«Depuis ce jour, continua la Porporina, je n'ai pas revu le roi chez moi;
mais il m'a mandée quelquefois à Sans-Souci, où j'ai même passé plusieurs
jours de suite avec mes camarades Porporino ou Conciolini; et ici, pour
tenir le clavecin à ses petits concerts et accompagner le violon de M.
Graun, ou celui de Benda, ou la flûte de M. Quantz, ou enfin le roi
lui-même.
--Ce qui est beaucoup moins agréable que d'accompagner les précédents, dit
la princesse de Prusse; car je sais par expérience que mon cher frère,
lorsqu'il fait de fausses notes ou lorsqu'il manque à la mesure, s'en
prend à ses concertants et leur cherche noise.
--Il est vrai, reprit la Porporina; et son habile maître, M. Quantz
lui-même, n'a pas toujours été à l'abri de ses petites injustices. Mais Sa
Majesté, lorsqu'elle s'est laissé entraîner de la sorte, répare bientôt
son tort par des actes de déférence et des louanges délicates qui versent
du baume sur les plaies de l'amour-propre. C'est ainsi que par un mot
affectueux, par une simple exclamation admirative, il réussit à se faire
pardonner ses duretés et ses emportements, même par les artistes, les gens
les plus susceptibles du monde.
--Mais toi, après tout ce que tu savais de lui, et avec ta droiture
modeste, pouvais-tu te laisser fasciner par ce basilic?
--Je vous avouerai, Madame, que j'ai subi bien souvent son ascendant sans
m'en apercevoir. Comme ces petites ruses m'ont toujours été étrangères,
j'en suis toujours dupe, et ce n'est que par réflexion que je les devine
après coup. J'ai revu aussi le roi fort souvent sur le théâtre, et même
dans ma loge quelquefois, après la représentation. Il s'est toujours
montré paternel envers moi. Mais je ne me suis jamais trouvée seule avec
lui que deux ou trois fois dans les jardins de Sans-Souci, et je dois
confesser que c'était après avoir épié l'heure de sa promenade et m'être
placée sur son chemin tout exprès. Il m'appelait alors ou venait
courtoisement à ma rencontre, et je saisissais l'occasion par les cheveux
pour lui parler du Porpora et renouveler ma requête. J'ai toujours reçu
les mêmes promesses, sans en voir jamais arriver les résultats. Plus tard,
j'ai changé de tactique, et j'ai demandé la permission de retourner à
Vienne; mais le roi a écouté ma prière tantôt avec des reproches
affectueux, tantôt avec une froideur glaciale, et le plus souvent avec une
humeur assez marquée. Cette dernière tentative n'a pas été, en somme, plus
heureuse que les autres; et même, quand le roi m'avait répondu sèchement:
«Parlez, mademoiselle, vous êtes libre,» je n'obtenais ni règlement de
comptes, ni passe-port, ni permission de voyager. Les choses en sont
restées là, et je ne vois plus de ressources que dans la fuite, si ma
position ici me devient trop difficile à supporter. Hélas! Madame, j'ai
été souvent blessée du peu de goût de Marie-Thérèse pour la musique; je ne
me doutais pas alors qu'un roi mélomane fût bien plus à redouter qu'une
impératrice sans oreille.
«Je vous ai raconté en gros toutes mes relations avec Sa Majesté. Jamais
je n'ai eu lieu de redouter ni même de soupçonner ce caprice que Votre
Altesse veut lui attribuer de m'aimer. Seulement j'ai eu l'orgueil
quelquefois de penser que, grâce à mon petit talent musical et à cette
circonstance romanesque où j'ai eu le bonheur de préserver sa vie, le roi
avait pour moi une espèce d'amitié. Il me l'a dit souvent et avec tant de
grâce, avec un air d'abandon si sincère; il a paru prendre, à causer avec
moi, un plaisir si empreint de bonhomie, que je me suis habituée, à mon
insu peut-être, et à coup sûr bien malgré moi, à l'aimer aussi d'une
espèce d'amitié. Le mot est bizarre et sans doute déplacé dans ma bouche
mais le sentiment de respect affectueux et de confiance craintive que
m'inspirent la présence, le regard, la voix et les douces paroles de ce
royal basilic, comme vous l'appelez, est aussi étrange que sincère. Nous
sommes ici pour tout dire, et il est convenu que je ne me gênerai en rien;
eh bien, je déclare que le roi me fait peur, et presque horreur, quand je
ne le vois pas et que je respire l'air raréfié de son empire; mais que,
lorsque je le vois, je suis sous le charme, et prête à lui donner toute
les preuves de dévouement qu'une fille craintive, mais pieuse, peut donner
à un père rigide, mais bon.
