XI.

Consuelo se souvint que madame de Kleist, pour mieux dissimuler ses

fréquentes visites secrètes à la princesse Amélie, venait souvent à pied

le soir au château, la tête enveloppée d'une épaisse coiffe noire, la

taille d'une mante de couleur sombre, et le bras appuyé sur celui de son

domestique. De cette façon, elle n'était point remarquée des gens du

château, et pouvait passer pour une de ces personnes dans la détresse qui

se cachent de mendier, et qui reçoivent ainsi quelques secours de la

libéralité des princes. Mais malgré toutes les précautions de la

confidente et de sa maîtresse, leur secret était un peu celui de la

comédie; et si le roi n'en prenait pas d'ombrage, c'est qu'il est de

petits scandales qu'il vaut mieux tolérer qu'ébruiter en les combattant.

Il savait bien que ces deux dames s'occupaient ensemble de Trenck plus que

de magie; et bien qu'il condamnât presque également ces deux sujets

d'entretien, il fermait les yeux et savait gré intérieurement à sa sœur

d'y porter une affectation de mystère qui mettait sa responsabilité à

couvert aux yeux de certaines gens. Il voulait bien feindre d'être trompé;

il ne voulait pas avoir l'air d'approuver l'amour et les folies de sa

sœur. C'était donc sur le malheureux Trenck que sa sévérité s'était

appesantie, et encore avait-il fallu l'accuser de crimes imaginaires pour

que le public ne pressentît pas les véritables motifs de sa disgrâce.

La Porporina, pensant que le serviteur de madame de Kleist devait aider à

son incognito, en lui donnant le bras de même qu'à sa maîtresse, n'hésita

point à accepter ses services, et à s'appuyer sur lui pour marcher sur le

pavé enduit de glace. Mais elle n'eut pas fait trois pas ainsi, que cet

homme lui dit d'un ton dégagé:

«Eh bien, ma belle comtesse, dans quelle humeur avez-vous laissé votre

fantasque Amélie?»

Malgré le froid et la bise, Consuelo sentit le sang lui monter aux joues.

Selon toute apparence, ce valet la prenait pour sa maîtresse, et

trahissait ainsi une intimité révoltante avec elle. La Porporina, saisie

de dégoût, retira son bras de celui de cet homme, en lui disant sèchement:

«Vous vous trompez.

--Je n'ai pas l'habitude de me tromper, reprit l'homme au manteau avec la

même aisance. Le public peut ignorer que la divine Porporina est comtesse

de Rudolstadt; mais le comte de Saint-Germain est mieux instruit.

--Qui êtes-vous donc, dit Consuelo bouleversée de surprise;

n'appartenez-vous pas à la maison de madame la comtesse de Kleist?

--Je n'appartiens qu'à moi-même, et ne suis serviteur que de la vérité,

reprit l'inconnu. Je viens de dire mon nom; mais je vois qu'il est ignoré

de madame de Rudolstadt.

--Seriez-vous donc le comte de Saint-Germain en personne?

--Et quel autre pourrait vous donner un nom que le public ignore? Tenez,

madame la comtesse, voici deux fois que vous avez failli tomber en deux

pas que vous avez faits sans mon aide. Daignez reprendre mon bras. Je sais

fort bien le chemin de votre demeure, et je me fais un devoir et un

honneur de vous y reconduire saine et sauve.

--Je vous remercie de votre bonté, monsieur le comte, répondit Consuelo,

dont la curiosité était trop excitée pour refuser l'offre de cet homme

intéressant et bizarre: aurez-vous celle de me dire pourquoi vous

m'appelez ainsi?

--Parce que je désire obtenir votre confiance d'emblée en vous montrant

que j'en suis digne. Il y a longtemps que je sais votre mariage avec

Albert, et je vous ai gardé à tous deux un secret inviolable, comme je le

garderai tant que ce sera votre volonté.

--Je vois que ma volonté à cet égard est fort peu respectée par M.

Supperville, dit Consuelo qui se pressait d'attribuer à ce dernier les

notions de M. de Saint-Germain sur sa position.

