suspendues au mur par les crochets de leurs chandeliers en fer;
d'immenses cuves qui fumaient, des brasiers de feu allumés sous ces
cuves, de la vapeur répandue comme un nuage, et, au travers de tout cela,
des ombres qui remuaient sans que je pusse les distinguer.
Une grosse femme vint à moi, et me dit:
--Eh bien, cela va-t-il mieux?
Je me jetai en arrière.
--Est-ce que je vous fais peur, mon enfant?
--Oui, madame.
--Ne craignez rien, je ne vous ferai pas de mal.
Et elle se mit à rire d'un air si bienveillant, que je commençai à me
sentir un peu rassurée.
--Mais que faisiez-vous donc là, à cette heure?
Je n'étais pas encore assez revenue à moi-même pour me souvenir de ce qui
s'était passé; je la regardai avec de grands yeux, et je lui dis:
--Où, là?
--Pardine! là, à la porte de notre blanchisserie. En venant couler notre
lessive, nous vous avons trouvée couchée tout de votre long.
--Ah! je me rappelle... Fermez votre porte, vite, vite!... ils sont
encore là!
--Qui donc?
Je leur racontai ce que j'avais entendu.
--Pauvre fille, me dirent-elles, vous avez dû avoir bien peur! Un homme
noyé, ce n'est pas rare ici.
Elles prirent une chandelle et allèrent visiter le bord du canal. La
lutte n'avait laissé aucune trace, et elles ne virent même pas la place
où ce malheureux avait péri.
On me reconduisit chez ma mère, qui, sachant que j'avais été chez Mme
Vincent, croyait que j'y étais restée. J'étais morte de froid; mes dents
claquaient. Le médecin dit qu'il craignait une fièvre typhoïde. Il ne se
trompait pas.
Je restai deux mois malade. Le chagrin y était pour beaucoup, car, je
n'en pouvais plus douter, ma mère aimait M. Vincent à un tel point qu'il
ne me restait rien.
Je repris mon travail; mais, pour rentrer à la maison, il fallait
traverser le canal.
Le pont du Temple est très-passager. Cela n'empêchait pas qu'il me
prenait des peurs dont je n'étais pas maîtresse, et que j'arrivais chez
nous haletante, pâle, restant une heure à divaguer sans qu'on pût tirer
un mot de moi.
On craignait que la vue de cet endroit ne me fît tomber malade, et ma
mère prit ses mesures pour déménager.
Je crus d'abord que c'était uniquement pour moi, et j'allais lui en être
bien reconnaissante. Je pensais qu'en quittant cette maison, nous nous
séparions de _tous_ les locataires qui l'habitaient. Je me trompais. M.
Vincent nous suivait, et si ma mère quittait le quartier, c'était en
grande partie pour le dépayser de toutes ses connaissances de femmes.
Ma haine devint plus forte. Je me disais: Si c'était lui au moins qu'on
eût jeté dans le canal!... Je regrettais G...
A partir de ce moment, je pris un autre moyen; j'espionnais les actions
de Vincent. Il ne se cachait guère, au surplus, et il n'était pas
difficile de savoir ce qu'il faisait.
Je crois qu'il aimait beaucoup ma mère, mais il lui était impossible
d'être fidèle. Ma mère était jalouse à l'excès. Je voulais savoir, je
savais, et en dînant je disais à Vincent:
--Dites donc, votre nouvelle bonne amie n'est pas jolie; ou bien, vous
avez tort de courir après celle-là, elle ne veut pas de vous.
Il devenait rouge, ma mère pâle. Ils se disputaient quelques jours, mais,
quand ils se raccommodaient, j'avais encore perdu un peu de l'affection
de ma mère.
Un jour, à mon magasin, on avait arrangé une partie de campagne.
Tout le monde y allait, hommes, femmes, enfants. C'était M. Grange qui
payait. J'y allai sans demander la permission. Ma mère s'emporta et me
battit plus durement qu'à l'ordinaire.
