--Des boulettes à loups! farcies de strychnine! s'exclamèren

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_1 fr. 25 c. le volume._

Gustave AIMARD & J.-B. D'AURIAC

LES

TERRES D'OR

[Illustration]

PARIS

A. DEGORCE-CADOT, éditeur, 9, rue de Verneuil

_Propriété exclusive de l'éditeur_

EXTRAIT DU CATALOGUE DE LA LIBRAIRIE DEGORCE-CADOT

COLLECTION DES ROMANS HONNÊTES

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Le Légataire 1

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PERCEVAL (VICTOR)

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La Plus laide des Sept 1

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LES

TERRES D'OR

PARIS

A. DEGORCE-CADOT, ÉDITEUR

9, RUE DE VERNEUIL, 9

Tous droits de propriété expressément réservés

LES TERRES D'OR

CHAPITRE PREMIER

DEUX SOLITAIRES

Bien loin, bien loin de la civilisation, s'étendent à l'infini, dans

les vastes Amériques, des plaines immenses entrecoupées de prairies

plus immenses encore.

C'est, ou plutôt, ce fut le territoire Indien.

Ces TERRES d'OR, convoitées par d'acharnés aventuriers, sont

devenues la proie du premier occupant; elles ont été divisées,

morcelées, mises en lambeaux par leurs insatiables hôtes: la

solitude a été mise au pillage; chacun a voulu avoir sa part à la

curée.

Arpenteurs, spéculateurs, locataires, fermiers, trafiquants,

forestiers, chasseurs, et par-dessus tout chercheurs d'aventures, se

sont abattus par légions sur le patrimoine Indien et s'en sont

emparés violemment, par droit de conquête.

Les enfants perdus de la civilisation se sont installés là comme

chez eux, et bientôt les noms de Kansas, de Nebraska, sont devenus

aussi familiers que ceux de New-York, Londres, ou Paris: les

Pawnies, les Ottawas, les Ottoes, les Kickappos, les Puncas, toutes

les peuplades aborigènes ont disparu successivement comme des foyers

éteints, refoulées par l'incessante et implacable pression des

Faces-Pâles.

Des ogres au désert; des oiseaux de proie; d'insolents usurpateurs;

des voleurs sans retenue et sans conscience; les Blancs ont été tout

cela et pis encore dans ce malheureux Nouveau-Monde qui aurait bien

voulu rester toujours inconnu.

Le grand et vieux fleuve qui descend des régions mystérieuses et

inexplorées des montagnes Rocheuses a dû se plier au joug des

envahisseurs: ses flots majestueux, jusqu'alors purs et calmes comme

l'azur des cieux, ont écumé sous les coups redoublés de la vapeur,

se sont souillés des détritus d'usines, ont charrié des fardeaux,

ont été réduits en esclavage.

En même temps, des fermes, des parcs, des avenues, des villages, des

villes, des palais ont surgi comme par enchantement sur les rives du

vénérable cours d'eau. La solitude et son paisible silence, le

désert et sa paix profonde, ont disparu. _Væ victis!_ tel a été le

premier et dernier mot de la civilisation.

Et pourtant, elle était si grande cette belle nature, sortie des

mains du Créateur comme un reflet de son immensité, qu'aux déserts

absorbés ont succédé les déserts, et que les plus effrontés

chercheurs en ignorent encore les bornes!

Parmi les plus aventureux pionniers de la Nebraska, se trouvait

Thomas Newcome. Quoique venu du Connecticut, il était né Anglais, et

s'il avait gagné le _Far-West_, c'était moins pour chercher la

fortune, que pour satisfaire les caprices d'une imagination

fantasque, désordonnée, ennemie de toute gêne.

Son existence tenait du roman;--comme cela arrive beaucoup trop

fréquemment pour l'ordre et le bonheur de la société--il avait été

le héros d'une mésalliance qui avait fait grand bruit dans le monde

Londonien. A une époque où il était jardinier dans les propriétés

d'une noble famille, il avait su se faire adorer par la fille de la

maison, l'avait enlevée, et avait fui avec elle en Amérique.

La malheureuse et imprudente victime de cette passion s'était

aperçue trop tard de son funeste aveuglement; il lui avait fallu

dévorer dans l'humiliation et les larmes le pain amer de la

pauvreté, assaisonné de remords et d'affronts,--car son séducteur

n'était qu'un coeur faux, un esprit misérable, tout à fait indigne

du sacrifice consommé en sa faveur.

Enchaînée à ce misérable époux, Mistress Newcome avait perdu

non-seulement amis et famille, mais encore sa fortune et ses

espérances, car elle avait été déshéritée. Thomas n'avait convoité

en elle que la richesse; quand il la vit pauvre il la prit en

horreur. La malheureuse femme traîna pendant quelques années une

existence désespérée; puis elle mourut, laissant une fille unique à

laquelle elle léguait sa beauté, son esprit fin, distingué,

impressionnable, et, par dessus tout, les noirs chagrins qui

l'avaient tuée.

La jeune Alice habitait avec son père une _clôterie_ sur les rives

du Missouri. Leur habitation, grossièrement construite en troncs

d'arbres, était installée sur la bordure des bois, et occupait à peu

près le centre du domaine.

Ce _Settlement_, bien délimité sur trois côtés par des ruisseaux

d'une certaine importance, n'avait, sur le quatrième côté, que des

confins extrêmement indécis.

Dans ces contrées exubérantes d'espace la terre se mesure et se

distribue largement: les grands spéculateurs,--un autre nom moins

honorable serait peut-être plus juste,--qui revendent à la toise les

territoires achetés à la lieue carrée, s'inquiètent peu d'attribuer

à deux ou trois acquéreurs le même lambeau de terre: dans ces

marchés troubles, auxquels personne ne comprend rien, qui commencent

par une goutte d'encre et finissent par des ruisseaux de sang, il

n'y a rien de sûr, rien de déterminé; la seule chose certaine, c'est

qu'ils sont traités de coquins à scélérats, et que leur unique

sanction repose sur le droit du plus fort.

Il s'y trouve toujours _un côté douteux_. Or, le _quatrième côté_ du

Settlement de Newcome était plus que douteux: à force d'être disputé

entre voisins, il était sur le point de n'appartenir à personne.

