Consuelo fut reconduite chez elle dans la même voiture qui l'avait amenée
au palais. Deux factionnaires furent posés devant chaque porte de son
appartement, dans l'intérieur de la maison, et M. de Buddenbrock lui donna,
_montre en main_, suivant son habitude imitée de la rigide ponctualité du
maître, une heure pour faire ses préparatifs, non sans l'avertir que ses
paquets seraient soumis à l'examen des employés de la forteresse qu'elle
allait habiter. En rentrant dans sa chambre, elle trouva tous ses effets
dans un désordre pittoresque. Pendant sa conférence avec le roi, des
agents de la police secrète étaient venus, par ordre, forcer toutes les
serrures et s'emparer de tous les papiers. Consuelo, qui ne possédait, en
fait d'écritures, que de la musique, éprouva quelque chagrin en pensant
qu'elle ne reverrait peut-être jamais ses précieux et chers auteurs, la
seule richesse qu'elle eût amassée dans sa vie. Elle regretta beaucoup
moins quelques bijoux, qui lui avaient été donnés par divers grands
personnages à Vienne et à Berlin, comme récompense de ses soirées de
chant. On les lui prenait, sous prétexte qu'ils pouvaient contenir des
bagues à poison ou des emblèmes séditieux. Le roi n'en sut jamais rien, et
Consuelo ne les revit jamais. Les employés aux basses œuvres de Frédéric
se livraient sans pudeur à ces honnêtes spéculations, étant peu payés
d'ailleurs, et sachant que le roi aimait mieux fermer les yeux sur leurs
rapines que d'augmenter leurs salaires.
Le premier regard de Consuelo fut pour son crucifix; et en voyant qu'on
n'avait pas songé à le saisir, sans doute à cause de son peu de valeur,
elle le décrocha bien vite et le mit dans sa poche. Elle vit la couronne
de roses flétrie et gisante sur le plancher; puis, en la ramassant pour
l'examiner, elle remarqua avec effroi que la bande de parchemin qui
contenait de mystérieux encouragements n'y était plus attachée. C'était la
seule preuve qu'on put avoir contre elle de sa complicité avec une
prétendue conspiration: mais à combien de commentaires pouvait donner lieu
ce faible indice! Tout en le cherchant avec anxiété, elle porta la main à
sa poche et l'y trouva. Elle l'y avait mis machinalement au moment où
Buddenbrock était venu la chercher une heure auparavant.
Rassurée sur ce point, et sachant bien que l'on ne trouverait rien dans
ses papiers qui pût compromettre qui que ce fût, elle se hâta de
rassembler les effets nécessaires à un éloignement dont elle ne se
dissimulait pas la durée possible. Elle n'avait personne pour l'aider, car
on avait arrêté sa servante pour l'interroger; et, au milieu de ses
costumes arrachés des armoires et jetés en désordre sur tous les meubles,
elle avait, outre le trouble que lui causait sa situation, quelque peine à
se reconnaître. Tout à coup le bruit d'un objet sonore, tombant au milieu
de sa chambre, attira son attention; c'était un gros clou qui traversait
un mince billet.
Le style était laconique:
«Voulez-vous fuir? Montrez-vous à la fenêtre. Dans trois minutes vous
serez en sûreté.»
Le premier mouvement de Consuelo fut de courir à la fenêtre. Mais elle
s'arrêta à moitié chemin; car elle pensa que sa fuite, au cas qu'elle put
l'effectuer, serait comme l'aveu de sa culpabilité, et un tel aveu, en
pareil cas, fait toujours supposer des complices. Ô princesse Amélie!
pensa-t-elle, s'il est vrai que vous m'ayez trahie, moi, je ne vous
trahirai pas! Je paierai ma dette envers Trenck. Il m'a sauvé la vie; s'il
le faut, je la perdrai pour lui.
