tristesses, affections, ressentiments, paresse, activité, j'ai tout
exagéré. Ma vie a été un long excès. Avec de telles dispositions et tant
de raisons d'être malheureuse, jugez ce que je devais souffrir, quand,
pour plaire et par conséquent gagner le pain du jour, il me fallait
supporter la présence d'êtres odieux. Ah! qu'il m'a fallu de courage et
de lâcheté pour n'être pas la Henriette de Janin, l'héroïne de _l'Ane
mort et de la Femme guillotinée_.
Je roulais ces pensées et mille autres dans mon cerveau brûlé par la
fièvre; je formais les projets les plus extravagants, et, quand j'en
avais reconnu l'impossibilité, je me débattais dans mon impuissance.
Parfois, lasse de me faire des reproches, lasse de me torturer moi-même
de mes remords, je m'en prenais à la société; je me disais qu'il est
barbare d'autoriser une enfant de seize ans à consommer ce pacte
d'infamie... La loi, qui ne permet pas d'administrer ses biens avant
vingt et un ans, laisse une malheureuse fille de seize ans vendre son
corps. Je maudissais Saint-Lazare. Je pensais,--je vous vois sourire de
mes plans de réforme,--je pensais qu'à tant faire que d'envoyer de
pauvres petites filles, abandonnées de leurs parents, dans des maisons de
correction, ces maisons de correction ne devraient pas être à Paris, mais
à la campagne, afin de laisser entrer le soleil par les fenêtres
grillées, afin de permettre aux pauvres petites recluses d'apercevoir les
arbres au lieu de ces grands vilains murs qui semblent enfermer
l'espérance. La nature détendrait l'âme au lieu de l'endurcir; la pensée
remontrait petit à petit à Dieu, et Dieu inspire le devoir. Isoler le
mal; comment n'y a-t-on pas songé? Il me semble que cela ne serait pas
bien cher, puisqu'on utilise le travail des enfants! Quelques lieues à
faire pour revenir au lieu où l'on a failli, c'est quelquefois un monde à
traverser.
Je touchais, sans m'en douter, au moment de ma délivrance; mais je devais
la payer bien cher. Mes souffrances morales avaient fini par réagir sur
ma santé! J'avais la tête lourde, des frissons de fièvre, et je ne
pouvais rester ni assise, ni debout, tant je me sentais malade; je me
couchai. On vint me dire que je devais descendre au salon après l'heure
du dîner. La grosse femme donnait une petite fête aux habitués de la
maison. Je ne sais pas ce que j'aurais donné pour prendre quelque repos;
cependant, je me levai sans faire une objection.
A neuf heures, il y avait déjà beaucoup de monde réuni. Je m'assis dans
un coin... Personne ne fit attention à moi; on causait, on riait... Le
champagne bouillonnait dans les verres et dans les veines; ces
conversations et ces rires empêchaient d'entendre mes dents claquer... Un
frisson me prit, puis une sueur froide; je me laissai tomber sur le
canapé où j'étais assise.
Quelqu'un me souleva et me fit sortir.
On me porta dans une autre pièce et j'entendis murmurer au-dessus de ma
tête.
--Pauvre fille!... elle est bien malade! c'est un accès de fièvre.
--Oui, dit Fanny, elle se plaignait depuis ce matin; mais, ici, on n'a
pas le temps d'être malade.
Je revins peu à peu à moi. La personne qui m'avait accompagnée ou plutôt
portée, était un jeune homme de vingt-huit à trente ans. Sa taille était
moyenne, sa mise recherchée, mais sévère.
Il me tenait la main et me regardait avec attention. C'était une de ces
physionomies qu'on n'oublie pas quand on les a vues une fois: les yeux
ternes, quoique mobiles, le nez long, le teint d'un jaune pâle, les
lèvres blanches, la respiration silencieuse. Il semblait usé par le
travail ou par la débauche.
--Vous êtes malade, mon enfant! me dit-il; il faut vous soigner.
