure
est déjà transformée.»
Après le repas, on reprit les manteaux, et on se promena sur le revers
adouci de la colline qu'ombrageait le bois sacré. Les ruines du vieux
château réservé aux épreuves dominaient ce beau site, dont Consuelo
reconnut peu à peu les sentiers, parcourus à la hâte durant une nuit
d'orage peu de temps auparavant. La source abondante qui s'échappait d'une
grotte rustiquement taillée dans le roc, et consacrée jadis à une dévotion
superstitieuse, courait, en murmurant, parmi les bruyères, vers le fond du
vallon, où elle formait le beau ruisseau que la captive du pavillon
connaissait si bien. Des allées, naturellement couvertes d'un sable fin,
argenté par la lune, se croisaient sous ces beaux ombrages, où les groupes
errants se rencontraient, se mêlaient, et échangèrent de doux entretiens.
De hautes barrières à claire-voie fermaient cet enclos, dont le kiosque
vaste et riche passait pour un cabinet d'étude, retraite favorite du
prince, et interdite aux oisifs et aux indiscrets. Les frères servants se
promenaient aussi, par groupes, mais en suivant les barrières, et en
faisant le guet pour avertir les _frères_, en cas d'approche d'un profane.
Ce danger n'était pas très à redouter. Le duc paraissait s'occuper
seulement des mystères maçonniques; comme en effet, il s'en occupait
secondairement; mais la franc-maçonnerie était tolérée dès lors par les
lois et protégée par les princes qui y étaient ou qui s'y croyaient
initiés. Personne ne soupçonnait l'importance des grades supérieurs, qui,
de degré en degré, aboutissaient au tribunal des Invisibles.
D'ailleurs, en ce moment, la fête ostensible qui illuminait au loin la
façade du palais ducal absorbait trop les nombreux hôtes du prince, pour
qu'on songeât à quitter les brillantes salles et les nouveaux jardins pour
les rochers et les ruines du vieux parc. La jeune margrave de Bareith,
amie intime du duc, faisait pour lui les honneurs de la fête. Il avait
feint une indisposition pour disparaître; et aussitôt après le banquet des
Invisibles, il alla présider le souper de ses illustres hôtes du palais.
En voyant briller bien loin ces lumières, Consuelo, appuyée sur le bras
d'Albert, se ressouvint d'Anzoleto, et s'accusa naïvement, devant son
époux qui le lui reprochait, d'un instant de cruauté et d'ironie envers le
compagnon chéri de son enfance.
«Oui, c'était un mouvement coupable, lui dit-elle; mais j'étais bien
malheureuse dans ce moment-là. J'étais résolue à me sacrifier au comte
Albert, et les malicieux et cruels Invisibles me jetaient encore une fois
dans les bras du dangereux Liverani. J'avais la mort dans l'âme. Je
retrouvais avec délices celui dont il fallait se séparer avec désespoir,
et Marcus voulait me distraire de ma souffrance en me faisant admirer le
bel Anzoleto! Ah! je n'aurais jamais cru le revoir avec tant
d'indifférence! Mais je m'imaginais être condamnée à l'épreuve de chanter
avec lui, et j'étais prête à le haïr de m'enlever ainsi mon dernier
instant, mon dernier rêve de bonheur. À présent, ô mon ami, je pourrai le
revoir sans amertume, et le traiter avec indulgence. Le bonheur rend si
bon et si clément! Puissé-je lui être utile un jour, et lui inspirer
l'amour sérieux de l'art, sinon le goût de la vertu!
--Pourquoi en désespérer? dit Albert. Attendons-le dans un jour de malheur
et d'abandon. Maintenant au milieu de ses triomphes, il serait sourd aux
conseils de la sagesse. Mais qu'il perde sa voix et sa beauté, nous nous
emparerons peut-être de son âme.
--Chargez-vous de cette conversion, Albert.
--Non pas sans vous, ma Consuelo.
--Vous ne craignez donc pas les souvenirs du passé?
