«N'as-tu donc pas contracté ici des amitiés nouvelles? dit la princesse
Amélie. Parmi tant de gens d'esprit et de talent que mon frère se vante
d'avoir attirés à lui de tous les coins du inonde, n'en est-il aucun qui
soit digne d'estime?
--Il en est certainement, Madame; et si je ne m'étais sentie portée à la
retraite et à la solitude, j'aurais pu trouver des âmes bienveillantes
autour de moi. Mademoiselle Cochois...
--La marquise d'Argens, tu veux dire?
--J'ignore si elle s'appelle ainsi.
--Tu es discrète, tu as raison. Eh bien, c'est une personne distinguée?
--Extrêmement, et fort bonne au fond, quoiqu'elle soit un peu vaine des
soins et des leçons de M. le marquis, et qu'elle regarde un peu du haut de
sa grandeur, les artistes, ses confrères.
--Elle serait fort humiliée, si elle savait qui tu es. Le nom de
Rudolstadt est un des plus illustres de la Saxe, et celui de d'Argens
n'est qu'une mince gentilhommerie provençale ou languedocienne. Et madame
de Cocceï, comment est-elle? la connais-tu?
--Comme, depuis son mariage, mademoiselle Barberini ne danse plus à
l'Opéra, et vit à la campagne le plus souvent, j'ai eu peu d'occasions de
la voir. C'est de toutes les femmes de théâtre celle pour qui j'éprouvais
le plus de sympathie, et j'ai été invitée souvent par elle et par son mari
à aller les voir dans leurs terres; mais le roi m'a fait entendre que cela
lui déplairait beaucoup, et j'ai été forcée d'y renoncer, sans savoir
pourquoi je subissais cette privation.
--Je vais te l'apprendre. Le roi a fait la cour à mademoiselle Barberini,
qui lui a préféré le fils du grand chancelier, et le roi craint pour toi
le mauvais exemple. Mais parmi les hommes, ne t'es-tu liée avec personne?
--J'ai beaucoup d'amitié pour M. François Benda, le premier violoniste de
Sa Majesté. Il y a des rapports entre sa destinée et la mienne. Il a mené
la vie de zingaro dans sa jeunesse, comme moi dans mon enfance; comme moi,
il est fort peu enivré des grandeurs de ce monde, et il préfère la liberté
à la richesse. Il m'a raconté souvent qu'il s'était enfui de la cour de
Saxe pour partager la destinée errante, joyeuse et misérable des artistes
de grand chemin. Le monde ne sait pas qu'il y a sur les routes et dans les
rues des virtuoses d'un grand mérite. Ce fut un vieux juif aveugle qui fit,
par monts et par vaux, l'éducation de Benda. Il s'appelait Loebel, et
Benda n'en parle qu'avec admiration, bien qu'il soit mort sur une botte de
paille, ou peut-être même dans un fossé. Avant de s'adonner au violon, M.
Franz Benda avait une voix superbe, et faisait du chant sa profession. Le
chagrin et l'ennui la lui firent perdre à Dresde. Dans l'air pur de la
vagabonde liberté, il acquit un autre talent, son génie prit un nouvel
essor; et c'est de ce conservatoire ambulant qu'est sorti le magnifique
virtuose dont Sa Majesté ne dédaigne pas le concours dans sa musique _de
chambre_. George Benda, son plus jeune frère, est aussi un original plein
de génie, tour à tour épicurien et misanthrope. Son esprit fantasque n'est
pas toujours aimable, mais il intéresse toujours. Je crois que celui-là ne
parviendra pas à se _ranger_ comme ses autres frères, qui tous portent
avec résignation maintenant la chaîne dorée du dilettantisme royal. Mais
lui, soit parce qu'il est le plus jeune, soit parce que son naturel est
indomptable, parle toujours de prendre la fuite. Il s'ennuie de si bon
cœur ici, que c'est un plaisir pour moi de m'ennuyer avec lui.
