IX.

«Depuis ce jour, continua la Porporina, je n'ai pas revu le roi chez moi;

mais il m'a mandée quelquefois à Sans-Souci, où j'ai même passé plusieurs

jours de suite avec mes camarades Porporino ou Conciolini; et ici, pour

tenir le clavecin à ses petits concerts et accompagner le violon de M.

Graun, ou celui de Benda, ou la flûte de M. Quantz, ou enfin le roi

lui-même.

--Ce qui est beaucoup moins agréable que d'accompagner les précédents, dit

la princesse de Prusse; car je sais par expérience que mon cher frère,

lorsqu'il fait de fausses notes ou lorsqu'il manque à la mesure, s'en

prend à ses concertants et leur cherche noise.

--Il est vrai, reprit la Porporina; et son habile maître, M. Quantz

lui-même, n'a pas toujours été à l'abri de ses petites injustices. Mais Sa

Majesté, lorsqu'elle s'est laissé entraîner de la sorte, répare bientôt

son tort par des actes de déférence et des louanges délicates qui versent

du baume sur les plaies de l'amour-propre. C'est ainsi que par un mot

affectueux, par une simple exclamation admirative, il réussit à se faire

pardonner ses duretés et ses emportements, même par les artistes, les gens

les plus susceptibles du monde.

--Mais toi, après tout ce que tu savais de lui, et avec ta droiture

modeste, pouvais-tu te laisser fasciner par ce basilic?

--Je vous avouerai, Madame, que j'ai subi bien souvent son ascendant sans

m'en apercevoir. Comme ces petites ruses m'ont toujours été étrangères,

j'en suis toujours dupe, et ce n'est que par réflexion que je les devine

après coup. J'ai revu aussi le roi fort souvent sur le théâtre, et même

dans ma loge quelquefois, après la représentation. Il s'est toujours

montré paternel envers moi. Mais je ne me suis jamais trouvée seule avec

lui que deux ou trois fois dans les jardins de Sans-Souci, et je dois

confesser que c'était après avoir épié l'heure de sa promenade et m'être

placée sur son chemin tout exprès. Il m'appelait alors ou venait

courtoisement à ma rencontre, et je saisissais l'occasion par les cheveux

pour lui parler du Porpora et renouveler ma requête. J'ai toujours reçu

les mêmes promesses, sans en voir jamais arriver les résultats. Plus tard,

j'ai changé de tactique, et j'ai demandé la permission de retourner à

Vienne; mais le roi a écouté ma prière tantôt avec des reproches

affectueux, tantôt avec une froideur glaciale, et le plus souvent avec une

humeur assez marquée. Cette dernière tentative n'a pas été, en somme, plus

heureuse que les autres; et même, quand le roi m'avait répondu sèchement:

«Parlez, mademoiselle, vous êtes libre,» je n'obtenais ni règlement de

comptes, ni passe-port, ni permission de voyager. Les choses en sont

restées là, et je ne vois plus de ressources que dans la fuite, si ma

position ici me devient trop difficile à supporter. Hélas! Madame, j'ai

été souvent blessée du peu de goût de Marie-Thérèse pour la musique; je ne

me doutais pas alors qu'un roi mélomane fût bien plus à redouter qu'une

impératrice sans oreille.

«Je vous ai raconté en gros toutes mes relations avec Sa Majesté. Jamais

je n'ai eu lieu de redouter ni même de soupçonner ce caprice que Votre

Altesse veut lui attribuer de m'aimer. Seulement j'ai eu l'orgueil

quelquefois de penser que, grâce à mon petit talent musical et à cette

circonstance romanesque où j'ai eu le bonheur de préserver sa vie, le roi

avait pour moi une espèce d'amitié. Il me l'a dit souvent et avec tant de

grâce, avec un air d'abandon si sincère; il a paru prendre, à causer avec

moi, un plaisir si empreint de bonhomie, que je me suis habituée, à mon

insu peut-être, et à coup sûr bien malgré moi, à l'aimer aussi d'une

espèce d'amitié. Le mot est bizarre et sans doute déplacé dans ma bouche

mais le sentiment de respect affectueux et de confiance craintive que

m'inspirent la présence, le regard, la voix et les douces paroles de ce

royal basilic, comme vous l'appelez, est aussi étrange que sincère. Nous

sommes ici pour tout dire, et il est convenu que je ne me gênerai en rien;

eh bien, je déclare que le roi me fait peur, et presque horreur, quand je

ne le vois pas et que je respire l'air raréfié de son empire; mais que,

lorsque je le vois, je suis sous le charme, et prête à lui donner toute

les preuves de dévouement qu'une fille craintive, mais pieuse, peut donner

à un père rigide, mais bon.

