que je suis insouciante... et puis, je n'ai pas le moyen d'en sortir. Je
ne suis jamais punie.
Je la regardai. Cet aveu ne m'éloigna pas d'elle.
--Fais bien attention, petite; ne va jamais tomber dans ce vice-là!
Vois-tu, je regretterais de ne pas t'avoir laissée mourir de faim. Ta
mère mettra cet homme dehors. Travaille, sois honnête; ce doit être une
si bonne chose! Voyons, couche-toi, pauvre petite! Tiens, voilà du linge
propre, tu me le renverras.
J'avais couché six nuits sans me déshabiller. Ce fut un bonheur que je ne
puis dépeindre de mettre une chemise blanche et de m'étendre.
Le matin je fus bien étonnée, en me réveillant, de trouver cette femme
près de moi.
Je me rappelai tout ce qui s'était passé, et je la remerciai de nouveau.
Elle me tint parole. Le matin, vers les dix heures, elle se rendit chez
nous et revint me dire que ma mère n'était pas de retour.
--Ce sera donc pour demain, lui dis-je.
Elle me promit de me garder encore un jour ou deux, s'il le fallait.
Elle sortait le soir, et elle rentrait tard.
Il y avait trois jours que j'étais là. Je n'avais rien vu qui ne fût à
voir.
Le troisième jour, sentant bien qu'elle ne pouvait plus me garder, elle
me proposa de me conduire chez la belle-mère de maman, qui était sans
doute restée à Paris pour tenir la maison meublée. J'y avais bien pensé,
mais je n'avais pas osé y aller, dans la crainte de faire du tort à
maman en disant ce qui s'était passé. Nous en étions peu éloignées
lorsque deux hommes nous abordèrent.
--Comment vous appelez-vous? dit l'un d'eux.
Elle donna ses noms; mais elle était devenue si pâle que je crus qu'elle
allait s'évanouir.
--Et celle-là, dit-il en me désignant, est-elle inscrite?
--Non, c'est une pauvre fille qui ne sait pas où est sa mère; je la cache
depuis trois jours.
--Quel âge a-t-elle? reprit-il en s'approchant de moi.
--Quinze ans, répondit-elle en hésitant.
--Ah! fit-il. Eh bien! qu'elle nous suive, nous allons l'emmener; elle
sera aussi bien gardée à la correction.
Ces paroles furent un coup terrible pour moi.
Elle leur dit que j'étais sage; ils se mirent à rire.
--Je suis perdue, me dit-elle à voix basse; ils vont me condamner à six
mois. Cette idée la bouleversa au point qu'elle me fit mille
recommandations qu'elle me suppliait de ne pas oublier; il y allait de sa
liberté.
Cependant je fus un peu moins effrayée quand je vis qu'elle venait avec
moi.
Mon désespoir fut affreux quand je vis qu'on me menait à la préfecture de
police.
Je courus sur le pont; je voulais me jeter à la Seine.
Ces hommes eurent pitié de moi: car ils me dirent bien doucement que je
sortirais le lendemain.
Cette pauvre femme me recommanda ce qu'elle m'avait dit, et je lui promis
de dire tout ce qu'elle voudrait.
Nous marchâmes sur les quais; nous arrivâmes devant une voûte; on nous
fit entrer dans une grande cour.
Notre guide se dirigea vers une petite porte, à barreaux de fer, avec des
carreaux dépolis derrière.
L'homme monta deux marches, prit le marteau de fer et frappa. Le coup
m'avait retenti au cœur, car je me laissai tomber en arrière. On nous
fit entrer dans une pièce carrée.
A l'entrée à droite, il y avait un bureau grillé; c'est là qu'on vous
demandait vos noms; à gauche, un lit de sangles, où couchait le
porte-clés; au fond, des couloirs numérotés.
Les hommes qui nous avaient amenées nous quittèrent.
--Par ici, nous dit un homme qui avait une espèce d'uniforme.
