XII.

Aussitôt après l'opéra, la salle fut nivelée, illuminée, décorée suivant

l'usage, et le grand bal masqué, appelé à Berlin la _redoute_, fut ouvert

à minuit précis. La société y était passablement mêlée, puisque les

princes et peut-être même les princesses du sang royal s'y trouvaient

confondus avec les acteurs et les actrices de tous les théâtres. La

Porporina s'y glissa seule, déguisée en religieuse, costume qui lui

permettait de cacher son cou et ses épaules sous le voile, et sa taille

sous une robe très ample. Elle sentait la nécessité de se rendre

méconnaissable pour échapper aux commentaires que pourrait faire naître sa

rencontre avec M. de Saint-Germain; et elle n'était pas fâchée d'éprouver

la perspicacité de ce dernier, qui s'était vanté à elle de la reconnaître

quelque déguisée qu'elle fût. Elle avait donc composé seule, et sans

mettre même sa suivante dans la confidence, cet habit simple et facile: et

elle était sortie bien enveloppée d'une longue pelisse qu'elle ne déposa

qu'en se trouvant au milieu de la foule. Mais elle n'eut pas fait le tour

de la salle, qu'elle remarqua une circonstance inquiétante. Un masque de

sa taille, et qui paraissait être de son sexe, revêtu d un costume de

nonne exactement semblable au sien, vint se placer devant elle à plusieurs

reprises, en lui faisant des plaisanteries sur leur identité.

«Chère sœur, lui disait cette nonne, je voudrais bien savoir laquelle de

nous est l'ombre de l'autre; et comme il me semble que tu es plus légère

et plus diaphane que moi, je demande à te toucher la main pour m'assurer

si tu es ma sœur jumelle ou mon spectre.»

Consuelo repoussa ces attaques, et s'efforça de gagner sa loge afin d'y

changer de costume, ou de faire au sien quelque modification qui empêchât

l'équivoque. Elle craignait que le comte de Saint-Germain, au cas où il

aurait eu, en dépit de ses précautions, quelque révélation sur son

déguisement, n'allât s'adresser à son Sosie et lui parler des secrets

qu'il lui avait annoncés la veille. Mais elle n'eut point ce loisir. Déjà

un capucin s'était mis à sa poursuite, et bientôt, il s'empara, bon gré,

mal gré, de son bras.

«Vous ne m'éviterez pas, ma sœur, lui dit-il à voix basse, je suis votre

père confesseur, et je vais vous dire vos péchés. Vous êtes la princesse

Amélie.

--Tu es un novice, frère, répondit Consuelo en contrefaisant sa voix comme

il est d'usage au bal masqué. Tu connais bien mal tes pénitentes.

--Oh! il est très-inutile de contrefaire ta voix, sœur. Je ne sais pas si

tu as le costume de ton ordre, mais tu es l'abbesse de Quedlimbourg, et tu

peux bien en convenir avec moi qui suis ton frère Henri.»

Consuelo reconnaissait effectivement la voix du prince, qui lui avait

parlé souvent, et qui avait une espèce de grasseyement assez remarquable.

Pour s'assurer que son Sosie était bien la princesse, elle nia encore, et

le prince ajouta:

«J'ai vu ton costume chez le tailleur; et comme il n'y a pas de secrets

pour les princes, j'ai surpris le tien. Allons, ne perdons pas le temps à

babiller. Vous ne pouvez avoir la prétention de m'intriguer, ma chère

sœur, et ce n'est nullement pour vous tourmenter que je m'attache à vos

pas. J'ai des choses sérieuses à vous dire. Venez un peu à l'écart avec

moi.»

Consuelo se laissa emmener par le prince, bien résolue à lui montrer ses

traits plutôt que d'abuser de sa méprise pour surprendre des secrets de

famille. Mais, au premier mot qu'il lui adressa lorsqu'ils eurent gagné

une loge, elle devint attentive malgré elle, et crut avoir le droit

d'écouter jusqu'au bout.

