... Silas était mort!... sans doute! ou, tué par la foudre, ou noyé

par la pluie, ou poignardé par les bandits qui ne sortent qu'en de

pareils moments!--Et Alice!... noyée, brûlée, massacrée, enlevée!...

Mais... comment savoir?... peut-être Silas se serait enfui avec

elle!... horreur! il serait devenu ravisseur et infidèle!... fuite

dans les bois! duel avec Allen! Ka-Shaw, un poignard d'une main, le

poison de l'autre! Mallet à cheval, armé de fusils! Indiens!

Sauvages! voleurs! vampires! revenants! Newcome assassin! Edwards

fusillé! visions! tombeaux! vallée de Josaphat! jugement dernier!

trompette des Anges de la mort! bouleversements suprêmes! fin du

monde!! Tous les fantômes, toutes les terreurs vinrent exécuter une

danse macabre autour de la pauvre mistress Wyman, pendant que

l'orage accompagnait ces rondes infernales de son orchestre

foudroyant.

Elle suivait mentalement une procession de squelettes portant en

guise de cierges leurs doigts allumés, lorsqu'on frappa à sa porte

en l'appelant par son nom. Elle courut ouvrir la porte, persuadée

que ce visiteur inattendu était, pour le moins, un des quatre anges

de l'Apocalypse: c'était Allen! la réaction fut aussi prompte

qu'heureuse.

--Bonjour mistress Wyman, lui dit-il d'un air riant! vous n'êtes pas

matinale aujourd'hui? ah! j'y songe; l'orage vous aura empêchée de

dormir?

--Oui; c'est que... précisément... j'ai été bien tourmentée. Je suis

bien heureuse de vous voir M. Allen, car j'étais dans une inquiétude

mortelle. Mon mari?... en avez-vous quelques nouvelles? Alice?...

qu'est-elle devenue?... voici près de vingt-quatre heures que je

n'ai vu personne.

--Rassurez-vous, ma bonne mistress Wyman; tout est pour le mieux.

J'ai laissé votre mari en parfaite santé; il en est de même pour

Alice, quoiqu'elle ait eu à supporter cet affreux orage qui l'a

transpercée jusqu'aux os.

--Oh Seigneur! racontez-moi donc cela.

Allen lui fit un récit rapide de tous les événements accomplis dans

cette nuit mémorable, et termina en la priant d'aller rejoindre miss

Newcome avec des vêtements secs.

--Oh! la pauvrette! j'y cours! j'y vole!--Et Silas est-il revenu

avec son wagon?

--Il court après lui, mistress Wyman; mais une autre voiture nous

attend pour nous transporter au claim, et en ramener Alice.

Cinq minutes après la bonne dame s'embarquait avec une profusion

d'habits et de linges, et Allen la conduisait au grand galop vers le

claim.

Mistress Wyman trouva la jeune fille encore endormie, elle la

réveilla en l'embrassant tendrement: Alice la reçut avec un joyeux

sourire.

--Non! répondit-elle à ses questions inquiètes, je ne me ressens en

aucune façon des fatigues d'hier; j'ai si bien dormi: j'ai fait un

si beau rêve!

--Vous allez me dire cela en vous habillant.

--Bien volontiers. J'ai revu mon père, en dormant: il s'était

réconcilié avec moi. Nous étions revenus vivre dans cette maison;

mais tout y était brillant et confortable. Nous étions heureux. Mon

père me recommandait la sagesse et l'obéissance: il a posé ses mains

sur ma tête, par un mouvement plein de bonté, et m'a dit avec un

sourire affectueux: «Sois toujours douce, bonne et sage, ma fille!

sois toujours soumise!» Puis mon rêve a disparu: n'est-ce pas qu'il

est beau?

--Oui, ma petite; répondit mistress Wyman en l'aidant à sa toilette;

il y a de quoi réjouir vraiment! je pense que c'est un heureux

présage. Ah! maintenant que vous avez fini, allons rejoindre M.

Allen. Nous prendrons une goutte du bon café que j'ai apporté tout

chaud; nous partirons ensuite.

--Allons! dit Alice avec un bond de joie.

Et, légère comme une gazelle, elle courut dans la pièce voisine où

Allen était resté.

--Bonjour! bonjour! M. Allen, lui dit-elle avec une folâtrerie

d'enfant; voyez-vous comme je suis courageuse? il ne me reste plus

aucune mémoire de nos fatigues d'hier; plus rien! ah! c'est que j'ai

si bien dormi! j'ai fait un si beau rêve! N'est-ce pas, maman Wyman.

