--Vous voulez dire, personne que vous connaissiez _vous-même_,...

mais, votre famille?...

--Ma mère... peut-être;... vous me ferez plaisir, M. Allen, en ne

m'adressant plus aucune question à ce sujet.

--Certainement, miss, je serais désolé de vous paraître indiscret et

de vous peiner en aucune manière; ne parlons donc plus de cela, mais

bien de notre future école; je vais m'occuper de trouver un bâtiment

convenable, ajouta le jeune homme en se levant pour partir.

--Ah oui! vous me ferez grand plaisir: mais comment pourrai-je

jamais reconnaître toutes vos bontés, M. Allen?

--En me permettant de venir quelquefois parmi vos élèves, miss: mon

éducation a été cruellement négligée dans mon enfance, ce sera une

bonne fortune pour moi de combler cette lacune. Allons, adieu,

petite soeur; si mistress Wyman n'y fait pas d'objection, je

reviendrai vous voir quelquefois.

La bonne maîtresse de la maison répondit gracieusement qu'il serait

toujours le bienvenu, et le jeune homme quitta la maison en

compagnie du constable.

--Je le déclare, s'écria mistress Wyman avec emphase, lorsqu'Allen

fut parti; je n'ai jamais vu un jeune homme ayant meilleur coeur; il

me rappelle mon pauvre cher fils que nous avons perdu.

Une mère ne pouvait décerner un plus flatteur éloge qu'en proclamant

la ressemblance d'Allen avec son enfant adoré.

CHAPITRE VIII

TEMPÊTES INTÉRIEURES

Le Comptoir de la Cie d'Hudson était situé à environ un mille de

Fairview, sur les confins intérieurs du claim de Newcome.

L'emplacement était admirable, et occupait une des stations les plus

pittoresques de la rivière: adossée au flanc d'une colline boisée,

protégée contre les inondations par des enrochements naturels, cette

maison, importante pour toute la contrée, représentait le monument

le plus estimé de la colonie.

On avait fort habilement choisi un site qui tenait le milieu entre

la région habitée et la région sauvage; on avait conservé les grands

bouquets de ronces, de vignes sauvages, de sapins touffus qui

bordaient la rivière, en groupes irréguliers. Au milieu de cette

nature luxuriante et solitaire serpentaient des sentiers isolés,

mystérieux, qui conduisaient à la rivière, à la plaine ou à la

montagne, au choix des voyageurs.

Cet état des lieux plaisait aux trappeurs Indiens ou sang-mêlés qui

venaient pour trafiquer de leurs fourrures ou de leurs venaisons.

Cependant les allées et venues de ces hôtes errants de la prairie

n'étaient plus, à beaucoup près, aussi fréquentes que par le passé;

les races rouges du désert ayant été successivement refoulées par

les invasions successives de la race blanche. Par intervalles,

seulement, on voyait glisser comme des fantômes silencieux, le chef

Indien, drapé dans sa couverture, ou la squaw à peine protégée par

un étroit vêtement de calicot fané.

Au Comptoir également, tout était calme et inoccupé; on aurait dit

une ferme des frontières. L'agent de la Cie et quelques Indiens

ou demi-sang apprivoisés composaient tout le personnel de cet

établissement.

L'édifice particulièrement occupé par l'agent formait un bâtiment en

troncs d'arbres, plus long que large, couvert d'un immense toit à

une seule pente, tout badigeonné de blanc. A chaque étage un grand

balcon extérieur; au rez-de-chaussée un promenoir couvert, tels

étaient les ornements apparents de cette habitation qui était en

tout point conforme au style adopté dans les Settlements français du

Sud.

Sur le balcon du second étage, l'agent lui-même daignait se reposer,

en fumant un énorme cigare, aux bienfaisants rayons du soleil

couchant: de temps à autre ses regards méditatifs faisaient un tour

de promenade sur les rives splendides du fleuve; ensuite ils

erraient avec nonchalance sur les dépendances du Comptoir.

Apercevant dans la cour un jeune garçon sang-mêlé, il lui fit signe

de venir.

--Henry! arrive ici vaurien!

--Oui sir, je cours! répondit l'enfant dont les yeux noirs et

l'allure indolente dénotaient le mélange dans ses veines du sang

Français et Indien.

Au bout d'une seconde il fut à côté du fauteuil de son maître.

--As-tu porté les cerises et le flacon à cette jeune lady, comme je

te l'ai ordonné?

--Oui, sir: répondit l'enfant, sans laisser mouvoir un muscle de son

impassible figure.

