--Eh bien! personne ne la sait donc, cette danse?...
Je reconnus la voix de Louisa Aumont.
Ce fut moi qui pris Brididi dans mes bras, et le fis danser de force. Il
avait beau me dire:
--Je ne suis pas en mesure; j'allais toujours.
Enfin, je fis plus d'attention, et je dansai à merveille.--Je passai
plusieurs fois devant Louisa Aumont, et je me penchais si fort sur mon
danseur, qu'elle put croire que je l'embrassais. Il voulut se reposer.
Presque près d'elle, je lui criai: «Viens donc, viens donc!...» Il n'y
prit pas garde.--Je le tutoyais!...
On se mit à m'applaudir à outrance; on me suivait, on me désignait du
doigt!...
--Fi! l'horreur! disait Louisa Aumont au bras d'un vieux monsieur;
peut-on s'afficher ainsi!...
Je vis bien qu'elle était vexée!... C'est égal, le mot me piqua; je
voulus me venger. J'attendis qu'elle passât près de moi. Je l'arrêtai par
le bras, et je lui dis:
--Bonjour, ma chère Louisa; y a-t-il longtemps que vous n'êtes allée à
Versailles voir votre amant?
Elle devint pourpre, et voulut continuer son chemin; je l'arrêtai de
nouveau.
Elle me dit:--Je ne vous connais pas!
--Ah! je comprends; pardon, je prenais monsieur pour votre père. Si
j'avais su que c'était le vieux hibou qui vous ennuie tant et à qui vous
dites, pour vous débarrasser de lui trois fois la semaine, que vous allez
chez votre tante, à Versailles, je n'aurais pas parlé de votre Henri.
Mais, aussi, vous ne me prévenez pas! vous me parlez d'un vieux monstre;
je trouve monsieur très-bien, moi.
Je fis la révérence, et je partis en riant.
Je me mis à danser; tout le monde m'entoura. Je venais de faire une
méchanceté; j'étais radieuse. J'entendais dire:
--Elle est bien mieux que Pomaré!
On la quittait pour venir à moi.
--Ah! me dit Brididi, les œillades vous battent en brèche!
Tous les hommes vinrent m'inviter.
--Oh! mais, dit il, me tirant par le bras, j'aurais moins de peine à
défendre Mogador que ma danseuse!... Tiens, cria-t-il bien haut, je vous
appelle Mogador!
Ce qui se passa est ridicule, mais exact, et n'est pas assez éloigné pour
que l'on ne s'en souvienne pas!... Cent voix crièrent: vive Mogador! On
me jeta vingt bouquets dans le cercle où je dansais.
Il y eut deux camps... D'un côté, on criait: vive Pomaré! de l'autre:
vive Mogador! Les gens qui ne comprenaient rien et qui ne saisissaient
que le bruit, criaient: vive Pomador! La garde fut obligée de s'en
mêler!... Cela était si animé qu'on craignait une querelle de partis! Je
fus obligée de me sauver pour partir; on voulait me porter en triomphe
jusqu'à ma porte. Cela me fit grand peur, et, prévenue par Brididi, je
pris la fuite à temps. Pomaré fut mise dans un fiacre; on détela les
chevaux, et ce furent des jeunes gens qui la traînèrent jusqu'à la
Maison-d'Or.
Le lendemain, soit que Mabille eût payé pour faire une réclame, soit que
les maîtres de danse voulussent mettre la polka à la mode, tous les
journaux parlèrent de Pomaré et de moi.
Le _Charivari_ nous reproduisit sous toutes les formes.
Il y avait deux autres femmes qui ne faisaient pas moins de bruit à la
Chaumière: c'étaient Maria-la-Polkeuse et Clara Fontaine.
On sait ce que c'est que Paris. Chaque excentricité a son heure de vogue.
Ces folies faisaient le sujet de toutes les conversations, et notre
triste renommée, par les cent voix de la presse, s'étendait jusqu'en
province.