--Oui, chère enfant, oui c'est bon signe, à mon avis. Figurez-vous,

M. Allen, qu'elle a rêvé de son père; il avait l'air réconcilié avec

elle. C'est ce qui la rend si heureuse. Moi, j'espère que ça

deviendra une réalité.

Allen ne put dissimuler un subit tressaillement:

--Je le crois aussi... dit-il avec une hésitation chagrine; dans le

royaume des Esprits, les âmes doivent penser autrement et mieux que

sur cette terre.

--Que voulez-vous dire?... que signifie votre tristesse?...

demandèrent les deux femmes en pâlissant.

--M. Newcome n'est plus de ce monde: répliqua Allen d'une voix

grave.

--Ah! mon père! pauvre père! s'écria la jeune fille, étouffant ses

sanglots. Parlez! M. Allen, poursuivit-elle en se raidissant contre

la douleur; dites-moi tout...!

--Dieu lui a envoyé un messager de mort, dit le jeune homme; la

foudre a frappé la maison du shériff, dans laquelle M. Newcome était

prisonnier. Le shériff et sa famille n'ont pu qu'à grand'peine

s'échapper du milieu des flammes, car, à l'instant même, tout

l'édifice a été embrasé.--J'arrivais à ce moment; au milieu de la

confusion et des bouleversements occasionnés par la tempête il a été

impossible de savoir ce qui s'est passé: mon opinion est que le

prisonnier a été frappé et comme anéanti par le fluide électrique.

Le premier choc passé, j'ai fait tous mes efforts pour pénétrer dans

la maison en flammes et sauver le prisonnier. L'incendie n'avait pas

encore atteint la porte de la chambre, j'ai cherché à l'ébranler

pour l'ouvrir, en appelant M. Newcome à mon aide: aucune réponse ne

s'est fait entendre; il y avait dans cette pièce un silence de mort.

A ce moment, les planchers se sont effondrés et la maison n'était

plus qu'un monceau de ruines; tout espoir a disparu, le sinistre

était accompli.

Alice ne pût prononcer un mot; elle ferma les yeux et se jeta dans

les bras de mistress Wyman.

--Partons, dit l'excellente femme; quittons ce lieu de lugubre

mémoire, j'ai hâte de voir l'orpheline sous un toit ami où nous lui

remplacerons sa famille perdue.

Et elle l'emporta comme un enfant jusqu'à la voiture qui partit

aussitôt, conduite par Allen.

Arrivés à la porte du constable, nos voyageurs aperçurent sur la

place publique une foule tumultueuse: après avoir déposé les deux

femmes dans la maison, Allen courut s'informer de l'aventure

nouvelle, présagée par ce rassemblement.

Aux premiers pas qu'il fit dans les groupes quelqu'un l'appela; il

se trouva en face de son ami Flag.

--Ah! ah! cria ce dernier avec animation, nous avons pincé votre

homme, et deux autres avec!

--Quel homme...?

--Eh! parbleu! notre ex-camarade Ed, ou plutôt Joë Carnes. Je l'ai

empoigné la nuit dernière d'une belle façon! Venez un peu le voir,

pendant que je vous raconterai cette mémorable aventure.

Allen le suivit avec force compliments, et écouta curieusement le

récit de Flag.

--Il m'a fallu dire aux géomètres de ma société que ce Carnes était

l'assassin présumé du pauvre Doc, continua Flag après avoir terminé

son histoire; sans cela ils n'auraient pas voulu m'aider à cette

capture. Maintenant cela pourrait bien tourner à quelque

désagrément: je soupçonne la foule d'avoir le projet de _lyncher_

ces hommes séance tenante: on se propose de vous interpeller sur ce

que vous pouvez savoir. Entendez donc, quel bruit ils font!

Allen fit le tour du chariot dans lequel étaient les prisonniers:

ses yeux se croisèrent avec ceux de Carnes qui lui lança un regard

audacieux tout plein de haine. Désirant éviter toute conversation

avec ce bandit, le jeune homme prit place au milieu des groupes et

se mit à répondre aux questions qui pleuvaient sur lui de toutes

parts.

--Vous dites que cet homme a tué le docteur Edwards? demanda une

sorte d'orateur qui pérorait depuis longtemps à perte d'haleine.

--C'est mon opinion, répondit Allen.