Ranimée par cette idée généreuse, elle acheva son paquet avec beaucoup de
présence d'esprit, et se trouva prête lorsque Buddenbrock vint la prendre
pour partir. Elle lui trouva l'air encore plus hypocrite et plus méchant
que de coutume. A la fois rampant et rogue, Buddenbrock était jaloux des
sympathies de son maître, comme les vieux chiens qui mordent tous les amis
de la maison. Il avait été blessé de la leçon que le roi lui avait donnée,
tout en le chargeant de faire souffrir la victime, et il ne demandait qu'à
s'en venger sur elle.
«Vous me voyez tout en peine, Mademoiselle, lui dit-il, d'avoir à exécuter
des ordres aussi rigoureux. Il y avait bien longtemps qu'on n'avait vu à
Berlin pareille chose... Non, cela ne s'était pas vu depuis le temps du
roi Frédéric-Guillaume l'auguste père de Sa Majesté régnante. Ce fut un
cruel exemple de la sévérité de nos lois et du pouvoir terrible de nos
princes. Je m'en souviendrai toute ma vie.
--De quel exemple voulez-vous parler, Monsieur? dit Consuelo qui
commençait à croire qu'on en voulait à sa vie.
--D'aucun en particulier, reprit Buddenbrock; je voulais parler du règne
de Frédéric-Guillaume qui fut, d'un bout à l'autre, un exemple de fermeté,
à ne jamais l'oublier. Dans ce temps-là, on ne respectait ni âge ni sexe,
quand on pensait avoir une faute grave à punir. Je me souviens d'une jeune
personne fort jolie, fort bien née et fort aimable, qui pour avoir reçu
quelquefois la visite d'un auguste personnage contre le gré du roi, fut
livrée au bourreau et chassée de la ville après avoir été battue de verges.
--Je sais cette histoire, Monsieur, répondit Consuelo partagée entre la
terreur et l'indignation. La jeune personne était sage et pure. Tout son
crime fut d'avoir fait de la musique avec Sa Majesté aujourd'hui régnante,
comme vous dites, et alors prince royal. Ce même Frédéric a-t-il donc si
peu souffert des catastrophes attirées par lui sur la tête des autres,
qu'il veuille maintenant m'épouvanter par la menace de quelque infamie
semblable?
--Je ne le pense pas, Signora. Sa Majesté ne fait rien que de grand et de
juste; et c'est à vous de savoir si votre innocence vous met à l'abri de
sa colère. Je voudrais le croire; cependant j'ai vu tout à l'heure le roi
irrité comme cela ne lui était peut-être jamais arrivé. Il s'est écrié
qu'il avait tort de vouloir régner avec indulgence, et que jamais, du
vivant de son père, une femme n'eût montré l'audace que vous affichiez.
Enfin quelques autres paroles de Sa Majesté me font craindre pour vous
quelque peine avilissante, j'ignore laquelle... Je ne veux pas le
pressentir. Mon rôle, en ceci, est fort pénible; et si, à la porte de la
ville, il se trouvait que le roi eût donné des ordres contraires à ceux
que j'ai reçus de vous conduire immédiatement à Spandaw, je me hâterais de
m'éloigner, la dignité de mes fonctions ne me permettant pas d'assister...»
M. de Buddenbrock, voyant que l'effet était produit, et que la malheureuse
Consuelo était près de s'évanouir, s'arrêta. En cet instant, elle faillit
se repentir de son dévouement, et ne put s'empêcher d'invoquer, dans son
cœur, ses protecteurs inconnus. Mais comme elle fixait d'un œil hagard
les traits de Buddenbrock, elle y trouva l'hésitation du mensonge, et
commença à se rassurer. Son cœur battit pourtant, à lui rompre la
poitrine, lorsqu'un agent de police se présenta à la porte de Berlin pour
échanger quelques mots avec M. de Buddenbrock. Pendant ce temps, un des
grenadiers qui l'accompagnaient à cheval s'approcha de la portière opposée,
et lui dit rapidement et à demi-voix:
«Soyez tranquille, Signora, il y aurait bien du sang de versé avant qu'on
vous fit aucun mal.»
