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_1 fr. 25 c. le volume._
Gustave AIMARD & J.-B. D'AURIAC
LES
TERRES D'OR
[Illustration]
PARIS
A. DEGORCE-CADOT, éditeur, 9, rue de Verneuil
_Propriété exclusive de l'éditeur_
EXTRAIT DU CATALOGUE DE LA LIBRAIRIE DEGORCE-CADOT
COLLECTION DES ROMANS HONNÊTES
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Le Garde-Chasse 1
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l'affût 1
La Gentilhomme verrier 1
La Tour du Télégraphe 1
La Directrice des postes 1
Antonia 1
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Mademoiselle de Cardonne 1
Le Légataire 1
Le Baron la Gazette 2
Un Ami diabolique 1
Le Rubicon 2
FOUDRAS (MARQUIS DE)
Lord Algernon 1
Jacques de Brancion 2
La Comtesse Alvinzi 1
Madame de Miremont 1
LANDELLE (DE LA)
Les Iles de Glaces 1
Une Haine à bord 1
LE TASSE
La Jérusalem délivrée
PERCEVAL (VICTOR)
Béatrix 1
Un Excentrique 1
La Plus laide des Sept 1
MADAME RATTAZZI
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TERRES D'OR
PARIS
A. DEGORCE-CADOT, ÉDITEUR
9, RUE DE VERNEUIL, 9
Tous droits de propriété expressément réservés
LES TERRES D'OR
CHAPITRE PREMIER
DEUX SOLITAIRES
Bien loin, bien loin de la civilisation, s'étendent à l'infini, dans
les vastes Amériques, des plaines immenses entrecoupées de prairies
plus immenses encore.
C'est, ou plutôt, ce fut le territoire Indien.
Ces TERRES d'OR, convoitées par d'acharnés aventuriers, sont
devenues la proie du premier occupant; elles ont été divisées,
morcelées, mises en lambeaux par leurs insatiables hôtes: la
solitude a été mise au pillage; chacun a voulu avoir sa part à la
curée.
Arpenteurs, spéculateurs, locataires, fermiers, trafiquants,
forestiers, chasseurs, et par-dessus tout chercheurs d'aventures, se
sont abattus par légions sur le patrimoine Indien et s'en sont
emparés violemment, par droit de conquête.
Les enfants perdus de la civilisation se sont installés là comme
chez eux, et bientôt les noms de Kansas, de Nebraska, sont devenus
aussi familiers que ceux de New-York, Londres, ou Paris: les
Pawnies, les Ottawas, les Ottoes, les Kickappos, les Puncas, toutes
les peuplades aborigènes ont disparu successivement comme des foyers
éteints, refoulées par l'incessante et implacable pression des
Faces-Pâles.
Des ogres au désert; des oiseaux de proie; d'insolents usurpateurs;
des voleurs sans retenue et sans conscience; les Blancs ont été tout
cela et pis encore dans ce malheureux Nouveau-Monde qui aurait bien
voulu rester toujours inconnu.
Le grand et vieux fleuve qui descend des régions mystérieuses et
inexplorées des montagnes Rocheuses a dû se plier au joug des
envahisseurs: ses flots majestueux, jusqu'alors purs et calmes comme
l'azur des cieux, ont écumé sous les coups redoublés de la vapeur,
se sont souillés des détritus d'usines, ont charrié des fardeaux,
ont été réduits en esclavage.
En même temps, des fermes, des parcs, des avenues, des villages, des
villes, des palais ont surgi comme par enchantement sur les rives du
vénérable cours d'eau. La solitude et son paisible silence, le
désert et sa paix profonde, ont disparu. _Væ victis!_ tel a été le
premier et dernier mot de la civilisation.
Et pourtant, elle était si grande cette belle nature, sortie des
mains du Créateur comme un reflet de son immensité, qu'aux déserts
absorbés ont succédé les déserts, et que les plus effrontés
chercheurs en ignorent encore les bornes!
Parmi les plus aventureux pionniers de la Nebraska, se trouvait
Thomas Newcome. Quoique venu du Connecticut, il était né Anglais, et
s'il avait gagné le _Far-West_, c'était moins pour chercher la
fortune, que pour satisfaire les caprices d'une imagination
fantasque, désordonnée, ennemie de toute gêne.
Son existence tenait du roman;--comme cela arrive beaucoup trop
fréquemment pour l'ordre et le bonheur de la société--il avait été
le héros d'une mésalliance qui avait fait grand bruit dans le monde
Londonien. A une époque où il était jardinier dans les propriétés
d'une noble famille, il avait su se faire adorer par la fille de la
maison, l'avait enlevée, et avait fui avec elle en Amérique.
La malheureuse et imprudente victime de cette passion s'était
aperçue trop tard de son funeste aveuglement; il lui avait fallu
dévorer dans l'humiliation et les larmes le pain amer de la
pauvreté, assaisonné de remords et d'affronts,--car son séducteur
n'était qu'un coeur faux, un esprit misérable, tout à fait indigne
du sacrifice consommé en sa faveur.
Enchaînée à ce misérable époux, Mistress Newcome avait perdu
non-seulement amis et famille, mais encore sa fortune et ses
espérances, car elle avait été déshéritée. Thomas n'avait convoité
en elle que la richesse; quand il la vit pauvre il la prit en
horreur. La malheureuse femme traîna pendant quelques années une
existence désespérée; puis elle mourut, laissant une fille unique à
laquelle elle léguait sa beauté, son esprit fin, distingué,
impressionnable, et, par dessus tout, les noirs chagrins qui
l'avaient tuée.
La jeune Alice habitait avec son père une _clôterie_ sur les rives
du Missouri. Leur habitation, grossièrement construite en troncs
d'arbres, était installée sur la bordure des bois, et occupait à peu
près le centre du domaine.
Ce _Settlement_, bien délimité sur trois côtés par des ruisseaux
d'une certaine importance, n'avait, sur le quatrième côté, que des
confins extrêmement indécis.
Dans ces contrées exubérantes d'espace la terre se mesure et se
distribue largement: les grands spéculateurs,--un autre nom moins
honorable serait peut-être plus juste,--qui revendent à la toise les
territoires achetés à la lieue carrée, s'inquiètent peu d'attribuer
à deux ou trois acquéreurs le même lambeau de terre: dans ces
marchés troubles, auxquels personne ne comprend rien, qui commencent
par une goutte d'encre et finissent par des ruisseaux de sang, il
n'y a rien de sûr, rien de déterminé; la seule chose certaine, c'est
qu'ils sont traités de coquins à scélérats, et que leur unique
sanction repose sur le droit du plus fort.
