Cependant, comme Consuelo ne s'alarma pas de son état et ne changea
presque rien à son régime, elle fut promptement rétablie. Elle put
reprendre ses soirées de chant, et elle retrouva le profond sommeil de
ses nuits paisibles.
Un matin, c'était le douzième de sa captivité, elle reçut de M. de
Poelnitz un billet qui lui donnait avis d'une sortie pour le lendemain
soir:
«J'ai obtenu du roi, disait-il, la permission d'aller moi-même vous
chercher avec une voiture de sa maison. Si vous me donnez votre parole de
ne point vous envoler par une des glaces, j'espère même pouvoir vous
dispenser de l'escorte, et vous faire reparaître au théâtre sans ce
lugubre attirail. Croyez que vous n'avez pas d'ami plus dévoué que moi,
et que je déplore la rigueur du traitement, peut-être injuste que vous
subissez.»
La Porporina s'étonna un peu de l'amitié soudaine et de l'attention
délicate du baron. Jusque-là dans ses fréquents rapports d'administration
théâtrale avec la prima-donna, M. de Poelnitz, qui, en qualité d'ex-_roué_,
n'aimait pas les filles vertueuses, lui avait témoigné beaucoup de
froideur et de sécheresse. Il lui avait même parlé souvent de sa conduite
régulière et de ses manières réservées avec une ironie désobligeante. On
savait bien à la cour que le vieux chambellan était le mouchard du roi,
mais Consuelo n'était pas initiée aux secrets de cour, et elle ne savait
pas qu'on pût faire cet odieux métier sans perdre les avantages d'une
apparente considération dans le grand monde. Cependant un vague instinct
de répulsion disait à Consuelo que Poelnitz avait contribué plus que tout
autre à son malheur. Elle veilla donc à toutes ses paroles lorsqu'elle se
trouva seule avec lui le lendemain, dans la voiture qui les conduisait
rapidement à Berlin, vers le déclin du jour.
«Eh bien, ma pauvre recluse, lui dit-il, vous voilà diablement matée!
Sont-ils farouches ces cuistres de vétérans qui vous gardent! Jamais ils
n'ont voulu me permettre d'entrer dans la citadelle, sous prétexte que je
n'avais point de permission, et voilà, sans reproche, un quart d'heure que
je gèle en vous attendant. Allons, enveloppez-vous bien de cette fourrure
que j'ai apportée pour préserver votre voix, et contez-moi donc un peu vos
aventures. Que diable s'est-il donc passé à la dernière redoute du
carnaval? Tout le monde se le demande, et personne ne le sait. Plusieurs
originaux qui, selon moi, ne faisaient de mal à personne, ont disparu
comme par enchantement. Le comte de Saint-Germain, qui est de vos amis, je
crois; un certain Trismégiste, qu'on disait caché chez M. de Golowkin, et
que vous connaissez peut-être aussi, car on dit que vous êtes au mieux
avec tous ces enfants du diable...
--Ces personnes ont été arrêtées? demanda Consuelo.
--Ou elles ont pris la fuite: les deux versions ont cours à la ville.
--Si ces personnes ne savent pas mieux que moi pourquoi on les persécute,
elles eussent mieux fait d'attendre de pied ferme leur justification.
--Ou la nouvelle lune qui peut changer l'humeur du monarque; c'est encore
le plus sûr, et je vous conseille de bien chanter ce soir. Cela fera plus
d'effet sur lui que de belles paroles. Comment diable avez-vous été assez
maladroite, ma belle amie, pour vous laisser envoyer à Spandaw? Jamais,
pour des vétilles pareilles à celles dont on vous accuse, le roi n'eût
prononcé une condamnation aussi discourtoise envers une dame; il faut que
vous lui ayez répondu avec arrogance, le bonnet sur l'oreille et la main
sur la garde de votre épée, comme une petite folle que vous êtes.