Il nous mena au bout, sur la droite. Tout cela était éclairé par un
quinquet.
Je vis une porte avec des verroux derrière un guichet.
L'homme l'ouvrit.
--Vous serez en compagnie, nous dit-il en refermant la porte sur nous.
Je me trouvais dans une salle énorme, qui ressemblait à un
corps-de-garde, avec des lits de camp tout du long.
Les verroux crièrent; la porte s'ouvrit, et l'on appela mon nom en
disant:
--Je me suis trompé. Il y en a une ici pour la petite chambre.
Je sortis; on me fit monter trois étages.
On m'ouvrit une porte et l'on me fit entrer dans ce que l'on appelle la
chambre des petites filles.
Il faisait très-noir. Je crus que j'allais être seule. Le parquet était
couvert de matelas; c'est tout ce que je pus voir.
J'entendis une petite voix me dire: «Tenez, voilà de la place,
étendez-vous là.»
Je m'assis sans répondre. Je passai la nuit la plus affreuse qu'on puisse
imaginer. Je cherchais à voir dans les ténèbres. Ma position était
affreuse. Mes yeux, fatigués de ne rien distinguer, me brûlaient comme
deux plaies.
J'eus des hallucinations si fortes, que je perdis la conscience de
moi-même. Je pleurais et je prononçais des mots sans suite.
Quelqu'un m'attira, me prit la tête dans ses bras et me dit:
--Ne pleurez pas ainsi; demain on viendra vous réclamer. Vous avez sans
doute des parents?
Je me laissai aller à ces caresses; je poussai un soupir et je me
résignai à attendre le jour.
Que ce temps me parut long! Enfin, je vis à environ dix pieds de haut des
raies noires se dessiner sur un bleu foncé. C'était une fenêtre de deux
pieds et demi de large, sur dix-huit pouces de hauteur à peu près, garnie
de barreaux de fer.
La pièce où je me trouvais était grande, quatre mètres carrés. Les murs
peints à l'huile, d'une couleur claire, étaient couverts d'inscriptions
faites à la pointe du couteau.
La chambre était traversée d'un tuyau de fonte servant au chauffage. Ce
tuyau était à un pied du mur, au-dessous de l'ouverture qui servait de
croisée. Un banc de bois composait le mobilier. Dans un coin une cruche
d'eau, dans un autre, un baquet...
Le plus long temps qu'on pouvait rester au dépôt, ainsi que je l'ai su
depuis, c'était huit jours.
On ne sortait pas de la chambre une seconde, et on y avait mis jusqu'à
dix personnes à la fois.
Les matelas étaient faits avec de la toile à sac; les couvertures en
laine brune.
J'avais trois compagnes de captivité. Je ne pus voir les deux femmes ou
filles qui étaient au bout de la chambre; leurs couvertures les
couvraient entièrement. Je lus en grosses lettres blanches brochées sur
ma couverture: _Prison du dépôt_.
Mon cœur se serra. Je me rappelai la voix qui, quelques heures
auparavant, m'avait consolée.
Je cherchai à côté de moi. A peine eus-je regardé, que j'allai m'appuyer
au mur tout épouvantée.
Ce qui était à mes côtés n'avait pas forme humaine... c'était ployé en
deux.
En bas paraissaient deux pieds nus, noirs comme de l'encre, les ongles
longs. Ce qui servait de jupon avait dû être en laine foncée, mais
c'était si couvert de boue et si rempli de trous que le bord était
dentelé. Une camisole de cotonnade à fleurs, déteinte et toute déchirée
dans le dos, laissait voir une loque sale, qui avait dû être une chemise.
Tout cela taché de vermine.
Je me serrai au mur, en me regardant partout, et je fis ce mouvement si
naturel, quand on voit quelqu'un se gratter; je me frottai les épaules à
la muraille et je me figurai être dévorée.
J'ai toujours eu mauvaise tête, mais je crois que mon cœur était bon;
je me souvins que cette pauvre créature m'avait dit une bonne parole.