--Qu'a-t-elle dit?

--Elle a dit: «Je vous remercie; c'est très-joli», reprit le jeune

drôle, toujours avec un visage de bronze.

--Lui as-tu annoncé que, vers dix heures, j'irais me promener _par

là_, en voiture?

--Oui, sir.

Et qu'a-t-elle encore dit à cela?

--Elle a dit: «Je vous remercie; ce sera bien joli aussi.»

Sur ce propos maître Henry étouffa un furtif sourire.

--Elle a répondu ainsi? ce sont les paroles de la jeune lady

elle-même?... Dis-tu bien la vérité, affreux petit gredin?

--Je ne peux pas bien affirmer, parce qu'elle ne m'a pas parlé;

c'est une vieille lady que j'ai rencontrée, répliqua l'enfant, sur

le qui-vive.

--Ugh! démon! le diable te!...

Mais Henry fut plus prompt que le fouet du maître; avant qu'il eût

fini son moulinet, il dégringolait l'escalier. A la dernière marche

il rencontra dame Ka-Shaw, la maîtresse indienne du logis.

--Qu'est-ce qu'il y a encore de nouveau? demanda-t-elle en fort bon

anglais.

--Rien! répondit l'enfant, en essayant de s'échapper.

--Ah! vraiment, rien?... alors, parlez, et dites-moi tout! ou bien,

ça ira mal! reprit-elle d'une voix pleine d'orages.

Le jeune drôle savait trop bien ce qui se passait quand «ça allait

mal,» pour en courir le risque. Il s'arrêta humblement devant la

terrible questionneuse et répondit:

--Mallet m'a chargé d'un message pour une lady; et j'ai mal fait la

commission.

--Ah! ah! c'était la fille Newcome? demanda l'indienne dont les yeux

brillèrent.

Toute réflexion faite, Henry jugea plus prudent et moins

compromettant pour lui, de répondre affirmativement. Mais cela ne

suffit pas; il lui fallut expliquer en détail toute la teneur et

composition du message.

--Ah! ah! ah! fit la princesse _Rouge_, in crescendo, des cerises

que j'avais cueillies moi-même ce matin! Apparemment il s'imagine

que je vais lui fournir des fruits pour en faire hommage aux ladys

blanches de son choix!

A ce moment on entendit la voix impérieuse du maître qui appelait:

«Henry! Henry!»

Le jeune garçon remonta tout doucement les escaliers, avec mille

précautions concernant le fouet. Cependant l'instrument redouté ne

fonctionna pas, quoique levé d'une façon inquiétante: il y avait

même quelque chose de rassurant dans les yeux du maître, malgré ses

sourcils froncés.

--Ah! vous mentirez donc toujours, canaille indienne! vous devez

être un Pawnie; ce sont tous des menteurs et des filous. Oui, vous

êtes un Pawnie, jeune louveteau!

Les yeux de l'enfant étincelèrent:

--Moi Omaha! Mallet! grommela-t-il.

--Eh bien! les Omahas sont des menteurs! vous n'avez rien à

répondre. Courez vite dire à José d'atteler les chevaux, les noirs,

Henry. Dites-lui aussi qu'il s'arrange de manière à ce que

l'équipage ait très-bonne façon; sans quoi je vous fouaillerai tous

les deux.

Henry disparut avec empressement; l'_Agent principal_ (comme il se

nommait lui-même), se recueillit quelques moments pour achever son

cigare; ensuite il quitta le balcon pour rentrer dans l'appartement.

Là il trouva Ka-Shaw qui l'attendait.

--Où est mon plus bel habit, Ka-Shaw?

--Quel besoin avez-vous de votre plus bel habit, Mallet? quel besoin

avez-vous de descendre à la rivière aujourd'hui?

--Je veux inviter quelques amis, Ka-Shaw, et je suis fort pressé. Où

m'avez-vous donc caché ça, dites-moi?

--Mallet ne peut avoir son habit, répliqua tranquillement

l'Indienne.

--Ah ça! que signifie cette mauvaise plaisanterie? demanda Mallet

commençant à se mettre en colère.

--Vous pouvez bien aller voir cette fille Newcome avec vos vieux

habits, riposta la squaw avec un sourire malicieux qui dissimulait

mal sa fureur jalouse.