--Et n'espères-tu pas que cet ennui partagé amènera un sentiment plus
tendre? Ce ne serait pas la première fois que l'amour serait né de l'ennui.
--Je ne le crains ni ne l'espère, répondit Consuelo; car je sens que cela
n'arrivera jamais. Je vous l'ai dit, chère Amélie, il se passe en moi
quoique chose d'étrange. Depuis qu'Albert n'est plus, je l'aime, je ne
pense qu'à lui, je ne puis aimer que lui. Je crois bien, pour le coup, que
c'est la première fois que l'amour est né de la mort, et c'est pourtant ce
qui m'arrive. Je ne me console pas de n'avoir pas donné du bonheur à un
être qui en était digne, et ce regret tenace est devenu une idée fixe, une
sorte de passion, une folie peut-être!
--Cela m'en a un peu l'air, dit la princesse. C'est du moins une
maladie... Et pourtant c'est un mal que je conçois bien et que j'éprouve
aussi; car j'aime un absent que je ne reverrai peut-être jamais: n'est-ce
pas à peu près comme si j'aimais un mort?... Mais, dis-moi, le prince
Henri, mon frère, n'est-il pas un aimable cavalier?
--Oui, certainement.
--Très-amateur du beau, une âme d'artiste, un héros à la guerre, une
figure qui frappe et plaît sans être belle, un esprit fier et indépendant,
l'ennemi du despotisme, l'esclave insoumis et menaçant de mon frère le
tyran, enfin le meilleur de la famille à coup sur. On dit qu'il est fort
épris de toi; ne te l'a-t-il pas dit?
--J'ai écouté cela comme une plaisanterie.
--Et tu n'as pas envie de le prendre au sérieux?
--Non, Madame.
--Tu es fort difficile, ma chère; que lui reproches-tu?
--Un grand défaut, ou du moins un obstacle invincible à mon amour pour
lui: il est prince.
--Merci du compliment, méchante! Ainsi il n'était pour rien dans ton
évanouissement au spectacle ces jours passés? On a dit que le roi, jaloux
de la façon dont il te regardait, l'avait envoyé aux arrêts au
commencement du spectacle, et que le chagrin t'avait rendue malade.
--J'ignorais absolument que le prince eût été mis aux arrêts, et je suis
bien sûre de n'en pas être la cause. Celle de mon accident est bien
différente. Imaginez, Madame, qu'au milieu du morceau que je chantais, un
peu machinalement, comme cela ne m'arrive que trop souvent ici, mes yeux
se portent au hasard vers les loges du premier rang qui avoisinent la
scène; et tout à coup, dans celle de M. Golowkin, je vois une figure pâle
se dessiner dans le fond et se pencher insensiblement comme pour me
regarder. Cette figure, c'était celle d'Albert, Madame. Je le jure devant
Dieu, je l'ai vu, je l'ai reconnu; j'ignore si c'était une illusion, mais
il est impossible d'en avoir une plus terrible et plus complète.
--Pauvre enfant! tu as des visions, cela est certain.
--Oh! ce n'est pas tout. La semaine dernière, lorsque je vous eus remis la
lettre de M. de Trenck, comme je me retirais, je m'égarai dans le palais
et rencontrai, à l'entrée du cabinet de curiosités, M. Stoss, avec qui je
m'arrêtai à causer. Eh bien, je revis cette même figure d'Albert, et je la
revis menaçante comme je l'avais vue indifférente la veille au théâtre,
comme je la revois sans cesse dans mes rêves, courroucée ou dédaigneuse.
--Et M. Stoss la vit aussi?
--Il la vit fort bien, et me dit que c'était un certain Trismégiste que
Votre Altesse s'amuse à consulter comme nécromancien.
--Ah! juste ciel! s'écria madame de Kleist en pâlissant; j'étais bien sûre
que c'était un sorcier véritable! Je n'ai jamais pu regarder cet homme
sans frayeur. Quoiqu'il ait de beaux traits et l'air noble, il a quelque
chose de diabolique dans la physionomie, et je suis sûre, qu'il prend,
comme un Protée, tous les aspects qu'il veut pour faire peur aux gens.
