Ma mère voyait ma peine, et, pour me consoler, elle me faisa

MÉMOIRES

DE

CÉLESTE MOGADOR

Paris.--IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.--Bourdilliat, 15, rue Breda.

MÉMOIRES

DE

CÉLESTE

MOGADOR

TOME PREMIER

PARIS

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15

La traduction et la reproduction sont réservées.

1858

PRÉFACE

Lorsque j'ai écrit ces mémoires en 1852, j'ignorais ce que l'avenir me

réservait; qui aurait pu s'en douter? Ce n'était point une idée impudente

qui me les dictait, ce n'était pas une provocation, un outrage à la

moralité publique, comme on a cherché à le faire croire à des personnes

qui se sont alarmées un peu trop vite, car, pour condamner un coupable,

il faut au moins l'entendre jusqu'à la fin.

Cette confession était une défense, un cri de l'âme en plusieurs volumes.

Depuis quelques années, j'étais victime de procès que je puis dire

injustes, puisque les tribunaux m'ont fait droit à Paris, Châteauroux et

Bourges.

Mes adversaires n'avaient qu'une arme contre moi, l'insulte, et ils s'en

servaient cruellement, ils me reprochaient le passé afin de me fermer

l'avenir.

Pour croire à quel point l'intérêt et l'amour de la chicane peuvent

égarer des hommes sérieux, il faut avoir suivi le cours de ces procès.

J'ai dû demander un appui au juge d'instruction, il est intervenu en

présence de certaines violations des lois qu'on avait accomplies parce

qu'il s'agissait d'une femme envers laquelle on se croyait tout permis,

et cela, je l'ai dit, avec un acharnement qui ressemblait à de la haine.

Comment mes ennemis avaient ils pu penser que la justice, cette mère de

tous, s'arrêterait à moi?

Quel était mon crime alors?

J'avais ramassé dans ma honte un morceau de pain pour l'avenir, on me le

disputait, et sans s'inquiéter si cette révélation allait me briser, car

tous mes efforts jusque-là avaient eu un but: oublier, effacer un peu du

passé, on disait en plein tribunal: «_Voici l'histoire de cette

fille_...»

On les rappelait à l'ordre parce que les gens de cœur ne prennent

point un canon pour tuer une mouche, mais chacun savait ce que j'aurais

voulu cacher au prix de mon sang. On donnait à ces débats une publicité

qui faillit me rendre folle, Dieu m'est témoin que ce n'est pas moi qui

la recherchais alors.

Ce qui indignait des étrangers a bien pu me révolter; on faisait des

mémoires contre moi. Afin de réfuter de fausses accusations, j'ai écrit

des milliers de lignes pour dire un mot, mais je n'ai pas raconté de

gaieté de cœur un passé plein de douleurs, de regrets, de misères et

de honte. Je voulais repousser une calomnie odieuse pour la personne

qu'on mettait sans cesse au pilori à mes côtés; on rivait son nom au

mien; il était exilé, malheureux, je l'ai défendu avec mon âme; je

voulais prouver que le peu que je possédais était à moi, puisque je

l'avais payé de mon suicide moral. Je ne voulais pas me réhabiliter, on

ne se réhabilite jamais quand on est tombé si bas! mais, je le répète, je

n'attaquais pas, je me défendais. Je ne voulais pas exciter de pauvres

créatures à suivre mon exemple, à marcher sur mes traces; je voulais leur

montrer les écueils de ce genre de vie, leur prouver qu'une honnête

fille, respectée dans sa misère, est plus heureuse que ces réprouvées

auxquelles il ne reste pour l'avenir que le mépris et l'abandon. Voilà

sous quelle impression j'ai écrit ces mémoires auxquels on a donné

beaucoup trop d'importance.

S'il a figuré à mes côtés des personnes qui ont pu se reconnaître, je le

regrette; mais j'avais pensé que des mémoires devaient être vrais et

qu'on n'avait pas le droit d'arracher à sa fantaisie une page du livre de

sa vie. Croyant m'être trompée, j'ai voulu les retirer, les annuler; j'ai

fait une demande en résiliation de traité; j'ai gagné en première

instance. Mais la cour impériale m'a condamnée, le 7 mars 1858, à remplir

les conditions du traité. Que puis je à cela? Faire dans ces mémoires des

changements étrangers à ma personne, car je ne veux pas me cacher

derrière une ombre, mentir aux autres en cherchant à me tromper moi-même.

Ce qui est fait est fait, je ne puis rien au passé; n'est-ce pas déjà

beaucoup que d'avoir à répondre de l'avenir?

Depuis, je crois avoir prouvé que ma volonté de bien faire n'était point

une fiction. J'ai entrepris un travail long et pénible, parce que j'ai eu

peur à l'idée de n'être plus aimée de celui qui, cédant à un mouvement

de générosité, m'avait donné sa vie entière; j'ai cherché à m'élever un

peu, j'ai cru qu'un grand courage pouvait obtenir quelque indulgence; si

je me suis trompée, c'est un irréparable malheur, et Dieu veuille que je

sois seule à en souffrir.

CÉLESTE.

MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR

I

MA FAMILLE.--UN VOYAGE A PIED.

Je ne sais si vous recevrez jamais cette espèce de griffonnage qu'entre

nous j'appellerai, puisque vous l'avez voulu, mes Mémoires.

Vous m'avez demandé mon histoire. Tout ce que je n'aurais pas osé vous

dire de vive voix, je vais vous l'écrire.

Je suis obligée de reprendre d'un peu loin et de laisser en blanc bien

des noms trop connus pour être cités. Mais, à mesure que j'avancerai,

j'essayerai de vous dépeindre les personnages, et j'espère que vous les

reconnaîtrez.

Je ne veux pas faire de ma vie un roman; je ne veux pas me réhabiliter ou

poser en héroïne. En parlant de ce que j'ai souffert, de ce que j'ai pu

faire de mal ou de bien, je vous dirai tout sans réserve, et vous verrez

qu'il me faut un grand courage pour regarder le passé en face.

J'avais six ans quand je perdis mon père. C'était un brave et honnête

homme qui m'aurait étouffée, avant de mourir, s'il se fût douté que,

quelques années plus tard, on m'appellerait Mogador.

