Et il fit entendre un ricanement sinistre. A ce moment il était

précisément en face de la cachette d'Allen: et il s'arrêta quelques

instants, irrésolu et près de retourner sur ses pas.

--Eh mais! il faut se méfier... reprit-il; Squire pourrait bien être

à la recherche de son cheval, aujourd'hui. Je ne sais pas s'il prend

en bonne part ce genre de plaisanterie? Tiens, voilà encore la

petite Newcome... Bah! je vais la rejoindre et faire avec elle un

petit bout de conversation; elle ne me reconnaîtra pas.

--Mais je te reconnais, moi! s'écria une voix forte à ses oreilles.

En même temps les mains vigoureuses d'Allen le serraient comme dans

un étau et le contenaient dans une invincible étreinte, malgré sa

furieuse défense. Dans la lutte, tous deux roulèrent par terre, mais

Allen sut garder l'avantage et réussit à lui arracher ses armes.

Cependant, Ed,--ou pour lui donner son vrai nom, Joë Carnes, le

fameux voleur de chevaux,--se débattait avec une violence

désespérée, et si Allen n'eût été d'une force bien supérieure,

l'issue du combat aurait été douteuse.

--Aidez-moi, Alice! s'écria-t-il haletant; par ici! roulez ce lien

autour de ses bras: bon! serrez fort! plus fort encore! un bon noeud

maintenant! Employez toutes vos forces!

La jeune fille obéit avec l'énergie que lui inspirait le sentiment

du danger; l'ardeur de ses propres efforts augmentait sa vigueur;

ses petites mains ne tremblèrent plus, elle réussit à lier fortement

le prisonnier.

Ce dernier, en se voyant vaincu, changea de visage: l'expression de

rage et de férocité empreinte sur ses traits disparut pour faire

place à un air sarcastique.

--Il est rare pour un homme d'avoir un tel honneur! dit-il; certes,

c'est beau d'être fait prisonnier par une jolie fille! Squire, je

vous dois beaucoup... et un de ces jours, nous réglerons notre

compte ensemble! Mais envers vous, miss Newcome, je ne pourrai

jamais m'acquitter convenablement!

--Combien j'ai à vous remercier, courageuse amie, lui dit Allen en

se relevant; mais je crains d'avoir abusé de votre dévouement, car

vous me semblez vraiment épuisée de crainte et d'horreur. Cependant,

il faut en finir avec cet homme: je vous propose de rester encore

quelques instants à le garder ici, pendant que je cours chercher le

constable.

--Oh! pour l'amour de Dieu! ne me laissez pas seule! s'écria Alice

avec terreur.

--Réellement, je crois que c'est le meilleur parti: voici la nuit

qui approche, il faut se hâter. Je franchirai plus vite que vous ne

pourriez le faire la distance qui nous sépare du village, je serai

promptement de retour. Pendant mon absence, vous n'avez rien à

craindre, cet homme est lié de façon à ne pouvoir se détacher.

--Mais s'il avait des camarades cachés dans les environs.

--Je ne le pense pas: ils seraient déjà là. A tout hasard, prenez ce

couteau et ces pistolets, ils sont chargés et vous savez en faire

usage s'il le fallait. Voyons! voulez-vous?

--Je resterai, dit Alice sans pouvoir réprimer un frisson.

--Bien! merci! courageuse enfant! Soyez sans inquiétude; dans

quelques instants je serai là. Et vous, prenez-garde, ajouta-t-il en

s'adressant à Carnes; au premier mouvement, miss Newcome a

l'ordre--oui l'ordre--de faire feu sur vous.

Et Allen partit eu courant.

--Ce sera vraiment un bonheur de mourir d'une aussi jolie main,

grommela le prisonnier, lorsque son adversaire fut à distance. Miss

Newcome, vous m'obligerez prodigieusement en m'envoyant une balle

dans la tête; elle est suspendue d'une façon intolérable.

--Je vais lui donner mon schall pour appui, répliqua la jeune fille

en lui procurant de son mieux le soulagement désiré.

Joë Carnes la regarda faire avec une expression bizarre de surprise

et de raillerie.

--Vous avez donc pitié de moi?

--Je remplis un devoir en vous épargnant des souffrances.

--Le prisonnier resta pendant quelques instants en silence, la

regardant fixement.

--Savez-vous pour qu'elle raison je suis ainsi traité? lui

demanda-t-il.

--Ne me faites aucune question, car je n'ai pas à causer avec vous,

répondit-elle sérieusement.

