obligé de vous garder jusqu'à ce qu'elle arrive. Au lieu d'écrire par la
poste, je vais envoyer un agent.
Il sonna et l'on vint me chercher; Thérèse m'attendait avec impatience.
--Eh bien! me dit-elle, que s'est-il passé?...
--Je suis obligée d'attendre ma mère ici, lui répondis-je, distraite et
ne comprenant pas la portée de sa question.
Mais ma distraction ne fut pas de longue durée.
--Ah! pardon, lui dis-je, j'oubliais que vous aussi, votre sort est en
suspens; j'espère que vous allez sortir de suite.
J'allai m'asseoir au fond de la salle, appuyant ma tête sur le mur. Ma
pauvre tête était si lourde, que je ne pouvais plus la soutenir...
On vint appeler Thérèse. Je lui serrai la main. Tant d'émotions m'avaient
anéantie; je ne pouvais plus dire un mot.
Elle revint toute joyeuse; elle allait sortir. Cette pensée me réveilla.
Je la regardais avec envie: elle était libre, et moi je restais.
Qu'avais-je fait! pourquoi ne m'avait-elle pas laissée où elle m'avait
rencontrée? Une autre m'aurait recueillie, que je n'aurais pas fait
mettre en prison. Je me laissai entraîner à lui adresser des reproches.
Elle donna le temps à mon cœur de se dégonfler, puis elle reprit:
--C'est mal ce que vous me dites là; je l'ai fait pour un bien. J'en suis
plus fâchée que vous.
Elle avait raison; j'étais injuste.
--J'ai tort, lui dis-je, mais je suis si malheureuse! Ma mère me
croira-t-elle? cet homme lui tourne la tête.
--Rassure-toi, je la verrai.
On fit l'appel, et nous, nous rentrâmes au dépôt, d'où l'on mettait en
liberté.
Quand nous repassâmes par cette porte maudite et que je l'entendis se
refermer derrière moi, il me sembla que mon cœur venait de s'écraser
entre les gonds.
Toutes ces femmes prirent des chemins différents; je montai seule
l'escalier.
On m'attendait en haut. Quand on m'eut ouvert la porte, ma mendiante vint
au-devant de moi en riant.
--Ah! vous voilà; tant mieux! J'avais peur d'apprendre que vous étiez
partie.
Cela était très-aimable, sans doute, mais je n'y pris pas garde.
Elle me fit un tas de questions; je ne répondais pas; elle s'éloigna en
me disant:
--Comme vous êtes fière!
Je la rappelai.
--Non, lui dis-je, je ne suis pas fière, mais j'ai beaucoup de chagrin;
tu es si jeune, toi, tu ne comprends pas cela.
Elle pensait déjà à autre chose.
--Il y en a des nouvelles, arrivées pendant que vous étiez là-bas. La
chanteuse est partie.
Je regardai sur les matelas, et je vis deux enfants qui dormaient ou
essayaient de dormir.
--Sais-tu pourquoi on les a amenés ici?
--Non. Je le leur ai demandé, mais elles ne m'ont pas répondu. La grande
a l'air méchant.
La porte s'ouvrit; on appela Céleste. Je crus qu'on venait me chercher;
je courus à la porte. On me remit un paquet et un morceau de papier; je
lus:
«Ma chère Céleste, ne vous faites pas de chagrin; je vais aller
voir votre mère. Je vous envoie un peigne, du savon, une
serviette, un foulard. Je pars, mais je ne vous oublierai pas; je
regrette bien d'être ce que je suis. Vous aurez bientôt de mes
nouvelles.
»THÉRÈSE.»
La nuit venait: on arrangea les matelas en lit de camp, par terre.
La mendiante fit un lit à part et me dit:
--C'est pour vous, celui-là.
Les deux nouvelles se mirent à se quereller.--C'étaient les deux
sœurs.
--C'est ta faute, disait l'une, je t'avais dit de te méfier; mais il faut
toujours que tu joues.