Nous étions établis à Paris, rue du Puits, près du Temple. Ma mère était

occupée de son commerce, qui allait bien. Moi, pourvu que je fusse bien

frisée, et que ma mère me mît une jolie robe, le reste me touchait peu.

Aussi j'avais dix ans que je ne savais pas lire, et que force me fut de

faire ma première communion au petit catéchisme.

Impossible de rien me faire apprendre; sitôt qu'on voulait m'envoyer en

classe, c'étaient des pleurs et des cris sans fin. On finissait toujours

par me céder.

Je ne reproche pas cette faiblesse à ma mère, mais je regrette qu'elle

l'ait eue. J'étais toujours dehors en course ou à jouer. De là me vient

ce caractère résolu et indépendant que vous me reconnaissez, je crois.

Je ne pouvais pas souffrir les amusements des petites filles, et si je

m'amusais c'était plutôt à des jeux de garçons. Je préférais mille fois

une boîte de soldats à une poupée. Mes goûts tenaient un peu du reste à

mon entourage.

Nous étions chapeliers. Il y avait toujours un va-et-vient de cinq ou six

ouvriers à l'atelier. Ces ouvriers, qui m'avaient vu élever, reportaient

sur moi toute l'affection qu'ils avaient pour mon père. J'étais gâtée,

volontaire.

A côté du souvenir des personnes qui m'aimaient vient s'en placer tout de

suite un autre, qui a pesé bien lourdement sur ma vie.

Il y avait un homme grand, qui venait souvent à la boutique. Je le

détestais. J'étais heureuse quand je pouvais lui dire des choses

désagréables, ce qui arrivait souvent. Comme j'étais mal élevée, j'étais

grossière. Mais au lieu de se fâcher, il me faisait mille petits

présents; il s'extasiait sur ma beauté.

Il vantait mon esprit; il disait que, s'il avait une fille comme moi, il

serait le plus heureux des hommes.

Toutes ses cajoleries étaient en pure perte. Il faut accorder aux enfants

et aux chiens de sentir qui les aime vraiment ou qui fait semblant.

M. G... était un homme de trente-cinq ans, très-grand. Il avait bien, je

crois, cinq pieds sept pouces; les épaules larges, les cheveux noirs, les

yeux un peu enfoncés, quoique grands, les sourcils très-épais, qui

paraissaient encore plus noirs que ses cheveux, la tête ronde, la figure

plate, le teint pâle, le nez pincé, les lèvres tellement minces, qu'on

n'en voyait le rouge que quand il parlait.

Ses favoris noirs se confondaient avec sa cravate de soie. Je ne lui ai

jamais vu de col à sa chemise, et la plupart du temps il tenait sa

redingote boutonnée, ce qui me faisait toujours dire qu'il ressemblait à

un espion. C'était ma manière de le désigner. Il était Lorrain.

Quand il parlait, on était tout étonné d'entendre une voix de femme

sortir de ce grand corps. Il ne vous regardait jamais en face. J'en avais

peur.

Quand il voulait jouer avec moi comme avec une petite fille, me donner

quelque chose, me prendre la main ou m'embrasser, je me sauvais à toutes

jambes, et je ne rentrais à la maison qu'après m'être assurée qu'il était

parti.

Près d'un an s'était écoulé. Je n'aimais pas M. G..., mais je m'y étais

habituée; quand on me grondait, il me défendait. Quand je voulais quelque

chose, je le demandais devant lui; si on me le refusait, il me

l'apportait le lendemain.

J'ai su depuis qu'à ce moment, M. G... avait déjà demandé maman en

mariage; que, sans dire ni oui ni non, maman avait répondu:

--Je verrai plus tard; pour donner un beau-père à ma fille, il faut que

je sois bien sûre qu'il la rendra heureuse.

De là toutes ses bontés pour moi. Mon instinct d'enfant ne m'avait point

trompée. Dans son désir de me complaire, M. G... était guidé par son

intérêt.

Il était ingénieur-mécanicien et très-habile ouvrier. Il avait une maison

dans son pays. Tout le monde disait du bien de lui. Le mariage fut arrêté

et conclu en deux mois.

Il n'y avait pas six jours que ma mère était mariée, que vingt personnes

vinrent demander de l'argent. G... était criblé de dettes.

Tous ces braves gens dirent à ma mère:

--Vous avez épousé un scélérat: s'il ne nous avait pas dû de l'argent,

nous vous aurions avertie, mais il nous menaçait en nous disant que, si

nous l'empêchions de se marier, il ne nous payerait jamais.

Ma mère pleurait. Pour un oui, pour un non, il me rouait de coups. Notre

vie n'était plus qu'une suite de scènes violentes.

Tout prit une autre tournure dans la maison, et au bout d'un an tout fut

mangé. Ma mère attaqua son mari en séparation. La preuve de ce qu'il nous

faisait souffrir ne manquait pas; mais la justice dit toujours aux femmes

malheureuses:

--Prenez patience; votre mari promet de ne plus vous battre.

Des amis s'en mêlèrent et on les raccommoda. De nouvelles scènes

éclataient. On les raccommodait encore. Lui ne voulait pas se séparer.

Ma mère était si courageuse! elle travaillait pour deux; et puis mon

grand père était riche. G... convoitait sa succession.

Il trompait tout le monde avec sa voix douce. Il disait au juge:

--Je suis bien malheureux. J'adore ma femme; je l'ai frappée, c'est par

vivacité; je jure de ne plus recommencer.

Alors réconciliation forcée, imposée par la justice.

Nous avons vécu un an comme cela. J'étais devenue idiote; je n'osais pas

dire quand j'avais faim.

Un soir, à minuit, G... rentra pris de vin, vint à mon lit, m'ôta ma

couverture, et comme ma mère lui disait: «Mais tu es fou de réveiller

ainsi cette pauvre enfant et de la découvrir; il gèle.» G..... entra dans

une rage féroce, prit ma mère par le milieu du corps, et la jeta dans

l'escalier. La tête de ma pauvre mère alla se heurter à un angle. Elle

fut inondée de sang. Elle eut le courage de remonter, de me prendre dans

ses bras, en lui disant: «Si vous touchez un cheveu à ma fille, je vous

tue.»