--Me soigner! Où voulez-vous donc que je me soigne?...
Et, poussée par la fièvre, par le regret, par le dégoût de moi-même, je
lui dis tout sans respirer, puis je me mis à pleurer... Il m'avait
écoutée sans m'interrompre, sans paraître ému!
--Combien devez-vous? demanda-t-il.
Je le lui dis. Il haussa les épaules.
--Écoutez, dit-il, si ce que je vous offre vous convient: je demeure
seul; pourtant j'ai un appartement énorme, parce qu'une de mes sœurs
arrive à Paris, après ses couches, c'est-à-dire dans deux mois.
Voulez-vous habiter son logement? on vous soignera.
Et, sans attendre ma réponse, il sonna, demanda mes effets, mon compte,
paya, fit avancer une voiture et me dit de le suivre.
Je demandai la permission de dire adieu à mon amie; il me la refusa,
disant qu'il ne voulait pas que je reçusse de visites. Fanny se chargea
de faire mes adieux.
Nous fîmes assez de chemin; mon compagnon ne me disait pas un mot. La
voiture se ralentit; nous montions. Je vis une station de fiacres, et je
lus près d'un bec de gaz: Place Breda.
Nous étions arrivés. L'appartement était au premier; un homme endormi
vint nous ouvrir.
--Conduisez mademoiselle dans la chambre du fond; veillez à ce qu'elle ne
manque de rien. Si je ne rentre pas, vous préviendrez mon médecin.
--Bonsoir, me dit-il en s'en allant; tâchez de bien dormir: c'est souvent
un bon remède. Si vous avez besoin de quelque chose, sonnez, demandez, ne
vous gênez en rien; mais sonnez fort, car mon valet de chambre a le
sommeil dur.
Je n'étais pas revenue de ma surprise, que la porte de l'allée s'était
refermée sur lui.
Je suivis le valet de chambre, qui m'installa dans une jolie chambre
fraîchement décorée.
Une fois seule, j'eus bien envie de visiter les chambres qui donnaient
dans la mienne. Je ne l'osai pas; je mis les verroux et je me couchai.
J'eus dans la nuit une soif dévorante, mais je n'osai appeler.
Le matin, on frappa doucement; c'étaient le médecin et le valet de
chambre.
--Une minute, dis-je.
Je passai une robe; ils causèrent en attendant; j'entendis:
--Il ferait bien mieux de se faire soigner lui-même; cette maladie de
langueur lui jouera un vilain tour. Et vous dites qu'il a amené cette
femme cette nuit!... Où aura-t-il trouvé ça? Il finira par se faire
voler! S'il continue, j'écrirai à son père.
J'ouvris la porte, à moitié nue; cette conversation me faisait mal. Je
répondis à demi-mot à ce médecin, qui sortit en disant: «Elle n'a rien.»
M. L... rentra à dix heures, plus pâle que la veille.
--Eh bien, me dit-il, vous n'avez rien... tant mieux! C'est égal,
soignez-vous!
Il me fit donner à déjeuner, me demanda ce qui me manquait pour ma
toilette, et partit jusqu'au lendemain.
Je restai ainsi huit jours, le voyant à peine une heure par jour.
J'allais un jour bien, un jour mal. Enfin, je restai deux jours sans me
lever, avec des douleurs à la tête. Je n'osais plus demander le médecin.
Quand M. L... entra dans ma chambre, il recula en me voyant.
--Vite, dit-il au domestique, le médecin de suite... Elle est pourpre;
elle va avoir une fièvre cérébrale.
En effet, ma tête me semblait un volcan qui va éclater.
Le docteur se fit attendre deux heures. Il arriva tout poussif d'un
déjeuner en ville, qu'il raconta dans tous ses détails avant de me
regarder. L..., toujours calme, lui montra mon lit du doigt.
--Ah! c'est vrai, dit-il, en ouvrant les rideaux pour voir clair.
Puis il vint me regarder.