--Non, c'est pas ma faute, répondait la petite; la dame avait fait deux
tours au bâton de la chaise avec les cordons de son sac; j'ai cru qu'il
ne tenait pas. La chaise a remué; la vieille s'est réveillée. Je t'ai
porté le sac; elle m'a laissé faire et elle nous a fait arrêter. Est-ce
que c'est ma faute à moi!...
--Fais bien attention de dire que tu l'avais ramassé par terre; si tu dis
autrement, tu verras!
--Mais si la dame dit que je le lui ai pris...
--Tu diras que c'est pas vrai, et si tu dis que c'est moi qui t'ai dit de
voler, tu auras affaire à moi quand nous sortirons.
Et, en prononçant ces mots, elle marchait sur elle.
La petite reculait, et vint presque dans mes jambes; je la fis passer
derrière moi, et dis à sa sœur, qui était une petite brune, aux yeux
noirs et ronds, au nez retroussé:
--Laissez donc cette petite; n'allez-vous pas la battre, maintenant? Elle
fera bien de dire la vérité. Vous êtes plus coupable qu'elle; c'est vous
la plus âgée, et vous lui avez conseillé de mal faire.
Elle se mit à m'agonir d'injures et voulut passer malgré moi.
Je n'ai jamais été endurante et j'ai toujours été forte: d'une poussée,
je l'envoyai rouler au bout de la chambre.
Heureusement pour elle, les matelas étaient étalés; elle revint à la
charge, furieuse, disant qu'elle me donnerait un coup de couteau: une
vraie furie.
--Essaye, lui dit ma mendiante; je vais appeler, et je dirai pourquoi tu
veux nous battre.
Cette menace l'intimida; elle se tourna vers sa sœur, et lui montrant
le poing:
--C'est toi qui payeras pour les autres!
--Je sais bien, répondait la petite, tu veux me pincer; mais je n'irai
pas près de toi.
Et elle se coucha sur mon lit.
Je restai là six jours et six nuits, sans une nouvelle, sans un mot;
j'avais épuisé tout mon courage; je n'avais plus rien à me dire pour me
consoler.
On m'avait définitivement abandonnée: j'allais aller dans une maison de
correction.
Le lendemain, on vint nous chercher toutes les quatre. On nous dit de
prendre toutes nos affaires, que nous quittions le dépôt.
Nous descendîmes dans le vestibule; on fit l'appel; nous étions onze.
--Les corrections d'abord, dit le gardien, et on nous fit sortir toutes
les quatre.
Je vis une grande voiture, comme un omnibus, mais grillagée partout.
Je reculai en arrière, et je criai:
--Je ne veux pas aller là-dedans.
Quelqu'un me tira par ma robe: c'était Thérèse qui, blottie dans un coin
de l'escalier, guettait ma sortie.
--Oh! lui dis-je, vous n'avez donc pas vu ma mère?...
--Non, elle n'est pas revenue; je n'ai pas pu vous écrire: on ne reçoit
pas de lettres pour les corrections. Ayez de la patience, je ne vous
oublie pas. Cet homme sait où vous êtes; je le lui ai dit. Il n'a pas
voulu me donner l'adresse de votre mère; mais je guette son retour.
Les femmes sortaient; elle se sauva.
Eh bien, dit le geôlier au garde municipal, pourquoi laissez-vous causer
les prisonnières?
--Bah! dirait-on pas des prisonniers d'État?
--Vous plaisantez! j'aimerais mieux des conspirateurs que ces femmes; il
y en a de bien coquines!
--Pas celle-là toujours, dit le garde en me montrant.
--Bah! c'est du bois avec lequel on en fait. Allons, en voiture...
Et il me poussa pour monter.
Je fus épouvantée de me voir dans cette espèce de cage en fer; je voulais
me jeter en bas.
--Je ne veux pas rester là-dedans! criai-je...