--Bah! bah! vous voilà encore jalouse, Ka-Shaw, dit l'agent en

reprenant aussitôt son sang-froid, et s'asseyant avec nonchalance

sur le bord du lit: est-ce que je n'ai pas été fidèle à vous et à

votre tribu, depuis dix-sept ans? Ne vous ai-je pas accordé tous les

privilèges que vous pouviez désirer? Toutes nos plus belles

marchandises, toute notre meilleure monnaie, toutes les préférences

n'ont-elles pas été pour vous? que vous faut-il donc de plus?

--Je veux que vous restiez fidèle à votre femme indienne, Mallet!

--Très-bien! très-bien! réservez votre colère pour une autre

occasion, Ka-Shaw. Mais n'ayez pas la prétention de me tenir

éternellement en lisière: si j'ai des amis dans votre tribu, j'en ai

aussi parmi mon peuple; voyons, soyez raisonnable, donnez-moi cet

habit.

--Si Mallet veut l'avoir, qu'il le cherche, répondit la squaw, sur

un ton amer, et sans bouger de la place où elle s'était assise par

terre.

L'agent se leva et fouilla dans une armoire à côté de la cheminée.

Finalement il trouva l'objet cherché, mais dans quel état! troué,

déchiré, en haillons!

--Qu'est-ce que ça signifie? hurla-t-il en fureur.

La squaw, sans rien dire, le regarda d'un air diabolique.

--Ah! vieille louve! vociféra Mallet hors de lui; je te chasserai

hors d'ici, sur l'heure!

Ka-Shaw, qui nourrissait une bonne petite vengeance à l'Indienne,

bondit exaspérée, et, un couteau à la main, s'élança sur Mallet avec

l'agilité d'un chat sauvage.

L'agent, pris au dépourvu, s'efforça de lui arracher son arme en la

saisissant par les deux mains: mais la squaw, souple et forte comme

tous ceux de sa race, avait pris le dessus; pesant sur lui de tout

son corps, elle le renversa sur le lit, de façon à lui rendre la

lutte impossible.

Heureusement, à cet instant critique, un employé du Comptoir survint

et s'interposa en faveur de son patron. Ka-Shaw dut battre en

retraite, et se retira, humble et repentante en apparence, mais la

rage dans l'âme.

Mallet, bonhomme au fond et sans rancune, la conduisit jusqu'à la

porte en lui adressant force remontrances et observations

philosophiques; en même temps il lui promit de ne point la chasser

si elle voulait se bien conduire à l'avenir.

--Il verra! il verra un jour! grommela Ka-Shaw lorsque la porte se

fut refermée sur elle: Ka-Shaw n'est pas une Pawnie, elle n'est pas

une Otoë, pour souffrir une insulte pareille.

Une demi-heure plus tard, on n'aurait pu découvrir chez le galant

Français aucun souvenir de cette échauffourée, lorsqu'il aidait la

tremblante Alice à monter dans sa voiture.

Ce qui agitait la jeune fille, c'était la conscience de faire là une

chose qui déplairait aux deux personnes dont elle ambitionnait

surtout l'approbation--Allen et son père.

Cependant elle avait été encouragée par mistress Wyman qui lui avait

déclaré ne voir aucun inconvénient à ce qu'elle fît une petite

promenade avec le «vieux bonhomme». Dans l'opinion de la ménagère,

l'extrême distance des deux âges autorisait cette innocente

familiarité; Mallet était un vieillard, Alice une enfant et une

enfant convalescente.

En définitive, il n'y avait pas une lady qui n'eût tressailli de

joie, et mis ses plus belles plumes à son chapeau, en se voyant

courtisée aussi civilement par le riche et aimable Français.

D'ailleurs, Alice ne tarderait pas à être absorbée par les travaux

de son école, et en attendant elle ne pouvait mieux faire que

d'accepter une politesse aussi inoffensive.

Ainsi rassurée, Alice se sentit bientôt remise; le grand air, le

mouvement, la beauté du jour, les gracieux compliments de son

compagnon, tout contribuait à lui rendre agréable et salutaire cette

partie de plaisir.

Au trot rapide des chevaux, on traversa le village; on dépassa la

maison où Newcome était prisonnier; on adressa un «bonjour» sonore à

la femme du Juge, un signe amical à Allen debout sur le seuil de son

bureau; et on se lança en pleine campagne.

--L'air vif et frais a rappelé sur vos joues leurs roses

accoutumées, miss Newcome; lui dit M. Mallet avec sa fine fleur de

galanterie habituelle.

Alice reçut ce compliment avec son franc et naïf sourire, exempt

d'amour-propre et de coquetterie; mais elle ne répondit rien, car

elle n'était pas de ces jeunes filles hardies et loquaces que rien

n'intimide.