«Prenez garde d'aller trop vite avec la Porporina, dit le prince à sa

prétendue sœur. Ce n'est pas que je doute de sa discrétion ni de la

noblesse de son cœur. Les personnages les plus importants de _l'ordre_

s'en portent garants; et dussiez-vous me plaisanter encore sur la nature

de mes sentiments pour elle, je vous dirai encore que je partage votre

sympathie pour cette aimable personne. Mais ni ces personnages ni moi ne

sommes d'avis que vous vous compromettiez vis-à-vis d'elle avant que l'on

se soit assuré de ses dispositions. Telle entreprise qui saisira d'emblée

une imagination ardente comme la vôtre et un esprit justement irrité comme

le mien, peut épouvanter au premier abord une fille timide, étrangère sans

doute à toute philosophie et à toute politique. Les raisons qui ont agi

sur vous ne sont pas celles qui feront impression sur une femme placée

dans une sphère si différente. Laissez donc à Trismégiste ou à

Saint-Germain le soin de cette initiation.

--Mais Trismégiste n'est-il pas parti? dit Consuelo, qui était trop bonne

comédienne pour ne pas pouvoir imiter la voix rauque et changeante de la

princesse Amélie.

--S'il est parti, vous devez le savoir mieux que moi, puisque cet homme

n'a de rapports qu'avec vous. Pour moi, je ne le connais pas. Mais M. de

Saint-Germain me parait l'ouvrier le plus habile et le plus

extraordinairement versé dans la science qui nous occupe. Il s'est fait

fort de nous attacher cette belle cantatrice et de la soustraire aux

dangers qui la menacent.

--Est-elle réellement en danger? demanda Consuelo.

--Elle y sera si elle persiste à repousser les soupirs de _M. le Marquis_.

--Quel marquis? demanda Consuelo étonnée.

--Vous êtes bien distraite, ma sœur! Je vous parle de Fritz ou du _grand

lama_.

--Oui, du marquis de Bandebourg! reprit la Porporina, comprenant enfin

qu'il s'agissait du roi. Mais vous êtes donc bien sûr qu'il pense à cette

petite fille?

--Je ne dirai pas qu'il l'aime, mais il en est jaloux. Et puis, ma sœur,

il faut bien reconnaître que vous la compromettez, cette pauvre fille, en

la prenant pour votre confidente... Allons! je ne sais rien de cela, je

n'en veux rien savoir; mais, au nom du ciel, soyez prudente, et ne laissez

pas soupçonner à _nos amis_ que vous soyez mue par un autre sentiment que

celui de la liberté politique. Nous avons résolu d'adopter votre comtesse

de Rudolstadt. Quand elle sera initiée et liée par des serments, des

promesses et des menaces, vous ne risquerez plus rien avec elle. Jusque-là,

je vous en conjure, abstenez-vous de la voir et de lui parler de vos

affaires et des nôtres... Et pour commencer, ne restez pas dans ce bal où

votre présence n'est guère convenable, et où le _grand lama_ saura

certainement que vous êtes venue. Donnez-moi le bras jusqu'à la sortie. Je

ne puis vous reconduire plus loin. Je suis censé garder les arrêts à

Potsdam, et les murailles du palais ont des yeux qui perceraient un masque

de fer.»

En ce moment on frappa à la porte de la loge, et comme le prince n'ouvrait

pas, on insista.

«Voilà un drôle bien impertinent de vouloir entrer dans une loge où se

trouve une dame!» dit le prince en montrant son masque barbu à la lucarne

de la loge.

Mais un domino rouge, à face blême, dont l'aspect avait quelque chose

d'effrayant, lui apparut, et lui dit avec un geste singulier:

«_Il pleut._»

Cette nouvelle parut faire grande impression sur le prince.