Elle était violente, moi obstinée. Je recevais souvent des tapes. Vincent
prenait ma défense; il se mettait devant moi; mais je ne voulais rien lui
devoir, et j'allais me mettre sous les coups.
Ce jour-là, je me révoltai contre les injures, et je répondis à ma mère:
--Il te sied bien de me faire de la morale et de me dire que je me
conduis comme une éhontée, parce que je vais avec des amis à la campagne,
en présence de mon maître, de sa fille et des ouvrières qui m'aiment plus
que tu ne m'aimes. Il me semble que je suis habituée à me garder toute
seule, et que, si je voulais faire mal, ce n'est pas ta surveillance qui
me gênerait. Personne n'y trouverait à redire. On dit assez au magasin
que tu me donnes de mauvais exemples.
J'étais assez loin d'elle. Elle me regardait avec des yeux effrayants.
Vincent avait l'air stupéfait. Je m'appuyais au mur. Je m'attendais à
être assommée, mais j'étais résignée. J'avais soulagé mon cœur gonflé
depuis trop longtemps.
Il y avait à côté de ma mère, sur une table, un petit couteau à manche de
nacre. Je le vois toujours. C'est Vincent qui me l'avait donné. Elle me
le lança à la figure. On appelle cela, je crois, tirer à l'oie. Elle visa
juste. Heureusement que le manche était plus lourd que la lame. Au lieu
d'arriver en flèche et de me crever l'œil, le couteau me fit une
coupure au sourcil.
Le sang m'inonda la figure. Ma mère se trouva mal, pleura beaucoup, en
revenant à elle. Moi, j'en fus quitte pour une égratignure, qui ne me
laissa qu'une cicatrice dans le sourcil gauche.
Vincent la gronda. Elle voulut me faire oublier cela par des soins, des
caresses. Mais il était trop tard, mon cœur était fermé à cette
tendresse qui jusqu'alors l'avait rempli exclusivement, non à cause des
coups, ma mère aurait pu me tuer... j'étais dure au mal; je savais que si
elle était violente, la main tournée, elle n'y pensait plus, mais parce
qu'elle m'avait sacrifiée à son amour, parce qu'au lieu de m'habituer à
la confiance, à l'affection, elle avait laissé grandir mes mauvais
instincts sans les combattre.
Mon imagination était ardente; je haïssais au point de souhaiter la mort
à ceux que je détestais.
Si j'avais eu en ce moment à ma portée le moyen de m'instruire, je crois
que j'en aurais bien profité.
Le vide qui s'était fait dans mon cœur me faisait vivre par l'esprit.
Malheureusement mon désir de savoir dépassait les ressources que j'avais
pour apprendre, et je savais à peine lire. Je me défiais de tout le
monde. Aussi, je pris ce retour de ma mère vers moi pour une grimace; je
devins plus froide, plus injuste, plus indépendante.
J'allais avoir quinze ans. Il paraît que j'étais très-jolie, car on me le
disait souvent. Louise devenait laide: elle avait des amants; cela ne
l'embellissait pas. Sa plus grande beauté avait été sa fraîcheur. Elle
enrageait de voir que, sans les chercher, j'attirais les regards et les
compliments.
Nous avions changé de logement; nous demeurions rue
Neuve-Culture-Sainte-Catherine no 23. La maison faisait le coin. Les
fenêtres donnaient rue Culture, mais nous voyions de chez nous l'église
Saint-Paul et la rue Saint-Antoine.
La maison était propre; seulement l'allée était drôlement faite.
L'escalier arrivait au bord de la rue; on avait sans doute voulu ménager
le terrain. La seule boutique, elle faisait le tour de la maison, était
occupée par le propriétaire exerçant la profession de marchand de vins.
Notre logement était au deuxième, et se composait de trois pièces: une
cuisine, une grande chambre avec alcôve, une autre chambre sans cheminée,
qu'éclairait une porte à moitié vitrée, et qui se fermait au loquet.
