de peau, et me dit que je ne serais pas trop grêlée; j'avoue que cela me
fit plaisir.
--Je viens passer la journée avec toi, ou plutôt, je viens te chercher.
Je t'emmène dîner chez une de nos anciennes connaissances.
--Qui donc?
--Devine.
--Folle, comment veux-tu que je devine?
--Marie la Blonde! Tu sais, celle qui m'a écrit, le dimanche que je l'ai
reconnue à la messe; elle vient de s'acheter des meubles. Nous allons
pendre la crémaillère chez elle, rue de Provence.
De même qu'il y a deux routes dans la vie, la route du bien et la route
du mal, de même il y a deux séries de relations et d'intimités.
J'étais engagée dans la voie mauvaise; j'étais prédestinée à faire ma
société des femmes qui y marchaient comme moi. J'acceptai la proposition
de Denise.
Mlle Marie avait un petit logement au rez-de-chaussée, tendu en laine
bleue, avec des rideaux de mousseline blanche. Cela lui allait au teint,
et je la trouvai plus jolie; elle était couchée sur son divan.
--Ah! te voilà avec ton amie. Je suis bien contente de vous voir toutes
les deux. Vous venez dîner avec moi?
--Oui, répondit Denise, qui était à son aise partout, et qui agissait
chez Marie comme chez elle; j'ai pris la liberté d'amener Céleste.
--Tu as bien fait, je t'en remercie.
--Comme c'est gentil ici! me dit Denise.
--Oui, fit Marie, mais c'est mon sixième ménage; on me les vend tous.
--Parbleu, tu fais des billets et tu ne les payes pas!...
--Ah! cette fois, je le garderai! Où demeurez-vous? me dit-elle...
--Moi, je demeure rue de Buffaut.
--Vous êtes en garni?
--Oui, et je m'ennuie bien toute seule.
--Voulez vous venir demeurer avec moi?...
Je regardai Denise, qui me dit:
--Tiens, ce n'est pas une mauvaise idée! Tu n'auras rien à payer. Oh!
c'est que vous n'avez guère le même caractère.
--Bah! je ne suis pas méchante, dit Marie, en me tendant la main.
--J'accepte, mais à une condition; c'est que je payerai la moitié du
loyer, dès que je le pourrai.
--S'il ne faut que cela pour vous garder, dit Marie, je veux bien.
Mon mois était fini. Il fut arrêté que j'emménagerais le lendemain. Je
n'en dormis pas de joie.
Je demeurai pendant plusieurs mois avec elle... C'était une excellente
fille! mais elle n'avait pas le moindre ordre, et nous déménagions tous
les trois mois; chaque jour elle s'étonnait de ce qu'on n'avait pas
encore vendu son mobilier. Nous ne nous quittions pas, et cette vie de
Bohême, sans être plus honnête que celle que je venais de quitter, me
dégoûtait moins.
Quand nous allions à quelque dîner, à quelque souper, je n'étais pas
jolie, mais j'étais la plus gaie, souvent la moins bête.
J'allais, de temps en temps, passer quelques jours à Versailles. Ma
liaison avec M. Adolphe était, de beaucoup, ce qui me tenait le plus au
cœur. J'ai éprouvé, dans le cours de ma vie, des sentiments autrement
profonds, autrement durables que ceux que j'avais pour lui; mais il y a,
dans un premier amour, une illusion qu'on ne retrouve pas plus tard.
A force de me figurer que je l'adorais, j'en étais venue à lui faire une
grande place dans ma vie, et à me rendre très-malheureuse à cause de lui;
car il était loin alors de m'aimer autant que je l'aimais; mais il était
très-bon et faisait pour moi ce qu'il pouvait, même plus qu'il ne
pouvait.
J'avais été prendre un livret à la Caisse d'épargnes. Je déposais dix
francs, vingt francs le dimanche, sans jamais y manquer.