«Dois-je donc sortir ou rester? demanda-t-il au domino rouge.

--Vous devez chercher, répondit ce domino, une nonne toute semblable à

celle-ci, qui erre dans la cohue. Moi, je me charge de madame,»

ajouta-t-il en désignant Consuelo, et en entrant dans la loge que le

prince lui ouvrait avec empressement.

Ils échangèrent bas quelques paroles, et le prince sortit sans adresser un

mot de plus à la Porporina.

«Pourquoi, dit le domino rouge en s'asseyant dans le fond de la loge, et

en s'adressant à Consuelo, avez-vous pris un déguisement tout pareil à

celui de la princesse? C'est l'exposer, ainsi que vous, à des méprises

fatales. Je ne reconnais là ni votre prudence ni votre dévouement.

--Si mon costume est pareil à celui d'une autre personne, je l'ignore

entièrement, répondit Consuelo, qui se tenait sur ses gardes avec ce

nouvel interlocuteur.

--J'ai cru que c'était une plaisanterie de carnaval arrangée entre vous

deux. Puisqu'il n'en est rien, madame la comtesse, et que le hasard seul

s'en est mêlé, parlons de vous, et abandonnons la princesse à son destin.

--Mais si quelqu'un est en danger, Monsieur, il ne me semble pas que le

rôle de ceux qui parlent de dévouement soit de rester les bras croisés.

--La personne qui vient de vous quitter veillera sur cette auguste tête

folle. Sans doute, vous n'ignorez pas que la chose l'intéresse plus que

nous, car cette personne vous fait la cour _aussi?_

--Vous vous trompez, Monsieur, et je ne connais pas cette personne plus

que vous. D'ailleurs, votre langage n'est ni celui d'un ami, ni celui d'un

plaisant. Permettez donc que je retourne au bal.

--Permettez-moi de vous demander auparavant un portefeuille qu'on vous a

chargée de me remettre.

--Nullement, je ne suis chargée de rien pour qui que ce soit.

--C'est bien; vous devez parler ainsi. Mais avec moi, c'est inutile: je

suis le comte de Saint-Germain.

--Je n'en sais rien.

--Quand même j'ôterais mon masque, comme vous n'avez vu mes traits que par

une nuit obscure, vous ne me reconnaîtriez pas. Mais voici une lettre de

créance.»

Le domino rouge présenta à Consuelo une feuille de musique accompagnée

d'un signe qu'elle ne pouvait méconnaître. Elle remit le portefeuille, non

sans trembler, et en ayant soin d'ajouter:

«Prenez acte de ce que je vous ai dit. Je ne suis chargée d'aucun message

pour vous; c'est moi, moi seule, qui fais parvenir ces lettres et les

traites qui y sont jointes à la personne que vous savez.

--Ainsi, c'est vous qui êtes la maîtresse du baron de Trenck?»

Consuelo, effrayée du mensonge pénible qu'on exigeait d'elle, garda le

silence.

«Répondez, madame, reprit le domino rouge; le baron ne nous cache point

qu'il reçoive des consolations et des secours d'une personne qui l'aime.

C'est donc bien vous qui êtes l'amie du baron?

--C'est moi, répondit Consuelo avec fermeté, et je suis aussi surprise que

blessée de vos questions. Ne puis-je être l'amie du baron sans m'exposer

aux expressions brutales et aux soupçons outrageants dont il vous plaît de

vous servir avec moi?

--La situation est trop grave pour que vous deviez vous arrêter à des

mots. Écoutez bien: vous me chargez d'une mission qui me compromet, et qui

m'expose à des dangers personnels de plus d'un genre. Il peut y avoir sous

jeu quelque trame politique, et je ne me soucie pas de m'en mêler. J'ai

donné ma parole aux amis de M. de Trenck de le servir dans une affaire

d'amour. Entendons-nous bien: je n'ai pas promis de servir _l'amitié_. Ce

mot est trop vague, et me laisse des inquiétudes. Je vous sais incapable

de mentir. Si vous me dites positivement que de Trenck est votre amant, et

si je puis en informer Albert de Rudolstadt...

