était devenue femme, et qui faisait partie d'une des colonnes qui
venaient d'entrer. Elle se pencha et mit deux doigts hors de la grille.
Denise s'était empressée de me montrer la Blonde, comme elle l'appelait.
--Tiens, vois-tu sur la banquette du fond, une femme qui a un mouchoir à
grands carreaux, à côté d'une borgnesse; cette femme qui baisse la tête,
qui a des cheveux blonds, un foulard bleu et blanc autour du cou?
--Oui, mais je ne puis voir sa figure.
Et je m'avançai plus près de la grille.
--Elle écrit sur ses genoux. Tiens, elle lève la tête; comment la
trouves-tu?
Je regardai bien avant de répondre. C'était une fille qui pouvait avoir
de dix-huit à vingt ans. Ses cheveux étaient si beaux, que je regardai
au-dessus de sa tête s'il n'y avait pas en l'air un rayon de soleil qui
leur donnait ce brillant et cette couleur dorée. Ses yeux étaient grands,
d'un bleu tendre; leur grande expression de douceur annonçait un
caractère faible. Son front était encadré de deux boucles. Cette coiffure
devait être celle qui lui allait le mieux; elle le savait et bravait le
règlement en se frisant tous les jours. Sa figure était longue, son nez
long, un peu aplati du bas; sa lèvre inférieure dépassait la supérieure;
la bouche était grande, les dents mal rangées, mais blanches. Elle avait
de vilaines choses, pourtant la blancheur de sa peau, ses beaux yeux et
ses cheveux qui dissimulaient en tombant de chaque côté son menton de
galoche, en faisaient une fille agréable. Elle me parut avoir quatre
pieds et demi; ses épaules étaient larges, mais un peu hautes.
Je dis à Denise qui attendait la fin de cet examen.
--C'est une drôle de figure; le bas est affreux, commun; le haut est
admirable. Quel est son caractère? Elle doit être bonne.
--Oui, me dit Denise, mais elle a le caractère comme la figure:
c'est-à-dire qu'elle en a deux. Elle est fantasque, insouciante. On peut
lui dire ou lui faire des choses désagréables: elle ne se fâchera pas;
puis, un autre jour, où on ne lui dira rien, elle s'emportera sans
motifs. On la pourrait croire un peu folle. Elle a été bien élevée. Elle
s'est sauvée de chez ses parents parce qu'elle avait une belle-mère. Je
ne sais pourquoi on l'a fait enfermer ici. En sortant, elle est entrée en
maison.
Je tournai la tête et je vis, au bout de la grille où j'étais, une petite
fille de douze à treize ans, qui faisait des efforts inouïs pour être
aperçue d'en bas.
--Regarde donc comme cette petite se remue.
--C'est pour tâcher que sa mère, qui est là aux prévenues, la regarde.
Vois-tu cette grosse femme qui tourne les yeux de notre côté? c'est sa
mère. Elle a vendu sa fille, et elle va être condamnée au moins à trois
ans. Cette petite que tu vois là a fait ce qu'elle a pu pour la défendre,
mais son autre fille qu'elle a vendue, il y a deux ans, l'a dénoncée et
l'a chargée à outrance, parce qu'elle lui avait fait des scènes pour
avoir de l'argent.
Cette femme me fit horreur; j'en détournai les yeux.
A l'autre bout du banc des prévenues, il y avait une petite femme brune,
délicate, qui avait l'air souffrant. Je la fis remarquer à Denise.
--Ah! c'est la femme en couche, celle-là! elle à fait assez de bruit, en
arrivant ici. Elle était mariée à un brave homme qui l'adorait; il lui
donnait tout ce qu'elle voulait, et, comme il faisait de très-belles
affaires, il n'y avait rien de trop beau pour sa femme. Il paraît qu'elle
était très-pincée, très-sévère pour les autres. On ne l'aimait guère. Son
mari fit un grand voyage; il resta un an absent. Quand il arriva, une
bonne voisine lui annonça qu'il était père depuis huit jours. Il paraît
que cette nouvelle ne lui fit pas tout le plaisir qu'on aurait pu croire,
car il ne rentra pas chez lui, et revint, dans la nuit, avec le
commissaire de police. Il fit arrêter sa femme, ainsi que son commis qui
était monté pour la soigner. Le mari, qui était un mouton, s'était changé
en loup.
