Ma mère allait souvent chez des parents: elle n'était pas rentrée, il

l'attendit. Elle ne rentra qu'à dix heures.

--Ah! vous voilà, madame! lui dit-il sévèrement. Rentre dans ta chambre,

Lise.

J'obéis, mais j'écoutai à la porte, car, depuis ma faute, j'avais peur de

tout.

--Qu'as-tu donc? lui dit ma mère.

--J'ai, répondit mon père, que vous ne gardez pas vos filles; que vous

allez à droite, à gauche, sans vous occuper du reste. Votre fille aînée a

dix-sept-ans; la seconde, quatorze, l'autre trois. La chute de la grande

entraînera les autres. Si un pareil malheur venait encore s'abattre sur

moi, qu'à la misère se joignît le déshonneur, je tuerais la malheureuse

qui aurait flétri mon nom et je me tuerais après. Ce serait votre

ouvrage.

Ma mère ne répondit rien, mais je faillis m'évanouir. J'allai cacher ma

tête sous mon oreiller pour pleurer plus à mon aise; pourtant je ne

connaissais encore que la moitié de mon malheur.

Depuis quelque temps, je me sentais des malaises, des faiblesses.

J'attribuais cela à la peur que j'avais eue. Il y avait un médecin dans

notre maison; je montai lui raconter ce que j'éprouvais. Il me regarda et

me dit:

--Vous êtes grosse; ce n'est pas dangereux.

Je le fis répéter deux fois. Je n'osai pas lui dire de me garder le

secret. Je descendis, résolue à aller me jeter à la rivière, quand la

nuit serait venue. Je courus chez celui qui m'avait perdue; il ne trouva

qu'un moyen de me sauver: détruire mon enfant. Je le regardais effarée;

je n'avais pas assez de mépris pour cet homme.

--Oh! lui dis-je en partant, cette pensée vous portera malheur!

Je rentrai chez mon père; il me sembla voir tout le monde lire sur mon

front.

Je me retirai dans ma chambre pour écrire; je vis ma sainte Vierge: je

lui demandai pardon de la pensée de suicide que j'avais eue; je lui

promis de vivre pour mon châtiment et pour la pauvre petite créature que

je portais dans mon sein.

Je fis un paquet, j'embrassai mes frères et sœurs et je partis

désespérée. Je n'osais pas me retourner; il me semblait entendre derrière

moi les pas de mon père. Je marchai, ou plutôt je courus longtemps.

Je vis un beau jardin: j'étais au Luxembourg; j'entrai dans une petite

rue étroite, déserte; je lus: _Maison meublée_. Je m'adressai à la

maîtresse de cet hôtel et je demandai un petit cabinet; on ne voulut pas

me louer; d'ailleurs, je n'avais pas d'argent.

Je racontai ma position à cette femme, et je la priai tant, qu'elle finit

par s'attendrir. Elle parut surtout touchée quand je l'eus assurée que je

ne resterais pas longtemps dans sa maison, parce que j'allais entrer à

l'hospice.

On me mit dans un grenier.

Je demandai où l'on recevait les femmes en couche; on m'indiqua la

Maternité. J'y fus; mais on me répondit qu'on ne prenait les femmes que

quinze jours avant d'accoucher. Que faire jusque-là? Je n'étais grosse

que de trois mois; comment attendre six mois?

L'idée du suicide me revint, et je priai Dieu avec ferveur de me

débarrasser de la vie.

Je vendis tous mes effets petit à petit. Quand je n'eus plus rien, je

demandai de l'ouvrage dans la maison; on me fit raccommoder le linge,

aider à faire les ménages. Il y avait beaucoup d'étudiants. J'étais

jolie; du moins, ils me le disaient.

La femme chez laquelle je logeais était avare; elle m'aurait fait

travailler quinze heures par jour pour un morceau de pain. J'avais grand

appétit; je tâchais d'avoir un repas chez l'un, un déjeuner chez l'autre.

C'était une horrible existence, ma chère Céleste!

Nous étions en hiver; il faisait froid. Un de ces jeunes gens eut pitié

de moi et me donna une couverture de son lit.

Je tombai malade; je ne quittai plus mon grenier.

Le même jeune homme, qui m'avait donné une couverture, m'apportait

quelques petites choses qu'il prenait à table d'hôte. J'ai souvent

souffert de la faim; cependant, je n'osais pas me plaindre, tant j'avais

peur qu'on me renvoyât.

Le temps de ma délivrance approchait; je fus à la Maternité. J'étais

maigre et exténuée de privations. On me demanda si je garderais mon

enfant. Cette question me parut insensée. Est-ce que l'on demande à une

mère si elle gardera son enfant?

Après d'affreuses souffrances, je fus délivrée; j'avais donné le jour à

un garçon. Je demandai pardon à Dieu de sa naissance; je le suppliai de

lui conserver la vie et de prendre la mienne. Il était si délicat, le

pauvre ange, que j'écoutais toujours s'il respirait.

On voulait m'empêcher de le nourrir, mais je n'écoutais rien. Le temps

était venu où il fallait sortir de la Maternité; on me donna un peu

d'argent, une layette, et je partis avec mon trésor dans mes bras.

J'arrivai à l'hôtel. On ne me reçut pas trop mal. Je repris mon trou; je

travaillai un peu. Mon pauvre enfant était bien pâle; il avait dix mois,

il me souriait, me tendait ses petites mains; je me trouvais heureuse. Ce

bonheur, je ne l'avais pas mérité; aussi, fut-il bien court.

Les convulsions, cette terreur de toutes les mères, les convulsions

mirent la vie de mon enfant en danger.

