Aussitôt après l'opéra, la salle fut nivelée, illuminée, décorée suivant
l'usage, et le grand bal masqué, appelé à Berlin la _redoute_, fut ouvert
à minuit précis. La société y était passablement mêlée, puisque les
princes et peut-être même les princesses du sang royal s'y trouvaient
confondus avec les acteurs et les actrices de tous les théâtres. La
Porporina s'y glissa seule, déguisée en religieuse, costume qui lui
permettait de cacher son cou et ses épaules sous le voile, et sa taille
sous une robe très ample. Elle sentait la nécessité de se rendre
méconnaissable pour échapper aux commentaires que pourrait faire naître sa
rencontre avec M. de Saint-Germain; et elle n'était pas fâchée d'éprouver
la perspicacité de ce dernier, qui s'était vanté à elle de la reconnaître
quelque déguisée qu'elle fût. Elle avait donc composé seule, et sans
mettre même sa suivante dans la confidence, cet habit simple et facile: et
elle était sortie bien enveloppée d'une longue pelisse qu'elle ne déposa
qu'en se trouvant au milieu de la foule. Mais elle n'eut pas fait le tour
de la salle, qu'elle remarqua une circonstance inquiétante. Un masque de
sa taille, et qui paraissait être de son sexe, revêtu d un costume de
nonne exactement semblable au sien, vint se placer devant elle à plusieurs
reprises, en lui faisant des plaisanteries sur leur identité.
«Chère sœur, lui disait cette nonne, je voudrais bien savoir laquelle de
nous est l'ombre de l'autre; et comme il me semble que tu es plus légère
et plus diaphane que moi, je demande à te toucher la main pour m'assurer
si tu es ma sœur jumelle ou mon spectre.»
Consuelo repoussa ces attaques, et s'efforça de gagner sa loge afin d'y
changer de costume, ou de faire au sien quelque modification qui empêchât
l'équivoque. Elle craignait que le comte de Saint-Germain, au cas où il
aurait eu, en dépit de ses précautions, quelque révélation sur son
déguisement, n'allât s'adresser à son Sosie et lui parler des secrets
qu'il lui avait annoncés la veille. Mais elle n'eut point ce loisir. Déjà
un capucin s'était mis à sa poursuite, et bientôt, il s'empara, bon gré,
mal gré, de son bras.
«Vous ne m'éviterez pas, ma sœur, lui dit-il à voix basse, je suis votre
père confesseur, et je vais vous dire vos péchés. Vous êtes la princesse
Amélie.
--Tu es un novice, frère, répondit Consuelo en contrefaisant sa voix comme
il est d'usage au bal masqué. Tu connais bien mal tes pénitentes.
--Oh! il est très-inutile de contrefaire ta voix, sœur. Je ne sais pas si
tu as le costume de ton ordre, mais tu es l'abbesse de Quedlimbourg, et tu
peux bien en convenir avec moi qui suis ton frère Henri.»
Consuelo reconnaissait effectivement la voix du prince, qui lui avait
parlé souvent, et qui avait une espèce de grasseyement assez remarquable.
Pour s'assurer que son Sosie était bien la princesse, elle nia encore, et
le prince ajouta:
«J'ai vu ton costume chez le tailleur; et comme il n'y a pas de secrets
pour les princes, j'ai surpris le tien. Allons, ne perdons pas le temps à
babiller. Vous ne pouvez avoir la prétention de m'intriguer, ma chère
sœur, et ce n'est nullement pour vous tourmenter que je m'attache à vos
pas. J'ai des choses sérieuses à vous dire. Venez un peu à l'écart avec
moi.»
Consuelo se laissa emmener par le prince, bien résolue à lui montrer ses
traits plutôt que d'abuser de sa méprise pour surprendre des secrets de
famille. Mais, au premier mot qu'il lui adressa lorsqu'ils eurent gagné
une loge, elle devint attentive malgré elle, et crut avoir le droit
d'écouter jusqu'au bout.
«Prenez garde d'aller trop vite avec la Porporina, dit le prince à sa
prétendue sœur. Ce n'est pas que je doute de sa discrétion ni de la
noblesse de son cœur. Les personnages les plus importants de _l'ordre_
s'en portent garants; et dussiez-vous me plaisanter encore sur la nature
de mes sentiments pour elle, je vous dirai encore que je partage votre
sympathie pour cette aimable personne. Mais ni ces personnages ni moi ne
sommes d'avis que vous vous compromettiez vis-à-vis d'elle avant que l'on
se soit assuré de ses dispositions. Telle entreprise qui saisira d'emblée
une imagination ardente comme la vôtre et un esprit justement irrité comme
le mien, peut épouvanter au premier abord une fille timide, étrangère sans
doute à toute philosophie et à toute politique. Les raisons qui ont agi
sur vous ne sont pas celles qui feront impression sur une femme placée
dans une sphère si différente. Laissez donc à Trismégiste ou à
Saint-Germain le soin de cette initiation.
