--Oui, maman.

--Ne sois pas malhonnête avec ce pauvre Vincent.

Cela me tira de ma contemplation. Je la fis recommencer.

--Oui, me dit-elle, tâche de vivre en paix avec lui, pour l'amour de moi.

--Comment pour l'amour de toi? Est-ce que tu espères le garder?

Ce fut elle qui s'arrêta et me regarda étonnée.

--Ah! c'est vrai, tu ne sais que ce que l'on t'a conté! je vais te dire

la vérité.

Pendant ma narration, elle rougit, pâlit, pleura. Je venais évidemment

de la faire beaucoup souffrir. Elle ne me répondit rien.

Nous arrivâmes. Vincent était à cette fenêtre où je m'étais blessée. Ma

mère monta d'un pied ferme; mes jambes fléchissaient. La vue de cette

maison me rappela tout, et l'air me parut étouffant. Enfin, prenant ma

résolution, je montai plus hardiment.

--Qu'ai-je à craindre? me disais-je, ma mère est là. Je vais chez elle.

Il ne pourra me démentir.

J'entrai, regardant Vincent en face. Je croyais le voir se troubler; pas

un muscle de sa figure ne bougea.

Ma mère avait la même idée que moi; elle se retourna de mon côté, et me

dit:

--Allons, répète devant lui tout ce que tu m'as dit en chemin.

Ce fut moi qui changeai de couleur et perdis contenance. Je vis la figure

de ma mère s'éclairer d'un espoir qui me fit un mal affreux. Elle doutait

de moi. Cette pensée me révolta.

J'avançai, la tête haute, le regard fixe. Vincent ne donna pas un signe

d'émotion. Son calme m'exaspéra.

--Êtes-vous devenu muet! dites donc pourquoi je suis partie d'ici. Dites

donc ce qui s'est passé! Et je lui répétai tout ce que j'avais dit à ma

mère.

Quand j'eus fini, ma mère lui dit: «Répondez donc!» Cela avait plutôt

l'air de dire: «Démentez-la, je vous croirai.»

Vincent sentit son avantage. Il n'en fut que plus impassible.

--J'attendais qu'elle eût fini. Je n'ai pas grand'chose à dire; du reste,

vous savez que votre fille me déteste. Moi, je l'ai connue enfant, et, à

cause de vous, je l'aime beaucoup. Elle est rentrée toute triste; j'ai

tâché de la consoler. Je ne sais ce qu'elle s'est figuré; elle s'est

sauvée. C'est un prétexte.

Je devins livide!

Je regardai ma mère. Sa figure était calme. Je serrai les dents et je

sentis mon cœur trop étroit pour contenir ma colère et ma haine.

Ma mère eut sans doute peur de l'état dans lequel elle me voyait, car

elle le pria de nous laisser seules.

Il prit son chapeau et passa près de moi. Ses lèvres ébauchèrent un

sourire qui me mit en fureur.

--Tu le crois plutôt que moi, n'est-ce pas? Il me rit au nez. Il est bien

sûr que tu le préfères; qu'il peut tout ici. Eh bien! je lui cède la

place. Moi, je ne peux plus vivre ici. Tu es bien décidée à le garder, je

pars.

Ma mère se mit devant la porte et me prit dans ses bras.

--Voyons, Céleste, écoute-moi.

--Non: si tu ne me promets pas de mettre cet homme à la porte.

--Eh bien, oui, je le quitterai; mais écoute-moi. Il vient d'hériter de

quelques mille francs; il me les a promis pour m'établir. Prends patience

pour quelque temps; je ferai semblant de le croire. Contiens-toi. En

changeant de logement, je me séparerai de lui, et nous resterons toutes

les deux.

J'étais à bout de forces. Les insomnies, les émotions m'avaient épuisée.

En songeant à l'avance à cette scène, je m'étais attendue à quelque chose

de violent et de décidé; je m'étais dit:

--Ma mère choisira entre lui et moi.