Dans son trouble, Consuelo ne distingua pas les traits de cet ami inconnu,
qui s'éloigna aussitôt. La voiture prit, au grand galop, la route de la
forteresse; et au bout d'une heure, la Porporina fut incarcérée dans le
château de Spandaw avec toutes les formalités d'usage ou plutôt avec le
peu de formalités dont un pouvoir absolu a besoin pour procéder.
Cette citadelle, réputée alors inexpugnable, est bâtie au milieu d'un
étang formé par le confluent de la Havel et de la Sprée. La journée était
devenue sombre et brumeuse, et Consuelo, ayant accompli son sacrifice,
ressentit cet épuisement apathique qui suit les actes d'énergie et
d'enthousiasme. Elle se laissa donc conduire dans le triste domicile qu'on
lui assignait, sans rien regarder autour d'elle. Elle se sentait épuisée;
et, bien qu'on fût à peine au milieu du jour, elle se jeta, tout habillée,
sur son lit, et s'y endormit profondément. A la fatigue qu'elle éprouvait
se joignait cette sorte de sécurité délicieuse dont une bonne conscience
recueille les fruits; et quoique son lit fût bien dur et bien étroit, elle
y goûta le meilleur sommeil.
Depuis quelque temps, elle ne faisait plus que dormir à demi, lorsqu'elle
entendit sonner minuit à l'horloge de la citadelle. La répercussion du son
est si vive pour les oreilles musicales, qu'elle en fut éveillée tout à
fait. En se soulevant sur son lit, elle comprit qu'elle était en prison,
et qu'il fallait y passer la première nuit à réfléchir, puisqu'elle avait
dormi tout le jour. La perspective d'une pareille insomnie dans l'inaction
et l'obscurité n'était pas très-riante; elle se dit qu'il fallait s'y
résigner et travailler tout de suite à s'y habituer. Elle s'étonnait de ne
pas souffrir du froid, et s'applaudissait du moins de ne pas subir ce
malaise physique qui paralyse la pensée. Le vent mugissait au dehors d'une
façon lamentable, la pluie fouettait les vitres, et Consuelo n'apercevait,
par son étroite fenêtre, que le grillage serré se dessinant sur le bleu
sombre et voilé d'une nuit sans étoiles.
La pauvre captive passa la première heure de ce supplice tout à fait
nouveau et inconnu pour elle dans une grande lucidité d'esprit et dans des
pensées pleines de logique, de raison et de philosophie. Mais peu à peu
cette tension fatigua son cerveau, et la nuit commença à lui sembler
lugubre. Ses réflexions positives se changèrent en rêveries vagues et
bizarres. Des images fantastiques, des souvenirs pénibles, des
appréhensions effrayantes l'assaillirent, et elle se trouva dans un état
qui n'était ni la veille ni le sommeil, et où toutes ses idées prenaient
une forme et semblaient flotter dans les ténèbres de sa cellule. Tantôt
elle se croyait sur le théâtre, et elle chantait mentalement tout un rôle
qui la fatiguait, et dont le souvenir l'obsédait, sans qu'elle put s'en
débarrasser; tantôt elle se voyait dans les mains du bourreau, les épaules
nues, devant une foule stupide et curieuse, et déchirée par les verges,
tandis que le roi la regardait d'un air courroucé du haut d'un balcon, et
qu'Anzoleto riait dans un coin. Enfin, elle tomba dans une sorte de
torpeur, et n'eut plus devant les yeux que le spectre d'Albert couché sur
son cénotaphe, et faisant de vains efforts pour se relever et venir à son
secours. Puis cette image s'effaça, et elle se crut endormie par terre
dans la grotte du Schreckenstein, tandis que le chant sublime et déchirant
du violon d'Albert exprimait, dans le lointain de la caverne, une prière
éloquente et douloureuse. Consuelo dormait effectivement à moitié, et le
son de l'instrument caressait son oreille et ramenait le calme dans son
âme. Les phrases en étaient si suivies, quoique affaiblies par
l'éloignement, et les modulations si distinctes, qu'elle se persuadait
l'entendre réellement, sans songer à s'en étonner. Il lui sembla que cette
audition fantastique durait plus d'une heure, et qu'elle finissait par se
perdre dans les airs en dégradations insensibles. Consuelo s'était
rendormie tout de bon, et le jour commençait à poindre lorsqu'elle rouvrit
les yeux.