--Tu me fais trembler, s'écria la princesse; bon Dieu! si tu allais te

laisser dominer ou enjôler au point de trahir notre cause?

--Oh! pour cela, Madame, jamais! soyez sans crainte.

Quand il s'agit de mes amis, ou tout simplement des

autres, je défie le roi et de plus habiles encore, s'il en

est, de me faire tomber dans un piège.

--Je te crois; tu exerces sur moi, par ton air de franchise, le même

prestige que tu subis de la part de Frédéric. Allons, ne t'émeus pas, je

ne vous compare point. Reprends ton histoire, et parle-moi de Cagliostro.

On m'a dit qu'à une séance de magie, il t'avait fait voir un mort que je

suppose être le comte Albert?

--Je suis prête à vous satisfaire, noble Amélie; mais si je me résous à

vous raconter encore une aventure pénible, que je voudrais pouvoir oublier,

j'ai le droit de vous adresser quelques questions, selon la convention

que nous avons faite.

--Je suis prête à te répondre.

--Eh bien, Madame, croyez-vous que les morts puissent sortir du tombeau,

ou du moins qu'un reflet de leur figure, animée par l'apparence de la vie,

puisse être évoqué au gré des magiciens et s'emparer de notre imagination

au point de se reproduire ensuite devant nos yeux, et de troubler notre

raison?

--La question est fort compliquée, et tout ce que je puis répondre, c'est

que je ne crois à rien de ce qui est impossible. Je ne crois pas plus au

pouvoir de la magie qu'à la résurrection des morts. Quant à notre pauvre

folle d'imagination, je la crois capable de tout.

--Votre Altesse... pardon; ton Altesse ne croit pas à la magie, et

cependant... Mais la question est indiscrète, sans doute?...

--Achève: «Et cependant je suis adonnée à la magie;» cela est connu. Eh

bien, mon enfant, permets-moi de ne te donner l'explication de cette

inconséquence bizarre qu'en temps et lieu. D'après le grimoire envoyé par

le sorcier Saint-Germain, qui était en réalité une lettre de Trenck pour

moi, tu peux déjà pressentir que cette prétendue nécromancie peut servir

de prétexte à bien des choses. Mais te révéler tout ce qu'elle cache aux

yeux du vulgaire, tout ce qu'elle dérobe à l'espionnage des cours et à la

tyrannie des lois, ne serait pas l'affaire d'un instant. Prends patience,

j'ai résolu de t'initier à tous mes secrets. Tu le mérites mieux que ma

chère de Kleist, qui est un esprit timide et superstitieux. Oui, telle que

tu la vois, cet ange de bonté, ce tendre cœur n'a pas le sens commun.

Elle croit au diable, aux sorciers, aux revenants et aux présages, tout

comme si elle n'avait pas sous les yeux et dans les mains les fils

mystérieux du grand œuvre. Elle est comme ces alchimistes du temps passé

qui créaient patiemment et savamment des monstres, et qui s'effrayaient

ensuite de leur propre ouvrage, jusqu'à devenir esclaves de quelque démon

familier sorti de leur alambic.

--Peut-être ne serais-je pas plus brave que madame de Kleist, reprit la

Porporina, et j'avoue que j'ai par devers moi un échantillon du pouvoir,

sinon de l'infaillibilité de Cagliostro. Figurez-vous qu'après m'avoir

promis de me faire voir la personne à laquelle je pensais, et dont il

prétendait lire apparemment le nom dans mes yeux, il m'en montra une autre;

et encore, en me la montrant vivante, il parut ignorer complètement

qu'elle fût morte. Mais malgré cette double erreur, il ressuscita devant

mes yeux l'époux que j'ai perdu, ce qui sera à jamais pour moi une énigme

douloureuse et terrible.