Il s'y trouve toujours _un côté douteux_. Or, le _quatrième côté_ du
Settlement de Newcome était plus que douteux: à force d'être disputé
entre voisins, il était sur le point de n'appartenir à personne.
Les _prétendants_ les plus signalés étaient quatre jeunes gens
concessionnaires d'un important territoire au milieu duquel était
implantée leur rustique habitation.
Un matin, Newcome avait trouvé toute une rangée de pieux solidement
plantés sur ce qu'il regardait comme son bien--du quatrième côté. Il
ne fut pas long à les arracher pour les replanter bien loin en
arrière, rendant ainsi, avec usure, usurpation pour usurpation. Deux
jours après les poteaux étaient réintégrés à leur place première:
les jeunes voisins faisaient en même temps sommation d'avoir à
respecter leur clôture; Newcome répondait sur le champ par une
sommation contraire. Chacun, bien entendu, avait la carabine au dos,
le revolver en poche; il devint facile de préciser l'instant où la
conversation s'échaufferait et ferait parler la poudre.
La tremblante Alice ne vivait qu'au milieu des transes, mais elle ne
pouvait apporter remède à cet état de choses, car elle était
absolument sans influence sur l'esprit de son père. Quoique jeune
elle était sérieuse, raisonnable, prudente, et dirigeait la maison
paternelle en ménagère accomplie. Sans se décourager, elle plaidait
sans cesse pour la paix et la modération; mais elle prêchait
littéralement dans le désert; rien ne faisait impression sur
l'esprit brutal, emporté, indomptable de son père.
Un matin qu'il s'était réveillé dans un état d'exaspération
extraordinaire, il s'agitait dans la maison, la parcourant à grands
pas et adressant à ses voisins toutes sortes d'imprécations.
Alice, espérant faire diversion à ses pensées hargneuses, se hasarda
à lui dire timidement:
--M. Mallet, du Comptoir d'Échange, est venu vous demander.
--Qu'est-ce qu'il me veut aussi? ce damné Français de malheur! fut
la gracieuse réponse du père.
--Il ne me l'a pas expliqué: seulement il m'a annoncé qu'il
reviendrait dans un jour ou deux.
Newcome regarda sa fille de travers:
--En effet! poursuivit-il aigrement, il doit avoir d'importantes
affaires par ici, je le suppose! combien de temps est-il resté? Que
vous a-t-il dit, ce maroufle?
La jeune fille pâlit et rougit successivement..mais son émotion
était causée plutôt par le ton et les manières choquantes de son
père que par le souvenir de son entrevue avec le jeune Français. Les
paroles empreintes de soupçon qui venaient de lui être adressées la
troublèrent au point de rendre sa réponse hésitante et embarrassée.
--Je ne saurais vous rapporter ce qu'il a dit, répondit-elle en
balbutiant; il me semble qu'il a loué l'emplacement de notre
maison;.... il a expliqué que tout ce territoire lui était
parfaitement familier;... qu'il était en état de me raconter une
foule d'histoires fort intéressantes sur les moeurs, les guerres,
les légendes des Indiens... etc...
--Vraiment! j'en suis touché! Je parierais qu'il en sait une
provision d'histoires;... toutes plus intéressantes les unes que les
autres! Il doit être extrêmement instruit en façons indiennes. Et,
qu'a-t-il chanté encore, ce bel oiseau?...
--Il m'a demandé si j'avais des frères et des soeurs. Il trouve que
je ne dois pas mener une existence agréable dans ce Settlement
sauvage et solitaire, toute seule avec vous... surtout si on pense
que vous êtes dehors la majeure partie du temps.
--En vérité! Et il suppose que vous avez besoin de société, n'est-ce
pas?... Eh bien! là, franchement! je ne suis en aucune façon de son
avis. Et, je vous le dis, Alicia Newcome! si ce polisson de Français
vient encore rôder par ici, sous prétexte de me demander; s'il a
l'effronterie de faire des pauses pour vous distraire par sa
conversation... je m'arrangerai de façon à ce que vous vous mordiez
les doigts de vous être prêtée à ces familiarités là!
--Mais! comment puis-je m'y prendre pour l'empêcher de venir ici, et
de me parler s'il vient?... demanda la jeune fille moitié chagrine,
moitié irritée de l'apostrophe paternelle.
--Allons! bien! il faudra que je vous fasse la leçon sur ce point,
n'est-ce pas? Comme si toute femme ne connaissait pas d'instinct le
moyen de se débarrasser d'un importun?
--Mais, je ne suis qu'une pauvre fille sans expérience, mon père; je
ne sais rien, si ce n'est qu'il faut répondre civilement à qui me
parle avec civilité.
--Eh! eh! eh! ricana l'irascible et grincheux Settler, tout le sang
de sa mère, damnation! Petite effrontée! prenez garde de vous
montrer trop fidèle à _votre sang_! vous comprenez? Je ne vous dis
que ça! Et, sachez que je ne veux pas vous voir, comme votre mère,
prodiguer vos plus gracieux sourires à quiconque les sollicitera!
Il était dans les habitudes grossières de Newcome de se venger sur
sa noble femme de la pauvreté qu'elle lui avait apportée en dot; ces
brutales récriminations avaient toujours fait grand fonds dans la
couronne d'épines que la pauvre martyre avait dû supporter pendant
sa vie.
Quoique accoutumée à voir sa mère rudoyée par son indigne tyran et
froissée dans ses sentiments les plus délicats, Alice, depuis la
mort de cette unique et précieuse amie, n'avait pu supporter les
insultes adressées à sa mémoire chérie. Aux paroles cruelles de son
père, des larmes brûlantes jaillirent de ses yeux et sillonnèrent
lentement ses joues pâlissantes: mais elle se hâta de les essuyer
furtivement, de peur qu'elles ne servissent de prétexte à quelques
nouvelles cruautés.
