Cependant il devait y avoir d'autres individus informés des

sentiments hostiles que le prévenu nourrissait contre sa victime;

suivant l'usage, le juge les adjura de se produire pour éclairer la

justice.

D'autre part, il semblait par trop cruel de demander à la propre

fille du prisonnier des révélations fatales pour son père: chacun

comprenait bien les angoisses dans lesquelles devait être plongée la

malheureuse enfant. Allen s'offrit pour aller la trouver et entrer

en pourparlers avec elle.

La cabane de Thomas Newcome était placée au centre d'une clairière,

sur le sommet d'une colline dont la pente gazonnée descendait en

ondulant jusqu'à la rivière Iowa: de cette élévation la vue

découvrait un riant paysage tout le long du Missouri. Cette

esplanade naturelle était couverte, sur trois côtés, par une épaisse

ceinture de hautes futaies; verdoyants remparts tout crénelés de

festons fleuris où s'entrelaçaient la liane odorante et la vigne

sauvage. Devant la maison surgissaient partout des groseillers, des

fraisiers, des ronces aux fruits rouges et des arbrisseaux disposés

en bosquets irréguliers; le tout formant un fouillis adorable comme

tous les trésors naturels que la main prodigue du Créateur a semés

au sein de cette heureuse nature vierge.

La jeune maîtresse du logis s'occupait diligemment de préparer le

repas de midi, mais non sans faire de fréquentes pauses pour aller

sur le seuil enguirlandé de la chaumière réjouir ses yeux à l'aspect

des cieux, des bois, des flots joyeux: comme un écho vivant des

harmonies printanières, la gracieuse enfant chantait aussi en même

temps que les oiseaux et les brises murmurantes.

En s'approchant de la cabane, Allen entendit la fraîche voix

d'Alice: ses genoux fléchirent sous lui, le coeur lui manquait pour

broyer cette joie innocente sous le fardeau de la douleur!

La jeune fille trottait allègrement par la maison; Allen le

reconnaissait aux notes, tantôt assourdies, tantôt éclatantes de sa

voix. Au moment où il apparaissait dans la clairière, Alice venait

une dernière fois sur le seuil de la porte sourire avec la belle

journée, messagère du printemps. Elle était ravissante à voir, toute

rose de l'exercice auquel elle venait de se livrer, couronnée de ses

beaux cheveux blonds flottant dans un joyeux désordre, les yeux

animés et riants, les lèvres entr'ouvertes comme une grenade en

fleur.

A l'aspect de ce visiteur imprévu, ses joues pâlirent un peu, sa

physionomie devint sérieuse; elle étendit involontairement ses mains

comme pour repousser une vision importune.

Allen s'approcha, saisit avec un tendre respect ses doigts mignons,

encore teints des rougeurs de la fraise ou de la cerise. Il la fit

rentrer dans la maison: la table était mise et portait sur son

milieu la belle corbeille pleine, cueillie le matin par les deux

jeunes gens.

--Ah! bégaya-t-il en essayant un sourire, vous offrirez bien, sans

doute, quelques-uns de ces beaux fruits au convive qui vous surprend

sans être invité?

Puis il se tut, retenant toujours les mains d'Alice dans ses mains

tremblantes, et fixa ses yeux sur elle avec tristesse, mais ne put

ajouter un mot.

La jeune fille, impressionnée par l'étrange contenance d'Allen,

restait muette, effarée, immobile, pressentant quelque chose de

terrible, n'osant même pas faire une question.

Allen, de son côté, ne savait comment rompre le silence: tout à coup

des bruits de voix animées s'approchèrent, il se vit forcé de parler

pour préserver Alice de quelque secousse plus foudroyante.

--Pauvre enfant! s'écria-t-il d'une voix navrée, j'ai de

malheureuses nouvelles à vous apprendre... Votre père est en prison,

et...

Il ne put achever sa phrase; la jeune fille s'arracha de ses mains

et bondit en arrière avec égarement, puis elle retomba évanouie.

Allen la relevait et s'efforçait de la ranimer, lorsqu'un constable

apparut sur le seuil de la porte, accompagné de deux citoyens de

Fairview.

Le constable, au milieu de sa rude profession, avait conservé un

coeur accessible à la sensibilité: il fut ému et hésita à remplir

son pénible devoir.