--Tu me fais trembler, s'écria la princesse; bon Dieu! si tu allais te
laisser dominer ou enjôler au point de trahir notre cause?
--Oh! pour cela, Madame, jamais! soyez sans crainte.
Quand il s'agit de mes amis, ou tout simplement des
autres, je défie le roi et de plus habiles encore, s'il en
est, de me faire tomber dans un piège.
--Je te crois; tu exerces sur moi, par ton air de franchise, le même
prestige que tu subis de la part de Frédéric. Allons, ne t'émeus pas, je
ne vous compare point. Reprends ton histoire, et parle-moi de Cagliostro.
On m'a dit qu'à une séance de magie, il t'avait fait voir un mort que je
suppose être le comte Albert?
--Je suis prête à vous satisfaire, noble Amélie; mais si je me résous à
vous raconter encore une aventure pénible, que je voudrais pouvoir oublier,
j'ai le droit de vous adresser quelques questions, selon la convention
que nous avons faite.
--Je suis prête à te répondre.
--Eh bien, Madame, croyez-vous que les morts puissent sortir du tombeau,
ou du moins qu'un reflet de leur figure, animée par l'apparence de la vie,
puisse être évoqué au gré des magiciens et s'emparer de notre imagination
au point de se reproduire ensuite devant nos yeux, et de troubler notre
raison?
--La question est fort compliquée, et tout ce que je puis répondre, c'est
que je ne crois à rien de ce qui est impossible. Je ne crois pas plus au
pouvoir de la magie qu'à la résurrection des morts. Quant à notre pauvre
folle d'imagination, je la crois capable de tout.
--Votre Altesse... pardon; ton Altesse ne croit pas à la magie, et
cependant... Mais la question est indiscrète, sans doute?...
--Achève: «Et cependant je suis adonnée à la magie;» cela est connu. Eh
bien, mon enfant, permets-moi de ne te donner l'explication de cette
inconséquence bizarre qu'en temps et lieu. D'après le grimoire envoyé par
le sorcier Saint-Germain, qui était en réalité une lettre de Trenck pour
moi, tu peux déjà pressentir que cette prétendue nécromancie peut servir
de prétexte à bien des choses. Mais te révéler tout ce qu'elle cache aux
yeux du vulgaire, tout ce qu'elle dérobe à l'espionnage des cours et à la
tyrannie des lois, ne serait pas l'affaire d'un instant. Prends patience,
j'ai résolu de t'initier à tous mes secrets. Tu le mérites mieux que ma
chère de Kleist, qui est un esprit timide et superstitieux. Oui, telle que
tu la vois, cet ange de bonté, ce tendre cœur n'a pas le sens commun.
Elle croit au diable, aux sorciers, aux revenants et aux présages, tout
comme si elle n'avait pas sous les yeux et dans les mains les fils
mystérieux du grand œuvre. Elle est comme ces alchimistes du temps passé
qui créaient patiemment et savamment des monstres, et qui s'effrayaient
ensuite de leur propre ouvrage, jusqu'à devenir esclaves de quelque démon
familier sorti de leur alambic.
--Peut-être ne serais-je pas plus brave que madame de Kleist, reprit la
Porporina, et j'avoue que j'ai par devers moi un échantillon du pouvoir,
sinon de l'infaillibilité de Cagliostro. Figurez-vous qu'après m'avoir
promis de me faire voir la personne à laquelle je pensais, et dont il
prétendait lire apparemment le nom dans mes yeux, il m'en montra une autre;
et encore, en me la montrant vivante, il parut ignorer complètement
qu'elle fût morte. Mais malgré cette double erreur, il ressuscita devant
mes yeux l'époux que j'ai perdu, ce qui sera à jamais pour moi une énigme
douloureuse et terrible.