Son premier soin fut d'examiner sa chambre, qu'elle n'avait pas même
regardée la veille, tant la vie morale avait absorbé en elle le sentiment
de la vie physique. C'était une cellule toute nue, mais propre et bien
chauffée par un poêle en briques qu'on allumait à l'extérieur, et qui ne
jetait aucune clarté dans l'appartement, mais qui entretenait une
température très-supportable. Une seule ouverture cintrée éclairait cette
pièce, qui n'était cependant pas trop sombre; les murs étaient blanchis à
la chaux et peu élevés.
On frappa trois coups à la porte, et le gardien cria à travers, d'une voix
forte:
«Prisonnière numéro trois, levez-vous et habillez-vous; on entrera chez
vous dans un quart d'heure.»
Consuelo se hâta d'obéir et de refaire son lit avant le retour du gardien,
qui lui apporta du pain et de l'eau pour sa journée, d'un air
très-respectueux. Il avait la tournure empesée d'un ancien majordome de
bonne maison, et il posa ce frugal ordinaire de la prison sur la table,
avec autant de soin et de propreté qu'il en eût mis à servir un repas des
plus recherchés.
Consuelo examina cet homme, qui était d'un âge avancé, et dont la
physionomie fine et douce n'avait rien de repoussant au premier abord. On
l'avait choisi pour servir les femmes, à cause de ses mœurs, de sa bonne
tenue, et de sa discrétion à toute épreuve. Il s'appelait Schwartz, et
déclina son nom à Consuelo.
«Je demeure au-dessous de vous, dit-il, et si vous veniez à être malade,
il suffira que vous m'appeliez par votre fenêtre.
--N'avez-vous pas une femme? lui demanda Consuelo.
--Sans doute, répondit-il, et si vous avez absolument besoin d'elle, elle
sera à vos ordres. Mais il lui est défendu de communiquer avec les dames
prisonnières, sauf le cas de maladie. C'est le médecin qui en décide. J'ai
aussi un fils, qui partagera avec moi l'honneur de vous servir...
--Je n'ai pas besoin de tant de serviteurs, et si vous voulez bien le
permettre, monsieur Schwartz, je n'aurai affaire qu'à vous ou à votre
femme.
--Je sais que mon âge et ma physionomie rassurent les dames. Mais mon fils
n'est pas plus à craindre que moi; c'est un excellent enfant, plein de
piété, de douceur et de fermeté.»
Le gardien prononça ce dernier mot avec une netteté expressive que la
prisonnière entendit fort bien.
«Monsieur Schwartz, lui dit-elle, ce n'est pas avec moi que vous aurez
besoin de faire usage de votre fermeté. Je suis venue ici presque
volontairement, et je n'ai aucune intention de m'échapper. Tant que l'on
me traitera avec décence et convenance, comme on paraît disposé à le faire,
je supporterai sans me plaindre le régime de la prison, quelque rigoureux
qu'il puisse être.»
En parlant ainsi, Consuelo, qui n'avait rien pris depuis vingt-quatre
heures, et qui avait souffert de la faim toute la nuit, se mit à rompre le
pain bis et à le manger avec appétit.
Elle remarqua alors que sa résignation faisait impression sur le vieux
gardien, et qu'il en était à la fois émerveillé et contrarié.
«Votre Seigneurie n'a donc pas de répugnance pour cette nourriture
grossière? lui dit-il avec un peu d'embarras.
--Je ne vous cacherai pas que, dans l'intérêt de ma santé, à la longue,
j'en désirerais une plus substantielle; mais si je dois me contenter de
celle-ci, ce ne sera pas pour moi une grande contrariété.
--Vous étiez cependant habituée à bien vivre? Vous aviez chez vous une
bonne table, je suppose?
--Eh! mais, sans doute.
--Et alors, reprit Schwartz d'un air insinuant, pourquoi ne vous
feriez-vous pas servir ici, à vos frais, un ordinaire convenable?
--Cela est donc permis?