Les _prétendants_ les plus signalés étaient quatre jeunes gens

concessionnaires d'un important territoire au milieu duquel était

implantée leur rustique habitation.

Un matin, Newcome avait trouvé toute une rangée de pieux solidement

plantés sur ce qu'il regardait comme son bien--du quatrième côté. Il

ne fut pas long à les arracher pour les replanter bien loin en

arrière, rendant ainsi, avec usure, usurpation pour usurpation. Deux

jours après les poteaux étaient réintégrés à leur place première:

les jeunes voisins faisaient en même temps sommation d'avoir à

respecter leur clôture; Newcome répondait sur le champ par une

sommation contraire. Chacun, bien entendu, avait la carabine au dos,

le revolver en poche; il devint facile de préciser l'instant où la

conversation s'échaufferait et ferait parler la poudre.

La tremblante Alice ne vivait qu'au milieu des transes, mais elle ne

pouvait apporter remède à cet état de choses, car elle était

absolument sans influence sur l'esprit de son père. Quoique jeune

elle était sérieuse, raisonnable, prudente, et dirigeait la maison

paternelle en ménagère accomplie. Sans se décourager, elle plaidait

sans cesse pour la paix et la modération; mais elle prêchait

littéralement dans le désert; rien ne faisait impression sur

l'esprit brutal, emporté, indomptable de son père.

Un matin qu'il s'était réveillé dans un état d'exaspération

extraordinaire, il s'agitait dans la maison, la parcourant à grands

pas et adressant à ses voisins toutes sortes d'imprécations.

Alice, espérant faire diversion à ses pensées hargneuses, se hasarda

à lui dire timidement:

--M. Mallet, du Comptoir d'Échange, est venu vous demander.

--Qu'est-ce qu'il me veut aussi? ce damné Français de malheur! fut

la gracieuse réponse du père.

--Il ne me l'a pas expliqué: seulement il m'a annoncé qu'il

reviendrait dans un jour ou deux.

Newcome regarda sa fille de travers:

--En effet! poursuivit-il aigrement, il doit avoir d'importantes

affaires par ici, je le suppose! combien de temps est-il resté? Que

vous a-t-il dit, ce maroufle?

La jeune fille pâlit et rougit successivement..mais son émotion

était causée plutôt par le ton et les manières choquantes de son

père que par le souvenir de son entrevue avec le jeune Français. Les

paroles empreintes de soupçon qui venaient de lui être adressées la

troublèrent au point de rendre sa réponse hésitante et embarrassée.

--Je ne saurais vous rapporter ce qu'il a dit, répondit-elle en

balbutiant; il me semble qu'il a loué l'emplacement de notre

maison;.... il a expliqué que tout ce territoire lui était

parfaitement familier;... qu'il était en état de me raconter une

foule d'histoires fort intéressantes sur les moeurs, les guerres,

les légendes des Indiens... etc...

--Vraiment! j'en suis touché! Je parierais qu'il en sait une

provision d'histoires;... toutes plus intéressantes les unes que les

autres! Il doit être extrêmement instruit en façons indiennes. Et,

qu'a-t-il chanté encore, ce bel oiseau?...

--Il m'a demandé si j'avais des frères et des soeurs. Il trouve que

je ne dois pas mener une existence agréable dans ce Settlement

sauvage et solitaire, toute seule avec vous... surtout si on pense

que vous êtes dehors la majeure partie du temps.

--En vérité! Et il suppose que vous avez besoin de société, n'est-ce

pas?... Eh bien! là, franchement! je ne suis en aucune façon de son

avis. Et, je vous le dis, Alicia Newcome! si ce polisson de Français

vient encore rôder par ici, sous prétexte de me demander; s'il a

l'effronterie de faire des pauses pour vous distraire par sa

conversation... je m'arrangerai de façon à ce que vous vous mordiez

les doigts de vous être prêtée à ces familiarités là!

--Mais! comment puis-je m'y prendre pour l'empêcher de venir ici, et

de me parler s'il vient?... demanda la jeune fille moitié chagrine,

moitié irritée de l'apostrophe paternelle.

--Allons! bien! il faudra que je vous fasse la leçon sur ce point,

n'est-ce pas? Comme si toute femme ne connaissait pas d'instinct le

moyen de se débarrasser d'un importun?

--Mais, je ne suis qu'une pauvre fille sans expérience, mon père; je

ne sais rien, si ce n'est qu'il faut répondre civilement à qui me

parle avec civilité.

--Eh! eh! eh! ricana l'irascible et grincheux Settler, tout le sang

de sa mère, damnation! Petite effrontée! prenez garde de vous

montrer trop fidèle à _votre sang_! vous comprenez? Je ne vous dis

que ça! Et, sachez que je ne veux pas vous voir, comme votre mère,

prodiguer vos plus gracieux sourires à quiconque les sollicitera!

Il était dans les habitudes grossières de Newcome de se venger sur

sa noble femme de la pauvreté qu'elle lui avait apportée en dot; ces

brutales récriminations avaient toujours fait grand fonds dans la

couronne d'épines que la pauvre martyre avait dû supporter pendant

sa vie.

Quoique accoutumée à voir sa mère rudoyée par son indigne tyran et

froissée dans ses sentiments les plus délicats, Alice, depuis la

mort de cette unique et précieuse amie, n'avait pu supporter les

insultes adressées à sa mémoire chérie. Aux paroles cruelles de son

père, des larmes brûlantes jaillirent de ses yeux et sillonnèrent

lentement ses joues pâlissantes: mais elle se hâta de les essuyer

furtivement, de peur qu'elles ne servissent de prétexte à quelques

nouvelles cruautés.

La cabane de Newcome était assurément bien misérable pour servir

d'habitation à cette gracieuse et mignonne fille. Mais, heureusement

pour elle, la pauvreté ne lui avait jamais semblé un mal sérieux; sa

mère avait fortifié sa jeune âme par de salutaires enseignements;

tout en lui faisant apprécier par-dessus tout les richesses de

l'intelligence,--ce luxe du pauvre aussi bien que du riche,--elle

lui avait appris à embellir l'indigence même, par les ressources de

l'esprit, de la grâce et d'une résignation inaltérable.