--Grand Dieu! s'écria-t-il en pâlissant, pourquoi m'a-t-on appelé si
tard? Elle va avoir la petite vérole; elle a un commencement de fièvre
cérébrale; elle brûle. L'une de ces maladies se traite à froid, l'autre à
chaud. Il sera très-difficile de la soigner ici; cependant je vais faire
une ordonnance.
Il sortit. M. L... et le valet de chambre le suivirent. Je restai seule;
je me jetai en bas du lit; j'écoutai à la porte. Le docteur disait:
--Vous voilà bien avancé, qu'est-ce qu'on va dire si elle meurt ici, chez
vous? et puis c'est un mal contagieux.
--Ah! dit le domestique, monsieur la fera servir par qui il voudra, mais
je n'entrerai plus dans sa chambre.
M. L... semblait très-affecté.
--J'avoue, dit-il, que ce que je crains le plus au monde c'est la petite
vérole. Nous ne pouvons cependant pas laisser mourir cette pauvre femme
comme un chien, et quand je devrais la soigner moi-même, je ne
l'abandonnerai pas. Mais voyons, docteur, est-ce qu'on ne pourrait pas
la conduire dans une maison de santé? Je payerais bien volontiers tous
les frais.
--Non, répondit le docteur; la changer de place en ce moment est
impossible: ce serait vouloir la tuer. Je vais tâcher de vous envoyer une
garde-malade.
Il prescrivit quelques remèdes, et je l'entendis marcher et sortir.
Je me redressai; je serrai ma tête dans mes mains pour en faire jaillir
une idée. Ma tête me brûlait les doigts et semblait consumer mes pensées.
Je mis mon chapeau resté sur une table, ma robe, mon manteau; j'ouvris
une porte; je traversai une pièce, puis deux, sans rencontrer personne;
enfin l'antichambre, l'escalier.
En bas, les forces me manquèrent; j'appuyai mon front sur la pomme de
cuivre, pour tâcher de me rafraîchir, et, faisant un effort surhumain, je
secouai ma volonté dans le bandeau de feu qui la comprimait. Je montai
dans un fiacre qui se trouvait en face de la porte, et je dis au cocher
en me roulant sur la banquette:
--A l'hôpital Saint-Louis.
IX
L'HOPITAL SAINT-LOUIS.
J'avais fait la route sans souffrance... je m'étais évanouie! Le cocher
s'apercevant que j'étais tombée sans connaissance, au fond de sa voiture,
avait demandé au concierge de l'hospice de l'aider à me descendre. On
était allé chercher le médecin de service qui m'avait fait transporter
dans une salle et me portait tous les soins nécessaires.
Quand je revins à moi, il me demanda ce que je voulais. Je me regardai et
je compris: cette robe et ce manteau de soie, ce chapeau à fleurs
l'étonnaient.
Je lui dis que j'avais la petite vérole, que cela avait effrayé tout le
monde, et que je venais me faire soigner à l'hospice.
Il me fit tourner au jour, me passa le pouce sur le front et dit avec
tristesse: «Oui, c'est vrai, mais c'est une grande imprudence que vous
avez faite là.» Il me fit conduire dans une salle; une heure après,
j'avais le délire. Je restai dix jours sans avoir un éclair de raison.
Enfin les deux maladies, après s'être disputé ma vie, se séparèrent. La
petite vérole resta seule. Je fus aveugle dix-sept jours; je m'entendais
plaindre de chaque côté de mon lit; les sœurs me soignaient avec une
tendresse maternelle. Je remerciais sans voir.
Les exhortations à la patience, à la résignation que me faisaient ces
bonnes sœurs, me donnaient un peu de courage. J'en avais besoin, car,
au dire des médecins, ma maladie était une des plus graves qu'ils eussent
rencontrées. J'avais sur la figure comme un masque de poix de plusieurs
lignes d'épaisseur, qui me fermait les yeux et les narines.