Quand j'eus trois cents francs, je fis venir la marchande de meubles de
Marie, et je lui demandai bien humblement si elle voulait me meubler une
chambre; que je lui donnerais mes trois cents francs d'à-compte. C'était
bien la plus grande voleuse de la terre.
Elle me répondit qu'elle s'intéressait à moi; qu'elle voulait bien;
qu'elle mettrait le loyer à son nom; que je lui ferais des billets à
cinquante francs par mois; que les derniers étant à de trop longues
échéances pour les passer dans le commerce, je lui en ferais de plus gros
qu'elle payerait, de sorte que, pour mille francs de meubles, je lui
donnais deux mille francs.
Je n'avais pas le choix, j'acceptai avec reconnaissance.
Marie fut toute triste en apprenant le parti que j'avais pris.
--Tu vas me quitter? me disait-elle; adieu l'économie! dans un mois je
n'aurai plus rien!
--Je te verrai tous les jours; nous sortirons ensemble; tu viendras dîner
avec moi, si tu veux; mais, tu comprends bien, ma chère Marie, que je ne
peux pas rester à perpétuité chez toi.
--Ça me désole, me disait-elle; quand tu seras partie, ma chambre va me
sembler si triste! Je ne rentrerai plus.
--Tu ne feras pas cela, ma chère Marie; tu es jeune, jolie, mais tu ne
seras pas toujours ainsi. Tu gâches tout sans penser à l'avenir: il faut
te placer un peu d'argent.
--Ah! bah!... est-ce que je peux!... Quand j'ai de l'argent, c'est comme
de la neige... j'ai beau fermer la main, il fond.
--Mais quand tu seras vieille, que feras-tu?
--Oh! me dit-elle en riant, je ne serai jamais vieille; je me tuerai
jeune.
--On le dit, mais on ne le fait pas. Il faut bien du courage, et tu n'as
que celui de dormir!
Elle se mit à rire d'une façon si étrange, que je fus convaincue qu'elle
pensait ce qu'elle disait, et que j'éprouvai le même pressentiment
qu'elle-même sur l'avenir qui l'attendait.
Quelques jours après mon installation dans ma nouvelle chambre, je reçus
la visite de M. Adolphe. Il venait me proposer d'aller avec lui à une
petite soirée que donnait un de ses amis de Versailles.
J'acceptai. J'avais mis ce que j'avais de plus beau; avec une robe de
barége noir, on ne fait pas grand effet! J'étais bien modeste, mais
heureuse d'être avec lui: car je le soupçonnais, depuis longtemps,
d'avoir une autre liaison parmi les femmes de la société de son ami, et
rien ne venait confirmer mes soupçons.
On me pria de chanter; je fis de mon mieux... On m'avait fait une si
grande réputation de gaieté, que j'étais obligée de la soutenir. Tout le
monde m'adressait des compliments; M. Adolphe semblait en être fier,
quand tout d'un coup la scène changea. Une femme venait d'entrer dans le
salon; elle avait une toilette splendide, et fit à tout le monde un petit
signe de tête protecteur, qui annonçait une personne sûre de son
influence.
--Ah! voilà Louisa Aumont, s'écrièrent plusieurs jeunes gens en allant
au-devant d'elle.
Nos yeux se rencontrèrent et se répondirent par un éclair de haine et de
jalousie.
Louisa Aumont alla droit au maître de la maison, l'emmena dans l'angle
d'une croisée, et lui dit assez haut pour que tout le monde l'entendît:
--Je vous avais prié de ne jamais inviter de femmes, surtout celle-là!...
Je vous ai dit ce que c'était... je ne veux pas me rencontrer avec de
semblables filles!...
Où puisait-elle une pareille audace? Était-ce la jalousie qui l'égarait?
Savait-elle réellement le secret de mon passé?
Tout mon sang tomba sur mon cœur.--M. Adolphe se mordait les lèvres;
mais il laissa passer cette insulte.