Avec cela il est grondeur et frondeur comme tous les gens de son espèce.
Je me souviens qu'une fois, en me tirant mon horoscope, il me reprocha à
brûle-pourpoint d'avoir divorcé avec M. de Kleist, parce que M. de Kleist
était ruiné. Il m'en faisait un grand crime. Je voulus m'en défendre, et
comme il le prenait un peu haut avec moi, je commençais à me fâcher,
lorsqu'il me prédit avec véhémence que je me remarierais, et que mon
second mari périrait, par ma faute, encore plus misérablement que le
premier, mais que j'en serais bien punie par mes remords et par la
réprobation publique. En disant cela, sa figure devint si terrible, que je
crus voir celle de M. Kleist ressuscité, et que je m'enfuis dans
l'appartement de son Altesse royale, en jetant de grands cris.
--Oui, c'était une scène plaisante, dit la princesse qui, par instants,
reprenait comme malgré elle, son ton sec et amer: j'en ai ri comme une
folle.
--Il n'y avait pas de quoi! dit naïvement Consuelo. Mais enfin qu'est-ce
donc que ce Trismégiste? et puisque Votre Altesse ne croit pas aux
sorciers...
--Je t'ai promis de te dire un jour ce que c'est que la sorcellerie. Ne
sois pas si pressée. Quant à présent, sache que le devin Trismégiste est
un homme dont je fais grand cas, et qui pourra nous être fort utile à
toutes trois... et à bien d'autres!...
--Je voudrais bien le revoir, dit Consuelo; et quoique je tremble d'y
penser, je voudrais m'assurer de sang-froid s'il ressemble à M. de
Rudolstadt autant que je me le suis imaginé.
--S'il ressemble à M. de Rudolstadt, dis-tu?... Eh bien, tu me rappelles
une circonstance que j'aurais oubliée, et qui va expliquer, peut-être fort
platement, tout ce grand mystère... Attends! laisse-moi y penser un peu...
oui, j'y suis. Écoute ma pauvre enfant, et apprends à te méfier de tout ce
qui semble surnaturel. C'est Trismégiste que Cagliostro t'a montré; car
Trismégiste a des relations avec Cagliostro, et s'est trouvé ici l'an
dernier en même temps que lui. C'est Trismégiste que tu as vu au théâtre
dans la loge du comte Golowkin; car Trismégiste demeure dans sa maison, et
ils s'occupent ensemble de chimie ou d'alchimie. Enfin c'est Trismégiste
que tu as vu dans le château le lendemain; car ce jour-là, et peu de temps
après t'avoir congédiée, j'ai vu Trismégiste; et par parenthèse, il m'a
donné d'amples détails sur l'évasion de Trenck.
--À l'effet de se vanter d'y avoir contribué, dit madame de Kleist, et de
se faire rembourser par Votre Altesse des sommes qu'il n'a certainement
pas dépensées pour cela. Votre Altesse en pensera ce qu'elle voudra; mais,
j'oserai le lui dire, cet homme est un chevalier d'industrie.
--Ce qui ne l'empêche pas d'être un grand sorcier, n'est-ce pas, de
Kleist? Comment concilies-tu tant de respect pour sa science et de mépris
pour sa personne?
--Eh! Madame, cela va ensemble on ne peut mieux. On craint les sorciers,
mais on les déteste. C'est absolument comme on fait à l'égard du diable.
--Et cependant on veut voir le diable, et on ne peut pas se passer des
sorciers? Voilà ta logique, ma belle de Kleist!
--Mais, Madame, dit Consuelo qui écoutait avec avidité cette discussion
bizarre, d'où savez-vous que cet homme ressemble au comte de Rudolstadt?