Je m'approchai pour voir sa figure. Sa tête était reployée sur son
épaule; ses cheveux châtains nuancés étaient épais et lui tombaient en
désordre autour du cou et sur la joue, ce qui m'empêcha d'apercevoir son
visage.
Je pris le parti d'attendre, et j'allai m'asseoir sur le banc. Je pensai
à tout ce qui m'était arrivé; la douleur me reprit si fort que je m'y
laissai aller en criant:
--Mon Dieu! ayez pitié de moi... mon Dieu! faites-moi mourir.
Je tombai à genoux du banc où j'étais assise, en me tordant les bras et
en pleurant si haut, que mes trois compagnes se réveillèrent à la fois.
--Tiens! il fait jour, dit l'une d'elles... Ah! que c'est bête de vous
réveiller comme ça; je dormais si bien!
L'autre répondit:
--C'est la nouvelle. Elle n'a fait que braire toute la nuit; je n'ai pas
fermé l'œil.
--Merci, dit celle qui m'avait consolée, je te conseille de dire que tu
n'as pas pu dormir; tu as ronflé comme un bourdon.
Je regardai celle qui venait de parler, et je fus bien étonnée, si
étonnée, que je ne pus m'empêcher, en la regardant, de pousser une
exclamation. J'avais cru que c'était un monstre d'une laideur
repoussante, et je voyais une jolie figure d'enfant, pâle, mais de cette
pâleur que la misère et la saleté impriment sur le visage le plus frais;
de beaux yeux, de jolies petites dents blanches; sa poitrine découverte
montrait son cou mince, bien attaché.
Elle s'assit sur son séant, en rejetant en arrière ses cheveux mêlés et
frisés, et me regarda tout ébahie.
--Tiens, me dit-elle, je vous croyais couchée à côté de moi!
Pauvre enfant! je n'osais pas lui dire pourquoi je m'étais levée.
--Je remuais beaucoup, lui dis-je; je vous empêchais de dormir, et je me
suis éloignée.
La petite secoua la tête, et, me regardant en face, elle me répondit:
--Ça n'est pas vrai, ça n'est pas pour cela. Je vous ai dégoûtée; je suis
si misérable! C'est pas ma faute...
Et, en disant cela, elle me regardait d'un air de doux reproche.
--C'est égal, vaut mieux que vous couchiez avec moi plutôt que près de
Rose, qui est là dans le coin, car elle a la gale.
Je regardai Rose; elle n'était ni bien ni mal.
Elle était habillée comme les marchandes de la halle, avec un foulard sur
la tête.
Mlle Rose était petite et pouvait avoir quatorze ans.
Elle venait de se lever comme une furie, en enjambant les matelas.
Elle alla vers la petite déguenillée, et lui dit en la menaçant:
--Tu en as menti, je n'ai pas la gale: _c'est_ des boutons de sang; si tu
dis encore ça, je te ficherai une danse.
Ma voisine n'eut pas l'air très-effrayée et lui répondit en se levant:
--Si tu me bats, ça m'embêtera, parce que je te toucherai, mais je
tâcherai de te le rendre. Si je ne suis pas la plus forte, j'appellerai,
on te mettra au cachot, et nous serons débarrassées de toi: tu feras
aussi bien de te tenir tranquille avec tes boutons de sang.
Puis, elle se mit à rire comme une folle.
--C'est vrai, dit Rose; je ne veux pas me salir à battre une mendiante.
Et elle lui tourna le dos, alla prendre un matelas, le rangea dans un
coin et s'assit dessus.
La mendiante prit le sien et le porta sur l'autre. Rose se leva sans rien
dire; la paix était faite.
En revenant, la mendiante dit à celle qui était couchée au milieu:
--Lève-toi donc, le gardien va venir. Si les lits ne sont pas relevés, la
couverture pliée, tu seras punie.
Celle à qui s'adressait cette parole se découvrit, étendit les bras. Je
pus voir sa figure et son costume.