--N'accusez pas ce pauvre Supperville, reprit le comte. Il n'a rien dit,

si ce n'est à la princesse Amélie, pour lui faire sa cour. Ce n'est pas de

lui que je tiens le fait.

--Et de qui donc, en ce cas, Monsieur?

--Je le tiens du comte Albert de Rudolstadt lui-même. Je sais bien que

vous allez me dire qu'il est mort pendant qu'on achevait la cérémonie

religieuse de votre hyménée; mais je vous répondrai qu'il n'y a pas de

mort, que personne, que rien ne meurt, et que l'on peut s'entretenir

encore avec ce que le vulgaire appelle les trépassés, quand on connaît

leur langage et les secrets de leur vie.

--Puisque vous savez tant de choses, Monsieur, vous n'ignorez peut-être

pas que de semblables assertions ne me peuvent aisément convaincre, et

qu'elles me font beaucoup de mal, en me présentant sans cesse l'idée d'un

malheur que je sais être sans remède, en dépit des promesses menteuses de

la magie.

--Vous avez raison d'être en garde contre les magiciens et les imposteurs.

Je sais que Cagliostro vous a effrayée d'une apparition au moins

intempestive. Il a cédé à la gloriole de vous montrer son pouvoir, sans

s'inquiéter de la disposition de votre âme et de la sublimité de sa

mission. Cagliostro n'est cependant pas un imposteur, tant s'en faut! Mais

c'est un vaniteux, et c'est par là qu'il a mérité souvent le reproche de

charlatanisme.

--Monsieur le comte, on vous fait le même reproche; et comme cependant on

ajoute que vous êtes un homme supérieur, je me sens le courage de vous

dire franchement les préventions qui combattent mon estime pour vous.

--C'est parler avec la noblesse qui convient à Consuelo, répondit M. de

Saint-Germain avec calme, et je vous sais gré de faire cet appel à ma

loyauté. J'en serai digne, et je vous parlerai sans mystère. Mais nous

voici à votre porte, et le froid, ainsi que l'heure avancée, me défendent

de vous retenir ici plus longtemps. Si vous voulez apprendre des choses de

la dernière importance, et d'où votre avenir dépend, permettez-moi de vous

entretenir en liberté.

--Si Votre Seigneurie veut venir me voir dans la journée, je l'attendrai

chez moi à l'heure qu'elle m'indiquera.

--Il faut que je vous parle demain; et demain vous recevrez la visite de

Frédéric, que je ne veux pas rencontrer, parce que je ne fais aucun cas de

lui.

--De quel Frédéric voulez-vous parler, monsieur le comte?

--Oh! ce n'est pas de notre ami Frédéric de Trenck que nous avons réussi à

tirer de ses mains. C'est de ce méchant petit roi de Prusse qui vous fait

la cour. Tenez, il y aura demain grande redoute à l'Opéra: soyez-y.

Quelque déguisement que vous preniez, je vous reconnaîtrai et me ferai

reconnaître de vous. Dans cette cohue, nous trouverons l'isolement et la

sécurité. Autrement, mes relations avec vous amasseraient de grands

malheurs sur des têtes sacrées. A demain donc, madame la comtesse!»

En parlant ainsi, le comte de Saint-Germain salua profondément Consuelo et

disparut, la laissant pétrifiée de surprise au seuil de sa demeure.

«Il y a décidément, dans ce royaume de la raison, une conspiration

permanente contre la raison, se disait la cantatrice en s'endormant. A

peine ai-je échappé à un des périls qui menacent la mienne, qu'un autre se

présente. La princesse Amélie m'avait donné l'explication des dernières

énigmes, et je me croyais bien tranquille; mais, au même instant, nous

rencontrons, ou du moins nous entendons la balayeuse fantastique, qui se

promène dans ce château du doute, dans cette forteresse de l'incrédulité,

aussi tranquillement qu'elle l'eût fait il y a deux cents ans. Je me

débarrasse de la frayeur que me causait Cagliostro, et voici un autre

magicien qui parait encore mieux instruit de mes affaires. Que ces devins

tiennent registre de tout ce qui concerne la vie des rois et des

personnages puissants ou illustres, je le conçois; mais que moi, pauvre

fille humble et discrète, je ne puisse dérober aucun fait de ma vie à

leurs investigations, voilà qui me confond et m'inquiète malgré moi.

