--Là! là! enfant; quelle agitation! Il y a une bonne heure que nous

avons déjeuné: Silas est parti en ville. Mais je vous ai gardé

quelque chose de chaud; vous le prendrez quand vous serez prête.

Lorsque Alice descendit pour déjeuner, elle trouva sur la table une

délicieuse corbeille pleine de cerises fraîches sur lesquelles était

cette note «_A ma charmante pupille._»

--Le petit groom de M. Mallet, dit mistress Wyman, a expliqué que

son maître serait ici à neuf heures avec la voiture, pour vous mener

voir votre père.--Enfin qu'avez-vous donc, ma chère fillette? Vous

ne mangez rien: prenez donc quelques fruits; ils ont si bon air, ils

sont cueillis de ce matin, j'en suis sûre.

--Merci, je n'en ai pas envie. Je ne goûterai qu'à votre délicieux

café; il est fort de mon goût.

--Ah! pauvre amie! je pensais que ces bonnes nouvelles vous auraient

donné bon appétit, et c'est tout le contraire. Je veux savoir

pourquoi vous ne mangez pas, chère; je ne comprends rien à votre

trouble; est-ce que tout ça ne vous semble pas bon? je vous ferai

autre chose si vous voulez.

--Vraiment vous me gâtez par trop, bonne mistress Wyman, répliqua

Alice en essayant de sourire; tout le monde, ici, me choie comme un

_baby_; il n'y a que moi qui soit une petite sotte, bonne à rien.

Malgré toutes les instances de la ménagère, Alice refusa de prendre

autre chose qu'une tasse de café, et se hâta de procéder à sa

toilette. A peine était-elle prête que le pas des chevaux noirs de

l'Agent résonna sous les fenêtres; en même temps ce galant

gentilhomme vint se mettre à sa disposition.

Le trajet jusqu'à la prison se fit en silence, chacun d'eux étant

agité de pensées impossibles à communiquer.

Lorsque Mallet donna la main à la jeune fille pour l'aider à

descendre de voiture, il fut frappé de sa pâleur extraordinaire, et,

avec un réel intérêt, lui en demanda la cause. Alice lui ayant

répondu simplement qu'elle était dans son état habituel, il la

laissa à l'entrée du logement de son père, puis, avec une profonde

révérence, lui annonça qu'il se tenait à sa disposition pour la

ramener chez mistress Wyman.

Lorsque la porte s'ouvrit pour la laisser entrer Alice éprouva un si

affreux battement de coeur, qu'elle chancela au point d'être obligée

de s'appuyer contre le mur pour ne pas tomber. Elle jeta un regard

effrayé sur le visage morne et livide du prisonnier, et y lut

quelque chose de fatal, d'implacable, qui la glaça jusqu'à la moelle

des os.

--Ce n'est pas pour me régaler de votre présence, lui dit-il d'un

ton dur et froid, ou pour être assailli par vos jérémiades; j'ai

seulement à vous donner des ordres concernant votre position à

venir. Prenez une chaise et écoutez-moi.

--Oh! mon père! lui répondit-elle en tendant vers lui ses mains

crispées par l'angoisse, vous ne me pardonnerez donc pas?... si vous

saviez tout mon chagrin, si vous saviez combien je serai soumise....

--Ne me parlez donc pas d'obéissance, fille d'une mère

indisciplinée! je saurai bien vous réduire à la soumission; en tout

cas, voici le moment d'obéir.

Il se renferma pendant quelques instants dans un sinistre silence:

la malheureuse enfant resta immobile, laissant couler de grosses

larmes amères.

--Le trafiquant français, reprit-il avec un méchant rire, s'est

épris de votre superbe beauté; il veut, dit-il, vous _adopter_. Ce

mot, pour moi, signifie que, lorsqu'il aura réussi à se débarrasser

de sa vermine Indienne, il prétend se marier avec vous. En même

temps, pour vous soustraire aux adorations de quelques jeunes

galantins, il se dispose à vous fourrer dans une école où vous serez

gardée à vue.