Ainsi, dans cette rustique et prosaïque demeure, Alice avait su

faire régner une atmosphère de propreté, d'ordre, de distinction,

d'élégance même, où l'oeil le moins délicat trouvait aussitôt un

reflet des précieuses qualités déployées par la jeune ménagère.

Mais, au fond, le contraste était frappant; il était pénible de

songer qu'une si aimable enfant se trouvait condamnée à hanter

pareille demeure.

Très-probablement des pensées de ce genre vinrent en esprit à Thomas

Newcome. Il se rendit involontairement justice, en regardant d'un

oeil furtif la pauvre Alice qui meurtrissait ses petites mains en

s'efforçant de tirer à elle les lourds volets pour opérer la

fermeture quotidienne de la maison.

Probablement, dans l'âme sordide de ce manant, s'éleva un cri de la

conscience, lorsqu'il se demanda quelles seraient les appréciations

de la _Gentry_ civilisée, si cette jeune fille lui apparaissait

malheureuse, déclassée, courbée sous la froide étreinte de la misère

et de l'abandon.

Mais tout, chez cet homme, aboutissait à la colère. Il secoua

violemment ces idées importunes, se leva en sursaut et jetant sa

chaise sur le plancher, avec un bruit infernal, il se mit à marcher

de long en large, suivant son habitude, comme un ours dans sa cage.

--Au lit! fille! au lit! s'écria-t-il enfin; je veux déjeuner demain

matin, de bonne heure; car il faudra aller tenir tête à ces

_rogneurs de terre_. S'ils ont besoin d'une leçon je leur en

donnerai une: au point du jour je serai en observation, et malheur à

eux si je trouve un seul poteau déplacé!

Jamais Alice n'avait vu son père déployer une telle violence. Toute

tremblante, elle se retira, sans mot dire, dans le sombre réduit qui

lui servait de chambre à coucher. Thomas s'étendit sur un banc dans

la pièce commune: bientôt le silence--sinon le sommeil--régna sous

le triste toit de ces deux misérables créatures.

CHAPITRE II

UNE JOYEUSE VEILLÉE

La soirée s'était écoulée tout autrement chez les _Squatters_

(concessionnaires, défricheurs) du _Claim_ voisin. Pour donner ample

satisfaction à leurs instincts de sociabilité, de confort et

d'économie, quatre jeunes _chasseurs de terres_ avaient imaginé de

vivre ensemble dans la même habitation: ils avaient, par cet

ingénieux moyen, économisé la construction et l'ameublement de trois

cabanes, sur quatre. Ils avaient, en même temps, satisfait à une des

principales lois de leur concession, savoir, la prise de possession

par le fait d'un établissement à demeure. Au moyen d'une

délimitation artistement combinée, ils avaient fait converger au

centre les quatre lignes de démarcation, et, sur ce centre, ils

avaient bâti leur rustique palais; ils avaient réuni en commun

toutes leurs richesses--plus de bonne humeur que d'argent;--et ils

vivaient là, contents, insouciants, oublieux du passé, du présent et

de l'avenir.

Au demeurant c'étaient quatre beaux garçons, tout de rouge habillés,

barbus, chevelus, costumés, équipés d'une façon phénoménale.

Néanmoins, au premier coup d'oeil, on reconnaissait, dans leur

tournure et leurs manières des gens qui avaient «vu de meilleurs

jours:» La rude existence du désert avait bronzé leurs visages,

assuré leur démarche, durci leurs mains, tout en répandant sur toute

leur personne la mâle beauté, l'élégance robuste, la souplesse

infatigable de la force unie à la santé.

Ce quatuor d'amis était issu de quatre professions bien différentes:

l'un avait été Docteur es-sciences, mais n'avait jamais _pratiqué_;

l'autre était un Légiste qui s'en était également tenu à la théorie;

le troisième était Géomètre; le quatrième, Éditeur-libraire. Ces

deux derniers avaient une légère expérience de ce qu'ils

prétendaient avoir pratiqué.

Ils vivaient paisiblement, en bonne harmonie, dans leur hutte

raboteuse et grossière, qui, pour tout mobilier, avait deux tréteaux

en planches servant de lits, un fourneau de cuisine, une table en

sapin, et quelques ustensiles de ménage en fer battu.

«Pour abréger,» il avait été convenu entre eux que chacun serait

appelé par son titre professionnel ou une abréviation de ce titre.

Ainsi donc _Doc_, _Squire_, _Ed_, et _Flag_; (Docteur), (Bachelier

légiste ou Écuyer), (Éditeur) et (Porte-Drapeau ou

Arpenteur-Géomètre), telles étaient les appellations servant à

désigner la personnalité de chacun de ces gentlemen. Leurs vrais

noms apparaîtront plus tard en temps propice.

--Je vous le dis, garçons, il fait joli aujourd'hui, n'est-ce pas?..

dit _Squire_ en se dandinant sur ses jambes comme un enfant de

quatre ans. Puis il continua sa gymnastique sur un lit.

--Joli! répéta _Doc_; je pourrais croire que cette expression est

juste à votre égard, jeune homme, en vous voyant gigotter sur ce

lit. Mais, pour moi, je ne considère qu'une chose, c'est que voilà

mon quatrième jour de cuisine. Vraiment, j'ai le dos rompu!

--Peuh! vous parlez comme une femme, observa _Flag_ d'un ton

superlativement dédaigneux pour ce symptôme de faiblesse.

--Ah! miséricorde! reprit _Doc_ piteusement, je ne voudrais qu'une

seule chose;... entendre ici la voix d'une _vraie_ femme!

--Sans aucun doute, interrompit philosophiquement _Squire_, de tous

les animaux domestiques la femme est le plus usuel. Tout homme peut

s'organiser une maison confortable sans chien, ni chat, ni cheval,

ni vache: mais, sans femme, rien ne va bien. La femme est pour moi

le résumé du monde domestique.

--Je trouve que vous parlez bien peu respectueusement du beau sexe!

observa _Doc_ avec gravité; je saurais m'exprimer sur ce point avec

plus de convenance.

--Vous croyez? fit _Squire_ d'un ton insouciant et moqueur.

--Allons! reprit _Doc_; voilà le souper prêt. Le café sera,

j'espère, assez chaud pour vous brûler la langue et la punir de ses

méfaits.