--J'oubliais de te le dire, et c'est un hasard bien simple qui me l'a fait
savoir. Ce matin, quand Supperville me racontait ton histoire et celle du
comte Albert, tout ce qu'il me disait sur ce personnage étrange me donna
la curiosité de savoir s'il était beau, et si sa physionomie répondait à
son imagination extraordinaire. Supperville rêva quelques instants, et
finit par me répondre: «Tenez, Madame, il me sera facile de vous en donner
une juste idée; car vous avez parmi vos _joujoux_ un orignal qui
ressemblerait effroyablement à ce pauvre Rudolstadt s'il était plus
décharné, plus hâve, et coiffé autrement. C'est votre sorcier
Trismégiste.» Voilà le fin mot de l'affaire, ma charmante veuve; et ce mot
n'est pas plus sorcier que Cagliostro, Trismégiste, Saint-Germain et
compagnie.
--Vous m'ôtez une montagne de dessus la poitrine, dit la Porporina, et un
voile noir de dessus la tête. Il me semble que je renais à la vie, que je
m'éveille d'un pénible sommeil! Grâces vous soient rendues pour cette
explication! Je ne suis donc pas folle, je n'ai donc pas de visions, je
n'aurai donc plus peur de moi-même!... Eh bien pourtant, voyez ce que
c'est que le cœur humain! ajouta-t-elle après un instant de rêverie; je
crois que je regrette ma peur et ma faiblesse. Dans mon extravagance, je
m'étais presque persuadé qu'Albert n'était pas mort, et qu'un jour, après
m'avoir fait expier par d'effrayantes apparitions le mal que je lui ai
causé, il reviendrait à moi sans nuage et sans ressentiment. Maintenant je
suis bien sûre qu'Albert dort dans le tombeau de ses ancêtres, qu'il ne se
relèvera pas, que la mort ne lâchera pas sa proie, et c'est une déplorable
certitude!
--Tu as pu en douter? Eh bien, il y a du bonheur à être folle; quant à moi,
je n'espérais pas que Trenck sortirait des cachots de la Silésie, et
pourtant cela était possible, et cela est!
--Si je vous disais, belle Amélie, toutes les suppositions auxquelles mon
pauvre esprit se livrait, vous verriez que, malgré leur invraisemblance,
elles n'étaient pas toutes impossibles. Par exemple, une léthargie.....
Albert y était sujet... Mais je ne veux point rappeler ces conjectures
insensées; elles me font trop de mal, maintenant que la figure que je
prenais pour Albert est celle d'un chevalier d'industrie.
--Trismégiste n'est pas ce que l'on croit... Mais ce qu'il y a de certain,
c'est qu'il n'est pas le comte de Rudolstadt; car il y a plusieurs années
que je le connais, et qu'il fait, en apparence du moins, le métier de
devin. D'ailleurs il n'est pas si semblable au comte de Rudolstadt que tu
te le persuades. Supperville, qui est un trop habile médecin pour faire
enterrer un homme en léthargie, et qui ne croit pas aux revenants, a
constaté des différences que ton trouble ne t'a pas permis de remarquer.
--Oh! je voudrais bien revoir ce Trismégiste! dit Consuelo d'un air
préoccupé.
--Tu ne le verras peut-être pas de si tôt, répondit froidement la
princesse. Il est parti pour Varsovie le jour même où tu l'as vu dans ce
palais. Il ne reste jamais plus de trois jours à Berlin. Mais il reviendra
à coup sûr dans un an.
--Et si c'était Albert!...» reprit Consuelo, absorbée dans une rêverie
profonde.
La princesse haussa les épaules.
--Décidément, dit-elle, le sort me condamne à n'avoir pour amis que des
fous ou des folles. Celle-ci prend mon sorcier pour son mari feu le
chanoine de Kleist, celle-là, pour son défunt époux le comte de
Rudolstadt: il est heureux pour moi d'avoir une tête forte, car je le
prendrais peut-être pour Trenck, et Dieu sait ce qui en arriverait.
Trismégiste est un pauvre sorcier de ne point profiter de toutes ces
méprises! Voyons, Porporina, ne me regardez pas d'un air effaré et
consterné, ma toute belle. Reprenez vos esprits. Comment supposez-vous que
si le comte Albert, au lieu d'être mort, s'était réveillé d'une léthargie,
une aventure si intéressante n'eût point fait de bruit dans le monde?