Voyant qu'elle avait reçu ce premier coup de boutoir avec une

impassibilité de marbre, le mauvais père s'irrita de cette

résignation et continua pour la pousser à bout:

--J'ai entendu raconter que vous avez commencé à bien marcher dans

les voies de votre mère. La nuit dernière vous êtes allée faire une

promenade sentimentale avec le monsieur qui a dénoncé votre père et

l'a fait arrêter comme meurtrier.

--Ah! pour l'amour de Dieu! ne parlez pas ainsi, sanglotta la pauvre

créature; M. Allen est plein de bons sentiments pour vous; il s'est

montré à mon égard le meilleur, le plus généreux ami... Néanmoins,

si cela vous déplaît, je ne le reverrai plus.

--Mallet y mettra bon ordre! ricana le vieux gredin.

--Mon père!--et elle se traînait sur ses genoux,--je romprai avec M.

Allen, je vous obéirai en ce qui concerne M. Mallet, je remplirai

pieusement tous mes devoirs envers vous!... Mais je vous en supplie,

mon père! un mot d'affection, un regard, un signe!... permettez-moi

de rester ici auprès de vous: tant que ces murs vous serviront de

prison, soyons amis, père! je vous en conjure.

Une lueur de sensibilité faillit réchauffer le coeur de ce lâche

coquin sans entrailles. Qui n'aurait eu pitié de cette enfant

navrée, dont l'unique préoccupation était de baiser la main qui la

meurtrissait?... Mais la brutalité reprit sur le champ son empire,

l'esprit du mal l'emportait sur l'ange.

--En voilà assez, fit-il séchement; j'ai fini avec vous. Je vous ai

livrée à Mallet, c'est à lui que vous devez obéissance. Exécutez mes

ordres, ou, par l'Enfer, ça ira mal!

Alice ne pût dire une parole; elle se rejeta en arrière, la tête

dans les mains, et resta ainsi perdue de douleur et de désespoir.

L'unique sentiment éprouvé par Newcome fut le désir de s'en

débarrasser; «les pleurnicheries» l'ennuyaient. Il se mit à arpenter

la chambre avec humeur et ferraillant avec ses chaînes.

Tout à coup le shériff ouvrit la porte et annonça un nouveau

visiteur. Sans même savoir de qui il s'agissait, Newcome le fit

introduire: c'était une diversion extrêmement opportune.

--Relevez-vous! sotte créature! dit-il à sa fille, et soyez

convenable.

Allen était déjà entré, jugeant d'un coup d'oeil la triste

situation. Il devina tout, comprit qu'il arrivait trop tard, et

faillit laisser éclater son indignation. Pourtant il se contint et

adressa la parole au prisonnier, comme s'il n'eût rien vu, comme

s'ils eussent été entièrement seuls.

--M. Newcome, lui dit-il d'une voix ferme, j'ai désiré vous voir

pour obtenir votre consentement à mes fiançailles avec votre fille:

je l'aime, et je crois que ma demande est agréée par elle.

--Oh! oh! à son âge, une fille a encore longtemps pour penser au

mariage: cependant elle me paraît bien hardie d'avoir osé déjà

décider cette question.

--Rien, sans votre approbation, sir; elle n'a aucune pensée qui ne

soit soumise à vos volontés.

--Le sort de ma fille est autrement fixé, répondit séchement

Newcome.

Voyant cet homme acharné dans son implacable obstination, Allen se

tourna vers Alice qui était restée la tête dans les mains, immobile

comme la statue du désespoir.

--Vous avez donc été vendue à ce Français? lui demanda-t-il d'une

voix amère, en dépit de ses efforts pour rester calme.

La malheureuse enfant fit un geste affirmatif.

--Et vous consentez à pareil marché! vous vous laisserez trafiquer

comme une squaw? s'écria le jeune homme hors de lui.