Le souper fut bientôt terminé; les plats furent empilés dans un

chaudron sans être lavés; l'intéressante tâche du récurage était

réservée à _Ed_, en ce moment hors de la maison.

--Ah! bien, oui! je ne ferai pas, durant une minute de plus,

l'ouvrage de Master Ed:--trois jours chacun, c'est la règle; ce

paresseux a esquivé un jour de son service suivant sa coutume; et ça

m'est tombé dessus, naturellement!

Parlant ainsi, Doc se jeta en gémissant sur le lit que Flag lui

abandonna par déférence pour le lumbago dont il se plaignait.

--Oui, Ed est un _carotteur_, c'est un fait, observa Squire

sentencieusement.

Doc gardait un silence précurseur du sommeil.

--Je suis de cet avis, complètement! appuya Flag. Master Ed sait

très-bien s'approprier tout ce que nous avons de bon, et ce qui nous

a souvent coûté bien de la peine à nous procurer: en revanche, il

n'apporte jamais rien.

--C'est parfaitement juste, approuva Doc; Ed est un fainéant et un

égoïste.

--Si nous lui faisions une bonne farce? proposa Squire.

--Ah! certes, bien volontiers! mais que pourrions-nous imaginer?

--On peut être sûr, reprit Squire, qu'il se gardera bien de rien

apporter pour son souper; or, voici un plan délicieux pour le

mystifier: laissons sur la table, d'une façon négligente, le pain et

quelques rogatons froids, comme si nous les avions oubliés. Je parie

cent contre un, qu'au lieu de se faire cuire la moindre chose, notre

paresseux dévorera tout cela à belles dents.

--Mais je ne vois là rien de bien farceur, interrompit Doc; c'est

précisément ce qu'il fait toujours, sans se gêner.

--Patience! jeune homme! vous n'avez pas la parole; répondit Squire

en voix de fausset: je continue: Alors, nous sortirons tous, et nous

resterons dehors, juste assez longtemps pour qu'il ait le loisir de

bien goinfrer: puis, l'opération fatale accomplie, nous

reparaîtrons, nous constaterons le fait, et nous lui donnerons, d'un

air funèbre, l'aimable assurance qu'il vient d'engloutir des

boulettes à loups empoisonnées, de la strychnine et tout ce qui

s'ensuit! Seigneur quelle charge! de le voir souffler, gigoter,

hurler!... il se croira perdu!!

--Charmant! s'écria Doc.

--Superlatif! appuya Flag: mais dépêchons-nous, je crois l'entendre

siffler dans le lointain.

--Vite! vite! les victuailles sur la table! et... filons! camarades!

Doc, vif et alerte comme une sauterelle, oublia son lumbago; la

petite troupe des conspirateurs s'envola comme un seul passereau.

--Hé! les autres! où allez-vous comme ça? demanda Ed qui arrivait au

même instant.

--Nous allons vérifier, lui dit Squire précipitamment, si cette

vieille bête de Newcome ne démolit pas nos clôtures au clair de

lune, pour les replanter à trente pas en arrière au profit de son

_claim_.

Et, toujours courant, les trois conjurés se retirèrent dans un coin,

attendant la moment favorable.

Ed, sans la moindre méfiance, s'attabla avec l'empressement d'un

convive affamé, et fit consciencieusement disparaître tous les

vivres qui lui tombèrent sous la main. Ensuite, pour faciliter la

digestion, il tira de sa poche un journal tout _récent_, qui datait

d'au moins quinze jours.

Pendant cet intervalle, les autres étaient revenus.

--Vous êtes tardif, ce soir, observa Flag pendant que ses complices

prenaient place en sourdine; apportez-vous quelques nouvelles?

--Euh! pas grand'chose. J'ai là seulement des détails sur la Crimée;

les épisodes de cette guerre sont fabuleux. Mais une vraie calamité,

c'est de n'en avoir connaissance que lorsque ce sont des nouvelles

vieilles de quinze jours. Quel malheur d'être dans un pareil

dénuement! ne trouvez-vous pas?

--Sans doute, mon garçon; mais nous ne sommes pas les seuls dans ce

cas. Ce n'est là qu'une affaire d'habitude.

--Mon Dieu, oui! comme en toute chose, du reste; appuya Doc.

Avez-vous soupé, Ed? ajouta-t-il avec une indifférence calculée.

--Oui: je me suis accommodé de ces restes; je pense que cela me

suffira.

Doc se retourna vers la table avec un tressaillement admirable de

naturel.

--Miséricorde du ciel! s'écria-t-il; vous avez mangé ces rogatons?

--Oui. Il y avait quelques croûtons de pain et deux ou trois

morceaux de viande froide: ce n'était ni indigeste par la quantité,

ni merveilleux par la qualité. Mais pourquoi cette question effarée?

Vous avez tous des airs lugubres et stupéfiants!

--Ah! mon pauvre ami! vous êtes un homme mort! s'écria Doc en se

laissant tomber sur un banc.

--Des boulettes à loups! farcies de strychnine! s'exclamèrent à la

fois Squire et Flag d'une voix horripilante.

--Que me dites-vous? C'était... empoisonné? bégaya Ed terrifié,

pendant que son visage passait par toutes les couleurs de

l'arc-en-ciel et que ses jambes flageolaient.

--Doc! quel est le contre-poison pour la strychnine? hurla Squire

avec des intonations convulsives; il n'est peut-être pas encore trop

tard pour le sauver.

--Mais, c'est que la strychnine agit immédiatement! grommela Flag,

comme s'il se fut parlé à lui-même, tout en ayant soin de se faire

parfaitement entendre du patient.

--Huile! saindoux! lard! graisse! dit Doc avec volubilité; nous

avons ici du lard et de l'huile, je vais en essayer l'usage.

Ed, convaincu de son funeste sort, se roulait sur un banc avec de

piteux hoquets, et se tenait l'estomac serré à deux mains, d'un air

agonisant.

Sans perdre une seconde, Doc coupa une énorme tranche de lard et la

lui présenta.

--Oh! il n'y a pas besoin... murmura Ed; il est trop tard, le poison

a commencé son oeuvre diabolique. Oh! quelles souffrances! Oh!

cher... cher ami! comment pouvez-vous être si imprudent?