--Il t'a montré un fantôme quelconque, et c'est ton imagination qui a fait
tous les frais.
--Mon imagination n'était nullement en jeu, je puis vous l'affirmer. Je
m'attendais à voir dans une glace, ou derrière une gaze, quelque portrait
de maître Porpora; car j'avais parlé de lui plusieurs fois à souper, et,
en déplorant tout haut son absence, j'avais remarqué que M. Cagliostro
faisait beaucoup d'attention à mes paroles. Pour lui rendre sa tâche plus
facile, je choisis, dans ma pensée, la figure du Porpora, pour le sujet de
l'apparition; et je l'attendis de pied ferme, ne prenant point jusque-là
cette épreuve au sérieux. Enfin, s'il est un seul moment dans ma vie, où
je n'aie point pensé à M. de Rudolstadt, c'est précisément celui-là. M.
Cagliostro, me demanda en entrant dans son laboratoire magique avec moi,
si je voulais consentir à me laisser bander les yeux et à le suivre en le
tenant par la main. Comme je le savais homme de bonne compagnie, je
n'hésitai point à accepter son offre, et j'y mis seulement la condition
qu'il ne me quitterait pas un instant. «J'allais précisément, me dit-il,
vous adresser la prière de ne point vous éloigner de moi d'un pas, et de
ne point quitter ma main, quelque chose qui arrive, quelque émotion que
vous veniez à éprouver.» Je le lui promis, mais une simple affirmation ne
le satisfit pas. Il me fit solennellement jurer que je ne ferais pas un
geste, pas une exclamation, enfin que je resterais muette et impassible
pendant l'apparition. Ensuite il mit son gant, et, après m'avoir couvert
la tête d'un capuchon de velours noir, qui me tombait jusque sur les
épaules, il me fit marcher pendant environ cinq minutes sans que
j'entendisse ouvrir ou fermer aucune porte. Le capuchon m'empêchait de
sentir aucun changement dans l'atmosphère; ainsi je ne pus savoir si
j'étais sortie du cabinet, tant il me fit faire de tours et de détours
pour m'ôter l'appréciation de la direction que je suivais. Enfin, il
s'arrêta, et d'une main m'enleva le capuchon si légèrement que je ne le
sentis pas. Ma respiration, devenue plus libre, m'apprit seule que j'avais
la liberté de regarder; mais je me trouvais dans de si épaisses ténèbres
que je n'en étais pas plus avancée. Peu à peu, cependant, je vis une
étoile lumineuse d'abord vacillante et faible, et bientôt claire et
brillante, se dessiner devant moi. Elle semblait d'abord très-loin, et
lorsqu'elle fut entièrement éclairée, elle me parut tout près. C'était
l'effet, je pense, d'une lumière plus ou moins intense derrière un
transparent. Cagliostro me fit approcher de l'étoile, qui était percée
dans le mur, et je vis, de l'autre côté de cette muraille, une chambre
décorée singulièrement et remplie de bougies placées dans un ordre
systématique. Cette pièce avait dans ses ornements et dans sa disposition,
tout le caractère d'un lieu destiné aux opérations magiques. Mais je n'eus
pas le loisir de l'examiner beaucoup; mon attention était absorbée par un
personnage assis devant une table. Il était seul et cachait sa figure dans
ses mains, comme s'il eût été plongé dans une profonde méditation. Je ne
pouvais donc voir ses traits, et sa taille était déguisée par un costume
que je n'ai encore vu à personne. Autant que je pus le remarquer, c'était
une robe, ou un manteau de satin blanc doublé de pourpre, et agrafé sur la
poitrine par des bijoux hiéroglyphiques en or où je distinguai une rose,
une croix, un triangle, une tête de mort, et plusieurs riches cordons de
diverses couleurs. Tout ce que je pouvais comprendre, c'est que ce n'était
point là le Porpora. Mais au bout d'une ou deux minutes, ce personnage
mystérieux, que je commençais à prendre pour une statue, dérangea
lentement ses mains, et je vis distinctement le visage du comte Albert;
non pas tel que je l'avais vu la dernière fois, couvert des ombres de la
mort, mais animé dans sa pâleur, et plein d'âme dans sa sérénité, tel