--Juste ciel! Monsieur, ne me torturez pas ainsi; Albert n'est plus!...

--Au dire des hommes, il est mort, je le sais; mais pour vous comme pour

moi il est éternellement vivant.

--Si vous l'entendez dans un sens religieux et symbolique, c'est la vérité;

mais si c'est dans un sens matériel...

--Ne discutons pas. Un voile couvre encore votre esprit, mais ce voile

sera soulevé. Ce qu'il m'importe de savoir à présent, c'est votre position

à l'égard de Trenck. S'il est votre amant, je me charge de cet envoi d'où

sa vie dépend peut-être; car il est privé de toutes ressources. Si vous

refusez de vous prononcer, je refuse d'être votre intermédiaire.

--Eh bien, dit Consuelo avec un pénible effort, il est mon amant. Prenez

le portefeuille, et hâtez-vous de le lui faire tenir.

--Il suffit, dit M. de Saint-Germain en prenant le portefeuille.

Maintenant, noble et courageuse fille, laisse-moi te dire que je t'admire

et te respecte. Ceci n'est qu'une épreuve à laquelle j'ai voulu soumettre

ton dévouement et ton abnégation. Va, je sais tout! Je sais fort bien que

tu mens par générosité, et que tu as été saintement fidèle à ton époux. Je

sais que la princesse Amélie, tout en se servant de moi, ne daigne pas

m'accorder sa confiance, et qu'elle travaille à s'affranchir de la

tyrannie du _grand lama_ sans cesser de faire la princesse et la réservée.

Elle est dans son rôle, et elle ne rougit pas de t'exposer, toi, pauvre

fille sans aveu (comme disent les gens du monde), à un malheur éternel;

oui, au plus grand des malheurs! celui d'empêcher la brillante

résurrection de ton époux, et de plonger son existence présente dans les

limbes du doute et du désespoir. Mais heureusement, entre l'âme d'Albert

et la tienne, une chaîne de mains invisibles est tendue incessamment pour

mettre en rapport celle qui agit sur la terre à la lumière du soleil, et

celle qui travaille dans un monde inconnu, à l'ombre du mystère, loin du

regard des vulgaires humains.»

Ce langage bizarre émut Consuelo, bien qu'elle eût résolu de se méfier des

captieuses déclamations des prétendus prophètes.

«Expliquez-vous, Monsieur le comte, dit-elle en s'efforçant de garder un

ton calme et froid. Je sais bien que le rôle d'Albert n'est pas fini sur

la terre, et que son âme n'a pas été anéantie par le souffle de la mort.

Mais les rapports qui peuvent subsister entre elle et moi sont couverts

d'un voile que ma propre mort peut seule soulever, s'il plaît à Dieu de

nous laisser un vague souvenir de nos existences précédentes. Ceci est un

point mystérieux, et il n'est au pouvoir de personne d'aider à l'influence

céleste qui rapproche dans une vie nouvelle ceux qui se sont aimés dans

une vie passée. Que prétendez-vous donc me faire accroire, en disant que

certaines sympathies veillent sur moi pour opérer ce rapprochement?

--Je pourrais vous parler de moi seulement, répondit M. de Saint-Germain,

et vous dire qu'ayant connu Albert de tout temps, aussi bien lorsque je

servais sous ses ordres dans la guerre des Hussites contre Sigismond, que

plus tard, dans la guerre de trente ans, lorsqu'il était...