Allons, suivons le conseil de la princesse. Comptons que l'avenir

expliquera encore ce prodige, et, en attendant, abstenons-nous de juger.

Ce qu'il y aurait de plus extraordinaire peut-être dans celui-ci, c'est

que la visite du roi, prédite par M. de Saint-Germain, eût lieu

effectivement demain. Ce sera la troisième fois seulement que le roi sera

venu chez moi. Ce M. de Saint-Germain serait-il son confident? On dit

qu'il faut se méfier surtout de ceux qui parlent mal du maître. Je

tâcherai de ne pas l'oublier.»

Le lendemain, à une heure précise, une voiture sans livrée et sans

armoiries entra dans la cour de la maison qu'habitait la cantatrice, et le

roi, qui l'avait fait prévenir, deux heures auparavant, d'être seule et de

l'attendre, pénétra dans ses appartements le chapeau sur l'oreille gauche,

le sourire sur les lèvres, et un petit panier à la main.

«Le capitaine Kreutz vous apporte des fruits de son jardin, dit-il. Des

gens malintentionnés prétendent que cela vient des jardins de Sans-Souci,

et que c'était destiné au dessert du roi. Mais le roi ne pense point à

nous, Dieu merci, et le petit baron vient passer une heure ou deux avec sa

petite amie.»

Cet agréable début, au lieu de mettre Consuelo à son aise, la troubla

étrangement. Depuis qu'elle conspirait contre sa volonté en recevant les

confidences de la princesse Amélie, elle ne pouvait plus braver avec une

impassible franchise le royal inquisiteur. Il eût fallu désormais le

ménager, le flatter peut-être, détourner ses soupçons par d'adroites

agaceries. Consuelo sentait que ce rôle ne lui convenait pas, quelle le

jouerait mal, surtout s'il était vrai que Frédéric eût _du goût_ pour elle,

comme on disait à la cour, où l'on eût cru rabaisser la majesté royale en

se servant du mot d'amour à propos d'une comédienne. Inquiète et troublée,

Consuelo remercia gauchement le roi de l'excès de ses bontés, et tout

aussitôt la physionomie du roi changea, et devint aussi morose qu'elle

s'était annoncée radieuse.

«Qu'est-ce, dit-il brusquement en fronçant le sourcil. Avez-vous de

l'humeur? êtes-vous malade? pourquoi m'appelez-vous _sire_? Ma visite vous

dérange de quelque amourette?

--Non, Sire, répondit la jeune fille en reprenant la sérénité de la

franchise. Je n'ai ni amourette ni amour.

--A la bonne heure! Quand cela serait, après tout, que m'importe? mais

j'exigerais que vous m'en fissiez l'aveu.

--L'aveu? M. le capitaine veut dire la confidence, sans doute?

--Expliquez la distinction.

--Monsieur le capitaine la comprend de reste.

--Comme vous voudrez; mais distinguer n'est pas répondre. Si vous étiez

amoureuse, je voudrais le savoir.

--Je ne comprends pas pourquoi.

--Vous ne le comprenez pas du tout? regardez-moi donc en face. Vous avez

le regard bien vague aujourd'hui!

--Monsieur le capitaine, il me semble que vous voulez singer le roi. On

dit, que quand il interroge un accusé, il lui lit dans le blanc des yeux.

Croyez-moi, ces façons-là ne vont qu'à lui; et encore, s'il venait chez

moi pour me les faire subir, je le prierais de retourner à ses affaires.

--C'est cela; vous lui diriez: «Va te promener, Sire.»

--Pourquoi non? La place du roi est sur son cheval ou sur son trône, et

s'il avait le caprice de venir chez moi, je serais en droit de ne pas le

souffrir maussade.