A ce moment s'éleva autour de lui un concert d'apostrophes et

d'interrogations:

--Mais, vous avez été passablement dur pour Newcome!

--Comment ce garçon-là s'est-il trouvé parmi les meurtriers

d'Edwards?

--Saviez-vous quelque chose contre Carnes lorsque vous vous êtes

interposé entre Newcome et les Lynchers?

--Oui! oui! c'est un voleur de chevaux! il n'y a pas de coquins

pareils! C'est du gibier de potence.

--Qu'Allen s'explique, et dès que la chose sera éclaircie, nous

trouverons un arbre et une corde; ça évitera un dérangement à la

justice. Il faut un exemple pour épouvanter toute cette canaille!

--Ah! écoutons donc toute l'histoire!

--Newcome est mort en prison; s'il est innocent il faut le venger!

--C'est ce que je me tue à dire: c'est bien le moins qu'on lui

accorde ce dédommagement!

--Le plus sûr est toujours de pendre ces coquins-là: au moins ils ne

reviennent plus!

--Ça n'empêche pas d'écouter l'accusation: il faut bien savoir

pourquoi nous les pendrons.

--Bah! si Allen ne veut pas parler, nous les pendrons tout de même;

il y a de quoi!

--Rien qu'à les voir on juge de ce qu'ils sont.

--A la corde! tous trois; à la corde! il n'y a rien de meilleur!

Puis, mille autres propos semblables se croisèrent, le tumulte

augmenta, et les cris: «Un speech! un speech! Allen! des preuves!

Allen en avant!» se firent entendre avec une telle force que le

jeune homme se rendit aux désirs de la foule.

Il monta sur un tronc d'arbre renversé, et, de cette tribune

improvisée, il raconta tout ce qu'il savait; en même temps il énonça

tous ses soupçons.

Il ne fut que trop éloquent et persuasif, car avant qu'il eût fini

son discours des cris forcenés l'interrompirent:

--Assez! assez! à la corde, le scélérat! il l'a bien mérité; à la

corde!

--Non, mes amis! s'écria Allen; ce que vous faites là est illégal et

injuste: si je l'avais pu prévoir, je ne vous aurais rien dit.

Croyez-moi; remettons ces gens-là aux mains de la justice et du

jury.

--Nous sommes un jury suffisant, nous!

--J'aperçois parmi vous, reprit Allen, plusieurs personnes qui,

l'autre jour, voulaient pendre Newcome: ne sont-elles pas bien aises

aujourd'hui de l'avoir épargné? Je dois le croire, car je veux bien

supposer que vous ne faites pas vos délices du métier de bourreau.

D'ailleurs, dans l'intérêt du malheureux Newcome, il faut qu'on

instruise régulièrement le procès de ces accusés; par ce moyen, sera

réhabilitée la mémoire d'un innocent.

--Mais il est impossible de trouver des charges plus fortes, fit une

voix impatiente.

--Je vous demande pardon; il n'y a aucune certitude, car personne

N'A VU cet homme commettre le crime!

--Je l'ai vu, moi! s'écria Jim, l'un des prisonniers.

Ces paroles produisirent un effet électrique; personne ne dit mot

pendant près d'une minute.

Tout à coup le tumulte recommença plus fort qu'auparavant; on se

porta vers le chariot pour voir et entendre ce nouveau témoin à

charge: on lui ordonna de parler.

Le hardi coquin ne se fit pas prier, car il espérait ainsi améliorer

sa propre cause, en détournant l'attention sur l'autre.

--A l'époque du coup de feu, dit-il, Carnes n'était pas encore le

chef de notre bande, il venait d'y être admis récemment. Le jour du

meurtre j'avais un rendez-vous avec lui pour préparer une affaire

superbe: j'arrivai un peu avant l'heure, et je me couchai, pour me

reposer, dans un bosquet où l'on ne pouvait m'apercevoir. Bientôt,

je vis Carnes s'approcher en se glissant d'arbre en arbre; il

guettait deux jeunes gens qui traversaient la clairière; quand ils

ont été à bonne portée, il a fait feu, l'un d'eux est tombé. Joë a

aussitôt rechargé son fusil et je l'ai rejoint, mais sans lui dire

ce que j'avais vu... il en aurait su autant que moi... Nous nous

sommes ensuite cachés dans un ravin jusqu'à ce que Newcome ait été

pris; puis, nous sommes allés sur les bords de la Platte, afin de

vendre des poneys raflés chez les Indiens Kansas.