La cabane de Newcome était assurément bien misérable pour servir
d'habitation à cette gracieuse et mignonne fille. Mais, heureusement
pour elle, la pauvreté ne lui avait jamais semblé un mal sérieux; sa
mère avait fortifié sa jeune âme par de salutaires enseignements;
tout en lui faisant apprécier par-dessus tout les richesses de
l'intelligence,--ce luxe du pauvre aussi bien que du riche,--elle
lui avait appris à embellir l'indigence même, par les ressources de
l'esprit, de la grâce et d'une résignation inaltérable.
Ainsi, dans cette rustique et prosaïque demeure, Alice avait su
faire régner une atmosphère de propreté, d'ordre, de distinction,
d'élégance même, où l'oeil le moins délicat trouvait aussitôt un
reflet des précieuses qualités déployées par la jeune ménagère.
Mais, au fond, le contraste était frappant; il était pénible de
songer qu'une si aimable enfant se trouvait condamnée à hanter
pareille demeure.
Très-probablement des pensées de ce genre vinrent en esprit à Thomas
Newcome. Il se rendit involontairement justice, en regardant d'un
oeil furtif la pauvre Alice qui meurtrissait ses petites mains en
s'efforçant de tirer à elle les lourds volets pour opérer la
fermeture quotidienne de la maison.
Probablement, dans l'âme sordide de ce manant, s'éleva un cri de la
conscience, lorsqu'il se demanda quelles seraient les appréciations
de la _Gentry_ civilisée, si cette jeune fille lui apparaissait
malheureuse, déclassée, courbée sous la froide étreinte de la misère
et de l'abandon.
Mais tout, chez cet homme, aboutissait à la colère. Il secoua
violemment ces idées importunes, se leva en sursaut et jetant sa
chaise sur le plancher, avec un bruit infernal, il se mit à marcher
de long en large, suivant son habitude, comme un ours dans sa cage.
--Au lit! fille! au lit! s'écria-t-il enfin; je veux déjeuner demain
matin, de bonne heure; car il faudra aller tenir tête à ces
_rogneurs de terre_. S'ils ont besoin d'une leçon je leur en
donnerai une: au point du jour je serai en observation, et malheur à
eux si je trouve un seul poteau déplacé!
Jamais Alice n'avait vu son père déployer une telle violence. Toute
tremblante, elle se retira, sans mot dire, dans le sombre réduit qui
lui servait de chambre à coucher. Thomas s'étendit sur un banc dans
la pièce commune: bientôt le silence--sinon le sommeil--régna sous
le triste toit de ces deux misérables créatures.
CHAPITRE II
UNE JOYEUSE VEILLÉE
La soirée s'était écoulée tout autrement chez les _Squatters_
(concessionnaires, défricheurs) du _Claim_ voisin. Pour donner ample
satisfaction à leurs instincts de sociabilité, de confort et
d'économie, quatre jeunes _chasseurs de terres_ avaient imaginé de
vivre ensemble dans la même habitation: ils avaient, par cet
ingénieux moyen, économisé la construction et l'ameublement de trois
cabanes, sur quatre. Ils avaient, en même temps, satisfait à une des
principales lois de leur concession, savoir, la prise de possession
par le fait d'un établissement à demeure. Au moyen d'une
délimitation artistement combinée, ils avaient fait converger au
centre les quatre lignes de démarcation, et, sur ce centre, ils
avaient bâti leur rustique palais; ils avaient réuni en commun
toutes leurs richesses--plus de bonne humeur que d'argent;--et ils
vivaient là, contents, insouciants, oublieux du passé, du présent et
de l'avenir.
Au demeurant c'étaient quatre beaux garçons, tout de rouge habillés,
barbus, chevelus, costumés, équipés d'une façon phénoménale.
Néanmoins, au premier coup d'oeil, on reconnaissait, dans leur
tournure et leurs manières des gens qui avaient «vu de meilleurs
jours:» La rude existence du désert avait bronzé leurs visages,
assuré leur démarche, durci leurs mains, tout en répandant sur toute
leur personne la mâle beauté, l'élégance robuste, la souplesse
infatigable de la force unie à la santé.
Ce quatuor d'amis était issu de quatre professions bien différentes:
l'un avait été Docteur es-sciences, mais n'avait jamais _pratiqué_;
l'autre était un Légiste qui s'en était également tenu à la théorie;
le troisième était Géomètre; le quatrième, Éditeur-libraire. Ces
deux derniers avaient une légère expérience de ce qu'ils
prétendaient avoir pratiqué.
Ils vivaient paisiblement, en bonne harmonie, dans leur hutte
raboteuse et grossière, qui, pour tout mobilier, avait deux tréteaux
en planches servant de lits, un fourneau de cuisine, une table en
sapin, et quelques ustensiles de ménage en fer battu.
«Pour abréger,» il avait été convenu entre eux que chacun serait
appelé par son titre professionnel ou une abréviation de ce titre.
Ainsi donc _Doc_, _Squire_, _Ed_, et _Flag_; (Docteur), (Bachelier
légiste ou Écuyer), (Éditeur) et (Porte-Drapeau ou
Arpenteur-Géomètre), telles étaient les appellations servant à
désigner la personnalité de chacun de ces gentlemen. Leurs vrais
noms apparaîtront plus tard en temps propice.
--Je vous le dis, garçons, il fait joli aujourd'hui, n'est-ce pas?..
dit _Squire_ en se dandinant sur ses jambes comme un enfant de
quatre ans. Puis il continua sa gymnastique sur un lit.
--Joli! répéta _Doc_; je pourrais croire que cette expression est
juste à votre égard, jeune homme, en vous voyant gigotter sur ce
lit. Mais, pour moi, je ne considère qu'une chose, c'est que voilà
mon quatrième jour de cuisine. Vraiment, j'ai le dos rompu!
--Peuh! vous parlez comme une femme, observa _Flag_ d'un ton
superlativement dédaigneux pour ce symptôme de faiblesse.
--Ah! miséricorde! reprit _Doc_ piteusement, je ne voudrais qu'une
seule chose;... entendre ici la voix d'une _vraie_ femme!
--Sans aucun doute, interrompit philosophiquement _Squire_, de tous
les animaux domestiques la femme est le plus usuel. Tout homme peut
s'organiser une maison confortable sans chien, ni chat, ni cheval,
ni vache: mais, sans femme, rien ne va bien. La femme est pour moi
le résumé du monde domestique.
--Je trouve que vous parlez bien peu respectueusement du beau sexe!
observa _Doc_ avec gravité; je saurais m'exprimer sur ce point avec
plus de convenance.