--Si votre père avait été aussi discret que vous, il ne serait pas

dans l'embarras où il se trouve, répliqua l'autre avec une

expression malveillante.

Voyant qu'elle ne répondait rien, il continua à se parler à

lui-même, tout en se débattant sur le sol.

--Une damnée situation pour un gentleman! Hé! jeune fille! si

j'appelais un ami à mon aide, que feriez-vous?

--Je vous tirerais un coup de pistolet, sûrement!

En parlant ainsi, la pauvre enfant se sentait mourir d'effroi.

--Il va pleuvoir: observa-t-il après quelques instants de silence;

j'ai senti une goutte d'eau sur le visage. Vous feriez bien de vous

sauver jusqu'à la maison, en me laissant là: assurément je ne

pourrai m'évader. Mon seul regret sera de ne point vous servir

d'escorte.

En effet le jour s'assombrissait; d'épais et lourds nuages roulaient

menaçants dans le ciel, et s'abattaient sur les bois. Un frisson

sourd grondait dans l'air et sur la terre; la nuit se faisait,

précédant l'orage.

--Miss Newcome! dit Carnes, après un long silence. J'ai là-bas un

canot caché sous les broussailles, coupez mes liens, laissez-moi

fuir. Je vous garderai une reconnaissance éternelle, et je sauverai

votre père. Je vous le jure! Répondez-moi...

Avant qu'Alice eût parlé, un craquement immense déchira l'air,

accompagné d'éblouissantes lueurs; les arbres s'entrechoquèrent sous

le souffle de l'ouragan comme des géants en bataille. Puis il se fit

un silence effrayant, sépulcral. Mais ce moment de repos dura à

peine quelques secondes; une avalanche d'éclairs, de détonations

foudroyantes, de tourbillons furieux ébranla la nature entière, et

la pluie se mit à tomber par torrents.

Quoique fort près l'un de l'autre, Alice et le prisonnier ne

pouvaient s'apercevoir, tant l'obscurité était profonde. La jeune

fille toute ruisselante d'eau, continuait à tenir machinalement le

pistolet d'une main, le couteau de l'autre, n'ayant plus la

conscience de ses actions.

Le vent arriva à un degré de violence tel, que les grands arbres

ployèrent comme des roseaux, et la terre se couvrit d'énormes

branches fracassées qui volaient comme des brins de paille devant la

tempête.

Un grand bruit, tout proche, annonça à la jeune fille qu'un arbre

venait de tomber à proximité: en même temps surgirent des hurlements

horribles.

--J'ai un bras cassé! vociférait Carnes; vous êtes donc aussi un

bourreau, vous, fille d'assassin! puisque vous n'essayez même pas de

me soulager en relâchant mes liens!

Alice, demi-morte d'épouvante, d'horreur, de froid, chercha à tâtons

le prisonnier, ne rencontrant que des branchages aigus qui

déchiraient ses mains et son visage; s'enchevêtrant dans les ronces

avec ses vêtements inondés; perdant, l'un après l'autre, les

pistolets et le couteau.

--Mon Dieu! mon Dieu! sanglota-t-elle; Allen ne reviendra donc

jamais.

Cependant Carnes hurlait toujours; c'était une scène terrifiante que

ce mélange d'éclairs, d'ombres, de tonnerre, de plaintes, de

blasphèmes, d'averses ruisselantes, de rafales échevelées!

Aux clartés fulgurantes qui l'éblouissaient par intervalles, Alice

distingua le prisonnier à moitié enseveli sous les branches,

formidables débris d'un arbre gigantesque abattu par la foudre.

Elle s'épuisa en vains efforts pour relâcher les liens de Carnes, et

lui procurer quelque soulagement: à peine pût-elle se dégager des

lianes épineuses qui s'enlaçaient comme des serpents autour de son

corps meurtri.

Enfin, épuisée, éperdue, elle tomba sans forces dans le sol fangeux

et attendit avec une muette résignation.

Au bout de quelques instants elle entendit un bruit de voix, et des

pas furtifs résonnèrent parmi les branchages; puis, d'horribles

hurlements retentirent à ses oreilles, et des mains brutales la

saisirent par les cheveux.

Hélas! c'étaient les amis du prisonnier, et au lieu d'aide, le sort

désastreux lui envoyait de nouvelles angoisses.

Un cri suprême, désespéré, surhumain, s'échappa de sa poitrine, et,

perçant le fracas de la tempête, alla se répercuter dans les bois;

la voix d'Allen lui répondit.