Elle pouvait avoir huit ou neuf ans; sa peau était cuivrée.
Ses cheveux noirs nattés derrière. Deux velours lui faisaient le tour de
la tête. Elle avait, aux oreilles, des boucles en cuivre.
Elle portait un spencer de velours de coton noir, une jupe à carreaux.
Ses bottines, trop grandes pour ses pieds, étaient attachées avec des
ficelles.
--Allons donc, dit en la poussant de nouveau la mendiante; lève-toi donc,
tu vas nous faire punir.
--Ah! dit celle qui était couchée, je rêvais que je venais de chanter aux
Champs-Élysées; je faisais _la manche_, on me donnait quarante sous.
Puis, s'appuyant sur ses mains, elle se leva.
Je vis ses bas troués. Elle était petite, et toute en taille.
Elle porta son lit sur les autres. Tous les matelas rangés en pile
faisaient de la place, et servaient, dans le jour, à s'asseoir. La
chanteuse se mit dessus avec Rose.
La mendiante vint s'asseoir sur mon banc, mais au bout.
Je m'approchai un peu. J'allais lui parler, quand le guichet de notre
porte s'ouvrit, et une voix, brutale sans nécessité, se fit entendre.
--Vos lits sont-ils relevés, que je balaye?...
--Oui, dit ma voisine.
La porte s'ouvrit; un homme entra, prit le baquet et l'emporta.
Le gardien resta à la porte, et dit en regardant de mon côté:
--Qui est-ce qui a donc pleurniché toute la nuit?...
--Tiens! voilà qu'on ne peut plus pleurer en prison à _c't heure_?
répondit la mendiante. Vous croyez peut-être que c'est amusant?... Avec
ça que vous êtes si aimable... on ne peut pas même vous demander l'heure.
--Ça ne t'empêche pas de revenir, vagabonde! répondit le geôlier, se
rangeant pour laisser passer l'homme et le baquet.
--Ce n'est pas ma faute si je reviens.
Le geôlier ne répondit plus, car il vit bien qu'il n'aurait pas le
dernier.
La chambre balayée, ils sortirent. La mendiante leur cria:
--Envoyez-nous la soupe.
Cette insouciance me paraissait surnaturelle. On sortait donc de cette
prison, puisqu'elle y était revenue.
Mais comment, quand on en était revenu, pouvait-on se mettre dans le cas
d'y rentrer?
Je demandai à ma voisine:
--Pourquoi donc êtes-vous ici?
--Parce que j'ai mendié.
--Pourquoi avez-vous mendié?
Je crois que ma demande lui parut étrange, et qu'elle eut envie de me
rire au nez; mais j'étais si triste, qu'elle n'en eut pas le courage sans
doute. Elle me dit:
--Dame! pour manger.
--Vous n'avez donc ni père ni mère?
--Oh! j'ai maman... Mon père était couvreur; il s'est tué en travaillant,
il y a cinq ans. Nous sommes cinq enfants, je suis la plus vieille. Maman
raccommodait des bas, quand on lui en donnait. Alors, moi et mon frère,
un jour qu'il n'y avait pas de pain à la maison, et que nous avions faim,
nous sommes partis sans rien dire et nous avons demandé chacun de notre
côté!... Le soir, j'avais quinze sous, mon frère neuf, et je suis bien
sûre qu'il avait fait comme moi, qu'il avait mangé des gâteaux. Maman
nourrissait ma dernière petite sœur; elle était bien fatiguée, à force
de se priver pour nous. Quand nous lui avons dit d'où venait cet argent,
elle a voulu se fâcher. J'ai été acheter du pain, du lait, et du sucre
pour ma petite sœur; elle s'est mise à pleurer et ne m'a pas grondée!