Une minute décidera de mon sort. Je n'avais pas pressenti que cela

tournerait en longueur. Le dénoûment prolongé me frappait de surprise et

paralysait ma volonté. Ces idées d'intérêt et de calcul que ma mère me

mettait en avant, pour différer de prendre un parti, m'affadissaient le

cœur; je ne comprenais pas alors combien ce sentiment, qu'on nomme

l'amour, avait de puissance sur l'âme des femmes de son âge: ma mère

avait alors quarante-sept ans. Je ne cédai pas, je cessai de lutter.

C'était tout ce que ma mère voulait.

Elle déposa ce masque de sévérité, qu'au fond du cœur elle savait bien

que je ne méritais pas de voir sur son visage. Elle m'embrassa avec plus

d'effusion qu'elle ne l'avait fait depuis longtemps. Je lui rendis ses

caresses à contre-cœur, mais je les lui rendis.

Je me couchais avant que Vincent rentrât; je me levais quand il était

parti. J'évitais toutes les occasions de le voir; car, lorsqu'elles se

présentaient, c'étaient des querelles sans fin.

Le temps s'écoulait et je ne voyais aucun changement s'accomplir. Ma mère

paraissait avoir oublié.

Un jour, il revint dans la journée, et me trouvant seule il osa me dire:

--Allons, viens que je t'embrasse, boudeuse. Je t'avais bien dit que ta

mère ne te croirait pas. Tu as eu bien tort; mais, si tu veux, il est

encore temps.

--Tenez, lui dis-je, on monte; je crois que c'est ma mère; je vais vous

donner ma réponse devant elle... Ma chère mère, arrive donc pour me

conseiller. Voici ce que monsieur me proposait à l'instant; que penses-tu

que je doive faire?

Il me regarda, haussa les épaules et dit à ma mère:

--En vérité ta fille est folle. Elle ne sait qu'inventer pour nous

brouiller.

Ma mère ne répondit rien.

--Ah! ça, lui dis-je? Était-ce pour te moquer de moi que tu m'as promis

que tu allais le quitter? Crois-tu que, sans cette promesse, je serais

restée ici? Voyons, parle!

Ma mère s'emporta contre moi, me disant qu'elle ne pouvait avoir

confiance en moi; que du reste elle était fatiguée de tout cela; que ceux

qui voulaient partir étaient libres.

Ses paroles me tombaient si lourdement sur le cœur, qu'il ne battait

plus.

Je me mis à pleurer en lui disant:

--Il ne vous manquait plus que de me chasser; vous le regretterez.

Je me dirigeai vers la porte.

Vincent se mit devant moi et m'empêcha de sortir. Il me demanda pardon

d'avoir été cause de tout cela; il me supplia de rester, me disant que,

s'il le fallait, il partirait plutôt lui-même.

Où aurais-je été? je ne connaissais personne. Je n'avais pas une seule

relation à Paris. La seule maison où j'avais travaillé m'était à jamais

fermée. Je n'avais eu qu'une affection: ma mère! qu'un appui: ma mère!

Cet appui et cette affection me manquant, j'étais seule.

Je rentrai dans mon cabinet. Je le vis embrasser ma mère à travers les

carreaux. Mon cœur se souleva.

--Oh! si je pouvais me sauver, si j'avais seize ans! Une idée affreuse

venait de me traverser l'esprit. Je la chassais; elle revenait plus forte

que ma volonté, et je m'endormis en comptant mon âge à un jour près.

Je rêvai de Denise, des conseils et des indications qu'elle m'avait

donnés.

Il me semblait que je prenais une voiture, que je donnais au cocher une

adresse dont le souvenir, malheureusement pour moi, s'était trop bien

gravé dans ma mémoire, et revenait à ma tête brûlante, dans ces heures de

cauchemar et d'angoisse... Je me croyais vengée.

Je m'éveillai sous l'influence de ces songes funestes, et comme armée

d'un sombre courage. Le démon du mal s'était emparé de moi; il ne devait

plus lâcher sa proie.