--J'obéis à mon père, dit-elle d'un ton morne.

--Votre père! ah! vraiment, il a bien droit à ce titre! Est-ce là un

père?

Allen se tut, de peur d'en trop dire. A ce moment il avait un vif

regret d'avoir arrêté les _Lynchers_ dans leur exécution sommaire.

La jeune fille lui fit signe de s'approcher:

--Ne devenez pas l'ennemi de mon père, lui dit-elle, comme si elle

eut deviné ses pensées secrètes; continuez de lui être favorable

dans cette malheureuse affaire.

Allen ne répondit que par un mouvement d'indignation, et par un

serrement de main.

--Alice, votre _Maître_ vous attend, fit le père avec dureté.

Elle se leva sur le champ pour partir.

--Pourrai-je revenir vous voir? demanda-t-elle timidement.

--Mallet décidera cela: allez!

La pauvre créature, renfonçant ses larmes, s'approcha de la chaise

sur laquelle se tenait Newcome, et lui donna un baiser d'adieu, tout

en tremblant d'être repoussée. Ensuite elle sortit à la hâte sans

dire un mot ni adresser un regard à Allen.

Allen réprimant son vif désir de la suivre, essaya de rester avec

Newcome pour lui adresser les plus chaleureuses observations.

Mais ce fut en vain qu'il se confondit en discours persuasifs,

suppliants, admirables de douceur et de patience: le prisonnier

finit par ne plus même lui répondre.

Alors, le jeune homme se leva, gonflé d'amertume et de désespoir,

renonçant à prolonger la lutte avec cet être vicieux et dénaturé.

--J'ai à vous apprendre une nouvelle qui pourrait bien modifier vos

intraitables résolutions, lui dit-il au moment de partir: savez-vous

que les parents maternels de votre fille font des démarches pour la

retrouver?

Un flamboyant regard de bête fauve, lancé par Newcome, apprit à

Allen qu'il venait d'atteindre le point vulnérable.

--Si cette protection tutélaire s'offrait à votre fille, ne la

préféreriez-vous pas à celle de l'Agent français.

--Non! mille malédictions! hurla le prisonnier. J'aimerais mieux

pour elle l'enfer avec Mallet!

Allen s'enfuit pour ne pas succomber à une féroce tentation

d'assommer ce misérable.

CHAPITRE X

ÉCLAIRCISSEMENT DU MYSTÈRE

--Ohé! Hup! Comment va? s'écria Flag en faisant irruption dans le

cabinet de Squire (Allen), et le trouvant plongé dans ses

méditations, l'air lugubre, la tête dans les mains, les coudes sur

la table. Ah çà! mon vieux garçon, qu'est-ce donc que vous avez? Je

ne vous ai jamais vu si abattu; qu'est-ce qui va mal?... les

affaires, les amours, la santé?...

--Tiens! c'est vous Flag! j'ai une joie prodigieuse de vous voir;

répondit Allen en lui errant les mains; depuis quand êtes-vous ici?

--Depuis une demi-heure: ma foi, il était temps! Je viens de faire

une tournée monstre jusqu'à Elkhown et sur les confins de la

Platte... glorieuse contrée! je vous le dis.

--Avez-vous découvert quelque emplacement meilleur que celui-ci?

--Peuh! pas précisément! J'aime à être proche de la rivière, de

façon à entendre quelquefois siffler le steam-boat. Que deviennent

ces Irlandais nos voisins?

--Je n'en sais rien; ils ne vont pas mal, je crois: c'est bien le

dernier de mes soucis. Avez-vous revu Ed?...

--Que le diable l'emporte! Il doit y avoir quelque cause à sa

disparition mystérieuse: voilà six semaines qu'il est parti; nous

devrions bien nous occuper un peu de ça.

--Je m'en suis occupé, reprit Allen en se renversant dans son

fauteuil, et faisant claquer ses doigts, et j'ai trouvé plus que je

ne cherchais.... Que diriez-vous si je vous apprenais que Ed est un

voleur de chevaux?