Et je me débattais entre cinq ou six femmes.
--Si vous n'êtes pas tranquille, je vais vous recommander pour le cachot,
disait le gardien.
--Monsieur, lui criai-je plus fort, ayez pitié de moi. Gardez-moi encore
un jour; ma mère reviendra demain. Je n'ai pas volé. Je vous en supplie,
laissez-moi descendre!
J'étais tombée sur mes genoux; j'étendais les bras vers cet homme, qui
poussa la porte en disant:
--C'est pas à la correction qu'il faut la mener, c'est à Charenton.
La voiture se mit en mouvement. Je perdis tout espoir; je me laissai
rouler sous les pieds des autres. Je sentis qu'on me relevait et qu'on
cherchait à m'asseoir; je me laissai faire, sans penser à rien, puis,
ouvrant les yeux, je me mis à pleurer.
--Pleure, me disait ma petite Rosalie, la mendiante s'appelait Rosalie,
pleure, ça te soulagera.
J'avais passé quelques jours à la peigner, à la faire se laver; elle
était gentille et bonne. Je ne l'avais pas encore vue dans la voiture; sa
présence me fit du bien et je l'embrassai à l'étouffer.
La voiture s'arrêta; nous entendîmes crier:
--La porte, s'il vous plaît!
Nous entrions à Saint-Lazare!
VII
DENISE.
Il y eut un temps d'arrêt. La porte s'ouvrit; nous entrâmes sous une
voûte. Le bruit des roues produisit un roulement lugubre. La respiration
me manqua. La voiture me passant sur la poitrine ne m'eût pas fait plus
de mal. Les portes se refermèrent sur moi.
J'entendis une voix crier:
--Voilà le panier à salade, venez donc voir les nouvelles. Y en a-t-il
beaucoup?
Une autre voix, celle de notre conducteur, sans doute, répondit:
--Ma foi, je suis complet.
On nous fit descendre. Un homme vint au-devant de nous; on lui remit une
feuille.
--Ah! dit-il, il y a des corrections. Où sont les voleuses?
L'idée qu'on pouvait me confondre avec elles me fit regarder les deux
sœurs, comme si je voulais les désigner.
--Allons, suivez-moi.
Nous traversâmes des grilles, des cours, des couloirs, et nous montâmes
dans une grande salle où on nous laissa.
Il y avait une double grille au milieu de cette pièce; deux pieds
d'intervalle séparaient chaque grille: c'était un parloir où on ne
pouvait causer qu'à distance.
Les femmes condamnées ne savaient pas encore le temps qu'elles avaient à
faire; leurs inquiétudes à cet égard avaient un caractère bien différent.
L'une d'elles disait:
--Pourvu que je n'aie qu'un mois! Je me suis battue avec mon homme chez
un marchand de vins. Un sergent de ville s'est trouvé là; c'est pas ma
faute.
--Ah! murmurait une vieille, qui était assise sur un banc, je n'ai qu'une
peur, moi, c'est qu'on ne m'en mette pas assez. Il n'y a que huit jours
que je suis sortie; je n'ai pas d'asile; je ne suis heureuse qu'à
Saint-Lazare.
J'eus malgré moi un frisson à l'idée qu'on pouvait aimer une prison.
Je demandai à une femme qui était près de moi:
--Savez-vous, madame, quand on vous envoie à la correction, combien de
temps on vous y laisse?
--Ça dépend de l'âge que vous avez: on peut vous garder jusqu'à vingt et
un ans.
--Six ans ici! m'écriai-je... Ah! vous dites cela pour me faire peur!
N'est-ce pas qu'on n'a pas le droit de me garder six ans malgré moi?...
Je m'étais adressée à une fille de la Cité, à une de ces femmes immondes,
sans cœur, sans âme, qui insultent le malheur, qui ne viennent jamais
en aide à la misère, qui blasphèment à chaque instant, qui se font une
gloire de leurs vices.
