Le clavecin arriva dans la journée. C'était le même que Consuelo louait à
Berlin à ses frais. Elle fut fort aise de n'avoir pas à risquer avec un
autre instrument une nouvelle connaissance moins agréable et moins sûre.
De son côté, le roi, qui veillait aux moindres détails d'affaires, s'était
informé, en donnant l'ordre d'expédier le clavecin à la prison, si
celui-là appartenait à la prima-donna; et, en apprenant que c'était un
_locatis_, il avait fait savoir au luthier propriétaire qu'il lui en
garantissait la restitution, mais que la location resterait aux frais de
la prisonnière. Sur quoi le luthier s'était permis d'observer qu'il
n'avait point de recours contre une personne en prison, surtout si elle
venait à y mourir. M. de Poelnitz, chargé de cette importante négociation,
avait répliqué en riant:
«Mon cher Monsieur, vous ne voudriez pas chicaner le roi sur une semblable
vétille, et d'ailleurs cela ne servirait à rien. Votre clavecin est
décrété de prise de corps, pour être écroué aujourd'hui même à Spandaw.»
Les manuscrits et les partitions de la Porporina lui furent également
apportés; et, comme elle s'étonnait de tant d'aménité dans le régime de sa
prison, le commandant major de place vint lui rendre visite pour lui
expliquer qu'elle aurait à continuer ses fonctions de première chanteuse
au théâtre royal.
«Telle est la volonté de Sa Majesté, lui dit-il. Toutes les fois que le
semainier de l'Opéra vous portera sur le programme pour une représentation,
une voiture escortée vous conduira au théâtre à l'heure dite, et vous
ramènera coucher à la forteresse immédiatement après le spectacle. Ces
déplacements se feront avec la plus grande exactitude et avec les égards
qui vous sont dus. J'espère, Mademoiselle, que vous ne nous forcerez, par
aucune tentative d'évasion, à redoubler la rigueur de votre captivité.
Conformément aux ordres du roi, vous avez été placée dans une chambre à
feu, et il vous sera permis de vous promener sur le rempart que vous voyez,
aussi souvent qu'il vous sera agréable. En un mot, nous sommes
responsables, non-seulement de votre personne, mais de votre santé et de
votre voix. La seule contrariété que vous éprouverez de notre part sera
d'être tenue au secret, et de ne pouvoir communiquer avec personne, soit
de l'intérieur, soit de l'extérieur. Comme nous avons ici peu de dames, et
qu'un seul gardien suffit pour le corps de logis qu'elles occupent, vous
n'aurez pas le désagrément d'être servie par des gens grossiers. L'honnête
figure et les bonnes manières de monsieur Schwartz doivent vous
tranquilliser sur ce point. Un peu d'ennui sera donc le seul mal que vous
aurez à supporter, et je conçois qu'à votre âge et dans la situation
brillante où vous étiez...
--Soyez tranquille, monsieur le major, répondit Consuelo avec un peu de
fierté. Je ne m'ennuie jamais quand je peux m'occuper. Je ne demande
qu'une grâce; c'est d'avoir de quoi écrire, et de la lumière pour pouvoir
faire de la musique le soir.
--Cela est tout à fait impossible. Je suis au désespoir de refuser
l'unique demande d'une personne aussi courageuse. Mais je puis, en
compensation, vous donner l'autorisation de chanter à toutes les heures du
jour et de la nuit, si bon vous semble. Votre chambre est la seule habitée
dans cette tour isolée. Le logement du gardien est au-dessous, il est vrai;
mais M. Schwartz est trop bien élevé pour se plaindre d'entendre une
aussi belle voix, et quant à moi, je regrette de n'être pas à portée d'en
jouir.»
Ce dialogue, auquel assistait maître Schwartz, fut terminé par de grandes
révérences, et le vieil officier se retira, convaincu, d'après la
tranquillité de la cantatrice, qu'elle était là pour quelque infraction à
la discipline du théâtre, et pour quelques semaines tout au plus. Consuelo
ne savait pas elle-même si elle y était sous la prévention de complicité
dans une conspiration politique, ou pour le seul crime d'avoir rendu
service à Frédéric de Trenck, ou enfin pour avoir été tout simplement la
confidente discrète de la princesse Amélie.