Je n'avais pas vu Adolphe depuis trois semaines; il vint à Mabille par
curiosité, et demanda à voir les célébrités. Il trouva Pomaré laide!
Quand on me fit remarquer à lui, il recula d'un pas et dit:
--Vous vous trompez! ce n'est pas elle; c'est Céleste.
--Oui, dit son ami, Céleste Mogador!
Il me suivit. Je l'avais vu; j'avais senti mes jambes fléchir! Je le
montrai à Brididi.
--Diable! fit-il, il faut vous asseoir.
Adolphe vint à moi.
--Venez, j'ai à vous parler.
Je fis signe à mon danseur que j'allais revenir.
--Vous ne reviendrez pas, me dit Adolphe en me serrant le bras.
--Pourquoi donc? lui dis-je.
--Parce que je ne le veux pas.
--Ah! bah! vous avez été bien longtemps à m'apporter vos ordres; je vous
préviens que je suis changée, et je n'en veux plus recevoir! Je veux
aller danser; j'ai promis.
--N'y allez pas, me dit-il, pâle, ou je vais avoir une affaire avec ce
petit monsieur!
J'ai toujours tremblé à l'idée d'une querelle qui pouvait naître à cause
de moi. Je m'arrêtai.
--Est-ce que vous me feriez l'honneur d'être jaloux? Il y a quelque
temps, je vous avoue que ça m'aurait fait plaisir, mais aujourd'hui ça me
fait rire.
La marchande de fleurs m'apporta deux bouquets de roses qu'on me pria
d'accepter. Je les pris, mais M. Adolphe se jeta dessus et les mit en
pièces.
--Eh bien! lui dis-je, votre colère est-elle passée?
--Ne vous moquez pas de moi! me dit-il hors de lui.
Je vis qu'il fallait le prendre sur un autre ton, car il était
sérieusement en colère.
--Enfin, mon ami, que me voulez-vous? Vous m'avez quittée; vous ne
m'aimiez pas: je ne me suis pas imposée à vous; j'espère que vous en
ferez autant. Je n'ai pas troublé vos amours...
--Je n'ai jamais eu cette femme! Si elle était là, je le dirais devant
elle.
Au même instant, je la vis sortir d'un bosquet avec une autre femme.
--Tenez, lui dis-je, la voilà! Si vous faites cela, je vous croirai.
Il hésita.
--Vous partirez avec moi?...
--Oui!
Il alla droit à Louisa, qui lui apprêtait son plus joli sourire.
--Voyons, mademoiselle, dites, je vous prie, à Céleste que je ne suis pas
votre amant, et que vous regrettez d'avoir été si dure pour elle.
Elle se mit à rire sans répondre. Il lui prit le bras et lui renouvela sa
demande.
Elle fit une affreuse grimace, devint rouge et dit:
--Oui!...
--Assez, dis-je à Adolphe, qui, je le voyais bien, lui serrait le
poignet; venez. Et nous partîmes en voiture. Il me fit mille amitiés! je
restai comme une pierre!...
--Je vois bien, me dit-il, que vous ne m'aimez plus!
--Je ne sais pas si je ne vous aime plus, mais ce qu'il y a de certain,
c'est que je vous aime moins. Vous n'avez pas de reproches à me faire! Je
vous aimais, je me serais tenue dans une boîte pour vous plaire; vous
m'avez quittée d'une façon pénible, humiliante. J'ai cherché à me
distraire et j'y parvenais bien, je vous assure. Cela vous irrite! vous
auriez mieux aimé que je m'enfermasse avec un boisseau de charbon!... Ma
foi, non!... vous ne m'aimez pas; d'autres sont moins difficiles; je ne
suis qu'embarrassée du choix!
--Vous me tourmentez à plaisir, me dit-il les larmes aux yeux.
J'allais m'attendrir, car je l'aimais encore, mais je repoussai toute
idée de faiblesse.