N'avez-vous conservé aucune relation, d'ailleurs, avec sa famille, et ne
vous en aurait-elle pas informée?
--Je n'en ai conservé aucune, répondit Consuelo. La chanoinesse Wenceslawa
m'a écrit deux fois en un an pour m'annoncer deux tristes nouvelles: la
mort de son frère aîné Christian, père de mon mari, qui a terminé sa
longue et douloureuse carrière sans recouvrer la mémoire de son malheur;
et la mort du baron Frédéric, frère de Christian et de la chanoinesse, qui
s'est tué à la chasse, en roulant de la fatale montagne de Schreckenstein,
au fond d'un ravin. J'ai répondu à la chanoinesse comme je le devais. Je
n'ai pas osé lui offrir d'aller lui porter mes tristes consolations. Son
cœur m'a paru, d'après ses lettres, partagé entre sa bonté et son
orgueil. Elle m'appelait sa _chère enfant_, sa _généreuse amie_, mais elle
ne paraissait désirer nullement les secours ni les soins de mon affection.
--Ainsi tu supposes qu'Albert, ressuscité, vit tranquille et inconnu au
château des Géants, sans t'envoyer de billet de faire part, et sans que
personne s'en doute hors de l'enceinte dudit château?
--Non, Madame, je ne le suppose pas; car ce serait tout à fait impossible,
et je suis folle de vouloir en douter,» répondit Consuelo, en cachant dans
ses mains son visage inondé de larmes.
La princesse semblait, à mesure que la nuit s'avançait, reprendre son
mauvais caractère; le ton railleur et léger avec lequel elle parlait de
choses si sensibles au cœur de Consuelo faisait un mal affreux à cette
dernière.
«Allons, ne te désole pas ainsi, reprit brusquement Amélie. Voilà une
belle partie de plaisir que nous faisons là! Tu nous a raconté des
histoires à porter le diable en terre; de Kleist n'a pas cessé de pâlir et
de trembler, je crois qu'elle en mourra de peur; et moi, qui voulais être
heureuse et gaie, je souffre de te voir souffrir, ma pauvre enfant!...»
La princesse prononça ces dernières paroles avec le bon diapason de sa
voix, et Consuelo, relevant la tête, vit qu'une larme de sympathie coulait
sur sa joue, tandis que le sourire d'ironie contractait encore ses lèvres.
Elle baisa la main que lui tendait l'abbesse, et la plaignit
intérieurement de ne pouvoir pas être bonne pendant quatre heures de
suite.
«Quelque mystérieux que soit ton château des Géants, ajouta la princesse,
quelque sauvage que soit l'orgueil de la chanoinesse, et quelque discrets
que puissent être ses serviteurs, sois sûre qu'il ne se passe rien là qui
soit plus qu'ailleurs à l'abri d'une certaine publicité. On avait beau
cacher la bizarrerie du comte Albert, toute la province a bientôt réussi à
la connaître, et il y avait longtemps qu'on en avait parlé à la petite
cour de Bareith, lorsque Supperville fut appelé pour soigner ton pauvre
époux. Il y a maintenant dans cette famille un autre mystère qu'on ne
cache pas avec moins de soin sans doute, et qu'on n'a pas préservé
davantage de la malice du public. C'est la fuite de la jeune baronne
Amélie, qui s'est fait enlever par un bel aventurier peu de temps après la
mort de son cousin.
--Et moi, madame, je l'ai ignoré assez longtemps. Je pourrais vous dire
même que tout ne se découvre pas dans ce monde; car jusqu'ici on n'a pas
pu savoir le nom et l'état de l'homme qui a enlevé la jeune baronne, non
plus que le lieu de sa retraite.
--C'est ce que Supperville m'a dit en effet. Allons, cette vieille Bohême
est le pays aux aventures mystérieuses: mais ce n'est pas une raison pour
que le comte Albert soit...