Je priais Dieu de me pardonner, de me rappeler à lui s'il trouvait que
j'avais assez souffert. Alors une voix douce disait à côté de moi:
--C'est mal, ma fille, de demander la mort. Vous êtes si jeune, vous avez
le temps de vous repentir!
Puis on me passait une plume et de l'huile sur la figure, et on
soulageait l'âme et le corps malades.
Saintes femmes, que Dieu a faites à son image, que de charité et
d'abnégation! Toujours en face du malheur, de la souffrance, de la mort,
sans bouger, vous mourez à la peine, comme de bons soldats sur la brèche.
J'entendais le médecin demander le matin:
--Comment va le numéro 15?
C'était moi.
La bonne sœur répondait:
--Mieux, docteur; j'espère qu'elle ouvrira les yeux demain ou après.
Je fis un bond de joie!
--Lui graisse-t-on bien la figure?...
--Oui, docteur, je le fais moi-même toutes les demi-heures.
--Bien, dit-il en me touchant les joues; si elle ne se gratte pas, elle
sera peu marquée. Les boutons sont en grande quantité, mais petits.
--Elle est raisonnable, dit ma bienfaitrice en arrangeant ma couverture.
Sa main était près de ma bouche, je l'embrassai. J'entendis ma joue
résonner sous ses doigts comme si j'avais eu un masque en carton.
--Ah! me dit-elle, vous n'êtes pas sage; si vous vous écorchiez, la place
marquerait.
Je n'entendis plus rien; on était passé à d'autres.
Trois jours après, mes yeux commencèrent à s'ouvrir comme ceux d'un petit
chat. On me défendit de chercher à les ouvrir trop vite, mais ce fut plus
fort que moi; je fis un effort et je sentis un léger déchirement. Mes
yeux s'ouvrirent tout grands, sans que leur lumière fût altérée.
Je cherchais quelqu'un, que je devinai à son approche.
--Ah! c'est vous qui m'avez soignée! Que vous êtes bonne; que je suis
heureuse d'avoir recouvré la vue pour vous connaître!
--Oh! la vilaine désobéissante!... Si c'est comme cela que vous me
remerciez, dit-elle fâchée, je vous laisse...
Et elle fit mine de s'éloigner.
--Ma sœur, ne me quittez pas, ou je vais pleurer; laissez-moi être
heureuse du bien que vous m'avez fait!
--Pourquoi avez-vous ouvert vos yeux? Vous n'avez plus un cil!
--C'est un petit malheur, ne me grondez pas; j'étais si pressée de vous
voir, de vous remercier!
--C'est Dieu qu'il faut remercier, me dit-elle en me montrant le grand
crucifix suspendu au milieu de la salle.
--Eh bien! portez-lui vous-même mes actions de grâces, elles arriveront
plus sûrement à lui.
La coquetterie est un péché. J'aurais bien voulu me voir, mais je n'osais
demander une glace. Elle devina ma pensée, car elle recommanda à mes
voisines de ne pas m'en prêter. Vaine recommandation! Profitant d'un
moment où la bonne sœur était sortie, je fis si bien, qu'une jeune
fille couchée en face de moi me passa une botte à ouvrage, avec un miroir
au fond.
Je l'ouvris, l'approchai de ma figure...; je poussai un cri d'horreur!...
Je l'éloignai, la rapprochai comme une bête sauvage qui voit du feu!...
Je lâchai la boîte; je tombai sur mon oreiller. Les larmes vinrent et
dégonflèrent mon cœur.
Il y avait, au no 17, une pauvre femme qui s'était donné un coup au
genou; elle ne l'avait pas soigné. Le mal était devenu si grave qu'il
fallait lui couper la jambe.
Dans de semblables opérations, le chirurgien se fait accompagner de ses
élèves. Ils sont quelquefois six ou huit. Ce jour-là, ils arrivaient les
uns après les autres, se promenaient dans la salle, visitaient quelques
malades, regardant à chaque pied de lit la pancarte du malade, dont
souvent les rideaux sont fermés. Deux de ces jeunes gens s'arrêtèrent à
mon lit et lurent: «Céleste... petite vérole,--fièvre cérébrale; entrée
le...»