--Pauvre créature! comme elle a pris cela à coeur! murmura-t-il;

ouf! je n'aime pas ces affaires-là; et puis, ça me fend le coeur de

voir les femmes mêlées à de semblables catastrophes; elles n'ont pas

la force de supporter ça comme les hommes.

Allen ne répliqua rien. Il songeait amèrement à la triste fonction

qu'il remplissait dans cette lamentable occurrence, et se figurait

l'aversion que la jeune fille allait éprouver contre lui... lui,

l'accusateur de son père!

--Eh! mais! ce n'est qu'une enfant, remarqua l'un des deux

assistants regardant par-dessus l'épaule du constable: n'est-ce pas

étrange qu'elle composât, à elle seule, toute la famille de

Newcome--ce vieux gredin!

--En vérité, on se demande d'où elle tient sa beauté, dit l'autre;

elle est positivement très-jolie, c'est formel.

--Retirez-vous un peu, gentlemen, s'il vous plaît, dit Allen avec un

mouvement d'impatience, vous empêchez l'air d'arriver jusqu'à elle.

--Elle reprend connaissance, observa le constable en se reculant

jusqu'au dehors.

Les deux citoyens de Fairview avaient moins de délicatesse que le

recors; ils firent semblant de bouger, mais ils restèrent à

proximité pour surveiller les mouvements de la jeune fille.

Allen les aurait souffletés s'il ne s'était retenu. Il garda un

sombre silence, s'occupant avec une sollicitude et une délicatesse

toutes féminines à réparer le désordre des vêtements d'Alice.

Quelques mouvements convulsifs entremêlés de sanglots annoncèrent

bientôt que la jeune fille revenait à elle:

--Oh! mon père! mon pauvre père! s'écria-t-elle.

En même temps ses yeux s'ouvrirent et manifestèrent une expression

d'effroi en rencontrant tous ces regards étrangers fixés sur elle.

Cet entourage inattendu sembla lui inspirer une résolution effarée

qui ranima ses forces.

Elle comprima ses sanglots et se leva debout dans une attitude

désolée, pendant que des larmes brûlantes roulaient sur ses joues

pâles et glacées.

--Prenez courage, miss Newcome, dit Allen: votre père est sain et

sauf pour le moment. Peut-être la Providence lui ouvrira une voie de

salut; en tout cas, il est trop tôt pour vous livrer au désespoir.

Le constable qui s'était approché pour savoir comment elle allait,

entreprit de lui fournir aussi des consolations.

--Là! là! oui, miss, lui dit-il avec sa grosse voix enrouée; de par

tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur! Eh! il n'y

aurait plus d'hommes sur la terre si la moitié seulement des accusés

étaient coupables. Qui sait s'il ne surviendra pas quelque incident

de nature à, établir que ce coup de feu a été purement accidentel?

De par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur.

--Serait-il vrai?... mon père a donc tué quelqu'un...? s'écria Alice

avec désespoir. Mais.... vous êtes vivant, sir, continua-t-elle en

s'adressant à Allen; et... et... qui donc... a été tué?

--Mon ami, le docteur Edwards a été frappé d'un coup de fusil,

répliqua sombrement Allen, tout palpitant au souvenir de la scène

sanglante arrivée le matin.

Alice resta muette; mais les douloureuses contractions de son visage

trahissaient l'amertume intérieure de son âme. Bientôt elle remarqua

la présence persistante des étrangers, et comprit qu'ils attendaient

quelque chose. Allen était resté assis près d'elle; elle lui demanda

à voix basse quelles pouvaient être leurs intentions.

Allen fit approcher le constable:

--Ce gentlemen, dit-il, vous expliquera ce qu'on attend de vous.

--Ma chère miss, commença celui-ci embarrassé; de par tous les

diables!... je veux dire, n'ayez pas peur: c'est toujours

parfaitement désagréable pour une fille de porter témoignage contre

son père; et, pour votre bonheur, j'espère que vous n'aurez pas

grand'chose à dire sur son compte, quand on vous interrogera; pour

votre bonheur, je l'espère. Mais la loi et la justice le veulent; de

par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur: oui, il faut

qu'aujourd'hui même, devant le juge, vous déclariez ce que vous

savez sur cette affaire.

Alice avait dévoré avec angoisse les moindres paroles de cet homme,

espérant, jusqu'à la fin, y trouver quelque lueur de consolation.