Je comptais les jours, les heures. A chaque scène, à chaque querelle, je

disais: «Bon! bon! encore deux mois, encore quinze jours, et je vous

quitterai pour ne jamais vous revoir. Je deviendrai riche; je n'aurai

plus besoin de vous.» Les douces impressions de ma vie, jusqu'alors

innocente et simple, s'effaçaient de mon souvenir. J'ouvrais mon

imagination à des scènes bizarres, impossibles.

N'ayant encore vu de la vie que son côté le plus étroit et le plus

malheureux, j'aspirais à m'élancer vers un horizon plus étendu, que je

peuplais de fantômes évoqués de tout ce que j'avais vu sur les scènes des

théâtres du boulevard! J'étais folle!

Soit qu'on ne comprît pas l'état de mon âme, qu'on ne crût pas à

l'énergie de ma résolution, et qu'on fût heureux de se débarrasser de

moi, par un motif ou par un autre, on ne combattait pas mes projets de

départ.

La vie devenait insupportable pour tout le monde. J'avais tellement en

horreur la faiblesse de ma mère que je ne pouvais plus la regarder.

Enfin, il me vint une pensée terrible. Avant de tout quitter, je voulus

faire une dernière épreuve.

--Voyons, dis-je à ma mère, je veux te convaincre. Fais semblant de

passer la journée dehors; cache-toi dans ma chambre; écoute, et tu verras

si je t'ai menti.

Elle hésita longtemps, mais enfin elle consentit. Nous convînmes de tout

pour le lendemain.

Vincent rentra à neuf heures.

--Où est ta mère? me dit-il.

--Elle n'est pas revenue.

Il fit quelques tours dans la chambre sans me dire un mot, et il prit un

livre.

Je regardai du côté du cabinet avec inquiétude, pensant que ma mère

triomphait de voir l'épreuve tourner contre moi. Enfin ma haine l'emporta

sur tout autre sentiment. Je m'approchai de lui.

--Vous aviez raison quand vous me disiez qu'elle ne me croirait pas. Il

faut que vous lui ayez jeté un sort. Si je vous avais aimé autant qu'elle

vous aime, qu'est-ce que vous seriez devenu?

Il me regarda sans me répondre. Il me sembla voir mon rideau bouger. Je

me rapprochai encore de lui.

--Vous ne me dites plus rien. Vous voyez bien que j'ai bien fait de ne

pas accepter; si j'étais partie avec vous, vous ne m'aimeriez déjà plus.

--Essayez, me dit-il... Et il attacha sur moi un regard qui me força de

baisser les yeux.

--Que j'essaye quoi?

--De me suivre, d'être ma maîtresse.

--Eh bien! et maman?

--Bah! Elle est faible de caractère et mobile de cœur; elle se

consolera.

Nous entendîmes du bruit dans ma chambre. Il me regarda; je me mis à rire

sans lui répondre.

Il courut ouvrir la porte. Ma mère était tombée au travers. Il la porta

sur son lit. Elle était sans connaissance.

Alors il eut un véritable chagrin. Il l'embrassait; il lui demandait

pardon.

--Oh! criait-il, je suis un misérable! Pauvre femme! je l'ai tuée! Mon

Dieu! pardonnez-moi! Jeanne, mon amie, reviens à toi. Je n'étais pas

digne de ton affection. Chasse-moi; voilà tout ce que je mérite.

Ma mère ouvrit les yeux, regarda autour d'elle et fondit en larmes. Je

n'osais m'approcher.

--Sortez, nous dit-elle, allez-vous-en tous les deux: je veux être seule.

Vincent seul obéit à cette injonction.

--Où veux-tu donc que j'aille? dis-je à ma mère. Et je m'assis.

Elle se cacha la figure et parut ne plus s'occuper de moi.

Mon cœur sautait de joie dans ma poitrine. Il me semblait que j'avais

reconquis ma véritable place dans la maison.