Ces femmes se disent l'une à l'autre: J'ai bu une bouteille d'eau-de-vie!
j'ai donné ou reçu tant de coups de couteau! j'ai pour amant un voleur
célèbre. Celle qui peut se vanter de cela est admirée des autres. Ces
femmes se coiffent d'un foulard sur l'oreille: elles ont des signes de
ralliement. Elles sont la terreur des inspecteurs; car, lorsqu'elles sont
en contravention, elles se défendent. Il y a souvent entre elles et les
gardiens des rixes fort dangereuses.
C'est à une de ces créatures que je m'étais adressée, aussi prit-elle
plaisir à me faire souffrir.
--Toutes ces petites coureuses-là, dit-elle à haute voix, ça nous fait du
tort; je ne serais pas fâchée qu'on les tînt en cage. T'es sûre de ton
affaire, va! tu ne rigoleras pas de sitôt! Quand j'en connais, moi, je
les fais pincer.
Je me mis à pleurer; elle se mit à chanter:
Y a pas de plaisir sans peine,
La faridondaine.
--Pleure pas, la môme, disait une autre: «Un plan se tire, une boule de
son se mange[1].»
[1] Une punition se fait, un pain bis se mange.
Heureusement que l'on vint nous appeler, car j'allais répondre quelque
impertinence et je me serais fait une méchante affaire.
La nuit était venue. L'homme qui entra leva sa lumière pour nous voir, et
reconnaissant plusieurs figures:
--Oh! dit-il, voilà des abonnées!
On nous conduisit dans un bureau; on appela chaque nom l'un après
l'autre.
--La Huche!
La femme qui m'avait fait tant de mal avança, la tête haute, le poing sur
la hanche.
L'homme lisait sur une feuille:
«La fille la Huche, pour s'être battue sur la voie publique, trois mois.»
Elle courut sur le gardien, les poings fermés, en l'agonisant d'injures.
Les garçons de salle l'emmenèrent; elle écumait.
On entendit pendant plusieurs secondes des jurons affreux.
--Huit jours de cachot, dit, en écrivant au bas de la feuille, le gardien
encore tout pâle de la secousse qu'il venait de recevoir.
On lut ainsi la feuille de chacune. Le tour des deux sœurs arriva.
«Les filles Thion! pour avoir volé le sac d'une dame aux Champs-Élysées,
trois ans de correction.»
--Emmenez-les aux petites jugées.
Il ne restait que moi et la mendiante. J'attendais; j'espérais qu'on
allait me fixer une époque.
--Laquelle de vous deux s'appelle Céleste?
--Moi, monsieur, lui dis-je en m'avançant près de la lumière.
--Vous n'êtes jamais venue ici?
--Non, monsieur.
--Vous n'avez jamais été arrêtée?
--Non, monsieur.
--Conduisez ces deux-ci aux insoumises, dit-il en nous montrant au
garçon. Vous recommanderez la fille Céleste.
Puis il ajouta, comme s'il se parlait à lui-même:
--C'est bien inutile; au milieu de tous ces sujets, si elle n'est perdue
qu'à moitié, elle se perdra tout-à-fait.
Nous fîmes beaucoup de détours pour arriver dans un énorme couloir. Il y
avait de petites portes numérotées tout du long de ce couloir, à droite
et à gauche. Vers le milieu, on nous dit de nous arrêter; on ouvrit deux
de ces portes et on nous fit entrer chacune dans une cellule.
J'avançai à tâtons: je trouvai un lit en fer; je m'assis dessus et je
finis par m'endormir tout habillée.
Le jour commençait à peine, que je fus réveillée par quelqu'un qui
causait à demi-voix au pied de mon lit.
Il y avait à chaque cellule une grande fenêtre carrée, sans carreaux,
avec une grille en treillage; cette fenêtre donnait sur le couloir. C'est
dans ce couloir que l'on causait.
