moi, quelque chose de très-important à lui demander, et je n'avais pas
encore osé. Enfin, je pris mon courage à deux mains, et je dis:
--Oui, venez me voir le plus tôt possible et ne manquez pas d'amener mon
chien.
--C'est vrai, sans ton Mouton, tu ne pourras pas dormir, et tu vas faire
enrager tout le monde. Mais il faut que je me sauve, ma femme serait
inquiète.
La porte se ferma sur lui. Nous traversâmes la cour, M. Mathieu nous fit
monter deux étages et nous dit:
--Voilà votre chambre, vous ne serez pas grandement, mais la plus belle
fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a.
Ma mère le remercia avec effusion.
--Vous êtes trop bon, monsieur, nous serons à merveille. Il nous faut
bien peu de place; mais cela va vous gêner, et je suis honteuse de
l'embarras que je vous cause.
--Bah! de l'embarras, quand il s'agit de rendre service à une femme comme
vous, à une belle enfant comme votre fille, et à Pomerais mon premier
ami! C'est du plaisir que vous nous apportez. A demain; dormez bien; ma
femme viendra vous éveiller. Adieu, petite!
Il ferma la porte et nous restâmes seules. J'étais fatiguée, et je
m'endormis.
Quand je m'éveillai le lendemain matin, ma mère était levée: elle
marchait tout doucement pour ne pas faire de bruit. Elle peignait ses
cheveux; je n'en ai jamais vu à personne d'aussi beaux. Je regardai notre
chambre; elle était très-gentille et très-propre. Autour de la fenêtre,
qui donnait sur la cour, il y avait des fleurs grimpantes; le soleil
passait au travers. Enfin cela me parut charmant. Je me sentis toute
gaie.
--Oh! le gentil jardin, maman; c'est moi qui en aurai soin.
Ma mère vint m'embrasser.
--Tu es réveillée, tant mieux; on va venir nous chercher. Viens, que je
t'habille.
Elle était si coquette pour moi, elle me mettait avec tant de goût,
malgré la modestie de mes vêtements, que tout le monde me trouvait jolie.
En ce moment, on frappa tout doucement à la porte. Nous nous regardâmes
sans bouger.
--Peut-on entrer? dit une voix douce.
--Oui, répondit ma mère.
La porte s'ouvrit, et une femme d'une trentaine d'années passa la tête.
--Je vous dérange, vous devez être bien fatiguées, nous dit-elle; mais je
vais de bonne heure à l'atelier, et mon mari m'a bien recommandé de venir
vous prendre pour vous mettre au courant. Voulez-vous déjeuner en bas ou
dans votre chambre?
Maman lui répondit naturellement qu'elle était prête à la suivre et
qu'elle ne savait comment lui exprimer sa reconnaissance.
--Oh! dit Mme Mathieu, s'il faut vous parler franchement, c'est moins
pour vous conduire à l'atelier que je viens vous chercher, que pour céder
au désir de mon garçon. Hier, on lui avait annoncé une petite fille, et
voilà deux heures qu'il me fait enrager.
Je regardai derrière Mme Mathieu, espérant apercevoir mon nouveau
camarade. Comme il n'y était pas, je pressai maman d'achever ma toilette.
Nous descendîmes dans la salle à manger; j'y trouvai un petit garçon de
mon âge, joli comme les amours. Ses cheveux étaient coupés comme les
cheveux des enfants d'Édouard, longs derrière, ras sur le front, châtains
et tout frisés naturellement. Il avait les plus beaux yeux du monde et un
air raisonnable à mourir de rire. Il était appuyé le coude sur la table,
sa tête dans ses mains. Il avait l'air de me regarder du haut de sa
grandeur, ce qui me gênait beaucoup; mais, pendant le déjeuner, il me
combla de caresses.
En descendant de table, nous étions si bons amis que nous nous faisions
le serment de ne jamais nous séparer.