C'était un grand cabinet, mais l'amour-propre du propriétaire l'avait
décoré du nom de chambre, et moi, un peu par le même sentiment, je disais
aussi ma chambre.
On avait mis un rideau de mousseline au vitrage de la porte, ce qui ne
m'empêchait pas de voir tout ce qui se passait dans la chambre de ma
mère.
M. Vincent avait renoncé à son état de sculpteur. Il était entré dans un
bureau. Il demeurait à la maison. C'était un ménage.
En dépit de tout ce que je lui faisais, il était très-bon. Il avait l'air
de m'aimer chaque jour davantage. Il me faisait des cadeaux, était
prévenant, et s'occupait de moi plus que de ma mère.
Un soir que je venais de me coucher, je l'entendis qui disait à maman:
--Je vous dis que cela n'est pas prudent; qu'il faut la reprendre avec
vous. Elle a bientôt quinze ans, elle est jolie, et ces criquets-là
courent après.
Ma mère répondit:
--Vous savez bien que cela ne dépend pas de moi; elle ne voudrait pas
quitter son magasin. Est-ce que j'ai jamais rien pu sur ce caractère?...
Je l'enfermerais, qu'elle ne ferait qu'à sa tête. Je n'ose plus lui dire
un mot; elle me dit des choses si dures à cause de vous.
--Bah! bah! il y a toujours moyen de forcer une fille à rester chez sa
mère, et je me charge de la surveiller. Je ne veux pas qu'elle tourne
mal.
Ma mère dit à Vincent qu'il était fou; que, s'il avait l'air de s'occuper
de moi, il me ferait sauver de la maison.
On parla encore de moi longtemps, toujours pour le même motif; mais,
comme cela ne variait pas, je finis par m'endormir.
Mon grand-père avait été atteint d'une affreuse maladie qu'on appelle le
scorbut. Il était allé à Fontainebleau, chez un de ses frères.
Se sentant bien malade, il écrivit à ma mère pour la prier de venir
passer quelque temps près de lui. Ma mère partit en me recommandant le
soin du ménage.
Je rentrais, comme à mon ordinaire, tous les soirs, M. Vincent rentrait
très-tard.
Deux ou trois fois, je me réveillai en sursaut. Il était debout près de
mon lit, sa lumière à la main.
--Que me voulez-vous? lui disais-je.
--Rien, je regardais si tu dormais; je dois veiller sur toi en l'absence
de ta mère. On te fait la cour. Sais-tu que tu es presque bonne à marier?
Celui qui t'aura sera joliment heureux.
Puis il sortait en me regardant: ses yeux brillaient à éclairer ma
chambre. Cela me faisait peur, sans que je susse pourquoi, et je me
cachais dans mon lit, comme si ma couverture eût été un rempart.
Il reçut une lettre de ma mère. Il me dit que mon grand-père était
très-mal, et que ma mère resterait encore une huitaine de jours.
Ce jour-là, je rentrai le soir tout en larmes. Je m'étais querellée avec
Louise. J'avais été moins patiente que de coutume; je m'étais emportée.
Son père lui donna raison. C'était injuste. Je demandai mon compte; on me
le donna. J'étais sans place.
--Pourquoi te tourmentes-tu donc? me dit Vincent; est-ce que je ne suis
pas là?... J'aurai soin de toi... je t'aime, quoique tu me détestes. Tout
ce que j'aurai sera pour toi.
Et, me prenant dans ses bras, il m'embrassa plusieurs fois.--Puis, me
serrant petit à petit, il m'approcha si près de lui, que je me sentis
frémir. Son cœur battait fort. Je voulais m'échapper, il me retenait.
--Non, reste là: c'est quand on a de la peine que l'on connaît ceux qui
vous aiment.
Son haleine me brûlait la figure; ses lèvres tremblaient.
Je ne répondis rien, mais je me sauvai dans ma chambre.
--Qu'as-tu donc? me dit-il.
--Rien, répondis-je, car je ne savais pas pourquoi je m'étais sauvée.