--Croyez-vous donc que je n'étais pas tourmentée, quand je fis la route
de Versailles à pied, la nuit, et que vous me laissâtes partir, sans même
vous inquiéter de ce que je pouvais faire dans mon désespoir? Voyez-vous,
nous ne serons pas fâchés, mais je n'oublierai jamais cette nuit-là.
Il n'osa plus dire une parole. Il m'aimait, j'allais pouvoir me venger.
Je lui donnai un rendez-vous... j'arrivai deux heures plus tard, faisant
semblant de pas voir qu'il m'attendait avec impatience.
Il me défendit d'aller dans les endroits publics... j'y allais exprès! La
presse continuait à parler de nous... on venait en équipage nous voir, le
soir, comme des bêtes curieuses. Tous ces badauds se disputaient une
fleur de notre bouquet. Les femmes venaient nous voir aussi; elles
disaient aux gens qui les accompagnaient: «Tâchez donc qu'elles viennent
vous parler!...» On nous appelait, mais je me dérangeais rarement.
Pomaré regardait d'un air impudent, faisait mille excentricités et
faisait fuir les curieux, rouges de honte. C'est à cause de cela, sans
doute, que beaucoup venaient autour de moi et me faisaient des
compliments.
Voilà pourtant les vilains services que vous rendent les oisifs. Ils ne
reculent devant rien, eux qui, trop vieux ou trop ennuyés d'eux-mêmes
pour savoir s'amuser, cherchent à tout prix des objets de distraction.
J'avais ma cour, comme Pomaré avait la sienne.
--Elle est charmante! disait l'un en me lorgnant.
--Vous allez voir comme elle danse bien, disait l'autre.
--Quelle souplesse! comme elle est gracieuse!...
Voilà ce que me répétaient en masse ces gens qui me méprisaient, qui
peut-être me trouvaient affreuse, ridicule; mais ils m'excitaient, je les
amusais.--La vie est une comédie.
Quand je me reporte à ce temps et que je songe à toutes les excentricités
que nous faisions, il me semble qu'on devrait nous les pardonner, car le
succès qu'on nous a fait est plus coupable que nous.
L'orateur qu'on approuve s'enflamme; l'acteur qu'on applaudit redouble
d'efforts; le soldat qu'on regarde, qu'on encourage devient plus
intrépide; il n'y a pas une créature, dans quelque position qu'elle soit,
qui ne soit sensible à la réclame!... Jugez si moi, sans éducation,
n'ayant rien à perdre, je ne pouvais pas me laisser éblouir et entraîner.
Il n'est si petit théâtre qui n'ait ses rivalités. Mes succès à Mabille
m'avaient valu beaucoup d'envieuses. Les hommes me firent un rempart
d'amour et de fleurs.
Je détestais Pomaré, qui me le rendait bien.
Sans savoir pourquoi, on trouva qu'il serait charmant de nous faire faire
vis-à-vis, et nos partisans négocièrent l'affaire avec toute l'importance
d'un traité de paix.
Nous marchâmes l'une au-devant de l'autre, ne faisant pas un pas de plus.
Elle me regardait avec ses grands yeux noirs fixes!... Elle me semblait
plus désagréable que d'habitude!--J'eus envie de me sauver; mais je
réfléchis que cela serait ridicule, et je lui tendis la main. Sa figure
se dérida, et elle me dit d'une façon charmante:
--Je suis enchantée de faire connaissance avec vous; il y a longtemps que
je le désirais. Si vous voulez me permettre d'aller vous faire une
visite, je vous continuerai mon amitié.
Il y avait un air protecteur qui me déplut; mais je lui pris le bras et
nous fîmes le tour du bal ensemble.
On se pressait tellement autour de nous, que c'est à peine si nous
pouvions marcher.
Après quelques mots échangés, je vis qu'elle prenait son rôle au sérieux
et qu'elle se croyait reine. Le fait est qu'on ne l'abordait qu'ainsi:
--Chère reine, allez-vous danser? Où vous placerez-vous, que vos
courtisans vous entourent?