--Vous croyez? fit _Squire_ d'un ton insouciant et moqueur.
--Allons! reprit _Doc_; voilà le souper prêt. Le café sera,
j'espère, assez chaud pour vous brûler la langue et la punir de ses
méfaits.
Le souper fut bientôt terminé; les plats furent empilés dans un
chaudron sans être lavés; l'intéressante tâche du récurage était
réservée à _Ed_, en ce moment hors de la maison.
--Ah! bien, oui! je ne ferai pas, durant une minute de plus,
l'ouvrage de Master Ed:--trois jours chacun, c'est la règle; ce
paresseux a esquivé un jour de son service suivant sa coutume; et ça
m'est tombé dessus, naturellement!
Parlant ainsi, Doc se jeta en gémissant sur le lit que Flag lui
abandonna par déférence pour le lumbago dont il se plaignait.
--Oui, Ed est un _carotteur_, c'est un fait, observa Squire
sentencieusement.
Doc gardait un silence précurseur du sommeil.
--Je suis de cet avis, complètement! appuya Flag. Master Ed sait
très-bien s'approprier tout ce que nous avons de bon, et ce qui nous
a souvent coûté bien de la peine à nous procurer: en revanche, il
n'apporte jamais rien.
--C'est parfaitement juste, approuva Doc; Ed est un fainéant et un
égoïste.
--Si nous lui faisions une bonne farce? proposa Squire.
--Ah! certes, bien volontiers! mais que pourrions-nous imaginer?
--On peut être sûr, reprit Squire, qu'il se gardera bien de rien
apporter pour son souper; or, voici un plan délicieux pour le
mystifier: laissons sur la table, d'une façon négligente, le pain et
quelques rogatons froids, comme si nous les avions oubliés. Je parie
cent contre un, qu'au lieu de se faire cuire la moindre chose, notre
paresseux dévorera tout cela à belles dents.
--Mais je ne vois là rien de bien farceur, interrompit Doc; c'est
précisément ce qu'il fait toujours, sans se gêner.
--Patience! jeune homme! vous n'avez pas la parole; répondit Squire
en voix de fausset: je continue: Alors, nous sortirons tous, et nous
resterons dehors, juste assez longtemps pour qu'il ait le loisir de
bien goinfrer: puis, l'opération fatale accomplie, nous
reparaîtrons, nous constaterons le fait, et nous lui donnerons, d'un
air funèbre, l'aimable assurance qu'il vient d'engloutir des
boulettes à loups empoisonnées, de la strychnine et tout ce qui
s'ensuit! Seigneur quelle charge! de le voir souffler, gigoter,
hurler!... il se croira perdu!!
--Charmant! s'écria Doc.
--Superlatif! appuya Flag: mais dépêchons-nous, je crois l'entendre
siffler dans le lointain.
--Vite! vite! les victuailles sur la table! et... filons! camarades!
Doc, vif et alerte comme une sauterelle, oublia son lumbago; la
petite troupe des conspirateurs s'envola comme un seul passereau.
--Hé! les autres! où allez-vous comme ça? demanda Ed qui arrivait au
même instant.
--Nous allons vérifier, lui dit Squire précipitamment, si cette
vieille bête de Newcome ne démolit pas nos clôtures au clair de
lune, pour les replanter à trente pas en arrière au profit de son
_claim_.
Et, toujours courant, les trois conjurés se retirèrent dans un coin,
attendant la moment favorable.
Ed, sans la moindre méfiance, s'attabla avec l'empressement d'un
convive affamé, et fit consciencieusement disparaître tous les
vivres qui lui tombèrent sous la main. Ensuite, pour faciliter la
digestion, il tira de sa poche un journal tout _récent_, qui datait
d'au moins quinze jours.
Pendant cet intervalle, les autres étaient revenus.
--Vous êtes tardif, ce soir, observa Flag pendant que ses complices
prenaient place en sourdine; apportez-vous quelques nouvelles?
--Euh! pas grand'chose. J'ai là seulement des détails sur la Crimée;
les épisodes de cette guerre sont fabuleux. Mais une vraie calamité,
c'est de n'en avoir connaissance que lorsque ce sont des nouvelles
vieilles de quinze jours. Quel malheur d'être dans un pareil
dénuement! ne trouvez-vous pas?
--Sans doute, mon garçon; mais nous ne sommes pas les seuls dans ce
cas. Ce n'est là qu'une affaire d'habitude.
--Mon Dieu, oui! comme en toute chose, du reste; appuya Doc.
Avez-vous soupé, Ed? ajouta-t-il avec une indifférence calculée.
--Oui: je me suis accommodé de ces restes; je pense que cela me
suffira.
Doc se retourna vers la table avec un tressaillement admirable de
naturel.
--Miséricorde du ciel! s'écria-t-il; vous avez mangé ces rogatons?
--Oui. Il y avait quelques croûtons de pain et deux ou trois
morceaux de viande froide: ce n'était ni indigeste par la quantité,
ni merveilleux par la qualité. Mais pourquoi cette question effarée?
Vous avez tous des airs lugubres et stupéfiants!
--Ah! mon pauvre ami! vous êtes un homme mort! s'écria Doc en se
laissant tomber sur un banc.
--Des boulettes à loups! farcies de strychnine! s'exclamèrent à la
fois Squire et Flag d'une voix horripilante.
--Que me dites-vous? C'était... empoisonné? bégaya Ed terrifié,
pendant que son visage passait par toutes les couleurs de
l'arc-en-ciel et que ses jambes flageolaient.
--Doc! quel est le contre-poison pour la strychnine? hurla Squire
avec des intonations convulsives; il n'est peut-être pas encore trop
tard pour le sauver.
--Mais, c'est que la strychnine agit immédiatement! grommela Flag,
comme s'il se fut parlé à lui-même, tout en ayant soin de se faire
parfaitement entendre du patient.
--Huile! saindoux! lard! graisse! dit Doc avec volubilité; nous
avons ici du lard et de l'huile, je vais en essayer l'usage.
Ed, convaincu de son funeste sort, se roulait sur un banc avec de
piteux hoquets, et se tenait l'estomac serré à deux mains, d'un air
agonisant.
Sans perdre une seconde, Doc coupa une énorme tranche de lard et la
lui présenta.