Je me levai. Tout le monde avait entendu; personne n'osa venir à moi. Je
m'approchai d'Adolphe et je lui dis d'une voix concentrée par la fureur:
--Vous auriez dû demander à madame la permission de m'amener; si vous
n'osez pas me défendre, aurez-vous au moins le courage de me suivre?
--Pourquoi voulez-vous donc partir?... me dit-il d'un ton embarrassé;
vous êtes là, restez-y.
Je compris, mon doute devint une certitude, et je partis comme une
flèche.
La porte n'était pas fermée sur moi que je fondis en larmes. J'attendis
deux heures dans la rue, espérant qu'inquiet de moi, il allait me
suivre; mais rien! J'eus peur de mon désespoir; je courus vers la route
de Paris et je marchai toute la nuit, écoutant mes pas... Il me semblait
que le vent m'appelait. Je me retournais, m'arrêtais, et puis, doutant de
moi, je reprenais ma course.
J'arrivai chez moi brisée de fatigue, plus brisée encore d'émotions...
J'attendais, j'espérais pour le lendemain, une lettre, un mot
d'explication!... Rien, rien; pas un regret, pas une excuse, pas un
souvenir!
Cette première déception eut la plus fâcheuse influence sur ma vie.
J'étais dans cette situation de cœur et d'esprit qu'une affection
douce et honorable aurait pu me sauver du désordre.
Je devins ambitieuse et implacable.
Marie s'aperçut du changement de mes impressions, malgré les efforts que
je faisais pour dissimuler mes douleurs et pour concentrer en moi-même
les sentiments nouveaux qui m'agitaient.
--Qu'as-tu donc? me disait-elle sans cesse, tu me sembles toute triste,
toute préoccupée.
--Je n'ai rien.
--Tu me trompes; tu me caches quelque chose.
Elle insista avec une telle persévérance d'intérêt, que je sentis mon
cœur se fendre et que je laissai échapper mon secret.
--J'aime un homme qui ne m'aime pas. Je l'aime avec soumission, douceur.
Il abuse de moi; il joue avec mon cœur. J'ai bien souffert, va; mon
âme s'est endurcie. Il m'aimera un jour, je le veux, et je lui rendrai ce
que je souffre... Quand j'aurai usé cet amour, je sens bien que je
détesterai celui qui me l'a inspiré. Je n'aimerai plus que mon idée fixe:
être au premier rang de ces femmes perdues, qu'on admire, qu'on aime!
pourquoi? probablement, parce qu'en elles il n'y a plus de ressources...
Le cœur et l'âme sont morts. Il ne reste qu'une machine, mais cette
machine est couverte de cachemires, de dentelles et de diamants. Quand je
serais mille fois plus jolie, que ferais-je de ma beauté et de ma
jeunesse à côté d'elles? Je ne suis pas laide à faire peur; j'espère même
être mieux dans un an ou deux: j'attendrai. J'ai une volonté de fer; je
deviendrai comme Louisa Aumont.
--Qu'est-ce que c'est que Louisa Aumont?
--Louisa Aumont! c'est ma rivale.
Et je lui racontai toute la scène de la soirée de Versailles,
l'humiliation que j'avais subie, et l'abandon où m'avait laissée M.
Adolphe.
Marie paraissait aussi effrayée de mes plans de vengeance, que je l'avais
été quelques jours auparavant de ses pensées de suicide.
--Bah! au lieu de broyer du noir, comme tu le fais, tu ferais peut-être
mieux d'aller voir ton ami et de te réconcilier avec lui; on n'est pas
fier quand on aime!
--Chacun a son caractère... Je ne consentirai jamais à m'abaisser à la
prière.
--Je te donne huit jours!...
--Tu verras; il aime cette femme, mais il reviendra... Je ferai tant et
tant qu'il entendra parler de moi! C'est son luxe qui lui plaît; j'en
aurai plus qu'elle!...
--Viens au bal, ce soir, à la Chaumière, me dit Marie...
--Non, à Mabille!...