Lorsqu'elle eût compris que tout ce verbiage ne signifiait qu'une

seule chose: déposer contre son père! le désespoir la gagna; malgré

tous ses efforts pour se raidir contre eux, ses sanglots éclatèrent

à lui briser la poitrine, et elle s'écria d'une façon déchirante:

--Oh! mon père! mon pauvre père!

Ce spectacle navrant arracha des larmes à tous ceux qui

l'entouraient.

--De par tous les diables!... murmura le bon constable en se

plongeant les poings dans les yeux; je veux dire... non... Enfin,

bref,... nous avons encore trois bonnes heures devant nous, en

attendant que l'information commence: nous ferions bien de retourner

en ville, et de dépêcher ici quelques femmes pour consoler cette

pauvre affligée. Sans cette précaution elle ne fera qu'un cri, comme

ça, jusqu'à ce soir.

Allen fit un pénible effort pour parler:

--Miss Newcome, je suis obligé d'aller au village pour vaquer aux

soins funèbres qui concernent mon pauvre ami. Vous enverrai-je

quelqu'un?

--Oh! non! non! non! je ne veux voir personne, si ce n'est mon père:

pourrai-je le voir? demanda-t-elle en regardant le constable.

--Je ne puis rien vous dire là-dessus, jeune lady, je suis vraiment

désolé, de par tous les diables,... mais il vous sera impossible de

voir votre père avant l'interrogatoire.

--Reviendrai-je vous voir dans l'après-midi? demanda Allen espérant

que, dépourvue d'amis comme elle l'était, Alice accepterait ses

services, que, du reste, il lui offrait de bon coeur.

--Non! non! sir, répondit-elle avec une nuance de froideur: j'irai

bien toute seule au village. Mais où faudra-t-il me rendre?

--Plaît-il? fit l'honnête constable toujours ému; ah! très-bien...

il sera dans la maison du Juge, je pense, car nous n'avons pas

encore de prison à Fairview. J'amènerai mon cabriolet pour vous

prendre en passant: ne vous préoccupez de rien si ce n'est de

surmonter votre chagrin. Eh!... de par tous les diables!... Je veux

dire, n'ayez pas peur: tout ça tournera peut-être moins mal que nous

ne le pensons.

Sur ce propos consolant, le constable se mit en route, emmenant avec

lui ses deux _assistants_ qui ne le suivaient qu'à regret, car

c'était pour eux un grand crève-coeur de voir Allen rester encore,

et de ne pas assister jusqu'au bout à cette lamentable

_représentation_.

--Je tiens beaucoup à vous affirmer, miss Newcome, dit Allen, que je

n'ai nullement manqué à ma promesse de ce matin, ma conduite a été

complètement civile et calme: j'aurais donné tout au monde afin que

cette catastrophe ne vînt pas briser ainsi plusieurs existences

précieuses.

--Ah! pauvre malheureuse que je suis! Ai-je à vous remercier pour

cela, M. Allen, puisque ce sera précisément la condamnation de mon

père.

--Souvenez-vous bien d'une chose, pauvre enfant, c'est que le crime

de M. Newcome n'est connu de personne, et qu'il ne résulte d'aucune

preuve juridique. Il vous sera facile de gouverner vos paroles et

vos actions en conséquence. Et maintenant je dois vous quitter afin

de me préparer pour l'information qui va avoir lieu. Pendant les

courtes heures qui vont précéder cette solennité, pesez et préparez

tout ce qui pourra être favorable à votre père.

--Je vous remercie sincèrement de ces généreux conseils, répliqua

Alice pendant que le jeune homme s'en allait à grands pas, dans le

but de rejoindre le constable.

Miss Newcome n'avait même pas songé à faire quelques questions sur

l'événement imputé à son père, tant elle était convaincue que ce

dernier méditait depuis longtemps un acte de violence. Dans la

droiture de sa conscience elle le reconnaissait coupable, et

n'espérait pas son acquittement. Jeune et inexpérimentée, elle ne

comprenait pas que son témoignage aurait une importance fatale, bien

supérieure à celle de toute autre personne, à l'exception d'un

témoin oculaire. Comme elle ignorait les circonstances du meurtre,

naturellement elle pouvait, sans altérer la vérité, dire qu'elle ne

savait rien: elle pouvait aussi, sans blesser sa conscience,

présenter sa déposition sous le jour le plus favorable; enfin, tout

espoir ne lui semblait pas perdu, surtout lorsqu'elle se rappelait

les dernières paroles d'Allen.