Qu'aviez-vous fait de criminel? Voyons, racontez-moi ça. Je parie arranger
vos affaires, et, si vous voulez suivre mes conseils, vous ne retournerez
pas dans cette humide souricière de Spandaw; vous irez coucher ce soir
dans votre joli appartement de Berlin. Allons, confessez-vous. On dit que
vous avez fait un souper fin dans le palais avec la princesse Amélie, et
que vous vous êtes amusée, au beau milieu de la nuit, à faire le revenant
et à jouer du balai dans les corridors, pour effrayer les filles d'honneur
de la reine. Il parait que plusieurs de ces demoiselles en ont fait
fausse-couche, et que les plus vertueuses mettront au monde des enfants
marqués d'un petit balai sur le nez. On dit aussi que vous vous êtes fait
dire votre bonne aventure par le _planétaire_ de madame de Kleist, et que
M. de Saint-Germain vous a révélé les secrets de la politique de Philippe
le Bel. Êtes-vous assez simple pour croire que le roi veuille faire autre
chose que de rire avec sa sœur de ces folies? Le roi est d'ailleurs, pour
madame l'abbesse, d'une faiblesse qui va jusqu'à l'enfantillage; et quant
aux devins, il veut seulement savoir s'ils prennent de l'argent pour
débiter leurs sornettes, auquel cas il les prie de quitter le pays, et
tout est dit. Vous voyez bien que vous vous abusez sur l'importance de
votre rôle, et que si vous aviez voulu répondre tranquillement à quelques
questions sans conséquence, vous n'auriez point passé un si triste
carnaval dans les prisons de l'État.»
Consuelo laissa babiller le vieux courtisan sans l'interrompre, et
lorsqu'il la pressa de répondre, elle persista à dire qu'elle ne savait de
quoi il voulait lui parler. Elle sentait un piège sous cette frivolité
bienveillante, et elle ne s'y laissa point prendre.
Alors Poelnitz changea de tactique, et d'un ton sérieux:
«C'est bien! lui dit-il, vous vous méfiez de moi. Je ne vous en veux pas,
et, au contraire, je fais grand cas de la prudence. Puisque vous êtes
ainsi, Mademoiselle, je vais, moi, vous parler à découvert. Je vois bien
qu'on peut se fier à vous, et que notre secret est en bonnes mains.
Apprenez donc, signora Porporina, que je suis votre ami plus que vous ne
pensez, car je suis un des vôtres; je suis du parti du prince Henry.
--Le prince Henry a donc un parti? dit la Porporina, curieuse d'apprendre
dans quelle intrigue elle se trouvait enveloppée.
--Ne faites pas semblant de l'ignorer, reprit le baron. C'est un parti que
l'on persécute beaucoup en ce moment, mais qui est loin d'être désespéré.
Le _grand lama_, ou, si vous aimez mieux, _M. le marquis_, n'est pas si
solide sur son trône qu'on ne puisse le faire dégringoler. La Prusse est
un bon cheval de bataille; mais il ne faut pas le pousser à bout.
--Ainsi, vous conspirez, monsieur le baron? Je ne m'en serais jamais
douté!
--Qui ne conspire pas à l'heure qu'il est? Le tyranneau est environné de
serviteurs dévoués en apparence, mais qui ont juré sa perte.
--Je vous trouve fort léger, monsieur le baron, de me faire une pareille
confidence.
--Si je vous la fais, c'est parce que j'y suis autorisé par le prince et
la princesse.
--De quelle princesse parlez-vous?
--De celle que vous savez. Je ne pense pas que les autres conspirent!... À
moins que ce ne soit la margrave de Bareith, qui est mécontente de sa
chétive position, et en colère contre le roi, depuis qu'il l'a rabrouée,
au sujet de ses intelligences avec le cardinal de Fleury. C'est déjà une
vieille histoire; mais rancune de femme est de longue durée, et la
margrave _Guillemette_[7] n'est pas un esprit ordinaire: que vous en
semble?
[Note 7: Sophie Wilhelmine. Elle signait _sœur Guillemette_, en écrivant
à Voltaire.]
--Je n'ai jamais eu l'honneur de lui entendre dire un seul mot.
--Mais vous l'avez vue chez l'abbesse de Quedlimburg!
--Je n'ai jamais été qu'une seule fois chez la princesse Amélie, et la
seule personne de la famille royale que j'y aie rencontrée, c'est le roi.
--N'importe! le prince Henry m'a donc chargé de vous dire...
--En vérité, monsieur le baron! dit Consuelo d'un ton méprisant; le prince
vous a chargé de me dire quelque chose?