Nous avions à peine descendu deux étages, qu'elle tomba en m'entraînant

dans sa chute.

Le froid, la peur, la douleur, m'avaient causé un évanouissement complet.

Nous serions mortes là toutes deux, si un menuisier, qui demeurait dans

la maison, n'avait ouvert sa porte.

Sa première pensée fut de nous faire entrer chez lui, mais il était

garçon. Réfléchissant qu'on pouvait faire des conjectures, il pensa qu'il

valait mieux nous mettre en lieu de sûreté. Il fut décidé que nous

attendrions le jour au poste.

Lorsque je revins à moi, j'étais dans un fauteuil, bien entortillée dans

une capote militaire. J'avais près de moi un soldat, qui réchauffait mes

mains dans les siennes. On avait pansé les blessures de ma mère; elle

reposait.

Voici ce qui s'était passé:

Notre jeune protecteur nous avait conduites au poste et recommandées à

l'officier qui le commandait. Comme j'avais été arrachée de mon lit,

toute nue, on avait envoyé quatre hommes chez mon beau-père demander de

quoi me vêtir.

Les soldats trouvèrent une femme dans la chambre de ma mère. Voilà

pourquoi G... nous avait jetées dehors.

On les arrêta tous les deux, et on les mit dans le violon du poste où

nous nous étions réfugiées.

G... voulait se jeter sur nous, mais on faisait bonne garde.

--Je les tuerai toutes les deux! criait-il en écumant de rage.

--En attendant, dit l'officier, je vais vous envoyer à la Préfecture de

police, pour un bon bout de temps.

Quand le jour parut, ma mère, qui ne pouvait marcher, fut placée ainsi

que moi sur un brancard, et on nous porta toutes les deux chez le

commissaire de police, qui envoya M. G... en prison, et qui fit conduire

ma mère à l'Hôtel-Dieu.

--Tranquillisez-vous, madame, avait-il dit à maman; je vais vous donner

un certificat pour que vous puissiez garder votre enfant près de vous.

Votre mari ne sortira pas de sitôt, et si j'ai un conseil à vous donner,

aussitôt que vous serez guérie, quittez Paris, allez-vous-en le plus loin

possible avec votre enfant, car cet homme pourrait vous faire un mauvais

parti.

La convalescence de ma mère fut longue. Il lui vint un dépôt et à la

suite de ce dépôt un érysipèle.

La pauvre femme craignait la guérison plus que la douleur. Quant à moi,

avec l'étourderie de mon âge, je me trouvais très-bien à l'hospice. En un

mois de temps, j'étais devenue grasse, fraîche, bien portante. Tout le

monde me chérissait. C'était à qui me trouverait jolie! C'était à qui

répéterait que j'avais un esprit incroyable pour mon âge. J'avoue que

j'aspirais déjà ces éloges avec bonheur. Ma mère commençait à se trouver

mieux; il fallait qu'elle songeât à nous assurer une retraite sûre.

Prévoyant mon départ, les bonnes sœurs grises me serraient à tour de

rôle dans leurs bras. Elles me couvraient de baisers et de chatteries.

Mon Dieu! que c'était une belle chose pour moi alors qu'un hospice.

J'étais une cause d'enchantement perpétuel pour les abonnés. On appelle

ainsi dans les hôpitaux les malades qui, atteints depuis de longues

années de maladies incurables, voient passer devant eux, immobiles et

sans espoir, la population flottante des personnes atteintes de maladies

aiguës. Ces pauvres gens avaient vu bien des entrées et des sorties, ils

avaient vu arriver bien des vivants, ils avaient vu emporter bien des

morts.

Je leur rappelais la vie, dans ce qu'elle a de plus doux et de moins

désillusionné, l'enfance. Aussi le soir, dans cette grande salle

Sainte-Marie, quand les sœurs me faisaient réciter tout haut mes

prières, ils écoutaient avec recueillement cette voix d'enfant qui prie

pour tout ce qui souffre.

Chastes et douces impressions de mes premières années, l'existence que

j'ai menée depuis vous a bien peu ressemblé, mais combien de fois, au

milieu de l'agitation des plaisirs et de la vie, j'ai regretté le temps

où je vous ressentais!

Le moment de partir était venu. Nous reçûmes avis du bureau de police que

mon cher beau-père allait sortir de prison. Ma mère voulait mourir plutôt

que d'être exposée à le revoir. On lui donna le conseil de quitter Paris.

Une ouvrière, qu'elle avait employée, lui dit:

--Écoutez, je suis au moment de partir pour Lyon, où je dois travailler

chez M. Pomerais, chapelier. Voulez-vous partir à ma place?

J'ai cru que ma mère allait l'étouffer en l'embrassant.

--Henriette, vous nous sauvez la vie; je me souviendrai toujours du

service que vous me rendez, et je prie Dieu qu'il me donne l'occasion de

vous montrer ma reconnaissance.

Deux jours après, ma mère prit un passeport sous un nom supposé, avec le

droit des indigents, trois sous par lieue, et le lendemain nous partîmes.

Henriette nous fit la conduite avec un ouvrier ébéniste, nommé Honoré,

qui avait voulu épouser ma mère, plus tard être mon parrain, et qui

n'avait jamais été qu'un ami dévoué.

Nous arrivâmes bientôt à l'endroit où nous devions nous quitter. Ma mère

se séparait à regret de ses amis: incertaine du lendemain, effrayée de la

longueur de la route qu'elle allait entreprendre à pied avec moi, elle

regardait en arrière. Mais le souvenir de son mari ne lui permettait pas

d'hésiter: la crainte de voir apparaître un obstacle à notre fuite

l'aiguillonnait. Quant à moi, je brûlais du désir de partir; je tirais

maman par sa robe. On eût dit que l'espace qui était devant nous

m'appelait.

A l'âge que j'avais, la misère est une partie de plaisir, quand on va la

chercher hors de chez soi.

Henriette pleurait à chaudes larmes. Honoré me serrait sur son cœur;

mais l'envie de voyager était plus forte que l'émotion des adieux, et je

cherchais à me dégager.