--Je sais, Monsieur, que vous avez la prétention de vous rappeler toutes

vos existences antérieures, comme Albert en avait la persuasion maladive

et funeste. À Dieu ne plaise que j'aie jamais suspecté sa bonne foi à cet

égard! mais cette croyance était tellement liée chez lui à un état

d'exaltation délirante, que je n'ai jamais cru à la réalité de cette

puissance exceptionnelle et peut-être inadmissible. Épargnez-moi donc

l'embarras d'écouter les bizarreries de votre conversation sur ce

chapitre. Je sais que beaucoup de gens, poussés par une curiosité frivole,

voudraient être maintenant à ma place, et recueillir, avec un sourire

d'encouragement et de crédulité simulée, les merveilleuses histoires qu'on

dit que vous racontez si bien. Mais moi je ne sais pas jouer la comédie

quand je n'y suis pas forcée, et je ne pourrais m'amuser de ce qu'on

appelle vos rêveries. Elles me rappelleraient trop celles qui m'ont tant

effrayée et tant affligée dans le comte de Rudolstadt. Daignez les

réserver pour ceux qui peuvent les partager. Je ne voudrais pour rien au

monde vous tromper en feignant d'y croire; et quand même ces rêveries ne

réveilleraient en moi aucun souvenir déchirant, je ne saurais pas me

moquer de vous. Veuillez donc répondre à mes questions, sans chercher à

égarer mon jugement par des paroles vagues et à double sens. Pour aider à

votre franchise, je vous dirai que je sais déjà que vous avez sur moi des

vues particulières et mystérieuses. Vous devez m'initier à je ne sais

quelle redoutable confidence, et des personnes d'un haut rang comptent sur

vous pour me donner les premières notions de je ne sais quelle science

occulte.

--Les personnes d'un haut rang divaguent parfois étrangement, madame la

comtesse, répondit le comte avec beaucoup de calme. Je vous remercie de la

loyauté avec laquelle vous me parlez, et je m'abstiendrai de toucher à des

choses que vous ne comprendriez pas, faute peut-être de vouloir les

comprendre. Je vous dirai seulement qu'il y a, en effet, une science

occulte dont je me pique, et dans laquelle je suis aidé par des lumières

supérieures. Mais cette science n'a rien de surnaturel, puisque c'est

purement et simplement celle du cœur humain, ou, si vous l'aimez mieux,

la connaissance approfondie de la vie humaine, dans ses ressorts les plus

intimes et dans ses actes les plus secrets. Et pour vous prouver que je ne

me vante pas, je vous dirai exactement ce qui se passe dans votre propre

cœur depuis que vous êtes séparée du comte de Rudolstadt, si toutefois

vous m'y autorisez.

--J'y consens, répondit Consuelo, car sur ce point je sais que vous ne

pourrez m'abuser.

--Eh bien, vous aimez pour la première fois de votre vie, vous aimez

complètement, véritablement: et celui que vous aimez ainsi, dans les

larmes du repentir, car vous ne l'aimiez pas il y a un an, celui dont

l'absence vous est amère, et dont la disparition a décoloré votre vie et

désenchanté votre avenir, ce n'est pas le baron de Trenck, pour lequel

vous n'avez qu'une amitié de reconnaissance et de sympathie tranquille; ce

n'est pas Joseph Haydn, qui n'est pour vous qu'un jeune frère en Apollon;

ce n'est pas le roi Frédéric, qui vous effraie et vous intéresse en même

temps; ce n'est pas même le bel Anzoleto, que vous ne pouvez plus estimer;

c'est celui que vous avez vu couché sur un lit de mort et revêtu des

ornements que l'orgueil des nobles familles place jusque dans la tombe,

sur le linceul des trépassés: c'est Albert de Rudolstadt.»

Consuelo fut un instant frappée de cette révélation de ses sentiments

intimes dans la bouche d'un homme qu'elle ne connaissait pas. Mais en

songeant qu'elle avait raconté toute sa vie et mis à nu son propre cœur

la nuit précédente, devant la princesse Amélie, en se rappelant tout ce

que le prince Henri venait de lui faire pressentir des relations de la

princesse avec une affiliation mystérieuse où le comte de Saint-Germain

jouait un des principaux rôles, elle cessa de s'étonner, et avoua

ingénument à ce dernier qu'elle ne lui faisait pas un grand mérite de

savoir des choses récemment confiées à une amie indiscrète.