Quel charmant caractère! Comme il était bon, et moi comme j'étais
despote! Il faisait toutes mes volontés, se donnait pour m'amuser un mal
inimaginable et ne recevait même pas un remercîment. Quand je ne pouvais
plus le taquiner dans nos jeux, je lui disais:
--Je voudrais bien m'en aller. Je m'ennuie ici.
Il se mettait à pleurer; ses larmes me touchaient; je me faisais de gros
reproches à moi-même, et nous étions d'accord vingt-quatre heures.
J'étais si heureuse, qu'un mois s'était écoulé comme un jour.
Un matin, M. Mathieu entra tout effaré dans l'atelier.
Il tenait une lettre à la main; il vint près de ma mère et lui dit, en
lui tendant la lettre:
--Tenez, ma pauvre Jeanne, je crois bien que cela vous concerne. On
m'appelle chez le commissaire de police pour m'entendre avec M. G...
Ma mère regarda la lettre, et devint pâle comme la Mort.
--Mon Dieu! dit-elle en fondant en larmes, que vous ai-je donc fait pour
être aussi malheureuse? Il est donc dit que tous ceux qui me viendront en
aide seront tourmentés à cause de moi?
Et comme, malgré lui, Mathieu laissait voir son inquiétude, ma mère lui
dit:
--Je ne veux pas être une cause de désagrément dans cette maison; nous
partirons ce soir. Pour la justice, un mari est toujours un mari; il
peut prendre sa femme partout où il la rencontre; abandonnez-moi à mon
sort. Mais qui donc, grand Dieu! m'aura vendue?
--Oh! dit Mathieu, comme vous y allez! Il est vrai que je n'ai pu lire la
lettre du commissaire sans une impression désagréable; mais de là à vous
laisser partir, il y a loin; où iriez-vous d'abord? et puis, nous sommes
d'honnêtes gens: il ne peut rien nous arriver pour vous avoir
recueillies. Vous travaillez assez pour payer ce que l'on vous avance:
vous travaillez même trop; vous vous tuerez. J'irai chez le commissaire,
et, s'il faut que vous nous quittiez, nous vous trouverons une autre
cachette. Je vous avancerai, si vous le voulez, de quoi vous acheter un
petit ménage. Vous serez chez vous; nous vous donnerons de l'ouvrage, et
vous nous rendrez petit à petit ce que nous vous aurons avancé. Quant à
Céleste, ce n'est pas sa fille, c'est la vôtre. Eh bien, nous la
garderons; mon garçon l'aime tellement, qu'il serait capable d'en faire
une maladie, si on l'emmenait. Sans compter que nous l'aimons comme si
c'était à nous. Du courage donc, on ne se tire pas d'affaire avec des
larmes ou des paroles; ne parlons de tout ceci à personne. Je vais
sortir. Il faut prendre des précautions à l'avance. De ce pas, je cours
vous chercher une petite chambre, de sorte que, si j'ai de mauvaises
nouvelles, après-demain nous serons en mesure.
--Que vous êtes généreux, que je voudrais pouvoir vous prouver ma
reconnaissance, mon bon monsieur Mathieu! lui dit ma mère en lui serrant
les mains.
--Bah! nous en sortirons; ayez confiance en Dieu, qui n'abandonne pas les
honnêtes gens; croyez aux bonnes âmes, comme ma femme et comme moi, qui
aiderons la Providence à vous tirer d'embarras. Surtout, ne sortez pas,
et que les enfants n'aillent pas dans la cour.
J'avais entendu toute cette conversation, et mon cœur était partagé
entre deux peines, dont l'alternative me semblait inévitable: il me
faudrait quitter la maison du petit Mathieu ou me séparer de ma mère. Je
descendis dans le bureau où mon ami prenait sa leçon, et je lui racontai
tout ce que je savais; il se mit à trépigner, criant à tue-tête:
--Je ne veux pas que tu t'en ailles; si tu me quittes, et si tu emmènes
ton chien, je n'apprendrai plus à lire.