A ce moment, les routes aux abords de Paris étaient encore pavées et

bordées de grands arbres. En écoutant le bruit des voitures et le vent

qui faisait crier les branches et bruire les feuilles, je me sentais

palpiter d'impatience et de bonheur.

De tout ce que je voyais, de tout ce que je m'attendais à voir, surtout,

je faisais un monde, et je disais à chaque instant: Partons.

Henriette me donna une petite robe, Honoré un chapeau de paille à larges

bords. Ils n'étaient riches ni l'un ni l'autre, cependant ils nous

offrirent un peu d'argent. Ma mère les rassura:

--J'ai ce qu'il faut pour moi et pour Céleste.

Leur bon cœur se gonfla, car ils savaient bien que nous sortions de

l'hôpital sans un sou, mais ils n'osèrent pas insister. Nous échangeâmes

ces baisers des malheureux qui ne ressemblent en rien aux caresses des

gens du monde, et nous nous séparâmes en prenant chacun la route opposée.

Nous marchâmes un quart d'heure en silence. Ma mère s'arrêta, regarda en

arrière. Je voulais voir comme elle. Je montai sur une borne qui marquait

un quart de lieue. J'entendis maman soupirer; je vis ses yeux se mouiller

de larmes, et elle se dit à elle-même: _Plus rien!_

Nous marchâmes toute la journée sans rien prendre. A huit heures, nous

avions fait une étape et nous entrions dans une ferme qui bordait la

route. Nous demandions si peu, que l'on nous reçut froidement. J'étais

bien fatiguée; mais, comme le malheur développe l'intelligence, je

compris qu'il ne fallait pas laisser voir mon abattement.

Je fis semblant d'être gaie; je sautai, je fis des agaceries aux gens de

la maison. Ma gentillesse plut et l'on nous prodigua les mêmes soins que

si nous avions été riches.

Le lendemain, ma mère alla recevoir ses secours de route à la mairie, et

notre voyage se continua sans accident jusqu'à Châlons. Ma mère était

pieuse, et, sous l'influence de sa dévotion, elle m'a donné dans mon

enfance des habitudes et des impressions dont rien n'a pu effacer le

souvenir. Chaque fois que nous rencontrions une église, une croix, un

calvaire, nous faisions une prière et nous demandions à Dieu de nous

protéger dans cette longue route, toujours pénible pour une femme et

pour une enfant réduites à marcher à pied.

Au moment de notre arrivée à Châlons, de grosses gouttes de pluie

commençaient à tomber. Tout annonçait l'approche d'un orage affreux.

Nous courûmes, malgré notre fatigue, à l'embarcadère des bateaux à

vapeur. Il faisait une chaleur étouffante; j'avais été tellement brûlée

par le soleil, que mon cou était tout couvert de cloques; je souffrais

beaucoup. Le bateau partait à cinq heures du matin. Ma mère, pour assurer

sa place, paya d'avance. La fille d'auberge nous éveilla à quatre heures.

Nous descendîmes dans une grande salle prendre du café. Tout le monde

était en émoi.

Il faisait un temps épouvantable. La Saône roulait ses flots comme la

mer. On y voyait à peine, ce qui ajoutait encore aux difficultés de

l'embarquement. On avait mis une planche pour conduire les voyageurs de

la terre au bateau. Le vent était si furieux, qu'on courait risque d'être

emporté.

La crainte de perdre sa place fit commettre une imprudence à ma mère.

Elle me prit dans ses bras et elle se hasarda à passer en courant; mais

son poids fit remuer la planche, ma mère fit un faux pas, ouvrit les

bras, et je tombai dans la Saône.

On me retira tout étourdie de cette chute et de ce bain involontaire,

mais sans autre mal que la peur.

Naturellement, nous avions pris les secondes places. C'était une petite

chambre carrée, avec des bancs tout autour. Quand je fus changée et

séchée, je regardai les personnes qui nous entouraient. Il y avait un

prêtre à l'air bon et vénérable. Ses cheveux étaient blancs, son front

haut, ses yeux noirs; il avait l'air jeune. On eût dit que cette

chevelure blanche était une auréole pour le faire respecter, malgré son

air de jeunesse apparente. Il y avait encore deux ouvriers proprement

vêtus, une femme en robe voyante, coiffée d'un bonnet excentrique, et

l'air hardi; maman et moi: nous faisions, en tout, six personnes.

Un peu remise de mes émotions, je m'approchai du prêtre et je tâchai de

voir dans le livre qu'il tenait.

Les prêtres catholiques, qui n'ont point de famille, se plaisent avec les

enfants; tant il est vrai que la nature sait toujours garder ses droits.

Le curé me fit signe d'approcher, me montra de saintes images et

m'engagea à prier Dieu, pour qu'il fît cesser l'orage. Je me mis à

genoux devant lui, et je répétai à haute voix les paroles qu'il me disait

tout bas.

Mes forces étaient épuisées. La fatigue l'emporta bientôt sur tout autre

sentiment. Je me couchai sur la banquette, où je ne tardai pas à

m'endormir, la tête sur les genoux de ma mère.

Le bruit de la foudre me réveilla en sursaut. Tout le monde poussait des

cris de désespoir. Le bateau à vapeur avait failli se briser entièrement

en passant sous l'arche d'un pont; la cheminée avait été en partie

rompue. La Saône était écumante; ses ondes furieuses, gonflées,

débordées, semblaient avoir la force d'inonder des villes entières. On

lâcha la vapeur, et nous naviguâmes comme sur un vaisseau sans pilote et

sans gouvernail.

La tempête se calma avec la même promptitude qu'elle avait mise à

éclater. Le curé, qui était devenu mon ami, et qui m'avait protégée et

rassurée pendant la tourmente, me dit en me quittant:

--Je t'avais bien dit, mon petit ange, que le ciel exaucerait ta prière,

et que nous arriverions à Lyon sains et saufs.

Bon curé, mon compagnon de voyage sur le bateau à vapeur de la Saône, si

jamais ces pages vous tombent sous la main, j'ai bien peur que vous ne

soyez un peu scandalisé des fautes et des égarements de celle que vous

appeliez votre petit ange.

II

MON BEAU-PÈRE.