--Vous auriez raison; mais dans tout cela vous ne me répondez pas. Vous ne

voulez pas me prendre pour le confident de vos prochaines amours?

--Il n'y a point de prochaines amours pour moi, je vous l'ai dit souvent,

baron.

--Oui, en riant, parce que je vous interrogeais de même; mais si je parle

sérieusement à cette heure?

--Je réponds de même.

--Savez-vous que vous êtes une singulière personne?

--Pourquoi cela?

--Parce que vous êtes la seule femme de théâtre qui ne soit pas occupée de

belles passions ou de galanterie.

--Vous avez une mauvaise idée des femmes de théâtre, monsieur le

capitaine!

--Non! j'en ai connu de sages; mais elles visaient à de riches mariages,

et vous, on ne sait à quoi vous songez.

--Je songe à chanter ce soir.

--Ainsi vous vivez au jour le jour?

--Désormais, je ne vis pas autrement.

--Il n'en a donc pas été toujours ainsi?

--Non, Monsieur.

--Vous avez aimé?

--Oui, Monsieur.

--Sérieusement.

--Oui, Monsieur.

--Et longtemps?

--Oui, Monsieur.

--Et qu'est devenu votre amant?

--Mort!

--Mais vous en êtes consolée?

--Non.

--Oh! vous vous en consolerez bien?

--Je crains que non.

--Cela est étrange. Ainsi, vous ne voulez pas vous marier.

--Jamais.

--Et vous n'aurez pas d'amour?

--Jamais.

--Pas même un ami?

--Pas même un ami comme l'entendent les belles dames.

--Bast, si vous alliez à Paris, et que le roi Louis XV, ce galant

chevalier...

--Je n'aime pas les rois, monsieur le capitaine, et je déteste les rois

galants.

--Ah! je comprends; vous aimez mieux les pages. Un joli cavalier, comme

Trenck, par exemple!

--Je n'ai jamais songé à sa figure.

--Et cependant vous avez conservé des relations avec lui!

--Si cela était, elles seraient de pure et honnête amitié.

--Vous convenez donc que ces relations subsistent?

--Je n'ai pas dit cela, répondit Consuelo, qui craignit de compromettre la

princesse par ce seul indice.

--Alors vous le niez.

--Je n'aurais pas de raisons pour le nier, si cela était; mais d'où vient

que le capitaine Kreutz m'interroge de la sorte? Quel intérêt peut-il

prendre à tout cela?

--Le roi en prend apparemment, repartit Frédéric en ôtant son chapeau et

en le posant brutalement sur la tête d'une Polymnie en marbre blanc dont

le buste antique ornait la console.

--Si le roi me faisait l'honneur de venir chez moi, dit Consuelo en

surmontant la terreur qui s'emparait d'elle, je penserais qu'il désire

entendre de la musique, et je me mettrais à mon clavecin pour lui chanter

l'air d'_Ariane abandonnée_...

--Le roi n'aime pas les prévenances. Quand il interroge, il veut qu'on lui

réponde clair et net. Qu'est-ce que vous avez été faire cette nuit dans le

palais du roi? Vous voyez bien que le roi a le droit de venir faire le

maître chez vous, puisque vous allez chez lui à des heures indues sans sa

permission?»

Consuelo trembla de la tête aux pieds; mais elle avait heureusement dans

toutes sortes de dangers une présence d'esprit qui l'avait toujours sauvée

comme par miracle. Elle se rappela que Frédéric plaidait souvent le faux

pour savoir le vrai, et qu'il passait pour arracher les aveux par la

surprise plus que par tout autre moyen. Elle se tint sur ses gardes, et,

souriant à travers sa pâleur, elle répondit:

«Voilà une singulière accusation, et je ne sais ce qu'on peut répondre à

des demandes fantastiques.

--Vous n'êtes plus laconique comme tout à l'heure, reprit le roi; comme on

voit bien que vous mentez! Vous n'avez pas été cette nuit au palais?

répondez oui ou non?

--Eh bien, non! dit Consuelo avec courage, préférant la honte d'être

convaincue de mensonge, à la lâcheté de livrer le secret d'autrui pour se

disculper.