--Est-ce joli, me dit-elle?
--Je n'en sais rien.
--Je n'y suis jamais allée; j'aimerais mieux la Chaumière!
--Alors, je ne sortirai pas, car je ne veux pas le rencontrer... Il vient
à Paris; c'est là qu'il ira. Si je le rencontrais avec cette femme, je
souffrirais trop.
--Ah! tu es plus forte que moi, me dit-elle; moi, j'irais comme un
papillon me brûler au feu!...
--Non, ma pauvre amie, je ne suis pas plus forte que toi... je souffre
autant, peut-être plus, car je sens avec une ardeur qui me dévore!... La
chose la plus indifférente pour toute autre me frappe, m'exalte; lorsque
je veux quelque chose, pour l'avoir, pour rapprocher la distance ou le
temps qui m'en séparent, je donnerais dix ans, vingt ans de ma vie!...
Ainsi, je suis honteuse de mon ignorance, je brûle du désir
d'apprendre... Quand je prends un livre, je voudrais comprendre, aller si
vite, que le rouge me monte à la tête; mes yeux s'embrouillent: je suis
obligée de m'arrêter... Alors, je me mets dans des colères ridicules
contre moi, contre ma tête rebelle... je me frappe le front. Quand
j'essaye d'apprendre à écrire, et que ma main n'obéit pas à ma volonté,
je me pince le bras au point d'en porter les marques... Si j'ai une
espérance, une peine, je ne puis dormir, je rêve, je suis agitée, je vis
doublement. Eh bien! je veux dompter tout cela!... Si mon cœur est en
révolte contre ma volonté, je le torturerai jusqu'à ce qu'il me cède. Je
rirai, quand je le voudrai, dussé-je m'étrangler avec mes larmes
rentrées. Il y a un sentiment que je ne solliciterai jamais, c'est la
pitié. Est-ce que l'on plaint les gens malheureux?... Est-ce que je suis
intéressante? j'ai l'âme navrée... Ah! si j'avais une coupure au doigt,
une plaie, on me plaindrait, peut-être chercherait-on à me soulager;
mais la douleur que j'éprouve, si je la laissais voir, on enfoncerait de
nouveaux traits dans la blessure. Je me tais, mais je n'en souffre pas
moins. La pensée que mon nom est inscrit sur ce livre infernal, cette
pensée ne me quitte pas. Je ne veux pas qu'il y reste; je veux qu'il soit
effacé. Comment l'obtiendrai-je? qui m'en donnera les moyens?... je
l'ignore, mais j'en viendrai à bout, et si, après avoir fait tous les
efforts, cela m'était impossible, je quitterais cette vie où je n'aurais
passé que pour faire une tache.
--Oh! tu vois bien que tu dis comme moi, que si tu étais misérable tu te
tuerais!
--Oui, mais après avoir essayé de vivre tranquille dans l'avenir, afin
d'oublier moi-même le passé, si je puis.
--Tu réussiras, me dit Marie pensive, moi, je suis sûre de finir d'une
mort violente!... Ça m'est égal, je n'ai pas été faite pour cette
vie-là... J'y suis, j'y resterai, à moins qu'un miracle ne m'en tire.
--Mais quelles absurdes idées allons-nous nous fourrer en tête; nous
allons avoir l'air de croque-morts au bal!...
--Oh! ne t'inquiète pas; je serai plus bruyante que tout le monde! Si je
rencontre de ses amis, je veux qu'on lui dise que je le pleure gaiement.
X
LE BAL MABILLE.
Il était neuf heures quand nous arrivâmes allée des Veuves... Mabille
avait été un petit bal champêtre, éclairé avec des quinquets à l'huile...
On payait dix sous d'entrée... C'était le rendez-vous favori des valets
de chambre, des femmes de chambre, dans le temps où ils étaient moins
élégants que leurs maîtres.