--Vous allez voir que je ne plaisante pas. Il vous fait savoir que ses
affaires ne sont point gâtées, comme on veut vous le persuader; qu'aucun
de ses confidents ne l'a trahi; que Saint-Germain est déjà en France, où
il travaille à former une alliance entre notre conjuration et celle qui va
replacer incessamment Charles-Édouard sur le trône d'Angleterre; que
Trismégiste seul a été arrêté, mais qu'il le fera évader, et qu'il est sûr
de sa discrétion. Quant à vous, il vous conjure de ne point vous laisser
intimider par les menaces du _marquis_, et surtout de ne point croire à
ceux qui feindraient d'être dans vos intérêts, pour vous faire parler.
Voilà pourquoi, tout à l'heure, je vous ai soumise à une petite épreuve,
dont vous êtes sortie victorieuse; et je dirai à notre héros, à notre
brave prince, à notre roi futur, que vous êtes un des plus solides
champions de sa cause!»
Consuelo, émerveillée de l'aplomb de M. de Poelnitz, ne put réprimer un
éclat de rire; et quand le baron, piqué de son mépris, lui demanda le
motif de cette gaieté déplacée, elle ne put lui rien répondre, sinon:
«Vous êtes admirable, sublime, monsieur le baron!»
Et elle recommença à rire malgré elle. Elle eût ri sous le bâton, comme la
Nicole de M. Jourdain.
«Quand cette attaque de nerfs sera finie, dit Poelnitz sans se déconcerter,
vous daignerez peut-être m'expliquer vos intentions. Voudriez-vous trahir
le prince? Croiriez-vous, en effet, que la princesse vous eût livrée à la
colère du roi? Vous regarderiez-vous comme dégagée de vos serments? Prenez
garde, Mademoiselle! vous vous en repentiriez peut-être bientôt. La
Silésie ne tardera pas à être livrée par nous à Marie-Thérèse, qui n'a
point abandonné ses projets, et qui deviendra dès lors notre puissante
alliée. La Russie, la France, donneraient certainement les mains au prince
Henry; madame de Pompadour n'a point oublié les dédains de Frédéric. Une
puissante coalition, quelques années de lutte, peuvent facilement
précipiter du trône ce fier souverain qui ne tient encore qu'à un fil...
Avec l'amour du nouveau monarque, vous pourriez prétendre à une haute
fortune. Le moins qu'il puisse arriver de tout cela, c'est que l'électeur
de Saxe soit dépossédé de la royauté polonaise, et que le prince Henry
aille régner à Varsovie... Ainsi...
--Ainsi, monsieur le baron, il existe, selon vous, une conspiration qui,
pour satisfaire le prince Henry, veut mettre, encore une fois, l'Europe à
feu et à sang? Et ce prince, pour assouvir son ambition, ne reculerait pas
devant la honte de livrer son pays à l'étranger? J'ai beaucoup de peine à
croire de pareilles lâchetés possibles; et si, par malheur, vous dites
vrai, je suis fort humiliée de passer pour votre complice. Mais finissons
cette comédie, je vous en conjure. Voilà un quart d'heure que vous vous
évertuez fort ingénieusement à me faire avouer des crimes imaginaires. Je
vous ai écouté pour savoir de quel prétexte on se servait pour me tenir en
prison; il me reste à apprendre en quoi j'ai pu mériter la haine qui
s'acharne si bassement après moi. Si vous voulez me le dire, je tâcherai
de me disculper. Jusque là je ne puis rien répondre à toutes les belles
choses que vous m'apprenez, sinon qu'elles me surprennent fort, et que de
semblables projets n'ont aucune de mes sympathies.
--En ce cas, Mademoiselle, si vous n'êtes pas plus au courant que cela,
reprit Poelnitz très-mortifié, je m'étonne de la légèreté du prince, qui
m'engage à vous parler sans détour, avant de s'être assuré de votre
adhésion à tous ses projets.
--Je répète, monsieur le baron, que j'ignore absolument les projets du
prince; mais je suis bien certaine d'une chose: c'est qu'il ne vous a
jamais chargé de m'en dire un seul mot. Pardonnez-moi de vous donner ce
démenti. Je respecte votre âge; mais je ne puis m'empêcher de mépriser le
rôle affreux que vous jouez auprès de moi en ce moment.