Alors, sur quelques rapides observations du prisonnier, toute la

bande s'enfuit, laissant Alice étendue dans la boue. Joë Carnes,

délivré de ses liens, n'avait plus le bras cassé!

Quelques secondes plus tard arrivait Allen baigné de sueur et de

pluie, fangeux, à peine reconnaissable; aveuglé par l'orage, il

avait fait fausse route pendant quelques instants.

--Oh! pauvre chère enfant! s'écria-t-il en la relevant avec

tendresse, je ne me pardonnerai jamais l'épreuve que vous venez de

subir! n'êtes-vous pas blessée?

--Non, murmura Alice, mais j'ai cru que je mourrais de peur!

Êtes-vous seul?

--Wyman arrive avec une voiture, je l'ai devancé. Le prisonnier?

--Ses partisans sont venus, l'ont délivré et se sont enfuis avec

lui.

Allen se frappa le front avec rage:

--Misérable lâche que je suis! je vous ai abandonnée ainsi aux

outrages de la tempête et des bandits!... j'ai déserté mon poste

d'honneur et de conscience; j'ai laissé échapper le salut de votre

père; ah! je suis pour moi-même un objet d'horreur!

--Le fait est, observa une voix sévère intervenant dans la

conversation, le fait est que vous lui aviez confié une terrible

mission. De par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur,

chère miss Newcome! Est-ce qu'on abandonne ainsi une enfant dans les

bois?

Allen se tordit les mains avec un tel désespoir qu'Alice s'empressa

de le consoler.

--Non, mes chers amis, ce ne sera rien! tout est passé maintenant;

voilà le bleu du ciel qui reparaît. M. Allen ne pouvait se douter de

l'affreux orage qui devait survenir.

--Et le prisonnier? demanda Wyman en cherchant autour de lui.

--Évadé! murmura Allen d'une voix étranglée.

--Bon! De par tous les diables! il ne manquait plus que ça! vous

avez fait du bel ouvrage ce soir, M. Allen!

--Oh mais! je le retrouverai! fit celui-ci en serrant les poings.

--Dieu le veuille! reprit Wyman avec découragement; enfin, nous

verrons cela plus tard; pour le moment, occupons-nous d'emmener

cette enfant en lieu sûr: je vais chercher la voiture que j'ai

laissée à quelques pas.

Le constable s'éloigna en toute hâte, mais au bout de quelques

instants on entendit ses exclamations entrecoupées de jurons

énergiques.

--De par tous les diables! où sont donc les chevaux? Est-ce que les

damnés coquins auraient osé... Ah! c'est trop fort! il n'y a plus ni

voiture ni attelage!

Et il revint, toujours cherchant, toujours grommelant:

--Les voleurs Rouges les ont enlevés, s'écria Allen au retour de

Wyman et quand je songe que tout-à-l'heure nous tenions leur chef

solidement garrotté!... Ah! c'est à devenir fou!

--Écoutez, mon pauvre Allen, dit Wyman, ce n'est pas le moment de se

lamenter; il faut agir: vous voyez, continua-t-il en montrant Alice

qui chancelait, vous voyez que le plus pressé est de trouver un lieu

de repos et un peu de chaleur pour cette malheureuse enfant épuisée

de froid et de fatigue. Conduisez-la au _claim_ de son père qui est

proche; portez-la si elle ne peut marcher; de par tous les diables!

hâtez-vous; moi, je vais courir au village pour réclamer des secours

et prescrire des recherches au sujet des chevaux et de la voiture.

Allen chargé de son précieux fardeau,--car Alice ne pouvait plus se

soutenir--courut rapidement jusqu'à la cabane de Newcome où il

alluma un grand feu pendant que la jeune fille se jetait dans son

lit, après s'être débarrassée de ses vêtements glacés.

Lorsque le brasier fut bien chaud, et qu'Alice, au fond de sa petite

chambre, eût donné avis qu'Allen pouvait en ouvrir les portes, le

lit fut roulé jusqu'auprès de la cheminée. Bientôt, sous la

bienfaisante influence de la chaleur dont elle avait un si grand

besoin, la jeune fille s'endormit d'un profond sommeil.

Allen passa la nuit sur une chaise, veillant, entretenant le feu, et

repassant dans son esprit les événements étranges qui venaient de se

succéder.