Elle leur indiquait un endroit à voix basse. Ils s'en allaient tout fiers
et prenaient un air de protection avec leurs amis qu'ils plaçaient.
--Tenez! voilà la reine Pomaré! disaient les uns en se poussant.
--Où ça?... disaient les autres ébahis.
On la montrait.
--Ah! c'est vrai; elle a l'air bien sauvage, répondait un provincial qui
la prenait pour la reine de Taïti.
On avisa un abonné à lunettes, _pion_ dans un collége, je crois: on
l'entoura, on l'applaudit en lui disant:
--Bravo, Pritchard!
Le pauvre homme perdit la tête et fit trente-six gambades... On le porta
en triomphe... Il enfonçait ses lunettes, relevait la tête, se croyant un
grand personnage; mais, comme on ne le payait pas pour cet exercice, le
pauvre diable fut renvoyé de sa place. Il conta ses peines à Pomaré, qui
lui dit devant moi, avec le plus grand sang-froid du monde:
--Venez me voir, je vous protégerai.
Je ne pus m'empêcher de rire, en me disant:
--Ils sont aussi fous l'un que l'autre.
Elle était convaincue de sa puissance!... C'était de bonne foi qu'elle
promettait de lui faire du bien; pourtant elle paraissait avoir un esprit
supérieur. Je voulus connaître ce caractère, qui me parut étrange.
Depuis notre séparation, Marie m'avait tenu parole; elle ne rentrait
plus, je la voyais à peine.
Je demandai à Pomaré de passer la journée du lendemain avec moi.
Elle me dit qu'elle ne commandait sa voiture qu'à quatre heures; que le
matin elle recevait sa cour.
--Venez déjeuner chez moi, me dit-elle, nous causerons en fumant une
cigarette.
Elle me quitta, puis revint à moi:
--Voulez-vous souper avec moi et quelques-uns de mes amis?...
Je répondis oui, avant qu'elle eût fini sa phrase, car j'avais grande
envie de passer une soirée avec elle.
--Je vais vous prendre dans ma voiture.
Nous sortîmes. A la porte, elle fronça ses sourcils noirs...
--Jean! Jean! dit-elle deux fois, impatientée.
Un gamin d'une douzaine d'années s'avança en courant. Il était habillé
d'une façon burlesque: un pantalon de toile grise rentré dans ses bottes
à revers, une redingote dont la taille seule lui aurait fait un paletot,
un chapeau très grand, bordé d'un galon en clinquant dont on se sert pour
costume. Il portait dans ses bras un châle-tapis en coton, tout passé,
dont un coin traînait à terre. Pomaré le lui arracha des mains, furieuse.
--Imbécile! tu ne peux pas faire attention!... tu essuies le pavé avec
mon _cachemire_... Si tu ne fais pas mieux ton service, je te chasserai.
Tout le monde riait autour d'elle. Je devins fort rouge. Le petit sortit
en haussant les épaules et fit avancer la voiture.
C'était une calèche à deux chevaux... elle l'avait au mois... C'était un
équipage presque grotesque, sortant des remises d'un mauvais loueur.
--La voiture de la reine! crièrent à la fois dix gamins.
Pritchard s'avança pour lui baiser la main. Elle jeta en l'air quelques
pièces de monnaie; on se bouscula pour les ramasser en criant:
--Vive la reine Pomaré!
Le petit bonhomme était sur le siége, à côté du cocher, qui avait le même
galon de clinquant sur son chapeau et une redingote noisette. Ajoutez à
cela un cheval blanc et un autre bai. La calèche était garnie à
l'intérieur d'une vieille étoffe d'un rouge passé.
Je ne me connaissais pas en voiture, mais il me semblait que, pour rien
au monde, je n'aurais voulu sortir là-dedans en plein jour.
Nous arrivâmes au café Anglais.
Le maître du café vint au-devant de nous, la serviette sous le bras,
l'air affable:
--Quel cabinet désirez-vous? demanda-t-il à Pomaré.