--Vous n'en êtes pas sortie à trois heures du matin, toute seule?

--Non, répondit Consuelo, qui retrouvait ses forces en voyant une

imperceptible irrésolution dans la physionomie du roi, et qui jouait déjà

la surprise avec supériorité.

--Vous avez osé dire trois fois non! s'écria le roi d'un air courroucé et

avec des regards foudroyants.

--J'oserai le dire une quatrième fois, si Votre Majesté l'exige, répondit

Consuelo, résolue de faire face à l'orage jusqu'au bout.

--Oh! je sais bien qu'une femme soutiendrait le mensonge dans les tortures,

comme les premiers chrétiens y soutenaient ce qu'ils croyaient être la

vérité. Qui pourra se flatter d'arracher une réponse sincère à un être

féminin? Écoutez, Mademoiselle, j'ai eu jusqu'ici de l'estime pour vous,

parce que je pensais que vous faisiez seule exception aux vices de votre

sexe. Je ne vous croyais ni intrigante, ni perfide, ni effrontée. J'avais

dans votre caractère une confiance qui allait jusqu'à l'amitié...

--Et maintenant, Sire...

--Ne m'interrompez pas. Maintenant, j'ai mon opinion, et vous en sentirez

les effets. Mais écoutez-moi bien. Si vous aviez le malheur de vous

immiscer dans de petites intrigues de palais, d'accepter certaines

confidences déplacées, de rendre certains services dangereux, vous vous

flatteriez vainement de me tromper longtemps, et je vous chasserais d'ici

aussi honteusement que je vous y ai reçue avec distinction et bonté.

--Sire, répondit Consuelo avec audace, comme le plus cher et le plus

constant de mes vœux est de quitter la Prusse, quels que soient le

prétexte de mon renvoi et la dureté de votre langage, je reçois avec

reconnaissance l'ordre de mon départ.

--Ah! vous le prenez ainsi, s'écria Frédéric transporté de colère, et vous

osez me parler de la sorte!»

En même temps il leva sa canne comme s'il eût voulu frapper Consuelo; mais

l'air de mépris tranquille avec lequel elle attendit cet outrage le fit

rentrer en lui-même, et il jeta sa canne loin de lui, en disant d'une voix

émue:

«Tenez, oubliez les droits que vous avez à la reconnaissance du capitaine

Kreutz, et parlez au roi avec le respect convenable; car si vous me

poussez à bout, je suis capable de vous corriger comme un enfant mutin.

--Sire, je sais qu'on bat les enfants dans votre auguste famille, et j'ai

ouï dire que Votre Majesté, pour se soustraire à de tels traitements,

avait autrefois essayé de prendre la fuite. Ce moyen sera plus facile à

une zingara comme moi qu'il ne l'a été au prince royal Frédéric. Si Votre

Majesté ne me fait pas sortir de ses États dans les vingt-quatre heures,

j'aviserai moi-même à la rassurer sur mes intrigues, en quittant la Prusse

sans passe-port, fallût-il fuir à pied et en sautant les fossés, comme

font les déserteurs et les contrebandiers.

--Vous êtes une folle! dit le roi en haussant les épaules et en marchant à

travers la chambre pour cacher son dépit et son repentir. Vous partirez,

je ne demande pas mieux, mais sans scandale et sans précipitation. Je ne

veux pas que vous me quittiez ainsi, mécontente de moi et de vous-même. Où

diable avez-vous pris l'insolence dont vous êtes douée? et quel diable me

pousse à la débonnaireté dont j'use avec vous?

--Vous la prenez sans doute dans un scrupule de générosité dont Votre

Majesté peut se dispenser. Elle croit m'être redevable d'un service que

j'aurais rendu au dernier de ses sujets avec le même zèle. Qu'elle se

regarde donc comme quitte envers moi, mille fois, et qu'elle me laisse

partir au plus vite: ma liberté sera une récompense suffisante, et je n'en

demande pas d'autre.