--Mais Trismégiste n'est-il pas parti? dit Consuelo, qui était trop bonne
comédienne pour ne pas pouvoir imiter la voix rauque et changeante de la
princesse Amélie.
--S'il est parti, vous devez le savoir mieux que moi, puisque cet homme
n'a de rapports qu'avec vous. Pour moi, je ne le connais pas. Mais M. de
Saint-Germain me parait l'ouvrier le plus habile et le plus
extraordinairement versé dans la science qui nous occupe. Il s'est fait
fort de nous attacher cette belle cantatrice et de la soustraire aux
dangers qui la menacent.
--Est-elle réellement en danger? demanda Consuelo.
--Elle y sera si elle persiste à repousser les soupirs de _M. le Marquis_.
--Quel marquis? demanda Consuelo étonnée.
--Vous êtes bien distraite, ma sœur! Je vous parle de Fritz ou du _grand
lama_.
--Oui, du marquis de Bandebourg! reprit la Porporina, comprenant enfin
qu'il s'agissait du roi. Mais vous êtes donc bien sûr qu'il pense à cette
petite fille?
--Je ne dirai pas qu'il l'aime, mais il en est jaloux. Et puis, ma sœur,
il faut bien reconnaître que vous la compromettez, cette pauvre fille, en
la prenant pour votre confidente... Allons! je ne sais rien de cela, je
n'en veux rien savoir; mais, au nom du ciel, soyez prudente, et ne laissez
pas soupçonner à _nos amis_ que vous soyez mue par un autre sentiment que
celui de la liberté politique. Nous avons résolu d'adopter votre comtesse
de Rudolstadt. Quand elle sera initiée et liée par des serments, des
promesses et des menaces, vous ne risquerez plus rien avec elle. Jusque-là,
je vous en conjure, abstenez-vous de la voir et de lui parler de vos
affaires et des nôtres... Et pour commencer, ne restez pas dans ce bal où
votre présence n'est guère convenable, et où le _grand lama_ saura
certainement que vous êtes venue. Donnez-moi le bras jusqu'à la sortie. Je
ne puis vous reconduire plus loin. Je suis censé garder les arrêts à
Potsdam, et les murailles du palais ont des yeux qui perceraient un masque
de fer.»
En ce moment on frappa à la porte de la loge, et comme le prince n'ouvrait
pas, on insista.
«Voilà un drôle bien impertinent de vouloir entrer dans une loge où se
trouve une dame!» dit le prince en montrant son masque barbu à la lucarne
de la loge.
Mais un domino rouge, à face blême, dont l'aspect avait quelque chose
d'effrayant, lui apparut, et lui dit avec un geste singulier:
«_Il pleut._»
Cette nouvelle parut faire grande impression sur le prince.
«Dois-je donc sortir ou rester? demanda-t-il au domino rouge.
--Vous devez chercher, répondit ce domino, une nonne toute semblable à
celle-ci, qui erre dans la cohue. Moi, je me charge de madame,»
ajouta-t-il en désignant Consuelo, et en entrant dans la loge que le
prince lui ouvrait avec empressement.
Ils échangèrent bas quelques paroles, et le prince sortit sans adresser un
mot de plus à la Porporina.
«Pourquoi, dit le domino rouge en s'asseyant dans le fond de la loge, et
en s'adressant à Consuelo, avez-vous pris un déguisement tout pareil à
celui de la princesse? C'est l'exposer, ainsi que vous, à des méprises
fatales. Je ne reconnais là ni votre prudence ni votre dévouement.
--Si mon costume est pareil à celui d'une autre personne, je l'ignore
entièrement, répondit Consuelo, qui se tenait sur ses gardes avec ce
nouvel interlocuteur.
--J'ai cru que c'était une plaisanterie de carnaval arrangée entre vous
deux. Puisqu'il n'en est rien, madame la comtesse, et que le hasard seul
s'en est mêlé, parlons de vous, et abandonnons la princesse à son destin.
--Mais si quelqu'un est en danger, Monsieur, il ne me semble pas que le
rôle de ceux qui parlent de dévouement soit de rester les bras croisés.