A peine arrivés à Lyon, il fallut que ma mère s'occupât de trouver un

logement. Nous demandâmes la place des Célestins, où demeurait le maître

à qui ma mère était adressée. Notre intention était de nous loger tout

près de là. Nous trouvâmes, dans une maison voisine, une petite chambre

bien modeste. La femme qui nous sous-loua cette chambre nous parut

revêche et malveillante.

Je vous ai déjà dit, je crois, que ma mère avait pris un passe-port sous

le nom de son amie Henriette. Le passe-port portait donc un nom de

demoiselle. En m'entendant l'appeler maman, on la regardait de travers.

Notre hôtesse était une femme d'environ cinquante ans, maigre, petite; sa

figure n'avait rien de méchant, mais elle avait la voix si aigre et la

parole si sèche, qu'elle me faisait presque peur. Je ne passais jamais

devant sa porte sans marcher sur la pointe des pieds.

Il y avait deux jours que nous étions à Lyon. Maman était allée chez son

maître, qui l'avait très-bien reçue; mais elle n'avait pas osé lui dire

qu'elle avait une fille. J'étais donc destinée à rester enfermée toute la

journée.

La perspective d'être seule pendant des jours entiers me semblait

affreuse. Je commençais à regretter mon beau-père et les coups qu'il me

donnait. Si notre propriétaire avait eu l'air un peu plus gracieux, je me

serais insinuée chez elle; mais elle avait la figure gaie comme une porte

de prison, et elle n'aimait au monde qu'un gros chat gris.

Ma mère voyait ma peine, et, pour me consoler, elle me faisait mille

promesses, pour le dimanche. Tout cela ne servait qu'à faire couler mes

larmes de plus belle. Ma mère se mettait alors à pleurer de son côté.

C'était sa force contre moi. Je devins raisonnable: je promis d'être bien

sage et d'ourler des mouchoirs. Il fallait que je fusse bien attendrie

pour faire cette promesse, car j'avais horreur des travaux à l'aiguille.

Nous étions au vendredi. Ma mère ne devait entrer en fonctions que le

lundi. Nous allâmes nous promener aux Brotteaux. Nous avions emporté

notre déjeuner; nous étions assises à l'ombre d'un beau marronnier, et

nous allions nous mettre à manger, quand je sentis quelque chose de froid

et d'humide s'approcher de mon cou. J'eus tellement peur que je n'osai

pas me retourner. Je regardai maman, qui se mit à rire si fort, que je me

décidai à tourner la tête, et je vis un gros chien barbet, couleur marron

et blanc. C'est, du moins, ce que nous reconnûmes depuis, car, ce

jour-là, il était si crotté, qu'il était impossible de rien distinguer, à

l'exception de ses yeux gris-clair, de son nez noir, de ses dents

blanches et de sa gueule rose. C'était un pauvre honteux. Il s'était

approché de nous, au moment où j'allais porter à ma bouche la tartine que

j'avais à la main. Je lui donnai mon pain. En quatre ou cinq coups de

dents, il eut bientôt mangé plus que ma mère et moi.

Le repas achevé, nous fîmes une partie de course. Au bout d'une heure,

nous étions si bien ensemble qu'il ne voulait plus me quitter, et que je

le trouvais superbe. Nous revînmes à la maison; il me suivit jusqu'à la

porte. J'avais bien envie de demander à maman la permission de le garder;

mais un gros chien mange beaucoup, et nous avions bien juste pour nous.

Le moment suprême était arrivé: maman avait la main sur le marteau de la

porte. Je pris mon courage à deux mains:

--Ma petite mère, voilà que nous rentrons, mais le pauvre chien est bien

loin pour retrouver sa maison; si tu voulais, je le garderais jusqu'à

dimanche; je ne m'ennuierais pas, et nous le reconduirions où nous

l'avons trouvé.

--Tu es folle, ma fille; tu veux nous faire renvoyer. Ne te rappelles-tu

pas que la propriétaire a hésité à me louer, parce que j'avais un enfant.

Si maintenant je lui amène un chien, elle va faire de beaux cris.

Je sentais la justesse de ces raisons. Je ne pouvais pas promettre de

cacher mon ami; il était de la taille d'un gros caniche. La porte

s'ouvrit: mon barbet entra avec moi. Je lui disais bien: Va-t'en,

va-t'en; mais il remuait la queue et ne bougeait pas. Je roulais dans mes

yeux de grosses larmes, prêtes à tomber. Maman n'y tint pas; elle me prit

la main, et baptisant mon chien en signe d'adoption:

--Viens, Mouton, dit-elle; tu tiendras compagnie à Céleste.

Nous nous enfermâmes tous les trois dans notre chambre. Le reste de la

journée se passa à faire la toilette de Mouton. Lorsqu'il fut bien lavé,

bien peigné, je m'aperçus, avec des transports croissants, qu'il était

loin d'être laid. Je n'avais plus peur d'être seule.

Quand ma mère eut travaillé quelque temps, comme elle entendait à

merveille le commerce, qu'elle avait beaucoup de goût, ses maîtres

devinrent très-bons pour elle. Elle raconta sa position et révéla mon

existence. On lui fit des reproches de ne pas m'avoir amenée avec elle;

la dame voulait venir me chercher tout de suite.

--N'y allez pas, lui dit maman; elle a un chien qu'elle ne voudrait pas

quitter, c'est une passion dont vous ne pouvez vous faire l'idée.

La dame s'obstina à venir me chercher malgré mon chien, et à m'emmener

avec mon chien.

Je fis une entrée superbe, en compagnie de Mouton. J'étais si assotée de

ce chien que je ne pouvais parler d'autre chose. Quand on me disait: Tu

es gentille, je répondais: Mouton se porte bien.--Es-tu bien sage?--Je

répondais: Il n'est pas gourmand du tout.

Plusieurs mois se passèrent ainsi; nous étions bien heureuses. Nous

recevions des lettres d'Henriette, qui nous disait ce qui se passait à

Paris. Mon beau-père avait remué ciel et terre pour savoir où nous

étions. Il avait été pleurer chez tous nos amis; mais on le connaissait

bien et personne ne se laissait attendrir par ses grimaces.