--Au nom du ciel, Madame, ne parlons plus de cela. Je vous demande pardon
de vous avoir fatiguée de cette longue histoire, et quand Votre Altesse
m'ordonnera de me retirer...
--Deux heures du matin! s'écria madame de Kleist, que le son lugubre de
l'horloge du château fit tressaillir.
--En ce cas, il faut nous séparer, mes chères amies, dit la princesse en
se levant; car ma sœur d'Anspach va venir dès sept heures me réveiller
pour m'entretenir des fredaines de son cher margrave qui est revenu de
Paris dernièrement, amoureux fou de mademoiselle Clairon. Ma belle
Porporina, c'est vous autres reines de théâtre qui êtes reines du monde
par le fait, comme nous le sommes par le droit, et votre lot est le
meilleur. Il n'est point de tête couronnée que vous ne puissiez nous
enlever quand il vous en prend fantaisie, et je ne serais pas étonnée de
voir un jour mademoiselle Hippolyte Clairon, qui est une fille d'esprit,
devenir margrave d'Anspach, en concurrence avec ma sœur, qui est une
bête. Allons, donne-moi une pelisse, de Kleist, je veux vous reconduire
jusqu'au bout de la galerie.
--Et Votre Altesse reviendra seule? dit madame de Kleist, qui paraissait
fort troublée.
--Toute seule, répondit Amélie, et sans aucune crainte du diable et des
farfadets qui tiennent pourtant cour plénière dans le château depuis
quelques nuits, à ce qu'on assure. Viens, viens, Consuelo! nous allons
voir la belle peur de madame de Kleist en traversant la
galerie.»
La princesse prit un flambeau et marcha la première, entraînant madame de
Kleist, qui était en effet très-peu rassurée. Consuelo les suivit, un peu
effrayée aussi, sans savoir pourquoi.
«Je vous assure, Madame, disait madame de Kleist, que c'est l'heure
sinistre, et qu'il y a de la témérité à traverser cette partie du château
dans ce moment-ci. Que vous coûterait-il de nous laisser attendre une
demi-heure de plus? A deux heures et demie, il n'y a plus rien.
--Non pas, non pas, reprit Amélie, je ne serais pas fâchée de la
rencontrer et de voir comment elle est faite.
--De quoi donc s'agit-il? demanda Consuelo en doublant le pas pour
s'adresser à madame de Kleist.
--Ne le sais-tu pas? dit la princesse. La femme blanche qui balaie les
escaliers et les corridors du palais, lorsqu'un membre de la famille
royale est près de mourir, est revenue nous visiter depuis quelques nuits.
Il paraît que c'est par ici qu'elle prend ses ébats. Donc ce sont mes
jours qui sont menacés. Voilà pourquoi tu me vois si tranquille. Ma
belle-sœur, la reine de Prusse (la plus pauvre tête qui ait jamais porté
couronne!), n'en dort pas, à ce qu'on assure, et va coucher tous les soirs
à Charlottenburg; mais, comme elle respecte infiniment la balayeuse, ainsi
que la reine ma mère, qui n'a pas plus de raison qu'elle à cet endroit-là,
ces dames ont eu soin de défendre qu'on épiât le fantôme et qu'on le
dérangeât en rien de ses nobles occupations. Aussi le château est-il
balayé d'importance, et de la propre main de Lucifer, ce qui ne l'empêche
pas d'être fort malpropre, comme tu vois.»
En ce moment un gros chat, accouru du fond ténébreux de la galerie, passa
en ronflant et en jurant auprès de madame de Kleist, qui fit un cri
perçant et voulut courir vers l'appartement de la princesse; mais celle-ci
la retint de force en remplissant l'espace sonore de ses éclats de rire
âpres et rauques, plus lugubres encore que la bise qui sifflait dans les
profondeurs de ce vaste local. Le froid faisait grelotter Consuelo, et
peut-être aussi la peur; car la figure décomposée de madame de Kleist
semblait attester un danger réel, et la gaieté fanfaronne et forcée de la
princesse n'annonçait pas une sécurité bien sincère.
