Ma mère s'en approcha résolûment.

--Messieurs, dit-elle, il faut que je sorte de cette maison; je voudrais

me réfugier chez des amis. Une femme et un enfant ne peuvent assister à

un pareil spectacle. Il n'y a plus personne dans cette maison. Voyez, la

mort a déteint sur cette innocente. Et elle montra ma robe ensanglantée.

--Allez-vous loin? dit une voix rauque.

--Non, à cent pas d'ici.

--On vous conduira un bout de chemin. «Allez-y, vous autres!» Et il se

tourna vers deux de ses camarades, qui étaient assis sur de la paille.

Nous marchâmes tous quatre sans dire un mot.

Arrivés à quelque distance d'un campement militaire, les deux hommes

s'arrêtèrent.

--Je ne vais pas plus loin, dit l'un d'eux; nous n'avons pas envie de

nous fourrer dans la gueule du loup.

--Merci, dit ma mère, vous pouvez nous quitter.

Ils tournèrent les talons sans nous regarder. Ma mère s'adressa à un chef

qui nous donna deux soldats pour nous accompagner, escorte qui nous

plaisait mieux et nous rassurait davantage.

A la porte de Mathieu, ma mère remercia ses gardes.

On était en train de dîner. Tout le monde jeta un même cri en nous voyant

entrer. Ma mère raconta tout ce qui s'était passé.

Du côté de la ville habité par Mathieu, on n'avait rien entendu. On

savait qu'on se battait ailleurs, mais le bruit de la fusillade n'était

pas parvenu dans ce quartier.

Les journées qui suivirent furent sanglantes, mais nous eûmes le bonheur

de ne plus être témoins de la lutte.

Le calme était rétabli depuis quelque temps déjà, lorsque nous reçûmes

une lettre de la mairie, contenant une invitation pour ma mère de se

rendre dans les bureaux le lendemain. Cette lettre l'intriguait beaucoup.

--Que peut-on me vouloir? répétait-elle à chaque instant.

Ma curiosité n'était pas moins excitée. J'aurais bien voulu aller avec

elle, mais elle refusa positivement de m'emmener.

Elle revint toute haletante au bout d'une demi-heure.

--Qu'avez-vous donc? lui demanda M. Mathieu; vous êtes affreusement pâle:

on dirait que vous avez couru.

--Oui, j'ai couru; c'est que, vous ne savez pas?... mes amis, mes bons

amis, mon mari est mort.

--Votre mari est mort!... Eh bien, c'est un fameux débarras pour vous!

s'écria M. Mathieu.

La conduite de mon beau-père justifiait assurément l'exclamation de M.

Mathieu. Néanmoins, maman ne fit aucun signe d'assentiment, soit par

convenance, soit parce que son cœur, malgré les torts de G..., était

moins sévère pour lui que sa raison.

--Mais enfin, ma bonne Jeanne, comment avez-vous su cette nouvelle?

--Attendez que je rappelle mes souvenirs.--Quand je suis entrée dans le

cabinet du maire, il m'a dit: «Vous êtes la femme G...?--Oui, monsieur.»

Et comme je crus qu'il allait me parler du pillage auquel G... s'était

trouvé mêlé, je devins fort pâle: il s'en aperçut et me dit d'une voix

plus douce: «Remettez-vous, madame, ce que j'ai à vous annoncer est bien

pénible, mais il faut du courage. Qui est-ce qui n'a pas été appelé à en

avoir de ce genre-là dans sa vie! Tout le monde est mortel...» Je ne

comprenais plus du tout: je lui promis d'avoir du courage, et le priai de

s'expliquer plus clairement.

Il reprit: «Vous n'avez pas vu votre mari depuis plusieurs jours?--Non,

monsieur.--C'est bien cela.--Il a été trouvé à la Croix-Rousse, frappé de

deux balles à la tête. Voici les papiers qu'on a trouvés sur lui: un

livret avec son adresse, et plusieurs lettres qui ne lui sont pas

adressées, mais qui étaient dans son portefeuille avec ce passe-port.»