Je recommençai le lendemain. Cela m'amusait beaucoup; j'avais toujours
plus que mon frère. Un jour, je me suis adressée à un monsieur, qui m'a
amenée ici; j'y suis restée huit jours. Maman est venue me chercher. On a
vu qu'elle était bien malheureuse; on lui a promis des secours et on m'a
laissé partir. On nous donnait un pain par semaine; c'est pas beaucoup
pour six. Je recommençai à demander. J'ai rencontré le monsieur qui
m'avait amenée ici; il a fait semblant de ne pas me voir. Un autre m'a
vue et m'a arrêtée, il y a deux jours. On m'a dit que c'était la seconde
fois; qu'on ne me rendrait plus; qu'on m'enverrait à la correction. Tant
mieux! j'apprendrai à lire et à travailler; sans cela, je mendierais
toujours.
... Et vous, me dit-elle, qu'est-ce que vous avez donc fait?...
--Moi, lui dis-je, je n'en sais rien.
--C'est comme moi, dit la chanteuse, qui se mêla à la conversation. Je
pince de la guitare devant les cafés. Nous nous étions mis plusieurs
ensemble: un joueur de vielle, une femme qui jouait de la harpe et un
violoniste. Celui-là gardait tout l'argent et je travaillais pour rien;
ça m'ennuyait et je les ai quittés. Il y a trois jours, je m'arrêtai dans
les Champs-Élysées devant un café; deux messieurs me firent monter dans
leur cabinet pour chanter, et on m'a arrêtée pour ça.
Cette fille avait neuf ans; elle mentait avec un aplomb incroyable: elle
était perdue depuis deux ans. Elle quitta le dépôt pour aller dans un
hôpital.
--Oh! dit celle qu'on appelait Rose, si on t'envoyait à la correction,
toi, tu ne l'aurais pas volé! Tu sais bien que je vends des bouquets aux
Champs-Élysées; c'est pas à moi que tu peux en conter. Avec ça que Jules
ne te voyait pas, le soir, quand il attendait que j'eusse vendu mes
fleurs.
--Ah! dit la chanteuse, parles-en de ton ami Jules... c'est un petit
voleur qui me courait toujours après pour avoir mon argent... On vous a
arrêtés dans le même garni; ça n'arrangera pas tes affaires à toi: on
vous enverra guérir votre gale chacun de votre côté, car il l'a aussi ta
maladie de sang; je l'ai assez vu se gratter.
Mlle Rose n'était pas heureuse dans ses tentatives de conversation; elle
se tut.
On apportait le pain; c'était une boule ronde, noire, recouverte de son;
on pouvait faire avec la mie toute espèce de choses, comme avec du
mastic.
Le guichet s'ouvrit et on cria:
--Le marchand! Qui est-ce qui veut acheter quelque chose?
Rose demanda du pain blanc et un saucisson; la chanteuse prit aussi du
pain et du papier pour écrire; la mendiante me regarda en ayant l'air de
me dire:
--Vous n'avez donc pas d'argent, vous?
Puis, quittant sa place, elle alla cabrioler autour des provisions; la
chanteuse lui donna la moitié de son pain.
--Allons, lui dit Rose, coupe un peu de mon saucisson, avant que je n'y
touche, mauvaise teigne, et tâche un peu de dire que j'ai la gale!
La mendiante lui en prit la moitié et lui dit:
--Donne-moi un peu de ton pain.
Elle revint sur mon banc et me tendant la moitié de ce qu'elle avait,
elle me dit:
--C'est pour nous deux.
Mon premier mouvement fut de repousser sa main, mais elle parut si triste
de mon refus, que je pris la moitié de son pain. J'étais tout attendrie!
j'avais envie de l'embrasser... Je cherchais ce que je pourrais lui
donner... malheureusement je n'avais rien. Il me vint une idée! Je me
levai, j'ôtai mon jupon de couleur; je l'avais fait avec une robe de
mérinos. Il était bien propre, et comme ma robe était doublée, je pouvais
à la rigueur m'en passer; je le lui donnai. Elle était plus petite que
moi; mon jupon descendait assez bas pour cacher ses pieds nus. Elle sauta
de joie.