Personne n'écouta ce récit avec plus d'attention que Flag et Allen,

car il jetait une vive lumière sur leurs soupçons: ils trouvaient la

pleine confirmation d'un fait resté jusque-là mystérieux.

--N'avez-vous pas vu Newcome? demanda-t-on.

--Oui, j'étais à moitié chemin entre lui et Carnes. Je regardais

attentivement ce dernier, et, tout d'abord j'ai pensé qu'il en

voulait à Newcome: ce vieux bonhomme cheminait lentement, son fusil

sur l'épaule, secouant la tête d'un air mécontent, et grommelant des

mots que je n'ai pu comprendre. Il tournait le dos aux jeunes gens

lorsque Carnes a lâché son coup de feu: sur-le-champ Newcome a saisi

son fusil pour se mettre en état de défense; à ce moment son arme

est partie accidentellement, sans atteindre personne. Sans doute

Carnes a eu connaissance de toutes les suites de cette affaire, car

il m'a dit plus tard que Newcome avait été arrêté à la suite d'une

querelle avec le docteur Edwards. Voilà tout ce que je sais.

--Cela est bien suffisant, observa Allen; mais pourquoi avez-vous

souffert qu'un innocent fût arrêté et presque condamné?

--Ah, ma foi! ça ne me regardait pas, reprit froidement le bandit;

chacun pour soi, le diable pour tous! D'ailleurs, je ne pouvais

dénoncer mon camarade.

Les grognements de la foule recommencèrent avec plus de force que

jamais; on eût dit les rugissements d'une Hydre à mille têtes.

Quelques citoyens, amis de l'ordre et de la légalité, après de vains

efforts pour apaiser cette effervescence, se retirèrent pour rentrer

chez eux. Allen, aussi, voyant que les choses prenaient mauvaise

tournure, et ne voulant pas être témoin des sanglantes opérations du

Juge Lynch, se hâta de quitter le rassemblement et courut se

barricader dans son bureau.

Livrée à ses instincts farouches, la foule organisa régulièrement

son oeuvre de mort; bientôt, au milieu des cris les plus

désordonnés, retentirent ces exclamations impératives:

--Qu'on amène un barbier pour les raser!

--A-t-on apporté une corde?

--Oui! mais on craint qu'elle ne soit pas assez forte!

--Qu'on n'oublie pas les pioches pour creuser leurs fosses!

Le spectacle devint hideux et horrible; toutes ces têtes

grimaçantes, échevelées, respirant la colère, composaient un

pandemonium féroce: les uns frappaient l'un contre l'autre leurs

poings serrés; les autres, pâles d'une ivresse furieuse, roulaient

des yeux hagards et étincelants; d'autres, plus dangereux, ne

disaient rien, mais travaillaient aux funèbres préparatifs avec une

telle énergie qu'ils en étaient tout ruisselants de sueur.

Le lieu choisi pour l'exécution fut la place publique du village; on

installa la potence juste en face des ruines de la maison du

shériff; on planta le poteau auquel les patients devaient être liés

lorsqu'on les fouetterait.

Le char contenant les trois criminels fut traîné à bras jusqu'au

milieu de la place; là on les fit descendre, on les livra au barbier

pour être rasés, et on les rangea en ligne, les pieds dans une

flaque d'eau, sans miséricorde.

Les deux compagnons de Carnes faisaient assez bonne contenance,

quoique leur mine fût piteuse: mais Joë paraissait fort abattu et

tremblait de tous ses membres; lorsqu'il vit approcher le moment

fatal, il ne put retenir ses pleurs, et se mit à sanglotter

convulsivement.

Ces marques de faiblesse touchèrent quelques âmes sensibles, mais ce

fut le très-petit nombre; la foula accabla le misérable de ses

huées; les deux autres bandits, eux-mêmes, l'apostrophèrent avec

mépris.

L'opération du barbier finie, on retira leurs vestes aux condamnés,

pour les laisser en manches de chemise. Pour ôter la manche où était

le bras cassé de Joë, il fallut couper l'étoffe et le vêtement se

trouva ainsi fort détérioré.

--Il n'y a pas de mal! cria un des assistants; ce paletot ne lui

servira plus!

Carnes se laissa tomber par terre et se répandit en lamentations

désespérées.

--Lâche! lui dit Jim; je te fouetterai moi-même!