Une fois débarrassée de Vincent, j'étais bien certaine de regagner en peu

de temps tout ce que j'avais perdu dans le cœur de ma mère. Mais si je

connaissais ma mère, je ne connaissais pas encore Vincent. Non seulement

il ne partit pas, mais je suis sûre qu'il n'éprouva pas la moindre

hésitation.

Il y a des êtres dont on ne peut pas se défaire; celui-là était du

nombre. Si cet homme n'eût pas été un libertin effréné, il eût été

certainement l'être le meilleur et le plus doux qu'il soit possible de

rencontrer. C'était un chef-d'œuvre de résignation et de patience. Il

employait toutes les qualités de sa nature souple, facile et caressante à

se tirer des mauvais pas où ses vices le faisaient tomber.

Ma mère garda le lit huit jours, avec des intervalles de fièvre, de

délire et d'abattement.

Il la soigna, pendant tout ce temps, avec une tendresse passionnée. Pour

l'éloigner de son lit, il m'aurait fallu lui faire une scène, provoquer

un scandale. J'en aurais bien eu la hardiesse, car il ne me faisait pas

peur; mais, dans l'état où était ma mère, cette scène l'aurait tuée. Il

sentit que ce courage-là me manquerait, et il en abusa.

Ma mère lui disait de s'en aller; elle lui faisait les reproches les plus

amers. Tout cela glissait sur lui. Personne ne fut jamais moins

susceptible. Il conjurait ma mère de lui pardonner; il se mettait à

genoux devant elle, lui faisant, pour l'avenir, les plus beaux serments

du monde, et rejetant sa faute sur les fumées de l'ivresse, sur un

instant de folie. Il allait jusqu'à me supplier d'intercéder pour lui.

Quand il le fit, je le reçus comme il le méritait; mais je m'aperçus avec

terreur qu'il gagnait du terrain, et qu'une fois encore il arriverait à

son but.

Ma mère s'adoucissait... pour lui. Elle changeait à vue d'œil; elle

devait souffrir beaucoup, et je lui en voulais de souffrir pour lui.

Tout d'abord, il avait demandé du temps pour arranger ses affaires, mais

il traînait les choses en longueur, et ma mère ne le pressait plus. Toute

espérance était perdue. Il l'emportait définitivement sur moi.

Je comptai... J'avais seize ans moins un mois!...

On parla de me marier à un ouvrier, pour se débarrasser de moi. Je

refusai; l'homme dont on me parlait me déplaisait. Les ouvriers me

faisaient peur. J'avais toujours présentes à la mémoire les scènes de

l'insurrection de Lyon. Je n'avais pas assez de jugement pour établir des

différences. Pour moi, qui disait: ouvrier, disait: insurgé; erreur

ridicule et dont je n'ai été convaincue que longtemps après. Je refusai,

et ce n'est pas là ce que je regrette; il me semble que je faisais bien

en n'acceptant pas de me marier avec un honnête homme que j'aurais trompé

ou rendu malheureux.

On me fit mauvaise mine. Vincent en était venu à désirer, et sans en

avoir l'air, à presser mon départ. Tout lien affectueux entre ma mère et

moi se rompit. Un mois encore s'écoula. J'avais seize ans!... et ma

résolution était prise.

Je touche à une circonstance épouvantable et à un jour affreux de ma vie.

Mon sort s'est décidé en quelques heures par un coup de désespoir. Il y a

eu, dans mon existence, une journée bien horrible. Le matin, j'étais

pure; le soir, j'étais perdue.

Bien des femmes sont tombées dans cet abîme; j'ai l'orgueil de croire

qu'aucune n'en a mieux et plus vite sondé la profondeur.

Le lendemain du jour dont je parle, j'ai compris que j'étais morte, morte

sans retour au monde, dans lequel j'avais vécu jusqu'alors.