--Ce serait bien dommage de les condamner à pâlir dans une école,

poursuivit Mallet.

--Je ne suppose pas que mes futures fonctions soient terribles à ce

point.

--Vous êtes assez jeune pour être encore une écolière, au lieu de

devenir institutrice, ma chère miss.

--Oh oui! et assez ignorante, surtout! ajouta la jeune fille avec un

petit soupir.

--Mais non! mais non! Loin d'être ignorante pour votre âge, vous

êtes au contraire remarquablement intelligente et sympathique. Toute

jeune que vous êtes, vous savez charmer quiconque vous approche. Au

surplus, je pensais qu'il serait infiniment meilleur que vous

allassiez passer un an ou deux dans quelque bon pensionnat de grande

ville, au lieu d'entreprendre la tâche de pédagogue dans un pays

comme celui-ci! Ne préfériez-vous pas cela?

--Si c'était possible! répartit vivement Alice, je serais trop

heureuse!

--Tout ce qui est en mon pouvoir ne devient-il pas possible pour

vous? demanda M. Mallet en épiant avec soin l'effet produit par ses

paroles.

--Vous... M. Mallet? s'écria-t-elle en rougissant de surprise

joyeuse.

--Certainement, riposta-t-il avec un sourire gracieux; comment ne

serais-je pas charmé de me rendre utile ou agréable à une ravissante

enfant comme vous, surtout dans les circonstances actuelles?

--Moi, je ne connais rien à tout cela, M. Mallet, et ne puis rien

décider par moi-même; je voudrais, avant tout, consulter mes amis.

Je ne pense pas que mon père consente à vous avoir une telle

obligation.

--Vous consulterez votre père, miss; peut-être ne sera-t-il pas

aussi hostile à cette idée que vous le craignez, insista Mallet en

la regardant avec une admiration visible: mais, si Newcome se décide

à me confier l'agréable mission de veiller amicalement sur vous,

quels autres amis voudriez-vous donc consulter?

--J'aimerais avoir l'avis de mistress Wyman, et... celui de M.

Allen, répondit Alice en hésitant.

--Vraiment, c'est à moi d'être surpris, maintenant, miss Newcome! Je

ne sache pas qu'il soit reçu ou même convenable que les jeunes

filles consultent, sur leurs affaires, les jeunes gens de

vingt-trois ou de vingt-quatre ans. Le jugement de M. Allen vous

semble-t-il donc plus empreint de maturité que le mien?

Le ton demi-moqueur, demi-sévère, pris par le rusé Français, fit

complétement perdre contenance à la jeune fille.

--Il a été si bon pour moi... balbutia-t-elle.

--Mais moi aussi, je ne demande pas mieux que d'être bon pour

vous,... si vous voulez bien me le permettre, répartit vivement

Mallet avec un sourire aigre-doux.

--Oh! sir, vous avez eu déjà bien des bontés pour moi, et je vous en

suis très-reconnaissante. Tout le monde m'a comblé d'amitiés, bien

au delà de mes mérites.

--Personne n'a rien fait de trop, mignonne rose de la prairie! Qui

n'aimerait à cultiver et posséder une aussi charmante fleur que

vous?--M. Allen est un garçon d'avenir, et qui donne des espérances,

comme tous les jeunes gens: mais il n'est ni assez âgé, ni assez

sage, ni assez riche, ni assez bien posé pour devenir le protecteur

d'une charmante jeune lady comme vous.

--Et vous êtes tout cela?... demanda Alice avec une intention

malicieuse.

--Mais, je pense que oui! Au surplus, afin de ne pas laisser à vos

susceptibilités enfantines l'ombre d'un prétexte, je me charge de

vous réconcilier avec votre père. Aurez-vous quelques bons

sentiments pour moi, miss Alice, lorsque j'aurai accompli cette

promesse?

--Oh! sir, je serai si heureuse! si reconnaissante! oui, oui,

heureuse! murmura la jeune fille en tournant, avec une expression

adorable, vers Mallet, ses beaux yeux ingénus, tout humides de

larmes.

--Certes, fût-ce impossible, je le ferai! répondit Mallet.

Elle n'osa pas lui demander par quels moyens il comptait mener à

bonne fin une tâche aussi difficile. Dans sa candeur confiante et

inexpérimentée, elle considérait comme tout naturel qu'un homme

d'âge et d'importance, tel que Mallet, réussît où elle avait échoué.