--Hurrah! bien parlé! cria la foule: ce garçon-là mérite un verre de

gin.

--Oui, il faut qu'il se réchauffe un peu avant que son tour arrive!

--Gentlemen! répondit modestement Jim, je n'ai pas parlé ainsi par

amour-propre; j'ai simplement dit ce que je pensais.

Carnes fut lié au poteau, le fouet fut remis à Jim, avec injonction

de lui administrer quarante-neuf coups, frappés fort, à raison de

deux par seconde.

Alors commença une scène épouvantable; cris de douleur, hurlements,

blasphèmes, menaces, railleries féroces, grognements de la foule se

succédèrent comme une pluie d'orage; ce fut une seconde édition de

la tempête.

Carnes fut retiré du poteau, sanglant, évanoui, inerte: à sa place

on mit son autre compagnon, Jim conservant ses fonctions temporaires

de bourreau.

Le nouveau patient était un jeune homme d'assez bonne tournure, dont

le visage décomposé attestait les profondes angoisses: néanmoins il

gardait une contenance ferme.

Quelques voix opinèrent pour la clémence:

--Gentlemen, dit Jim qui se donnait de l'importance, les sentiments

bienveillants que vous manifestez sont parfaitement justes et

honorables. Voici un pauvre innocent,--et il caressa de son fouet

les épaules du malheureux.--Voici un jeune homme inexpérimenté que

Carnes est allé débaucher,... enlever à sa vieille mère, sur les

bords les plus lointains du Missouri; je ne pourrais l'accuser d'une

mauvaise action:... il ne mérite donc pas le dernier supplice. J'ose

dire que vous ferez bonne justice en le renvoyant à ses affaires: il

a réfléchi, je vous l'assure, et vous ne le rattraperez plus à se

mêler de ce qui ne le regarde pas. Voilà mon opinion sur lui, elle

est raisonnable, vous pouvez me croire.

Lorsque maître Jim eût fini son speech, l'assemblée entra en

délibération; pendant sa durée, le patient adressait à la foule des

regards suppliants qui auraient attendri des rochers, et qui

cherchaient à lire sur tous ces visages exaltés une lueur

d'espérance. Après quelques moments d'attente il ne se trouva

personne qui eût le courage de commander la fustigation; il obtint

la sympathie générale et fut mis en liberté avec injonction de

disparaître au plus vite et de ne jamais remettre le pied sur le

territoire de Nebraska.

Cet acte de clémence attendrit prodigieusement l'honnête Jim; il

versa un pleur ou deux en regardant partir l'adolescent qui détalait

de toute la vitesse de ses jambes. Peut-être cette sensibilité

s'appliquait un peu à lui-même: néanmoins il tint bon et ne demanda

pas grâce.

Du reste, l'équitable assemblée ne faillit point à ses principes en

matière de justice distributive. Trente coups de fouet,

généreusement appliqués, furent comptés sur les épaules de Jim.

Disons à sa gloire qu'il les reçut avec une impassibilité digne

d'une meilleure cause: quelques mauvaises langues prétendirent que

son sang-froid tenait à une grande habitude de pareilles aventures.

Quoiqu'il en soit, on lui intima l'ordre de vider les lieux sans

aucun retard, et on lui fit la promesse solennelle de le pendre s'il

reparaissait dans le pays.

Tout en reprenant philosophiquement ses habits, il fit ses adieux à

la foule; mais pour cela il s'était prudemment éloigné de quelques

pas.

--Gentlemen, dit-il, je vous exprime ma reconnaissance, vous m'avez

traité encore mieux que je ne le méritais; car j'ai volé dans ce

pays-ci plus de chevaux que vous ne pourriez en élever en cinq ans.

En signe d'amitié je vais vous apprendre où nous avons caché le bel

alezan du squire Allen. Il est attaché à un arbre, dans le fourré,

derrière le claim du moulin; j'imagine qu'il ne sera pas fâché de

recevoir une mesure de grain.

Ce dernier avis donné, Jim fit un salut dans le genre noble,

s'enfuit diligemment vers la rivière et s'y jeta à la nage.

La foule reporta alors son attention sur Carnes qui avait repris

connaissance. Quelques motions furent hasardées, tendant à le

remettre aux mains de la justice: mais le plus grand nombre rejeta

cet adoucissement, et opina pour une exécution sommaire. Qu'était-il

besoin de prendre tant de ménagements avec un coquin pareil? les

voies les plus expéditives seraient les meilleures!