--Le grand salon, dit-elle en regardant sa suite.
Il commençait à faire froid, elle ordonna qu'on fît bon feu. Quand la
porte s'ouvrait, nous apercevions plusieurs têtes qui cherchaient à nous
voir.
On alluma du petit bois... Elle s'approcha du feu en faisant un mouvement
de frisson.
--Les premiers froids font mal, me dit-elle.
Je la regardai; elle était pâle comme une morte.
--Gardez votre châle, lui dis-je.
Mais elle n'en fit rien. Je compris pourquoi; elle avait une robe de
taffetas bleu clair qui jurait passablement avec son châle.
Elle toussa une fois ou deux. Elle prit une coupe de champagne frappé et
l'avala d'un trait. Ses yeux brillèrent, ses couleurs lui revinrent.
Alors on lui fit chanter une chanson, qu'elle dit avoir composée
elle-même, et qui passait en revue tous les dieux de la Mythologie. Je ne
compris pas bien, parce que je ne connaissais pas tous ces noms-là; mais
il paraît que c'était un chef-d'œuvre d'esprit.
Sa voix était faible; elle s'accompagnait au piano. Ses mains étaient
blanches, bien faites et paraissaient avoir l'habitude du clavier, car
elle ne regardait en chantant que ceux qui l'écoutaient.
Ce furent des compliments sans fin. On fit très-peu d'attention à moi. Il
me semble que j'en fus un peu jalouse et qu'elle me regardait d'un air
vainqueur.
Elle parla, fuma, tint tête à tout le monde: elle avait un esprit
intarissable et d'une originalité sans pareille.
La nuit se passa ainsi. Quand nous sortîmes, il faisait jour; ces sorties
sont curieuses et le paraîtraient surtout aux gens raisonnables qui n'ont
jamais vu ce spectacle, bien propre à désillusionner des folles joies
des viveurs de Paris.
Je ne sais au juste quelle figure j'avais; mais en regardant les autres,
je fus presque effrayée: les hommes sont débraillés, quelquefois
chancelants; les femmes sont jaunes; leurs toilettes chiffonnées,
enfumées, leur donnent l'air de paquets de chiffons; la plus jolie serait
laide.
Il y a aux portes de vieilles voitures qui passent la nuit; un pauvre
cheval maigre attend que son maître ait chargé pour avoir son déjeuner.
On ne veut pas de lui, et on l'appelle rosse. Pauvre bête! il a été jeune
et bon! Je regardai Pomaré, et je me dis:
--Voilà notre avenir!
Il n'y a, à cette heure-là, dans les rues, que les balayeurs et les
chiffonniers. Les premiers vous regardent, appuyés sur leurs balais, et
chacun se dit probablement:
--Ce que ces fous viennent de dépenser dans une nuit me ferait vivre un
an.
On leur donne quelquefois de l'argent, mais on passe le plus souvent sans
les regarder.
Nous rentrions à pied. Pomaré paraissait moins fatiguée que tout le
monde; elle était d'une pâleur extrême, mais ses lèvres étaient rouges,
ses yeux brillants.
Nous traversions le boulevard; une balayeuse comme il y en a peu, elle
travaillait activement, envoya toute sa poussière dans les jambes de
Pomaré, qui, peu endurante de sa nature, l'interpella en l'appelant bête.
La femme au balai l'entreprit à son tour.
--Tiens! voyez-vous ça, madame l'embarras! Faut-il pas que je quitte mon
ouvrage pour faire place à cette demoiselle! Avec ça qu'elle est belle!
J'ai été un peu mieux que toi, ma petite, et un peu plus huppée; mais
j'étais pas fière avec le pauvre monde!
Nous étions déjà bien loin. Nous nous séparâmes quelques instants après.
--A tantôt! dit Pomaré, rue Gaillon, 19. Si vous oubliez le numéro,
demandez dans la rue la reine Pomaré.
Je trouvai cette gasconnade prodigieuse, et il me sembla plus prudent de
me souvenir de la rue et du numéro.