A l'époque où je parle, Mabille s'était déjà beaucoup embelli. Ce n'était
pas encore le magnifique jardin que l'on voit aujourd'hui, avec ses
corbeilles de fleurs, ses guirlandes de feu, son jet d'eau, sa grande
salle tendue d'or, de velours et de glaces. C'était un jardin modeste!
Quelques becs de gaz avaient remplacé les quinquets; ils étaient rares:
était-ce par économie ou par discrétion?... Les calicots, les grisettes,
les modistes, pourraient nous renseigner à cet égard; car les abonnés
avaient changé. Le bal était en progrès... On payait un franc d'entrée...
C'était au milieu de cette réunion que nous fîmes notre entrée...
L'orchestre était au milieu du jardin et me parut bon. Mon cœur se mit
à battre la mesure. J'adorais la musique. Tous ces jeunes gens, toutes
ces jeunes filles qui se livrent au travail toute la semaine prennent le
dimanche du plaisir pour huit jours; ils sont gais, en nage, fatigués,
mais si heureux que cela vous gagne. Je n'avais jamais dansé; j'aurais
voulu essayer, mais la crainte d'être ridicule me retenait.
Pourtant, Adolphe m'avait dit que Louisa Aumont valsait bien. Je voulais
essayer. On vint m'inviter pour un quadrille... j'allais refuser quand un
jeune homme de Versailles vint me dire bonsoir. J'acceptai. Je priai
Marie de me faire vis-à-vis. J'espérais qu'il demanderait ce que je
faisais, et je me donnais un mal!... Mon danseur était galant! je lui
faisais mille coquetteries!... Il voulut me faire valser... j'acceptai
encore, et comme il avait beaucoup de patience... j'appris le même soir
la valse et la danse. Je demandai à mon danseur la permission de me
reposer.
Je fis le tour du bal m'arrêtant un peu à chaque cercle qui entourait les
bons danseurs. Un de ces cercles était plus garni de curieux que les
autres. Je cherchai à me faire une place; mais personne ne bougea.
J'entendis rire, dire bravo! mais je ne vis rien. J'attendis la fin pour
voir ceux qui avaient eu tant de succès. Le rond s'ouvrit et tout le
monde se pressa sur les pas d'une femme, en riant, en parlant. Je
n'entendis qu'un bruit confus et des compliments ou des moqueries. Cette
femme regardait à droite, à gauche. Elle pouvait avoir cinq pieds; sa
taille était courte; sa poitrine bombée, ses épaules un peu hautes...
Elle portait fièrement la tête, ses cheveux étaient d'un beau noir, ses
raies blanches bien plantées. Elle se coiffait avec des bandeaux plats,
une natte ronde, derrière la tête; au-dessous de cette natte, tombaient
des cheveux frisés, qui lui cachaient le cou, quoiqu'ils ne fussent pas
très-longs. Son front était bas, ses sourcils bien arqués se joignaient
au milieu, ce qui lui donnait l'air dur; ajoutez à cela de grands yeux
noirs qui paraissaient regarder sans voir, un nez un peu à la Roxelane,
la lèvre dédaigneuse.
Elle était plutôt jolie que laide; pourtant on la trouvait généralement
peu agréable. Mon premier mouvement fut de la trouver laide. Je ne
comprenais pas pourquoi on l'entourait ainsi.
Elle allait du côté du café, je la suivis pour me trouver au premier rang
quand elle danserait. Elle paraissait haletante; elle toussa, mit la main
sur sa poitrine, puis avala deux verres d'eau glacée, comme pour éteindre
le feu qu'elle serrait sous ses doigts. Elle respira bruyamment et se
leva.
Un petit monsieur venait de lui faire signe. Il était gentil, mais
très-drôle; il avait une assez jolie figure, surtout des yeux
intelligents. Ses jambes étaient toutes petites, sa taille longue, son
gilet aurait pu lui servir de tablier. Il fit aller un bras comme une
aile de moulin, mit son chapeau de côté, leva son pied à la hauteur du
nez de sa danseuse, la salua jusqu'à terre, en faisant le gros dos. Après
toutes ces singeries, il la prit par la taille, et la première figure
commença.