Flag fut si confondu qu'il ne put rien dire pendant quelques

instants, et resta en contemplation devant Allen.

--Mille dieux! s'écria-t-il enfin; et quand je pense que nous nous

sommes acoquinés avec un pareil gredin! ah! quelle parfaite

canaille!

--Tout scélérat, pour réussir doit avoir adresse, audace et

sang-froid; reprit Allen; or il possédait ces qualités au grand

complet. Je ne l'ai surpris qu'une seule fois hors de garde.

--Mais, comment avez-vous fait ces découvertes, Squire? Ed a-t-il

été surpris en flagrant délit?

--Je vais vous raconter cela. Vous vous souvenez de l'apparition que

nous vîmes, une nuit? Nous pensions que Ed était endormi.

--Oh oui! je m'en souviens; je crois que je n'oublierai jamais cette

nuit-là... Mais vous ne m'avez point parlé de vos doutes à cet

égard.

--Pour dire vrai, je n'ai eu d'abord qu'une ombre de soupçon: ce

n'est que plus tard, au moment de la procédure dirigée contre

Newcome, qu'un nouveau jour s'est fait dans mon esprit; je me suis

rappelé qu'il y avait eu _deux_ coups de feu, et les terribles

indications du Fantôme...--Il a bien montré du doigt Ed, dans son

lit, n'est-ce pas?

--Oh! oui certes! et avec quel regard!

--Vous concevez, on a beau n'être pas superstitieux et ne pas croire

aux revenants... Il y avait là de quoi faire réfléchir. J'ai donc

prodigieusement songé à toute cette affaire; j'ai observé Ed; sa

conduite n'a pas été naturelle... vous vous rappelez ce que je vous

ai dit de mon dernier entretien avec lui, lors de l'affaire des

Lynchers...

--Oui, oui, il ne dormait pas, le traître!

--Et, depuis lors; depuis qu'il s'est vu percé à jour, il a disparu!

Flag réfléchit pendant quelques instants:

--Étrange! vraiment étrange! dit-il enfin. Maintenant, une autre

réflexion me vient à l'esprit: le lendemain du meurtre il m'a dit

avoir, vendu son fusil. Pourquoi cela? Il y tenait énormément, et,

dans une occasion précédente, il avait refusé de s'en défaire.

--Mon cher ami, interrompit Allen, apprenez qu'il ne l'a point

vendu: j'ai fait à ce sujet des recherches de chat, et je l'ai

trouvé, ce fusil, caché dans un arbre creux, à peu de distance du

théâtre du meurtre, dans un creux de terrain correspondant

parfaitement aux hypothèses du docteur-médecin qui a fait

l'expertise.

--Ma foi! voilà des preuves irrécusables à mon avis. Mais comment

avez-vous su que Ed était aussi voleur de chevaux?

--Par induction certaine. Deux chevaux splendides ont été enlevés

dans une ferme; on a eu le temps d'apercevoir à distance le larron

qui les emmenait; on m'a rapporté son signalement; c'est celui de

notre homme.

--Oh! vous avez raison, Ed n'est autre chose qu'un vil scélérat. Qui

aurait pu le croire tel... il faisait si bien l'hypocrite avec nous.

Et dire que peut-être tout cela n'est qu'une suite de notre

détestable plaisanterie envers Ed! ajouta Flag douloureusement; il

aura voulu se venger.... Ah! je ne jouerai de ma vie à pareils jeux!

Enfin, je conclus de là que Newcome doit être acquitté.

--C'est ce qui arrivera, je suppose: aucun jury ne voudrait le

condamner en présence de pareilles incertitudes.... Quoique, à vrai

dire, ce ne soit qu'une autre variété de coquin.

--Allons bon! il y a encore quelque chose de ce côté-là? Je le

devine à vos airs consternés. Voyons, racontez-moi toute cette

affaire.