--Encore? dit le roi confondu de l'obstination hardie de cette jeune

fille. Toujours le même langage? Vous n'en changerez pas avec moi? Ah! ce

n'est pas du courage, cela! c'est de la haine!

--Et si cela était, reprit Consuelo, est-ce que Votre Majesté s'en

soucierait le moins du monde?

--Juste ciel! que dites-vous là, pauvre petite fille! dit le roi avec un

accent de douleur naïve. Vous ne comprenez pas ce que vous dites,

malheureuse enfant! il n'y a qu'une âme perverse qui puisse être

insensible à la haine de son semblable.

--Frédéric le Grand regarde-t-il la Porporina comme un être de la même

nature que lui?

--Il n'y a que l'intelligence et la vertu qui élèvent certains hommes

au-dessus des autres. Vous avez du génie dans votre art. Votre conscience

doit vous dire si vous avez de la loyauté... Mais elle vous dit le

contraire dans ce moment-ci, car vous avez l'âme remplie de fiel et de

ressentiment.

--Et si cela était, la conscience du grand Frédéric n'aurait-elle rien à

se reprocher pour avoir allumé ces mauvaises passions dans une âme

habituellement paisible et généreuse?

--Allons! vous êtes en colère?» dit Frédéric en faisant un mouvement pour

prendre la main de la jeune fille; mais il s'arrêta, retenu par cette

gaucherie qu'un fond de mépris et d'aversion pour les femmes lui avait

fait contracter.

Consuelo, qui avait exagéré son dépit pour refouler dans le cœur du roi

un sentiment de tendresse prêt à faire explosion au milieu de la colère,

remarqua combien il était timide, et perdit toutes ses craintes en voyant

qu'il attendait ses avances. C'était une singulière destinée, que la seule

femme capable d'exercer sur Frédéric une sorte de prestige ressemblant à

l'amour, fût peut-être la seule dans tout son royaume qui n'eût voulu à

aucun prix encourager cette disposition. Il est vrai que la répugnance et

la fierté de Consuelo étaient peut-être son principal attrait aux yeux du

roi. Cette âme rebelle tentait le despote comme la conquête d'une province;

et sans qu'il s'en rendit compte, sans qu'il voulût mettre sa gloire à ce

genre d'exploits frivoles, il sentait une admiration et une sympathie

d'instinct pour un caractère fortement trempé qui lui semblait avoir, à

quelque égard, une sorte de parenté avec le sien.

«Voyons, dit-il en fourrant brusquement dans la poche de son gilet la main

qu'il avait avancée vers Consuelo, ne me dites plus que je ne me soucie

pas d'être haï; car vous me feriez croire que je le suis et cette pensée

me serait odieuse!

--Et cependant vous voulez qu'on vous craigne.

--Non, je veux qu'on me respecte.

--Et c'est à coups de canne que vos caporaux inspirent à vos soldats le

respect de votre nom.

--Qu'en savez-vous? De quoi parlez-vous là? De quoi vous mêlez-vous?

--Je réponds _clair_ et _net_ à l'interrogatoire de Votre Majesté.

--Vous voulez que je vous demande pardon d'un moment d'emportement

provoqué par votre folie?

--Au contraire; si vous pouviez briser sur ma tête la canne-sceptre qui

gouverne la Prusse, je prierais Votre Majesté de ramasser ce jonc.

--Bah! quand je vous aurais un peu caressé les épaules avec, comme c'est

une canne que Voltaire m'a donnée, vous n'en auriez peut-être que plus

d'esprit et de malice. Tenez, j'y tiens beaucoup, à cette canne-là; mais

il vous faut une réparation, je le vois bien.»

En parlant ainsi, le roi ramassa sa canne, et se mit en devoir de la

briser. Mais il eut beau s'aider du genou, le jonc plia et ne voulut point

rompre.

«Voyez, dit le roi en la jetant dans le feu, ma canne n'est pas, comme

vous le prétendez, l'image de mon sceptre. C'est celle de la Prusse fidèle,

qui plie sous ma volonté, et qui ne sera point brisée par elle. Faites de

même, Porporina, et vous vous en trouverez bien.