enfin que je l'avais vu dans ses plus belles heures de calme et de
confiance. Je faillis laisser échapper un cri, et briser, d'un mouvement
involontaire, la glace qui me séparait de lui. Mais une violente pression
de la main de Cagliostro me rappela mon serment, et m'imprima je ne sais
quelle vague terreur. D'ailleurs, au même instant, une porte s'ouvrit au
fond de l'appartement où je voyais Albert, et plusieurs personnages
inconnus, vêtus à peu près comme lui, entrèrent l'épée à la main. Après
avoir fait divers gestes singuliers, comme s'ils eussent joué une
pantomime, ils lui adressèrent, chacun à son tour, et d'un ton solennel,
des paroles incompréhensibles. Il se leva, marcha vers eux, et leur
répondit des paroles également obscures, et qui n'offraient aucun sens à
mon esprit, quoique je sache aussi bien l'allemand à présent que ma langue
maternelle. Ce dialogue ressemblait à ceux qu'on entend dans les rêves; et
la bizarrerie de cette scène, le merveilleux de cette apparition tenaient
effectivement du songe, à tel point que j'essayai de remuer pour m'assurer
que je ne dormais point. Mais Cagliostro me forçait de rester immobile, et
je reconnaissais la voix d'Albert si parfaitement, qu'il m'était
impossible de douter de la réalité de ce que je voyais. Enfin, emportée
par le désir de lui parler, j'allais oublier mon serment, lorsque le
capuchon noir retomba sur ma tête. Je l'arrachai violemment, mais l'étoile
de cristal s'était effacée, et tout était replongé dans les ténèbres. «Si
vous faites le moindre mouvement, murmura sourdement Cagliostro d'une voix
tremblante, ni vous ni moi ne reverrons jamais la lumière.» J'eus la force
de le suivre et de marcher encore longtemps avec lui en zigzags dans un
vide inconnu. Enfin, lorsqu'il m'ôta définitivement le capuchon, je me
retrouvai dans son laboratoire éclairé faiblement, comme il l'était au
commencement de cette aventure. Cagliostro était fort pâle, et tremblait
encore; car j'avais senti, en marchant avec lui, que son bras était agité
d'un tressaillement convulsif, et qu'il me faisait aller très-vite, comme
s'il eût été en proie à une grande frayeur. Les premières paroles qu'il me
dit furent des reproches amers sur mon _mangue de loyauté_, et sur les
_dangers épouvantables_ auxquels je l'avais exposé en cherchant à violer
mes promesses. «J'aurais dû me rappeler, ajouta-t-il d'un ton dur et
courroucé, que la parole d'honneur des femmes ne les engage pas, et que
l'on doit bien se garder de céder à leur vaine et téméraire curiosité.»
«Jusque-là je n'avais pas songé à partager la terreur de mon guide.
J'avais été si frappée de l'idée de retrouver Albert vivant, que je ne
m'étais pas demandé si cela était humainement possible. J'avais même
oublié que la mort m'eût à jamais enlevé cet ami si précieux et si cher.
L'émotion du magicien me rappela enfin que tout cela tenait du prodige, et
que je venais de voir un spectre. Cependant, ma raison repoussait
l'impossible, et l'âcreté des reproches de Cagliostro fit passer en moi
une irritation maladive, qui me sauva de la faiblesse: «Vous feignez de
prendre au sérieux vos propres mensonges, lui dis-je avec vivacité; mais
vous jouez là un jeu bien cruel. Oh! oui, vous jouez avec les choses les
plus sacrées, avec la mort même.--Âme sans foi et sans force! me
répondit-il avec emportement, mais avec une expression imposante; vous
croyez à la mort comme le vulgaire, et cependant vous avez eu un grand
maître, un maître qui vous a dit cent fois: «_On ne meurt pas, rien ne
meurt, il n'y a pas de mort_.» Vous m'accusez de mensonge, et vous semblez
ignorer que le seul mensonge qu'il y ait ici, c'est le nom même de la mort
dans votre bouche impie.» Je vous avoue que cette réponse étrange
bouleversa toutes mes pensées, et vainquit un instant toutes les
résistances de mon esprit troublé. Comment cet homme pouvait-il connaître
si bien mes relations avec Albert, et jusqu'au secret de sa doctrine?