Ces réflexions rallumèrent dans son âme une lueur de confiance, elle

se sentit un peu plus courageuse pour comparaître devant le

tribunal.

Lorsque trois heures de l'après-midi furent arrivées, le logement du

Juge, temporairement converti en salle d'audience, fut envahi par la

population de Fairview qui s'y étouffait concurremment avec les

curieux de tout le voisinage.

Au milieu de la salle, sur une table grossière était étendu le corps

du défunt; un chirurgien l'avait examiné, et avait extrait la balle

de sa blessure mortelle.

A une extrémité de cette table était le prisonnier; à l'autre,

l'accusateur. Un peu en arrière, le Juge siégeait magistralement

entre ses deux assesseurs.

Lorsqu'Alice apparut à l'audience, le prévenu eût un tressaillement

terrible et il fronça les sourcils d'une façon convulsive: chacun le

remarqua.

Après le léger murmure qui avait accueilli l'entrée de la jeune

fille, régna un silence profond: les officiers de loi procédaient.

Allen fut le premier entendu: il relata avec une saisissante énergie

tous les épisodes de cette rencontre funeste et de la mort de son

ami Edwards. En parlant, il s'anima au point d'oublier totalement

Alice et l'intérêt qu'elle lui avait inspiré; il fut écrasant pour

l'inculpé.

D'autres personnes vinrent certifier ce qu'elles savaient,

concernant les éternelles discussions de Newcome au sujet de la

délimitation des Claims, ses colères, ses propos menaçants contre

ses jeunes voisins.

Décidément la situation de l'accusé ne devenait pas bonne.

Enfin Alice fut entendue: il passa un frisson dans la foule,

lorsqu'on remarqua ses joues pâles et les regards désolés qu'elle

adressait à son père. Chose étrange! ce dernier tint constamment ses

yeux détournés d'elle; tout le monde l'observa.

La pauvre enfant, d'une voix si faible qu'à peine on pouvait

l'entendre, expliqua que son père s'était souvent exprimé avec

agitation au sujet des disputes de limites, avait parlé d'arracher

les pieux de ses voisins, mais qu'il n'avait jamais manifesté

l'intention d'employer une arme à feu contre ses adversaires.

Questionnée sur le caractère et les habitudes de Newcome, elle

confessa ingénûment qu'il était irritable et la rudoyait

quelquefois; «mais, ajouta-t-elle en élevant la voix avec un peu

plus de courage, au milieu de ses plus grandes vivacités il ne m'a

jamais frappée, d'où je conclus que ses colères n'ont jamais été

dangereuses.»

On n'en demanda pas davantage à la jeune fille, mais d'autres

questions également importantes et d'un grand intérêt furent

débattues. On examina la nature et la direction de la plaie; on

constata que la balle qui en avait été extraite s'adaptait

parfaitement au calibre du fusil de Newcome: on constata encore que

lorsqu'il avait été arrêté, un canon de son arme était chargé tandis

que l'autre venait de faire feu.

Le défenseur de l'inculpé rappela que le premier témoin avait parlé

de _deux_ coups de feu tirés presque simultanément, et lui posa

cette question:

--Le témoin sait-il, ou pour préciser davantage, a-t-il vu qui a

tiré ces deux coups ou l'un des deux?

--Non.

--Le témoin a-t-il remarqué quelque différence dans l'éloignement

des deux détonations?

--Maintenant qu'on évoque mes souvenirs à ce sujet, il me semble que

j'ai observé une différence de proximité entre eux.

--Est-ce le premier ou le second coup qui a atteint le docteur

Edwards?

--Je ne pourrais le dire; j'avais entendu les deux coups lorsqu'il

est tombé.

Le défenseur, poursuivant ses investigations, désira connaître la

direction prise par l'inculpé lorsqu'il s'était éloigné des deux

jeunes gens: puis, par comparaison, voulut savoir en quel endroit se

trouvait le meurtrier.

--Je ne pourrais répondre d'une façon précise, répliqua celui-ci:

dans l'émotion du premier moment, j'ai seulement constaté que le

meurtrier se trouvait dans le bois à côté de nous; mais je n'ai pas

pris garde si c'était à droite ou à gauche.