--Les soupçons absurdes d'une tête féminine ne m'atteignent guère,
répondit Poelnitz, qui ne pouvait plus reculer devant ses mensonges. Un
temps viendra où vous me rendrez justice. Dans le trouble que cause la
persécution, et avec les idées chagrines que la prison doit nécessairement
engendrer, il n'est pas étonnant que vous manquiez tout à coup de
pénétration et de clairvoyance. Dans les conspirations, on doit s'attendre
à de pareilles lubies, surtout de la part des dames. Je vous plains et
vous pardonne. Il est possible, d'ailleurs, que vous ne soyez en tout ceci
que l'amie dévouée de Trenck et la confidente d'une auguste princesse...
Ces secrets sont d'une nature trop délicate pour que je veuille vous en
parler. Le prince Henry lui-même ferme les yeux là-dessus, quoiqu'il
n'ignore pas que le seul motif qui ait décidé sa sœur à entrer dans la
conspiration soit l'espérance de voir Trenck réhabilité, et peut-être
celle de l'épouser.
--Je ne sais rien de cela non plus, monsieur le baron, et je pense que si
vous étiez sincèrement dévoué à quelque auguste princesse, vous ne me
raconteriez pas de si étranges choses sur son compte.»
Le bruit des roues sur le pavé mit fin à cette conversation, au grand
contentement du baron, qui ne savait plus quel expédient inventer pour se
tirer d'affaire. On entrait dans la ville. La cantatrice, escortée jusqu'à
la porte de sa loge et dans les coulisses par deux factionnaires qui ne la
perdaient presque pas de vue, reçut de ses camarades un accueil assez
froid. Elle en était aimée, mais aucun d'eux ne se sentait le courage de
protester par des témoignages extérieurs contre la disgrâce prononcée par
le roi. Ils étaient tristes, contraints, et comme nappés de la peur de la
contagion. Consuelo qui ne voulut pas attribuer cette manière d'être à la
lâcheté, mais à la compassion, crut lire dans leur contenance abattue
l'arrêt d'une longue captivité. Elle s'efforça de leur montrer qu'elle
n'en s'en effrayait pas, et parut sur la scène avec une confiance
courageuse.
Il se passa en ce moment quelque chose d'assez bizarre dans la salle.
L'arrestation de la Porporina ayant fait beaucoup de bruit, et l'auditoire
n'étant composé que de personnes dévouées par conviction ou par position à
la volonté royale, chacun mit ses mains dans ses poches, afin de résister
au désir et à l'habitude d'applaudir la cantatrice disgraciée. Tout le
monde avait les yeux sur le monarque, qui, de son côté, promenait des
regards investigateurs sur la foule et semblait lui imposer le silence le
plus profond. Tout à coup une couronne de fleurs, partie on ne sait d'où,
vint tomber aux pieds de la cantatrice, et plusieurs voix prononcèrent
simultanément et assez haut pour être entendues des divers points de la
salle où elles s'étaient distribuées, les mots: _C'est le roi! c'est le
pardon du roi!_ Cette singulière assertion passa de bouche en bouche avec
la rapidité de l'éclair; et chacun croyant faire son devoir et complaire à
Frédéric, une tempête d'applaudissements, telle que de mémoire d'homme on
n'en avait ouï à Berlin, se déchaîna depuis les combles jusqu'au parterre.
Pendant plusieurs minutes, la Porporina, interdite et confondue d'une si
audacieuse protestation, ne put commencer son rôle. Le roi, stupéfait, se
retourna vers les spectateurs avec une expression terrible, qu'on prit
pour un signe d'adhésion et d'encouragement. Buddenbrock lui-même, placé
non loin de lui, ayant demandé au jeune Benda de quoi il s'agissait, et
celui-ci lui ayant répondu que la couronne était partie de la place du roi,
se mit à battre des mains d'un air de mauvaise humeur vraiment comique.
La Porporina croyait rêver; le roi se tâtait pour savoir s'il était bien
éveillé.