--Pauvre femme! dis-je en la regardant, elle est bien à plaindre.
--Tu la trouves à plaindre, fil Denise étonnée; moi, je ne la plains pas.
C'est sa faute; on ne vole pas les gens. Si cet homme ne lui convenait
pas, fallait pas qu'elle l'épouse; quand on a une langue pour dire oui,
on peut dire non. Si en sortant d'ici on voulait m'épouser, je refuserais
parce que je veux être libre. Une autre, une femme comme celle-là, par
exemple, se marierait et serait libre tout de même. Tiens, regarde la
seconde femme sur le sixième banc; voilà une femme qui est à plaindre!
Tu vois comme elle est jolie! c'est une Bordelaise. Un homme, assez beau
garçon, lui a fait des propositions; elle l'a épousé, croyant qu'il
l'aimait. Pas du tout, il l'a mise dans une boutique où sa beauté
attirait du monde; il a fini par lui dire ce qu'il attendait d'elle. Il
la vendait lui-même au plus offrant et la battait comme plâtre, quand
elle refusait. La police s'en est mêlée; on les a arrêtés tous les deux.
Il a donné son consentement pour qu'on l'inscrivît, afin qu'elle fût plus
libre. Moi, je l'étranglerais; mais elle l'adore, à ce qu'il paraît. Je
crois que c'est de la peur.
--Eh bien! moi, je ne plains pas celle-là; c'est une femme sans cœur,
sans caractère; c'est une machine.
--Qui donc vous raconte tout cela?
--La fille de salle qui va dans les cours, et avec qui je suis amie.
La messe finie, tout le monde sortit dans l'ordre où l'on était entré.
Nous descendîmes. A la dernière marche, Denise se baissa et ramassa
quelque chose qu'elle mit dans son fichu.
Arrivées dans le jardin, elle m'emmena dans un coin et tira un papier
plié tout petit.
--Vois-tu, me dit-elle, elle m'aime plus que toi, celle-là; voilà deux
ans qu'elle a quitté la correction, elle ne m'oublie pas. Puis elle lut:
«Ma bonne chérie, le temps approche où tu vas prendre ta volée.
Moi, si c'était à refaire, je ne le ferais peut-être plus. Je
n'ai pas de chance, voici ma troisième condamnation. J'ai passé
la nuit dans un hôtel du quartier latin; j'ai été prise par la
ronde; m'en voilà pour un mois. Je suis triste; il y a loin de ce
que je m'étais figuré à ce qui est. Si tu ne reçois pas mon
billet, ce ne sera pas ma faute; j'ai peur d'avoir mal compris
ton signe. Je pense bien souvent à toi. J'en suis à regretter la
correction.
«MARIE LA BLONDE.»
--Vous voyez que vous aviez tort de dire, hier, qu'il pouvait y avoir des
femmes heureuses dans ce genre de vie.
--Mais je le dis encore, répondit Denise en repliant sa lettre. Marie n'a
pas de volonté; elle s'est amourachée d'un étudiant, qui la fait aller.
Elle n'en bouge pas; c'est chez lui qu'on l'aura prise.
Nous étions, en ce moment, une quarantaine à la correction. C'était une
vraie république; on était sans cesse à se disputer et à se battre.
Un jour, deux des plus mauvais sujets se querellaient dans l'atelier;
Mlle Bénard entre.
--Tais-toi, dit l'une d'elles, nous nous retrouverons dans le jardin.
Je croyais ce rendez-vous oublié; pas du tout, elles allèrent dans un
coin et se battirent à coups de pied et à coups de poing.
Il y en avait d'une perversité incroyable et d'une hardiesse étonnante.