Puis il se mit à pleurer si fort et si haut, que sa mère accourut à ses
cris. La bonne Mme Mathieu ignorait la cause de tout ce chagrin; car je
pleurais aussi à sanglots. Mouton s'étant mis à aboyer, c'était un bruit
à entendre de la cave au grenier.
--Comment, vous n'êtes pas plus raisonnables que cela! deux grands
enfants de huit ans! Eh bien! c'est joli, dit Mme Mathieu, d'un air si
sérieux, que je me crus une grande personne et devins toute rouge.
Le petit Mathieu ne fut pas aussi facile à consoler.
--Calme-toi, mon cher enfant, lui répétait sa mère: Céleste viendra te
voir, si tu fais bien tes devoirs.
Et comme il pleurait toujours:
--Elle ne s'en ira peut-être pas d'ici; il n'y a encore rien de décidé.
Et la bonne dame l'embrassa si tendrement, que je m'approchai d'elle pour
qu'elle m'en fît autant.
Après avoir partagé ses caresses entre nous, elle me raisonna à mon tour.
--Tu sais combien ta pauvre mère a de peine et tu ne cherches pas à la
consoler. Prends garde à cela, ma petite Céleste, c'est mal, c'est d'un
mauvais cœur d'augmenter les tourments de Mme Jeanne, au lieu de
chercher à les adoucir.
Je promis que cela ne m'arriverait plus.
M. Mathieu rentra à quatre heures, et nous dit qu'il avait trouvé une
chambre dans la maison d'un de ses amis, M. Raoul, un _canut_,
l'honnêteté et la bonté même.
Le lendemain, ma mère se leva de grand matin; elle s'était réveillée avec
de mauvais pressentiments.
--Menez-moi tout de suite chez votre ami, dit-elle à M. Mathieu: je vous
laisse ma fille; vous me l'amènerez le plus tôt possible, car je n'aurais
pas de force si je ne l'avais pas près de moi.
Elle prit un châle et partit en me recommandant d'être sage, afin de ne
pas ennuyer les bonnes gens qui voulaient bien me garder. J'avais envie
de m'accrocher à elle et de ne pas la laisser partir sans moi; mais on
m'avait tant recommandé de lui obéir, que j'étouffai mon chagrin.
Mathieu la conduisit chez son ami, j'attendis son retour avec impatience.
Quand je le vis rentrer, je courus au-devant de lui. Il me prit dans ses
bras, et, m'approchant de la croisée, il souleva le coin du rideau, et me
dit:
--Céleste est-ce que cet homme qui est là n'est pas ton beau-père?
J'étais si troublée, que je ne pus répondre de suite: je regardais sans
voir. Je serrai Mathieu dans mes bras.
--Où est maman? a-t-il vu maman?
--Non, il ne l'a pas vue, heureusement, mais il s'en est fallu de peu.
Elle a eu un bon pressentiment, en me priant de la conduire ce matin; car
je ne comptais la faire partir que ce soir. Le portier m'a dit, à mon
retour, qu'il était venu un homme lui faire un tas de questions. Il me
l'a montré. Tiens, c'est celui qui est là encore devant la maison.
Je regardai, et je reconnus G... Ma mère étant en lieu de sûreté, nous
n'avions pas pour le moment à nous inquiéter de sa présence; cependant je
passai une mauvaise nuit. Il me semblait voir G... sortir de tous les
meubles, apparaître à l'angle de tous les murs.
Je me levai bien fatiguée! M. Mathieu partit à dix heures pour se rendre
chez le commissaire, de police. Il trouva G... dans son cabinet, et
passant devant lui sans le regarder, il s'adressa au commissaire de
police:
--Voulez-vous, monsieur, avoir la bonté de me dire ce qu'on me veut? Je
suis dans le commerce: j'ai soixante personnes, tant ouvriers
qu'ouvrières, à surveiller; si chacun dans mon atelier perd une
demi-heure, c'est trente heures de perdues pour moi.