Il était léger comme un oiseau; toutes ces gambades, qui étaient
ridicules, faites par les autres, étaient gracieuses, faites par lui.
J'avais bien fait de les suivre: il y avait encore plus de monde que la
première fois.
A la seconde figure, sa danseuse regarda le chef d'orchestre, et en même
temps que le coup d'archet elle s'élança la tête baissée, les bras en
arrière, puis au bout du cercle elle se redressa, cambra ses reins, fit
presque toucher ses coudes, leva la tête et revint en avant. Elle faisait
toutes ces contorsions avec le plus grand sérieux du monde...
--Bravo! bravo! disaient les spectateurs.
Elle avait une robe de laine noire qui sentait la misère; elle n'avait
peut-être pas mangé de la journée, car elle était bien pâle.
J'entendis à côté de moi deux jeunes gens dire:
--Emmenons-la souper!...
--Non, dit l'un, elle nous coûterait les yeux de la tête; je parie
qu'elle n'a pas mangé depuis huit jours.
--Bah! dit l'autre, nous la rationnerons; elle nous amusera.
Après la danse, ils s'approchèrent d'elle. Je l'entendis accepter. Je
m'en allai. Son danseur était près de moi; il s'essuyait le front et
disait:
--Je n'aime pas à danser avec elle; elle est raide comme un bâton.
On appela:
--Brididi!
Et le petit jeune homme qui dansait si bien répondit:
--Voilà! voilà! et s'en alla au café.
Le bal finissait... Nous rentrâmes.
J'espérais toujours recevoir des nouvelles de Versailles.
Je demandai s'il n'était venu personne...
On me répondit que non. Je me couchai en pleurant.
Le jeudi suivant, je retournai à Mabille avec Marie. Nous cherchâmes
Brididi et sa danseuse. Ce fut une des premières femmes que j'aperçus.
Elle avait une robe de barége lilas. Ses cheveux étaient mieux peignés;
elle me parut moins laide.
Un homme d'un certain âge, avec un chapeau gris, un pantalon blanc, un
petit paletot sac, s'arrêta devant elle...
--Ah! bah! dit-il, comme nous sommes requinquées! C'est égal, tu as une
figure ingrate! Elle a l'air sauvage; elle ressemble à la reine Pomaré.
Tous ceux qui l'entouraient dirent ensemble:
--Chicard a raison, _faut_ l'appeler Pomaré.
Quand elle se mit à danser, tout le monde l'entoura, et, pour
l'encourager, on criait à tue-tête:
--Bravo! Pomaré!
Cette soirée fit événement; plusieurs journaux en parlèrent le lendemain.
Ce soir-là, M. Brididi n'avait pas l'air content; il dansait avec de
jolies filles, mais on n'était occupé que de Pomaré. Il pensa à lui
donner une rivale, et chercha un sujet nouveau. Je le regardais si
souvent, qu'il crut que j'avais envie de danser avec lui; ce qui était,
du reste, un grand honneur. Il vint à moi et m'invita. Je lui dis que ce
serait avec plaisir, mais que je ne savais pas danser.
--Eh bien, je vous apprendrai.
En effet, il m'apprit.--J'avais une jolie taille, de beaux bras... J'ôtai
mon petit châle, et je restai avec ma robe de barége à manches courtes.
On me regarda beaucoup, cela m'encouragea. Je sautais comme une plume!...
Après le quadrille, Marie, qui avait tenu mon châle et mon chapeau, me
dit:
--Sais-tu que tu danses très-bien!
--Certainement ajouta M. Brididi.
Je fus toute fière!... J'aurais bien voulu qu'on m'appelât aussi
Pomaré!...
Je pris un grand goût pour la danse!... A la fin de la soirée, M. Brididi
me dit sans façon:
--Voulez-vous venir souper avec nous?