--Allez-vous-en donc, disait une voix; vous savez bien qu'il est défendu
de parler aux insoumises. Si vous voulez faire un mois de plus, à votre
aise.
Profond silence! Je ne me rendormis plus. On sonna une cloche. Ma porte
s'ouvrit et une femme entra, chargée d'effets.
Elle me dit de me déshabiller, et me fit mettre les chemises de la
maison. Il y avait écrit devant sur la poitrine: _Prison de
Saint-Lazare_. Je mis la main dessous pour empêcher la chemise de toucher
ma peau en cet endroit. Il me semblait que l'inscription allait
s'imprimer sur mon corps.
--Étendez les bras que je vous essaye une robe.
Et elle me mit une espèce de sac en bure grise, un tablier bleu à mille
raies, un bonnet de laine noire à trois pièces, sans dentelle, un fichu
de coton à fleurs; n'ayant pas de sabots à mes pieds, elle me permit de
garder mes souliers.
Je vis plusieurs têtes, coiffées comme moi, qui guettaient à la porte
pour me voir. C'est toujours comme cela quand il arrive une nouvelle.
Une, plus hardie que les autres, poussa ma porte et me dit:
--Vous pouvez sortir, la cloche est sonnée; si vous voulez, je vais vous
conduire au réfectoire.
--De l'ordre et en rang!
Toutes se mirent deux par deux. On me plaça la dernière avec une jeune
fille de ma taille.
Nous montâmes dans ce qu'on appelait le réfectoire. Il y avait trois
tables très-longues, avec des bancs de bois de chaque côté.
On dit une prière en commun, puis on nous donna de la soupe. Toutes
eurent fini en même temps.
On passa dans une classe disposée pour qu'on pût y prendre des leçons
d'écriture, de musique vocale et de calcul. Cela durait deux heures.
On se rendait ensuite dans un atelier; chacune allait prendre sa place.
On brodait des crêpes de Chine.
Il y avait entre les deux fenêtres un bureau élevé, où se tenait la
sous-maîtresse, Mlle Bénard. C'était une femme d'environ trente ans, d'un
extérieur agréable.
Elle nous fit approcher pour nous indiquer des places, et elle m'adressa
quelques paroles bienveillantes. Je la pris tout de suite en amitié;
c'était une excellente personne, trop douce, trop bonne pour les diables
qu'elle avait à diriger.
A midi, on faisait un second déjeuner, puis on descendait à la
récréation, dans une espèce d'enclos, sans arbres, sans fleurs; des murs
tout autour de cinquante pieds de haut.
On jouait à toutes sortes de jeux. Les plus grandes étaient deux par deux
et ne parlaient que très-peu aux plus petites. Elles s'aimaient au point
d'être jalouses de l'amitié des autres.
Il y avait une nommée Denise, qui dès le premier jour s'était attachée à
moi. Elle me faisait de petits cadeaux; tantôt une aiguille, tantôt des
plumes; elle n'était pas chiche de compliments.
Un jour sa camarade en prit tant de jalousie qu'elle me fit une scène.
Mlle Bénard me pria de ne plus lui parler.
Elle m'écrivait. Un jour on trouva une de ses lettres; on la mit _au
séparé_. Quand elle sortit, au bout de huit jours, elle vint à mon
métier, m'embrassa et me dit:
--On peut me mettre _au séparé_[2], au cachot, toute ma vie, cela ne
m'empêchera pas de t'aimer toujours.
[2] Petite chambre dont la fenêtre est condamnée, où l'on ne voit
personne, pas même la gardienne.
Mlle Bénard me gronda de m'être laissé ainsi embrasser.
Je lui répondis que je ne pouvais pas empêcher qu'on eût de l'amitié pour
moi.
C'était un vrai garçon pour le caractère que cette Denise. Sa figure
était franche, hardie; rien ne lui faisait peur. Quand on la punissait,
elle chantait. C'était un diable. Elle n'était pas méchante, mais
indomptable. Comme on lui défendait de me parler en cachette, elle me
donnait des rendez-vous; elle avait toujours quelque chose à me dire.