--Je comprends cela. Voici ce que l'on vous reproche; le sieur G..., ici
présent, vous accuse de cacher chez vous sa femme et sa fille. Il paraît
que sa femme a une mauvaise conduite; aussi n'est-ce pas elle qu'il
regrette; mais il veut reprendre sa fille. Qu'avez-vous à dire?
Mathieu regarda G... du haut en bas; puis, se tournant vers le
commissaire:
--Vous me connaissez, dit-il, et j'espère que c'est sous de bons
rapports; je vous donne ma parole d'honnête homme que monsieur est un
misérable, qui bat cette malheureuse femme et ce malheureux enfant. C'est
un mange-tout, un fainéant; il ne veut retrouver sa femme que pour la
maltraiter et lui prendre ce qu'elle a pu gagner depuis qu'elle l'a
quitté. Hier, quand elle a su que vous m'aviez écrit, se doutant bien que
c'était à cause de lui, elle s'est sauvée en me laissant l'acte de
naissance de sa fille; le voici. Vous pouvez voir qu'il vous trompe, et
que cette enfant n'est pas à lui. Il n'est que son beau-père. Quant à sa
femme, c'est la plus laborieuse des femmes, rangée, économe, digne
d'intérêt sous tous les rapports. Mme Mathieu dit qu'elle ne connaît pas
d'ouvrière plus adroite.
--Eh bien, monsieur, dit le commissaire de police en regardant G...,
qu'avez-vous à répondre?
G... ne se déconcerta pas.
--J'ai à répondre que cet homme est l'amant de ma femme; voilà pourquoi
il en dit tant de bien. S'il a eu l'adresse de vous parler de sa femme à
lui, c'est pour détruire vos soupçons.
Le commissaire fronça le sourcil, et regardant G... sévèrement:
--Prenez garde; quand on dit de pareilles choses, il faut pouvoir les
prouver.
Puis, se tournant vers Mathieu, qui haussait les épaules avec un air de
pitié qui porta la conviction dans le cœur du magistrat:
--Vous dites donc que cette femme n'est plus chez vous; et son enfant,
l'a-t-elle emmenée?
Mathieu hésita; mais il ne savait pas mentir, et il répondit d'une voix
ferme:
--J'ai l'enfant chez moi.
G... se pinça les lèvres.
Le commissaire lui dit:
--Vous entendez, monsieur, votre femme est partie; quant à l'enfant, elle
ne vous appartient pas. Je vous engage à les laisser tranquilles toutes
le deux.
Mathieu partit triomphant; mais il lut sur la figure de G... un sourire
sinistre. Aussi, se promit-il de redoubler de précaution pour cacher la
retraite de ma mère.
Quand il alla la voir dans la soirée, il fit mille détours, car il avait
retrouvé G... aux aguets.
Ma mère ne pouvait s'habituer à l'idée d'être privée de moi; elle voulait
venir me chercher; Mathieu eut toutes les peines du monde à la calmer.
--Voyons, ma chère amie, donnez-moi trois jours; dans trois jours, je
vous jure que vous aurez votre fille; mais il ne faut pas faire
d'imprudence. Pour le lasser, je ne viendrai pas demain. S'il me suit,
quand je reviendrai, je le ferai promener; aujourd'hui, je l'ai perdu à
la porte d'une maison qui a deux entrées.
J'eus le cœur bien gros pendant toute la journée du lendemain. Mon
petit Mathieu alla se promener avec son père. Ils virent G... chez un
liquoriste, presque en face de la maison que nous habitions. Aussitôt que
G... les aperçut, il paya sa dépense et les suivit pendant deux heures
jusqu'à leur retour.
Le lendemain, même promenade. Mathieu et son fils entrèrent dans une
maison à deux sorties, restèrent une demi-heure dans l'escalier, et
repartirent devant G...