--La personne qui vient de vous quitter veillera sur cette auguste tête
folle. Sans doute, vous n'ignorez pas que la chose l'intéresse plus que
nous, car cette personne vous fait la cour _aussi?_
--Vous vous trompez, Monsieur, et je ne connais pas cette personne plus
que vous. D'ailleurs, votre langage n'est ni celui d'un ami, ni celui d'un
plaisant. Permettez donc que je retourne au bal.
--Permettez-moi de vous demander auparavant un portefeuille qu'on vous a
chargée de me remettre.
--Nullement, je ne suis chargée de rien pour qui que ce soit.
--C'est bien; vous devez parler ainsi. Mais avec moi, c'est inutile: je
suis le comte de Saint-Germain.
--Je n'en sais rien.
--Quand même j'ôterais mon masque, comme vous n'avez vu mes traits que par
une nuit obscure, vous ne me reconnaîtriez pas. Mais voici une lettre de
créance.»
Le domino rouge présenta à Consuelo une feuille de musique accompagnée
d'un signe qu'elle ne pouvait méconnaître. Elle remit le portefeuille, non
sans trembler, et en ayant soin d'ajouter:
«Prenez acte de ce que je vous ai dit. Je ne suis chargée d'aucun message
pour vous; c'est moi, moi seule, qui fais parvenir ces lettres et les
traites qui y sont jointes à la personne que vous savez.
--Ainsi, c'est vous qui êtes la maîtresse du baron de Trenck?»
Consuelo, effrayée du mensonge pénible qu'on exigeait d'elle, garda le
silence.
«Répondez, madame, reprit le domino rouge; le baron ne nous cache point
qu'il reçoive des consolations et des secours d'une personne qui l'aime.
C'est donc bien vous qui êtes l'amie du baron?
--C'est moi, répondit Consuelo avec fermeté, et je suis aussi surprise que
blessée de vos questions. Ne puis-je être l'amie du baron sans m'exposer
aux expressions brutales et aux soupçons outrageants dont il vous plaît de
vous servir avec moi?
--La situation est trop grave pour que vous deviez vous arrêter à des
mots. Écoutez bien: vous me chargez d'une mission qui me compromet, et qui
m'expose à des dangers personnels de plus d'un genre. Il peut y avoir sous
jeu quelque trame politique, et je ne me soucie pas de m'en mêler. J'ai
donné ma parole aux amis de M. de Trenck de le servir dans une affaire
d'amour. Entendons-nous bien: je n'ai pas promis de servir _l'amitié_. Ce
mot est trop vague, et me laisse des inquiétudes. Je vous sais incapable
de mentir. Si vous me dites positivement que de Trenck est votre amant, et
si je puis en informer Albert de Rudolstadt...
--Juste ciel! Monsieur, ne me torturez pas ainsi; Albert n'est plus!...
--Au dire des hommes, il est mort, je le sais; mais pour vous comme pour
moi il est éternellement vivant.
--Si vous l'entendez dans un sens religieux et symbolique, c'est la vérité;
mais si c'est dans un sens matériel...
--Ne discutons pas. Un voile couvre encore votre esprit, mais ce voile
sera soulevé. Ce qu'il m'importe de savoir à présent, c'est votre position
à l'égard de Trenck. S'il est votre amant, je me charge de cet envoi d'où
sa vie dépend peut-être; car il est privé de toutes ressources. Si vous
refusez de vous prononcer, je refuse d'être votre intermédiaire.
--Eh bien, dit Consuelo avec un pénible effort, il est mon amant. Prenez
le portefeuille, et hâtez-vous de le lui faire tenir.
--Il suffit, dit M. de Saint-Germain en prenant le portefeuille.
Maintenant, noble et courageuse fille, laisse-moi te dire que je t'admire
et te respecte. Ceci n'est qu'une épreuve à laquelle j'ai voulu soumettre
ton dévouement et ton abnégation. Va, je sais tout! Je sais fort bien que
tu mens par générosité, et que tu as été saintement fidèle à ton époux. Je
sais que la princesse Amélie, tout en se servant de moi, ne daigne pas
m'accorder sa confiance, et qu'elle travaille à s'affranchir de la
tyrannie du _grand lama_ sans cesser de faire la princesse et la réservée.