Elle était si affectueuse pour moi, que je m'étais attachée à elle, et au
lieu d'éviter les occasions de la voir, je les cherchais.
Ce fut à mon tour, quand elle parlait aux autres, d'avoir du chagrin; je
la boudais.
Elle m'envoyait alors des dessins charmants qu'elle faisait elle-même,
avec les soies plates de toutes couleurs qui servaient à broder les
châles, ou faisait sur du papier blanc des fleurs, des oiseaux, et on
s'envoyait cela les unes aux autres. La sous-maîtresse n'y voyait rien.
Quand le soir les autres allaient jouer, après le travail, j'allais
m'asseoir auprès d'une fenêtre, non pour voir dans la rue, cela n'était
pas possible, il y avait en dehors un auvent formant en haut un soupirail
par où nous venait le jour, mais pour entendre passer les voitures, pour
entendre crier les marchands.
Les Normands qui vendent de la romaine dans des hottes me paraissaient si
heureux d'être libres! J'aurais donné dix ans de ma vie pour sortir une
journée.
Denise venait près de moi et me disait:
--Ingrate! Tu voudrais partir! me quitter. Qu'est-ce que ça te fait que
je reste ici.
Puis elle pleurait.
--C'est vrai, je voudrais partir. Je tâcherai de vous aider à sortir.
--Oh! moi, il n'y a rien à faire. J'ai encore six mois; je veux me faire
inscrire. Il faut avoir seize ans; si on ne te réclame pas, tu feras
comme moi. Je connais de belles maisons, où l'on nous donnerait beaucoup
d'argent.
Et elle me donna l'adresse de celle où elle voulait aller.
Je n'y pris pas garde... alors.
Elle me la répéta pourtant vingt fois.
--Tu viendras me voir, n'est-ce pas? me disait-elle.
Elle était si pressante que je le lui promis.
Pourtant je lui dis de renoncer à cette idée; que cette existence était
la plus malheureuse du monde. Je pensais à Thérèse.
--C'est une erreur, me dit-elle. Tu n'as vu que la basse classe de ces
femmes, les laides ou les sottes. Mais j'en ai connu, moi, qui se sont
fait une petite fortune, qui ont de beaux appartements, des bijoux, des
voitures; qui ne sont en relations qu'avec des gens de la plus haute
société. Si j'étais aussi jolie que toi, j'aurais bien vite fait mon
affaire. Tu seras bien avancée de te marier à un ouvrier qui te battra
peut-être, ou bien te fera travailler pour deux. Et puis tu es venue ici;
tu auras beau faire, on le saura et on te le reprochera.
--Je ne crains pas cela; je n'ai pas fait de mal.
Elle se mit à rire et me dit:
--Comment le prouveras-tu?
Je n'eus rien à répondre.
Elle reprit.
--C'est égal, quoi que tu fasses, viens me voir quand nous serons
sorties. Je ne veux pas faire comme ces éhontées qui vont, le nez au
vent, montrer ce qu'elles font à mille personnes, se faire connaître de
tout Paris. Je resterai dans un salon, je mettrai de l'argent de côté,
puis après je vivrai à ma manière. Tu viendras avec moi si tu veux.
L'heure de rentrer au dortoir était arrivée; nous descendîmes doucement.
Tout ce qu'elle venait de me dire me dansa dans la tête toute la nuit. Je
me voyais riche, couverte de bijoux, de dentelles. Je regardai dans mon
petit morceau de miroir; j'étais vraiment jolie, et pourtant le costume
n'était pas avantageux.
Puis, tout d'un coup je fus honteuse de la pensée que je venais d'avoir.
C'était un dimanche. Nous allâmes comme de coutume à la messe. Toutes les
sections de Saint-Lazare y étaient, mais séparées avec la plus grande
précaution.