Le troisième jour, après le dîner, Mathieu dit à sa femme:
--Allons, il faut habiller Céleste. Je suis sûr que sa mère est comme
une folle. Si nous tardons davantage, elle fera quelque coup de tête.
--Ah! je serais bien comme elle, dit Mme Mathieu. Dieu veuille qu'il ne
vous arrive rien! Le petit est couché, il doit déjà dormir. Viens,
Céleste.
Et, me prenant par la main, elle me conduisit dans sa chambre, ouvrit le
cabinet où dormait son fils, et revint avec tous ses effets sous le bras.
Je regardais sans comprendre.
--Viens, que je dégrafe ta robe, tu vas aller voir ta mère.
Je devinai qu'il s'agissait de me déguiser. Je me déshabillai si vite,
que j'arrachai tout. Je n'avais pas vu ma mère depuis deux jours, et je
l'adorais. Les vêtements de mon petit Mathieu m'allaient à merveille. Le
père Mathieu vint voir si j'étais prête. Je lui sautai au cou.
--Dis-moi donc, femme, mets-lui donc le petit carrik des dimanches.--Il
ne fait pas chaud; entre-lui bien la casquette sur les yeux. Est-elle
gentille comme cela! Pierre va venir avec nous. Tu lui donneras la main
d'un côté, ma petite Céleste; tu me la donneras de l'autre. Il n'y pas de
danger, et cependant ne parle pas; quelque chose qui arrive, ne crie pas.
Pierre, le domestique, entra à ce moment. Il venait nous dire que G...
était à son poste.
--Allons, dit Mathieu, il le faut. Il prit son paletot, et nous partîmes
tous trois. Mes jambes tremblaient; je serais tombée, si je n'avais pas
été soutenue par M. Mathieu et par Pierre.
G... nous suivait. Un moment, il s'approcha tellement de nous que je crus
qu'il m'avait reconnue. Mais il s'éloigna, et voyant que nous prenions la
même direction que M. Mathieu et son fils avaient suivie la veille, il
nous quitta.
Nous arrivâmes à la maison qu'habitait ma mère. Soit fatigue, joie de
songer que j'allais revoir maman, ou souvenir de la peur que j'avais eue
de G..., je ne pus monter l'escalier, et je tombai à genoux sur la
première marche.
Mathieu me prit dans ses bras. Nous vîmes une lumière en haut de la
rampe, et nous entendîmes la voix de ma mère.
--Est-ce vous, Mathieu?
--Oui.
--Ah! Dieu soit loué! J'allais partir.
Et, en effet, nous la trouvâmes tout habillée.
En nous voyant paraître, elle jeta un grand cri:
--Oh! ce n'est pas ma fille; on vous l'aura volée. Et, se jetant presque
sur nous:--Venez, dit-elle, je la retrouverai.
Je courus après elle, et je lui dit tout effrayée:
--Tu ne veux donc pas m'embrasser, maman?
Elle reconnut ma voix, m'enleva dans ses bras, et faillit m'étouffer de
caresses.
--Pardon, dit-elle à Mathieu, en lui tendant la main, j'étais folle. Mais
j'ai tant souffert de la crainte de ne plus la revoir, qu'il faut avoir
pour moi un peu d'indulgence.
Le bon Mathieu riait de tout son cœur.
--Allons, allons, calmez-vous. Notre stratagème a réussi. Mais j'aime
mieux que cela soit fait que si c'était encore à faire. J'enverrai
chercher les effets du petit. C'est lui qui va nous en faire voir des
dures, demain, quand il saura que sa petite femme n'est plus à la maison.
Au revoir! Ne vous tourmentez pas, je reviendrai le plus tôt possible et
je donnerai votre adresse à Pomerais.
J'étais réunie à maman, nous avions réussi une fois encore à échapper aux
poursuites de G...; mais ce ne devait pas être pour bien longtemps.
IV
L'INSURRECTION DE LYON.