Il courait, buvait, jouait. Au bout de six mois, il fut criblé de dettes,

et n'aurait pas tardé à commettre quelque mauvaise action, qui l'aurait

fait mettre en prison, sans une rencontre bien malheureuse qui lui révéla

notre retraite et le mit sur notre trace.

Ma mère tenait le comptoir du chapelier chez qui elle travaillait.

Un jour, il vint un homme qui la reconnut pendait qu'elle le servait.

--Je ne me trompe pas, lui dit-il, vous êtes madame G... J'ai vu votre

mari, il y a deux mois: c'est un bien méchant homme; il dit, à qui veut

l'entendre, que vous vous êtes sauvée avec un amant; mais, soyez

tranquille, ma femme l'a joliment remis à sa place.

--Gardez-vous, lui répondit ma mère, de dire que vous m'avez rencontrée.

L'homme fit les plus belles promesses de discrétion du monde. La première

chose qu'il fit, en rentrant chez lui, fut d'écrire à sa femme: «Devine

qui je viens de rencontrer à Lyon, chez un tel, chapelier, cette pauvre

Mme G... avec sa fille.»

Peu de temps après, mon beau-père savait où nous étions. Comme il n'avait

pas un sou, il se fit engager en qualité de chauffeur sur un bateau à

vapeur qui faisait le service de Lyon. Je vous ai dit qu'il était

ingénieur-mécanicien.

Ignorant la présence de G... à Lyon, nous vivions dans une complète

sécurité. Le réveil fut affreux.

Un jour, ou plutôt un soir, car à quatre heures et demie, dans l'hiver,

il fait nuit, je promenais mon chien. J'étais au milieu de la place,

quand un homme me prit dans ses bras, et m'enleva de terre comme une

plume.

J'allais crier; mais tout d'un coup les battements de mon cœur

s'arrêtent, ma voix s'éteint dans ma gorge. Je venais de reconnaître mon

beau-père.

Il ne me dit pas un mot; je ne pouvais revenir de ma surprise. Ce fut

seulement quand je vis que nous nous éloignions de la maison que je lui

dis: Où me conduisez-vous donc? ma mère demeure là.--Sois tranquille,

elle viendra bien nous retrouver.

Je fis un effort pour m'arracher de ses bras et crier; mais il me serra

si fort que mes os craquèrent et que ma voix mourut sur mes lèvres. Il

m'étouffait.

--Écoute, me dit-il, ta mère est une misérable. Il y a bien longtemps que

je la cherche; elle va me payer aujourd'hui tout le mal qu'elle m'a fait.

Je sais bien qu'elle ne m'aime pas; toi, c'est autre chose, il faudra

bien qu'elle te trouve, mais elle cherchera longtemps.

Je compris que j'étais perdue. Je jetai un dernier regard en arrière;

chaque pas qui m'éloignait de ma mère me faisait mourir. J'allais fermer

les yeux, quand je vis mon chien qui me suivait. Tout mon courage me

revint, je n'étais plus seule. Je regardai. Mon chien avait l'air triste:

on eût dit qu'il comprenait.

Nous passâmes dans plusieurs rues, puis devant un grand passage qui me

fit peur. C'était la boucherie. Tous ces cadavres de bestiaux pendus aux

portes, ce ruisseau qui coulait au milieu du passage, plein d'un sang

noir et caillé, les quinquets fumeux qui projetaient à l'entrée une lueur

sombre et terne; tout cela me faisait trembler de tous mes membres.

Nous étions arrêtés à l'entrée du passage. Déjà G... mettait son pied sur

la première marche; par un mouvement plus fort que ma volonté, je lui

passai mes deux bras autour du cou. Il n'y prit pas garde, le méchant

homme, car s'il eût compris ma terreur, il m'eût fait entrer dans ce

passage pour mieux me faire souffrir; mais, regardant à sa gauche, il

traversa la rue et nous entrâmes dans une espèce de cul-de-sac; vers le

milieu, il s'arrêta; je regardai la maison où il se disposait à entrer.

Elle était haute, étroite; les fenêtres étaient fermées. Au

rez-de-chaussée, il y avait une seule boutique dont les carreaux étaient

blanchis. Cette maison ne ressemblait pas aux autres maisons. L'allée

était noire. En entrant, mon corps se raidit et j'appelai mon chien. Mais

en se retournant et voyant la pauvre bête sur ses pas, G... lui donna un

coup de pied. Je sentis quelque chose de si douloureux à mon cœur, que

je m'affaissai sur l'épaule de mon bourreau. Je ne vis plus rien; je

n'entendis plus rien que les plaintes de mon chien qui s'éloignait en

gémissant. Je ne sais si je m'étais évanouie, ou si la volonté de ne plus

voir, de ne plus entendre, m'avait engourdie pendant quelques instants.

Enfin j'entendis parler; c'était une voix de femme. J'ouvris les yeux et

sautai à bas de la chaise sur laquelle on m'avait déposée. Je courus près

de cette femme; je me serrai si près d'elle, qu'on eût dit que je voulais

entrer dans son corps. Je vis les yeux de G... qui dardaient sur moi; je

détournai la tête et n'osai dire un mot. Nous étions dans une salle qui

me paraissait étrange. Cela ressemblait à un café, et cependant cela n'en

était pas un. Il y avait là des chaises, des tables, un comptoir, des

liqueurs, plusieurs femmes décolletées, à peine vêtues. Une de ces femmes

était assise à côté de G... C'est près de celle-là que je m'étais

réfugiée. Elle avait la voix rauque, l'air méchant. Deux autres femmes

étaient à une table avec deux hommes; au milieu de ce groupe montait une

flamme bleue et rouge qui me fascinait et donnait un air diabolique aux

personnages qui l'entouraient. Deux autres femmes jouaient aux cartes.

J'en vis une autre encore, qui, derrière moi, travaillait à une petite

robe d'enfant. Elle avait l'air plus jeune que ses compagnes; elle était

plus décente dans sa mise. Elle avait quitté son ouvrage et me regardait.

Je la vis bien en face. Ses yeux était bons; sa figure, quoique laide,

avait quelque chose de doux qui m'attirait vers elle.