Ainsi, une fille de douze ans prit la fuite par-dessus les murs, qui ont
au moins soixante-dix à quatre-vingts pieds de haut; une autre se sauva à
la place d'une blanchisseuse.
Enfin, comme tout ce qui est défendu devient une passion, ces enfants,
ces femmes trouvaient des moyens pour causer ensemble, pour s'écrire.
Ce qui faisait le plus de ravages dans cette maison, à l'époque dont je
parle, c'étaient ces liaisons entre des filles de douze et de quinze ans
et des femmes de trente et de quarante ans. Elles parviennent à tromper
la surveillance la plus active.
Chaque lettre qui entre et qui sort est lue et marquée.
Malgré toutes les précautions, les embaucheuses trouvent moyen d'exercer
leur infâme métier.
On appelle embaucheuses les femmes qui vont trouver une jolie fille et
lui donnent l'adresse des mauvaises maisons qu'elles représentent, en en
faisant un grand éloge.
Elles montent la tête à de pauvres enfants, qu'elles entraînent du côté
des écoles ou de la Cité, dans des bouges immondes, où elles meurent
jeunes quand elles sont faibles.
Ce qu'il y a de plus horrible, c'est la perversité de la corruption dans
ce milieu infernal. Il n'est pas rare d'entendre des enfants de dix ans
dire ce qu'elles veulent être, et où elles iront quand elles auront
l'âge.
Le parloir est au rez-de-chaussée, la correction au troisième. Il y a
dans le mur un tuyau qui vient d'en bas. Quand on sonne, c'est un signal
pour appuyer l'oreille contre l'entonnoir. On demande quelqu'un au
parloir: tout le monde lève la tête, tout le monde espère.
Celle qu'on appelle court comme une folle, les autres sont tristes; puis,
quand elle remonte avec des provisions, toutes les autres l'entourent.
Elle a vu quelqu'un qui vient du dehors; il semble qu'elle rapporte des
nouvelles d'un autre monde.
J'étais là depuis un mois, sans que personne m'eût donné signe de vie.
C'est alors que l'on souffre. Quand on est condamné, on compte chaque
heure, chaque minute, qui vous rapproche de la délivrance; quand un ami
vous écrit, on sait que quelqu'un pense à vous; mais rien, rien! Aussi,
avais-je des moments de rage où, emportée par la violence de mon
caractère, je jurais de me venger, de faire pis que tout le monde. Ces
moments d'exaspération ne duraient pas longtemps, mais ils me gâtaient le
cœur.
Nous avions avec nous une fille nommée Augustine, qui était à peu près de
mon âge. Cette fille était d'une gaieté intarissable; quand j'étais
triste, Denise allait la chercher. Je ne puis la comparer qu'à un singe.
Elle nous annonça que son père était décidé à la retirer de la
correction.
--Je lui ai persuadé que je deviendrais ici pire que je ne suis, et il a
cru que c'était possible, ajoutait-elle en éclatant de rire. Pauvre
bonhomme de père, je vais le lâcher au bout de la rue.
Je lui dis que c'était mal.
--Merci, me dit-elle; il m'a promis, si je me conduisais mal, d'employer,
avec son tire-pied, un procédé de correction qui n'est pas caressant du
tout. Pour sortir, j'ai répondu que j'y consentais; mais je sais comment
il s'en acquitte, et j'aime mieux me donner de l'air.
Le soir, elle vint me trouver dans la cour, et me dit d'un air grave:
--J'ai quelque chose à vous demander.
Je crus qu'elle allait me faire quelques plaisanteries; je la suivis dans
un coin, un peu méfiante; elle m'arrêta, regarda si on ne l'entendait
pas, et me dit:
--Je sors demain; je n'ai pas d'effets. Vous êtes grande comme moi,
voulez-vous me prêter les vôtres? je vous les renverrai dans deux jours.
Je vais aller en maison; on m'en donnera; je vous ferai rapporter de
suite ce que vous m'aurez prêté. Seulement, ne le dites à personne, parce
que cela est défendu.