--Pardonnez-moi, Ed! avant de mourir,... si toutefois vous

succombez; répliqua l'autre qui avait toutes les peines du monde à

se contenir. Enfin, peut-être en réchapperez-vous, mon bon, mon

vieux camarade: Allons, vivement, avalez-moi ce lard;--il n'y a pas

une minute à perdre:--avalez vigoureusement.

Tout mourant qu'il se croyait, Ed eut la force de penser que dévorer

à plein gosier une demie livre de lard froid était une opération

pénible et ardue. Néanmoins il essaya d'en grignoter un petit

morceau, perdit courage, et se laissa tomber sur le lit, désespéré.

--Il ne faut pas vous décourager ainsi, Ed, dit Flag avec autorité;

essayons de l'huile, ce sera plus facile à avaler. Allons! de

l'énergie!... que diable! vous êtes un homme, je pense!

Ainsi pressé jusque dans ses derniers retranchements, Ed fit un

effort désespéré et avala d'une seule gorgée tout le nauséabond

contenu de la cruche qui lui était présentée.

--Est-ce qu'il n'y en a pas assez, là, pour me tirer d'affaire,

docteur? demanda le patient qui, à ses souffrances imaginaires,

sentait se joindre une horrible plénitude d'estomac.

--Je ne sais trop... trouvez-vous ce remède-là plus aisé à prendre

que le lard?

--Oh non! je ne trouve pas cela commode du tout. Il me semble que si

le lard était fondu ou coupé en petits morceaux je l'avalerais plus

facilement. Mais, j'y pense, si l'un de vous me frictionnait la

poitrine.

Squire et Flag se mirent à le frotter d'importance, outrepassant

même de beaucoup ses désirs. En même temps Doc fit fondre du lard,

dans un vaste bol, sur la flamme de la chandelle, car le feu était

éteint.

--Je... je... trouve que les frictions me font du bien, bégaya la

triste victime en cherchant à reprendre haleine sous les poings

furibonds de ses amis.

--C'est aussi mon avis, dit Doc sentencieusement; et maintenant si

vous pouvez absorber ce bol de graisse fondue, je crois que nous

arriverons à vous sauver.

--Ah! Seigneur! miséricorde! s'écria Ed, lorsque par un effort

surhumain, il eût réussi à ingurgiter l'atroce breuvage; c'est au

moins aussi mauvais que le poison!

--Jamais! mon bon! jamais! observa Squire: si vous en réchappez, il

faudra bénir cette médication bienfaisante.

--Mes amis! je m'en vais! c'est fini, je le sens! voyez plutôt!

hurla le patient qui se laissa tomber presque inanimé sur le sol.

Les trois impitoyables farceurs eurent un moment d'anxiété: Ed se

tordait dans les angoisses très-réelles d'une indigestion

monstrueuse. Heureusement la vigueur de sa constitution prit le

dessus, d'abondants vomissements le soulagèrent: il s'endormit tout

brisé et tout endolori, d'un profond sommeil.

La farce était jouée; les trois conspirateurs se retirèrent en leurs

lits respectifs, dans le ravissement d'avoir aussi bien et aussi

complètement réussi.

Puis, ils s'abandonnèrent béatement aux douceurs du repos.

Mais à une heure indue de la nuit, vers le matin, tous les dormeurs

furent éveillés en sursaut par un bruit étrange; il leur sembla

entendre quelqu'un entrer furtivement dans la chambre.

--Est-ce vous Doc? demanda en baillant Squire qui occupait le même

lit avec Flag.

--Non, répondit l'autre: Je parie que c'est Ed: en tout cas il n'est

pas dans le lit.

--Hé! l'ami Ed! qu'avez-vous donc pour être si matinal? Vous

sentiriez-vous plus mal?

--Mal...! grommela l'infortuné, d'une voix de somnambule; je

voudrais bien savoir si vous ne seriez pas dolents et tourmentés,

ayant le corps bourré d'huile et de graisse!

Un gros rire à demi étouffé fut la seule réponse. Ed s'en formalisa:

--Il vous est facile de rire, Messieurs, je n'en doute pas: je

voudrais seulement que quelqu'un de vous eût été aussi proche d'un

empoisonnement mortel, et qu'il eût souffert toutes les épreuves

qu'il m'a fallu traverser; nous verrions bien s'il trouverait la

chose aussi réjouissante!

--C'est un fait! observa Squire avec un accent sympathique. Mais

comprenez, cher, qu'à présent vous voilà hors d'affaire: nous en

sommes heureux... mais heureux...! au point d'en avoir le fou rire.

--D'ailleurs, ajouta Flag! nous ne rions pas de votre accident; Dieu

nous en garde! nous trouvons seulement, que votre médication,--si

complètement efficace,--avait un cachet,... comment dirai-je?... un

caractère... fort bizarre. Enfin, je pense, mon brave Ed, que vous

restez notre débiteur d'au moins trois belles peaux de loups; car en

absorbant ainsi leur ragoût futur, vous nous avez fait tort d'une

superbe rafle; la nuit était magnifique pour la sortie du loup.

--Que la peste vous confonde tous! vous et les loups! gronda la

victime en continuant à se heurter çà et là dans les ténèbres, au

milieu de ses évolutions inquiètes.

--Allons, ami Ed, calmez-vous, ne vous faites pas de bile! Il n'y a

eu là-dedans qu'un oubli bien involontaire. Doc va doubler ses jours

de corvée, pour vous remplacer; il fera la cuisine pendant trois

jours encore, en punition de sa négligence.

Il ne fallait rien moins que cette flatteuse promesse pour calmer le

malade: peu à peu son agitation fut calmée, tout le monde se

rendormit.

Dès les premières lueurs de l'aube, le quatuor fut debout; on

expédia vivement le déjeûner afin de mettre en train, sans retard,

les affaires de la journée.

Les jeunes _squatters_ se doutaient bien que Newcome ne manquerait

pas de déraciner leurs clôtures pour les reculer à sa ligne idéale

de démarcation sur le terrain de Squire et de Doc: ces deux derniers

formèrent donc le projet de se tenir sur les lieux afin de s'opposer

à l'usurpation.

Flag avait rendez-vous avec une compagnie d'arpenteurs qui devaient

l'occuper à une assez grande distance, et le retenir jusqu'à la

nuit.

Ed déclara que son intention était d'aller à la chasse, si, après le

repas, il se sentait la force de porter son fusil.