J'ai pris les papiers. Le doute n'était pas possible; G... n'existe plus.

Le maire m'a parlé encore quelque temps, mais je l'écoutais à peine, et

je suis accourue pour vous apprendre cette grande nouvelle.

Cet événement changea tous les projets de ma mère. Elle était libre; rien

ne l'empêchait de retourner à Paris, et elle était d'autant plus disposée

à le faire, que son petit ménage avait été saccagé pendant

l'insurrection. Elle annonça son intention aux Mathieu. Ils la voyaient

partir avec regret, mais ils n'essayèrent pas de la dissuader.

Le soir, quand nous fûmes seules dans notre chambre, ma mère me fit faire

une longue prière, pour demander grâce en faveur de celui qui n'était

plus.

Quelques jours après, nous quittâmes Lyon. Depuis que je n'avais plus à

redouter la présence de G..., il me semblait que rien ne pouvait plus

faire ombre à mon bonheur. J'ignorais que la vie n'est, le plus souvent,

qu'une suite de malheurs et de déceptions, et que des souffrances

autrement cruelles m'étaient réservées dans l'avenir.

V

MONSIEUR VINCENT.

Je devrais m'arrêter ici: vous êtes trop indulgent en m'encourageant à

continuer une histoire qui n'a que l'intérêt que vous lui donnez. Si je

vous ennuie, c'est votre faute. Quand je vous dis: Ma vie est finie! vous

me faites espérer. Quand je vous dis: Je m'ennuie! vous cherchez à

éveiller en moi une intelligence que je ne connaissais pas, soit que la

misère et les malheurs l'aient empêchée de naître, soit que mon genre de

vie l'ait étouffée à sa naissance.

Arrivées à Paris, il nous fallut descendre chez mon grand-père. Cela

était très-pénible à maman. Son père, depuis son divorce avec sa

première femme, s'était remarié. Maman avait eu beaucoup à se plaindre de

sa belle-mère. C'était une méchante femme, qui détestait les enfants du

premier lit de son mari, et les rendait très-malheureux.

Ils étaient trois: deux filles et un garçon. Ils apprenaient leurs états

avec ardeur, afin de pouvoir quitter, aussitôt qu'ils pourraient se

suffire à eux-mêmes, une maison que le souvenir de leur mère, remplacée

par une étrangère, leur rendait insupportable.

Adèle, la fille aînée, fut mise chez un marchand de dentelles. Sa fin fut

bien triste! Un soir qu'elle portait un carton de malines qui valait des

sommes énormes, elle passait rue de la Lune, vers les dix heures. Un

homme se jeta sur elle et la frappa de trois coups de couteau: l'un à la

joue, qui lui traversa la langue, l'autre dans le sein, le troisième dans

le côté.

Il y avait près de là une femme sur sa porte, qui vit un homme se sauver.

Il avait une redingote longue et son chapeau enfoncé sur les yeux. Il se

sauvait en criant:

--Ah! malheureux, je me suis trompé.

On conduisit cette victime à l'Hôtel-Dieu, où elle mourut, quelques

heures après, de la blessure au côté, sans avoir pu même dire son nom.

Ce ne fut que quelque temps après que l'on sut ce qu'elle était devenue,

à cause du carton de malines, qui avait été déposé à la Préfecture de

police. Jamais l'auteur de ce crime n'a été connu.

Ma mère fut placée dans un magasin de chapellerie; son frère voulut

apprendre la peinture.

La belle-mère était heureuse. Les enfants étaient éloignés, mais il

fallait leur ôter l'idée de rentrer. Quand, par hasard, ils venaient voir

leur père, on les recevait si mal qu'ils finirent par n'y plus retourner.

Cependant, mon grand-père avait une certaine préférence pour son fils,

et, sauf à se disputer avec sa femme, il lui faisait meilleur accueil

qu'à ses sœurs, et lui donnait, même en cachette, quelques cadeaux.