Elle s'estima heureuse de rencontrer tant d'amis si chauds et si

dévoués; ces pensées agréables se reflétèrent en teintes joyeuses et

rosées sur son charmant visage, sans qu'aucune méfiance ni aucune

autre idée vînt s'y mêler.

Lorsqu'au retour, la voiture traversa de nouveau le village, Alice

aperçut de loin Allen debout sur le seuil de son bureau: mais elle

remarqua qu'il rentra dédaigneusement chez lui sans se retourner

pour lui adresser un regard.

Cet incident, tout minime qu'il fût, inquiéta la jeune fille et lui

gâta tout le plaisir de sa promenade.

--Adieu, miss Newcome, dit Mallet en la déposant à la porte de

mistress Wyman; ne vous installez pas dans votre école avant que

j'aie vu votre père.

Ensuite, après l'avoir saluée d'un gracieux signe de main, l'aimable

séducteur fit voler son attelage au triple galop, et disparut, comme

un brillant météore, au milieu d'un tourbillon de poussière.

Le même soir Allen se présenta chez mistress Wyman; il venait voir

si «sa petite soeur» pensait être bientôt assez forte pour

entreprendre sa grande tâche d'institutrice.

La jeune fille, qui parmi ses excellentes qualités, avait surtout

une rare franchise, lui fit connaître de point en point tout ce que

l'Agent-Principal avait dit.

--Ainsi donc, vous n'hésiteriez pas à vous livrer à la générosité de

cet homme! demanda Allen, lorsqu'elle eut fini.

--Je ne pense pas que mon père y consente, répondit-elle

évasivement.

--Alors, si votre père y consentait, vous vous abandonneriez aux

soins de ce trafiquant Indien? poursuivit Allen d'un ton amer et

dédaigneux.

Alice avait toujours les larmes proches de ses paupières; un

ruisseau coula aussitôt le long de ses joues.

--Je voudrais avoir aussi votre consentement, murmura-t-elle d'une

voix humble.

--Et si je ne le donnais pas?

--Oh! alors je n'aurais aucun désir de me prêter à tout cela.

Ce fut presque en sanglottant qu'elle fit cette dernière réponse.

Le jeune homme imposa silence à ses pensées tumultueuses:

--Tenez, petite soeur, vos larmes sont folles, lui dit-il en la

prenant par les mains, et la faisant lever de dessus sa chaise; la

lune brille, la brise est douce, le ciel est pur; courez vite

demander à mistress Wyman la permission de faire avec moi un tour de

promenade sur le bord de la rivière.

La permission fut gracieusement donnée, avec recommandation de ne

pas aller trop loin, et de prendre des vêtements chauds.

Alice ne se sentit pas de joie lorsqu'elle fut en route, le bras au

bras du jeune homme, allongeant ses petits pas pour les accorder

avec sa démarche souple et agile.

Allen reprit, sans tergiverser, la conversation, au point où elle en

était restée:

--Vous dites donc que vous ne vous laisserez pas envoyer en pension

par ce Français, si je ne donne pas mon approbation à cet

arrangement? demanda-t-il avec un léger accent de triomphe dans la

voix.

--Je serais très-malheureuse si je faisais quelque chose contre

votre gré.

--Vraiment! malgré l'assentiment de tous vos autres amis, vous

craindriez de faire quelque chose qui me déplairait? J'en conclus

que vous tenez mon avis en grande estime. Savez-vous bien, miss, que

c'est pour moi un compliment flatteur.

--Je suis sûre que vous le méritez: ne m'avez-vous pas donné déjà

les preuves de la plus sincère et de la plus prudente amitié? Je me

sens fière et heureuse lorsque vous m'appelez «petite soeur.»

--Je voudrais ne plus vous donner ce nom, chère Alice, mais _un

autre_ qui me fournît la possibilité de mettre à distance ce

_chercheur_ de liaisons avec les jeunes filles. Enfin, si ce

monsieur français voulait vous épouser après vous avoir tenue en

pension un an ou deux que diriez-vous?

--Oh! M. Allen! comment pouvez-vous imaginer des choses aussi...

aussi choquantes? s'écria la jeune fille avec un accent mutin, et se

débattant pour retirer les mains qu'Allen tenait dans les siennes.

--C'est justement ce que je pensais, moi, répondit Allen avec un

sourire; ce serait une indignité _choquante_ de voir une fraîche et

charmante enfant, comme vous, unie à ce vieux singe rabougri. Eh

bien! croyez-moi, je parie qu'il tripote dans ce but odieux, et

qu'il arrivera à se procurer le consentement de votre père.