--Oh! il n'y a pas besoin... murmura Ed; il est trop tard, le poison
a commencé son oeuvre diabolique. Oh! quelles souffrances! Oh!
cher... cher ami! comment pouvez-vous être si imprudent?
--Pardonnez-moi, Ed! avant de mourir,... si toutefois vous
succombez; répliqua l'autre qui avait toutes les peines du monde à
se contenir. Enfin, peut-être en réchapperez-vous, mon bon, mon
vieux camarade: Allons, vivement, avalez-moi ce lard;--il n'y a pas
une minute à perdre:--avalez vigoureusement.
Tout mourant qu'il se croyait, Ed eut la force de penser que dévorer
à plein gosier une demie livre de lard froid était une opération
pénible et ardue. Néanmoins il essaya d'en grignoter un petit
morceau, perdit courage, et se laissa tomber sur le lit, désespéré.
--Il ne faut pas vous décourager ainsi, Ed, dit Flag avec autorité;
essayons de l'huile, ce sera plus facile à avaler. Allons! de
l'énergie!... que diable! vous êtes un homme, je pense!
Ainsi pressé jusque dans ses derniers retranchements, Ed fit un
effort désespéré et avala d'une seule gorgée tout le nauséabond
contenu de la cruche qui lui était présentée.
--Est-ce qu'il n'y en a pas assez, là, pour me tirer d'affaire,
docteur? demanda le patient qui, à ses souffrances imaginaires,
sentait se joindre une horrible plénitude d'estomac.
--Je ne sais trop... trouvez-vous ce remède-là plus aisé à prendre
que le lard?
--Oh non! je ne trouve pas cela commode du tout. Il me semble que si
le lard était fondu ou coupé en petits morceaux je l'avalerais plus
facilement. Mais, j'y pense, si l'un de vous me frictionnait la
poitrine.
Squire et Flag se mirent à le frotter d'importance, outrepassant
même de beaucoup ses désirs. En même temps Doc fit fondre du lard,
dans un vaste bol, sur la flamme de la chandelle, car le feu était
éteint.
--Je... je... trouve que les frictions me font du bien, bégaya la
triste victime en cherchant à reprendre haleine sous les poings
furibonds de ses amis.
--C'est aussi mon avis, dit Doc sentencieusement; et maintenant si
vous pouvez absorber ce bol de graisse fondue, je crois que nous
arriverons à vous sauver.
--Ah! Seigneur! miséricorde! s'écria Ed, lorsque par un effort
surhumain, il eût réussi à ingurgiter l'atroce breuvage; c'est au
moins aussi mauvais que le poison!
--Jamais! mon bon! jamais! observa Squire: si vous en réchappez, il
faudra bénir cette médication bienfaisante.
--Mes amis! je m'en vais! c'est fini, je le sens! voyez plutôt!
hurla le patient qui se laissa tomber presque inanimé sur le sol.
Les trois impitoyables farceurs eurent un moment d'anxiété: Ed se
tordait dans les angoisses très-réelles d'une indigestion
monstrueuse. Heureusement la vigueur de sa constitution prit le
dessus, d'abondants vomissements le soulagèrent: il s'endormit tout
brisé et tout endolori, d'un profond sommeil.
La farce était jouée; les trois conspirateurs se retirèrent en leurs
lits respectifs, dans le ravissement d'avoir aussi bien et aussi
complètement réussi.
Puis, ils s'abandonnèrent béatement aux douceurs du repos.
Mais à une heure indue de la nuit, vers le matin, tous les dormeurs
furent éveillés en sursaut par un bruit étrange; il leur sembla
entendre quelqu'un entrer furtivement dans la chambre.
--Est-ce vous Doc? demanda en baillant Squire qui occupait le même
lit avec Flag.
--Non, répondit l'autre: Je parie que c'est Ed: en tout cas il n'est
pas dans le lit.
--Hé! l'ami Ed! qu'avez-vous donc pour être si matinal? Vous
sentiriez-vous plus mal?
--Mal...! grommela l'infortuné, d'une voix de somnambule; je
voudrais bien savoir si vous ne seriez pas dolents et tourmentés,
ayant le corps bourré d'huile et de graisse!
Un gros rire à demi étouffé fut la seule réponse. Ed s'en formalisa:
--Il vous est facile de rire, Messieurs, je n'en doute pas: je
voudrais seulement que quelqu'un de vous eût été aussi proche d'un
empoisonnement mortel, et qu'il eût souffert toutes les épreuves
qu'il m'a fallu traverser; nous verrions bien s'il trouverait la
chose aussi réjouissante!
--C'est un fait! observa Squire avec un accent sympathique. Mais
comprenez, cher, qu'à présent vous voilà hors d'affaire: nous en
sommes heureux... mais heureux...! au point d'en avoir le fou rire.
--D'ailleurs, ajouta Flag! nous ne rions pas de votre accident; Dieu
nous en garde! nous trouvons seulement, que votre médication,--si
complètement efficace,--avait un cachet,... comment dirai-je?... un
caractère... fort bizarre. Enfin, je pense, mon brave Ed, que vous
restez notre débiteur d'au moins trois belles peaux de loups; car en
absorbant ainsi leur ragoût futur, vous nous avez fait tort d'une
superbe rafle; la nuit était magnifique pour la sortie du loup.
--Que la peste vous confonde tous! vous et les loups! gronda la
victime en continuant à se heurter çà et là dans les ténèbres, au
milieu de ses évolutions inquiètes.
--Allons, ami Ed, calmez-vous, ne vous faites pas de bile! Il n'y a
eu là-dedans qu'un oubli bien involontaire. Doc va doubler ses jours
de corvée, pour vous remplacer; il fera la cuisine pendant trois
jours encore, en punition de sa négligence.
Il ne fallait rien moins que cette flatteuse promesse pour calmer le
malade: peu à peu son agitation fut calmée, tout le monde se
rendormit.
Dès les premières lueurs de l'aube, le quatuor fut debout; on
expédia vivement le déjeûner afin de mettre en train, sans retard,
les affaires de la journée.
Les jeunes _squatters_ se doutaient bien que Newcome ne manquerait
pas de déraciner leurs clôtures pour les reculer à sa ligne idéale
de démarcation sur le terrain de Squire et de Doc: ces deux derniers
formèrent donc le projet de se tenir sur les lieux afin de s'opposer
à l'usurpation.