--Et quelle est donc la volonté de Votre Majesté à mon égard? Voilà un

beau sujet pour exercer l'autorité et pour troubler la sérénité d'un grand

caractère!

--Ma volonté est que vous renonciez à quitter Berlin, la trouvez-vous

offensante?»

Le regard vif et presque passionné de Frédéric expliquait assez cette

espèce de réparation. Consuelo sentit renaître ses terreurs, et, feignant

de ne pas comprendre:

«Pour cela, répondit-elle, je ne m'y résignerai jamais. Je vois trop qu'il

faudrait payer cher l'honneur d'amuser quelquefois Votre Majesté par mes

roulades. Le soupçon pèse ici sur tout le monde. Les êtres les plus

intimes et les plus obscurs ne sont point à l'abri d'une accusation, et je

ne saurais vivre ainsi.

--Vous êtes mécontente de votre traitement, reprit le roi. Allons! il sera

augmenté.

--Non, Sire. Je suis satisfaite de mon traitement, je ne suis pas cupide.

Votre Majesté le sait.

--C'est vrai. Vous n'aimez pas l'argent, c'est une justice à vous rendre.

On ne sait ce que vous aimez, d'ailleurs!

--La liberté, Sire.

--Et qui gêne votre liberté? Vous me cherchez querelle, et vous n'avez

aucun motif à faire valoir. Vous voulez partir, voilà ce qu'il y a de

clair.

--Oui, Sire.

--Oui? c'est bien décidé?

--Oui, Sire.

--En ce cas, allez au diable!»

Le roi prit son chapeau, sa canne qui, en roulant sur les chenets, n'avait

pas brûlé, et, tournant le dos, s'avança vers la porte. Mais, au moment de

l'ouvrir, il se retourna vers Consuelo, et lui montra un visage si

ingénument triste, si paternellement affligé, si différent, en un mot, de

son terrible front royal, ou de son amer sourire de philosophe sceptique,

que la pauvre enfant se sentit émue et repentante. L'habitude qu'elle

avait prise avec le Porpora de ces orages domestiques, lui fit oublier

qu'il y avait pour elle dans le cœur de Frédéric quelque chose de

personnel et de farouche, qui n'était jamais entré dans l'âme chastement

et généreusement ardente de son père adoptif. Elle se détourna pour cacher

une larme furtive, qui s'échappait de sa paupière; mais le regard du lynx

n'est pas plus rapide que ne le fut celui du roi. Il revint sur ses pas,

et, levant de nouveau sa canne sur Consuelo, mais cette fois avec l'air de

tendresse dont il eût joué avec l'enfant de ses entrailles:

«Détestable créature! lui dit-il, d'une voix émue et caressante, vous

n'avez pas la moindre amitié pour moi!

--Vous vous trompez beaucoup, monsieur le baron, répondit la bonne

Consuelo, fascinée par cette demi-comédie, qui réparait si adroitement le

véritable accès de colère brutale de Frédéric. J'ai autant d'amitié pour

le capitaine Kreutz que j'ai d'éloignement pour le roi de Prusse.

--C'est que vous ne comprenez pas, c'est que vous ne pouvez pas comprendre

le roi de Prusse, reprit Frédéric. Ne parlons donc pas de lui. Un jour

viendra, quand vous aurez habité ce pays assez longtemps pour en connaître

l'esprit et les besoins, où vous rendrez plus de justice à l'homme qui

s'efforce de le gouverner comme il convient. En attendant, soyez un peu

plus aimable avec ce pauvre baron, qui s'ennuie si profondément de la cour

et des courtisans, et qui venait chercher ici un peu de calme et de

bonheur, auprès d'une âme pure et d'un esprit candide. Je n'avais qu'une

heure pour en profiter, et vous n'avez fait que me quereller. Je

reviendrai une autre fois, à condition que vous me recevrez un peu mieux.