Il m'avait connue tout enfant; il avait gardé l'habitude de me parler
comme à une petite fille.
Je revins honteuse, et je m'assis près de la croisée. Il vint s'asseoir
près de moi.
--Tu m'en veux donc bien, que tu te sauves quand je t'approche! Tu es
jalouse de moi à cause de ta mère. Tu as bien tort, car, sans toi, il y a
longtemps que je ne la reverrais plus.
Je le regardai tout étonnée. Il me prit la main et continua:
--Je suis coureur, j'aime les femmes; mais jusqu'à ce jour j'ai été
incapable d'aimer longtemps la même. Toi, je n'ai pu te quitter.
Il me regardait en face et me serrait la main. Je jetai les yeux autour
de moi, comme pour chercher ma mère. Je ne sais pourquoi, mais j'aurais
voulu qu'elle l'entendît.
--Vous vous trompez, lui répondis-je. Je n'ai jamais été jalouse de vous.
Je vous déteste, parce que ma mère vous aime mieux que moi. Si vous êtes
resté à cause de moi, vous avez eu bien tort, car mon désir est de vous
voir partir, mon bonheur serait de ne vous revoir jamais.
Il parut interdit; je profitai de cela pour lui dire qu'il était tard, et
j'entrai dans mon cabinet.
Comme il ne gardait pas de lumière, j'éteignis la mienne, et je me
déshabillai à tâtons.
Je passai la journée du lendemain à la maison. Deux hommes vinrent
demander Vincent pour dîner; ils laissèrent leurs noms.
Il rentra vers les trois heures; je lui remis ce qu'ils avaient écrit, et
il partit les retrouver.
Je n'avais que deux robes. Je passai cette journée à raccommoder mes
affaires. Il était dix heures du soir; je travaillais encore. J'avais ôté
la robe qui était sur moi, pour refaire l'ourlet. J'étais en jupon et en
chemise, un foulard sur le col, quand j'entendis frapper. Je mis mon
châle sur mes épaules et j'allai ouvrir; Vincent entra.
Il n'avait pas sa figure ordinaire. Aux premières paroles qu'il
m'adressa, je m'aperçus qu'il était gris.
--Tu as fait une conquête tantôt, me dit-il. On a joliment parlé de toi à
dîner. Le plus petit m'a dit qu'il te trouvait à son goût; je lui ai
répondu que ce n'était pas pour lui que le four chauffait, que je te
gardais.
--Comment! vous me gardez! Est-ce que vous croyez que je ne me marierai
jamais?
--A moins que tu ne veuilles te marier avec moi.
Je reculai d'un pas.
--Vous! lui dis-je; oh! j'espère bien que vous n'oseriez pas me le
demander!
--Si, puisque je t'ai dit hier que je t'aimais.
--Vous m'aimez comme votre fille, et je vous en remercie; mais on
n'épouse pas sa fille.
Je regardais dans ses yeux, car je venais de comprendre sa pensée!... Mon
cœur se révolta.
Je regardai la porte. Elle était fermée à clef; ordinairement, on mettait
la clef en dedans, mais on laissait la porte fermée au pêne. Je vis,
entre la gâche et la serrure, qu'il avait donné deux tours et qu'il avait
retiré la clef. J'eus peur, car il n'avait pas sa raison. Il s'approchait
de moi.
En une minute, il me passa dix idées différentes. J'avais envie de lui
demander grâce, de le menacer de le tuer, s'il me touchait. Mais,
rappelant tout mon courage, je serrai mon châle autour de moi, et je lui
dis, en le regardant bien en face:
--Que me voulez-vous?...
Il hésita un instant, étendit les bras pour me prendre, et me répondit à
voix basse:
--Je veux que tu m'aimes! je veux t'avoir! je t'aurai!...
Je courus à la porte; elle était fermée. Je me cramponnai après.
Je lui dis que j'allais appeler au secours, s'il me touchait. Il me prit
au milieu du corps et m'étreignit dans ses bras.