J'acceptai de même, et nous partîmes une bande joyeuse, pour aller souper
chez Vachette.
--Ah! disais-je en regardant bien si l'on me voyait, si cela pouvait se
savoir à Versailles!
Marie me suivait partout. Son amant était en Bretagne... je l'avais tout
entière.
Nous quittâmes le restaurant à six heures du matin.
--Rien pour moi? dis-je au concierge.
--Non!
Je montai, toute triste; mais je m'endormis sans pleurer: j'étais trop
fatiguée.
A quatre heures, M. Brididi vint nous voir.
--Ah! vous ne savez pas, me dit-il sans me dire bonjour, il y a une danse
nouvelle: la polka! Venez passer la soirée chez moi, nous l'apprendrons
et nous la danserons ensemble, pour faire enrager Pomaré.
Cette idée me plaisait assez, non par antipathie contre cette femme, mais
pour qu'on s'occupât de moi.
Nous apprîmes pendant cinq heures; enfin, je la savais à merveille. On
faisait une foule de figures qui vous donnaient l'air de chiens savants:
les bras, les jambes, le corps, la tête, tout remuait à la fois; on eût
dit un monde de télégraphes et de pantins. Mais c'était nouveau, et on
trouvait cela joli.
M. Brididi m'engagea à rester chez lui. Il était bien tard; je le
remerciai.
Il vint nous reconduire.--Comme c'était un charmant garçon, et que je ne
voulais pas qu'il me prît pour une bégueule, je lui racontai l'état de
mon cœur... mais, à chaque phrase, je faisais un saut de polka, et
j'en chantais l'air; ce qui fit rire Marie et dire à Brididi:
--Allons, allons, c'est bien! soignez-vous; j'espère que vous ne serez
pas longue à guérir.
Nous étions arrivés à la maison, je demandai:
--Il n'est venu personne?...
--Non!
J'étouffai un soupir au fond de mon cœur.
Arrivée dans la chambre, je me mis à polker.
--Je suis contente, me dit Marie; tu prends ton parti gaiement.
--C'est comme cela qu'il faut être. Si j'étais restée là, pleurant, il ne
serait pas venu davantage! On ne peut pas forcer les gens à vous aimer;
quand on court après eux, on les fatigue; ils s'y habituent et vous
traitent plus mal. Malheureusement, on n'efface pas l'amour de son
cœur comme un nom écrit sur une ardoise; mais, avec de la patience,
tout passe... Je désespère de me faire aimer de lui; mais je veux qu'en
me voyant passer, brillante et dédaigneuse, il me donne un regret.
La marchande de meubles vint me dire, le lendemain, que mon logement
était prêt. Je pris mon paquet, et j'allai m'installer, 19, rue de
Buffaut, dans un petit entresol de deux pièces.
J'étais richement meublée, et je regardais mon luxe, fort inquiète de la
somme que j'avais à payer. J'avais dans ma chambre à coucher un lit en
acajou, une toilette-commode, un fauteuil Voltaire en laine rouge, deux
chaises, une petite table. Dans la première pièce, qui servait
d'antichambre ou de salle à manger, il y avait une table ronde et quatre
chaises cannelées. Je passai la journée à frotter mes meubles... Je
disais _chez moi_ à tout propos.
Le lendemain, j'allai chez Marie, qui, je le savais bien, était trop
paresseuse pour venir.
Je me mis des nœuds de velours dans les cheveux; je fis des reprises à
ma robe et à mes bottines qui me quittaient, et je retournai au bal.
Brididi vint à moi... Je n'étais pas fâchée de cette préférence... Je lus
à l'orchestre: Polka! Mon cœur battit; je devins très-pâle, et je dis
à Brididi:
--Je n'oserai jamais danser cela ici; personne ne sait cette danse. On
va nous regarder; je ferai quelque gaucherie, et on se moquera de nous.
--Non, non, me dit-il, allons dans un coin.