CHAPITRE XII

UN REPAIRE DE BANDITS

Au début de l'orage, une caravane de géomètres du gouvernement, pris

au dépourvu en rase campagne, et n'ayant pas le temps de regagner

leur campement, avait cherché refuge dans une espèce de hutte

misérable au bord de la rivière Papillon.

La porte en était fermée:

--Voyons! qu'on frappe vivement là! dit quelqu'un de la troupe; et

voyons un peu ce qu'il y a dans cette bicoque.

--Frapper! mais il y a un quart d'heure que je ne fais pas autre

chose! répondit une voix. Personne ne répond; enfonçons la porte.

Mais on n'y voit rien; mes allumettes ne brûlent pas, elles sont

mouillées, je pense. Où donc est Flag? il a une boite de _chimiques

allemandes_.

La porte enfoncée, Flag éclaira une petite allumette bougie dont la

lueur fugitive rendit visibles des murs nus et des fenêtres sans

volets.

--Cap'taine! s'écria une voix; encore un peu de feu! j'ai cru

apercevoir dans un coin quelque chose qui ressemble à des provisions

de bouche.

--Ah! Dieu le veuille! répondit Flag, car je suis plus affamé que

deux loups.--Oui! ça doit se manger, ajouta-t-il en promenant à la

découverte une nouvelle allumette; mais comment faire, en l'absence

de toute lumière?

--Bah! répondit quelqu'un, je trouverai parfaitement, sans

chandelle, le chemin de ma bouche.

--Hurrah! voici une lanterne! je l'ai aperçue aux dernières lueurs

de votre _chimique_; encore une allumette, cap'taine Flag!

La lanterne allumée, on s'assit gravement par terre, et on procéda à

l'examen des victuailles.

--Oh! oh! boeuf froid; venaison grillée; pain; fromage; bière. Voilà

ce que j'appelle un splendide _en-cas_. Parole d'honneur! le

gaillard qui niche dans ce claim n'est pas un sot! Qui, diable,

est-ce que ça peut être?

--Ma foi! c'est un bon drille! je bois à sa santé.

--Un autre toast au Flag (drapeau) de notre société! Erin! la verte

Erin pour toujours! comme dit l'orateur irlandais de Cincinnati.

--Mes garçons! dit Flag après quelques instants de réflexions, je

vous remercie bien sincèrement et vous souhaite en retour de vivre

heureux trois fois plus longtemps que Mathusalem; mais, au lieu du

_speech_ que j'aurais pu vous débiter, je vais vous faire une

communication intéressante.--Mon opinion est que nous avons eu la

chance de tomber sur une cahutte de voleurs de chevaux; car le

propriétaire de ce claim habite New-York et je suis certain qu'il

n'est pas venu par ici cette année.

--Oh! oh! ça va bien, cap'taine. J'espère que nous allons les voir

arriver pendant notre souper. C'est égal! ils feront une drôle de

figure en s'apercevant que nous tirons si bon parti de leurs

provisions.

--Oui, ce serait charmant si nous étions bien armés, et s'il y avait

parmi ces rôdeurs certain individu de ma connaissance.

--De votre connaissance?... Excusez! cap'taine, vous avez de belles

relations!

--Peuh! cela dépend... un de ces gredins a tué mon ami Doc. Je

donnerais mille dollars pour mettre la main sur ce bandit.

--Mais alors, vous voulez parler de l'affaire dans laquelle Newcome

est compromis?

--Précisément; Allen partage mon opinion; il considère cet homme

comme innocent.

--Ah! Et pourquoi n'ayez-vous rien dit ni rien fait pour arriver au

salut de l'un et à la punition de l'autre?

--Les preuves nous ont manqué jusqu'ici; mais nous ne laisserons pas

échapper la première occasion qui se présentera.

La fureur de la tempête atteignit son apogée en ce moment, et rendit

toute conversation impossible. Les jeunes aventuriers se

dédommagèrent de leur silence forcé en dévorant à belles dents

jusqu'aux dernières miettes des provisions. Ensuite ils s'étendirent

côte à côte sur le sol poudreux de la cabane, et, à défaut de

sommeil, ils goûtèrent un repos désiré.

Cependant, vers minuit, Flag, toujours en éveil, ranima la vigilance

de ses compagnons qui commençaient à s'assoupir. Il venait de

distinguer au travers des rafales un bruit de voix qui semblaient se

rapprocher.

Comme toute clarté était éteinte au dedans comme au dehors, il était

impossible de se renseigner autrement que par l'intermédiaire des

oreilles. Les géomètres écoutèrent donc avec attention.