--Vous ferez acte de bonne camaraderie à notre égard, observa Flag,

en fusillant les loups que vous avez mis hors de danger cette nuit.

--Que la peste vous confonde, Flag! Je ne sais ce qui m'a empêché de

faire feu sur vous ou sur Doc, ou sur celui qui a laissé traîner

cette strychnine sur la table. Je ne suis pas encore bien sûr que

toute cette aventure ne serve pas de base à une bonne plainte de ma

part contre vous tous, qui amènerait parfaitement votre arrestation.

--Non, mon chéri, répliqua Doc avec un sourire agaçant, car il n'y

avait pas plus de strychnine que sur ma main. Le tour a été bien

joué, croyez-moi.

Ed lança successivement un regard sur Squire et sur Flag; il les vit

gonflés d'un éclat de rire tout prêt à faire explosion. La vérité se

fit aussitôt jour dans son esprit; il avala à la hâte sa tasse de

café, et, sans prendre aucune autre nourriture, il se leva de table,

prit son fusil et sortit sans dire un seul mot.

--Whew...! il s'en va plus ahuri qu'un chat ébouillanté, dit Flag en

riant; je ne serais point étonné qu'il méditât de prendre une

éclatante revanche.

--Certainement: une autre bonne farce serait de faire mettre son

aventure dans les journaux. Ah! ah! ah! serait-il enragé! Sa dignité

_Éditoriale_ recevrait un cruel échec. Dans tous les cas il ne nous

pardonnera pas, soyez-en sûrs.

--Bah! une tempête dans une théière! fit Squire en pirouettant.

--C'est cela; et l'orage sera passé d'ici à l'heure du dîner: Ed n'a

presque rien mangé ce matin; or, la faim est un puissant réactif

pour amener l'ennemi à composition, répondit Doc philosophiquement.

--Eh bien! adieu mes amis, il faut que je parte, dit Flag en se

levant et faisant ses préparatifs: Ayez soin de vous, Doc; prenez

bien garde que Ed ne nous fasse aucune cuisine d'ici à quinze jours;

il nous empoisonnerait pour tout de bon.

A ces mots, le jeune arpenteur tourna les talons et s'éloigna en

sifflant.

--Flag est un bon garçon, observa Doc; ce serait dommage qu'il ne

réussît pas.

CHAPITRE III

UNE TRAGÉDIE DANS LES BOIS

Les splendeurs joyeuses d'une belle matinée printanière semblaient

avoir donné à toute chose une vie et une animation particulières.

Partout, dans les bois, retentissaient le chant des oiseaux, le

murmure des insectes, l'harmonie charmante et inexprimable de ces

mille petites voix confuses qui se réunissent pour former l'hymne

grandiose de la nature heureuse dans sa solitude. Dans les

clairières on voyait çà et là, folâtrer gracieusement les jeunes

loups des prairies, glisser de monstrueux serpents roulés en anneaux

étincelants, voler des papillons, courir des écureuils aux branches

les plus aériennes des arbres.

Henry Edwards et Frédéric Allen (_Doc_ et _Squire_ du précédent

chapitre) ne pouvaient contenir leur admiration à l'aspect du

ravissant spectacle qui émerveillait à chaque pas leurs regards.

Leur route côtoyait les bois des collines, en suivant un sentier qui

séparait la prairie des régions boisées: d'un côté ondulait l'Océan

de la verte plaine; de l'autre, la forêt profonde, comme une toison

luxuriante, couvrait à perte de vue les croupes fuyantes des

collines dont les pentes douces descendaient jusqu'au Missouri. Par

intervalles quelques longues avenues livraient passage aux regards,

et dans le fond lumineux de ces voûtes ombreuses, on voyait

scintiller les flots majestueux du _Père des Eaux_.

Un ciel dont l'azur sans tache annonçait une atmosphère pure, un

soleil radieux, dans l'air et sur la terre les effluves balsamiques

du jeune printemps, le bonheur de vivre, la force, la santé, le

courage, l'espoir, tout souriait aux jeunes voyageurs.

La hache sur leurs robustes épaules, alertes, gais, heureux, ils

cheminaient enchantant, parlant et riant.

O verte jeunesse! sourire de la vie! fleur de l'existence! que ton

âme reste joyeuse! ton soleil brillant! ton ciel sans nuages!...

Et pourtant, par cette douce matinée, il y avait une jeune et

charmante créature qui «ployait tristement la tête sous le fardeau

de la vie.» Après avoir préparé le repas de son père, et mis tout en

ordre dans sa pauvre cabane, Alice était sortie à pas lents avec une

corbeille pour cueillir les fraises qui, par millions, tapissaient

le sol humide des bois.

Elle était, au milieu de ce paysage enchanteur, une ravissante

apparition, avec son blanc chapeau de paille que débordaient de

partout les boucles soyeuses de ses cheveux blonds, son châle

écarlate croisé sur la poitrine et noué derrière la taille, sa robe

gris-perle flottant au gré de la brise matinale.

Doc et Squire, en l'apercevant au sortir d'un bosquet, ne purent

retenir une exclamation admirative; leurs regards la suivirent avec

une sympathie facile à concevoir. Ils ne songeaient déjà plus qu'ils

étaient partis pour aller disputer, pied à pied, leur territoire à

son père.

Alice Newcome leur était personnellement inconnue, mais sa

réputation de beauté, bien répandue parmi les settlers, était depuis

longtemps parvenue jusqu'à eux. Il leur suffit d'un coup d'oeil pour

deviner qu'elle était cette charmante glaneuse de fraises, près de

laquelle ils allaient passer.

Les deux jeunes gens lui adressèrent un respectueux salut, mais

continuèrent leur route en ralentissant le pas et se creusant la

tête pour trouver quelque bon prétexte qui leur permît de lui

adresser la parole.

De son côté, Alice leur avait adressé un timide regard, mais sans

coquetterie. Elle ignorait tout artifice, la naïve enfant; ses beaux

yeux, limpides comme l'azur, reflétaient son âme pure, franche,

loyale.

A peine les voyageurs eurent-ils fait quelques pas, qu'un cri de

terreur se fit entendre: c'était la jeune fille qui l'avait poussé.

