Denise me quitta au bout de quelques instants, pour retourner se mettre

en conférence avec la maîtresse de la maison.

Dans son brutal enthousiasme pour l'odieux genre de vie qu'elle avait

adopté et auquel elle travaillait à m'initier, elle ne se donnait aucun

repos qu'elle n'eût levé les difficultés qui s'opposaient encore à mon

admission dans la maison.

Il paraît que ces difficultés étaient grandes, plus grandes que je

n'aurais pu me l'imaginer, avant de sonder la profondeur de l'abîme où je

me laissai entraîner.

J'ai fait jusqu'à présent, et je compte faire dans la suite de ce récit,

assez bon marché de mon caractère et de ma personne, pour avoir le droit

de dire le bien comme le mal. Je n'excuse pas mon action, je la raconte.

En interrogeant, après douze années, le souvenir attaché à cette

démarche, qui m'a perdue, et qu'on devait me faire payer si cher, je puis

me rendre ce témoignage, que l'idée même de la dépravation était

étrangère à la résolution que j'avais prise; ce que je démêle de plus

distinct au milieu des sentiments confus qui m'agitaient alors, à côté de

ma jalousie pour ma mère et de ma haine pour Vincent, c'est un besoin

impérieux de savoir comment vivait ce beau monde envié et rêvé par les

pauvres. Je me suis damnée par orgueil. Mon corps était plus pur que mon

âme, et je suis tombée.

Le sacrifice de la pudeur d'une jeune fille, qui se confond pour la femme

honnête avec le bonheur de sa vie et les saintes joies de la maternité,

ne me rappelle à moi qu'un souvenir odieux.

Denise était triomphante. Aucun obstacle ne devait plus s'opposer à notre

réunion. Quant à moi, j'étais la créature la plus malheureuse qu'on pût

imaginer.

Les deux jours que je passai cachée dans cette maison furent pour moi

deux jours d'affreux supplice.

La fièvre qui m'avait soutenue s'était subitement affaissée, et n'avait

laissé dans mon cœur que le remords, le découragement, un immense

dégoût de moi-même et de la vie que j'avais embrassée. Si j'avais eu

encore un peu d'exaltation, avec mon désespoir, il est certain que je me

serais tuée.

Je me suis donné de cela plus tard à moi-même une preuve convaincante,

mais le ressort de mon âme était brisé.

Si j'avais pu effacer de mon existence un affreux moment, j'aurais fui

cette maison maudite, mais je me sentais tellement perdue, si bas

tombée, que je n'avais plus d'intérêt pour moi-même, ce qui est, soyez-en

sûr, le comble de la douleur humaine.

Moralement, je n'étais plus qu'un cadavre. Des volontés étrangères

disposaient de moi, comme elles eussent fait d'un automate.

On m'annonça que je devais aller à la préfecture de police pour

régulariser ma position. Cette nouvelle me réveilla un peu de ma torpeur.

J'allais nécessairement me trouver en face de ma mère, et je tremblais à

la pensée de cette entrevue. Cependant, contre ma mère, j'avais une force

dans ce qui me restait de conscience: c'était le sentiment profond, que

sans l'abandon où elle m'avait laissée, sans la jalousie qu'elle m'avait

mise au cœur, je n'aurais jamais pris un parti si désespéré. Je

tremblais donc encore plus à la pensée de me présenter devant M. Régnier.

--Allons, me dit Denise, ne vas-tu pas trembler maintenant? Si tu as

l'air de faiblir, il te renverra à la correction; si tu es bien décidée,

il ne fera pas de difficultés. On ne peut t'empêcher de faire ce que tu

veux, si ta mère y consent; ce qu'elle fera pour se débarrasser de toi.

Mlle Fanny fit avancer une voiture. J'avais fait prévenir ma mère de se

trouver rue de Jérusalem, à midi. La première personne que je vis ce fut

elle.

Je la remerciai d'être venue; je lui dis que mon parti était pris, que

toute objection était inutile.