Je venais de voir un échantillon de cette vie qui, de loin, me semblait
si belle et à laquelle j'avais si souvent rêvé de m'associer. Je puis me
rendre cette justice, que toute cette joie me parut triste, et que je
rentrai chez moi le cœur bien vide et l'âme bien découragée.
XI
LA REINE POMARÉ.
A onze heures, j'étais chez ma nouvelle amie. Je m'attendais à voir un
boudoir richement meublé; je fus toute surprise de me trouver dans un
chenil: c'est du moins l'effet que me fit le logement de Pomaré, tant il
y avait dans ce logement de désordre et de malpropreté.
Elle habitait une grande chambre, à peine meublée; sa commode était
couverte d'une foule de petits objets, rappelant ses triomphes au bal
Mabille.
Il y avait sur chaque objet un pouce de poussière; on voyait sur une
table des papiers en désordre, une masse de numéros du _Charivari_; sa
robe bleue traînait à terre.
Je remarquai, appendue au mur, une bonne Vierge en plâtre avec un petit
collier et une couronne. La Vierge, avec ses bras ouverts, semblait
contempler ce désordre et le prendre en pitié. Sur la cheminée, la reine
avait mis son chapeau dans une assiette. Je n'osais pas faire un pas.
Elle était encore couchée, tête nue et les cheveux tout ébouriffés.
--Pardonnez-moi, me dit-elle; mon ménage n'est pas encore fait. La
personne qui me loue se charge de tout faire et ne fait rien.
Asseyez-vous donc!
Et elle me montra du regard le bord de son lit.
Je m'approchai, mais j'étais fâchée d'être venue. Elle sauta en bas du
lit, passa dans une espèce d'antichambre dont la croisée donnait sur une
cour; elle appela son portier, qui était en même temps son propriétaire;
il monta.
--Faites-nous à déjeuner.
--Je veux bien; mais donnez-moi de l'argent.
--Je n'en ai pas.
--Bah! dit le vieux, vous avez bien vingt sous.
--Non, dit-elle, pas un liard.
--Alors, allez déjeuner où vous voudrez; je ne fais plus crédit.
--Voyons, ne soyez pas méchant! J'ai invité une amie; je ne peux pas la
renvoyer.
--Bon! dit le vieux, ce n'est pas assez de vous; il faut maintenant que
je nourrisse les autres.
Et il descendit en grognant.
J'avais tout entendu et j'étais fort embarrassée. Elle ne perdit pas
contenance, et me dit en rentrant que nous allions déjeuner dehors, parce
que son domestique n'était pas rentré; que le concierge venait de l'en
prévenir.
C'était trop fort; je me mordis les lèvres pour ne pas rire aux éclats.
Je l'avais vue, la veille, jeter au moins dix francs de monnaie.
Évidemment elle était folle.
--Ah! dit-elle, en passant devant la petite Vierge, je t'avais oubliée.
Elle prit cette petite Vierge, l'embrassa, lui adressa quelques paroles
qui ressemblaient à une prière. J'entendis ces mots: «Sainte Mère de
Dieu, aie bien soin de lui; il est plus heureux près de toi.»
Elle remit la Vierge à sa place et revint près de moi. Le mouvement de
ses bras fit ouvrir sa chemise; je vis sur sa poitrine un scapulaire, des
médailles, une petite croix. Cela me fit mal.
J'ai une grande croyance en Dieu; quand je souffre, je l'invoque; quand
je suis heureuse, je le remercie; mais ces insignes de la religion
chrétienne me semblaient un blasphème sur sa poitrine.
Je priai Pomaré de m'attendre; je descendis quelques instants, et je
revins avec tout ce qu'il nous fallait pour déjeuner.
--Je vais vous rendre tout-à-l'heure ce que vous avez dépensé, me
dit-elle avec un aplomb incroyable.
«Dieu! la vilaine femme! me disais-je, elle est menteuse comme personne.»