Je lui fis observer que je n'avais que cela; que, si je le lui prêtais,
il fallait qu'elle me le renvoyât de suite.
Elle me fit tant de promesses, que je crus à sa sincérité, et que je
consentis.
Elle partit. Quelques jours après, comme elle ne me renvoyait rien, je
fis part de mes inquiétudes à mon amie.
--Sotte! pourquoi ne m'en as-tu rien dit? Ce sera amusant quand tu
partiras.
--Quant à cela, la maison me fournira bien un sac pour m'ensevelir: je ne
sortirai jamais d'ici.
--Te voilà avec tes idées noires. Tiens, on sonne la récréation; viens en
bas.
Je la suivis.
Il y avait, dans notre enclos, une porte qui était le sujet de la
curiosité générale. Cette porte, qui était cintrée par le haut, était
exhaussée au-dessus du sol: il fallait monter deux marches pour y
arriver. Nous ne l'avions jamais vue ouverte. On cherchait toujours à
voir, par une fenêtre ou par un trou, ce qui se passait à l'intérieur;
et, comme on n'avait rien découvert, chacune avait une idée. C'était
l'amphithéâtre de l'infirmerie.
Il y avait des internes qui travaillaient; mais il leur était défendu
d'ouvrir de ce côté. Ils devaient entrer et sortir par une autre porte,
qui donnait sur la cour de l'hôpital. Je partageais alors l'ignorance
générale au sujet de cette porte mystérieuse; mais je n'étais pas moins
intriguée que les autres.
Ce jour-là, sans doute, on avait égaré la clef; on était entré par la
petite porte, et on l'avait poussée sans la fermer.
Je descendais avec Denise, qui me laissa pour aller parler à une autre.
Je passai près de la porte; je montai les deux marches, et je la poussai
doucement: elle s'ouvrit; je me penchai en avant. Tout-à-coup, je me
redressai, comme poussée par un ressort. Ce que je venais de voir était
affreux. Je me raidis contre le chambranle de pierre; on eût dit que j'y
étais attachée. J'avais vu, étendue sur une table de marbre, une jeune
fille, dont le ventre et la poitrine étaient ouverts par de grandes
incisions; elle n'était pas défigurée; ses yeux étaient à demi ouverts.
Le jour que fit la porte en ouvrant miroita sur sa figure. Je crus
qu'elle avait bougé; je la regardai si fixement que ma vue se brouilla.
J'attachai mes deux mains au mur, derrière moi; je restai le cou tendu,
la bouche ouverte, l'œil fixe.
--Que fais-tu donc là? me dit Denise en s'approchant.
Je fis un effort inouï pour m'arracher du mur, où il me semblait que
j'étais scellée, et je me jetai dans ses bras.
Elle me fit descendre les marches en me disant:
--Es-tu folle; si c'est comme cela que tu te distrais de tes idées
noires, tu choisis bien!
Je voulus oublier ce que je venais de voir. Ce fut plus fort que moi.
--Quel sort! me disais-je. Si jeune! si jolie! mourir seule! sans qu'un
parent, un ami, soit là pour rassembler vos restes! Mon Dieu! est-ce vous
qui faites ainsi la part de chacun?
Je passai une nuit affreuse.
Une de nous vint à mourir; j'étais si triste que je changeais à vue
d'œil.
Un jour, je me levai gaie, presque heureuse. Je dis à mon amie:
--Je ne sais ce qui va m'arriver; j'ai fait de beaux rêves.
--Tu es donc superstitieuse? fit Denise en riant.
--Tout ce que tu voudras. Mes rêves me trompent rarement.
--Voyons, conte-moi le tien. Tu as rêvé qu'on prenait Saint-Lazare
d'assaut et qu'on nous donnait la clef des champs.
Je ne répondis rien; j'allai m'asseoir à mon métier. Chaque fois qu'on
ouvrait une porte, mon cœur battait. Une heure sonnait en même temps
que la sonnette du parloir.