--Je sais bien que tu me préfères Vincent, que tu ne le quitterais

qu'avec douleur; quand même tu le quitterais, d'ailleurs, tu ne pourrais

plus me garder; pour éviter tout retour, j'ai jeté ma robe blanche aux

orties. Pudeur, conscience, douleur, j'ai tout étouffé! il n'y a plus

rien à faire pour moi. Personne au monde ne m'aimait plus; je suis morte

pour les honnêtes gens. Ne pleure pas; ce n'est pas de ta faute. Tu es

faible; tu as été si malheureuse, que personne ne te blâmera. Laisse ma

destinée s'accomplir. L'ambition est entrée dans mon cœur; je

deviendrai riche. Et puis, vois-tu, j'ai pris ma classe en dégoût; je

n'aurais jamais pu être la femme d'un ouvrier. Ce que tu as enduré de

misère et de privations, ce que j'ai vu moi-même me fait peur; malgré

moi, mon imagination s'envole vers ce monde brillant, que j'aime mieux

approcher, fût-ce en esclave, plutôt que de régner sur mes pareilles!

Le mal a son orgueil comme le bien. Triste orgueil! Je m'exaltais en

parlant, et je sentais de nouveau la fièvre me monter au cerveau.

--Folle! me dit ma mère, qui donc t'a ainsi monté la tête? C'est la

misère et l'infamie que tu veux me faire accepter pour toi! Oui, j'ai eu

des torts, j'en conviens; mais tout peut se réparer. Renonce à ton

projet; viens avec moi: je te jure de tout rompre.

--Non, lui dis-je; il est trop tard.

Elle connaissait mon caractère, et n'insista plus.

On me fit entrer dans le cabinet où j'avais déjà paru.

--Comment, c'est vous!... me dit M. Régnier surpris. Que voulez-vous

donc?

--Je veux me faire inscrire de suite.

--Vous faire inscrire! dit-il en se levant; et vous avez cru que j'y

consentirais? Je vais vous envoyer à la correction.

--Comme vous voudrez, monsieur; en sortant, je reviendrai pour que vous

m'inscriviez.

Il me regarda de côté, et me dit:

--Et votre mère consent?

--Oui, monsieur.

--Est-elle ici?

--Oui, monsieur.

Il sonna, et, sans se retourner, il dit au garçon:

--Conduisez cette fille à la toise.

On prit mon signalement, ma taille.

J'étais inscrite sur ce livre infernal d'où rien ne vous efface, pas même

la mort!

Je sortis, inondée d'une sueur froide; mes mains étaient glacées.

Denise, qui m'attendait en voiture, me réchauffa de son mieux.

--Qu'as-tu donc? me dit-elle; comme tu es pâle!

--Je ne sais, lui dis-je, mais il me semble que je payerai bien cher

cette journée...

Ma mère m'attendait au passage.

--Malheureuse! me dit-elle en fondant en larmes; c'est toi qui l'auras

voulu. Que Dieu nous pardonne!

Et elle partit, sans même me donner la main.

Un instant, toute ma tendresse me reprit; je voulais descendre et courir

après elle.

Denise me retint.

--A quoi penses-tu? Ne veux-tu pas retourner chez toi, pour te trouver de

nouveau entre ta mère et Vincent? Tu la rendrais malheureuse, et toi

aussi. Laisse-la donc aller!...

Ce nom de Vincent me mettait toujours en rage. Mon cœur se tut.

Nous rentrâmes. La grosse femme nous attendait.

On me fit entrer dans un joli salon, au premier, et on me commanda un

trousseau complet.

On ne me faisait pas grâce d'une minute. Le lendemain soir, je descendis

dans une toilette éblouissante. On m'avait apporté une robe de velours

épinglé blanc, des bas de soie, des souliers de satin, et une parure de

corail.

Denise ne se sentait pas d'aise. Elle regardait d'un air de triomphe nos

compagnes, dont la bienveillance était loin de s'accroître en proportion

des progrès de mon élégance improvisée.

La grosse dame paraissait très-satisfaite de sa nouvelle pensionnaire, et

me présenta à sa sœur, que, dans la maison, à cause de ce lien de

parenté, on appelait ma Tante.

C'était une grande femme maigre, avec des cheveux blancs et des yeux

noirs. Elle prit ses lunettes pour mieux m'examiner.

Il faut avoir vécu comme moi dans ces enfers pour savoir ce que la

société, au milieu d'un siècle, à bon droit, fier de sa civilisation, est

obligée de permettre.

On a peine à comprendre que des créatures humaines puissent s'acclimater

dans ces infâmes prisons. L'explication de ce fait est pourtant bien

simple. La plupart de ces femmes sont stupides; pour peu qu'on ait

d'intelligence, on y meurt ou on en sort. Je n'y étais pas depuis huit

jours, que je n'avais qu'une pensée: en sortir.

Il venait dans cette maison des personnes si distinguées et si riches,

que, bercée par les histoires de Denise, je m'imaginais que j'allais

trouver tout de suite quelqu'un qui m'aiderait à sortir de là. Mais cela

n'était pas aussi facile que je l'avais cru.