Allen se trouvait justement dans la _période des confidences_: il

fit à son ami le récit minutieux de tout ce qui concernait Alice et

leurs amours éplorées.

--Vieux cormoran! vieux vautour! que ce Newcome, s'écria Flag: il

mérite bien d'être pendu aussi; ce serait un fameux débarras pour la

société. Quant à Mallet, tout n'ira pas comme il l'espère. Mistress

Ka-Shaw est là, qui veillera au grain, je n'en doute pas... Vous

connaissez ce dragon femelle?...

--Tiens! au fait, je n'y avais pas songé, répliqua Allen dont le

visage fut illuminé par un sourire. Ce sera probablement un

auxiliaire: d'autre part le mystérieux étranger reparaîtra; il faut

l'espérer.--Mais, que vois-je?... Wyman accourt à corps perdu, que

vient-il nous annoncer?

En effet l'honnête constable enfonça la porte, plutôt qu'il ne

l'ouvrit, et vint tomber sur un banc comme une bombe.

--De part tous les diables! je veux dire!... Elle est empoisonnée!!

s'écria-t-il d'une voix étranglée, tout en essuyant la sueur qui

baignait son visage.

--Qui?... de qui parlez-vous?... demanda Allen devenu horriblement

pâle.

--Ah! mon Dieu! la «petite fille...» De par tous les....

--Alice! fit le jeune homme d'une voix terrible, en se levant.

--Elle est chez nous... Je devrais dire, son pauvre corps... soupira

Wyman.

--Allons! allons donc! hurla Allen en prenant ses pistolets et un

couteau de chasse; ah! malheur! si tout est fini pour elle,

d'infernales catastrophes commenceront dans Fairview!!

Et il s'élança furieusement dans la direction de la maison où gisait

la jeune fille.

En arrivant il ne vit ni mistress Wyman en pleurs, ni le médecin qui

soignait Alice: il n'apercevait qu'elle, pâle, froide, inanimée,

renversée dans un fauteuil. Il lui prit les mains, elles étaient

glacées; il lui parla, elle ne répondit pas.

Cependant le médecin cherchait, par ses questions, à être quelque

peu renseigné sur les causes de cette catastrophe.

--Qu'a-t-elle mangé ce matin? demandait-il en préparant un vomitif.

--Presque, rien, répondait mistress Wyman; elle n'a pas même voulu

toucher à ces cerises fraîches, envoyées ce matin par Mallet; elle

n'a bu qu'un peu de café.

--Quelqu'un a-t-il touché à ces fruits?

--Personne: les voilà tels que je les avais placés sur l'étagère, en

les recevant.

--Il faut les ranger, dit Allen; on les soumettra à une analyse.

Pendant la nuit entière ou s'empressa autour de la malade et, vers

le matin, quelques symptômes favorables apparurent.

Le bruit de cet événement était promptement arrivé aux oreilles de

Mallet. Sur le champ ses soupçons se portèrent sur Ka-Shaw, la

terrible Indienne; mais, allant au plus pressé, il s'élança vers

l'écurie pour enfourcher un cheval et courir chez Wyman.

Par un hasard étrange, Ka-Shaw se trouva sur son passage.

--Ah! démon! vociféra Mallet en sautant sur elle et la saisissant

par le bras; tu l'as empoisonnée, cette pauvre enfant qui ne t'avait

jamais rien fait. Mais tu mourras aussi, vieille louve enragée!

--Elle est donc morte, cette fleur blanche? fit-elle, l'oeil

étincelant; ah! Ka-Shaw en est fâchée pour ce pauvre Mallet!

--Misérable! avoue ton crime! reprit le Maître hors de lui.

--Mallet est ivre, répondit froidement l'Indienne, plus impassible

que le bronze.

--Que la foudre t'écrase! hurla l'autre en la secouant avec

violence.