La femme qui écoutait le nom qu'on allait demander ne l'avait pas
entendu, que je m'écriai:
--C'est moi, n'est-ce pas?
Elle se retourna et dit à haute voix:
--Céleste, au parloir.
Au lieu de courir comme les autres faisaient, je restai sur ma chaise, si
tremblante, que je ne pouvais pas me lever.
--Conduisez-la, dit Mlle Bénard; elle n'y est jamais allée.
Denise s'offrit pour m'accompagner, et, sans attendre la réponse, elle
m'entraîna vers l'escalier. Je m'arrêtai au second étage, les jambes me
manquaient.
--Qu'est-ce que tu vas dire à ta mère? me demanda-t-elle en s'arrêtant
aussi.
--Mais je vais lui dire tout ce qui s'est passé.
--Eh bien, si, comme tu me l'as dit, elle aime cet homme, ne le fais pas,
sans savoir si elle le voit toujours. Il lui aura conté tout cela à sa
manière. On pourrait t'oublier ici.
J'étais en bas. Un gardien me fit entrer et dit à ma compagne de
m'attendre à la porte.
Ma mère était assise sur une chaise, au fond d'une grande salle, garnie
de bancs en chêne tout autour. Les dalles étaient blanches. Il y avait un
Christ au mur.
Je baissai la tête et j'attendis. J'avais perdu depuis longtemps
l'habitude d'embrasser ma mère. Elle ne fit pas un pas vers moi; je
n'osai pas m'approcher.
--Malheureuse! me dit-elle enfin, tu n'as pas honte de me faire venir
ici.
Je relevai la tête; le ton avec lequel elle me parlait m'étonna. J'étais
si sûre que c'était moi qui avais le droit de lui faire des reproches!
D'abord, je ne sus que répondre; puis, sentant le sang me bouillonner au
cœur, je lui dis:
--J'espère, ma chère mère, que tu sais ce qui m'y a conduite, et que tu
ne viens pas me faire des reproches. Tu as mis assez de réflexion à venir
ici; tu dois être faite à l'idée de m'y savoir, et, puisque te voilà, à
l'idée d'y venir.
--Oh! me dit-elle, il paraît que cela n'a pas changé ton caractère. Il
n'y a que trois jours que je sais que tu es ici; c'est le temps qu'il m'a
fallu pour avoir une permission.
--Qui donc maintenant reçoit tes lettres?
--Personne.
--On t'a pourtant écrit cinq fois.
--C'est faux.
--Depuis combien de temps es-tu de retour à Paris?
--Depuis un mois.
--Que t'a-t-on dit quand tu es arrivée? Tu as dû t'apercevoir que je
n'étais pas là!
--On m'a dit la vérité.
--Et quelle est cette vérité?
--Que tu t'étais laissé entraîner par une femme et sauvée de la maison.
--Et qui est-ce qui t'a dit cela?
Elle ne me répondit pas.
--Comment as-tu su que j'étais ici?
--Il y a trois jours, une femme m'a arrêtée dans la rue, celle qui t'a
fait prendre. Elle m'a dit où tu étais, en me faisant je ne sais quel
conte, en me disant qu'elle était venue vingt fois, qu'on n'avait pas
voulu la laisser monter, qu'on lui avait dit que je n'étais pas revenue.
--As-tu demandé au marchand de vins si c'était vrai?
--Non, à quel propos lui aurait-on défendu ma porte?
J'hésitai un peu et je lui dis:
--Comment se porte M. Vincent?
--Bien, me dit-elle; il m'a accompagnée; il m'attend dehors.
Je regardais la porte; je pensais à ce que m'avait dit Denise en
descendant: il me semblait la voir rire au travers du mur.
--As-tu adressé une pétition au préfet pour me faire sortir?
--Je n'ai pas encore eu le temps: Vincent l'écrira demain.
--Non, lui dis-je, fais-la écrire par un autre, et surtout porte-la
toi-même.
--Pourquoi donc?
--Je te le dirai plus tard.
Il y avait une heure que j'étais au parloir avec ma mère; c'est le temps
qu'on a le droit de rester.