--Tiens, dit l'un des deux, il faut que je voie celle qui s'est sauvée de
ce mauvais pas-là.
Il ouvre les rideaux au pied du lit.
--Oh! fis-je stupéfaite...
Je venais de reconnaître dans celui des deux jeunes gens qui parlait
l'ami de M. Adolphe, et, dans l'autre, M. Adolphe lui-même. Le premier
passa dans la ruelle de mon lit et me toucha la figure.
--Elle ne sera pas trop marquée... Regarde donc comme elle a été
soignée...
--Oui, fit son compagnon en s'éloignant d'un air distrait, comme un homme
qui regarde sans voir.
--Est-il bien possible? dis-je en le suivant des yeux...
--Oui, me dit son ami, croyant que je lui parlais des marques de petite
vérole qui me couvraient le visage.
Et il fit un mouvement pour s'éloigner.
Je le retins par son habit et lui dis:
--Un mot, je vous en prie? Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu Denise?
Il me regarda étonné.
--Ah! vous ne me reconnaissez pas! Comment me reconnaîtriez-vous, au
surplus? Vous ne m'avez vue qu'une fois, et depuis, je suis devenue
méconnaissable. J'étais avec Denise à la Chaumière, il y a trois mois.
Vous avez causé avec elle et avec moi.
Il ne trouvait pas un mot à me répondre, tant il était saisi; puis,
comprenant tout ce que son silence avait de pénible pour moi, il fit un
effort pour se remettre et me dit:
--Oui, je l'ai vue, il n'y a pas longtemps. Comme vous aviez promis de
venir déjeuner un jour avec elle, mon ami la tourmentait toujours. Denise
nous a dit que vous étiez à la campagne.
--C'est moi qui l'avais priée de le dire; elle-même ne sait pas que je
suis ici. Je le lui ai caché jusqu'à présent. Mais je voudrais bien la
voir; dites-le lui. Si votre ami savait que c'est moi qu'il a désiré
revoir, il regretterait ce désir: je dois faire peur à tout le monde.
--Ne croyez donc pas cela; il sera charmé de vous retrouver.
--Non, je vous en prie, ne lui dites pas que je suis là.
Il me le promit, me dit qu'il m'enverrait Denise et s'éloigna.
J'entendis des talons résonner sur le parquet. Je compris qu'on revenait
à mon lit, je me sentis toute troublée. Était-ce de peine ou de plaisir?
Je crois plutôt que c'était de plaisir.
Monsieur Adolphe, la tête nue, les cheveux en arrière, l'air triste, me
tendit la main.
--Pauvre fille, me dit-il, si j'avais su, il y a longtemps que je serais
accouru. Je suis de la salle voisine, j'ai entendu parler de vous, je
suis venu vous regarder; mais j'étais si loin de me douter que celle à
qui je pensais était à côté de moi! Car j'ai joliment pensé à vous, me
dit-il en me serrant la main.
La visite commençait; il me quitta en me disant:
--Je reviendrai.
Je passai ma main sur mon front; tout cela me paraissait un rêve. Je
voulus m'arranger les cheveux; ils tombaient à poignée. Cela me fit plus
de peine que cela ne m'en aurait fait auparavant. J'avais le cœur
plein de cette visite. Le lendemain, je reçus des biscuits, des
confitures, du sucre, enfin tout ce qu'on peut envoyer à une malade.
Le jeudi, Denise vint me voir. Elle passa deux fois devant moi sans me
reconnaître. Cela me fit un mal affreux! Enfin, je l'appelai... Elle se
jeta à mon cou et pleura si fort, que je fus obligée de lui dire de se
taire; elle était si expansive qu'elle aurait mis toute la salle en émoi.
Un peu remise, elle me demanda ce que j'allais faire en sortant; que je
ne pouvais pas compter retourner là-bas.