Elle est dans son rôle, et elle ne rougit pas de t'exposer, toi, pauvre
fille sans aveu (comme disent les gens du monde), à un malheur éternel;
oui, au plus grand des malheurs! celui d'empêcher la brillante
résurrection de ton époux, et de plonger son existence présente dans les
limbes du doute et du désespoir. Mais heureusement, entre l'âme d'Albert
et la tienne, une chaîne de mains invisibles est tendue incessamment pour
mettre en rapport celle qui agit sur la terre à la lumière du soleil, et
celle qui travaille dans un monde inconnu, à l'ombre du mystère, loin du
regard des vulgaires humains.»
Ce langage bizarre émut Consuelo, bien qu'elle eût résolu de se méfier des
captieuses déclamations des prétendus prophètes.
«Expliquez-vous, Monsieur le comte, dit-elle en s'efforçant de garder un
ton calme et froid. Je sais bien que le rôle d'Albert n'est pas fini sur
la terre, et que son âme n'a pas été anéantie par le souffle de la mort.
Mais les rapports qui peuvent subsister entre elle et moi sont couverts
d'un voile que ma propre mort peut seule soulever, s'il plaît à Dieu de
nous laisser un vague souvenir de nos existences précédentes. Ceci est un
point mystérieux, et il n'est au pouvoir de personne d'aider à l'influence
céleste qui rapproche dans une vie nouvelle ceux qui se sont aimés dans
une vie passée. Que prétendez-vous donc me faire accroire, en disant que
certaines sympathies veillent sur moi pour opérer ce rapprochement?
--Je pourrais vous parler de moi seulement, répondit M. de Saint-Germain,
et vous dire qu'ayant connu Albert de tout temps, aussi bien lorsque je
servais sous ses ordres dans la guerre des Hussites contre Sigismond, que
plus tard, dans la guerre de trente ans, lorsqu'il était...
--Je sais, Monsieur, que vous avez la prétention de vous rappeler toutes
vos existences antérieures, comme Albert en avait la persuasion maladive
et funeste. À Dieu ne plaise que j'aie jamais suspecté sa bonne foi à cet
égard! mais cette croyance était tellement liée chez lui à un état
d'exaltation délirante, que je n'ai jamais cru à la réalité de cette
puissance exceptionnelle et peut-être inadmissible. Épargnez-moi donc
l'embarras d'écouter les bizarreries de votre conversation sur ce
chapitre. Je sais que beaucoup de gens, poussés par une curiosité frivole,
voudraient être maintenant à ma place, et recueillir, avec un sourire
d'encouragement et de crédulité simulée, les merveilleuses histoires qu'on
dit que vous racontez si bien. Mais moi je ne sais pas jouer la comédie
quand je n'y suis pas forcée, et je ne pourrais m'amuser de ce qu'on
appelle vos rêveries. Elles me rappelleraient trop celles qui m'ont tant
effrayée et tant affligée dans le comte de Rudolstadt. Daignez les
réserver pour ceux qui peuvent les partager. Je ne voudrais pour rien au
monde vous tromper en feignant d'y croire; et quand même ces rêveries ne
réveilleraient en moi aucun souvenir déchirant, je ne saurais pas me
moquer de vous. Veuillez donc répondre à mes questions, sans chercher à
égarer mon jugement par des paroles vagues et à double sens. Pour aider à
votre franchise, je vous dirai que je sais déjà que vous avez sur moi des
vues particulières et mystérieuses. Vous devez m'initier à je ne sais
quelle redoutable confidence, et des personnes d'un haut rang comptent sur
vous pour me donner les premières notions de je ne sais quelle science
occulte.
--Les personnes d'un haut rang divaguent parfois étrangement, madame la
comtesse, répondit le comte avec beaucoup de calme. Je vous remercie de la
loyauté avec laquelle vous me parlez, et je m'abstiendrai de toucher à des
choses que vous ne comprendriez pas, faute peut-être de vouloir les
comprendre. Je vous dirai seulement qu'il y a, en effet, une science
occulte dont je me pique, et dans laquelle je suis aidé par des lumières
supérieures. Mais cette science n'a rien de surnaturel, puisque c'est
purement et simplement celle du cœur humain, ou, si vous l'aimez mieux,
la connaissance approfondie de la vie humaine, dans ses ressorts les plus
intimes et dans ses actes les plus secrets. Et pour vous prouver que je ne
me vante pas, je vous dirai exactement ce qui se passe dans votre propre
cœur depuis que vous êtes séparée du comte de Rudolstadt, si toutefois
vous m'y autorisez.
--J'y consens, répondit Consuelo, car sur ce point je sais que vous ne
pourrez m'abuser.