Le logement que Mathieu nous avait loué se composait d'un cabinet et
d'une grande chambre avec deux croisées donnant sur le quai. La vue était
superbe. On voyait une quantité innombrable de bateaux descendre et
monter le Rhône. En face de nos fenêtres il y avait un grand pont, et, à
chaque bout du pont, deux tours servant aux bureaux de l'octroi. Tout
cela formait un tableau si animé, si vivant, que l'on serait resté
volontiers toute la journée à le regarder.
Le cabinet pouvait servir à mettre un lit; mais il n'était pas permis
d'y travailler, à cause du manque de jour, ce cabinet n'étant éclairé que
par une petite cour intérieure. Les papiers étaient propres, les carreaux
du sol bien rouges. Mais notre mobilier était plus que chétif; il
consistait en un petit lit de sangle, deux chaises et une table qu'on
avait prêtés à ma mère. Mathieu lui avait promis de lui envoyer les
meubles qui lui étaient nécessaires. Il tint exactement sa parole.
Deux jours après, on nous amena dans une charrette à bras tout un
mobilier en noyer: lit, commode, chaises, table, glace. Nous allions
avoir un véritable palais. On mit le lit de sangle dans le cabinet et ce
fut ma chambre. La bonne Mme Mathieu n'avait rien oublié; elle nous avait
envoyé des draps, des serviettes. Jamais nous n'avions été si riches.
L'amour de la propriété est un sentiment tellement naturel, tellement
fort chez tout le monde, que nous passâmes la journée la plus heureuse à
mettre tout en place.
Le soir venu, nous allâmes passer quelques instants chez notre voisin, M.
Raoul. En entrant chez lui, on était étourdi par le bruit régulier de
quatre métiers à la Jacquard qui marchaient tous ensemble et pas en
mesure. M. et Mme Raoul étaient d'excellentes gens, mais si lourds, si
épais d'esprit, qu'à peine arrivée le soir dans la salle où nous nous
réunissions, je m'endormais d'un profond sommeil. Comme je regrettais
alors mon ami et ma victime, le petit Mathieu! Il venait me voir
quelquefois. Si rares que fussent ses visites, elles me rendaient bien
heureuse.
On n'avait plus revu mon beau-père. Il y avait tout lieu de croire qu'il
était reparti; cependant nous nous tenions toujours sur nos gardes, et
nous mettions dans toutes nos démarches la plus grande prudence. Ma mère
travaillait comme un cheval et passait presque toutes les nuits.
Il y avait deux mois que nous étions dans notre nouvelle retraite, sans
que rien fût venu nous troubler.
Les canuts emploient des enfants pour attacher les fils de leur canette.
Ces enfants, qui ont en général dix ou douze ans, gagnent dix sous par
jour.
A force de regarder faire, j'avais appris. J'y mettais tant de
persistance que M. Raoul s'en aperçut et dit à ma mère:
--Si vous voulez, je prendrai Céleste comme attacheuse; elle gagnera de
l'argent, cela vous aidera toujours un peu. Je la mettrai à mon métier;
elle ne se fatiguera pas.
Ma mère hésitait; mais je la priai tant, qu'elle consentit. Elle
apportait son ouvrage et travaillait près de moi.
Au bout de quinze jours, on m'acheta une jolie robe avec mon argent, et
nous allâmes voir Mathieu.
Vous dire à quel point j'étais fière serait impossible. J'étais une
grande personne, puisque je gagnais ma vie. Cette robe, c'est moi qui
l'avais achetée. Je fis tant de manières avec mon pauvre petit ami que la
journée se passa sans jouer. On vint nous reconduire.
Quand je fus à la porte, je commençai à regretter le temps que j'avais
perdu. Le petit Mathieu me recommanda de ne plus mettre ma belle robe, me
disant qu'il préférait me prêter une seconde fois ses effets.