--Il t'a montré un fantôme quelconque, et c'est ton imagination qui a fait

tous les frais.

--Mon imagination n'était nullement en jeu, je puis vous l'affirmer. Je

m'attendais à voir dans une glace, ou derrière une gaze, quelque portrait

de maître Porpora; car j'avais parlé de lui plusieurs fois à souper, et,

en déplorant tout haut son absence, j'avais remarqué que M. Cagliostro

faisait beaucoup d'attention à mes paroles. Pour lui rendre sa tâche plus

facile, je choisis, dans ma pensée, la figure du Porpora, pour le sujet de

l'apparition; et je l'attendis de pied ferme, ne prenant point jusque-là

cette épreuve au sérieux. Enfin, s'il est un seul moment dans ma vie, où

je n'aie point pensé à M. de Rudolstadt, c'est précisément celui-là. M.

Cagliostro, me demanda en entrant dans son laboratoire magique avec moi,

si je voulais consentir à me laisser bander les yeux et à le suivre en le

tenant par la main. Comme je le savais homme de bonne compagnie, je

n'hésitai point à accepter son offre, et j'y mis seulement la condition

qu'il ne me quitterait pas un instant. «J'allais précisément, me dit-il,

vous adresser la prière de ne point vous éloigner de moi d'un pas, et de

ne point quitter ma main, quelque chose qui arrive, quelque émotion que

vous veniez à éprouver.» Je le lui promis, mais une simple affirmation ne

le satisfit pas. Il me fit solennellement jurer que je ne ferais pas un

geste, pas une exclamation, enfin que je resterais muette et impassible

pendant l'apparition. Ensuite il mit son gant, et, après m'avoir couvert

la tête d'un capuchon de velours noir, qui me tombait jusque sur les

épaules, il me fit marcher pendant environ cinq minutes sans que

j'entendisse ouvrir ou fermer aucune porte. Le capuchon m'empêchait de

sentir aucun changement dans l'atmosphère; ainsi je ne pus savoir si

j'étais sortie du cabinet, tant il me fit faire de tours et de détours

pour m'ôter l'appréciation de la direction que je suivais. Enfin, il

s'arrêta, et d'une main m'enleva le capuchon si légèrement que je ne le

sentis pas. Ma respiration, devenue plus libre, m'apprit seule que j'avais

la liberté de regarder; mais je me trouvais dans de si épaisses ténèbres

que je n'en étais pas plus avancée. Peu à peu, cependant, je vis une

étoile lumineuse d'abord vacillante et faible, et bientôt claire et

brillante, se dessiner devant moi. Elle semblait d'abord très-loin, et

lorsqu'elle fut entièrement éclairée, elle me parut tout près. C'était

l'effet, je pense, d'une lumière plus ou moins intense derrière un

transparent. Cagliostro me fit approcher de l'étoile, qui était percée

dans le mur, et je vis, de l'autre côté de cette muraille, une chambre

décorée singulièrement et remplie de bougies placées dans un ordre

systématique. Cette pièce avait dans ses ornements et dans sa disposition,

tout le caractère d'un lieu destiné aux opérations magiques. Mais je n'eus

pas le loisir de l'examiner beaucoup; mon attention était absorbée par un

personnage assis devant une table. Il était seul et cachait sa figure dans

ses mains, comme s'il eût été plongé dans une profonde méditation. Je ne

pouvais donc voir ses traits, et sa taille était déguisée par un costume

que je n'ai encore vu à personne. Autant que je pus le remarquer, c'était

une robe, ou un manteau de satin blanc doublé de pourpre, et agrafé sur la

poitrine par des bijoux hiéroglyphiques en or où je distinguai une rose,

une croix, un triangle, une tête de mort, et plusieurs riches cordons de

diverses couleurs. Tout ce que je pouvais comprendre, c'est que ce n'était

point là le Porpora. Mais au bout d'une ou deux minutes, ce personnage

mystérieux, que je commençais à prendre pour une statue, dérangea

lentement ses mains, et je vis distinctement le visage du comte Albert;