--N'oublie pas d'écrire; quand viendras-tu?
--Dans quelques jours; j'écrirai demain.
Elle m'embrassa si froidement, qu'en remontant les escaliers je me mis à
pleurer, et je dis à Denise:
--Tu avais raison, je suis perdue; je ne sortirai jamais d'ici. Pauvre
Thérèse! je l'accusais d'oubli. _Il_ l'empêchait de voir ma mère et il
gardait les lettres. Oh! cet homme me rendra méchante, haineuse; je me
vengerai un jour ou l'autre.
Le temps passait lentement. Je faisais mille projets sur ce que je devais
dire à ma mère.
--Si je lui dis tout, pensais-je, et qu'elle me croie, c'est bien; mais
si elle ne me croit pas, elle me laissera ici. Non, il vaut mieux
patienter. C'est devant lui que je dirai tout à maman. Il n'osera pas me
démentir.
Huit jours se passèrent ainsi. Ma mère revint; elle me dit qu'elle avait
fait la demande, mais qu'on n'avait pas répondu.
L'inquiétude me reprit. Huit jours se passèrent encore. Ma mère m'annonça
enfin qu'elle avait une réponse et que dans deux ou trois jours je serais
libre.
En effet, le troisième jour, on vint dans ma cellule me dire de
m'habiller, que je partais à deux heures.
--Mais je n'ai rien, m'écriai-je; on ne m'a pas rendu mes affaires. J'ai
oublié d'en parler à ma mère. Aurai-je le temps d'envoyer d'ici chercher
des vêtements?
--Non, me répondit la gardienne, pas d'ici, mais du dépôt où vous
resterez jusqu'à demain. On vous laisse vos effets de correction, qu'on
nous renverra demain par le panier.
Je fus à la cellule de Denise. Elle se mit à pleurer si fort que toute ma
joie me quitta. Je l'embrassai, je lui fis toutes les promesses
possibles. Elle fondait en larmes.
--Je te jure que j'irai te voir n'importe où.
Je passai mes deux dernières heures assise sur son lit. Je l'embrassai
une dernière fois et je sortis.
J'étais au bout du grand corridor, que j'entendais encore ses sanglots.
Je partis comme j'étais venue, dans la même voiture: il n'y avait que mon
costume de changé. Mais je ne savais pas encore l'impression terrible que
le séjour à la correction devait laisser dans mon caractère, l'influence
que ces quelques mois devaient avoir sur mon triste avenir.
Arrivée au dépôt, on me fit monter dans la chambre où j'avais déjà été.
Il y avait foule: sept personnes dans cette petite pièce. Je restai là
trois jours sans dormir et presque sans manger.
Le quatrième jour, M. Régnier me fit demander.
--Ah! ça, mon enfant, j'ai écrit à votre mère de venir vous chercher;
comment ne vient-elle pas? Mais pourquoi donc avez-vous l'uniforme de la
correction?
--Monsieur, c'est que j'ai prêté mes effets.
--Ah! et l'on a oublié de vous les rendre. Est-ce que vous avez été
malade? vous êtes bien pâle.
--Oh! monsieur, si vous saviez où l'on m'a mise. Nous sommes les unes sur
les autres. Je suis avec une bande de mendiantes alsaciennes. Je n'ai pas
mangé depuis mon arrivée; tout cela me dégoûte.
--Allons, je vais vous faire conduire à la pistole.
Puis, tirant sa bourse, il me donna deux francs.
--Tenez, vous mangerez avec cela; et il me regarda avec un air de pitié
et de bonté que je n'oublierai jamais.
La bonté et l'humanité de M. Régnier ne le mettaient pas à l'abri des
rancunes auxquelles l'exposaient ses fonctions. A Saint-Lazare, c'était à
qui le chansonnerait!
Combien de fois j'ai entendu proférer contre lui des menaces de mort!
Une fois même, M. Régnier a failli être victime de la fureur d'un de ces
êtres à qui toute idée de discipline est insupportable, et qui haïssent
instinctivement tous ceux qui sont chargés de maintenir l'ordre dans la
société.