L'exaltation féroce de la multitude se ralluma; les propos

pacifiques ne servirent qu'à l'attiser; on eût dit de l'huile sur le

feu.

Pourtant, quelques citoyens honnêtes firent de vigoureuses

représentations:

--C'est une honte! disait un médecin qui s'était introduit jusqu'au

premier rang; oui, une honte de maltraiter ainsi une créature

humaine en pareil état. Voyez ses blessures, son bras cassé! vous ne

pendrez pas cet homme, si je puis l'empêcher.

--Eh! il mourra plus facilement! répondit une voix railleuse.

--Malheureux! êtes-vous donc des sauvages, ou des bêtes fauves?

s'écria le médecin.

--Nous sommes des VENGEURS! hurla la foule.

Un des assistants touché de pitié coupa la corde et s'en alla.

--Bien! vociféra l'assemblée, s'il ne peut être pendu on le noiera!

La rivière n'est pas loin.

Au même instant, Carnes fut enlevé par vingt bras robustes et porté

vers le fleuve. Lorsqu'on fut arrivé à moitié chemin, on le déposa à

terre et on le força de marcher jusqu'au rivage. Là on le jeta dans

un mauvais bateau que douze nageurs poussèrent jusqu'au milieu du

fleuve: puis ils le renversèrent par une brusque secousse et mirent

ainsi fin à l'agonie du misérable.

Dès que son corps inanimé eût disparu sous les vagues, la foule

poussa un formidable hurrah qui fit frissonner les bois d'alentour.

Un écho humain répondit à cette clameur; il venait du rivage Iowa:

Jim envoyait, en guise d'oraison funèbre, une dernière insulte à son

complice.

CHAPITRE XIV

RÉAPPARITIONS

Mallet avait fait un voyage à Saint-Louis pour s'occuper d'affaires

de commerce et aussi pour choisir la future pension d'Alice.

Il se considérait comme d'autant plus certain du succès de ses

projets sur la jeune fille, que maintenant Newcome mort, lui,

Mallet, restait seul maître et tuteur de l'intéressante pupille. En

conséquence on avait recommencé de plus belle tous les préparatifs

du trousseau; mistress Wyman était désormais dans les plus grandes

occupations, elle ne rêvait que robes, lingerie, couture et

broderies.

Plusieurs mois, écoulés paisiblement depuis les scènes violentes

dont le récit précède, avaient successivement calmé les douleurs

d'Alice et raffermi sa santé, en apportant à son âme un peu d'oubli,

ce baume infaillible du temps.

Si sa gaité juvénile et étourdie n'était pas revenue tout entière,

si une mélancolie légère avait laissé une teinte touchante sur son

visage, l'orpheline avait néanmoins repris ses bons et joyeux

sourires, ses fraîches couleurs; sa beauté était devenue accomplie,

en même temps que son caractère avait acquis la maturité que donnent

les épreuves.

Par une belle soirée d'octobre, elle prenait le frais au clair de

lune, devant la porte de la maison. Depuis quelques instants, seule

et silencieuse, elle suivait la pente de ses rêveries qui

voltigeaient doucement du passé à l'avenir, effleurant dans leur

course bien des êtres chers et disparus.

Un léger bruit, une ombre auprès d'elle, la firent tressaillir: elle

leva les yeux et aperçut Allen.

--Bonjour, chère Alice, dit le jeune homme.

--C'est vous, M. Allen! je suis bien heureuse de vous voir. Il y a

bien longtemps que vous n'aviez paru.

--Je n'étais point coupable d'oubli, chère! Il a fallu d'impérieuses

nécessités pour me retenir ainsi éloigné de vous.

Allen poussa un soupir et se pencha vers elle:

--Votre résolution est toujours la même, Alice?

--Mon devoir est d'obéir aux désirs de mon père.

--Mais, maintenant qu'il a quitté cette terre, n'êtes-vous pas

dégagée des liens de l'obéissance, surtout lorsqu'elle tend à causer

votre malheur? êtes-vous sûre, d'ailleurs, qu'aujourd'hui il

persisterait dans ses volontés? qu'il s'opposerait à notre union?

--Un sentiment secret me dit que j'agis suivant ses intentions,

répondit la jeune fille en soupirant à son tour d'une façon qui

démentait un peu ses paroles.

Allen se prit la tête dans les mains avec un mouvement de désespoir:

Les terres d'or · 第 8 / 9 段