non pas tel que je l'avais vu la dernière fois, couvert des ombres de la

mort, mais animé dans sa pâleur, et plein d'âme dans sa sérénité, tel

enfin que je l'avais vu dans ses plus belles heures de calme et de

confiance. Je faillis laisser échapper un cri, et briser, d'un mouvement

involontaire, la glace qui me séparait de lui. Mais une violente pression

de la main de Cagliostro me rappela mon serment, et m'imprima je ne sais

quelle vague terreur. D'ailleurs, au même instant, une porte s'ouvrit au

fond de l'appartement où je voyais Albert, et plusieurs personnages

inconnus, vêtus à peu près comme lui, entrèrent l'épée à la main. Après

avoir fait divers gestes singuliers, comme s'ils eussent joué une

pantomime, ils lui adressèrent, chacun à son tour, et d'un ton solennel,

des paroles incompréhensibles. Il se leva, marcha vers eux, et leur

répondit des paroles également obscures, et qui n'offraient aucun sens à

mon esprit, quoique je sache aussi bien l'allemand à présent que ma langue

maternelle. Ce dialogue ressemblait à ceux qu'on entend dans les rêves; et

la bizarrerie de cette scène, le merveilleux de cette apparition tenaient

effectivement du songe, à tel point que j'essayai de remuer pour m'assurer

que je ne dormais point. Mais Cagliostro me forçait de rester immobile, et

je reconnaissais la voix d'Albert si parfaitement, qu'il m'était

impossible de douter de la réalité de ce que je voyais. Enfin, emportée

par le désir de lui parler, j'allais oublier mon serment, lorsque le

capuchon noir retomba sur ma tête. Je l'arrachai violemment, mais l'étoile

de cristal s'était effacée, et tout était replongé dans les ténèbres. «Si

vous faites le moindre mouvement, murmura sourdement Cagliostro d'une voix

tremblante, ni vous ni moi ne reverrons jamais la lumière.» J'eus la force

de le suivre et de marcher encore longtemps avec lui en zigzags dans un

vide inconnu. Enfin, lorsqu'il m'ôta définitivement le capuchon, je me

retrouvai dans son laboratoire éclairé faiblement, comme il l'était au

commencement de cette aventure. Cagliostro était fort pâle, et tremblait

encore; car j'avais senti, en marchant avec lui, que son bras était agité

d'un tressaillement convulsif, et qu'il me faisait aller très-vite, comme

s'il eût été en proie à une grande frayeur. Les premières paroles qu'il me

dit furent des reproches amers sur mon _mangue de loyauté_, et sur les

_dangers épouvantables_ auxquels je l'avais exposé en cherchant à violer

mes promesses. «J'aurais dû me rappeler, ajouta-t-il d'un ton dur et

courroucé, que la parole d'honneur des femmes ne les engage pas, et que

l'on doit bien se garder de céder à leur vaine et téméraire curiosité.»

«Jusque-là je n'avais pas songé à partager la terreur de mon guide.

J'avais été si frappée de l'idée de retrouver Albert vivant, que je ne

m'étais pas demandé si cela était humainement possible. J'avais même

oublié que la mort m'eût à jamais enlevé cet ami si précieux et si cher.

L'émotion du magicien me rappela enfin que tout cela tenait du prodige, et

que je venais de voir un spectre. Cependant, ma raison repoussait

l'impossible, et l'âcreté des reproches de Cagliostro fit passer en moi

une irritation maladive, qui me sauva de la faiblesse: «Vous feignez de

prendre au sérieux vos propres mensonges, lui dis-je avec vivacité; mais

vous jouez là un jeu bien cruel. Oh! oui, vous jouez avec les choses les

plus sacrées, avec la mort même.--Âme sans foi et sans force! me

répondit-il avec emportement, mais avec une expression imposante; vous

croyez à la mort comme le vulgaire, et cependant vous avez eu un grand

maître, un maître qui vous a dit cent fois: «_On ne meurt pas, rien ne

meurt, il n'y a pas de mort_.» Vous m'accusez de mensonge, et vous semblez

ignorer que le seul mensonge qu'il y ait ici, c'est le nom même de la mort

dans votre bouche impie.» Je vous avoue que cette réponse étrange

bouleversa toutes mes pensées, et vainquit un instant toutes les

résistances de mon esprit troublé. Comment cet homme pouvait-il connaître

si bien mes relations avec Albert, et jusqu'au secret de sa doctrine?