J'aurais donné la moitié de ma vie pour racheter le pas que j'avais fait,

mais il y a des échelles qu'on ne remonte plus... J'ai accepté ma

position de réprouvée et dit adieu au bonheur. Si c'est une expiation de

sentir sa déchéance, je puis dire que, pour moi, l'expiation a été

complète. Je n'ai pas plus marchandé avec l'opinion que l'opinion ne

marchande, en général, avec les femmes tombées où j'étais tombée.

Cela ne veut pas dire que je n'aie pas gardé d'orgueil vis-à-vis des

autres damnés et damnées. Si je disais cela, je recevrais, je crois,

beaucoup de démentis.

Mais il n'est pas possible d'être plus humble que je ne l'ai été et que

je ne le suis encore devant le caractère sacré des vertus que je n'ai pas

eu la force de pratiquer.

J'ai toujours aimé, bien que je n'aie point reçu ce qu'on appelle

d'éducation première, à me rendre compte de mes pensées.

J'ai tenu, pour moi-même, une espèce de journal de ma vie; c'est-à-dire

que, sous l'impression des émotions ou pénibles ou douces que j'ai

traversées, je laissais tomber sur le papier la trace écrite de ce que

j'avais éprouvé; fragments sans suite, presque aussi souvent détruits que

créés; mais jamais, jusqu'à ces derniers temps, je n'avais songé qu'il

pût y avoir un intérêt quelconque dans le récit d'une existence comme la

mienne.

Deux sentiments que je ne connaissais pas ont été bien doux à mon

cœur. Le premier, c'est que je pouvais plaire autrement qu'en charmant

les sens, qu'en un mot on pouvait causer avec moi sans me regarder.

J'avais toujours cru que la beauté d'une courtisane était tout; que

personne ne s'avisait de faire attention à son esprit. La seconde idée,

dont la révélation m'a été également précieuse, c'est que mon sort, qui

me semblait, avec raison, si peu digne d'intérêt par lui-même et pour

lui-même, en acquerrait peut-être un peu davantage en face des événements

qui venaient m'accabler sans relâche. C'est ce qui m'a donné le courage

d'écrire le récit de ma vie.

Mais, arrivée au point où j'en suis, je m'aperçois que, s'il est des

souvenirs affreux, il est, par cela même, des confessions bien difficiles

à faire.

Je voudrais bien ne pas écrire cette page de ma vie, si une confession

comme la mienne pouvait avoir des réticences.

Je ne sais quelle publicité est réservée à ces pages, mais,

n'eussent-elles qu'un seul lecteur, je ne veux pas qu'il puisse m'accuser

d'avoir dissimulé une seule des hontes de ma vie.

Le sentiment qui me guidera dans ce récit est bien supérieur aux divers

mobiles qui ont inspiré ma conduite. Je n'ai jamais eu de goût pour les

livres obscènes; j'ai fait le mal en admirant le bien; j'ai vécu dans le

vice en adorant la vertu, et je vais essayer de raconter, le plus

chastement possible, la vie la moins chaste du monde.

Je quittai la maison en me promettant de ne pas revenir, si je

rencontrais Denise où j'allais la chercher.

Les moindres détails de ce départ sont présents à ma pensée comme si j'y

étais encore.

En descendant l'escalier, je touchai ma poche pour m'assurer que ma

fortune--cinq francs--y était bien encore.

Il tombait une pluie fine. J'avais mis mes plus beaux atours, et, pour

épargner mon bonnet, je pris un petit fiacre. Je donnai l'adresse au

cocher, exactement comme dans mon rêve. En entendant le nom de la rue et

le numéro, il resta tout ébahi, sans fermer la portière.

--Est-ce que vous ne savez pas où cela est? lui demandai-je inquiète...

--Si, si, me répondit-il en riant. Et il monta sur son siége.

Le trajet me parut long. Nous arrivâmes devant une belle maison; le

cocher me fit descendre; j'hésitai avant d'entrer.

--Est-ce bien là que vous allez? me demanda-t-il.