Le temps s'écoulait, et ce protecteur inconnu ne se présentait pas.

Chaque jour, au contraire, la chaîne qui m'attachait au lieu de mon

supplice devenait plus lourde.

Le grand moyen de gouvernement des femmes qui dirigent ces sortes de

maisons, est le poids de la dette sous laquelle elles écrasent leurs

malheureuses victimes. Il n'en est pas un, de ces Shylocks en jupons,

qu'on ne puisse définir ainsi: le spectre de l'usure déguisé en femme. On

comptait chaque semaine; je devais déjà onze cents francs.

J'étais si triste, qu'on craignit de me voir tomber sérieusement malade,

et que Madame me permit de sortir avec Denise.

Nous allâmes à la Chaumière.

Nous étions si bien mises, que tout le monde nous regardait sans savoir

qui nous étions.

Plusieurs jeunes gens vinrent parler à ma compagne. L'un d'eux parut

m'accorder une attention particulière. Toutes les fois que je me tournais

vers lui, je voyais ses grands yeux noirs et doux fixés sur les miens.

Je ne sais si ce fut par reconnaissance, mais il me sembla avoir une

charmante figure.

--Quel est donc ce jeune homme? demandai-je à Denise.

--Adolphe? dit-elle en se retournant.

--Je ne sais pas s'il s'appelle Adolphe, mais c'est celui qui t'a parlé

le dernier. Il a une bien jolie tête; c'est dommage qu'il ne soit pas

plus grand: cela lui ôte de la distinction.

--C'est vrai, mais c'est un charmant garçon. Il étudie la médecine. Son

père était un chirurgien célèbre du temps de l'Empire, qui, ayant une

nombreuse clientèle, a fait une grande fortune. Il avait placé cette

fortune dans des entreprises lorsqu'il vint à mourir subitement. Les

entrepreneurs firent faillite. Sa veuve et son fils se trouvèrent ruinés,

sauf quelques milliers de francs, qui leur restaient. Adolphe se mit à

étudier; mais il n'a pas eu de chance. Il s'est fait une piqûre en

faisant l'autopsie d'un cadavre; il a manqué d'en mourir, et il est resté

neuf mois le bras en écharpe. Tu vois comme il est encore pâle. Il paraît

que c'est très-dangereux ces coupures-là.

--Comment sais-tu tout cela?

--Il est intimement lié avec un jeune homme que je connais. Ne va rien

dire s'ils viennent encore nous parler. Adolphe surtout ne peut souffrir

les femmes dans notre position.

Nous avions fait le tour de la moitié du jardin; les jeunes gens vinrent

de nouveau à notre rencontre. M. Adolphe causa quelques instants avec

Denise, et nous demanda la permission de venir nous voir.

Denise me serra le bras en riant, et se chargea de la réponse. Elle lui

dit que cela était impossible; que j'étais encore plus tenue qu'elle;

mais que, la première fois qu'elle irait voir son ami, elle m'amènerait.

Quand nous rentrâmes, il me sembla que je détestais encore plus ma

servitude qu'avant de sortir, car cela ne nous était permis qu'une fois

par mois.

Je comprends très-bien tout le mépris que les hommes ont pour ces

créatures. Mais je le comprends surtout de la part de ceux qui, renfermés

dans les saintes joies de la famille, ne les ont jamais hantées. Quant

aux débauchés, qui passent leur vie à jouer et à courir les tripots, il

me semble qu'ils pourraient avoir plus d'indulgence pour les tristes

compagnes de leurs honteux plaisirs. C'est précisément le contraire qui a

lieu. Les plus corrompus sont les plus insolents, et nul cœur honnête

ne pourra savoir ce qu'il faut d'humilité à une courtisane, pour

accepter sans mourir ou sans se venger les injures qu'elle reçoit. Je

n'avais pas la vocation.

Ma chute n'avait pu ni changer mon caractère, ni dompter mon orgueil. Je

continuais d'avoir une très-mauvaise tête et un orgueil effréné. Pendant

mon séjour dans la maison où j'étais, j'eus l'occasion d'exercer ces

dispositions belliqueuses à l'encontre d'un homme dont la gloire, bien

qu'elle soit belle, suffit à peine à faire oublier les mœurs.