C'était un cerveau faible, que la peinture acheva.

Un jour qu'on n'avait pas voulu lui donner d'argent, il revint avec deux

pistolets, et dit à son père et à sa belle-mère:

--Je veux de l'argent; il y en a là. Ouvrez ce secrétaire, ou je vous

brûle la cervelle.

On lui donna tout ce que le meuble contenait, jusqu'à l'argenterie. Au

milieu de l'escalier, il riait comme un fou, en criant:

--Je me suis moqué de vous, les pistolets n'étaient pas chargés.

Il quitta la France, et on ne le revit plus pendant plusieurs années.

Ma mère apprit son état et s'établit, sans rien demander à son père. Elle

ne pouvait lui pardonner le mal qu'il avait fait à sa mère. Je crois

qu'en douze ans, elle ne l'avait vu que deux fois. Elle m'y envoyait au

jour de l'an.

Mon caractère s'est dessiné de bonne heure. J'aimais avec passion, ou je

détestais avec rage; il n'y a jamais eu de milieu. J'adorais ma mère,

mais je pleurais quand il fallait aller voir mon grand-père. L'idée de

les embrasser m'empêchait de dormir.

J'étais encore sous cette impression, quand nous descendîmes chez lui, à

notre arrivée de Lyon. Nous arrivâmes, à dix heures du soir, rue de

Bercy-Saint-Jean, no 8. C'était plutôt une arcade qu'une rue.

La maison de mon grand-père était une des plus belles de la rue. La

boutique était un magasin de meubles. L'enseigne avançait de deux pieds

au moins; on y lisait: _Maison garnie tenue par..... On vend et achète

les meubles neufs et vieux._

On entrait par une porte d'allée si étroite qu'on ne pouvait passer que

de profil. Une demi-porte, garnie d'une sonnette, annonçait les entrées

et les sorties, ce qui était bien inutile, car mon grand-père (il disait:

par économie, moi, je dis: par avarice) était en même temps propriétaire,

portier, garçon d'hôtel et marchand de meubles.

Sa chambre était au premier. Il se plaignait d'habiter son plus beau

logement, mais il ne pouvait faire autrement. Il avait un judas qui

donnait dans sa boutique. La pièce était belle, avec deux grandes

croisées, et un balcon entouré de fer mangé par la rouille. Il avançait

sur la rue, si étroite, qu'on pouvait, en se levant, donner une poignée

de main à son vis-à-vis.

C'est dans cette pièce que nous fîmes notre entrée, le cœur serré, la

tête basse, tant nous étions sûres du mauvais accueil qu'on allait nous

faire.

La chambre était une succursale de la boutique.

Il y avait tant de meubles, de pendules, de tableaux, qu'à force de

richesses on ne savait plus où s'asseoir.

Mon grand-père était assis dans un bon fauteuil. La sonnette l'avait

averti; il tourna la tête, et dit avec le plus grand sang-froid du monde:

--Tiens, c'est toi, ma fille; que diable viens-tu faire à cette heure?

nous allons nous coucher.

Il ne nous avait pas vues depuis deux ans.

--Mon père, j'arrive à l'instant de Lyon. Je viens vous demander de me

loger un jour ou deux.

La belle-mère fit un saut sur sa chaise et dit de sa voix nasillarde:

--Nous n'avons pas une chambre vacante; ça se trouve bien mal.

--C'est vrai, dit mon grand-père; nous te ferons un lit par terre.

Ma mère raconta tout ce qui nous était arrivé. La belle-mère faisait

semblant de dormir, et comme maman dit à son père: «J'ai bien autre chose

à vous conter, quand nous serons seuls,» elle fit comme si elle se

réveillait et dit de son air le plus caressant:

--Bonsoir, je vais me coucher.