--À coup sûr! s'écria Schwartz, dont les yeux brillèrent à l'idée
d'exercer son trafic, après avoir eu la crainte de trouver une personne
trop pauvre ou trop sobre pour lui assurer ce profit. Si Votre Seigneurie
a eu la précaution de cacher quelque argent sur elle en entrant ici... il
ne m'est pas défendu de lui fournir la nourriture qu'elle aime. Ma femme
fait fort bien la cuisine, et nous possédons une vaisselle plate fort
propre.
--C'est fort aimable de votre part, dit Consuelo, qui découvrait la
cupidité de M. Schwartz avec plus de dégoût que de satisfaction. Mais la
question est de savoir si j'ai de l'argent en effet. On m'a fouillée en
entrant ici; je sais qu'on m'a laissé un crucifix auquel je tenais
beaucoup, mais je n'ai pas remarqué si on me prenait ma bourse.
--Votre Seigneurie ne l'a pas remarqué?
--Non; cela vous étonne?
--Mais Votre Seigneurie sait sans doute ce qu'il y avait dans sa bourse?
--À peu de chose près.» Et en parlant ainsi, Consuelo faisait la revue de
ses poches, et n'y trouvait pas une obole. «M. Schwartz, lui dit-elle avec
une gaieté courageuse, on ne m'a rien laissé, à ce que je vois. Il faudra
donc que je me contente du régime des prisonniers. Ne vous faites pas
d'illusions là-dessus.
--Eh bien, Madame, reprit Schwartz, non sans faire un visible effort sur
lui-même, je vais vous prouver que ma famille est honnête, et que vous
avez affaire à des gens estimables. Votre bourse est dans ma poche; la
voici!» Et il fit briller la bourse aux yeux de la Porporina, puis il la
remit tranquillement dans son gousset.
«Puisse-t-elle vous profiter! dit Consuelo étonnée de son impudence.
--Attendez! reprit l'avide et méticuleux Schwartz. C'est ma femme qui vous
a fouillée. Elle a ordre de ne point laisser d'argent aux prisonnières, de
crainte qu'elles ne s'en servent pour corrompre leurs gardiens. Mais quand
les gardiens sont incorruptibles, la précaution est inutile. Elle n'a donc
pas jugé qu'il fût de son devoir de remettre votre argent au gouverneur.
Mais comme il y a une consigne à la lettre de laquelle on est obligé, en
conscience, de se conformer, votre bourse ne saurait retourner directement
dans vos mains.
--Gardez-la donc! dit Consuelo, puisque tel est votre bon plaisir.
--Sans aucun doute, je la garderai, et vous m'en remercierez. Je suis
dépositaire de votre argent, et je l'emploierai, pour vos besoins comme
vous l'entendrez. Je vous apporterai les mets qui vous seront agréables;
j'entretiendrai votre poêle avec soin; je vous fournirai même un meilleur
lit et du linge à discrétion. J'établirai mon compte chaque jour, et je me
paierai sur votre avoir jusqu'à due concurrence.
--À la bonne heure! dit Consuelo; je vois qu'il est avec le ciel des
accommodement; et j'apprécie l'honnêteté de M. Schwartz comme je le dois.
Mais quand cette somme, qui n'est pas bien considérable, sera épuisée,
vous me fournirez donc les moyens de me procurer de nouveaux fonds?
--Que Votre Seigneurie ne s'exprime pas ainsi! ce serait manquer à mon
devoir, et je ne le ferai jamais. Mais Votre Seigneurie n'en souffrira pas;
elle me désignera, soit à Berlin, soit ailleurs, la personne dépositaire
de ses fonds, et je ferai passer mes comptes à cette personne pour qu'ils
soient régulièrement soldés. Ma consigne ne s'oppose point à cela.
--Fort bien. Vous avez trouvé la manière de corriger cette consigne, qui
est fort inconséquente, puisqu'elle vous permet de nous bien traiter, et
qu'elle nous ôte cependant les moyens de vous y déterminer. Quand mes
ducats d'or seront à bout, j'aviserai à vous satisfaire. Commencez donc
par m'apporter du chocolat; vous me servirez à dîner un poulet et des
légumes; dans la journée vous me procurerez des livres, et le soir vous me
fournirez de la lumière.