Flag avait rendez-vous avec une compagnie d'arpenteurs qui devaient
l'occuper à une assez grande distance, et le retenir jusqu'à la
nuit.
Ed déclara que son intention était d'aller à la chasse, si, après le
repas, il se sentait la force de porter son fusil.
--Vous ferez acte de bonne camaraderie à notre égard, observa Flag,
en fusillant les loups que vous avez mis hors de danger cette nuit.
--Que la peste vous confonde, Flag! Je ne sais ce qui m'a empêché de
faire feu sur vous ou sur Doc, ou sur celui qui a laissé traîner
cette strychnine sur la table. Je ne suis pas encore bien sûr que
toute cette aventure ne serve pas de base à une bonne plainte de ma
part contre vous tous, qui amènerait parfaitement votre arrestation.
--Non, mon chéri, répliqua Doc avec un sourire agaçant, car il n'y
avait pas plus de strychnine que sur ma main. Le tour a été bien
joué, croyez-moi.
Ed lança successivement un regard sur Squire et sur Flag; il les vit
gonflés d'un éclat de rire tout prêt à faire explosion. La vérité se
fit aussitôt jour dans son esprit; il avala à la hâte sa tasse de
café, et, sans prendre aucune autre nourriture, il se leva de table,
prit son fusil et sortit sans dire un seul mot.
--Whew...! il s'en va plus ahuri qu'un chat ébouillanté, dit Flag en
riant; je ne serais point étonné qu'il méditât de prendre une
éclatante revanche.
--Certainement: une autre bonne farce serait de faire mettre son
aventure dans les journaux. Ah! ah! ah! serait-il enragé! Sa dignité
_Éditoriale_ recevrait un cruel échec. Dans tous les cas il ne nous
pardonnera pas, soyez-en sûrs.
--Bah! une tempête dans une théière! fit Squire en pirouettant.
--C'est cela; et l'orage sera passé d'ici à l'heure du dîner: Ed n'a
presque rien mangé ce matin; or, la faim est un puissant réactif
pour amener l'ennemi à composition, répondit Doc philosophiquement.
--Eh bien! adieu mes amis, il faut que je parte, dit Flag en se
levant et faisant ses préparatifs: Ayez soin de vous, Doc; prenez
bien garde que Ed ne nous fasse aucune cuisine d'ici à quinze jours;
il nous empoisonnerait pour tout de bon.
A ces mots, le jeune arpenteur tourna les talons et s'éloigna en
sifflant.
--Flag est un bon garçon, observa Doc; ce serait dommage qu'il ne
réussît pas.
CHAPITRE III
UNE TRAGÉDIE DANS LES BOIS
Les splendeurs joyeuses d'une belle matinée printanière semblaient
avoir donné à toute chose une vie et une animation particulières.
Partout, dans les bois, retentissaient le chant des oiseaux, le
murmure des insectes, l'harmonie charmante et inexprimable de ces
mille petites voix confuses qui se réunissent pour former l'hymne
grandiose de la nature heureuse dans sa solitude. Dans les
clairières on voyait çà et là, folâtrer gracieusement les jeunes
loups des prairies, glisser de monstrueux serpents roulés en anneaux
étincelants, voler des papillons, courir des écureuils aux branches
les plus aériennes des arbres.
Henry Edwards et Frédéric Allen (_Doc_ et _Squire_ du précédent
chapitre) ne pouvaient contenir leur admiration à l'aspect du
ravissant spectacle qui émerveillait à chaque pas leurs regards.
Leur route côtoyait les bois des collines, en suivant un sentier qui
séparait la prairie des régions boisées: d'un côté ondulait l'Océan
de la verte plaine; de l'autre, la forêt profonde, comme une toison
luxuriante, couvrait à perte de vue les croupes fuyantes des
collines dont les pentes douces descendaient jusqu'au Missouri. Par
intervalles quelques longues avenues livraient passage aux regards,
et dans le fond lumineux de ces voûtes ombreuses, on voyait
scintiller les flots majestueux du _Père des Eaux_.
Un ciel dont l'azur sans tache annonçait une atmosphère pure, un
soleil radieux, dans l'air et sur la terre les effluves balsamiques
du jeune printemps, le bonheur de vivre, la force, la santé, le
courage, l'espoir, tout souriait aux jeunes voyageurs.
La hache sur leurs robustes épaules, alertes, gais, heureux, ils
cheminaient enchantant, parlant et riant.
O verte jeunesse! sourire de la vie! fleur de l'existence! que ton
âme reste joyeuse! ton soleil brillant! ton ciel sans nuages!...
Et pourtant, par cette douce matinée, il y avait une jeune et
charmante créature qui «ployait tristement la tête sous le fardeau
de la vie.» Après avoir préparé le repas de son père, et mis tout en
ordre dans sa pauvre cabane, Alice était sortie à pas lents avec une
corbeille pour cueillir les fraises qui, par millions, tapissaient
le sol humide des bois.
Elle était, au milieu de ce paysage enchanteur, une ravissante
apparition, avec son blanc chapeau de paille que débordaient de
partout les boucles soyeuses de ses cheveux blonds, son châle
écarlate croisé sur la poitrine et noué derrière la taille, sa robe
gris-perle flottant au gré de la brise matinale.
Doc et Squire, en l'apercevant au sortir d'un bosquet, ne purent
retenir une exclamation admirative; leurs regards la suivirent avec
une sympathie facile à concevoir. Ils ne songeaient déjà plus qu'ils
étaient partis pour aller disputer, pied à pied, leur territoire à
son père.
Alice Newcome leur était personnellement inconnue, mais sa
réputation de beauté, bien répandue parmi les settlers, était depuis
longtemps parvenue jusqu'à eux. Il leur suffit d'un coup d'oeil pour
deviner qu'elle était cette charmante glaneuse de fraises, près de
laquelle ils allaient passer.
Les deux jeunes gens lui adressèrent un respectueux salut, mais
continuèrent leur route en ralentissant le pas et se creusant la
tête pour trouver quelque bon prétexte qui leur permît de lui
adresser la parole.
De son côté, Alice leur avait adressé un timide regard, mais sans
coquetterie. Elle ignorait tout artifice, la naïve enfant; ses beaux
yeux, limpides comme l'azur, reflétaient son âme pure, franche,
loyale.