--Prends garde, Mallet! Une fille des Omahas n'oublie rien! dit

Ka-Shaw avec un calme sinistre.

--Omahas! traîtres! voleurs! assassins! voilà ce que vous êtes!....

Il n'avait pas fini, qu'un éclair brilla aux mains de l'Indienne et

s'abattit sur l'épaule du Maître: le sang coula aussitôt d'une large

blessure. Mais, avec une énergie doublée par la colère et le

sentiment du danger, Mallet se dégagea des étreintes de la squaw,

lui arracha son couteau et le lui plongea dans la poitrine. Elle

poussa un cri rauque et tomba raide morte en l'entraînant dans sa

chute. Tout cela s'était passé avec la rapidité de l'éclair.

--Pauvre femme! murmura Mallet en se relevant sur un genou et

contemplant sa victime, je crois en vérité que je l'ai tuée.

Cette sanglante scène, toute rapide qu'elle eût été, fit rassembler

autour des combattants le personnel entier du comptoir: les Blancs

n'osèrent rien dire, car ils avaient peur du _Maître_, d'ailleurs

Ka-Shaw était détestée à cause de son caractère insolent et emporté.

Les Indiens seuls se répandirent en murmures menaçants.

--Je ne puis prendre beaucoup de temps pour me soigner, dit Mallet

au médecin aussitôt appelé pour penser sa blessure: il faut que

j'aille à Réserve expliquer cette affaire aux Indiens, ou bien ils

seront enragés pour avoir mon scalp.

--Et vous ne feriez pas mal de porter avec vous quelques centaines

de dollars.... cela ne serait pas sans influence sur le sentiment

national des Indiens.

--Mon Dieu oui! voilà une affaire qui me coûtera cher. Je suis fâché

d'avoir tué cette squaw, car je n'aime pas le sang; pourtant il est

certain qu'elle avait empoisonné la petite Newcome, et, voyant

qu'elle en est réchappée, la Sauvage aurait fort bien pu s'attaquer

à moi. De par tous les Diables! comme dit Wyman, il faudra que je

plante là cette existence Indienne; j'en ai assez.

Telle fut l'oraison funèbre de Ka-Shaw, et la moralité de ce drame.

CHAPITRE XI

L'HISTOIRE D'UNE NUIT

Deux mois s'étaient écoulés, Alice était toujours chez les époux

Wyman. Sa convalescence avait été longue et chancelante; le médecin

l'avait déclaré incapable de supporter la vie de pension. Néanmoins

les projets de Mallet n'avaient nullement changé; et, sous prétexte

de lui faire un trousseau, il transformait journellement le parloir

de mistress Wyman en un bazar encombré d'étoffes, de soieries et de

somptueux colifichets destinés à la toilette.

Mais la jeune fille était loin d'accorder à ces charmants objets

l'attention joyeuse qu'ils semblaient mériter. Aux interjections

admiratives mistress de Wyman elle ne répondait que par un triste

sourire de complaisance: sa jeunesse et sa gaité semblaient s'être

évanouies ensemble.

Un jour elle annonça à mistress Wyman son désir d'aller visiter

l'ancienne demeure paternelle, au _Claim_; et sur l'offre faite par

la bonne femme de l'y accompagner, elle manifesta l'intention

formelle de s'y rendre seule.

Ce ne fut pas sans l'accabler de mille recommandations que

l'excellente femme la laissa partir; mais il fallut en revanche

promettre un très-prompt retour.

Lorsque, après avoir gagné le bord de la rivière, elle se trouva au

milieu de la solitude solennelle de la prairie, ces mille pensées

tumultueuses assaillirent son esprit: le souvenir du jour

terrible,--de la scène sanglante--dont le théâtre était sous ses

yeux; le souvenir des événements sombres qui s'étaient succédés

depuis lors; le souvenir aimé et redouté à la fois de _celui_ qui

s'était montré son seul, vrai, loyal ami; et toute une légion de

rêveries amères, anxieuses, désolées, vinrent tourbillonner dans sa

tête, l'enveloppant, l'inondant comme un brouillard par une journée

sans soleil.