Ils revinrent en toute hâte vers elle, et la trouvèrent immobile et

comme pétrifiée par la terreur, les yeux fixés sur un grand buisson

tout proche.

Un coup d'oeil suffit aux jeunes gens pour juger de la situation:

deux énormes serpents enroulés ensemble froissaient les hautes

herbes sous leurs monstrueux replis et s'avançaient vers le sentier.

--N'ayez pas peur, ces animaux ne sont point d'une espèce

dangereuse; miss... miss Newcome, je présume? dit Fred Allen.

La jeune fille poussa un soupir de soulagement:

--Merci, messieurs, répondit-elle, je vous demande mille pardons

d'avoir interrompu votre course; je suis d'une poltronnerie extrême

en présence des serpents, et je ne sais pas distinguer ceux qui sont

inoffensifs de ceux qui sont venimeux.

Tout en parlant, Alice et ses deux auxiliaires s'étaient rapidement

éloignés de l'horrible groupe des reptiles.

--Je ne m'étonne nullement de votre frayeur, miss, se hâta de dire

le docteur, vos impressions sont exactement les miennes; je

frissonne toujours des pieds à la tête quand j'aperçois un serpent,

venimeux ou non. Mais, permettez-moi de pendre pour quelques

instants votre corbeille, vous êtes encore toute tremblante.

--Je vous remercie, sir; ma corbeille est trop petite pour me

paraître lourde; d'ailleurs elle n'est qu'à moitié pleine, ajouta

Alice en souriant, et je ne pense pas qu'il m'arrive de la remplir

aujourd'hui.

--Vous avez peur d'avoir peur encore?... répliqua gaîment Allen.

Puis il ajouta, en prenant la corbeille: Voyons si vous en avez

assez pour votre dîner: Ah! mais non! elle n'est qu'à moitié pleine.

Écoutez, mon claim fourmille de fraises; le docteur et moi nous

allons nous mettre à l'oeuvre et vous compléter votre provision en

un clin d'oeil, si vous voulez nous le permettre.

Une expression d'inquiétude vint aussitôt troubler le visage

d'Alice; elle s'avança vivement, la main tendue, pour reprendre sa

corbeille.

--Non, non! répondit-elle précipitamment; vous êtes trop bon, je ne

veux pas vous déranger plus longtemps.

Les jeunes gens furent surpris du ton avec lequel fut dite cette

phrase, et ne parvinrent pas à dissimuler leur étonnement. La jeune

fille s'en aperçut fort bien, mais son trouble parut s'accroître,

elle poursuivit avec une nuance d'amertume.

--N'êtes-vous pas, je crois, les gentlemen avec lesquels mon père

est en dispute relativement aux limites des claims? J'ignore de quel

côté est le bon droit. En conscience, je suis obligée de reconnaître

que mon père est violent, irascible; mais, sirs, je crains qu'il

n'arrive quelque malheur si ces discussions se perpétuent.

En finissant, la voix d'Alice était tremblante, des larmes roulaient

sur ses paupières. Allen et son ami furent touchés; le chagrin d'une

aussi charmante affligée ne pouvait manquer d'être contagieux.

--Ne vous alarmez pas pour votre père, miss Newcome, lui dit Allen

avec la plus grande douceur; je vous donne ma parole de ne jamais

user de violence dans aucune occasion.

--Je vous fais, de tout mon coeur, la même promesse, dit le docteur.

--C'est que je suis bien en peine, reprit douloureusement la jeune

fille: je ne dois pas vous cacher, sirs, que mon père est sorti ce

matin avec son fusil, dans un état d'emportement terrible.

--Eh bien! dit Allen en prenant un air d'indifférence affectée,

votre père n'a rien à craindre et nous seuls sommes en danger; car,

ainsi que vous pouvez le voir, nous ne sommes point armés.

Alice était peu habituée à de semblables conversations; elle garda

timidement le silence, mais son doux regard fit à Allen une réponse

bien plus expressive que tous les discours du monde. Le jeune homme,

touché jusqu'au coeur par ce muet appel à sa bienveillante

modération, se hâta de dire d'une voix émue:

--Maintenant, en signe de paix et de réconciliation, vous allez nous

permettre de cueillir nos fraises pour en remplir votre corbeille;

vous regagnerez ensuite votre logis, gentiment approvisionnée, et

nous arriverons peut-être enfin à conclure une trève à toutes ces

discussions. N'est-ce pas, docteur?

--Oui! je serais bien heureux d'en finir avec ces tiraillements

pénibles, répliqua ce dernier en prenant doucement la corbeille où

son compagnon commençait déjà à jeter des fraises.

Ainsi pressée, la jeune fille les laissa faire en souriant.

Intérieurement il lui semblait que cette petite aventure n'avait

rien de «dangereux,» et, qu'au contraire, le retard apporté dans la

marche des jeunes gens serait utile, puisqu'il les ferait arriver

moins vite sur les lieux contestés; pendant ce temps la colère de

Newcome aurait le temps de s'apaiser un peu à la fraîcheur du matin.

Cette pensée, et quelques autres sentiments dont elle ne se rendait

pas compte, ramenèrent le calme dans son esprit, les teintes rosées

sur ses joues, le sourire sur ses lèvres: elle reçut la corbeille

remplie jusqu'au bord, en remerciant avec effusion.

--Adieu maintenant, miss Newcome, dit Allen; peut-être avant ce soir

votre père nous invitera à en manger chez vous.

--Dieu le veuille! j'en serais bien heureuse! répondit l'enfant avec

une naïve ardeur.

Puis, tout à coup se rappelant les sévères paroles de son père, et

songeant que sa conversation avec des étrangers avait duré trop

longtemps, Alice rougit, baissa la tête et s'enfuit.

Après l'avoir suivie des yeux jusqu'à ce qu'elle eût disparu

derrière les arbres, Squire et Doc continuèrent leur promenade

matinale.

En arrivant sur le territoire litigieux, ils trouvèrent leurs pieux

arrachés entièrement, une nouvelle rangée plantée fort avant sur

leur claim, en détachait une portion considérable. Cet empiétement

audacieux, en tranchant dans le vif sur leur propriété, la

dépouillait d'un superbe pâturage et d'une futaie magnifique.