Je fis un effort si violent pour glisser à terre que j'y parvins, et
m'attachant au bois du lit de toutes mes forces, je criai au secours. Ma
voix était faible. Il m'arracha mon châle, déchira mon fichu. La pudeur,
la honte me firent lâcher prise. Je croisai mes mains pour cacher ma
poitrine presque nue. Il me souleva et me serrant, il me dit:
--Tais-toi! donne-toi de bonne volonté, ou je t'aurai de force.
Je ne pouvais faire un mouvement. Il me tenait par-dessus les bras. Sa
tête se pencha sur mon épaule, et je sentis sa bouche humide. Je
frissonnais de peur et de dégoût; je me sentais perdue.
Je faisais des efforts inutiles, quand, par une inspiration soudaine, je
lui mordis le bras si fort, qu'il poussa un cri et me lâcha.
Je courus à la fenêtre, l'ouvris, et montant sur le bord, je lui dis:
--Si vous m'approchez, je me jette en bas.
J'étais bien décidée à mourir; il le comprit, car il se recula.
--Eh bien! je ne te toucherai plus, descends.
--Non, lui dis-je, commencez par sortir, je descendrai après.
Il me demanda pardon, me dit qu'il avait eu un instant de folie, mais que
je pouvais descendre et qu'il me donnait sa parole de ne plus
recommencer. Ce n'est pas la confiance que m'inspira cette parole qui me
décida à quitter ma position; mais je voyais un trou noir qui me fit
peur. Poussée à bout, je me serais jetée en bas; mais j'avais eu le temps
de réfléchir, et l'instinct de la vie se réveillait avec la peur.
Pourtant, je restai près de la fenêtre. Il se jeta de nouveau sur moi, et
me tirant par ma jupe et par le bras, il me dit, en cherchant à
m'arracher de la croisée:
--Tu crois que je vais partir pour que tu me dénonces; je veux pouvoir
dire à ta mère que c'est toi qui m'as provoqué. Elle le croira, car elle
est jalouse et elle m'aime.
Je me mis à crier. Il me tira si brutalement, que mon corps tomba sur le
côté de la croisée restée ouverte, et que mon coude brisa un carreau. Je
ne sentis rien.
A ce moment, il se fit du bruit dans la rue, Vincent eut peur; il prit la
fuite et la porte resta ouverte.
J'avais trois coupures au bras. Je mis ma robe, mon châle, un bonnet, et
je sortis sans savoir où j'allais.
Au milieu de l'escalier, la peur me reprit; je n'osai pas descendre une
marche de plus.
Il n'y avait pas de concierge dans cette maison. L'escalier n'était pas
éclairé. La porte de l'allée s'ouvrait avec un secret; il me sembla qu'on
fermait cette porte avec précaution. Je remontai comme une ombre, et je
m'arrêtai à l'étage au-dessus de chez moi.
J'entendis quelqu'un monter; notre porte s'ouvrit. Elle resta
entr'ouverte; je voyais un rayon de lumière sortir par la fente.
--S'il me trouve, me disais-je, il me tuera. Il faut sortir de cette
maison... Et je m'élançai dans l'obscurité avec une vitesse effrayante.
S'il veut m'arrêter, pensai-je, je crierai si fort qu'il viendra du
monde.
Mais cette idée ne me donnait pas grand courage, car nous n'étions dans
la maison que deux locataires, un au quatrième, nous au second.
Je passai devant la porte. Le rayon m'éclaira. Il me sembla que Vincent
allait s'élancer sur moi comme un loup. J'étais au premier; je n'entendis
rien.
Une fois en bas, je poussai la porte, et je pris ma course du côté de la
place Royale.
Je revins par la rue Saint-Antoine. Deux heures du matin sonnaient à
l'église Saint-Paul. J'entrai par la rue Culture; je me glissai le long
des maisons.