Elle marchait ainsi, le long des flots murmurants, sans voir un

canot qui se glissait sous les ronces du rivage, sans s'apercevoir

que des yeux étincelants suivaient ses pas.

Tout à coup une ombre, descendant de la colline, s'approcha d'elle,

une voix bien connue la fit tressaillir en prononçant son nom.

--Quel bon génie vous amène dans ces parages, chère Alice? demanda

Allen.

Alice éprouva une commotion mêlée de joie et de douleur:

--Je vais revoir encore une fois la maison, répondit-elle d'une voix

tremblante.

--Vous êtes encore si faible! je vous vois chanceler! Mais aussi

vous commettez une imprudence en venant seule par ici. Songez donc

que ces déserts sont infestés de bandits qui seraient fort dangereux

pour vous. Tenez, justement, je cherche vainement mon cheval depuis

ce matin; il a disparu d'une façon inexplicable: je soupçonne la

présence de quelques effrontés malfaiteurs. Marchons ensemble, et

causons de bonne amitié; ces bosquets verts, cette prairie en fleur,

seront pour nous un paradis terrestre.

Alice ne pouvait refuser; et tous deux accomplirent le pèlerinage

qu'elle projetait, babillant, rêvant tout éveillés, oublieux du

passé et de l'avenir.

Les heures passèrent rapides et heureuses, il fallut l'ombre

naissante pour les faire songer au retour.

Lorsqu'ils furent en vue du sentier bordant le fleuve, Alice poussa

un cri:

--Oh! j'aperçois un homme qui marche furtivement dans le bois!

--Où donc?

--Dans le ravin qui descend à la rivière; voyez-vous?

--Ah oui! mais n'ayez aucune frayeur, il ne peut nous découvrir à

travers les feuillages. Mais... Grand Dieu! poursuivit le jeune

homme après quelques instants d'examen; je connais cet homme, Alice!

c'est celui qui devrait être à la place de votre père.

Une émotion terrible s'empara d'Allen; son front se couvrit de

gouttes de sueur.

--Vous sentez-vous capable d'un acte de bravoure, chère amie?

Voulez-vous m'aider à m'emparer de ce bandit? Oh! ne me regardez pas

avec ces yeux effrayés! Vous ne courrez aucun risque: je mourrais

plutôt que de hasarder un seul de vos cheveux.

--Mais vous? murmura-t-elle; seul et sans armes?

--Je saurai bien en venir à bout, soyez tranquille. Le voilà qui

arrive par ici, dit Allen en suivant de l'oeil les allures de

l'ennemi: s'il me voit il sera troublé et battra en retraite; si, au

contraire, il n'aperçoit que vous, rien ne l'inquiètera. Et

maintenant, chérie, si vous pouvez prendre sur vous d'affronter

cette aventure, votre père est sauvé. Voulez-vous?

Alice fit un léger signe de consentement; le temps pressait; Allen

ne put que lui presser la main en forme d'encouragement, puis il se

cacha dans un gros tronc d'arbre creux.

La jeune fille se mit à marcher tout doucement, tournant le dos à Ed

(car c'était lui), et feignant de se diriger vers la cabane de son

père.

Le rôdeur ne tarda pas à apercevoir le blanc vêtement d'Alice qui

flottait au gré du vent.

--Oh! oh! dit-il; le jeune oiseau vient voltiger près du nid,

pendant que le vieux est en cage. Ce sera peut-être une médiocre

récréation pour elle et pour moi de nous rencontrer. Mais, que

diable vient-elle faire par ici? et moi aussi donc, qui m'a poussé

par là? C'est bizarre... Quoi qu'il en soit, elle est furieusement

jolie pour la fille d'un assassin. Oh! oh! oh! c'est bizarre!

Les terres d'or · 第 6 / 9 段