--Pour le chocolat, Votre Seigneurie va l'avoir dans cinq minutes; le
dîner ira comme sur des roulettes; j'y ajouterai une bonne soupe, des
friandises que les dames ne dédaignent pas, et du café, qui est fort
salutaire pour combattre l'air humide de cette résidence. Quant aux livres
et à la lumière, c'est impossible. Je serais chassé sur-le-champ, et ma
conscience me défend de manquer à ma consigne.
--Mais les aliments recherchés et les friandises sont également prohibés?
--Non. Il nous est permis de traiter les dames, et particulièrement Votre
Seigneurie, avec humanité, dans tout ce qui a rapport à la santé et au
bien-être.
--Mais l'ennui est également préjudiciable à la santé!
--Votre Seigneurie se trompe. En se nourrissant bien et en laissant
reposer l'esprit, on engraisse toujours ici. Je pourrais vous citer telle
dame qui y est entrée svelte comme vous voilà, et qui en est sortie, au
bout de vingt ans, pesant au moins cent quatre-vingts livres.
--Grand merci, monsieur Schwartz. Je ne désire pas cet embonpoint
formidable, et j'espère que vous ne me refuserez pas les livres et la
lumière.
--J'en demande humblement pardon à Votre Seigneurie, je n'enfreindrai pas
mes devoirs. D'ailleurs, Votre Seigneurie ne s'ennuiera pas; elle aura ici
son clavecin et sa musique.
--En vérité! Est-ce à vous que je devrai cette consolation, monsieur
Schwartz?
--Non, Signora, ce sont les ordres de Sa Majesté, et j'ai là un ordre du
gouverneur pour laisser passer et déposer dans votre chambre lesdits
objets.»
Consuelo, enchantée de pouvoir faire de la musique, ne songea plus à rien
demander. Elle prit gaiement son chocolat, tandis que M. Schwartz mettait
en ordre son mobilier, composé d'un pauvre lit, de deux chaises de paille
et d'une petite table de sapin.
«Votre Seigneurie aura besoin d'une commode, dit-il de cet air caressant
que prennent les gens disposés à nous combler de soins et de douceurs pour
notre argent; et puis d'un meilleur lit, d'un tapis, d'un bureau, d'un
fauteuil, d'une toilette...
--J'accepte la commode et la toilette, répondit Consuelo, qui songeait à
ménager ses ressources. Quant au reste, je vous en tiens quitte. Je ne
suis pas délicate, et je vous prie de ne me fournir que ce que je vous
demande.»
Maître Schwartz hocha la tête d'un air d'étonnement et presque de mépris;
mais il ne répliqua pas; et lorsqu'il eut rejoint sa très-digne épouse:
«Ce n'est pas méchant, lui dit-il en lui parlant de la nouvelle
prisonnière, mais c'est pauvre. Nous n'aurons pas grands profits avec ça.
--Qu'est-ce que tu veux que ça dépense? reprit madame Schwartz en haussant
les épaules. Ce n'est pas une grande dame, celle-là! c'est une comédienne
à ce qu'on dit!
--Une comédienne, s'écria Schwartz. Ah bien! j'en suis charmé pour notre
fils Gottlieb.
--Fi donc! reprit madame Schwartz en fronçant le sourcil. Veux-tu en faire
un saltimbanque?
--Tu ne m'entends pas, femme. Il sera pasteur. Je n'en démordrai pas. Il a
étudié pour cela, et il est du bois dont on les fait. Mais comme il faudra
bien qu'il prêche et comme il ne montre pas jusqu'ici grande éloquence,
cette comédienne lui donnera des leçons de déclamation.
--L'idée n'est pas mauvaise. Pourvu qu'elle ne veuille pas rabattre le
prix de ses leçons sur nos mémoires!
--Sois donc tranquille! Elle n'a pas le moindre esprit.» répondit Schwartz
en ricanant et en se frottant les mains.