--Eh bien, vous aimez pour la première fois de votre vie, vous aimez
complètement, véritablement: et celui que vous aimez ainsi, dans les
larmes du repentir, car vous ne l'aimiez pas il y a un an, celui dont
l'absence vous est amère, et dont la disparition a décoloré votre vie et
désenchanté votre avenir, ce n'est pas le baron de Trenck, pour lequel
vous n'avez qu'une amitié de reconnaissance et de sympathie tranquille; ce
n'est pas Joseph Haydn, qui n'est pour vous qu'un jeune frère en Apollon;
ce n'est pas le roi Frédéric, qui vous effraie et vous intéresse en même
temps; ce n'est pas même le bel Anzoleto, que vous ne pouvez plus estimer;
c'est celui que vous avez vu couché sur un lit de mort et revêtu des
ornements que l'orgueil des nobles familles place jusque dans la tombe,
sur le linceul des trépassés: c'est Albert de Rudolstadt.»
Consuelo fut un instant frappée de cette révélation de ses sentiments
intimes dans la bouche d'un homme qu'elle ne connaissait pas. Mais en
songeant qu'elle avait raconté toute sa vie et mis à nu son propre cœur
la nuit précédente, devant la princesse Amélie, en se rappelant tout ce
que le prince Henri venait de lui faire pressentir des relations de la
princesse avec une affiliation mystérieuse où le comte de Saint-Germain
jouait un des principaux rôles, elle cessa de s'étonner, et avoua
ingénument à ce dernier qu'elle ne lui faisait pas un grand mérite de
savoir des choses récemment confiées à une amie indiscrète.
«Vous voulez parler de l'abbesse de Quedlimbourg, dit M. de Saint-Germain.
Eh bien, voulez-vous croire à ma parole d'honneur?
--Je n'ai pas le droit de la révoquer en doute, répondit la Porporina.
--Je vous donne donc ma parole d'honneur, reprit le comte, que la
princesse ne m'a pas dit un mot de vous, par la raison que jamais je n'ai
eu l'avantage d'échanger une seule parole avec elle, non plus qu'avec sa
confidente madame de Kleist.
--Cependant, Monsieur, vous avez des rapports avec elle, au moins
indirectement?
--Quant à moi, tous ces rapports consistent à lui faire passer les lettres
de Trenck et à recevoir les siennes pour lui par des tiers. Vous voyez que
sa confiance en moi ne va pas bien loin, puisqu'elle se persuade que
j'ignore l'intérêt qu'elle prend à notre fugitif. Du reste, cette
princesse n'est point perfide; elle n'est que folle, comme les natures
tyranniques le deviennent lorsqu'elles sont opprimées. Les serviteurs de
la vérité ont beaucoup espéré d'elle, et lui ont accordé leur protection.
Fasse le ciel qu'ils n'aient point à s'en repentir!
--Vous jugez mal une princesse intéressante et malheureuse, Monsieur le
comte, et peut-être connaissez-vous mal ses affaires. Quant à moi, je les
ignore...
--Ne mentez pas inutilement, Consuelo. Vous avez soupé avec elle la nuit
dernière, et je puis vous dire toutes les circonstances.»
Ici le comte de Saint-Germain rapporta les moindres détails du souper de
la veille, depuis les discours de la princesse et de madame de Kleist
jusqu'à la parure qu'elles portaient, le menu du repas, la rencontre de la
_balayeuse_, etc. Il ne s'arrêta pas là, et raconta de même la visite que
le roi avait faite le matin à notre héroïne, les paroles échangées entre
eux, la canne levée sur Consuelo, les menaces et le repentir de Frédéric,
tout, jusqu'aux moindres gestes et à l'expression des physionomies, comme
s'il eût assisté à cette scène. Il termina en disant:
«Et vous avez eu grand tort, naïve et généreuse enfant, de vous laisser
prendre à ces retours d'amitié et de bonté que le roi sait avoir dans
l'occasion. Vous vous en repentirez. Le tigre royal vous fera sentir ses
ongles, à moins que vous n'acceptiez une protection plus efficace et plus
honorable, une protection vraiment paternelle et toute-puissante, qui ne
se bornera pas aux étroites limites du marquisat de Brandebourg, mais qui
planera sur vous sur toute la surface de la terre, et qui vous suivrait
jusque dans les déserts du nouveau monde.