Pendant deux ou trois jours, notre captive éprouva plus de malaise, de
tristesse et d'ennui qu'elle ne voulait se l'avouer. La longueur des nuits,
qui était encore de quatorze heures dans cette saison, lui fut
particulièrement désagréable, tant qu'elle espéra pouvoir s'y soustraire
en obtenant de M. Schwartz la lumière, l'encre et les plumes. Mais il ne
lui fallut pas beaucoup de temps pour se convaincre que cet homme
obséquieux était doué d'une ténacité inflexible. Schwartz n'était pas
méchant, il n'avait pas, comme la plupart des gens de son espèce, le goût
de faire souffrir. Il était même pieux et dévot à sa manière, croyant
servir Dieu et faire son salut, pourvu qu'il se conformât à ceux des
engagements de sa profession qu'il ne pouvait point éluder. Il est vrai
que ces cas réservés étaient en petit nombre, et portaient sur les
articles où il avait moins de chance de profit avec les prisonniers que de
chances de danger relativement à sa place.
«Est-elle simple, disait-il en parlant de Consuelo à sa femme, de
s'imaginer que pour gagner tous les jours quelques _groschen_ sur une
bougie, je vais m'exposer à être chassé!
--Fais bien attention, lui répondait son épouse, qui était l'Égérie de ses
inspirations cupides, de ne pas lui avancer un seul dîner quand sa bourse
sera épuisée.
--Ne t'inquiète pas. Elle a des économies, elle me l'a dit, et M.
Porporino, chanteur du théâtre, en est le dépositaire.
--Mauvaise créance! reprenait la femme. Relis donc le code de nos lois
prussiennes; tu en verras une relative aux comédiens, qui dégage tout
débiteur de toute réclamation de leur part. Prends donc garde que le
dépositaire de ladite demoiselle n'invoque la loi, et ne retienne l'argent
quand tu lui présenteras tes comptes.
--Mais puisque son engagement avec le théâtre n'est pas rompu par
l'emprisonnement, puisqu'elle doit continuer ses fonctions, je ferai une
saisie sur la caisse du théâtre.
--Et qui t'assure qu'elle touchera ses appointements? Le roi connaît la
loi mieux que personne, et si c'est son bon plaisir de l'invoquer...
--Tu penses à tout, femme! disait M. Schwartz. Je serai sur mes gardes.
Pas d'argent? pas de cuisine, pas de feu, le mobilier de rigueur. La
consigne à la lettre.»
C'est ainsi que le couple Schwartz devisait sur le sort de Consuelo. Quant
à elle, lorsqu'elle se fut bien assurée que l'honnête gardien était
incorruptible à l'endroit de la bougie, elle prit son parti, et arrangea
ses journées de manière à ne point trop souffrir de la longueur des nuits.
Elle s'abstint de chanter durant le jour, afin de se réserver cette
occupation pour le soir. Elle s'abstint même autant que possible de penser
à la musique et d'entretenir son esprit, de réminiscences ou
d'inspirations musicales avant les heures de l'obscurité. Au contraire,
elle donna la matinée et la journée aux réflexions que lui suggérait sa
position, au souvenir des événements de sa vie, et à la recherche rêveuse
des éventualités de l'avenir. De cette manière, elle réussit, en peu de
temps, à faire deux parts de sa vie, une toute philosophique, une toute
musicale; et elle reconnut qu'avec de l'exactitude et de la persévérance
on peut, jusqu'à un certain point, faire fonctionner régulièrement et
soumettre à la volonté ce coursier capricieux et rétif de la fantaisie,
cette muse fantasque de l'imagination. En vivant sobrement, en dépit des
prescriptions et des insinuations de M. Schwartz, et en faisant beaucoup
d'exercice, même sans plaisir, sur le rempart, elle parvint à se sentir
très-calme le soir, et à employer agréablement ces heures de ténèbres que
les prisonniers, en voulant forcer le sommeil pour échapper à l'ennui,
remplissent de fantômes et d'agitations. Enfin, en ne donnant que six
heures au sommeil, elle fut bientôt assurée de dormir paisiblement toutes
les nuits, sans que jamais un excès de repos empiétât sur la tranquillité
de la nuit suivante.