Il va sans dire que je ne le nommerai pas; mais, si quelques personnes le

reconnaissent, j'aurai la conscience bien tranquille; ce sera de sa faute

plus que de la mienne. Je n'éprouve aucun embarras à parler de mes

relations avec lui; car, ainsi qu'on va le voir, l'histoire de nos amours

n'est pas un échange de tendresses vénales, mais une suite rapide de

violences, de querelles et de mauvais tours.

La première fois que je le vis, c'était, je crois, le lendemain du jour

où nous avions été à la Chaumière, et j'étais d'assez mauvaise humeur; il

me fit une impression que j'aurais peine à rendre.

On me demanda. Je suivis Fanny dans le petit salon.

Il y avait un homme assis près de la cheminée et qui me tournait le dos.

Il ne prit pas la peine de me regarder. Ses cheveux étaient blonds; il

était mince et me parut d'une taille ordinaire. Je m'avançai un peu. Ses

mains étaient blanches et maigres; il battait la mesure avec ses doigts

sur son genou.

Je me plaçai en face de lui; il leva les yeux sur moi: c'était un spectre

plutôt qu'un homme. Je contemplais cette ruine prématurée; car il

paraissait à peine avoir trente ans, malgré les rides qui sillonnaient

son visage.

--D'où viens-tu donc? me dit-il, comme s'il sortait d'un rêve; je ne te

connais pas.

Je ne répondis rien; il se mit à jurer.

--Répondras-tu, quand je te fais l'honneur de te parler?

Je devins rouge et je lui dis:

--Est-ce que je vous demande qui vous êtes et d'où vous sortez? Ai-je

besoin d'un état de services pour me présenter devant vous? Je vous

préviens que je n'en ai pas.

Il continua à me regarder avec son air hébété.

Je me dirigeai du côté de la porte.

--Reste là, me dit-il, je le veux.

Je n'en entendis pas davantage et je sortis.

Je courus raconter à la grosse femme ce qui venait de se passer. Elle

haussa les épaules et me dit que j'avais eu tort; que ce monsieur était

son meilleur ami; qu'elle voulait qu'on le traitât bien; qu'il venait

quelquefois passer huit jours de suite chez elle; que d'ailleurs il se

recommandait de lui-même, et que c'était un des plus grands littérateurs

du siècle.

--Cet homme-là! fis-je étonnée.

--Cet homme-là.

--Eh bien! alors, je lui conseille d'écrire moins bien et de parler

mieux.

Denise était là; elle se pencha à mon oreille, et me dit tout bas:

--Elle en est entichée, parce qu'il a beaucoup d'argent, mais c'est un

vilain homme, brutal, malhonnête et toujours ivre. Je plains celles qui

ont le malheur de lui plaire.

Un violent coup de sonnette fit trembler la maison.

C'était mon ennemi qui se fâchait de ce que je l'avais laissé seul.

--N'y retourne pas, me dit Denise.

--Au contraire, lui répondis-je en regardant la grosse femme

ironiquement; je ne suis pas fâchée de voir de près un grand génie. Il y

a toujours à gagner dans la société des gens d'esprit.

Je rentrai dans le petit salon.

--Ah! te voilà revenue, me dit-il. Dans cette maison, tout le monde

m'obéit; tu feras comme les autres.

--Peut-être.

--Il n'y a pas de peut-être, et, pour commencer, je veux que tu boives

avec moi.

Il sonna; Fanny accourut.

--A boire! dit-il.

Elle revint avec trois bouteilles et deux verres.

--Voyons, que veux-tu? veux-tu du rhum, de l'eau-de-vie ou de l'absinthe?

--Je vous remercie; je n'aime que l'eau rougie, et, dans ce moment, je

n'ai point soif.

--Qu'est-ce que cela me fait? je veux que tu boives.

--Non, lui répondis-je, résolûment.

Il jura comme un templier, et ayant rempli son verre d'absinthe il

l'avala d'un trait:

--A toi, maintenant, bois ou je te bats.

Il remplit deux verres et m'en apporta un, tout en chancelant. Je le

regardai s'avancer vers moi, un peu effrayée de sa menace, mais bien

décidée à ne pas céder.

Je pris tranquillement le verre qu'il m'offrait et je jetai le contenu

dans la cheminée.

--Oh! dit-il en me prenant la main et en me faisant tourner sur moi-même,

mais sans me faire de mal; tu es désobéissante, tant mieux. J'aime autant

cela...

Il prit quelques louis dans une de ses mains, un verre plein dans

l'autre:

--Bois, me répéta-t-il, et je te les donnerai.

--Je ne boirai pas.