--Si j'y étais forcée, lui dis-je, je regretterais de n'être pas morte
ici. Non, je veux louer un cabinet quelque part. Je me suis sauvée de
chez M. L... parce que j'étais malade; je lui ai laissé mes effets; je
vais te donner un mot pour lui. S'il veut me les rendre, tu les vendras
pour me faire un peu d'argent, et je louerai un garni.
--Mais, me dit Denise, tu ne pourras pas; c'est défendu, tu le ferais
arrêter.
--C'est vrai; eh bien! je prierai M. Adolphe de le faire pour moi: il ne
me refusera pas. Je lui dirai que je suis trop jeune.
J'écrivais d'une façon illisible; pourtant il fallait écrire à M. L... et
je commençai:
«Monsieur,
»Vous avez été si bon pour moi et d'une façon si désintéressée,
que je suis honteuse de vous importuner. Je relève d'une longue
maladie... Je me suis sauvée de chez vous, parce que j'ai entendu
votre conversation avec le docteur, et c'eût été de l'ingratitude
à moi de vous exposer à une maladie contagieuse. Je vous ai
laissé le peu d'effets que je possède; si vous voulez les
remettre au porteur, je serai deux fois votre obligée. Je n'irai
pas vous remercier moi-même, je vous ferais peur. Croyez-moi
votre reconnaissante
»CÉLESTE.»
Denise revint le dimanche. Elle avait tous mes effets, plus cent francs
pour m'aider en sortant. C'était assurément bien bon et bien généreux de
sa part. Je ne puis jamais penser à M. L... sans éprouver un vif
sentiment de gratitude. Je l'ai rencontré bien des fois depuis. Il ne me
reconnaît pas et il a sans doute oublié ce souvenir de sa jeunesse.
Moi, quand je le rencontre, je le suis des yeux jusqu'à ce que je le
perde de vue.
Il est toujours le même, lent, grave et mélancolique. C'est un homme qui,
avec beaucoup d'intelligence et de bonté, ne doit pas avoir su tirer
parti, pour son propre bonheur, des facultés qu'il avait reçues de la
nature.
En recevant mes affaires et les cent francs que m'apportait Denise,
j'éprouvai une joie d'enfant.
--Vois-tu, lui disais-je, je vais me louer un trou. On m'a dit que
j'avais une jolie voix; je vais travailler, et je tâcherai d'entrer dans
un théâtre. Je finirai par gagner de l'argent, et quand j'aurai un
engagement, je pourrai être rayée. M. Adolphe m'aidera; il m'a promis de
s'occuper d'un petit logement.
Trois jours après, il m'annonça qu'il avait loué rue de Buffaut, une
chambre et un cabinet. Ma convalescence avançait; ma sortie fut fixée à
huit jours de là.
Denise vint me chercher. M. Adolphe m'attendait en bas, et me conduisit
dans mon nouveau domicile, où il promit de venir me voir.
La chambre qu'on m'avait louée était au rez-de-chaussée sur le derrière.
La croisée donnait sur une pension de petits garçons. Aux heures de
récréation, c'était un tapage qui, au lieu de m'ennuyer, me plaisait.
J'ai toujours aimé les enfants: je les regardais derrière mes rideaux
donner leur pain aux pierrots, qui avaient l'air de jouer avec eux. Je
les trouvais bien heureux. Quand ils rentraient, toute ma tristesse me
reprenait.
Qu'allais-je devenir? J'avais de quoi vivre pendant un mois, mais
après!... Puis, involontairement, je regardais ma figure, et je pleurais.
Je ne pouvais encore sortir, j'étais toute rouge, et les médecins
m'avaient bien avertie que, si je m'exposais à l'air, mes marques
dureraient longtemps.
M. Adolphe vint me voir deux fois. L'intervalle qu'il mit de la première
à la seconde visite me parut un siècle; il s'en aperçut, et me raconta
qu'il venait d'être reçu chirurgien à l'hôpital militaire de Versailles;
que si je voulais y aller passer quelques jours, l'air ne pourrait me
faire que grand bien. Je refusai, car je vis qu'il me l'offrait par
bonté. Il me donna son adresse et me fit promettre de lui écrire.