--Je pense que oui, lui répondis-je honteuse. Si vous voulez m'attendre

cinq minutes, vous me ferez plaisir.

Il me fit signe que oui, et il s'assit sur son marchepied qui était resté

ouvert. Ayant dépassé la porte cochère, je trouvai une barrière grillée,

je l'ouvris. Une sonnette s'agita. Ce bruit, auquel je ne m'attendais

pas, me fit peur.

Il y avait au fond de la cour d'énormes cuisines. J'allais ressortir, car

je devais m'être trompée; Denise ne pouvait demeurer dans une aussi belle

maison; mais, au moment où j'ouvrais la porte, une voix me dit:

--Qui demandez-vous?

J'étais embarrassée et je répondis en balbutiant:

--Pardon, madame, je crois m'être trompée... Je demande Mlle Denise;

savez-vous si elle demeure ici?

--Je n'en sais rien, je ne connais pas les femmes. Je ne monte jamais; je

suis cuisinière. Puis elle appela dans la cour. Fanny!... Attendez, me

dit-elle, la femme de chambre va descendre.

Je suis assez loin de ce temps pour qu'on me pardonne un aveu, qui,

d'ailleurs, a un rapport avec le triste récit que la vérité me force à

faire. J'étais jolie, et, dans le lieu infâme où j'avais mis le pied, la

beauté est le plus dangereux des passe-ports.

Mlle Fanny parut. Je dois dire qu'elle avait l'air personnellement

très-désagréable. Cependant, après m'avoir regardée, elle me parla du ton

le plus doux et le plus caressant.

--Qui demandez-vous? ma fille, me dit-elle, en se mettant en face de moi

pour mieux me voir.

--Je demande Mlle Denise.

--Je ne connais pas ce nom-là! La personne que vous me demandez doit en

avoir un autre. Au surplus, attendez là un instant, me dit-elle en me

montrant le péristyle qui était au bas de l'escalier; je vais vous faire

parler à Madame.

J'entrai. Au bout d'un instant, j'entendis qu'on parlait de moi à

l'entresol.

--Est-elle agréable?

--Mieux que cela.

--Fais-la monter.

Mlle Fanny vint me chercher et me fit entrer dans une jolie petite

chambre qui me parut magnifique.

Une grande et grosse femme entra en même temps que moi, mais par une

autre porte. Elle avait dû être remarquablement belle. Ses cheveux

étaient gris; ses bandeaux, retenus par une ferronnière garnie de

diamants et de rubis; ses mains, étincelantes de bagues d'un grand prix,

s'appuyaient à chaque meuble, car son embonpoint l'empêchait de marcher

facilement. Elle était couverte de soie et de dentelles, et mise avec

tant d'art, qu'à tout prendre cette masse n'avait rien de difforme.

Elle me demanda le nom de famille de la personne que j'appelais Denise...

je le lui dis.

--Oui, elle est ici; mais que lui voulez-vous?

--Madame, je voudrais la voir, l'embrasser.

--A la bonne heure; je craignais que vous ne vinssiez pour tâcher de

l'emmener. C'est que je ne veux pas qu'on entraîne mes pensionnaires.

C'est dans leur intérêt; je n'aime pas les coureuses.

Elle sonna; Fanny parut.

--C'est bien celle que nous pensions, que mademoiselle désire voir.

Dites-lui qu'on la demande, elle peut descendre comme elle est: c'est une

de ses amies.

Puis, se retournant de mon côté, elle m'examina avec attention. Il paraît

que le résultat de cet examen la satisfit, car elle me demanda si je

voulais me placer. Elle me dit qu'il lui manquait du monde, et qu'elle me

garderait avec plaisir, si cela me convenait. Elle s'informa de mon âge,

et voulut savoir où j'avais été jusqu'alors.

Je lui répondis que j'avais à peine seize ans, que j'avais toujours

demeuré chez ma mère, mais que j'étais décidée à sortir de chez elle.