Le lendemain, de bonne heure, je fus à l'ouvrage. Ma mère travaillait
près de moi et de M. Raoul. Il me semble voir encore ce dernier relever
ses lunettes sur son front; il me semble l'entendre encore dire:
--Savez-vous, ma chère amie, que c'est une existence bien triste que la
vôtre. Vivre seule à votre âge; travailler toujours, sans fêtes ni
dimanches. Vous auriez peut-être dû essayer encore une fois de votre
mari; les hommes changent, les plus mauvais deviennent bons.
--Pourquoi me dites-vous cela, monsieur Raoul? répondit ma mère d'un air
stupéfait.
--Dame, mon enfant, c'est que moi aussi, étant jeune, j'avais un grand
défaut, et vous voyez cependant qu'aujourd'hui je suis très-heureux dans
mon ménage.
--Si vous connaissiez mon mari, dit ma mère, vous comprendriez qu'il n'y
a pas de ressource avec lui.
Ma mère n'aimait pas à dire du mal de son mari; elle ne parlait de ses
souffrances qu'à la dernière extrémité. Elle disait bien: Je suis
malheureuse; mon mari me maltraite, il bat ma fille; mais elle ne donnait
pas de détails. Le brave M. Raoul n'avait pas vu dans ces reproches
généraux des motifs assez graves pour se séparer.
--Voyons, dit-il à ma mère, je ne veux pas vous effrayer, mais il faut
que je vous dise ce qui s'est passé hier. Vous veniez à peine de sortir,
qu'un homme de bonne mine, bien mis, a demandé à me parler à moi seul. Ne
sachant ce que cela voulait dire, je l'ai fait entrer dans ma chambre.
«Monsieur, m'a dit cet homme, que mon nom ne vous effraye pas; j'ai eu de
grands torts, mais à tout péché miséricorde. Je me nomme G... Ma femme
demeure ici, dans un logement que vous lui louez. Vous voyez que je suis
bien instruit, et que si je voulais lui faire du mal, comme elle vous a
dit sans doute que c'était mon intention, j'irais droit à elle; cela
pourrait lui faire peur. Je ne le veux pas. Je suis venu à vous, qui êtes
un honnête homme, pour que vous m'aidiez à obtenir mon pardon. J'ai été
injuste, violent; je le regrette et je vous jure de ne plus recommencer.
Dites à ma femme d'essayer encore une fois de vivre avec moi. Nous
demeurerons dans cette maison; vous serez juge de ma conduite.
Croyez-moi, monsieur, je suis sincère.» Et en me parlant ainsi il avait
des larmes dans les yeux.
Je lui ai répondu que je ne pouvais rien sur vous, mais je n'ai pas osé
dire que je ne vous connaissais pas; il savait tout. Je lui demandai
comment il avait su votre adresse.
«La première fois, me dit-il, j'ai envoyé un commissionnaire avec une
lettre pour ma femme. Après quelque hésitation on a donné l'adresse de
Mathieu. Je l'ai fait demander chez le commissaire, mais j'ai vu que je
ne pouvais rien obtenir par la force. Je trouvai des travaux à quelques
lieues d'ici; comme je n'avais pas d'argent, j'acceptai. Je demandai et
obtins un bon prix pour monter des mécaniques. Je suis de retour depuis
deux jours. J'ai envoyé la femme d'un de mes amis chez M. Mathieu; elle
a dit que j'étais parti et qu'elle désirait savoir l'adresse de Jeanne
pour lui annoncer cette bonne nouvelle. Pierre, le domestique, a donné
votre adresse. J'ai gagné huit cents francs en six semaines. Je vous les
confie; c'est pour ma femme. Vous les lui ferez accepter, car je sais
qu'elle a beaucoup de mal.»
Je lui ai dit que je ne pouvais pas prendre son argent, mais que je me
chargeais de faire sa commission.
Ma mère avait écouté Raoul sans respirer.
--Allons, dit-elle, je suis perdue. Où vais-je me sauver maintenant?
Il y avait un si grand désespoir dans ces quelques mots et dans le ton
dont ils furent prononcés, que M. Raoul fut effrayé.