Dès que je pus sortir sans inconvénient, je songeai à mettre mes projets
à exécution. J'étais décidée à faire tout ce que je pourrais pour entrer
dans un petit théâtre.
Je me fis la plus belle possible, je mis un voile noir, et je m'en allai
au théâtre Beaumarchais. Je demandai le directeur. Il refusa de me
recevoir. J'insistai... il me fit attendre, et me reçut au bout de deux
heures.
C'était un gros homme, un peu négligé dans sa toilette. Ses cheveux
étaient grisonnants; je crois que, ce jour-là, il avait oublié de les
peigner.
--Que me voulez-vous? me dit-il en me regardant de la tête aux pieds!
--Monsieur, je voudrais entrer au théâtre.
--Ah! vous croyez que cela se fait comme cela!... D'où sortez-vous?
J'avais envie de lui répondre: de chez moi. Je pensai que cela ne le
satisferait pas et je me tus.
Il se leva, me conduisit en me demandant:
--Vous n'avez jamais joué?
--Non, monsieur; mais, si vous vouliez, j'essayerais.
Nous étions à la porte, où il m'avait poussée plutôt qu'accompagnée.
--Elles sont toutes les mêmes...; elles se figurent qu'il n'y a qu'à
aller trouver un directeur et lui dire: «Je voudrais jouer!...»
Il me faisait la grimace en me parlant ainsi.
Je n'ai jamais aimé à prier; je me fis aussi grosse que lui; je tins la
porte ouverte, puis prête à la fermer, je lui dis:
--Il me semble, monsieur, que l'on ne vient pas au monde en jouant la
comédie. Quand vous représentez des petits enfants, vous prenez des
poupards en carton; or j'ai l'âge voulu pour apprendre; j'ai cru qu'il
fallait aller dans un petit théâtre. Je me suis trompée, je vais
m'adresser à un plus important.
Ma sortie parut le vexer, car il me dit.
--L'Opéra est rue Lepelletier.
--Merci, monsieur, je vais au petit Lazary!
--Insolente! cria-t-il en fermant sa porte.
Sur le boulevard, je me mis à réfléchir que, si tout le monde était
comme lui, il fallait y renoncer. J'étais arrivée au boulevard du Temple.
J'entrai aux Délassements. Ce fut le concierge qui me questionna en
fumant sa pipe. Il me renvoya moins poliment que l'autre.
J'entrai à deux portes plus loin. Un homme, qui avait l'air d'une vieille
femme déguisée, me fit entrer dans un petit cabinet. Il y avait écrit sur
sa porte: Régie!
Il resta dans son fauteuil, mit ses mains dans ses poches, me fit causer
une heure; pendant ce temps, il caressa son gros ventre, ses cheveux
gris, prit une énorme prise et me dit:
--Il nous manque une figurante danseuse, pouvez-vous danser à sa place ce
soir?
Je lui dis que je ne doutais pas que, si l'on voulait me montrer,
j'apprendrais très-vite.
--Que le diable vous emporte! me dit-il en secouant le tabac tombé sur
son jabot; on m'avait promis de m'envoyer une vieille coryphée de
l'Opéra. Je vous écoute depuis une heure, croyant que c'est elle.
J'avais seize ans et demi!... Je sortis, rouge de dépit.
J'allai aux Funambules. J'entrai hardiment, décidée à ne m'en aller que
désolée par tout le monde. Là, me disais-je, on joue la pantomime; j'en
saurai toujours bien assez. Oh! que je m'étais trompée!... on ne voulut
pas m'entendre. J'étais trop maigre, et je n'avais pas les poignets assez
vigoureux. Les femmes faisaient des combats au sabre.
Je rentrai chez moi, le cœur gonflé, les jambes brisées.