Avec l'instinct de la peur, qui cherche à fuir, j'examinai cette

singulière boutique où j'étais prisonnière, les carreaux dépolis ne me

permettaient pas de voir au-dehors; la porte sur la rue était condamnée.

Je fis un mouvement de surprise. La femme près de laquelle j'étais

placée se préparait à boire un verre de liqueur jaune clair, qui se

renversa en partie sur elle.

--Le diable emporte l'imbécile! s'écria-t-elle; voilà ma robe tachée.

Et elle me poussa si brutalement que j'allai rouler à quelques pas. Je

restai stupéfaite, n'osant même plus lever les yeux.

Au bout d'un instant, je sentis quelqu'un qui me tirait doucement par la

manche. C'était la femme qui travaillait. Je pris la main qu'elle me

tendait et je la serrai de toutes mes forces; elle me prit sur ses

genoux. Mon cœur se détendit un peu.

Les deux femmes qui étaient à table avec des hommes dirent à celle qui

était près de G...--Eh! la Louise, veux-tu du punch?

--Non, répondit celle qu'on appelait ainsi, c'est bon pour des enfants

votre mélasse; j'aime mieux l'eau-de-vie naturelle.

Elle acheva de boire le verre qui avait été la cause de ma disgrâce. Puis

s'adressant à G..., elle reprit la conversation interrompue.

--Tu dis donc que ce moucheron d'enfant t'appartient? Tu aurais bien dû

la laisser chez toi, car les règlements sont très-durs.

G... garda le silence. Il vida lentement son verre, et ayant, sans

doute, combiné ce qu'il voulait dire, il commença ainsi:

--Je me suis marié il y a huit ans: j'aimais ma femme; elle m'a trompé;

c'est une misérable. Elle m'a fait tant d'infamies que je me suis séparé

d'elle; mais les lois sont injustes: elles laissent les filles à la mère.

Ma femme a obtenu de garder sa fille. Ma femme vit ici, à Lyon, avec son

amant. Je suis venu de Paris pour lui voler mon enfant; mon intention est

de repartir demain. Mais j'avais peur que l'on me cherchât cette nuit;

j'ai pensé que je ne serais pas découvert ici: il faut donc que vous nous

gardiez tous les deux.

Je poussai un long soupir; je n'osais rien dire à la femme qui me tenait

dans ses bras, mais je la regardai; elle me comprit, me serra doucement

et me fit signe de me taire.

La Louise répondit à G... qu'elle comprenait sa conduite; que pourtant je

n'avais pas l'air de l'adorer, et qu'il aurait mieux fait de me laisser.

--C'est vrai, dit G..., que l'enfant ne m'aime guère; mais cela viendra

plus tard. On lui a dit que je n'étais pas son père; on l'a élevée à me

haïr. Elle m'aimera quand elle sera plus raisonnable, et qu'elle

comprendra que je l'ai sauvée de l'inconduite et du mauvais exemple de sa

mère.

Je sentis comme un mouvement nerveux, que ne put réprimer la femme qui me

tenait. Je la regardai; elle me fit encore signe de me taire.

--Ah! continua G..., si elle pouvait se sauver, elle ne manquerait pas de

le faire; aussi je ne la perdrai pas de vue.

--Comme cela te plaira, reprit la Louise, mais je ne veux pas qu'elle

reste près de moi.

Ma protectrice prit alors la parole du ton le plus naturel:

--Je la garderai, si tu veux. Il est tard maintenant; il est presque sûr

que je serai seule; j'en aurai bien soin; je sais ce que c'est que les

enfants.

Cette proposition eut l'air de sourire à la Louise.

--Cela te va-t-il? dit-elle à G...

--Oui, pourvu qu'elle ne la laisse pas sortir.

--Sois tranquille. Elle a une fille qu'elle élève joliment, va! Allons,

ma petite, dit-elle, en se tournant vers moi, tu vas rester avec

Marguerite; ton père viendra te chercher demain.

Je me reculai. J'avais peur d'être touchée ou embrassée par cette

créature.

Dès que la porte fut fermée, je dis à Marguerite:

--Ah! madame, vous allez me conduire près de maman, n'est-ce pas?

A ce moment, un grand bruit se fit entendre dans le coin où étaient les

quatre personnes dont j'ai parlé plus haut. On se disait des injures; on

était au moment de se battre. Marguerite m'emporta dans une chambre

voisine et me dit:

--Maintenant, parle, mais parle bas, car ton père est à côté de nous; il

n'y a qu'une cloison qui nous sépare.

Je lui racontai mon histoire de mon mieux. Je lui dis que je venais

d'être enlevée, que ma mère devait être morte d'inquiétude. Je joignis

mes mains, et je la suppliai d'aller prévenir maman.

Elle me coucha dans son lit, ferma sa porte à double tour et sortit.

Quand elle fut partie, je m'endormis. J'étais pourtant bien malheureuse,

j'avais pourtant bien peur; mais la fatigue et la faim l'emportèrent sur

mon désespoir. La faim! comme tous les enfants malheureux, j'avais formé

le projet de me laisser mourir de faim, et j'avais obstinément refusé

toute nourriture.

Mon sommeil était plutôt de la défaillance que du sommeil. Je n'entendis

pas rentrer Marguerite. Elle dormait près de moi, quand je m'éveillai.

Tout me revint en mémoire, et je lui demandai des nouvelles de ma mère.

--Je l'ai vue, me dit-elle: elle a l'air d'une bien honnête femme. Je lui

ai dit où tu étais. Elle va venir, comme si quelqu'un du dehors l'avait

avertie, car cet homme pourrait me battre, s'il savait que c'est moi qui

suis allée la prévenir.

Nous entendîmes parler très-haut dans la salle du bas. Je jetai un grand

cri; je venais de reconnaître la voix de ma mère.

Je m'élançai vers la porte. Marguerite me retint et frappant à la

cloison:

--Est-ce que vous n'entendez pas le tapage qui se fait en bas? C'est une

femme qui demande un enfant; cela pourrait bien vous regarder. Venez

chercher votre fille.

Ainsi que Marguerite l'avait bien deviné, on ne répondit pas tout de

suite de la chambre voisine. Elle me poussa dans l'escalier, attendit

quelques secondes, de manière à me donner de l'avance, et s'écria bien

haut, pour être entendue de tout le monde.