--Oh! dit-il en riant, et en se courbant un peu sur lui-même, quel beau

caractère! inaccessible à la peur comme à l'intérêt! C'est égal, tu me

plais comme cela. Viens t'asseoir avec moi sur ce canapé et conte-moi ton

histoire.

Je m'assis sans rien répondre.

--Tu as été, n'est-il pas vrai, malheureuse et persécutée? Je parie que,

comme tes compagnes, tu es au moins la fille d'un général. Sois franche,

mon caractère te plaît-il?...

--Il me déplaît affreusement.

--Eh bien, tu n'es pas comme les autres. Elles sont toutes folles de moi,

ou elles le disent du moins. Mais que veux-tu? on n'est pas maître de ses

sympathies. Je ne peux pas les souffrir, tandis que, toi, tu me sembles

originale et tu me plais. Prends cet or! Tu ne l'as pas gagné; je te le

donne. Laisse-moi; va-t-en!

Je me hâtai de profiter de la permission. En sortant, je le regardai et

je le vis qui se versait un verre d'eau-de-vie.

Denise m'attendait à la porte.

--J'avais peur pour toi, me dit-elle. Il paraît que, quand on le

contrarie, il frappe, et j'étais venue, au besoin, pour te porter

secours.

Je la remerciai en souriant. Dans ce moment, je ne tenais guère à la vie,

et s'il m'avait frappée, pour le plaisir de me torturer, de m'humilier,

je crois qu'il aurait couru plus de danger que moi.

Je l'avais tant rebuté qu'il ne pouvait plus se passer de moi. Il venait

me voir deux ou trois fois par jour. Il avait comme des moments de folie,

où il me disait des choses infâmes sans motif. Cela m'exaspérait. Je

déclarai que je ne voulais plus descendre près de lui. On me fit sentir

brutalement que je ne m'appartenais pas. Je commençais à prendre la

grosse femme en horreur. Je descendis la tête montée, et sans attendre

qu'il m'adressât la parole:

--Que me voulez-vous encore? Pourquoi tenez-vous à me voir? Votre vue ne

m'inspire que du dégoût. Si c'est dans vos nuits d'orgie que vous faites

ces belles choses que j'ai lues ce matin, je vous plains, car le

lendemain vous ne devez plus reconnaître l'auteur, et c'est dommage. Il

vous sied bien de mépriser les femmes et de vous faire leur détracteur!

Vous êtes moins qu'un débauché; vous n'êtes qu'un ivrogne. Si vous avez à

vous plaindre d'une femme, ce n'est pas une raison pour détester les

autres. Vous avez peut-être raison de nous mépriser, mais alors

laissez-nous tranquilles.

J'étais un peu inquiète de l'effet de cette fougueuse harangue, dont il

avait écouté le commencement en me regardant avec des yeux effarés; mais

j'eus bientôt lieu de me rassurer, car, lorsque j'eus fini, je m'aperçus

qu'il s'était endormi sur son fauteuil... Je sortis sur la pointe du

pied.

Il paraît qu'il ne m'avait pas gardé rancune, car, le lendemain, il vint

demander la permission de m'emmener dîner avec lui. Madame se hâta de

dire oui sans me consulter.

Je cherchai à me rassurer en pensant qu'il gardait ses excentricités

grossières pour l'intérieur de la maison, mais qu'au-dehors il se

respectait davantage. Il vint me chercher à six heures et me conduisit au

_Rocher de Cancale_.

J'étais vêtue très-simplement, avec une robe et un chapeau que je mettais

pour la première fois. Ma toilette me plaisait; je me sentais un peu

moins triste, peut-être parce que, pour la seconde fois, j'étais sortie

de cette odieuse maison.

Dans les premiers moments, je n'eus pas trop à me plaindre de lui, sauf

quelques plaisanteries de mauvais goût, peu généreuses dans tous les cas,

que je réprimai de mon mieux.

Le garçon qui nous servait apporta une bouteille d'eau de seltz.

On pourrait donner à deviner en mille l'idée folle qui passa par la tête

de l'homme singulier qui m'avait choisie comme victime de ses caprices.

Il prit le syphon d'eau de seltz comme s'il voulait se verser à boire,

et, dirigeant l'orifice de mon côté, il m'inonda de la tête aux pieds.

Il y a des conditions d'âge et des dispositions d'esprit où cela aurait

pu être accepté comme une mauvaise farce; mais j'étais si malheureuse,

que ce prétendu accès de folie m'exaspéra. Je versai un torrent de

larmes; mes larmes étaient des larmes de rage.