«Vous voulez parler de l'abbesse de Quedlimbourg, dit M. de Saint-Germain.

Eh bien, voulez-vous croire à ma parole d'honneur?

--Je n'ai pas le droit de la révoquer en doute, répondit la Porporina.

--Je vous donne donc ma parole d'honneur, reprit le comte, que la

princesse ne m'a pas dit un mot de vous, par la raison que jamais je n'ai

eu l'avantage d'échanger une seule parole avec elle, non plus qu'avec sa

confidente madame de Kleist.

--Cependant, Monsieur, vous avez des rapports avec elle, au moins

indirectement?

--Quant à moi, tous ces rapports consistent à lui faire passer les lettres

de Trenck et à recevoir les siennes pour lui par des tiers. Vous voyez que

sa confiance en moi ne va pas bien loin, puisqu'elle se persuade que

j'ignore l'intérêt qu'elle prend à notre fugitif. Du reste, cette

princesse n'est point perfide; elle n'est que folle, comme les natures

tyranniques le deviennent lorsqu'elles sont opprimées. Les serviteurs de

la vérité ont beaucoup espéré d'elle, et lui ont accordé leur protection.

Fasse le ciel qu'ils n'aient point à s'en repentir!

--Vous jugez mal une princesse intéressante et malheureuse, Monsieur le

comte, et peut-être connaissez-vous mal ses affaires. Quant à moi, je les

ignore...

--Ne mentez pas inutilement, Consuelo. Vous avez soupé avec elle la nuit

dernière, et je puis vous dire toutes les circonstances.»

Ici le comte de Saint-Germain rapporta les moindres détails du souper de

la veille, depuis les discours de la princesse et de madame de Kleist

jusqu'à la parure qu'elles portaient, le menu du repas, la rencontre de la

_balayeuse_, etc. Il ne s'arrêta pas là, et raconta de même la visite que

le roi avait faite le matin à notre héroïne, les paroles échangées entre

eux, la canne levée sur Consuelo, les menaces et le repentir de Frédéric,

tout, jusqu'aux moindres gestes et à l'expression des physionomies, comme

s'il eût assisté à cette scène. Il termina en disant:

«Et vous avez eu grand tort, naïve et généreuse enfant, de vous laisser

prendre à ces retours d'amitié et de bonté que le roi sait avoir dans

l'occasion. Vous vous en repentirez. Le tigre royal vous fera sentir ses

ongles, à moins que vous n'acceptiez une protection plus efficace et plus

honorable, une protection vraiment paternelle et toute-puissante, qui ne

se bornera pas aux étroites limites du marquisat de Brandebourg, mais qui

planera sur vous sur toute la surface de la terre, et qui vous suivrait

jusque dans les déserts du nouveau monde.

--Je ne sache que Dieu, répondit Consuelo, qui puisse exercer une telle

protection, et qui veuille l'étendre jusque sur un être aussi insignifiant

que moi. Si je cours quelque danger ici, c'est en lui que je mets mon

espoir. Je me méfierais de toute autre sollicitude dont je ne connaîtrais

ni les moyens ni les motifs.

--La méfiance sied mal aux grandes âmes, reprit le comte; et c'est parce

que madame de Rudolstadt est une grande âme, qu'elle a droit à la

protection des véritables serviteurs de Dieu. Voilà donc le seul motif de

celle qui vous est offerte. Quant à ses moyens, ils sont immenses, et

diffèrent autant par leur puissance et leur moralité de ceux que possèdent

les rois et les princes, que la cause de Dieu diffère, par sa sublimité,

de celle des despotes et des glorieux de ce monde. Si vous n'avez d'amour

et de confiance que dans la justice divine, vous êtes forcée de

reconnaître son action dans les hommes de bien et d'intelligence, qui sont

ici-bas les ministres de sa volonté et les exécuteurs de sa loi suprême.