--Vous n'êtes donc pas inscrite? me dit-elle étonnée.

--Non, madame.

--Oh! mais alors vous ne pouvez pas rester ici; dépêchez-vous de partir.

Et elle sortit.

J'étais si résolue dans ma funeste détermination, que je me sentis toute

désappointée.

Denise venait d'entrer. Elle se jeta dans mes bras.

--Je savais bien que c'était toi; je t'avais devinée! Ma petite chérie,

que je suis heureuse de te voir!... Et elle m'embrassait mille fois.

Quant à moi, je ne pouvais lui dire un mot, tant j'étais surprise de son

costume.

Elle avait une robe de chambre en satin rose, garnie de cygne; un jupon

couvert de broderies; une chemise si transparente, que je voyais sa

poitrine au travers. Ses cheveux avaient été frisés la veille et

tombaient en désordre sur son cou. Son pied, que je n'avais jamais

remarqué, me parut charmant dans sa pantoufle brodée d'or.

--Tu es étonnée de mon luxe, me dit-elle; reste ici avec moi, tu en auras

autant. Je suis heureuse comme une reine.

--Ce n'est pas précisément cela qui me tourmente, dis-je à Denise, dont

la coquetterie naïvement vaniteuse me semblait assez ridicule; seulement,

je suis si malheureuse à la maison, que je voudrais bien rester ici avec

toi. J'étais même venue pour cela; mais il paraît que l'on ne me trouve

pas assez jolie. Cette dame qui vient de sortir a pris un prétexte pour

me faire entendre que je devais partir bien vite.

--Que tu es sotte, ma chère enfant! Tu ne vois pas que c'est une

frime!... Madame n'est pas si bête que de te laisser aller. Elle vient de

me dire, en te quittant, que tu étais charmante, et de t'engager à

rester. Je vais lui dire que tu veux bien; on va te cacher dans ma

chambre jusqu'à ce qu'il soit temps d'aller là-bas.

Denise avait raison, et malheureusement pour moi mes craintes n'étaient

pas fondées.

Autant il est difficile à une jeune fille, dans la position où j'étais,

de se créer une existence honorable par le travail, autant il lui est

aisé de glisser sur la pente du mal.

Les esprits élevés, les cœurs généreux qui ont protesté au nom de

l'humanité contre la traite des noirs, devraient bien s'occuper un peu de

la traite des blanches.

En mettant le pied sur le seuil de cette maison funeste, je ne devais

rencontrer que trop de passions complices de mon égarement.

Denise, qui était sortie, revint au bout de quelques secondes; elle me

fit monter quatre étages et m'introduisit dans une chambre à deux lits,

meublée simplement.

Dans cette chambre, il y avait deux femmes en train de jouer aux cartes.

Une autre lisait dans un fauteuil.

Denise me présenta gravement.

--Mesdames, dit-elle, voici mon amie de la correction dont je vous ai

parlé plusieurs fois; elle vient avec nous.

On me fit un accueil glacial. On me regarda du haut en bas. Ces femmes

sont assez malheureuses pour avoir besoin de consolation.

On pourrait croire qu'unies par le malheur et par la honte, elles ont les

unes pour les autres cette affection qu'elles ne peuvent plus demander ni

à la famille, ni au monde; il n'en est rien. Dans ces asiles ouverts au

suicide moral, on trouve les mêmes passions que dans la vie, plus

ardentes peut-être, parce qu'elles sont développées par la solitude et

par l'oisiveté.

Mes nouvelles compagnes se mirent à chuchoter tout bas. Je n'entendais

pas ce qu'elles disaient, mais je n'eus pas de peine à deviner qu'elles

étaient activement occupées à me critiquer. Je ne leur en voulus pas

trop. Elles me semblaient bien belles, une surtout qui se nommait L...

Celle qui lui faisait face était moins jolie, mais ses mains étaient des

chefs-d'œuvre de la nature.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 1 · 第 9 / 14 段