Plus je pleurais, plus il riait. Si j'étais restée une minute de plus

dans ce cabinet, je lui aurais brisé la tête, au risque de tout ce qui

pouvait m'arriver. Heureusement, je gagnai la porte et je me sauvai en me

faisant à moi-même le serment de me tuer plutôt que de continuer cette

vie plus longtemps.

J'allai raconter mes peines à Denise.

Heureusement qu'elle-même avait renoncé à son absurde optimisme, car sans

cela je l'aurais prise en grippe. Denise était loin d'avoir une nature

délicate, mais elle était aimante; elle avait une âme virile, et notre

existence commençait à lui peser autant qu'à moi.

--Prends patience, me dit-elle, et surtout pardonne-moi, car c'est ma

faute. C'est moi qui t'ai conseillée; je le regrette bien, je t'assure.

On m'avait trompée comme je t'ai trompée. Je vois clair maintenant; c'est

l'infamie sans profit. Rien ne peut racheter un pareil passé! Moi aussi,

je souffre bien; j'aime avec toute la force d'un premier amour; j'aime un

homme qui me chasserait s'il connaissait ma position, et je crois que

j'en mourrais.

Elle pleurait. Ce fut à mon tour de la consoler et de lui dire: Patience!

Quelle vie, grand Dieu! que celle que nous menions! quelles tortures!

Être obligé de rire quand on a envie de pleurer, éveillé quand on veut

dormir, prisonnier quand on rêve la liberté, dépendant, humilié quand on

paye si cher le peu qu'on possède! Si on étouffait les malheureuses

créatures qui s'y exposent, on leur rendrait service, et il n'y en aurait

pas une qui ne dût bénir la main qui lui donnerait la mort!

L'amour se venge cruellement des femmes qui ont profané son image! Soit

que leur cœur, éternellement fermé à la tendresse, se fatigue à la

poursuite d'un bien qu'elles doivent toujours ignorer, soit qu'elles

aient la douleur de ne pouvoir faire partager l'affection qu'elles

éprouvent, et qu'elles voient la contagion du mépris s'étendre entre

elles et l'objet de leur passion, alors même qu'elles réussiraient à se

faire aimer, l'ombre de leur passé s'assied à leur chevet.

L'amour qu'elles inspirent est troublé comme leur existence, et si elles

peuvent donner le plaisir, elles ne peuvent plus donner le bonheur.

Pour ces femmes, rentrer dans la voie du bien est difficile, presque

impossible. Si elles ont la franchise d'avouer ce qu'elles ont été,

toutes les portes se ferment devant elles.

Quelle est l'honnête femme, mère de famille, qui voudra prendre pour

ouvrière, pour domestique une fille perdue? La chute a été volontaire,

comment croire à la sincérité du repentir? Le monde n'est pas inhumain,

il est incrédule.

La femme craint pour son mari; la mère craint pour son fils, pour sa

fille surtout. Elle repousse la pauvre malheureuse, pas toujours par

mépris,--les femmes vraiment honnêtes ont le cœur plein d'indulgence

et de pitié,--mais par prudence pour ceux qu'elle aime... Essaye-t-on,

au contraire, de cacher son passé?... on passe sa vie à trembler... Un

hasard peut mettre sur la trace de ce que vous voudriez cacher avec un

rideau de votre sang.

Pour la femme tombée si bas, il n'est plus de famille. Vos parents vous

renient et cherchent à vous oublier...

Le mariage vous est interdit. L'homme qui voudrait unir son sort au vôtre

recule à l'idée d'aller demander votre main au préfet de police.

La maternité, le plus grand bonheur de tous pour la femme digne de ce

nom, est la plus affreuse de toutes les tortures... Le premier baiser de

votre enfant est une souffrance, sa première parole un reproche, car vous

ne pouvez lui nommer son père... Est-ce un garçon? vous savez que, devenu

homme, il vous méprisera. Est-ce une fille? vous n'osez pas la garder

près de vous. Le passé, le présent, l'avenir vous le défendent.

Enfin, avez-vous réussi, par un moyen ou par un autre, à échapper à ce

gouffre béant, la misère? vous êtes-vous créé une existence sinon

heureuse, du moins tolérable?... dix ans, vingt ans plus tard, comme cela

m'arrive aujourd'hui, vous avez un ennemi; il vous jette votre passé à la

face: il détruit en quelques instants le résultat de longues années

d'efforts, et vous repousse vers l'abîme sans se demander si cette

rechute ne va pas vous briser.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 1 · 第 10 / 14 段