Elle passa dans la chambre à côté, ayant bien soin de laisser la porte

ouverte. Mon grand-père se leva et alla la fermer, et revenant à sa

place, il dit à ma mère:

--Eh bien, ma fille, que comptes-tu faire?

--Mais, mon père, ce que j'ai toujours fait; travailler, quand je serai

casée. Demain je chercherai un logement. Si vous voulez me le meubler, je

vous payerai le plus tôt possible.

--Certainement, je te donnerai ce dont tu as besoin; mais, pour avoir la

paix, il ne faut pas qu'elle s'en doute.

Et il regardait la porte, à travers laquelle il avait sans doute peur

qu'on n'écoutât, car il reprit plus bas:

--As-tu de l'argent?

--Non, ma fille payant place entière, le voyage est long et mes

ressources sont épuisées.

Il tira plusieurs clefs de sa poche, ouvrit un meuble tout doucement,

prit un sac et le remit à ma mère.

--Tiens, mets ceci dans ta malle. Il y a cent écus, cela t'aidera. Mais

pas un mot devant elle!...

Le lendemain, ma mère passa la journée dehors. Elle avait trouvé un

logement au coin du faubourg du Temple et du canal; elle l'avait arrêté.

Il était vacant; le lendemain nous emménageâmes.

Quelques jours après, ma mère alla chez des fabricants de sa

connaissance, qui lui confièrent assez d'ouvrage pour occuper des

ouvrières.

Je travaillais avec elle. Le dimanche, nous allions nous promener à la

campagne, ou bien elle me conduisait au spectacle. Ma mère ne serait pas

allée au bout de la rue sans moi.

Jamais personne autre ne m'avait aimée. Je n'avais pas d'amies, comme les

autres enfants. Les scènes que j'avais vues m'avaient laissé un fonds de

tristesse.

J'avais huit ans et demi. J'étais grande, mince, pâle; on me donnait

douze ans. J'étais jalouse de tout ce que ma mère avait l'air d'aimer un

peu. Si elle était sortie sans moi, j'en aurais fait une maladie.

Il y avait au-dessus de nous un sculpteur qui chantait du matin au soir.

C'était un homme qui paraissait avoir trente-cinq ans, blond, les cheveux

courts, le front moyen, les yeux bleus, ni grands ni petits, doux, mais

sans expression, le nez bien fait, les narines ouvertes, la figure ronde,

la bouche presque petite, les lèvres fortes, les dents passables, les

épaules larges, le col court; il avait environ cinq pieds trois ou quatre

pouces. Il semblait très-frais de teint, autant qu'on pouvait en juger à

travers le plâtre dont il était barbouillé. Il était gai comme un pinson

rouge; tout le monde l'appelait le farceur.

Je faisais toutes les commissions de ma mère, et je le rencontrais

presque toujours dans les escaliers.

Il riait avec moi; il avait l'air du meilleur garçon du monde.

Un jour il me dit:

--Ma petite fille, vous devriez dire à madame votre mère de vous laisser

venir une heure à mon atelier pour me poser une tête.

Je lui dis que je ne savais pas ce que c'était que poser une tête, mais

qu'il demandât à maman. Il ne se le fit pas dire deux fois. Il était chez

nous que je n'avais pas fini de monter. Il s'était déjà expliqué, car ma

mère lui répondait:

--Je veux bien.

Nous devînmes les meilleurs amis du monde. Il était toujours fourré chez

nous. Il avait le don de se faire aimer de tous ceux qu'il voyait. Il

n'était ni beau ni laid, mais il était bon au-delà de toute expression.

Pas grand esprit, beaucoup de bagout. Il avait un défaut: il était

libertin. Quand une femme à son gré passait dans la rue, il la suivait

une journée entière. Les bonnes, les ouvrières, les femmes de ses amis,

les belles, les laides, les vieilles, les jeunes, il frappait à toutes

les portes. Quand on lui parlait de cela, il disait:

--Quand on n'attache pas son chien, il a le droit de courir.

Il était de ces êtres qui vous ennuient quelquefois, mais qui vous

deviennent indispensables.

Sa mère venait souvent chez lui. Il la faisait enrager. Elle descendait

nous voir. Elle nous invita à dîner. On finissait par ne plus bouger l'un

sans l'autre. Ma mère était moins tendre pour moi.

Je devins jalouse au point que je la guettais partout. On se cachait de

moi.--Je voyais trop clair: ma tête travaillait. Je cherchais à faire des

méchancetés. Je ne mangeais plus: j'étais brutale, je souffrais. Enfin,

je devins intraitable.

Quand nous allions nous promener et que M. Vincent voulait donner le bras

à ma mère, je me jetais entre eux, je me cramponnais à elle et je lui

disais:

--Maman, je t'en prie...

Elle me regardait étonnée et marchait seule avec moi; mais cela

l'ennuyait.

M. Vincent était prévenant pour moi comme l'avait été G... à l'origine;

mais, comme lui, il perdait son temps. S'il me servait à table, je ne

mangeais pas.

Je souffrais tant et je devins si haineuse, que je ne pouvais plus y

tenir. Je demandai à ma mère de me mettre en apprentissage. Je lui dis

que je voulais apprendre le commerce. Dès le lendemain elle m'annonça

que, le lundi suivant, j'entrerais chez M. Grange, rue du Temple.

--Ton patron, me dit-elle, a une fille qui est à peu près de ton âge. Tu

seras très-bien.

Ce fut un chagrin mortel pour mon cœur de voir avec quelle promptitude

on se défaisait de moi. J'étais déjà fière; je ne versai pas une larme.

Le lundi venu, ma mère me conduisit chez M. Grange. Je n'ai rien vu de

laid comme cet homme! Je n'ai rien vu de joli comme sa fille! Petite,

d'un blond tirant sur le roux, mais blanche et fraîche, coquette et

élégante; quinze ans à peine. J'avais à cette époque onze ans; j'étais

plus grande qu'elle. J'avais une forêt de cheveux très-bruns; j'étais

pâle, la peau brune. C'était le contraste le plus marqué qu'on pût

rencontrer.

M. Grange demanda à ma mère si elle désirait qu'on me logeât. Avant

qu'elle n'eût eu le temps de répondre, je disais: «Oui, laisse-moi

coucher ici, cela te gênera moins.» Ma mère répondit presque en colère:

--Du tout, mademoiselle, vous rentrerez tous les jours.

C'était la première fois de ma vie qu'elle me disait _vous_.

Je partais le matin et ne revenais que le soir, tantôt à une heure,

tantôt à une autre.

Souvent maman était sortie et ne rentrait que tard. J'attendais dans la

rue, quand je ne voulais pas me coucher. J'aurais pu rester au magasin,

mais je n'y étais pas heureuse.

La fille de mon maître faisait marcher la maison; elle avait les clefs de

tout; elle volait sur les ventes pour acheter ses chiffons: il ne

s'apercevait de rien.

Cette enfant, qui avait perdu sa mère toute petite, avait toujours été

gâtée; c'était un mauvais cœur.

Elle trouvait un grand plaisir à m'humilier, à me dire des choses

mortifiantes. Elle n'était bonne à rien. J'étais plus adroite que la

première ouvrière, et, cependant, elle me jetait quelquefois mon ouvrage

à la figure, en me disant:

--Défaites cela, c'est mal fait.

Mes dents se serraient, mon cœur battait, et un nuage me passait

devant les yeux.

J'étouffais. J'attendais cinq minutes; puis, je défaisais mon ouvrage

sans dire un mot.

Violente comme j'étais, quand je ne pouvais ni crier, ni casser quelque

chose, au moins m'eût-il fallu pleurer pour me soulager; mais, comme

j'aurais mieux aimé mourir que de verser une larme devant elle, j'étais

malade de rage.

Il y avait dix fabriques dans cette maison. Le soir, pendant l'été, les

ouvriers et les ouvrières se rassemblaient sur le pas de la porte.

Si quelqu'un causait avec moi, elle venait me dire: «Allez-vous-en donc,

votre mère vous attend.»

Tout le monde, dans la maison, s'était aperçu de sa dureté pour moi, et

l'on me plaignait d'être ainsi son souffre-douleur.

Je prenais patience, en me disant que, partout ailleurs, ce serait la

même chose, peut-être pis.

Mon apprentissage fini, je demandai à M. Grange s'il voulait me garder

ouvrière à la journée.

--Certainement, je te donnerai vingt sous par jour; et si, ta journée

finie, il y a quelque chose de pressé, tu l'auras à tes pièces.

Il dit, en regardant sa fille:

--Te voilà vexée, Louisa, tu ne pourras plus la gronder; c'est une femme.

Quel âge as-tu, Céleste?

--Je vais sur quatorze ans.

--Tiens, je te croyais plus âgée. Tu es forte.

Puis, il me tourna le dos, et resta six mois sans me regarder.

Il y avait dans la cour une fabrique de papiers peints. Le commis du

bureau était toujours dans la boutique ou sur la porte.

La fille de mon patron sortait quand elle l'apercevait. Elle devenait

rouge quand il rentrait.

Je crois que ce n'était qu'une amourette d'enfant. Elle avait dix-sept

ans, lui dix-huit.

Un jour, il était devant mon métier et regardait ce que je faisais.

On portait alors beaucoup de chamarrure d'or sur velours; je faisais

toutes les broderies, et l'on me disait très-habile.

Ma jeune patronne s'approcha de moi, en colère comme un petit coq; ses

cheveux en devenaient rouges.

Elle se pencha sur mon ouvrage.

--C'est mal fait, me dit-elle, ne finissez pas cela; la personne n'en

voudra pas.

Je regardai ma broderie, et je dis en riant:

--Vous n'êtes pas raisonnable; vous prenez des bains de pieds pour vous

pâlir, et vous vous montez là pour rien. Vous voilà rouge comme un pavot.

Si c'était avec raison encore, passe; mais vous me parlez d'une chose que

vous ne pouvez pas juger, puisque je n'ai jamais pu vous apprendre à

soutacher.

Et je passai mon ouvrage à la première ouvrière.

Celle-ci, qui était dans la maison depuis dix ans, traitait Louise en

enfant.

--L'ouvrage de Céleste est bien fait, dit-elle; ça te sied bien de donner

des conseils aux autres, toi qui n'es bonne à rien.

Je la regardai, et vraiment j'eus presque pitié d'elle. Je crus que sa

tête allait éclater; les yeux lui sortaient comme des boules de loto.

Elle resta quelques instants la bouche ouverte et l'air si bête, que

j'étais plus que vengée de tout ce qu'elle m'avait fait.

Je n'avais rien perdu pour attendre.

Elle se sauva dans l'arrière-boutique, et, quand son père fut rentré,

elle se mit à pleurer à chaudes larmes, en disant que je l'avais

maltraitée. M. Grange lui répondit qu'il n'en croyait rien, et que

c'était bien plutôt moi qui étais sa victime.

Ce soir-là même, en rentrant à la maison, je trouvai ma mère très-agitée.

M. Vincent n'était pas rentré depuis la veille.

Maman faisait tout ce qu'elle pouvait pour ne pas pleurer; mais il était

aisé de voir qu'elle étouffait son chagrin.

M. Vincent rentra sans frapper; ma mère le reçut mal.

J'avais fait une bonne journée, et j'allai me coucher contente. Mon

cœur, qui avait tant besoin d'affection, devenait haineux; à mesure

que la source de la tendresse que j'avais eue pour ma mère se tarissait,

je sentais naître en moi des mouvements inconnus; mon imagination

devenait plus indépendante et plus hardie.

Au lieu de dormir, je passais des heures entières à regarder les étoiles.

Ma pensée suivait les nuages qui passaient, et je restais comme en

extase. Je me voyais riche, heureuse, aimée.

Ces théâtres, où l'on m'avait menée si jeune, avaient gâté mon esprit et

exalté mon caractère, et je puis assurer que je ne connais rien de plus

dangereusement mauvais pour les enfants que ce genre de distraction.

Vincent mangeait à la maison. Il ne montait à l'atelier que pour

travailler.

Alors les scènes se suivaient avec rapidité. Quand il me disait un mot,

je lui répondais:

--Mêlez-vous de vos affaires; est-ce que je vous connais? Vous n'êtes pas

mon parent.

Ma mère m'imposait silence.

--Eh bien, lui disais-je, je sais que tu ne m'aimes pas, que je suis pour

toi une gêne, un ennui. Si j'avais l'âge, je partirais, je louerais une

petite chambre où je serais seule.--Prenez patience.

Je me faisais détester, mais c'était plus fort que moi.

On allait souvent chez la mère de M. Vincent. Un soir que je rentrais du

magasin, on me dit, chez le concierge, que ma mère était rue Popincourt.

J'allai la rejoindre. Mme Vincent me dit d'attendre, qu'ils allaient

revenir.

Nous nous endormîmes toutes deux, moi sur une chaise, elle dans un

fauteuil. Quand je me réveillai, la lampe baissait.

--Il doit être bien tard, dis-je en me frottant les yeux. Ils ne

reviendront pas, je m'en vais.

Il était plus de minuit. Il faisait froid. Il y avait peu de maisons le

long du canal. Quelques échoppes de blanchisseurs, seulement; et puis, au

bord de l'eau, des carrés de bois flotté, qu'on mettait en pile pour les

faire sécher. Quelques réverbères très-éloignés les uns des autres.

Je m'arrêtai au coin de la rue Popincourt. Je n'osais pas avancer. Le

chemin était bien fait pour effrayer plus brave que moi.

Je me raisonnai: je me dis qu'on devait être inquiet à la maison, que

peut-être on allait venir au-devant de moi, que je rencontrerais du monde

à moitié chemin.

Je suivis le quai. Je rasais les murs sans respirer. Je n'étais pas bien

lourde; je marchais comme un oiseau, pour ne pas entendre mes pas.

Presque arrivée au pont de Ménilmontant, j'entendis parler. Je m'arrêtai,

et, sans savoir pourquoi, je me blottis dans une porte. Je n'entendais

pas marcher; mes yeux cherchaient à percer la nuit. Les voix

recommencèrent. On bougeait beaucoup en parlant; je crus d'abord que

c'était dans un bateau: cela avait l'air de sortir de l'eau. Mais

j'entendis des pieds trépigner sur la terre. C'était au bord du canal,

derrière les piles de bois. Enfin, j'entendis distinctement des plaintes.

--Ne me faites pas de mal, je vous dis que je n'avais que cela.

--C'est pas vrai, disait une autre personne à mi-voix. Tu as reçu ta

paye; c'est aujourd'hui samedi.

--Non, je vous jure que l'on m'a remis à quinzaine.

--C'est pas vrai.

Et j'entendis de nouveau piétiner sur la terre, puis deux ou trois

gémissements, et quelque chose tomba.

--Fouille vite, disait l'homme qui avait déjà parlé.

--Il n'y a rien, répondit l'autre, tu as eu tort de le tuer.

--Tiens! pour qu'il nous fasse pincer. Tu es encore malin, toi!

Et j'entendis quelque chose tomber à l'eau. Je me laissai glisser à

genoux dans le coin de la porte. J'entortillai ma tête de mon tablier

noir, pour que mon bonnet blanc n'attirât pas les regards, et je

recommandai mon âme à Dieu... Les pas venaient de mon côté... je perdis

connaissance.

Quand je revins à moi, je fus encore plus effrayée.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 1 · 第 4 / 14 段