Le chirurgien découvrit alors le cadavre et démontra, par l'examen

de la blessure, que la balle avait dû, pour frapper Edwards, avoir

été lancée par un ennemi placé à sa gauche, et que le meurtrier

devait être posté dans un terrain plus bas que celui où se trouvait

la victime.

Au moment où le corps fut dévoilé, l'assistance éprouva une

sensation poignante: seul, le prisonnier ne sourcilla pas, ne

manifesta aucune émotion: il laissa même voir un certain intérêt à

suivre les intelligentes démonstrations du chirurgien. Cette froide

impassibilité n'échappa à personne, et fut l'objet de maint

commentaire.

L'enquête terminée, le Juge décida que le prévenu serait soumis à

une autre information, et qu'il devrait être déféré aux assises du

Grand-Jury.

La foule qui, semblable à un énorme serpent, ondulait du dehors à

l'intérieur de la salle, ne se montra pas satisfaite d'une sentence

qui, en temporisant, contrariait ses idées de justice expéditive. On

commença à murmurer; puis on cria qu'il fallait «en finir avec le

vieux scélérat!» «le pendre»... «le jeter dans le Missouri...» Enfin

les cris se changèrent en hurlements, et le moment arriva où les

choses prirent une tournure inquiétante.

Newcome ne s'émut pas davantage de ces démonstrations menaçantes,

qu'il ne s'était inquiété de l'enquête: il resta froid, calme,

dédaigneux.

Pendant un moment de silence obtenu à grand-peine, le Juge lui

demanda s'il avait quelque chose à répondre pour sa défense:

--Je n'ai pas tué Edwards, répondit-il d'une voix assurée: il y

avait, avant moi, un autre individu dans la forêt.

Le tumulte recommença: le shériff, le constable et plusieurs agents

entourèrent le prisonnier; le Juge fit sommation à la foule de se

retirer paisiblement; il ajouta, pour la décider, que la loi et la

justice ne failliraient point à leur mission; que le coupable serait

puni; que les citoyens raisonnables se feraient reconnaître à leur

modération..... Il ajouta mille choses auxquelles le public ne prêta

l'oreille qu'en murmurant et en grondant toujours.

Enfin, peu à peu la salle fut évacuée: mais alors se passa une scène

déchirante. La pauvre malheureuse Alice, dont la déposition avait

été si défavorable à son père, l'attendait, toute sanglottante, pour

obtenir de lui un mot de pardon, avant que les portes solitaires du

cachot se refermassent sur lui.

Se traînant à genoux sur le seuil de la porte, elle abaissa sa tête

dans ses mains, et se répandit en plaintes désespérées.

--Oh! mon père! pourquoi ne suis-je pas morte avant de faire cette

malheureuse déposition? Si l'on vous condamne, que je sois condamnée

aussi! qu'on me tue avec vous!... Sera-t-elle assez misérable, ma

triste vie, sans père ni mère! oh ciel! malheureuse!... malheureuse

que je suis!

Newcome la regardait d'un air rancuneux, sans manifester la moindre

émotion:

--Oui! grommela-t-il sourdement, qu'elle crie, qu'elle se lamente,

celle qui a tout fait pour se débarrasser de son père! mais elle ne

recevra pas miséricorde de celui pour lequel elle n'a eu aucune

pitié!--Enfin, elle me fatigue cette fille, avec ses doléances;

allons-nous en d'ici!

A ces mots, il se leva et sortit avec ses gardiens en écartant du

pied la malheureuse enfant.

Cette cruauté dénaturée faillit occasionner un mauvais parti à

l'inculpé; la foule fut sur le point de faire un retour agressif, et

nul n'aurait pu prévoir l'issue des choses, si on ne se fut hâté de

faire disparaître l'intraitable Newcome. Dans tous les cas, sa

conduite confirma dans tous les esprits la certitude de sa

culpabilité.

Heureusement pour Alice, les assistants ne possédaient pas tous la

même dureté de coeur. La femme du constable se sentit touchée du

compassion et lui offrit asile et protection:

--Pauvre petite créature du bon Dieu! murmura-t-elle, en s'essuyant

les yeux avec un immense mouchoir de cotonnade jaune, tout

barbouillé de tabac; elle ne sera pas orpheline de père et de mère,

non! je serai sa mère, et mon mari la traitera comme une fille.