Dans ce temps-là, les femmes arrêtées étaient conduites dans le cabinet
de M. Régnier; il prononçait en leur présence la condamnation aux
punitions administratives qu'elles avaient encourues.
Une de ces femmes que j'ai essayé de dépeindre, quand je vous ai parlé de
mon arrivée à la correction, lui lança à la tête un énorme presse-papier
en marbre qui, heureusement, ne l'atteignit pas.
C'est même depuis ce moment que l'usage a été modifié, et que les
condamnées apprennent seulement à Saint-Lazare la durée de la détention
qu'elles auront à faire.
Je ne crois pas, d'après ce que j'ai vu, que M. Régnier ait prononcé dans
sa vie une seule condamnation injuste. Cependant les haines, qui ne
pouvaient éclater en sa présence, couvaient dans le fond de ces cœurs
ulcérés. J'ai entendu dire, non pas à une femme, mais à cent:
--Oh! s'il y a une révolution, nous pendrons Régnier. Oh! s'il y avait
une émeute, nos hommes brûleraient Saint-Lazare!
Pauvre monsieur Régnier! si bon pour moi et pour tant d'autres; j'ai
souvent tremblé pour ses jours.
Sur son ordre, on me conduisit à la pistole. C'était une chambre de
quatre pieds carrés, avec une fenêtre garnie de barreaux, un lit de
sangles, une petite table.
Tous les prisonniers ont le droit, moyennant un franc par jour, d'aller à
la pistole. Beaucoup préfèrent les salles communes; c'est moins triste
que cette cellule.
La fin de la journée et la nuit me parurent un siècle.
A onze heures, on me fit appeler. J'entrai dans le cabinet de M. Régnier;
ma mère y était.
--Vous allez vous en aller, mon enfant; votre mère promet de bien veiller
sur vous. Faites bien attention: ne vous laissez entraîner par aucune de
ces femmes que vous avez pu rencontrer; car si vous reveniez, vous
trouveriez en moi un juge sévère. Votre mère ne pourrait plus vous avoir;
je vous enverrais au couvent de Saint-Michel jusqu'à vingt et un ans. On
rase la tête en entrant; vos cheveux auraient le temps de repousser.
Je lui promis du fond de mon cœur d'être sage, et lui dis que si
jamais je revenais il pouvait m'enfermer pour le reste de mes jours.
Il me fallut attendre encore une heure pour qu'on allât me chercher des
effets.
Enfin les portes s'ouvrirent: j'étais libre!
VIII
LA CHUTE.
L'air me parut embaumé; je le respirais comme une fleur enivrante qui
m'engourdissait et faisait circuler dans mes veines un bien-être inconnu.
«Libre!» m'écriai-je, et je courus jusqu'au quai sans tourner la tête. Je
m'arrêtai au bord du parapet; je regardai l'eau couler. Ma pensée s'en
allait avec elle! Je fus arrachée de mon extase par ma mère, qui venait
de me rejoindre, et me dit en me tirant le bras:
--Où vas-tu donc? ce n'est pas notre chemin.
--Ah! pardon, ma bonne mère, lui dis-je en l'embrassant à plusieurs
reprises, pardon! J'ai l'air d'une folle, n'est-ce pas? mais je suis si
heureuse! Ah! que c'est bon d'être libre! Vois donc la rivière! comme
elle est indépendante! comme tout cela est joli! Je ne m'en étais jamais
aperçue. C'est vrai qu'il faut être privé des choses pour savoir ce
qu'elles valent. Oh! que je t'aime, ma bonne mère!... Et je l'embrassai à
la fâcher.
--Reste tranquille; tu vois bien que tu me chiffonnes. Je suis bien aise
que tu y tiennes tant à la liberté; tu ne recommenceras pas.
Je n'étais pas à ce qu'elle me disait. Je répondais: Oui, maman.
--Nous allons rentrer: tu travailleras avec moi.