--Je ne sache que Dieu, répondit Consuelo, qui puisse exercer une telle
protection, et qui veuille l'étendre jusque sur un être aussi insignifiant
que moi. Si je cours quelque danger ici, c'est en lui que je mets mon
espoir. Je me méfierais de toute autre sollicitude dont je ne connaîtrais
ni les moyens ni les motifs.
--La méfiance sied mal aux grandes âmes, reprit le comte; et c'est parce
que madame de Rudolstadt est une grande âme, qu'elle a droit à la
protection des véritables serviteurs de Dieu. Voilà donc le seul motif de
celle qui vous est offerte. Quant à ses moyens, ils sont immenses, et
diffèrent autant par leur puissance et leur moralité de ceux que possèdent
les rois et les princes, que la cause de Dieu diffère, par sa sublimité,
de celle des despotes et des glorieux de ce monde. Si vous n'avez d'amour
et de confiance que dans la justice divine, vous êtes forcée de
reconnaître son action dans les hommes de bien et d'intelligence, qui sont
ici-bas les ministres de sa volonté et les exécuteurs de sa loi suprême.
Redresser les torts, protéger les faibles, réprimer la tyrannie,
encourager et récompenser la vertu, répandre les principes de la morale,
conserver le dépôt sacré de l'honneur, telle a été de tout temps la
mission d'une phalange illustre et vénérable, qui, sous divers noms et
diverses formes, s'est perpétuée depuis l'origine des sociétés jusqu'à nos
jours. Voyez les lois grossières et antihumaines qui régissent les nations,
voyez les préjugés et les erreurs des hommes, voyez partout les traces
monstrueuses de la barbarie! Comment concevriez-vous que, dans un monde si
mal géré par l'ignorance des masses et la perfidie des gouvernements, il
pût éclore quelques vertus et circuler quelques doctrines vraies? Cela est,
pourtant, et on voit des lis sans tache, des fleurs sans souillure, des
âmes comme la vôtre, comme celle d'Albert, croître et briller sur la fange
terrestre. Mais croyez-vous qu'elles pussent conserver leur parfum, se
préserver des morsures immondes des reptiles, et résister aux orages, si
elles n'étaient soutenues et préservées par des forces secourables, par
des mains amies? Croyez-vous qu'Albert, cet homme sublime, étranger à
toutes les turpitudes vulgaires, supérieur à l'humanité jusqu'à paraître
insensé aux profanes, ait puisé en lui seul toute sa grandeur et toute sa
foi? Croyez-vous qu'il fût un fait isolé dans l'univers, et qu'il ne se
soit jamais retrempé à un foyer de sympathie et d'espérance? Et vous-même,
pensez-vous que vous seriez ce que vous êtes, si le souffle divin n'eût
passé de l'esprit d'Albert dans le vôtre? Mais maintenant que vous voilà
séparée de lui, jetée dans une sphère indigne de vous, exposée à tous les
petits, à toutes les séductions, fille de théâtre, confidente d'une
princesse amoureuse, et réputée maîtresse d'un roi usé par la débauche et
glacé par l'égoïsme, espérez-vous conserver la pureté immaculée de votre
candeur primitive, si les ailes mystérieuses des archanges ne s'étendent
sur vous comme une égide céleste? Prenez-y garde, Consuelo! ce n'est pas
en vous-même, en vous seule, du moins, que vous puiserez la force dont
vous avez besoin. La prudence même dont vous vous vantez sera facilement
déjouée par les ruses de l'esprit de malice qui erre dans les ténèbres,
autour de votre chevet virginal. Apprenez donc à respecter la sainte
milice, l'invisible armée de la foi qui déjà forme un rempart autour de
vous. On ne vous demande ni engagements, ni service; on vous ordonne
seulement d'être docile et confiante quand vous sentirez les effets
inattendus de l'adoption bienfaisante. Je vous en ai dit assez. C'est à
vous de réfléchir mûrement à mes paroles; et lorsque le temps viendra,
lorsque vous verrez des prodiges s'accomplir autour de vous,
ressouvenez-vous que tout est possible à ceux qui croient et qui
travaillent en commun, à ceux qui sont égaux et libres; oui, à ceux-là,
rien n'est impossible pour récompenser le mérite; et si le vôtre s'élevait
assez haut pour obtenir d'eux un prix sublime, sachez qu'ils pourraient
même ressusciter Albert et vous le rendre.»
Ayant ainsi parlé d'un ton animé par une conviction enthousiaste, le
domino rouge se leva, et, sans attendre la réponse de Consuelo, il
s'inclina devant elle et sortit de la loge, où elle resta quelques
instants immobile et comme perdue dans d'étranges rêveries.