J'avais beau le serrer sur mon cœur, ses petits membres se tordaient,

sa figure devenait bleuâtre; je le couvrais de baisers, je le réchauffais

de mon haleine, je lui disais, les mains jointes: «Tais-toi! tes cris me

font mourir!» et je priais. Il se détendait et reposait quelques heures;

puis, les convulsions revenaient, plus horribles.

Huit jours s'étaient passés dans cette lutte affreuse; il lui prit une

crise, il se détendit...

Je crus qu'il reposait. Je priai la Vierge-Mère de mettre fin à ses

souffrances, en lui sauvant la vie, ou de me prendre, plutôt que de le

torturer ainsi. Je n'avais plus la force de le voir souffrir.

J'attendis longtemps son réveil; je le soulevai, il était raide de froid.

Je le laissais tomber, puis, je le reprenais dans mes bras, sans pouvoir

verser une larme:

--Malheureuse! me disais-je, c'est toi qui l'as tué!... Est-ce que tes

prières montent en haut?

Et je courus dans les escaliers en criant que je voulais un médecin, que

mon enfant ne pouvait pas être mort sans moi.

On parvint à me prendre le cadavre de ce pauvre petit ange. Un des jeunes

gens de ta maison paya les frais d'enterrement.

Je suivis mon fils à Montparnasse. Je fis mettre sur sa bière une marque,

pour le faire tirer de la fosse commune quand j'aurais de quoi lui

acheter une croix et un entourage.

Je passai quinze jours, désolée, folle; je ne remontais plus dans la

chambre où il était mort; chacun me donnait l'hospitalité.

--Allons! me dit un brave garçon, vous ne pouvez rester comme cela; venez

vous distraire.

Ils me firent dîner, boire et m'emmenèrent à Mabille.

C'est le premier jour que vous m'avez vue avec une robe de laine noire.

Il me fallait de l'argent pour retourner là-bas... à Montparnasse. J'en

ai, et je suis heureuse. Je ne crains plus qu'une chose, c'est de

rencontrer mon père: il me tuerait, et je prends un goût énorme pour la

vie; je suis fière de moi. Dans quelque temps, je serai riche; je suis

déjà à la mode...

Elle m'avait fait ce récit tout d'un trait, avec une grande facilité de

langage, et du ton le plus naturel, le mieux senti.

A partir de ce moment, je pris d'elle une toute autre opinion que celle

que j'en avais conçue d'abord. La reine Pomaré disparaissait, et, à sa

place, je voyais une pauvre fille, encore plus malheureuse que moi.

Il n'était pas jusqu'à ce doux nom de Lise qui avait pour moi je ne sais

quelle mystérieuse sympathie. Quand on n'a pas de famille, on s'en fait

une avec les infortunes et les amitiés qu'on rencontre sur son chemin.

Je pris congé de Lise, convaincue qu'elle avait des éclairs de folie,

mais sentant que je l'avais prise en grande affection.

Ma liaison avec Adolphe allait chaque jour se refroidissant. Ses premiers

dédains avaient tué mon amour pour lui, et le goût très-vif qu'il avait

paru, depuis, éprouver pour moi, n'avait pu faire renaître cet amour.

Adolphe était loin d'être une nature vulgaire. Il avait de l'esprit; il

était brave comme son épée et un peu querelleur; mais il était léger en

amour, et n'avait pas dans le cœur cette fièvre de passion, ou ce

charme de sensibilité qui peuvent captiver longtemps une femme lancée

dans le tourbillon où je m'étais jetée.

Mes visites à Versailles devenaient de plus en plus rares.

Il essaya quelque temps de combattre les progrès de mon indifférence;

mais quand il vit qu'il n'y avait plus de ressources, il prit une

résolution devant laquelle il avait hésité jusqu'alors, bien qu'elle dût

servir à son avancement, et il s'attacha en qualité de chirurgien à un

régiment qui quittait Paris.

L'amitié me consolait des vacances de l'amour. La société qui me plaisait

le plus était celle de Lise, dont l'intelligence fantasque avait

véritablement quelque chose d'entraînant. Pourtant, elle avait à mes yeux

un grand inconvénient, celui d'être intimement liée avec une petite

femme, qu'on appela, quelques jours plus tard, Rose Pompon.

Cette petite femme avait une figure charmante, une tournure affreuse;

elle parlait à tort et à travers, vous crachait au visage en parlant et

s'habillait comme un fagot. Elle était avare, mais avare, avare à tondre

un œuf. Jugez-en: elle était enceinte; Pomaré lui envoya un médecin,

fit baptiser l'enfant, acheta la layette; elle vendait ses effets pour

l'obliger quand elle n'avait pas d'argent, car Pompon se disait sans

ressources. Elle sortit au bout de dix jours. Pomaré voulut, en son

absence, chercher quelque chose dans un meuble; qu'est-ce qu'elle trouva,

caché dans des bas? Dix louis en or et quelques bijoux, que l'adroite

Pompon avait soigneusement mis en réserve.

Cette femme me déplaisait, à un point que je restai quelque temps sans

voir Lise. Les bals d'été étaient fermés; je ne la rencontrais même

plus; j'entendis raconter qu'elle allait danser la polka au Palais-Royal.

Mes amis m'engagèrent à exploiter le succès que j'avais eu à Mabille. Ils

me dirent qu'il y avait peut-être mieux à faire que de me poser en

danseuse, et que le moment était venu de faire une seconde tentative pour

entrer au théâtre.

FIN DU PREMIER VOLUME.

TABLE

Pages

I Ma famille.--Un voyage à pied 1

II Mon beau-père 18

III Mon beau-père (suite) 35

IV L'insurrection de Lyon 57

V M. Vincent 90

VI Thérèse 126

VII Denise 162

VIII La Chute 199

IX L'hôpital Saint-Louis 251

X Le bal Mabille 277

XI La reine Pomaré 303

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 1 · 第 14 / 14 段