Au bout de huit jours, elle s'était déjà si bien faite à sa prison, qu'il
lui semblait qu'elle n'eût jamais vécu autrement. Ses soirées, si
redoutables d'abord, étaient devenues ses heures les plus agréables; et
les ténèbres, loin de lui causer l'effroi qu'elle en attendait, lui
révélèrent des trésors de conception musicale, qu'elle portait en elle
depuis longtemps sans avoir pu en faire usage et les formuler, dans
l'agitation de sa profession de virtuose. Lorsqu'elle sentit que
l'improvisation, d'une part, et de l'autre l'exécution de mémoire
suffiraient à remplir ses soirées, elle se permit de consacrer quelques
heures de la journée à noter ses inspirations, et à étudier ses auteurs
avec plus de soin encore qu'elle n'avait pu le faire au milieu de mille
émotions, ou sous l'œil d'un professeur impatient et systématique. Pour
écrire la musique, elle se servit d'abord d'une épingle, au moyen de
laquelle elle piquait les notes dans les interlignes, puis de petits
éclats de bois enlevés à ses meubles, qu'elle faisait ensuite noircir
contre le poêle, au moment où il était le plus ardent. Mais comme ces
procédés prenaient du temps, et qu'elle avait une très-petite provision de
papier réglé, elle reconnut qu'il valait mieux exercer encore la robuste
mémoire dont elle était douée, et y loger avec ordre les nombreuses
compositions que chaque soir faisait éclore. Elle en vint à bout, et, en
pratiquant, elle put revenir de l'une à l'autre sans les avoir écrites et
sans les confondre.
Cependant, comme sa chambre était fort chaude, grâce au surcroît de
combustibles que M. Schwartz ajoutait bénévolement à la ration de
l'établissement, et comme le rempart où elle se promenait était sans cesse
rasé par un vent glacial, elle ne put échapper à quelques jours
d'enrouement, qui la privèrent de la distraction d'aller chanter au
théâtre de Berlin. Le médecin de la prison, qui avait été chargé de la
voir deux fois par semaine, et de rendre compte de l'état de sa santé à M.
de Poelnitz, écrivit qu'elle avait une extinction de voix, précisément le
jour où le baron se proposait, avec l'agrément du roi, de la faire
reparaître devant le public. Sa sortie fut donc retardée, sans qu'elle en
eût le moindre chagrin; elle ne désirait pas respirer l'air de la liberté,
avant de s'être assez familiarisée avec sa prison pour y rentrer sans
regret.
En conséquence, elle ne soigna pas son rhume avec tout l'amour et toute la
sollicitude qu'une cantatrice nourrit ordinairement pour le précieux
organe de son gosier. Elle ne s'abstint pas de la promenade, et il en
résulta un peu de fièvre durant plusieurs nuits. Elle éprouva alors un
petit phénomène que tout le monde connaît. La fièvre amène dans le cerveau
de chaque individu une illusion plus ou moins pénible. Les uns s'imaginent
que l'angle formé par les murailles de l'appartement se rapproche d'eux,
en se rétrécissant, jusqu'à leur presser et leur écraser la tête. Ils
sentent peu à peu l'angle se desserrer, s'élargir, les laisser libres,
retourner à sa place, pour revenir encore, se resserrer de nouveau et
recommencer continuellement la même alternative de gêne et de soulagement.