--Non; je suis présomptueux au point de ne rien craindre. Je suis sous la
puissance du miracle.
--Et moi aussi, Albert, je ne saurais douter de moi-même! Oh! vous avez
bien raison d'être tranquille!»
Le jour commençait à poindre, et l'air pur du matin faisait monter mille
senteurs exquises. On était dans les plus beaux jours de l'été. Les
rossignols chantaient sous la feuillée, et se répondaient d'une colline à
l'autre. Les groupes qui se formaient à chaque instant autour des deux
époux, loin de leur être importuns, ajoutaient à leur pure ivresse les
douceurs d'une amitié fraternelle, ou tout au moins des plus exquises
sympathies. Tous les Invisibles présents a cette fête furent présentés à
Consuelo, comme les membres de sa nouvelle famille. C'était l'élite des
talents, des intelligences et des vertus de l'ordre: les uns illustres
dans le monde du dehors, d'autres obscurs dans ce monde-là, mais illustres
dans le temple par leurs travaux et leurs lumières. Plébéiens et
patriciens étaient mêlés dans une tendre intimité. Consuelo dut apprendre
leurs véritables noms et ceux plus poétiques qu'ils portaient dans le
secret de leurs relations fraternelles: c'étaient Vesper, Ellops, Péon,
Hylas, Euryale, Bellérophon, etc. Jamais elle ne s'était vue entourée d'un
choix aussi nombreux d'âmes nobles et de caractères intéressants. Les
récits qu'ils lui faisaient de leurs travaux de prosélytisme, des dangers
qu'ils avaient affrontés et des résultats obtenus, la charmaient comme
autant de poëmes dont elle n'aurait pas cru la réalité conciliable avec le
train du monde insolent et corrompu qu'elle avait traversé. Ces
témoignages d'amitié et d'estime qui allaient jusqu'à l'attendrissement et
à l'effusion, et qui n'étaient pas entachés de la moindre banalité de
galanterie, ni de la moindre insinuation de familiarité dangereuse, ce
langage élevé, ce charme de relations où l'égalité et la fraternité
étaient réalisées dans ce qu'elles peuvent avoir de plus sublime; cette
belle aube dorée qui se levait sur la vie en même temps que dans le ciel,
tout cela fut comme un rêve divin dans l'existence de Consuelo et
d'Albert. Enlacés au bras l'un de l'autre, ils ne songeaient pas à
s'éloigner de leurs frères chéris. Une ivresse morale, douce et suave
comme l'air du matin, remplissait leur poitrine et leur âme. L'amour
dilatait trop leur sein pour le faire tressaillir. Trenck racontait les
souffrances de sa captivité à Glatz, et les dangers de sa fuite. Comme
Consuelo et Haydn dans le Bœhmerwald, il avait voyagé à travers la
Pologne, mais par un froid rigoureux, couvert de haillons, avec un
compagnon, blessé, l'_aimable Shelles_, que ses mémoires nous ont peint
depuis comme le plus gracieux des amis. Il avait joué du violon pour avoir
du pain, et servi de ménétrier aux paysans, comme Consuelo sur les rives
du Danube. Puis il lui parlait tout bas de la princesse Amélie, de son
amour et de ses espérances. Pauvre jeune Trenck! l'épouvantable orage qui
s'amassait sur sa tête, il ne le prévoyait pas plus que l'heureux couple,
destiné à passer de ce beau songe d'une nuit d'été à une vie de combats,
de déceptions et de souffrances!