Partageait-il sa foi, ou s'en faisait-il une arme pour prendre de

l'ascendant sur mon imagination?

«Je restai confuse et atterrée. Mais bientôt je me dis que cette manière

grossière d'interpréter la croyance d'Albert ne pouvait pas être la mienne,

et qu'il ne dépendait que de Dieu, et non de l'imposteur Cagliostro,

d'évoquer la mort ou de réveiller la vie. Convaincue, enfin, que j'étais

la dupe d'une illusion inexplicable, mais dont je trouverais peut-être le

mot quelque jour, je me levai en louant froidement le sorcier de son

savoir-faire, et en lui demandant, avec un peu d'ironie, l'explication des

discours bizarres que tenaient ses ombres entre elles. Là-dessus, il me

répondit qu'il lui était impossible de me satisfaire, et que je devais me

contenter d avoir vu _cette personne_ calme et _utilement occupée_. «Vous

me demanderiez vainement, ajouta-t-il, quelles sont ses pensées et son

action dans la vie. J'ignore d'elle jusqu'à son nom. Lorsque vous avez

songé à elle en me demandant à la voir, il s'est formé entre elle et vous

une communication mystérieuse que mon pouvoir a su rendre efficace

jusqu'au point de l'amener devant vous. Ma science ne va pas au

delà.--Votre science, lui dis-je, ne va pas même jusque-là, car j'avais

pensé à maître Porpora, et ce n'est pas maître Porpora que votre pouvoir a

évoqué.--Je n'en sais rien, répondit-il avec un sérieux effrayant; je ne

veux pas le savoir. Je n'ai rien vu, ni dans votre pensée, ni dans le

tableau magique. Ma raison ne supporterait pas de pareils spectacles, et

j'ai besoin de conserver toute ma lucidité pour exercer ma puissance. Mais

les lois de la science sont infaillibles, et il faut bien que, sans en

avoir conscience peut-être, vous ayez pensé à un autre qu'au Porpora,

puisque ce n'est pas lui que vous avez vu.»

--Voilà bien les belles paroles de cette espèce de fous! dit la princesse

en haussant les épaules. Chacun d'eux a sa manière de procéder; mais tous,

au moyen d'un certain raisonnement captieux qu'on pourrait appeler la

logique de la démence, s'arrangent pour ne jamais rester court et pour

embrouiller par de grands mots les idées d'autrui.

--Les miennes l'étaient à coup sûr, reprit Consuelo, et je n'avais plus la

faculté d'analyser. Cette apparition d'Albert, vraie ou fausse, me fit

sentir plus vivement la douleur de l'avoir perdu à jamais, et je fondis en

larmes. «Consuelo! me dit le magicien d'un ton solennel, en m'offrant la

main pour sortir (et vous pensez bien que mon nom véritable, inconnu ici à

tout le monde, fut une nouvelle surprise pour moi, en passant par sa

bouche), vous avez de grandes fautes à réparer, et j'espère que vous ne

négligerez rien pour reconquérir la paix de votre conscience.» Je n'eus

pas la force de répondre. J'essayai en vain de cacher mes pleurs à mes

camarades, qui m'attendaient avec impatience dans le salon voisin. J'étais

plus impatiente encore de me retirer; et dès que je fus seule, après avoir

donné un libre cours à ma douleur, je passai la nuit à me perdre en

réflexions et en commentaires sur les scènes de cette fatale soirée. Plus

je cherchais à la comprendre, plus je m'égarais dans un dédale

d'incertitudes; et je dois avouer que mes suppositions furent souvent plus

folles et plus maladives que ne l'eût été une crédulité aveugle aux

oracles de la magie. Fatiguée de ce travail sans fruit, je résolus de

suspendre mon jugement jusqu'à ce que la lumière se fît. Mais depuis ce

temps je restai impressionnable, sujette aux vapeurs, malade d'esprit et

profondément triste. Je ne ressentis pas plus vivement que je ne l'avais

fait jusque là, la perte de mon ami; mais le remords, que son généreux

pardon avait assoupi en moi, vint me tourmenter continuellement. En

exerçant sans entraves ma profession d'artiste, j'arrivai très-vite à me

blaser sur les enivrements frivoles du succès; et puis, dans ce pays où il

me semble que l'esprit des hommes est sombre comme le climat...