Redresser les torts, protéger les faibles, réprimer la tyrannie,

encourager et récompenser la vertu, répandre les principes de la morale,

conserver le dépôt sacré de l'honneur, telle a été de tout temps la

mission d'une phalange illustre et vénérable, qui, sous divers noms et

diverses formes, s'est perpétuée depuis l'origine des sociétés jusqu'à nos

jours. Voyez les lois grossières et antihumaines qui régissent les nations,

voyez les préjugés et les erreurs des hommes, voyez partout les traces

monstrueuses de la barbarie! Comment concevriez-vous que, dans un monde si

mal géré par l'ignorance des masses et la perfidie des gouvernements, il

pût éclore quelques vertus et circuler quelques doctrines vraies? Cela est,

pourtant, et on voit des lis sans tache, des fleurs sans souillure, des

âmes comme la vôtre, comme celle d'Albert, croître et briller sur la fange

terrestre. Mais croyez-vous qu'elles pussent conserver leur parfum, se

préserver des morsures immondes des reptiles, et résister aux orages, si

elles n'étaient soutenues et préservées par des forces secourables, par

des mains amies? Croyez-vous qu'Albert, cet homme sublime, étranger à

toutes les turpitudes vulgaires, supérieur à l'humanité jusqu'à paraître

insensé aux profanes, ait puisé en lui seul toute sa grandeur et toute sa

foi? Croyez-vous qu'il fût un fait isolé dans l'univers, et qu'il ne se

soit jamais retrempé à un foyer de sympathie et d'espérance? Et vous-même,

pensez-vous que vous seriez ce que vous êtes, si le souffle divin n'eût

passé de l'esprit d'Albert dans le vôtre? Mais maintenant que vous voilà

séparée de lui, jetée dans une sphère indigne de vous, exposée à tous les

petits, à toutes les séductions, fille de théâtre, confidente d'une

princesse amoureuse, et réputée maîtresse d'un roi usé par la débauche et

glacé par l'égoïsme, espérez-vous conserver la pureté immaculée de votre

candeur primitive, si les ailes mystérieuses des archanges ne s'étendent

sur vous comme une égide céleste? Prenez-y garde, Consuelo! ce n'est pas

en vous-même, en vous seule, du moins, que vous puiserez la force dont

vous avez besoin. La prudence même dont vous vous vantez sera facilement

déjouée par les ruses de l'esprit de malice qui erre dans les ténèbres,

autour de votre chevet virginal. Apprenez donc à respecter la sainte

milice, l'invisible armée de la foi qui déjà forme un rempart autour de

vous. On ne vous demande ni engagements, ni service; on vous ordonne

seulement d'être docile et confiante quand vous sentirez les effets

inattendus de l'adoption bienfaisante. Je vous en ai dit assez. C'est à

vous de réfléchir mûrement à mes paroles; et lorsque le temps viendra,

lorsque vous verrez des prodiges s'accomplir autour de vous,

ressouvenez-vous que tout est possible à ceux qui croient et qui

travaillent en commun, à ceux qui sont égaux et libres; oui, à ceux-là,

rien n'est impossible pour récompenser le mérite; et si le vôtre s'élevait

assez haut pour obtenir d'eux un prix sublime, sachez qu'ils pourraient

même ressusciter Albert et vous le rendre.»

Ayant ainsi parlé d'un ton animé par une conviction enthousiaste, le

domino rouge se leva, et, sans attendre la réponse de Consuelo, il

s'inclina devant elle et sortit de la loge, où elle resta quelques

instants immobile et comme perdue dans d'étranges rêveries.

La comtesse de Rudolstadt · 第 14 / 51 题