--Comment admettre cela? Mon père, la veille du... malheur, me

parlait de lui en fort mauvais termes, et me prévenait amèrement

contre lui.

--Tout est changé pour votre père, maintenant; Mallet est riche,

entreprenant; or les riches arrivent ordinairement à leurs fins,

dans tout pays; Mallet y arrivera. Et maintenant, poursuivit Allen

avec tendresse, que dirait «petite soeur» si Allen la demandait pour

épouse?

Il s'arrêta, épiant avec un vif battement de coeur la réponse qu'il

espérait lire sur le visage d'Alice.

Mais elle se détourna vers l'ombre, en baissant la tête sans rien

dire.

Allen attendit quelques moments en silence; puis voyant que la jeune

fille ne faisait aucun signe:

--Vous ne me répondez rien, chère, chère Alice! un mot, un seul mot

me rendrait heureux: je ne puis supporter cette idée, qu'un

vieillard odieux obtienne ce triomphe, et que votre père abusé,

influencé, vous abandonne à un pareil homme! Il n'y a donc rien,

dans votre coeur, qui s'indigne d'une pareille perspective? rien qui

vous parle en ma faveur?

Le silence régna encore entre eux pendant quelques instants; enfin

Alice répliqua d'une voix tremblante:

--M. Allen, je ne ferai jamais rien pour désobéir à mon père; non,

je ne le dois pas.

--Ah! c'est que vous ne m'aimez pas! dit Allen sombrement.

--Mais si! M. Allen; je suis bien sûre que je vous aime, plus que

personne au monde. Cependant je ne ferai jamais rien sans que mon

père le sache et y consente. S'il m'envoie où M. Mallet le désire,

j'irai, dût un pareil sacrifice me briser le coeur!

--Croyez-vous donc que votre père a le droit de vous sacrifier

ainsi?

--Je ne sais... mais bien sûr, jamais je n'agirai contre le gré de

mon père! non, non, jamais! fit Alice avec une explosion de larmes.

--Alors, ma bien-aimée, je dois me retirer, et disparaître de votre

existence, n'est-ce pas?

--Mais non! en vérité, la vie me semblerait déserte sans votre

amitié. Et qui sait?... ajouta la jeune fille avec un sourire

d'espérance, peut-être non père consentira!...

--Eh bien! dans ce dernier cas, miss Alice consentirait-elle à

devenir un jour ma femme?

--Ce sera comme M. Allen voudra, murmura Alice d'une voix plus

insaisissable qu'un souffle.

En ce moment, retentit à quelque distance la voix de M. Wyman qui

appelait les deux promeneurs «les croyant perdus.»

Ce fut comme une trompette éclatante sonnant le réveil: on reprit à

la hâte le chemin du logis. En route, Allen dit à Alice:

--Je vais, sans tarder, travailler à assurer notre bonheur: je

verrai votre père dès demain, et, s'il ne dépend que de moi, le

vieux Français ne vous promènera plus dans son carrosse.

CHAPITRE IX

SACRIFICE

Lorsque Alice se réveilla le lendemain matin, elle trouva la bonne

mistress Wyman debout devant son lit:

--Vous êtes paresseuse ce matin, lui dit la bon femme; je parie que

vous vous êtes trop fatiguée hier; cependant vous seriez éveillée et

alerte comme une caille si vous aviez pu prévoir les bonnes

nouvelles que je vous apporte.

--Mon père serait-il en liberté, demanda vivement la jeune fille:

En même temps, secouant un reste de sommeil, elle sauta prestement à

bas du lit.

--Non, ma petite chatte; mais je m'attendais à cette question, car

je connais votre bon coeur. Cependant il s'agit de votre père. Il a

fait dire ce matin qu'il désirait vous voir, et comme je savais

d'avance toute la joie que vous éprouveriez, je n'ai pas eu la

patience d'attendre votre lever.--Mais quoi?... ajouta-t-elle en

remarquant la pâleur et l'émotion silencieuse d'Alice; ça ne vous

transporte pas comme je l'aurais cru?

--Si bien! mistress Wyman; oh si! je suis heureuse, s'écria enfin la

pauvre enfant; mais le saisissement, la surprise,... je vous

remercie de m'avoir éveillée. Je vais m'habiller bien vite: ne

m'attendez pas pour déjeuner.

Les terres d'or · 第 5 / 9 段