«J'admire l'incrédulité de Votre Altesse royale, dit madame de Kleist
d'une voix entrecoupée et avec un peu de dépit; si elle avait vu et
entendu comme moi cette femme blanche, la veille de la mort du roi son
auguste père...
--Hélas! répondit Amélie d'un ton satanique, comme je suis bien sûre
qu'elle ne vient pas annoncer maintenant celle du roi mon auguste frère,
je suis fort aise qu'elle vienne pour moi. La diablesse sait bien que pour
être heureuse, il me faut l'une ou l'autre de ces deux morts.
--Ah! Madame, ne parlez pas ainsi dans un pareil moment! dit madame de
Kleist, dont les dents se serraient tellement, qu'elle prononçait avec
peine. Tenez, au nom du ciel, arrêtez-vous et écoutez: cela ne fait-il pas
frémir?»
La princesse s'arrêta d'un air moqueur, et le bruit de sa robe de soie,
épaisse et cassante comme du carton, cessant de couvrir les bruits plus
éloignés, nos trois héroïnes, parvenues presque à la grande cage
d'escalier qui s'ouvrait au fond de la galerie, entendirent distinctement
le bruit sec d'un balai qui frappait inégalement les degrés de pierre, et
qui semblait se rapprocher en montant de marche en marche, comme eût fait
un valet pressé de terminer son ouvrage.
La princesse hésita un instant, puis elle dit d'un air résolu:
«Comme il n'y a rien _là_ de surnaturel, je veux savoir si c'est un
laquais somnambule ou un page espiègle. Baisse ton voile, Porporina, il ne
faut pas qu'on te voie dans ma compagnie. Quant à toi, de Kleist, tu peux
te trouver mal si cela t'amuse. Je t'avertis que je ne m'occupe pas de
toi. Allons, brave Rudolstadt, toi qui as affronté de pires aventures,
suis-moi si tu m'aimes.»
Amélie marcha d'un pas assuré vers l'entrée de l'escalier; Consuelo la
suivit sans qu'elle lui permit de tenir le flambeau à sa place; et madame
de Kleist, aussi effrayée de rester seule que d'avancer, se traîna
derrière elles en se cramponnant au mantelet de la Porporina.
Le balai infernal ne se faisait plus entendre, et la princesse arriva
jusqu'à la rampe au-dessus de laquelle elle avança son flambeau pour mieux
voir à distance. Mais, soit qu'elle fût moins calme qu'elle ne voulait le
paraître, soit qu'elle eût aperçu quelque objet terrible, la main lui
manqua, et le flambeau de vermeil, avec la bougie et sa collerette du
cristal découpée, allèrent tomber avec fracas au fond de la spirale
retentissante. Alors madame de Kleist, perdant la tête et ne se souciant
pas plus de la princesse que de la comédienne, se mit à courir jusqu'à ce
qu'elle eût rencontré dans l'obscurité la porte des appartements de sa
maîtresse, où elle chercha un refuge, tandis que celle-ci, partagée entre
une émotion insurmontable et la honte de s'avouer vaincue, reprenait avec
Consuelo le même chemin, d'abord lentement, et puis peu à peu en doublant
le pas; car d'autres pas se faisaient entendre derrière les siens, et ce
n'étaient pas ceux de la Porporina, qui marchait sur la même ligne qu'elle,
plus résolument peut-être, quoiqu'elle ne fit aucune bravade. Ces pas
étranges, qui de seconde en seconde, se rapprochaient de leurs talons,
résonnaient dans les ténèbres comme ceux d'une vieille femme chaussée de
mules, et claquaient sur les dalles, tandis que le balai faisait toujours
son office et se heurtait lourdement à la muraille, tantôt à droite,
tantôt à gauche. Ce court trajet parut bien long à Consuelo. Si quelque
chose peut vaincre le courage des esprits vraiment fermes et sains, c'est
un danger qui ne peut être ni prévu ni compris. Elle ne se piqua point
d'une audace inutile, et ne détourna pas la tête une seule fois. La
princesse prétendit ensuite l'avoir fait inutilement dans les ténèbres;
personne ne pouvait démentir ni constater le fait. Consuelo se souvint
seulement qu'elle n'avait pas ralenti sa marche, qu'elle ne lui avait pas
adressé un mot durant cette retraite forcée, et qu'en rentrant un peu
précipitamment dans son appartement, elle avait failli lui pousser la
porte sur le visage, tant elle avait hâte de la refermer. Cependant Amélie
ne convint pas de sa faiblesse, et reprit assez vite son sang-froid pour
railler madame de Kleist, qui était presque en convulsions, et pour lui
faire, sur sa lâcheté et son manque d'égards, des reproches très-amers. La
bonté compatissante de Consuelo, qui souffrait de l'état violent de la
favorite, ramena quelque pitié dans le cœur de la princesse. Elle daigna
s'apercevoir que madame de Kleist était incapable de l'entendre, et
qu'elle était pâmée sur un sofa, la figure enfoncée dans les coussins.