A peine les voyageurs eurent-ils fait quelques pas, qu'un cri de
terreur se fit entendre: c'était la jeune fille qui l'avait poussé.
Ils revinrent en toute hâte vers elle, et la trouvèrent immobile et
comme pétrifiée par la terreur, les yeux fixés sur un grand buisson
tout proche.
Un coup d'oeil suffit aux jeunes gens pour juger de la situation:
deux énormes serpents enroulés ensemble froissaient les hautes
herbes sous leurs monstrueux replis et s'avançaient vers le sentier.
--N'ayez pas peur, ces animaux ne sont point d'une espèce
dangereuse; miss... miss Newcome, je présume? dit Fred Allen.
La jeune fille poussa un soupir de soulagement:
--Merci, messieurs, répondit-elle, je vous demande mille pardons
d'avoir interrompu votre course; je suis d'une poltronnerie extrême
en présence des serpents, et je ne sais pas distinguer ceux qui sont
inoffensifs de ceux qui sont venimeux.
Tout en parlant, Alice et ses deux auxiliaires s'étaient rapidement
éloignés de l'horrible groupe des reptiles.
--Je ne m'étonne nullement de votre frayeur, miss, se hâta de dire
le docteur, vos impressions sont exactement les miennes; je
frissonne toujours des pieds à la tête quand j'aperçois un serpent,
venimeux ou non. Mais, permettez-moi de pendre pour quelques
instants votre corbeille, vous êtes encore toute tremblante.
--Je vous remercie, sir; ma corbeille est trop petite pour me
paraître lourde; d'ailleurs elle n'est qu'à moitié pleine, ajouta
Alice en souriant, et je ne pense pas qu'il m'arrive de la remplir
aujourd'hui.
--Vous avez peur d'avoir peur encore?... répliqua gaîment Allen.
Puis il ajouta, en prenant la corbeille: Voyons si vous en avez
assez pour votre dîner: Ah! mais non! elle n'est qu'à moitié pleine.
Écoutez, mon claim fourmille de fraises; le docteur et moi nous
allons nous mettre à l'oeuvre et vous compléter votre provision en
un clin d'oeil, si vous voulez nous le permettre.
Une expression d'inquiétude vint aussitôt troubler le visage
d'Alice; elle s'avança vivement, la main tendue, pour reprendre sa
corbeille.
--Non, non! répondit-elle précipitamment; vous êtes trop bon, je ne
veux pas vous déranger plus longtemps.
Les jeunes gens furent surpris du ton avec lequel fut dite cette
phrase, et ne parvinrent pas à dissimuler leur étonnement. La jeune
fille s'en aperçut fort bien, mais son trouble parut s'accroître,
elle poursuivit avec une nuance d'amertume.
--N'êtes-vous pas, je crois, les gentlemen avec lesquels mon père
est en dispute relativement aux limites des claims? J'ignore de quel
côté est le bon droit. En conscience, je suis obligée de reconnaître
que mon père est violent, irascible; mais, sirs, je crains qu'il
n'arrive quelque malheur si ces discussions se perpétuent.
En finissant, la voix d'Alice était tremblante, des larmes roulaient
sur ses paupières. Allen et son ami furent touchés; le chagrin d'une
aussi charmante affligée ne pouvait manquer d'être contagieux.
--Ne vous alarmez pas pour votre père, miss Newcome, lui dit Allen
avec la plus grande douceur; je vous donne ma parole de ne jamais
user de violence dans aucune occasion.
--Je vous fais, de tout mon coeur, la même promesse, dit le docteur.
--C'est que je suis bien en peine, reprit douloureusement la jeune
fille: je ne dois pas vous cacher, sirs, que mon père est sorti ce
matin avec son fusil, dans un état d'emportement terrible.
--Eh bien! dit Allen en prenant un air d'indifférence affectée,
votre père n'a rien à craindre et nous seuls sommes en danger; car,
ainsi que vous pouvez le voir, nous ne sommes point armés.
Alice était peu habituée à de semblables conversations; elle garda
timidement le silence, mais son doux regard fit à Allen une réponse
bien plus expressive que tous les discours du monde. Le jeune homme,
touché jusqu'au coeur par ce muet appel à sa bienveillante
modération, se hâta de dire d'une voix émue:
--Maintenant, en signe de paix et de réconciliation, vous allez nous
permettre de cueillir nos fraises pour en remplir votre corbeille;
vous regagnerez ensuite votre logis, gentiment approvisionnée, et
nous arriverons peut-être enfin à conclure une trève à toutes ces
discussions. N'est-ce pas, docteur?
--Oui! je serais bien heureux d'en finir avec ces tiraillements
pénibles, répliqua ce dernier en prenant doucement la corbeille où
son compagnon commençait déjà à jeter des fraises.
Ainsi pressée, la jeune fille les laissa faire en souriant.
Intérieurement il lui semblait que cette petite aventure n'avait
rien de «dangereux,» et, qu'au contraire, le retard apporté dans la
marche des jeunes gens serait utile, puisqu'il les ferait arriver
moins vite sur les lieux contestés; pendant ce temps la colère de
Newcome aurait le temps de s'apaiser un peu à la fraîcheur du matin.
Cette pensée, et quelques autres sentiments dont elle ne se rendait
pas compte, ramenèrent le calme dans son esprit, les teintes rosées
sur ses joues, le sourire sur ses lèvres: elle reçut la corbeille
remplie jusqu'au bord, en remerciant avec effusion.
--Adieu maintenant, miss Newcome, dit Allen; peut-être avant ce soir
votre père nous invitera à en manger chez vous.
--Dieu le veuille! j'en serais bien heureuse! répondit l'enfant avec
une naïve ardeur.
Puis, tout à coup se rappelant les sévères paroles de son père, et
songeant que sa conversation avec des étrangers avait duré trop
longtemps, Alice rougit, baissa la tête et s'enfuit.
Après l'avoir suivie des yeux jusqu'à ce qu'elle eût disparu
derrière les arbres, Squire et Doc continuèrent leur promenade
matinale.
En arrivant sur le territoire litigieux, ils trouvèrent leurs pieux
arrachés entièrement, une nouvelle rangée plantée fort avant sur
leur claim, en détachait une portion considérable. Cet empiétement
audacieux, en tranchant dans le vif sur leur propriété, la
dépouillait d'un superbe pâturage et d'une futaie magnifique.