Je vis de la lumière à la croisée. Que faisait-il?... Pourquoi était-il
revenu?... il ne m'avait pas vue sortir. Il avait dû me croire évanouie
ou morte. Peut-être attendait-il mon retour?... Peut-être courait-il
après moi?...
Je n'eus pas longtemps cette idée. Je le vis regarder par la fenêtre, et
je me cachai derrière un échafaudage.
Ce quartier est encore fort triste; mais, à l'époque dont je parle, tout
était fermé à dix heures du soir.
Je traversai la rue, et vins me mettre dans l'angle de la porte cochère
du grainetier, qui touchait notre maison.
Dites-moi pourquoi, ayant tant de raisons pour avoir peur, je venais si
près, je n'en sais rien moi-même.
J'avais marché deux heures.
L'herboriste-grainetier avait sa boutique au fond de la cour. Le grenier
où il serrait sa paille et son foin était au premier.
J'étais appuyée contre sa porte. Quelqu'un avait sans doute oublié de la
fermer.
J'entrai et je réparai cet oubli.
Une fois la porte fermée, je pus respirer.
C'est affreux de se trouver seule, à quinze ans, dans les rues de Paris,
sans un ami, sans une personne de connaissance chez laquelle on puisse
aller demander un refuge, car ma mère avait sacrifié tous ses amis à
Vincent.
La tête me tournait. La fatigue, l'heure avancée de la nuit, je sentais
mes yeux se fermer malgré moi.
Je fis quelques pas dans la cour. Je trouvai l'escalier du grenier à
fourrage; je montai quelques marches, pour m'asseoir sur l'escalier et me
reposer.
La porte était ouverte; j'entrai. Je m'étendis sur des bottes de paille,
et je m'endormis jusqu'aux premières lueurs du jour.
VI
THÉRÈSE.
Que faire? me disais-je en me réveillant grelottante de froid; je ne puis
retourner à la maison. Ma mère a écrit il y a cinq jours qu'elle
reviendrait dans huit; elle arrivera demain ou après. Je l'attendrai, je
lui dirai tout et je rentrerai avec elle. Mais que faire pendant deux
jours? J'irai me promener bien loin; je reviendrai ici le soir. Si l'on
me voit, je dirai la vérité. J'ai dix sous; c'est plus qu'il ne faut pour
attendre. Je ne veux rien dire à personne.
Je passai cette journée sur les quais à voir pêcher. Je dépensai deux
sous de pain.
Cinq jours s'étaient passés ainsi; ma mère n'était pas revenue.
Je pleurais... j'avais faim; je ne pouvais plus marcher pour attendre
l'heure de rentrer.
Je m'assis sur les marches de l'église Saint-Paul, je mis ma tête dans
mes mains, et je demandai à Dieu si je ne ferais pas mieux d'aller me
jeter à l'eau.
Bien des gens passèrent près de moi sans me regarder. Je sentis quelqu'un
me frapper sur l'épaule.
--Qu'est-ce que tu fais donc là, petite? Voilà plus de deux heures que tu
es ici; tu pleures?
La personne qui me parlait était une femme de vingt-cinq à trente ans,
assez jolie de figure.
Elle avait une robe de soie noire, un bonnet à rubans, un tablier, comme
c'était la mode, avec des fleurs de couleur. Elle tenait sa robe
retroussée d'un côté, et laissait voir un pied bien chaussé dans une
bottine noire. Ses bas bien blancs, bien tirés, annonçaient des habitudes
d'élégante propreté.
Sa figure me plut. Elle n'eut pas besoin de me demander deux fois la même
chose...
Je lui racontai pourquoi j'étais là. Elle se rangea dans un enfoncement
qui séparait les boutiques de l'église. Il faisait sombre; elle
paraissait ne pas vouloir être vue.
--Pauvre fille, me dit-elle, pensez-vous que votre mère revienne bientôt?
--Oh! oui, je l'espère; demain, après-demain peut-être, mais elle ne peut
tarder.