Partageait-il sa foi, ou s'en faisait-il une arme pour prendre de
l'ascendant sur mon imagination?
«Je restai confuse et atterrée. Mais bientôt je me dis que cette manière
grossière d'interpréter la croyance d'Albert ne pouvait pas être la mienne,
et qu'il ne dépendait que de Dieu, et non de l'imposteur Cagliostro,
d'évoquer la mort ou de réveiller la vie. Convaincue, enfin, que j'étais
la dupe d'une illusion inexplicable, mais dont je trouverais peut-être le
mot quelque jour, je me levai en louant froidement le sorcier de son
savoir-faire, et en lui demandant, avec un peu d'ironie, l'explication des
discours bizarres que tenaient ses ombres entre elles. Là-dessus, il me
répondit qu'il lui était impossible de me satisfaire, et que je devais me
contenter d avoir vu _cette personne_ calme et _utilement occupée_. «Vous
me demanderiez vainement, ajouta-t-il, quelles sont ses pensées et son
action dans la vie. J'ignore d'elle jusqu'à son nom. Lorsque vous avez
songé à elle en me demandant à la voir, il s'est formé entre elle et vous
une communication mystérieuse que mon pouvoir a su rendre efficace
jusqu'au point de l'amener devant vous. Ma science ne va pas au
delà.--Votre science, lui dis-je, ne va pas même jusque-là, car j'avais
pensé à maître Porpora, et ce n'est pas maître Porpora que votre pouvoir a
évoqué.--Je n'en sais rien, répondit-il avec un sérieux effrayant; je ne
veux pas le savoir. Je n'ai rien vu, ni dans votre pensée, ni dans le
tableau magique. Ma raison ne supporterait pas de pareils spectacles, et
j'ai besoin de conserver toute ma lucidité pour exercer ma puissance. Mais
les lois de la science sont infaillibles, et il faut bien que, sans en
avoir conscience peut-être, vous ayez pensé à un autre qu'au Porpora,
puisque ce n'est pas lui que vous avez vu.»
--Voilà bien les belles paroles de cette espèce de fous! dit la princesse
en haussant les épaules. Chacun d'eux a sa manière de procéder; mais tous,
au moyen d'un certain raisonnement captieux qu'on pourrait appeler la
logique de la démence, s'arrangent pour ne jamais rester court et pour
embrouiller par de grands mots les idées d'autrui.
--Les miennes l'étaient à coup sûr, reprit Consuelo, et je n'avais plus la
faculté d'analyser. Cette apparition d'Albert, vraie ou fausse, me fit
sentir plus vivement la douleur de l'avoir perdu à jamais, et je fondis en
larmes. «Consuelo! me dit le magicien d'un ton solennel, en m'offrant la
main pour sortir (et vous pensez bien que mon nom véritable, inconnu ici à
tout le monde, fut une nouvelle surprise pour moi, en passant par sa
bouche), vous avez de grandes fautes à réparer, et j'espère que vous ne
négligerez rien pour reconquérir la paix de votre conscience.» Je n'eus
pas la force de répondre. J'essayai en vain de cacher mes pleurs à mes
camarades, qui m'attendaient avec impatience dans le salon voisin. J'étais
plus impatiente encore de me retirer; et dès que je fus seule, après avoir
donné un libre cours à ma douleur, je passai la nuit à me perdre en
réflexions et en commentaires sur les scènes de cette fatale soirée. Plus
je cherchais à la comprendre, plus je m'égarais dans un dédale
d'incertitudes; et je dois avouer que mes suppositions furent souvent plus
folles et plus maladives que ne l'eût été une crédulité aveugle aux
oracles de la magie. Fatiguée de ce travail sans fruit, je résolus de
suspendre mon jugement jusqu'à ce que la lumière se fît. Mais depuis ce
temps je restai impressionnable, sujette aux vapeurs, malade d'esprit et
profondément triste. Je ne ressentis pas plus vivement que je ne l'avais
fait jusque là, la perte de mon ami; mais le remords, que son généreux
pardon avait assoupi en moi, vint me tourmenter continuellement. En
exerçant sans entraves ma profession d'artiste, j'arrivai très-vite à me
blaser sur les enivrements frivoles du succès; et puis, dans ce pays où il
me semble que l'esprit des hommes est sombre comme le climat...