--Elle étrenne toujours, dit la chanteuse...
Rose défit un petit paquet et lui jeta un madras à carreaux.
--Tiens, lave-le si tu as peur, et cache ton cou.
Le madras était propre; elle le mit de suite, sans penser à dire merci.
J'étais arrivée dans la nuit. On vint me chercher pour m'interroger.
--Adieu, me dit la mendiante; vous ne reviendrez peut-être pas, si votre
mère est là.
Je savais qu'elle ne pouvait pas y être; que probablement elle n'était
pas à Paris; que, dans tous les cas, elle n'était pas prévenue. Cependant
j'espérais: on espère toujours quand on désire.
On me fit descendre l'escalier que j'avais monté pendant la nuit; je
reconnus en bas la porte par laquelle j'étais entrée, le vestibule où
j'avais attendu.
Il y avait deux gardes municipaux et trois femmes; on me rangea près
d'elles.
--Vous allez en conduire six, dit le gardien.
--Oui, fit le garde.
Je m'approchai de lui et je lui demandai:
--Est-ce moi que vous allez emmener, monsieur? Où donc allez-vous me
conduire?...
Il se mit à rire sans répondre.
Je m'adressai à une des trois femmes.
--Chez le médecin, me répondit-elle brutalement.
Je regardai cette femme et ses deux compagnes. L'une avait des cheveux
gris ébouriffés, sortant de dessous un mouchoir mal attaché; elle prenait
du tabac et sentait l'eau-de-vie. L'autre, qui disait qu'elle aimerait
mieux être à la barrière de l'École que là, avait une robe rouge et verte
et un bonnet couvert de fleurs. Celle qui m'avait répondu pouvait avoir
trente ans; elle avait dû être assez jolie; sa mise était décente et
élégante. Je ne comprenais pas pourquoi elle se trouvait avec ces femmes
qui me faisaient horreur.
En ce moment, le gardien sortit de la salle du rez-de-chaussée, où
j'avais passé quelques instants la veille; deux autres femmes le
suivaient. Je reconnus celle avec laquelle on m'avait arrêtée. J'allais
me diriger vers elle, quand je la vis regarder d'un autre côté; je
compris qu'il ne fallait pas lui parler là. J'attendis.
On nous mit en rang: un garde devant, l'autre derrière, et l'on nous fit
sortir.
La porte était pleine de monde, hommes et femmes; ils attendaient sans
doute le passage de ceux qu'ils connaissaient.
Je ne puis vous dire ce que je souffris à cette vue. L'idée de passer
dans cette cour, avec des gardes municipaux, comme des malfaiteurs,
d'entendre insulter ces femmes, de m'entendre insulter moi-même, me
faisait mourir de honte; je cachais ma tête dans mes mains, ce qui attira
les railleries sur moi plus que sur les autres. J'entendais:
--Tiens, elle est laide, celle-là; elle cache sa figure.
Je pleurais; Thérèse me dit tout bas:
--Ne pleure pas, réponds ce que je t'ai dit à M. Régnier, et il te
renverra chez ta mère.
Nous avions traversé les cours; nous étions rue de Jérusalem. Il y avait
une bande de femmes accompagnées de gardes municipaux qui sortaient d'une
allée; nous attendîmes qu'elles fussent sorties pour entrer. On nous fit
monter deux étages et on nous introduisit dans une chambre où il y avait
encore d'autres femmes. Cette pièce était nue: les quatre murs avec des
bancs tout autour; la fenêtre donnait sur une cour sombre. Thérèse vint
s'asseoir près de moi.
--Allons donc, me dit-elle, un peu de courage. Comment étais-tu là-haut?
Tu n'avais pas d'argent. Tiens, voilà trois francs; car, si tu y
retournes, tu ne pourrais manger le pain de la maison. Si je sors, ce que
j'espère, j'irai chez toi demander ta mère ou m'informer de son adresse
là-bas; si malheureusement je suis condamnée à un mois ou deux, et que
tu sortes de suite, ce qui n'est guère probable...--je ne veux pas te
faire peur, reprit-elle en me voyant pâlir, mais il y a des formalités,
et on ne met en liberté qu'entre les mains des parents,--cela ne peut
durer plus de huit jours.