Leur premier mouvement fut loin d'être pacifique, et ils n'auraient
pas eu besoin d'être beaucoup excités pour recourir aux moyens
violents. Quoiqu'ils eussent pour eux déjà le droit légal d'une
concession authentique, le _droit du plus fort_ commençait à leur
paraître préférable.
Cependant, disons-le à leur louange, le souvenir des pacifiques
promesses qu'ils venaient de faire à la tremblante Alice leur revint
à l'esprit; ils formèrent la bonne résolution d'y rester fidèles.
--Tout ce que nous pouvons faire en cette occurrence, dit Allen,
c'est d'imiter ce vieux singe de Newcome; arrachons ses clôtures et
transportons-les à leur place légitime.
--Adopté à l'unanimité! répondit gaîment le docteur; je ne vois
guère d'autre parti à prendre.
Aussitôt les jeunes gens se mirent vigoureusement à l'oeuvre. Ils
travaillèrent ainsi pendant une heure et demie sans être troublés
dans leur occupation solitaire; mais lorsqu'ils arrivèrent à la
forêt, ils aperçurent Newcome qui, appuyé sournoisement derrière un
arbre, guettait tous leurs mouvements. Ne voulant pas avoir l'air de
le reconnaître, jusqu'à ce qu'il s'annonçât lui-même, ils
continuèrent leur besogne comme si rien n'était; arrachant,
replantant, consolidant leurs pieux.
Lorsqu'ils furent tout à fait proches de lui, l'action s'engagea:
--Vous verrez sous peu votre travail perdu, leur dit l'irascible
voisin avec un affreux sourire.
--Eh bien! nous recommencerons la partie dès que vous aurez fait
votre jeu, répliqua aigrement le docteur.
--Oui, mais viendra le moment où vous aurez recommencé une fois de
trop, gronda l'autre.
--Est-ce une menace? par hasard! demanda le docteur d'une voix de
cuivre.
--Rappelez-vous notre promesse, Doc! murmura Allen à son oreille, de
façon à ce que Newcome ne l'entendît pas; laissez aboyer ce vieux
dogue, il ne peut nous faire grand mal.
--Oh! oh! quand je n'aboie plus, je mords, moi! riposta avec une
sauvage emphase Newcome, qui avait compris les derniers mots.
Allen se doutait bien que cette escarmouche verbale ne finirait pas
bien; pour donner à son ami le temps de se calmer, il s'empressa de
prendre la parole avant le docteur.
--Nous ne pouvons croire, M. Newcome, dit-il posément, que vous ayez
l'intention de commettre vis-à-vis de nous quelque acte violent ou
illégal. Si nous ne pouvons arriver au règlement de cette difficulté
entre nous, il faudra la déférer au claim-club ou à une cour de
district, comme vous aimerez mieux.
--Oh! mais non! vous ne me fourvoierez pas dans les buissons de la
chicane, mes beaux mignons! reprit Newcome en ricanant: je sais trop
bien où s'en iraient mes droits, dans cette hypothèse. Des gens
comme vous ne sont pas gênés par un excès d'honnêteté!... Je
m'entends, et je préfère régler moi-même mes petites affaires.
--Prenez garde à ce que vous dites! s'écria le docteur dont le sang
irlandais se mettait promptement en ébullition.
--Bast! n'écoutons donc pas ce pauvre fou! dit Allen en se
détournant avec une expression de mépris.
Au même instant Newcome lui lança sur la tête un énorme gourdin
qu'il avait tenu tout prêt: Allen aurait été assommé, si le docteur
n'eût paré le coup avec sa hache en coupant le bâton, et le rejetant
sur Newcome.
Les yeux de ce dernier étincelèrent comme ceux d'un loup;
instinctivement il prit et arma son fusil qui, jusque-là, était
resté appuyé contre un arbre.
--Faites attention! Newcome! Malheur à vous si vous faites feu! cria
Allen. Je retirerai si vous voulez mes propos offensants, que vous
avez pourtant provoqués. Croyez-moi, restons-en là, avant qu'il
survienne entre nous matière à quelque terrible regret.
--Pas de trève, non! cet homme doit être mis en arrestation!
vociféra le docteur hors de lui.
--Eh bien! arrêtez-moi si vous pouvez! répondit Newcome en serrant
les dents.
A ces mots, il jeta son fusil sur son épaule et disparut dans le
fourré.
Les jeunes gens restèrent durant quelques minutes en délibération,
ne sachant quelle allure donner à cette méchante affaire, en
présence d'un tel ennemi.
Tout à coup un éclair brilla dans l'ombre du bois, une détonation se
fit entendre; le docteur tomba à la renverse en s'écriant:
--Allen! mon Dieu! je suis frappé à mort!
Allen fut tellement abasourdi de cette catastrophe, qu'il resta
pendant quelques instants sans savoir que faire.
Cependant, au bout de quelques secondes, s'étant assuré que le
pauvre Doc était réellement mort, le jeune homme reprit un peu son
sang-froid et songea à poursuivre le meurtrier. Mais désespérant de
l'atteindre, seul et sans armes, il courut au plus près, c'est à
dire au Comptoir de la Compagnie d'Hudson: là il demanda aide et
vengeance.
Sur le champ le Settlement tout entier fut sur pied, à la recherche
du criminel. Chose étrange! ce dernier n'avait pas même songé à
fuir: on le trouva dans le bois, à proximité du théâtre de son
crime. Quand il vit arriver la foule menaçante et irritée, il
promena sur elle des regards hautains et resta fièrement immobile:
mais lorsque les clameurs dont il était le but lui eurent appris
qu'on l'accusait d'avoir commis un homicide volontaire sur la
personne d'Henry Edwards, il eut un tressaillement terrible et
renversa sa tête en arrière avec une expression de mortelle
angoisse.
Le corps inanimé d'Edwards fut transporté à Fairview, le chef-lieu
du comté; là il fut déposé dans un caveau provisoire, en attendant
la session des assises criminelles du district.
CHAPITRE IV
L'INFORMATION
C'était Allen qui soutenait l'accusation contre Newcome; lorsqu'on
lui demanda quel autre témoignage pourrait être fourni dans
l'enquête préparatoire, il fut forcé, bien à contre-coeur, de nommer
Alice Newcome comme étant la seule personne qui pût confirmer la
terrible vérité.