L'horloge sonna trois heures avant que cette pauvre personne eût
parfaitement repris ses esprits; sa terreur se manifestait encore par des
larmes. Amélie était lasse de n'être plus princesse, et ne se souciait
plus de se déshabiller seule et de se servir elle-même, outre qu'elle
avait peut-être l'esprit frappé de quelque pressentiment sinistre. Elle
résolut donc de garder madame de Kleist jusqu'au jour.
«Jusque-là, dit-elle, nous trouverons bien quelque prétexte pour colorer
l'affaire, si mon frère en entend parler. Quant à toi, Porporina, ta
présence ici serait bien plus difficile à expliquer, et je ne voudrais
pour rien au monde qu'on te vît sortir de chez moi. Il faut donc que tu te
retires seule, et dès à présent, car on est fort matinal dans cette
chienne d'hôtellerie. Voyons, de Kleist, calme-toi, je te garde, et si tu
peux dire un mot de bon sens, explique-nous par où tu es entrée et dans
quel coin tu as laissé ton chasseur, afin que la Porporina s'en serve pour
retourner chez elle.»
La peur rend si profondément égoïste, que madame de Kleist, enchantée de
ne plus avoir à affronter les terreurs de la galerie, et se souciant fort
peu de l'angoisse que Consuelo pourrait éprouver en faisant seule ce
trajet, retrouva toute sa lucidité pour lui expliquer le chemin qu'elle
avait à prendre et le signal qu'elle aurait à donner pour rejoindre son
serviteur affidé à la sortie du palais, dans un endroit bien abrité et
bien désert, où elle lui avait commandé d'aller l'attendre.
Munie de ces instructions, et bien certaine cette fois de ne pas s'égarer
dans le palais, Consuelo prit congé de la princesse, qui ne s'amusa
nullement à la reconduire le long de la galerie. La jeune fille partit
donc seule, à tâtons, et gagna le redoutable escalier sans encombre. Une
lanterne suspendue, qui brûlait en bas, l'aida à descendre, ce qu'elle fit
sans mauvaise rencontre, et même sans frayeur. Cette fois elle s'était
armée de volonté; elle sentait qu'elle remplissait un devoir envers la
malheureuse Amélie, et, dans ces cas-là, elle était toujours courageuse et
forte. Enfin, elle parvint à sortir du palais par la petite porte
mystérieuse dont madame de Kleist lui avait remis la clef, et qui donnait
sur un coin d'arrière-cour. Lorsqu'elle fut tout à fait dehors, elle
longea le mur extérieur pour chercher le chasseur. Dès qu'elle eut
articulé le signal convenu, une ombre, se détachant du mur, vint droit à
sa rencontre, et un homme, enveloppé d'un large manteau, s'inclina devant
elle, et lui présenta le bras en silence dans une attitude respectueuse.