--Huit jours! m'écriai-je, mais je serai morte dans huit jours. Si on me
conduit encore dans cette maison d'où je sors, je me tuerai.
--Tais-toi, on nous écoute. Si tu pleures ainsi, on va nous séparer: je
ne pourrai plus te parler.
On appelait en ce moment deux noms. Je regardai ce mélange de douleurs et
de joie, de larmes et de gaieté. Les unes rentraient en riant.
--Je suis acquittée!
--Je pars ce soir!
Elles prenaient les commissions des autres qui revenaient en pleurant.
--Je serai transférée demain; j'en ai pour deux mois.
J'en vois encore une, pâle, abattue, qui disait à une de ses amies:
--Je suis malade, je vais à l'hôpital.
De vieilles misérables regardaient tout cela sans émotion, sans repentir
ni pitié. Les plus jeunes parmi celles qui pleuraient demandaient pardon
à Dieu de leur chute et lui promettaient de se repentir. Je ne sais si
quelques-unes tinrent parole; mais à coup sûr, en ce moment, elles
étaient sincères.
Des éclats de rire répondaient à des plaintes, à des jurons, à des mots
tellement cyniques, que le garde menaça celles qui les proféraient de les
faire consigner au cachot, si elles continuaient.
Deux de ces femmes étaient ivres, et ne paraissaient pas vouloir céder.
On vint appeler Thérèse. Je me levai en joignant les mains pour qu'on me
laissât sortir avec elle; elle me fit un signe de tête et d'épaule, qui
voulait dire: Je suis prisonnière moi-même; je ne puis pas t'emmener. Je
retombai sur mon banc, n'entendant plus rien qu'un bruit confus. La porte
se rouvrit sans que j'y prisse garde. On prononçait mon nom; on faisait
rentrer Thérèse et on disait: «La petite avant.»
--Va, me dit-elle, en m'aidant à me lever.
Sortir d'une prison pour entrer dans une autre prison vous semble faire
un pas vers la liberté. Je courus vers la porte.
--Là, la belle, pas si vite, me dit le gardien en me retenant par le
bras. Attendez qu'on sorte.
Nous étions dans un bureau qui servait d'antichambre.
On sonna de la pièce voisine, et on me fit entrer dans une chambre où il
y avait beaucoup de cartons et un grand bureau. Un homme était assis
derrière; je n'osais faire un pas vers lui. Il me dit sans relever la
tête:
--Avancez donc!
Sa voix me fit trembler comme la feuille; mes dents claquaient si fort
qu'il l'entendit et me dit:
--Voyons, ne faites pas la bête et répondez; je n'ai pas de temps à
perdre.
Ce fut bien pis. Il me demanda deux fois mon nom sans que je pusse lui
répondre; il se décida à me regarder, et voyant sans doute que je n'étais
véritablement pas en état de parler, il me dit plus doucement:
--Remettez-vous... On vous a arrêtée hier avec une mauvaise femme qui
vous donnait asile pour vous perdre. Que vous a-t-elle conseillé?
qu'avez-vous vu chez elle? Dites-moi toute la vérité; c'est le seul moyen
d'obtenir votre liberté.
J'avais pris le dessus, en songeant à cette pauvre fille, qui, je le
voyais bien, s'était compromise par son bon cœur, et je répondis d'une
voix ferme qui contrastait singulièrement avec l'émotion que j'avais eue
en entrant.
Il me regarda d'un air méfiant.
--Est-ce que vous étiez en état de vagabondage quand elle vous a
trouvée? Pourquoi ne rentriez-vous pas chez votre mère?
Il me regarda comme s'il eût voulu lire au fond de mon âme; il paraît que
cet examen fut en ma faveur, car il reprit: