toutes vos affaires. Que risquez-vous d'essayer? Il ne vous tuera pas
devant moi. Nous sommes porte à porte; quand on parle haut chez vous,
j'entends. Avec cet argent qu'il vous offre, vous payerez ce que vous
devez encore sur vos meubles; vous en garderez une partie en cas de
besoin ou de malheur.
Ma mère poussa un cri plutôt qu'un soupir.
--Vous ne voyez donc pas, s'écriait-elle hors d'elle-même, que l'idée de
revoir cet homme me rend folle, que s'il entre dans ma chambre je me
jetterai par la fenêtre.
M. Raoul prit un air sérieux, presque dur, et lui dit:
--Vous trouvez là un joli moyen d'arranger les choses! Et votre fille,
madame, la jetterez-vous aussi par la fenêtre?
Ma mère se laissa tomber sur sa chaise, en se tordant les bras. Je courus
près d'elle. Je ne pouvais rien dire à cette grande douleur. Elle
suffoquait. Enfin les larmes lui vinrent avec abondance, et elle dit en
joignant les mains:
--Mon Dieu! mon Dieu! vous m'abandonnez!
Je fis un grand effort, car j'avais plus peur qu'elle, et je lui dis en
l'embrassant:
--Puisqu'il assure qu'il ne nous fera plus de mal, essaye, maman; ici
nous ne courons aucun danger.
Elle secoua tristement la tête et demanda à M. Raoul:
--A quelle heure doit-il venir?
Midi sonnait.
--Tout-à-l'heure.
--Je le verrai ici, devant vous.
Elle se leva, sortit cinq minutes et revint avec un rouleau de papier à
la main.
--Tenez, dit-elle à M. Raoul, lisez cela et vous connaîtrez l'homme qui
vous intéressait hier, et que vous allez entendre mentir encore.
Le papier qu'elle lui remit était la copie de la demande qu'elle avait
formée à Paris pour tâcher d'obtenir sa séparation de corps.
Raoul, après cette lecture, baissa la tête, remit les papiers à ma mère
et lui demanda pardon d'avoir douté de son courage et de son dévouement
pour moi.
On vint le prévenir qu'on l'attendait dans la chambre voisine; il fit
signe à ma mère de l'accompagner. Elle le suivit en se tenant à chaque
meuble. Arrivée à la porte, elle se redressa comme poussée par un
ressort. G... tenait son chapeau à la main.
Il tournait le dos à la croisée. Il fit un mouvement pour me prendre; ma
mère se plaça entre nous deux et lui dit:
--Que me voulez-vous?
--Mais, dit-il, un peu décontenancé par cette demande, je veux faire la
paix avec toi; je veux que tu oubliés le passé. Je te rendrai heureuse;
je te le jure devant monsieur. Tu verras comme je te dédommagerai de tout
ce que tu as souffert. Viens m'embrasser, Céleste, viens!
Il va sans dire que je ne fis pas un mouvement. Ma mère réfléchit, puis,
comme si elle venait de prendre un parti, elle se pencha vers moi.
--Va, Céleste, murmura-t-elle, va embrasser ton beau-père.
Elle avait compris qu'elle ne pouvait faire autrement: G... la tenait;
que si elle lui arrachait son masque de bonhomie, il allait redevenir
lui-même, et que mieux valait encore avoir l'air de le croire. Puis, me
poussant vers lui, elle me dit:
--Va donc, il ne te fera rien. Voyez, monsieur Raoul, ma fille ne peut
vaincre sa frayeur, c'est que lorsqu'il l'appelait, sous prétexte de
l'embrasser ou de lui donner quelque chose, il lui donnait des coups de
pied dans les os des jambes au point qu'elle en avait des marques noires
comme de l'encre. Ou bien il lui tirait ses nattes si fort que, quand je
la peignais, ses cheveux me restaient à poignées dans les mains. Si elle
pleurait, et que j'eusse l'audace de la défendre, il me maltraitait. «Tu
aimes mieux, me disait-il, ta bâtarde que moi; je la tuerai: je sais
donner des coups qui ne se voient pas.» Vous comprenez, n'est-ce pas? que
cette enfant ait peur.
G... ne répondit rien, mais il grimaça un sourire qui cachait l'intention
d'une morsure. Raoul le regarda tout ému. Il avait l'air de lui dire:
Est-ce possible?
--Tu exagères, Jeanne, dit G... à ma mère, mais je te ferai tout oublier.
Le lendemain, il était installé dans notre chambre. Nous n'eûmes à nous
plaindre d'aucun mauvais procédé. Il faisait semblant d'être heureux. Il
avait apporté des malles qui nous gênaient. M. Raoul nous donna un
grenier, dont la porte était en face de la nôtre sur le carré. Ce grenier
formait la pente du toit.
La maison n'avait que deux étages, et nous étions au second.
G... ne restait guère à la maison. Il avait toujours de l'argent,
quoiqu'il en eût donné à ma mère, qui l'avait caché pour nous sauver
quand le moment serait arrivé.
Il était venu plusieurs hommes pour le voir. Ma mère le pria de recevoir
ses amis ailleurs, parce que cela la dérangeait de son ouvrage. Ses
sorties devenaient chaque jour plus fréquentes; il ne rentrait plus que
bien rarement coucher à la maison. Ma mère en conçut des inquiétudes, non
pas à cause de lui, mais à cause des conséquences que sa conduite pouvait
entraîner pour nous-mêmes. Elle crut devoir prévenir M. Raoul.
--G... ne travaille pas; il a de l'argent; il reçoit des gens de
mauvaise mine: je crains qu'il ne commette quelque méchante action et
qu'il ne nous compromette. Vous devriez le faire suivre.
Peut-être, en toute autre circonstance, M. Raoul aurait-il attaché moins
d'importance aux pressentiments de ma mère; mais nous étions, sans nous
en douter, à la veille d'un drame terrible. L'insurrection de Lyon
commençait à montrer son ombre menaçante.
M. Raoul, naturellement beaucoup plus au courant des affaires que nous,
en apercevait depuis quelque temps déjà les signes précurseurs. Il
s'inquiéta, prit des renseignements. Il apprit que G... faisait sa
société de tous les hommes suspects à la police; qu'il allait dans des
réunions où s'agitaient les passions les plus violentes. La politique
nous était égale, et je n'ai pas la prétention, vous le comprenez bien,
de juger les événements auxquels j'ai assisté; mais, ce que je puis dire,
c'est que les révolutions ont un côté bien horrible, et que j'ai gardé
une impression affreuse de tout ce que vis alors. Le commerce s'arrêta;
des groupes commençaient à se former dans les rues; les ouvriers se
révoltaient; des hommes hideux, qui semblaient échappés du bagne, se
mêlaient à leurs attroupements. J'entendais en tremblant, dans le
quartier que nous habitions, proférer des menaces de mort et des projets
d'incendie.
Un jour, G... rentra avec un air menaçant et comme un homme qui n'avait
plus besoin de composer son visage; il nous déclara qu'il avait des amis
à recevoir, et nous commanda de lui céder la place. Ma mère répondit
qu'elle ne voulait pas se compromettre; qu'il allât ailleurs. G... serra
les poings de rage:
--Je vais revenir à midi; tâchez de ne pas être ici, ou je vous écrase
toutes deux.
Puis ouvrant les fenêtres avec fracas, il ajouta:
--Regarde, Jeanne, tout ce monde sur les quais; c'est une révolution qui
commence. Dans trois jours, je pourrai te tuer sans que personne me
demande compte de ta vie. En faisant les affaires des autres, je veux
faire les miennes. Ton ami Raoul, ton amant sans doute, sera pendu à
cette fenêtre et saigné comme un cochon. Les riches vont la danser.
Imbéciles! qui nous donnent de l'argent pour les servir! nous ne les
servirons plus et nous aurons leur argent; nous démolirons leurs hôtels
pour trouver leurs coffres-forts.
Puis, obéissant à d'autres impressions, avec la mobilité et la lâcheté
qui étaient au fond de son caractère:
--On joue gros, continua-t-il, comme en se parlant à lui-même.
A ce moment, il était occupé à renouer sa cravate, et se regardait dans
la glace:
--Ce serait dommage si un beau col comme cela allait glisser sur
l'échafaud! Mais il n'y a pas de danger; je suis prudent. Tu vois que je
sais attendre, dit-il à ma mère, en avançant sur elle et en la regardant
d'une façon si étrange, que cette parole semblait la plus terrible des
menaces.
Je courus près de ma mère. Il se rua sur moi, furieux, me prit par le
bras en serrant si fort que je crus qu'il me le cassait, et me lança à
travers la chambre. J'allai tomber étourdie à la porte du cabinet où je
couchais. Ma pauvre mère se redressa comme une lionne blessée:
--Lâche! misérable! s'écria-t-elle.
Mais lui, saisissant la pauvre femme par le corps, l'appuya sur la table,
lui prit les mains et lui dit en lui brisant les poignets:
--Tais-toi, ou je t'étrangle!
La douleur et la peur la firent taire. Il l'attira en avant, la fit
tomber lourdement sur les genoux et sortit en répétant:
--Je veux cette chambre à midi.
Dès que la porte fut fermée, ma mère se traîna jusqu'à moi. Je pleurais
tout bas. Elle regarda mon bras; le sang était extravasé et faisait une
tache bleuâtre.
--Le monstre! le monstre! criait-elle. Qui donc me délivrera de cet
assassin de femme et d'enfant?
Elle me prit dans ses bras pour me relever de terre où j'étais restée.
--Voyons, où as-tu mal?
Je montrai ma hanche et mon genou. Ces deux parties avaient porté sur les
carreaux et étaient toutes meurtries. Cela était si douloureux que je ne
pus me tenir debout. Je vous l'ai déjà dit, la peur me rendait idiote, et
je ne pouvais parler. Ma mère me dit:
--Je vais te coucher.
Je lui fis signe que oui. Une fois au lit, elle me mit des compresses
d'eau et de sel, et descendit chez un pharmacien chercher du vulnéraire.
Le temps s'écoulait et, tout occupée de moi, elle ne pensait pas à
partir. On entendait un bruit sourd sur le quai.
--Oh! dit ma mère en regardant par la fenêtre, ce misérable avait raison;
il va se passer quelque chose d'extraordinaire: tout lui sera permis.
Tant mieux! qu'il me tue! La mort est préférable aux souffrances que
j'endure.
Elle revint à moi; j'avais la fièvre, je demandai à boire.
Ma mère n'avait pas de sucre, elle descendit de nouveau. Elle aperçut
G... qui causait dans un groupe à quelques pas de la maison.
Elle remonta éperdue.
--Que faire? disait-elle.
Je fermai les yeux.
--Mon Dieu! aller chez Raoul! c'est l'exposer. Et ma fille; dans cet
état, je ne puis l'emporter. Mon Dieu! que faire? S'il nous trouve... Ah!
Et courant à sa table, elle prit un couteau...
--S'il touche à mon enfant, je le tuerai.
Puis, revenant à moi, elle reprit:
--Non, non! je suis folle. C'est moi qui serai tuée; et toi, Céleste! que
deviendras-tu?
Elle écoutait. Je la vis courir à la porte:
--Il est trop tard, les voilà!
Elle se précipita dans mon cabinet, ferma la porte, après avoir retiré la
clef, se pencha sur mon lit, me mit la main sur la bouche, et les lèvres
collées à mon oreille, me dit d'une voix suppliante:
--Tais-toi, tais-toi...
La porte d'entrée s'ouvrit et se ferma. Nous entendîmes les pas de
plusieurs hommes dans la chambre.
--Nous n'y sommes pas tous, dit mon beau-père.
--Non, répondit une voix; les autres vont venir. Nous n'avons pas voulu
monter ensemble, de peur qu'on nous remarquât en bas. Le richard du
premier craint toujours pour ses écus. Il guette tout ce qui sort de la
maison. Je ne serais pas fâché qu'on lui tordît le cou à celui-là; j'ai
une fameuse dent contre lui, et puis il y a assez longtemps qu'il...
On frappa à la porte: la voix s'arrêta. Les nouveaux venus causaient à
demi-voix, car on n'entendait qu'un bruit confus. Ils devaient être huit
à dix.
Peu à peu, la discussion s'animant, le bruit devint plus distinct.
Nous écoutions, ma mère et moi, avec toute la lucidité de la peur, et
nous ne tardâmes pas à comprendre avec horreur, que ce qui se complotait
dans la chambre voisine, entre mon beau-père et ses dignes acolytes,
c'était le projet de quelque détestable action.
--C'est impossible, disait G...; on ne peut faire cela, sans être bien
sûr, et si, pendant qu'on est là-bas, cela ne chauffe pas ici, nous
serons tous infailliblement arrêtés. Il faut commencer ici d'abord.
Une autre voix lui coupa la parole.
--Allons donc, tu as peur de tout...; qui ne risque rien n'a rien. Quand
le branle sera donné ici, cela ne vaudra plus rien là-bas. Il faut
effaroucher la poule pour prendre les œufs.
--Mais êtes-vous bien sûr, dit G... d'une voix radoucie, que la chose en
vaille la peine, et qu'il y ait autant d'argent qu'on vous l'a dit?
--Plutôt plus que moins, dit une autre voix.
--A quand l'affaire?
--A demain.
--Combien de temps serons-nous? dit G..., qui paraissait toujours
inquiet.
--Six heures à peine. C'est à trois lieues; nous partirons de grand
matin.
La conversation devint de nouveau confuse. Quelques-uns de ceux qui
étaient dans la chambre se retirèrent.
--Adieu, à demain soir. Bonne chance! C'est bien le diable si, dans tout
ce que nous voulons faire, il ne se rencontre pas une bonne aubaine.
La porte se referma. Quand les pas se furent éloignés, G... dit aux
hommes qui restaient:
--Il faut surveiller Antoine: il nous exposera peut-être bien pour rien.
Je le trouve trop fin; il n'est pas Normand pour la gloire.
--Allons, bon, répondaient les autres. Vous vous soupçonnez tous les
deux. Lui, disait hier que tu étais Lorrain, et qu'il ne fallait pas se
confier à toi.
G... garda le silence. Une voix près de la fenêtre dit:
--La place est bonne ici: on verra bien et on pourra aider.
--A votre service, dit G...
Tout le monde se trouvant alors près de la fenêtre, ou parlant plus bas,
nous n'entendîmes plus. Puis, les mots, adieu, à demain, arrivèrent de
nouveau à notre oreille.
Ma mère éloigna sa figure, qui était restée contre la mienne, et soupira.
--Partis, ils sont partis!
Je sentis, à la crainte que j'avais encore, qu'elle se trompait, et je
lui fis signe, en joignant les mains, d'attendre; ce qu'elle fit,
retenant sa respiration.
Au bout de quelques minutes, nous entendîmes quelqu'un marcher, ouvrir
les meubles, fermer la croisée, et sortir en prenant la précaution de
tourner la clef dans la serrure.
Ma mère ouvrit notre cabinet et me dit:
--Nous sommes enfermées, comment faire?...
Elle réfléchit, puis frappa au mur de M. Raoul.
Ce dernier vint à notre porte. Nous lui dîmes que nous étions enfermées,
et nous le priâmes de courir chercher un serrurier.
--C'est inutile, dit Mme Raoul, qui avait suivi son mari, et qui montait
les dernières marches de l'escalier; voici la clef: on vient de me la
donner en bas. J'ai rencontré M. G..., qui sortait. Il m'a demandé si sa
femme était chez nous. Je lui ai répondu que je n'en savais rien, que
j'étais absente depuis deux heures. Il m'a priée de vous remettre la
clef, qu'il avait emportée par oubli.
M. et Mme Raoul entrèrent tous deux dans notre chambre. Ma mère raconta
tout ce qu'elle avait entendu.
--Oui, dit-elle, ils vont aller piller, commettre un plus grand crime
peut-être. Il faut tâcher de prévenir ces malheureux, dont la demeure est
menacée.
--Mais savez-vous leur nom et leur adressr?
--Hélas! non.
--Que voulez-vous faire, alors?
--Ce que je veux faire, je n'en sais rien; mais je deviendrai folle, si
cela continue.
M. Raoul l'engagea à se calmer.
--Que pourriez-vous révéler? Vous ne savez pas leurs secrets. Vous vous
compromettriez sans être utile à personne. Et puis, à qui s'adresser en
ce moment où toutes les autorités sont menacées?
Maman passa la nuit près de moi. G... ne rentra pas.
Le lendemain, le ciel était noir, le jour sombre; un épouvantable orage
fondit sur la ville.
Vers les quatre heures, un bruit de pas pressés se fit entendre dans les
escaliers. G... rentra, pâle, l'œil sinistre, les habits en désordre,
sa cravate à moitié détachée. La sueur lui coulait des deux côtés du
front.
--Cache cela, dit-il à ma mère, je le veux.
Et il jeta sur la table un sac d'argent, par terre un paquet. Se
retournant vers la porte, il dit à deux autres hommes qui l'avaient
suivi:
--Entrez avec vos malles; il n'y a que ma femme, j'en réponds.
Ma mère regardait cette scène sans bouger, presque sans répondre.
--Voyons, dit G..., ouvrons les paquets qu'on nous a donnés.
Il en retira des robes de soie, du linge, des dentelles, quelques bijoux.
--Ces chiffons-là ne valent rien, dit-il; ce sera pour ma fille.
Ma mère repoussa du pied le présent et les robes. Après avoir rangé son
butin, G... repartit sans dire un mot.
Ma mère demeura quelques minutes pensive; puis, me prenant dans ses bras,
elle me dit:
--Allons chez Raoul; il m'est venu une idée, qui pourra nous délivrer,
pour quelque temps au moins, de la présence odieuse de cet homme.
Elle causa très-longtemps avec Raoul, qui se leva en disant:
--Très-bien, j'ai compris; vous pouvez compter sur moi.
Le lendemain, de grand matin, un homme frappait à notre porte. G... sauta
en bas du lit. Comme tous ceux qui ont commis de mauvaises actions, G...
avait peur, et vint se cacher dans mon cabinet. Le nouveau venu demanda
très-haut:
--Vous êtes madame G...?
--Oui, monsieur.
--Où est votre mari? nous avons besoin de lui parler.
--Il n'y est pas, monsieur; mais, si vous voulez me laissez votre nom, je
pourrai lui dire que vous êtes venu.
--Non, répondit l'homme, nous allons attendre en bas qu'il rentre. Il
était un de ceux qui ont pillé au château de ***. Avez-vous ici quelque
chose provenant de ce vol?
--Non, dit ma mère d'une voix ferme.
--Prenez garde; cacher la vérité, ce serait vous rendre complice. Adieu,
madame.
Et il redescendit.
G... sortit du cabinet, la figure décomposée par la peur. S'il avait eu
son sang-froid, il se serait demandé comment on n'était pas entré tout de
suite dans sa cachette; mais les remords et la peur ne raisonnent pas.
--Oh! Jeanne, ma bonne Jeanne, tu m'as sauvé! dit G..., qui était devenu
presque tendre.
--Oui, pour une heure, peut-être; mais les agents vont revenir ici: ils
vont faire perquisition. Vous n'avez qu'une seule ressource, c'est de
vous sauver la nuit prochaine. Jusque-là, il s'agit de vous cacher. Il y
a un grenier sur le carré, mettez-y toutes vos affaires.
G... ne se le fit pas dire deux fois.
Une heure plus tard, il vint cinq hommes qui firent beaucoup de bruit.
G..., caché dans son grenier, ne perdit pas un mot de la conversation.
--Votre mari est-il de retour? demanda l'homme qui était venu le matin.
--Non, répondit maman.
--J'en suis bien fâché, madame, mais nous ne pouvons nous en rapporter à
vous; il faut que nous voyions par nous-mêmes.
Cela dit, deux hommes entrèrent dans la chambre, dans le cabinet, et
firent semblant de fouiller partout.
--Rien, dirent-ils en sortant; mais il ne nous échappera pas; il est
vendu par un de ses complices. Quant à vous, madame, nous ne voulons pas
vous faire de peine, car nous savons, par M. Raoul, que vous êtes une
digne femme et la première victime de ce misérable.
Ils partirent.
G... était plus mort que vif. Ma mère eut toutes les peines du monde à le
faire sortir de son grenier.
--Allons, allons, lui dit-elle, vous voyez bien que vous êtes perdu, si
vous ne fuyez bien loin. Il ne faut pas perdre de temps. Profitez de ce
qu'on ne vous croit pas ici. Vous avez de l'argent, partez.
--Je veux que tu viennes avec moi.
Ma mère le regarda d'un air qui voulait dire: «Je veux est de trop.»
A minuit, G... partit.
Raoul nous attendait; dès qu'il nous vit:
--Eh bien, dit-il, vous en voilà débarrassées. Oh! il n'osera pas revenir
de sitôt; il est si poltron! Il n'a de courage que pour battre une femme
et une enfant. Mes hommes ont-ils bien joué leur rôle?...
--A merveille! dit ma mère; c'est un grand service que vous m'avez rendu
là!...
En effet, les hommes qui étaient venus n'étaient autres que des ouvriers
canuts apostés pour effrayer G... et pour le forcer à partir.
Le lendemain, Lyon était à feu et à sang.--Nous faillîmes être étouffées,
dans la maison même que nous habitions.
On avait mis le feu à chaque bout du pont qui nous faisait face.
C'étaient les octrois de la navigation; aussi, y avait-il beaucoup de
matières inflammables accumulées, des huiles, des alcools... Les flammes
sortaient par chaque ouverture, enveloppant par instants tout le
bâtiment; puis, elles s'apaisaient un peu.
On voyait, alors, de malheureux employés jeter par les fenêtres leurs
meubles et tout ce qu'ils croyaient pouvoir sauver. On les entendait
pousser des cris lamentables, bientôt perdus dans une immense clameur, où
perçaient par intervalles de féroces éclats de rire.
Quand le feu avait trouvé une nouvelle proie inflammable, il étendait de
nouveau son rideau de flammes. Tout disparaissait.
Nous vîmes un malheureux sauter par la fenêtre pour se sauver. Il se
cassa la jambe en tombant, ne put se relever, et fut étouffé par la foule
qui le piétinait.
Tout d'un coup, une grande rumeur éclata parmi cette masse d'hommes
accumulés sur un seul point. Nous la vîmes fuir dans toutes les
directions. La troupe arrivait à l'autre bout du quai. Le quai était
devenu désert, sans qu'il fût possible de deviner où ceux qui le
couvraient avaient cherché un refuge. Personne n'avait ouvert sa porte
pour abriter les incendiaires, qui riaient en voyant leur œuvre de
destruction.
Mais c'était une fausse alerte; nous entendîmes le pas régulier des
chevaux de cavalerie, qui s'éloignaient en laissant après eux un nuage de
poussière.
Le nuage dissipé, et quelques secondes à peine écoulées, nous revîmes
tout dans le même état qu'auparavant. Le flot noirâtre s'était reformé
plus menaçant, plus terrible qu'auparavant.
Les plus exaltés, prévoyant bien par le départ de la cavalerie qu'ils
étaient tranquilles pour quelques minutes, mirent à profit le temps qui
leur restait avant l'arrivée de nouvelles troupes. Alors, toutes les
portes furent enfoncées, toutes les maisons envahies.
--Des armes, des armes! criait-on; et on les prenait de force à ceux qui
ne voulaient pas les donner.
Notre porte s'ouvrit, et l'on nous fit la même demande.
--Vous voyez bien, dit ma mère à l'homme qui lui parlait, que nous sommes
trop pauvres pour avoir des armes.
--Rien à faire ici, il n'y a que des femmes... Et vous, mon vieux,
avez-vous un fusil?...
Ceci s'adressait à Raoul.
--Je n'ai plus d'armes, je les ai données.
La maison remua sous cette avalanche de sabots et de souliers ferrés, qui
dégringolaient, plutôt qu'ils ne descendaient les marches de l'escalier.
Les envahisseurs avaient compris qu'ils ne feraient pas de bonne prise
dans notre maison, et ils se hâtaient, pensant que les autres étaient
peut-être plus heureux à côté. On ferma la porte de notre allée; ce fut
bien inutile.
La cavalerie revint. Cette fois elle se dirigeait décidément de notre
côté. Les soldats chargeaient le sabre nu. Des cris furieux retentirent
dans la foule.
--On égorge les citoyens, on massacre nos frères! Aux maisons! aux
maisons!
A ce signal, les portes sont enfoncées; on entre par les boutiques, par
les allées. En moins d'une heure, les toits du quai étaient couverts
d'insurgés. Les plus terribles étaient des enfants de douze à quinze ans.
Avec une lanière de cuir, ils se faisaient une fronde. D'autres,
arrangeant leurs blouses en forme de sacs, montaient en haut des maisons
les cailloux pointus dont la ville de Lyon était pavée à cette époque. A
l'aide de cette fronde, ils envoyaient leurs projectiles à des distances
prodigieuses. Chaque caillou qui tombait dans un groupe blessait ou tuait
un homme. D'autres tiraient par les croisées. Ceux qui n'avaient pas
d'armes jetaient par les fenêtres tout ce qui leur tombait sous la main.
Je me souviens encore d'un perroquet, qu'on avait précipité, dans sa
cage, du second étage d'une maison, et qui, pendant une demi-heure,
poussa des cris si aigus, que sa voix dominait le feu.
Notre maison était si avantageusement placée, comme point militaire,
qu'elle était occupée du haut en bas. Le feu de la rue avait cassé tous
les carreaux. Nous étions plus mortes que vives.--On venait de briser les
métiers de M. Raoul, et on jetait sur la troupe le bois qui eu
provenait.--Raoul et sa femme pleuraient... Ils étaient ruinés! Une
partie de notre pauvre ménage y passa.
Après plusieurs heures de combat, la lutte parut se calmer, et finit même
par s'éteindre complétement. Ce n'était, suivant toutes les probabilités,
qu'une trêve de quelques heures.
Ma mère profita de cet intervalle.
--Viens, me dit-elle en me prenant par la main, demain ce quartier sera
brûlé. Il faut tâcher d'arriver chez Mathieu; c'est un endroit désert,
l'émeute n'ira pas jusque-là.
Il faisait presque nuit. Arrivée au premier étage, mon pied glissa sur
quelque chose de gras et je tombai tout de mon long. Je me relevai et
nous descendîmes quelques marches jusqu'à un endroit plus clair. Ma mère
jeta un grand cri: j'étais couverte d'un sang noir, caillé. On avait tué
le locataire du premier étage. Le sang avait coulé sous la porte. C'est
dans cette mare que j'étais tombée! Un groupe d'hommes armés gardait la
porte.