Évidemment trois individus s'approchaient: l'un d'eux faisait

entendre des plaintes entremêlées de blasphèmes et de jurements

horribles: les autres le consolaient de leur mieux, dans un langage

tout aussi violemment coloré.

--Allons donc! Jim! damné animal! allume la lanterne, butor

infernal! je vais encore tomber sur ces cailloux et me casser

l'autre bras. Que toutes les malédictions de l'enfer écrasent ce

chien de Squire! je le tuerai aussi bien que l'autre dès que

l'occasion se présentera; il peut en être sûr.

--Entendez-vous! chuchotta Flag; c'est l'homme dont je vous parlais,

amis; je vais risquer ma vie pour m'emparer de lui: vous m'aiderez,

j'espère. Nous sommes quatre, ils ne sont que trois; qu'importe

qu'ils soient armés, nous avons l'avantage du nombre. Attention!

écoutez bien mes ordres et ne faites rien sans moi.

Un des nouveaux venus mit la main sur le loquet: l'instrument, qui

était en bois et gonflé par la pluie, résista; la porte fut ébranlée

mais ne s'ouvrit point.

D'ailleurs, elle avait de bonnes raisons pour rester fermée; Flag la

retenait vigoureusement.

Après avoir vainement essayé d'ouvrir, Jim recula avec humeur et

dit:

--Ah! mille tonnerres! cet infernal loquet est ensorcelé, je ne peux

le faire mouvoir. Essaie un peu, toi, Joë.

--Attention! murmura Flag à ses camarades, Voilà l'homme!

Effectivement, Carnes mettait la main au loquet: Flag avait cessé de

se cramponner à la porte, elle s'ouvrit donc assez facilement.

--Tu vois, animal indigne de vivre! dit Carnes à Jim; n'ayant qu'un

bras, j'ai réussi où tu as échoué, exécrable butor! Allons! brute!

gredin! idiot! prépare une allumette, je vais chercher la lanterne;

puisque tu es si stupide, tu la...

Il ne put achever, une couverture s'abattit sur sa tête et

l'enveloppa entièrement; des bras vigoureux le roulèrent par terre

où il resta maintenu sans pouvoir faire un mouvement. Toute cette

opération fut accomplie avec une célérité et dans un silence tels

que les deux camarades de Carnes ne s'en aperçurent point:

d'ailleurs la pluie les aveuglait, et le fracas de la tempête les

assourdissait.

Au bout de quelques minutes d'attente, Jim s'écria impatiemment:

--Eh donc! Joë que fais-tu? on ne s'amuse pas ici!

--Je ne peux pas trouver la lanterne, répondit Flag en contrefaisant

la voix de Carnes; cette damnée pluie a percé le toit, et tout

inondé là-dedans. Arrivez vite pour m'éclairer avec des allumettes.

Les deux bandits franchirent à tâtons le seuil de la cabane, et

furent reçus comme Joë, c'est-à-dire qu'en un clin d'oeil ils furent

étroitement enveloppés dans une couverture et soigneusement

garrottés.

Un assez long silence suivit, pendant lequel, à défaut des yeux, les

oreilles s'exerçaient avec la plus extrême vigilance.

--Est-ce vous Flag? demanda tout-à-coup Joë qui avait réussi à

sortir sa tête de la couverture.

--Je connais votre voix, vous devez vous souvenir de la mienne,

répliqua séchement le jeune géomètre.

--Oh! oui, je la reconnais: reprit l'autre en étouffant un

gémissement. Mais pourquoi employez-vous une telle violence à mon

égard? C'est un vil métier que de s'embusquer ainsi la nuit pour

attaquer un homme inoffensif. J'ai eu tout à l'heure le bras cassé

par une branche d'arbre qui a failli m'assommer; essayez, je vous

prie, de me faire un pansement, car je souffre comme un damné.

--Je ne m'entends point en chirurgie, répliqua Flag; d'ailleurs on

n'y voit pas.

--Il y a une lanterne ici dans quelque coin.

--Je le sais, mais la chandelle est brûlée. D'ailleurs, Ed, alors

même que j'aurais de la lumière, je ne saurais vous être d'aucune

utilité. Votre heure est venue; à chacun son tour, apprenez-le. Je

ne suis pas haineux; mais quand la voix du sang crie vengeance, je

ne puis me dispenser de l'entendre. Vous avez été un démon parmi

nous; aujourd'hui votre punition commence.

Carnes ne répondit que par un sourd gémissement qui se termina en

imprécation.

--Si vous prenez ainsi les choses, vous allez épouvanter vos

camarades, lui dit Flag ironiquement.

--Que la foudre écrase ces poltrons! si j'avais eu mes deux bras,

vous ne m'auriez pas pris vivant.

--Qu'est-ce qu'il dit donc là? interrompit Jim: je pense qu'il était

bien et dûment pris, ce soir, quoiqu'il eût ses deux bras... et par

une fille, encore! qui lui servait de garde-du-corps.

--Quelle fille? quelle aventure? demanda Flag curieusement.

--Eh! la jolie fille de Newcome, répondit Jim avec complaisance.

--Retiens ta langue, Jim! grommela Carnes.

--Je ne veux pas me taire. Si tu ne nous avais pas entraînés dans

tes folies, nous ne serions pas pincés comme nous voilà.

Carnes murmura une réponse que personne ne pût comprendre. Flag

demanda d'autres explications que le bandit s'empressa de lui

fournir.

--C'était un bon tour, n'est-ce pas? ajouta-t-il en terminant son

récit, d'enlever le chariot et les chevaux du bonhomme Wyman, là, à

sa barbe, on peut le dire! Oui, ce sera peut-être le dernier, mais

le meilleur tour de ma vie. Maintenant que nous n'en pouvons rien

faire, j'aime autant vous dire où ils sont. Nous les avons cachés

dans le petit bois qui est derrière la hutte de Newcome. Ma foi! les

pauvres bêtes ont eu beau temps pour changer de couleur, si leur

poil n'était pas _bon teint_.

Et le bandit s'arrêta pour rire à gorge déployée de sa plaisanterie.

La nuit s'écoula lentement au milieu de propos interrompus,

d'exclamations et de blasphèmes lancés par Joë lorsque ses douleurs

devenaient trop intolérables.

Au point du jour, les prisonniers, solidement liés ensemble, furent

emmenés à Fairview et remis aux mains des autorités judiciaires,

pour être traités suivant leurs mérites.

Décidément Joë n'avait pas de chance, suivant l'expression de Jim.

CHAPITRE XIII

JUSTICE DE DIEU; JUSTICE DES HOMMES

Mistress Wyman était dans la plus grande consternation. Depuis un

grand jour et une nuit entière son mari n'avait pas reparu.--Alice

n'avait pas reparu.--Allen n'avait pas reparu!

Ajoutons que, pendant l'orage, la bonne dame avait été dans des

transes atroces; car elle craignait particulièrement le tonnerre,

les éclairs, le vent, la pluie, et tout ce qui ressemblait à un

orage. De telle façon, qu'aux premiers indices de tempête, elle

s'était empressée de fermer à double tour, portes, volets et

fenêtres, et de baisser tous les rideaux. La maison, alors, se

trouvait à l'état de chambre obscure au grand complet; mais le

résultat obtenu n'était guère en rapport avec cette laborieuse

préparation: en effet, le plus petit éclair brillait d'une façon

fulgurante dans cette ombre factice additionné des obscurités

extérieures; chaque porte, serrée sur ses gonds, répondait comme une

grosse caisse aux détonations de la foudre; en un mot, l'arrangement

lugubre de toute la maison était fait pour tripler les frayeurs de

la tremblante ménagère.

Par une coïncidence malheureuse, la fureur de l'ouragan se porta

surtout au village de Fairview; les éclats du tonnerre s'y

multipliaient avec le fracas d'une canonnade furieuse; le feu du

ciel tomba même sur la maison du shériff et l'embrasa tout entière.

Au craquement affreux qui se produisit alors, mistress Wyman tomba

la face dans un oreiller et y demeura à moitié morte de terreur, le

nez dans la plume, les mains sur les oreilles, jusqu'à ce qu'un

nouvel éclat faisant trembler tout son logement, l'obligeât à

quitter cette position asphyxiante et à s'envelopper dans un grand

rideau.

Réellement, la pauvre mistress Wyman passa une nuit bien

malheureuse! Se coucher! dormir!... impossible d'y songer!--Encore

si elle avait eu auprès d'elle, Alice, pour partager ses

terreurs!... mais non! personne!--Alors l'imagination de la brave

dame partit pour les régions fantastiques, et Dieu sait quelles

hallucinations la tourmentèrent pendant qu'elle trottinait de long

en large dans sa chambre.

Les terres d'or · 第 7 / 9 段