--Et comme le despotisme, ajouta l'abbesse.

--Dans ce pays où je me sens assombrie et refroidie moi-même, je reconnus

bientôt que je ne ferais pas les progrès que j'avais rêvés...

--Et quels progrès veux-tu donc faire? Nous n'avons jamais entendu rien

qui approchât de toi, et je ne crois pas qu'il existe dans l'univers une

cantatrice plus parfaite. Je te dis ce que je pense, et ceci n'est pas un

compliment à la Frédéric.

--Quand même Votre Altesse ne se tromperait pas, ce que j'ignore, ajouta

Consuelo en souriant (car excepté la Romanina et la Tési, je n'ai guère

entendu d'autre cantatrice que moi), je pense qu'il y a toujours beaucoup

à tenter et quelque chose à trouver au delà de tout ce qui a été fait. Eh

bien, cet idéal que j'avais porté en moi-même, j'eusse pu en approcher

dans une vie d'action, de lutte, d'entreprise audacieuse, de sympathies

partagées, d'enthousiasme en un mot! Mais la régularité froide qui règne

ici, l'ordre militaire établi jusque dans les coulisses des théâtres, la

bienveillance calme et continuelle d'un public qui pense à ses affaires en

nous écoutant, la haute protection du roi qui nous garantit des succès

décrétés d'avance, l'absence de rivalité et de nouveauté dans le personnel

des artistes et dans le choix des ouvrages, et surtout l'idée d'une

captivité indéfinie; toute cette vie bourgeoise, froidement laborieuse,

tristement glorieuse et forcément cupide que nous menons en Prusse, m'a

ôté l'espoir et jusqu'au désir de me perfectionner. Il y a des jours où je

me sens tellement privée d'énergie et dépourvue de cet amour-propre

chatouilleux qui aide à la conscience de l'artiste, que je paierais un

sifflet pour me réveiller. Mais hélas! que je manque mon entrée ou que je

m'éloigne avant la fin de ma tâche, ce sont toujours les mêmes

applaudissements. Ils ne me font aucun plaisir quand je ne les mérite pas:

ils me font de la peine quand, par hasard, je les mérite; car ils sont

alors tout aussi officiellement comptés, tout aussi bien mesurés par

l'étiquette qu'à l'ordinaire, et je sens pourtant que j'en mériterais de

plus spontanés! Tout cela doit vous sembler puéril, noble Amélie; mais

vous désiriez connaître le fond de l'âme d'une actrice, et je ne vous

cache rien.

--Tu expliques cela si naturellement, que je le conçois comme si je

l'éprouvais moi-même. Je suis capable, pour te rendre service, de te

siffler lorsque je te verrai engourdie, sauf à te jeter une couronne de

roses quand je t'aurai éveillée!

--Hélas! bonne princesse, ni l'un ni l'autre n'aurait l'agrément du roi.

Le roi ne veut pas qu'on offense ses comédiens, parce qu'il sait que

l'engouement suit de près les huées. Mon ennui est donc sans remède,

malgré votre généreuse intention. A cette langueur se joint tous les jours

davantage le regret d'avoir préféré une existence si fausse et si vide

d'émotions à une vie d'amour et de dévouement. Depuis l'aventure de

Cagliostro surtout, une noire mélancolie est venue me saisir au fond de

l'âme. Il ne se passe pas de nuit que je ne rêve d'Albert, et que je ne le

revoie irrité contre moi, ou indifférent et préoccupé, parlant un langage

incompréhensible, et livré à des méditations tout à fait étrangères à

notre amour, tel que je l'ai vu dans la scène magique. Je me réveille

baignée d'une sueur froide, et je pleure en songeant que, dans la nouvelle

existence où la mort l'a fait entrer, son âme douloureuse et consternée se

ressent peut-être de mes dédains et de mon ingratitude. Enfin, je l'ai tué,

cela est certain; et il n'est au pouvoir d'aucun homme, eût-il fait un

pacte avec toutes les puissances du ciel et de l'enfer, de me réunir à

lui. Je ne puis donc rien réparer en cette vie que je traîne inutile et

solitaire, et je n'ai d'autre désir que d'en voir bientôt la fin.

La comtesse de Rudolstadt · 第 11 / 51 题