Leur premier mouvement fut loin d'être pacifique, et ils n'auraient

pas eu besoin d'être beaucoup excités pour recourir aux moyens

violents. Quoiqu'ils eussent pour eux déjà le droit légal d'une

concession authentique, le _droit du plus fort_ commençait à leur

paraître préférable.

Cependant, disons-le à leur louange, le souvenir des pacifiques

promesses qu'ils venaient de faire à la tremblante Alice leur revint

à l'esprit; ils formèrent la bonne résolution d'y rester fidèles.

--Tout ce que nous pouvons faire en cette occurrence, dit Allen,

c'est d'imiter ce vieux singe de Newcome; arrachons ses clôtures et

transportons-les à leur place légitime.

--Adopté à l'unanimité! répondit gaîment le docteur; je ne vois

guère d'autre parti à prendre.

Aussitôt les jeunes gens se mirent vigoureusement à l'oeuvre. Ils

travaillèrent ainsi pendant une heure et demie sans être troublés

dans leur occupation solitaire; mais lorsqu'ils arrivèrent à la

forêt, ils aperçurent Newcome qui, appuyé sournoisement derrière un

arbre, guettait tous leurs mouvements. Ne voulant pas avoir l'air de

le reconnaître, jusqu'à ce qu'il s'annonçât lui-même, ils

continuèrent leur besogne comme si rien n'était; arrachant,

replantant, consolidant leurs pieux.

Lorsqu'ils furent tout à fait proches de lui, l'action s'engagea:

--Vous verrez sous peu votre travail perdu, leur dit l'irascible

voisin avec un affreux sourire.

--Eh bien! nous recommencerons la partie dès que vous aurez fait

votre jeu, répliqua aigrement le docteur.

--Oui, mais viendra le moment où vous aurez recommencé une fois de

trop, gronda l'autre.

--Est-ce une menace? par hasard! demanda le docteur d'une voix de

cuivre.

--Rappelez-vous notre promesse, Doc! murmura Allen à son oreille, de

façon à ce que Newcome ne l'entendît pas; laissez aboyer ce vieux

dogue, il ne peut nous faire grand mal.

--Oh! oh! quand je n'aboie plus, je mords, moi! riposta avec une

sauvage emphase Newcome, qui avait compris les derniers mots.

Allen se doutait bien que cette escarmouche verbale ne finirait pas

bien; pour donner à son ami le temps de se calmer, il s'empressa de

prendre la parole avant le docteur.

--Nous ne pouvons croire, M. Newcome, dit-il posément, que vous ayez

l'intention de commettre vis-à-vis de nous quelque acte violent ou

illégal. Si nous ne pouvons arriver au règlement de cette difficulté

entre nous, il faudra la déférer au claim-club ou à une cour de

district, comme vous aimerez mieux.

--Oh! mais non! vous ne me fourvoierez pas dans les buissons de la

chicane, mes beaux mignons! reprit Newcome en ricanant: je sais trop

bien où s'en iraient mes droits, dans cette hypothèse. Des gens

comme vous ne sont pas gênés par un excès d'honnêteté!... Je

m'entends, et je préfère régler moi-même mes petites affaires.

--Prenez garde à ce que vous dites! s'écria le docteur dont le sang

irlandais se mettait promptement en ébullition.

--Bast! n'écoutons donc pas ce pauvre fou! dit Allen en se

détournant avec une expression de mépris.

Au même instant Newcome lui lança sur la tête un énorme gourdin

qu'il avait tenu tout prêt: Allen aurait été assommé, si le docteur

n'eût paré le coup avec sa hache en coupant le bâton, et le rejetant

sur Newcome.

Les yeux de ce dernier étincelèrent comme ceux d'un loup;

instinctivement il prit et arma son fusil qui, jusque-là, était

resté appuyé contre un arbre.

--Faites attention! Newcome! Malheur à vous si vous faites feu! cria

Allen. Je retirerai si vous voulez mes propos offensants, que vous

avez pourtant provoqués. Croyez-moi, restons-en là, avant qu'il

survienne entre nous matière à quelque terrible regret.

--Pas de trève, non! cet homme doit être mis en arrestation!

vociféra le docteur hors de lui.

--Eh bien! arrêtez-moi si vous pouvez! répondit Newcome en serrant

les dents.

A ces mots, il jeta son fusil sur son épaule et disparut dans le

fourré.

Les jeunes gens restèrent durant quelques minutes en délibération,

ne sachant quelle allure donner à cette méchante affaire, en

présence d'un tel ennemi.

Tout à coup un éclair brilla dans l'ombre du bois, une détonation se

fit entendre; le docteur tomba à la renverse en s'écriant:

--Allen! mon Dieu! je suis frappé à mort!

Allen fut tellement abasourdi de cette catastrophe, qu'il resta

pendant quelques instants sans savoir que faire.

Cependant, au bout de quelques secondes, s'étant assuré que le

pauvre Doc était réellement mort, le jeune homme reprit un peu son

sang-froid et songea à poursuivre le meurtrier. Mais désespérant de

l'atteindre, seul et sans armes, il courut au plus près, c'est à

dire au Comptoir de la Compagnie d'Hudson: là il demanda aide et

vengeance.

Sur le champ le Settlement tout entier fut sur pied, à la recherche

du criminel. Chose étrange! ce dernier n'avait pas même songé à

fuir: on le trouva dans le bois, à proximité du théâtre de son

crime. Quand il vit arriver la foule menaçante et irritée, il

promena sur elle des regards hautains et resta fièrement immobile:

mais lorsque les clameurs dont il était le but lui eurent appris

qu'on l'accusait d'avoir commis un homicide volontaire sur la

personne d'Henry Edwards, il eut un tressaillement terrible et

renversa sa tête en arrière avec une expression de mortelle

angoisse.

Le corps inanimé d'Edwards fut transporté à Fairview, le chef-lieu

du comté; là il fut déposé dans un caveau provisoire, en attendant

la session des assises criminelles du district.

CHAPITRE IV

L'INFORMATION

C'était Allen qui soutenait l'accusation contre Newcome; lorsqu'on

lui demanda quel autre témoignage pourrait être fourni dans

l'enquête préparatoire, il fut forcé, bien à contre-coeur, de nommer

Alice Newcome comme étant la seule personne qui pût confirmer la

terrible vérité.

Les terres d'or · 第 1 / 9 段