J'amènerai _Mopsule_ pour vous divertir, et, si vous êtes bien sage, je

vous ferai cadeau d'un beau petit lévrier blanc qu'elle nourrit dans ce

moment. Il faudra en avoir grand soin! Ah! j'oubliais! Je vous ai apporté

des vers de ma façon, des strophes sur la musique; vous pourrez y adapter

un air, et ma sœur Amélie s'amusera à le chanter.»

Le roi s'en alla tout doucement, après être revenu plusieurs fois sur ses

pas en causant avec une familiarité gracieuse, et en prodiguant à l'objet

de sa bienveillance de frivoles cajoleries. Il savait dire des riens quand

il le voulait, quoique en général sa parole fût concise, énergique et

pleine de sens. Nul homme n'avait plus de ce qu'on appelait _du fond_ dans

la conversation, et rien n'était plus rare à cette époque que ce ton

sérieux et ferme dans les entretiens familiers. Mais avec Consuelo, il eût

voulu être bon enfant, et il réussissait assez à s'en donner l'air, pour

qu'elle en fut parfois naïvement émerveillée. Quand il fut parti, elle se

repentit, comme à l'ordinaire, de ne pas avoir réussi à le dégoûter d'elle

et de la fantaisie de ces dangereuses visites. De son côté, le roi s'en

alla à demi mécontent de lui-même. Il aimait Consuelo à sa manière, et il

eût voulu lui inspirer en réalité l'attachement et l'admiration que ses

faux amis les beaux esprits jouaient auprès de lui. Il eût donné peut-être

beaucoup, lui qui n'aimait guère à donner, pour connaître une fois dans sa

vie le plaisir d'être aimé de bonne foi et sans arrière-pensée. Mais il

sentait bien que cela n'était pas facile à concilier avec l'autorité dont

il ne voulait pas se départir; et, comme un chat rassasié qui joue avec la

souris prête à fuir, il ne savait trop s'il voulait l'apprivoiser ou

l'étrangler. «Elle va trop loin, et cela finira mal, se disait-il en

remontant dans sa voiture; si elle continue à faire la mauvaise tête, je

serai forcé de lui faire commettre quelque faute, et de l'envoyer dans une

forteresse pendant quelque temps, afin que le régime émousse ce fier

courage. Pourtant j'aimerais mieux l'éblouir et la gouverner par le

prestige que j'exerce sur tant d'autres. Il est impossible que je n'en

vienne pas à bout avec un peu de patience. C'est un petit travail qui

m'irrite et qui m'amuse en même temps. Nous verrons bien! Ce qu'il y a de

certain, c'est qu'il ne faut pas qu'elle parte maintenant, pour aller se

vanter de m'avoir dit mes vérités impunément. Non, non! elle ne me

quittera que soumise ou brisée...» Et puis le roi qui avait bien d'autres

choses dans l'esprit, comme on peut croire, ouvrit un livre pour ne pas

perdre cinq minutes à d'inutiles rêveries, et descendit de sa voiture sans

trop se rappeler dans quelles idées il y était monté.

La Porporina, inquiète et tremblante, se préoccupa un peu plus longtemps

des dangers de sa situation. Elle se reprocha beaucoup de n'avoir pas

insisté jusqu'au bout sur son départ, et de s'être laissé engager

tacitement à y renoncer. Mais elle fut tirée de ses méditations par un

envoi d'argent et de lettres que madame de Kleist lui faisait passer pour

M. de Saint-Germain. Tout cela était destiné à Trenck, et Consuelo devait

en accepter la responsabilité; elle devait au besoin accepter aussi le

rôle d'amante du fugitif, pour couvrir le secret de la princesse Amélie.

Elle se voyait donc embarquée dans une situation désagréable et dangereuse,

d'autant plus qu'elle ne se sentait pas très-rassurée sur la loyauté de

ces agents mystérieux avec lesquels on la mettait en relation, et qui

semblaient vouloir s'immiscer par contre-coup dans ses propres secrets.

Elle s'occupa de son déguisement pour le bal de l'Opéra, où elle avait

accepté le rendez-vous avec Saint-Germain, tout en se disant avec une

terreur résignée qu'elle était sur le bord d'un abîme.

La comtesse de Rudolstadt · 第 13 / 51 题