Le Porporino chanta sous les cyprès un hymne admirable composé par Albert,
à la mémoire des martyrs de leur cause; le jeune Benda l'accompagna sur
son violon; Albert lui-même prit l'instrument, et ravit les auditeurs avec
quelques notes. Consuelo ne put chanter, elle pleurait de joie et
d'enthousiasme. Le comte de Saint-Germain raconta les entretiens de Jean
Huss et de Jérôme de Prague avec tant de chaleur, d'éloquence et de
vraisemblance, qu'en l'écoutant il était impossible de ne pas croire qu'il
y eût assisté. Dans de telles heures d'émotion et de ravissement, la
triste raison ne se défend pas des prestiges de la poésie. Le chevalier
d'Éon peignit, en traits d'une finesse acérée et d'un goût enchanteur, les
misères et les ridicules des plus illustres tyrans de l'Europe, et les
vices des cours, et la faiblesse de cet échafaudage social qu'il semblait
à l'enthousiasme si facile de faire plier sous son vol brûlant. Le comte
Golowkin peignit délicieusement la grande âme et les naïfs travers de son
ami Jean-Jacques Rousseau. Ce seigneur philosophe (on dirait aujourd'hui
excentrique) avait une fille fort belle, qu'il élevait selon ses idées, et
qui était à la fois Émile et Sophie, tantôt le plus beau des garçons,
tantôt la plus charmante des filles. Il devait la présenter à l'initiation,
et charger Consuelo de l'instruire. L'illustre Zinzendorf exposa
l'organisation et les mœurs évangéliques de sa colonie de Moraves
bernhuters. Il consultait Albert avec déférence sur plusieurs difficultés,
et la sagesse semblait parler par la bouche d'Albert. C'est qu'il était
inspiré par la présence et le doux regard de son amie. Il semblait un dieu
à Consuelo. Il réunissait pour elle tous les prestiges: philosophe et
artiste, martyr éprouvé, héros triomphant, grave comme un sage du Portique,
beau comme un ange, enjoué parfois et naïf comme un enfant, comme un
amant heureux, parfait enfin comme l'homme qu'on aime! Consuelo avait cru
mourir de fatigue et d'émotion en frappant à la porte du temple.
Maintenant elle se sentait forte, et animée comme au temps où elle jouait
sur la grève de l'Adriatique dans toute la vigueur de l'adolescence, sous
un soleil brûlant tempéré par la brise de mer. Il semblait que la vie dans
toute sa puissance, le bonheur dans toute son intensité, se fussent
emparés d'elle par toutes ses fibres, et qu'elles les aspirât par tous ses
pores. Elle ne comptait pas les heures: elle eût voulu que cette nuit
enchantée ne finît jamais. Pourquoi ne peut-on arrêter le soleil sous
l'horizon, dans de certaines veillées où l'on se sent dans toute la
plénitude de l'être, et où tous les rêves de l'enthousiasme semblent
réalisés ou réalisables!
Enfin le ciel se teignit de pourpre et d'or; une cloche argentine avertit
les Invisibles que la nuit leur retirait ses voiles protecteurs. Ils
chantèrent un dernier hymne au soleil levant, emblème du jour nouveau
qu'ils rêvaient et préparaient pour le monde. Puis ils se firent de
tendres adieux, se donnèrent rendez-vous, les uns à Paris, les autres à
Londres, d'autres à Madrid, à Vienne, à Pétersbourg, à Varsovie, à Dresde,
à Berlin. Tous s'engagèrent à se retrouver dans un an, à pareil jour, à la
porte de ce temple béni, avec de nouveaux néophytes ou d'anciens frères
maintenant absents. Puis ils croisèrent leurs manteaux pour cacher leurs
élégants costumes, et se dispersèrent sans bruit sous les sentiers
ombragés du parc.
Albert et Consuelo, guidés par Marcus, descendirent le ravin jusqu'au
ruisseau; Karl les reçut dans sa gondole fermée, et les conduisit au
pavillon, sur le seuil duquel ils s'arrêtèrent un instant pour contempler
la majesté de l'astre qui montait dans le ciel. Jusque-là Consuelo, en
répondant aux discours passionnés d'Albert, lui avait toujours donné son
nom véritable; mais lorsqu'il l'arracha à la contemplation où elle
semblait s'oublier, elle ne put que lui dire, en appuyant son front
brûlant sur son épaule:
«_Ô Liverani!_»
* * * * *