--Et comme le despotisme, ajouta l'abbesse.
--Dans ce pays où je me sens assombrie et refroidie moi-même, je reconnus
bientôt que je ne ferais pas les progrès que j'avais rêvés...
--Et quels progrès veux-tu donc faire? Nous n'avons jamais entendu rien
qui approchât de toi, et je ne crois pas qu'il existe dans l'univers une
cantatrice plus parfaite. Je te dis ce que je pense, et ceci n'est pas un
compliment à la Frédéric.
--Quand même Votre Altesse ne se tromperait pas, ce que j'ignore, ajouta
Consuelo en souriant (car excepté la Romanina et la Tési, je n'ai guère
entendu d'autre cantatrice que moi), je pense qu'il y a toujours beaucoup
à tenter et quelque chose à trouver au delà de tout ce qui a été fait. Eh
bien, cet idéal que j'avais porté en moi-même, j'eusse pu en approcher
dans une vie d'action, de lutte, d'entreprise audacieuse, de sympathies
partagées, d'enthousiasme en un mot! Mais la régularité froide qui règne
ici, l'ordre militaire établi jusque dans les coulisses des théâtres, la
bienveillance calme et continuelle d'un public qui pense à ses affaires en
nous écoutant, la haute protection du roi qui nous garantit des succès
décrétés d'avance, l'absence de rivalité et de nouveauté dans le personnel
des artistes et dans le choix des ouvrages, et surtout l'idée d'une
captivité indéfinie; toute cette vie bourgeoise, froidement laborieuse,
tristement glorieuse et forcément cupide que nous menons en Prusse, m'a
ôté l'espoir et jusqu'au désir de me perfectionner. Il y a des jours où je
me sens tellement privée d'énergie et dépourvue de cet amour-propre
chatouilleux qui aide à la conscience de l'artiste, que je paierais un
sifflet pour me réveiller. Mais hélas! que je manque mon entrée ou que je
m'éloigne avant la fin de ma tâche, ce sont toujours les mêmes
applaudissements. Ils ne me font aucun plaisir quand je ne les mérite pas:
ils me font de la peine quand, par hasard, je les mérite; car ils sont
alors tout aussi officiellement comptés, tout aussi bien mesurés par
l'étiquette qu'à l'ordinaire, et je sens pourtant que j'en mériterais de
plus spontanés! Tout cela doit vous sembler puéril, noble Amélie; mais
vous désiriez connaître le fond de l'âme d'une actrice, et je ne vous
cache rien.
--Tu expliques cela si naturellement, que je le conçois comme si je
l'éprouvais moi-même. Je suis capable, pour te rendre service, de te
siffler lorsque je te verrai engourdie, sauf à te jeter une couronne de
roses quand je t'aurai éveillée!
--Hélas! bonne princesse, ni l'un ni l'autre n'aurait l'agrément du roi.
Le roi ne veut pas qu'on offense ses comédiens, parce qu'il sait que
l'engouement suit de près les huées. Mon ennui est donc sans remède,
malgré votre généreuse intention. A cette langueur se joint tous les jours
davantage le regret d'avoir préféré une existence si fausse et si vide
d'émotions à une vie d'amour et de dévouement. Depuis l'aventure de
Cagliostro surtout, une noire mélancolie est venue me saisir au fond de
l'âme. Il ne se passe pas de nuit que je ne rêve d'Albert, et que je ne le
revoie irrité contre moi, ou indifférent et préoccupé, parlant un langage
incompréhensible, et livré à des méditations tout à fait étrangères à
notre amour, tel que je l'ai vu dans la scène magique. Je me réveille
baignée d'une sueur froide, et je pleure en songeant que, dans la nouvelle
existence où la mort l'a fait entrer, son âme douloureuse et consternée se
ressent peut-être de mes dédains et de mon ingratitude. Enfin, je l'ai tué,
cela est certain; et il n'est au pouvoir d'aucun homme, eût-il fait un
pacte avec toutes les puissances du ciel et de l'enfer, de me réunir à
lui. Je ne puis donc rien réparer en cette vie que je traîne inutile et
solitaire, et je n'ai d'autre désir que d'en voir bientôt la fin.