Quels que fussent la cause et le but de ce triomphe, Consuelo en ressentit
l'effet salutaire; elle se surpassa elle-même, et fut applaudie avec le
même transport durant tout le premier acte. Mais pendant l'entr'acte, la
méprise s'étant peu à peu éclaircie, il n'y eut plus qu'une partie de
l'auditoire, la plus obscure et la moins à portée d'être redressée par les
confidences des courtisans, qui s'obstinât à donner des signes
d'approbation. Enfin, au deuxième entr'acte, les orateurs des corridors et
du foyer apprirent à tout le monde que le roi paraissait fort mécontent de
l'attitude insensée du public; qu'une cabale avait été montée par la
Porporina avec une audace inouïe; enfin que quiconque serait signalé comme
ayant pris part à cette échauffourée s'en repentirait certainement. Quand
vint le troisième acte, le silence fut si profond dans la salle, en dépit
des merveilles que fit la prima-donna, qu'on aurait entendu voler une
mouche à la fin de chaque morceau chanté par elle, et qu'en revanche les
autres chanteurs recueillirent tous les fruits de la réaction.
Quant à la Porporina, elle avait été bientôt désillusionnée de son
triomphe.
«Ma pauvre amie, lui avait dit Conciolini en lui présentant la couronne
dans la coulisse après la première scène, je te plains d'avoir des amis si
dangereux. Ils achèveront de te perdre.»
Dans l'entr'acte, le Porporino vint dans sa loge, et lui parlant à
demi-voix:
«Je t'avais dit de te méfier de M. de Saint-Germain, lui dit-il; mais il
était trop tard. Chaque parti a ses traîtres. N'en sois pas moins fidèle à
l'amitié et docile à la voix de ta conscience. Tu es protégée par un bras
plus puissant que celui qui t'opprime.
--Que veux-tu dire, s'écria la Porporina? es-tu de ceux...
--Je dis que Dieu te protégera, répondit le Porporino, qui semblait
craindre d'avoir été entendu, et il lui montra la cloison qui séparait les
loges d'acteurs les unes des autres. Ces cloisons avaient dix pieds de
haut; mais elles laissaient entre leur sommité et le plafond commun un
espace assez considérable, de sorte qu'on pouvait facilement entendre
d'une loge à l'autre ce qui se passait.
«J'ai prévu, lui dit-il en parlant encore plus bas et en lui remettant une
bourse, que tu aurais besoin d'argent, et je t'en apporte.
--Je te remercie, répondit Consuelo; si le gardien, qui me vend chèrement
les vivres, venait te réclamer quelque paiement, comme voici de quoi le
satisfaire pour longtemps, refuse de solder ses comptes. C'est un usurier.
--Il suffit, répliqua le bon et loyal Porporino. Je te quitte;
j'aggraverais ta position si je paraissais avoir des secrets avec toi.»
Il s'esquiva, et Consuelo reçut la visite de madame de Cocceï (la
Barberini), qui lui témoigna courageusement beaucoup d'intérêt et
d'affection. La marquise d'Argens (la Cochois) vint les rejoindre d'un air
plus empesé, et avec les belles paroles d'une reine qui protège le
malheur. Consuelo ne lui en sut pas moins de gré de sa démarche, et la
supplia de ne pas compromettre la faveur de son époux en prolongeant sa
visite.
Le roi dit à Poelnitz:
«Eh bien, l'as-tu interrogée? As-tu trouvé moyen de la faire parler?
--Pas plus qu'une borne, répondit le baron.
--Lui as-tu fait entendre que je pardonnerais tout, si elle voulait
seulement me dire ce qu'elle sait de la _balayeuse_, et ce que
Saint-Germain lui a dit?
--Elle s'en soucie comme de l'an quarante.
--L'as-tu effrayée sur la longueur de sa captivité?
--Pas encore. Votre Majesté m'avait dit de la prendre par la douceur.
--Tu l'effraieras en la reconduisant.
--J'essaierai, mais je ne réussirai pas.
--C'est donc une sainte, une martyre?
--C'est une fanatique, une possédée, peut-être le diable en cotillons.
--En ce cas, malheur à elle! je l'abandonne. La saison de l'opéra italien
finit dans quelques jours; arrange-toi pour qu'on n'ait plus besoin de
cette fille jusque là, et que je n'entende plus parler d'elle jusqu'à
l'année prochaine.
--Un an! Votre Majesté n'y tiendra pas.
--Mieux que ta tête ne tient sur ton cou, Poelnitz!»