La chapelle était faite à peu près comme la salle du théâtre Chantereine.
Il y avait de chaque côté de l'autel un escalier qui conduisait à une
galerie grillée. D'un côté étaient les petites voleuses, qu'on appelait
les petites jugées; de l'autre côté, où j'étais, les insoumises.
Il existait entre les jugées et les insoumises une grande distinction;
elles avaient le plus profond mépris les unes pour les autres. La
surveillance était extrême. Les colonnes ne sortaient que les unes après
les autres, pour qu'on ne pût pas se rencontrer. Toute correspondance
était punie sévèrement.
Le bas de la salle était également disposé comme un théâtre. Il y avait
des séparations, comme stalles d'orchestre, orchestre, parterre.
Les corrections entraient toujours les premières et sortaient les
dernières. Denise, placée derrière moi, me donnait des détails sur tout
ce qui entrait.
--Tiens, vois-tu celles qui entrent là et qu'on place en premier, ce
sont les adultères et les _batteries_[3]. Celles que l'on place de
l'autre côté sont les _préventions_[4]. Il y en a qui sont là depuis six
mois. Elles seront peut-être acquittées, mais elles n'en auront pas moins
fait six mois.
[3] Femmes arrêtées pour s'être battues.
[4] Femmes qui attendent qu'on les juge.
Une troisième colonne entra et fut placée derrière les premières.
--Celles-là, me dit-elle, regarde-les bien pour t'en méfier plus tard, si
tu les rencontres. Ce sont des voleuses... quand elles ne sont condamnées
qu'à un certain temps, on les garde ici.
Tout cela était entré doucement, avec assez de recueillement; mais
bientôt on entendit du bruit. Une masse de femmes se précipitait dans le
fond, dans la partie que j'ai comparée au parterre. Elles se bousculaient
les unes sur les autres. Elles tâchaient d'être sur les premiers bancs,
peut-être pour mieux entendre la messe, mais avec tant d'inconvenance que
les inspectrices furent obligées d'intervenir. C'était bien curieux à
voir. Toutes portaient à peu près le même costume que nous.
Chaque femme condamnée descend aux ateliers. A cette époque on leur
faisait faire des boîtes d'allumettes. Il y a de très-bonnes ouvrières,
et comme elles sont forcées de travailler, en sortant elles ont une
petite masse d'argent. C'est un mélange dont on ne peut pas se faire une
idée.
Que de femmes j'ai reconnues plus tard élégantes et fières, que j'avais
vues sous ce triste et honteux uniforme. Il y en a de vieilles,
défigurées par des cicatrices et par des maladies; il y en a de
très-jeunes et de très-jolies. Presque toutes, parmi ces dernières, ont
une certaine coquetterie.
Les unes ont un bonnet de dentelle sous le bonnet d'uniforme, les autres
des camisoles blanches et des fichus de soie. Les plus élégantes
appartenaient à des maisons.
Les maîtresses de ces maisons ont soin d'elles et leur envoient du linge,
de l'argent et des provisions toutes les semaines. On dit en parlant
d'elles: «Une telle! elle reçoit le panier.» C'est l'aristocratie du
lieu. Aussi, ont-elles dans les cours de vieilles abandonnées qui les
servent, qui font leur ouvrage. Il y en a qui ont de l'argent; les hommes
qu'elles entretiennent quand elles sont en liberté leur envoient
beaucoup. En général elles sont généreuses; elles payent pour tout le
monde. On les appelle les _Panuches_.
Toutes ces femmes, pendant l'office, regardent en l'air, causent, font
passer de petits papiers aux femmes de l'infirmerie, aux voleuses, aux
prévenues. Elles font des signaux aux corrections; on les leur rend.
Pendant que les surveillants écoutent la messe, tous ces petits manèges
s'accomplissent. On montre sur ses doigts combien de temps on a encore à
faire. On envoie des baisers en signe d'adieu! Le dimanche est vraiment
un jour de fête.