Elle me demanda si je lui avais écrit. Je répondis que je ne savais pas
écrire, et que, dans tous les cas, j'ignorais son adresse à
Fontainebleau.
Elle semblait en proie à une grande hésitation.
--Tu ne peux pas coucher dans la rue... je ne peux pas t'emmener... Ah!
bien, tant pis, il faut que tu manges. Vois-tu, je ne peux pas marcher à
côté de toi. Suis-moi à quelques pas, tu entreras où tu me verras entrer.
J'avais si peur de la perdre, que je lui marchais sur les talons. Je la
vis rire avec des femmes qui se promenaient de long en large; l'une
d'elles lui dit en passant:
--Tu vas chez toi? on te suit.
--Oui, répondit-elle; et, me regardant, elle se mit à rire de bon
cœur.
Arrivée à deux cents pas, elle s'arrêta devant la porte d'un marchand de
vins, jeta un regard dans la boutique où il y avait beaucoup de monde.
Elle entra dans une allée qui touchait à la boutique à rideaux rouges, et
me fit signe d'attendre.
Elle ouvrit une porte qui devait donner dans une des salles du marchand
de vins, prit une chandelle et une clef avec un numéro en cuivre. Arrivée
au premier, elle ouvrit une porte vitrée garnie de rideaux de calicot
rouge, comme chez le marchand de vins.
C'était bas de plafond. Il y avait un lit, une espèce de canapé, deux
chaises, une table.
--Entre, me dit-elle, n'aie pas peur. Tu as faim; il faut manger. Demain,
j'irai voir si ta mère est revenue. Tu seras mieux couchée là que dans la
rue.
J'avais envie de lui sauter au cou, mais j'étais intimidée par le bruit
qu'on faisait au-dessous de cette chambre, chez le marchand de vins.
Elle revint avec du pain, du vin, de la charcuterie.
Je mangeai. J'avais eu si faim, que mon estomac s'était resserré. Cela me
faisait mal.
--Eh bien! me dit-elle, cela va-t-il mieux?
--Oui, madame, j'ai bien à vous remercier!... je voudrais toujours rester
près de vous. Vous avez l'air si bon... j'ai envie de vous embrasser.
Et, comme elle me tendait sa joue, je l'embrassai de tout mon cœur.
Je lui demandai ce qu'elle faisait... elle me répondit:
--Ce que je fais!... je fais mal de te recevoir dans mon garni. J'ai été
comme toi; un homme m'a perdue comme l'on a voulu te perdre il y a six
jours; je ne me suis pas défendue, et, voilà où cela m'a conduite.
--Est-ce que vous êtes malheureuse? lui dis-je, étonnée.
--Non... c'est-à-dire si... aujourd'hui! car tu me plais beaucoup;
j'aurais eu du plaisir à te revoir.
--Pourquoi donc ne le pourriez-vous pas?
--Ne me le demande pas; je suis obligée de me cacher pour te garder un
jour ou deux. On croirait, si on te savait ici, des choses auxquelles je
ne pense guère, ni toi non plus. On me ferait beaucoup de mal. Quel âge
as-tu?
--Je vais avoir quinze ans.
Elle fit un bond sur sa chaise.
--Quinze ans, répéta-t-elle... Bon Dieu! j'en aurais pour six mois!
--Six mois! lui dis-je à mon tour, sans comprendre.
--Oui, ma fille. Détournement de mineure! six mois au moins.
--Je ne comprends pas.
--C'est bien difficile à t'expliquer. Je ne suis plus une femme, je suis
un numéro; je ne suis plus ma volonté, mais le règlement d'une carte.
Si je veux aller tête nue, le règlement me commande de mettre un bonnet.
Si je veux sortir le jour, le règlement me le défend.
Je ne puis aller dans certaines promenades.
Je ne dois jamais me mettre aux fenêtres, et surtout je ne dois jamais
sortir avec une honnête femme.
Juge ce que cela serait pour une jeune fille de quinze ans! On dirait que
je veux te vendre.
--On me demanderait ce qui en est, je suppose.