Je lui fis deux ou trois questions sur sa vie passée; elle détourna la
conversation sans vouloir me répondre. J'insistai de nouveau pendant le
déjeuner; même silence.
J'avais pourtant bien envie de savoir ce qu'elle avait été, car tout le
monde en était intrigué.
--Allons, me dit-elle, après déjeuner, vous êtes une bonne fille,
promettez-moi de ne rien dire à personne, et je vais vous faire ma
confession.
Je le lui promis; elle commença:
...--Je suis venue au monde à Paris, en 1825; mon père était riche; je
fus son premier enfant. Il avait environ cent cinquante mille francs de
capital; ces cent cinquante mille francs étaient placés dans un théâtre
et lui rapportaient quinze, quelquefois vingt pour cent. On n'épargna
rien pour m'élever. Je fus mise dans un des premiers pensionnats de
Paris. J'avais les meilleurs maîtres.--Ma mère m'avait donné deux frères
et deux sœurs; cependant on ne retrancha rien des dépenses qu'on
faisait pour moi. J'avais dix-sept ans, on pensait à me marier, mais on
ne trouvait aucun parti digne de moi. J'aimais mon père avec passion,
tout en le craignant beaucoup; ma mère ne le rendait pas très heureux.
Un jour, j'entendis raconter à la pension qu'un incendie affreux venait
de faire des ravages horribles, boulevard du Temple; on assurait que
personne n'avait péri, mais que l'on n'avait rien pu sauver. Cela me
rendit triste. Pourtant j'étais loin de me douter que ce malheur me
touchât de si près.
Deux jours après, mon père vint me voir. Mon père était grand et fort; je
fus effrayée du changement que je vis en lui: il était ployé sur
lui-même, ses yeux étaient rouges, il avait pleuré. Je lui sautai au cou
et le couvris de baisers.
--Mon père, mon bon père, que vous est-il donc arrivé? Ma mère! mes
frères! mes sœurs!
--Non, me dit-il; grâce à Dieu, ils se portent bien; mais je suis ruiné,
le feu a tout dévoré. Je n'étais pas assuré, mes enfants! ma pauvre Lise!
me dit-il en me serrant dans ses bras.
Je n'avais jamais vu pleurer mon père; cela me déchira le cœur.
J'étais très-pieuse; j'avais souvent parlé de mon désir d'entrer dans un
couvent; on se moquait de moi, et je n'insistais pas. L'idée m'en vint ce
jour-là, et je dis à mon père, en lui essuyant les yeux:
--Ne vous inquiétez pas pour moi, mon cher père; vous savez bien que mon
vœu le plus cher est d'être religieuse; vous n'aurez pas à vous
occuper de moi.
--Non, me dit-il en me serrant sur son cœur, non, mon enfant, tu ne
peux pas être à Dieu tout entière; j'ai besoin de toi pour élever tes
frères et tes sœurs; tu es instruite, tu feras leur éducation. Ta mère
est presque folle de chagrin, il faut la consoler, l'aider. Je viens te
chercher.
Je suivis mon père sans répondre. On ne répondait jamais à mon père.
Rentrée chez nous, je trouvai tout le monde dans le désespoir.
Mon père sortait souvent pour des entreprises qu'il voulait essayer.
Ma mère avait un peu perdu la tête; j'avais soin des enfants.
Bientôt nous fûmes si pauvres qu'on renvoya la bonne et que je restai
seule pour tout faire. On ne m'avait pas élevée ainsi.
Cette vie m'était pénible; j'étais toujours seule avec les enfants;
j'allais promener les plus petits.
Un jeune homme, que mon père avait employé, venait souvent à la maison;
il me dit si souvent qu'il m'aimait, il me tourmentait tellement, que je
crus l'aimer, et je me donnai à lui sans trop de résistance. Je ne
comprenais pas tout le danger d'une pareille faute.
Un jour, mon père rentra; je causais à la porte avec mon amant. Mon père
le pria de ne plus me faire de visites que devant ma mère ou lui.