--Oui!... de par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur!

ajouta en forme de conclusion l'honnête constable; oui, miss; elle a

bien parlé ma femme, mistress Wyman. Oui! de par tous les

diables!... Je veux dire;... quel endurci coquin! bon à pendre!

Ces discours, pleins de bonnes intentions, furent suivis d'effets

immédiats; la jeune abandonnée fut aussitôt reçue, soignée, choyée

tendrement chez ces braves gens au coeur d'or sous une enveloppe

rustique et inculte.

Depuis ce jour mémorable mistress Hypurlock, femme de Silas Wyman,

conquit un rang élevé dans l'estime et la considération du village

et conserva, jusqu'à sa mort, une notable influence.

CHAPITRE V

UN REVENANT

Le même soir, l'un des joyeux membres du _quatuor_, actuellement

réduit au _trio_, Flag le géomètre, revenait au gîte, harrassé de

fatigue, devançant un peu l'heure habituelle du repas.

Il se rencontra inopinément avec Ed, le camarade mystifié; ce

dernier était monté sur un poney, et cheminait tout doucement dans

l'ombre du sentier.

--Ohé! c'est vous, Ed?... comment ça va-t-il, maintenant?

--Ça ne vous regarde pas, répliqua Ed brutalement.

--Allons, allons! venez par ici, mon vieux; allez-vous faire une

affaire d'une plaisanterie?... Souvenez-vous de ce que dit la Bible:

«Ne laissez pas coucher le soleil sur votre colère...» Or, le soleil

est couché; donnez-moi donc une poignée de main, de bonne amitié,

mon cher; oublions tout ça, jusqu'à ce que vous puissiez me rendre

la pareille.

--Peuh! ne prenez donc pas la peine d'être sentimental, maître Flag!

Je suppose que j'ai bien le droit d'être de l'humeur qui me plaît,

sans que vous n'ayez rien à y voir. Quant à prendre une revanche,

soyez sûr que je n'y manquerai pas, à l'occasion; alors il sera

temps d'échanger des poignées de main.

--Tout à votre aise, cher! répondit Flag d'un ton de bonne humeur;

et j'espère que ce ne sera pas long. Où vous êtes-vous procuré ce

poney?

--Je l'ai acheté.

--Eh! il n'a pas mauvaise tournure: un bon et joli petit bidet.

Combien l'avez-vous payé?

--J'ai donné mon fusil en échange à un Omaha.

--Avez-vous fait chasse aujourd'hui?

--Non: il m'a pris idée d'aller voir un claim sur la Platte; c'est

là que j'ai vu cet animal et que j'ai été tenté d'en faire

l'acquisition.

--J'espère que Doc a préparé le souper, dit Flag lorsqu'ils furent

en vue de la maison; cependant je n'aperçois aucune lumière, pas de

feu, et partant pas de souper. Cela tombe mal, car j'ai un appétit

de loup enragé.

Flag entra et se débarrassa de son attirail de voyage; Ed resta au

dehors pour prendre soin du poney.

--Je ne puis concevoir ce que Doc et Squire peuvent faire si tard

dehors, ce soir, s'écria Flag; j'ai idée d'aller au village chercher

de quoi souper: qu'en dites-vous; allons-nous ensemble?

Ed se tenait droit comme un poteau, dans un état de distraction si

profonde qu'il tressaillit lorsque son camarade s'approcha de lui.

--Je n'ai pas faim, répondit-il, mais je suis horriblement las. Je

vais rester ici et me coucher.

--Très-bien! je vous souhaite une bonne nuit, sournois, paresseux!

Et Flag s'éloigna, moitié riant, moitié irrité de l'humeur farouche

manifestée par Ed.

Il était près de minuit lorsque Flag revint accompagné d'Allen et de

quelques habitants de Fairview qui s'étaient offerts pour

transporter le corps d'Edwards. La nuit était splendide, tiède,

lumineuse. Les événements de la terre, qui nous agitent si fort, ont

bien peu d'échos dans la nature.

Tout en marchant vers la maison, les jeunes gens entretenaient une

conversation active sur les événements de la journée, et leur

imagination surexcitée passait en revue mille circonstances

relatives à leur ami défunt.

Les terres d'or · 第 2 / 9 段