D'autres prennent leur lit pour une vague qui les soulève, les porte
jusqu'au baldaquin, et les laisse retomber, pour se soulever encore et les
ballotter obstinément. Le narrateur de cette véridique histoire subit la
fièvre sous la forme bizarre d'une grosse ombre noire, qu'il voit se
dessiner horizontalement sur une surface brillante au milieu de laquelle
il se trouve placé. Cette tache d'ombre, nageant sur le sol imaginaire,
est dans un continuel mouvement de contraction et de dilatation. Elle
s'élargit jusqu'à couvrir entièrement la surface brillante, et tout
aussitôt elle diminue, se resserre, et arrive à n'être plus qu'une ligne
déliée comme un fil, après quoi elle s'étend de nouveau pour se développer
et s'atténuer sans cesse. Cette vision n'aurait rien de désagréable pour
le rêveur, si, par une sensation maladive assez difficile à faire
comprendre, il ne s'imaginait être lui-même ce reflet obscur d'un objet
inconnu flottant sans repos sur une arène embrasée par les feux d'un
soleil invisible: à tel point que lorsque l'ombre imaginaire se contracte,
il lui semble que son être s'amoindrit et s'allonge jusqu'à devenir
l'ombre d'un cheveu; tandis que lorsqu'elle se dilate, il sent sa
substance se dilater également jusqu'à figurer l'ombre d'une montagne
enveloppant une vallée. Mais il n'y a dans le rêve ni montagne ni vallée.
Il n'y a rien que le reflet d'un corps opaque faisant sur un reflet de
soleil le même exercice que la prunelle noire du chat dans son iris
transparente, et cette hallucination, qui n'est point accompagnée de
sommeil, devient une angoisse des plus étranges.
Nous pourrions citer une personne qui, dans la fièvre, voit tomber le
plafond à chaque instant; une autre qui se croit devenue un globe flottant
dans l'espace; une troisième qui prend la ruelle de son lit pour un
précipice, et qui croit toujours tomber à gauche, tandis qu'une quatrième
se sent toujours entraînée à droite. Mais chaque lecteur pourrait fournir
ses observations et les phénomènes de sa propre expérience; ce qui
n'avancerait point la question, et n'expliquerait pas plus que nous ne
pouvons le faire, pourquoi chaque individu, durant toute sa vie, ou tout
au moins durant une longue série d'années, retombe, la nuit, dans un
certain rêve qui est le sien et non celui d'un autre, et subit, à chaque
accès de fièvre, une certaine hallucination qui lui présente toujours les
mêmes caractères et le même genre d'angoisses. Cette question est du
ressort de la physiologie; et nous pensons que le médecin y trouverait
peut-être quelques indications, je ne dis pas sur le siège du mal patent,
lequel se révèle par d'autres symptômes non moins évidents, mais sur celui
d'un mal latent, provenant, chez le malade, du côté faible de son
organisation, et qu'il est dangereux de provoquer par certains réactifs.
Mais cette question n'est pas de mon ressort, et je demande pardon au
lecteur d'avoir osé l'effleurer.
Quant à notre héroïne, l'hallucination que lui causait la fièvre devait
naturellement présenter un caractère musical, et porter sur ses organes
auditifs. Elle retomba donc dans le rêve qu'elle avait eu tout éveillée,
ou du moins à demi éveillée, la première nuit qu'elle avait passée dans la
prison. Elle s'imagina entendre le son plaintif et les phrases éloquentes
du violon d'Albert, tantôt forts et distincts, comme si l'instrument eût
résonné dans sa chambre, tantôt faibles, comme s'il fut parti de
l'horizon. Il y avait, dans cette fluctuation de l'intensité des sons
imaginaires, quelque chose d'étrangement pénible. Lorsque la vibration lui
semblait se rapprocher, Consuelo éprouvait un sentiment de terreur;
lorsqu'elle paraissait éclater, c'était avec une vigueur qui foudroyait la
malade. Puis le son faiblissait, et elle en ressentait peu de soulagement;
car la fatigue d'écouter avec une attention toujours croissante ce chant
qui se perdait dans l'espace lui causait bientôt une sorte de défaillance,
durant laquelle il lui semblait ne plus saisir aucun bruit. Mais le retour
incessant de la rafale harmonieuse lui apportait le frisson, l'épouvante,
et les bouffées d'une chaleur insupportable, comme si le vigoureux coup de
l'archet fantastique eût embrasé l'air, et déchaîné l'orage autour d'elle.