--Ah! bien, pendant que je vous parlais, la petite vient de se sauver.

La pauvre fille cherchait ainsi à concilier le succès de ma fuite avec la

peur que lui causait la colère de G...

Je n'étais pas encore en bas que j'entendis la porte s'ouvrir et G...

s'élancer à ma poursuite. Mais, avant qu'il pût m'atteindre, j'étais près

de ma mère, je la serrais dans mes bras, je buvais ses larmes.

G... se rua sur nous; mais toutes les femmes nous firent un rempart de

leurs corps. Ma mère leur avait en peu de mots expliqué sa position. Sa

vue seule avait dissipé les effets des mensonges de G... La vérité a une

force qui éclate d'elle-même.

En voyant ces femmes disposées à nous défendre, G... sentit augmenter sa

fureur.

--Je vais les tuer toutes deux! s'écria-t-il exaspéré.

--J'ai donc bien fait d'envoyer chercher la garde? dit Marguerite, qui

était entrée la dernière.

Ce mot produisit son effet. G... s'arrêta, les poings crispés, la bouche

écumante; mais il s'arrêta.

Marguerite, qui avait montré pour moi, depuis la veille, autant de

présence d'esprit que de bonté, ne le perdait pas de vue. Elle profita de

ce moment d'hésitation, et nous fit sortir par une porte qui donnait sur

la cour.

G... nous crut dans une autre salle; toutes les femmes l'entouraient,

l'engageant à ne pas bouger, afin qu'on pût renvoyer la garde. Voyant

qu'elle n'arrivait pas, il se rassura un peu; croyant qu'il aurait le

temps de nous emmener, il se dirigea du côté où nous étions sorties.

--Est-ce que c'est cette pauvre femme que vous cherchez encore? lui dit

Marguerite en lui montrant que la porte donnait sur la cour, et la cour

sur la rue, vous ne la trouverez plus; elle est partie avec son enfant,

entendez-vous? avec son enfant qui n'est pas le vôtre. Vous, vous n'êtes

qu'un misérable! Sortez d'ici.

Toutes les femmes se mirent après lui. G... fut obligé de quitter la

place.

--Oh! je les retrouverai, vociférait-il en s'éloignant; elles payeront

pour tout ce que vous m'avez dit et pour tout ce que vous m'avez fait.

Il était temps qu'il se sauvât. La fureur de ces femmes était portée à

son comble, et elles l'auraient cruellement battu.

Leur bon cœur m'avait sauvée d'un grand danger.

III

MON BEAU-PÈRE

(Suite).

Pendant qu'on éconduisait ainsi mon cher beau-père, nous courions à

perdre haleine.

Nous n'étions pas encore entrées dans la boutique que ma mère criait:

--J'ai ma fille, cachez-nous, ou nous sommes perdues.

Chacun m'embrassa; mon chien accourut me lécher, et me fit tomber à force

de caresses.

--Voyons, nous dit M. Pomerais, il s'agit maintenant de vous trouver une

retraite sûre: ici, vous seriez trop exposées. Je vais vous adresser à un

de mes amis qui est fabricant en gros. Je vais le faire prévenir, et

cette nuit vous partirez avec la petite. D'ici là, montez dans la chambre

de ma femme; on ira tantôt chercher vos effets.

A peine étions-nous dans l'escalier, que G... arriva. On le vit passer et

repasser devant la boutique.

Fatigué de ne rien voir, il entra, et demanda si on pouvait lui indiquer

l'adresse d'une femme qui, d'après ce qui lui avait été assuré,

travaillait dans la maison.

M. Pomerais était sur ses gardes.

--Comment appelez-vous la personne que vous cherchez, monsieur?

--C'est ma femme, monsieur, que je cherche; elle m'a volé ma fille, après

m'avoir ruiné et indignement trompé. J'abandonnerais cette malheureuse,

si j'avais mon enfant. Je ne puis vous dire sous quel nom elle est venue

vivre à Lyon, car elle cache, celui que je lui ai donné, pour se

soustraire à la justice et à mes recherches.

Pomerais eut envie de prendre le manche à balai et de lui faire la

conduite, mais il réfléchit que, dans notre intérêt, il valait mieux

dissimuler et il répondit avec calme:

--Tout cela n'est pas un nom: j'emploie cinquante ouvrières; pourvu

qu'elles soient exactes, je ne leur demande pas de détails sur leur vie

privée. Beaucoup de ces femmes ont des enfants, des maris; mais je ne me

mêle pas de leurs querelles de ménage, et je suis désolé de ne pouvoir

vous donner les renseignements que vous me demandez.

G... se trouva fort déconcerté, d'autant plus que M. Pomerais se

disposait à lui tourner les talons.

Il reprit, de cette voix douce dont je vous ai parlé:

--Ah! monsieur, que je suis malheureux! On vous a prévenu contre moi;

elle vous aura trompé aussi.

M. Pomerais revint sur ses pas, craignant d'avoir été trop brusque:

--Vous êtes dans l'erreur, je ne suis nullement prévenu contre vous; je

n'ai pas l'honneur de vous connaître.

--Si vous me connaissiez, monsieur, vous sauriez que j'ai raison et que

je suis bien à plaindre. Je vous ai dit que je me nommais G..., que je

réclamais ma femme. Si elle a changé de nom, voici son signalement. Je

vous en supplie, aidez-moi à la retrouver; car, hier encore, elle était

ici: c'est une femme de cinq pieds; sa taille est bien prise, sa figure

est ovale, son front haut, ses cheveux noirs, fins et brillants; ses

sourcils noirs, bien arqués; les yeux d'un gris bleu, beaux, mais d'une

expression dure; le nez aquilin, un peu fort; la bouche grande, les

lèvres minces, les dents admirables; elle est presque toujours pâle, et

très-blanche de peau. Quant à sa fille, je veux dire quant à ma fille,

elle a sept ans: c'est une nature précoce; elle aura le caractère de sa

mère, fier, indomptable. C'est une méchante petite tête que je saurai

bien réduire.

Puis, craignant de laisser apercevoir toute sa haine pour moi, il ajouta:

--Elle est si mal élevée! Tout cela changera; elle est intelligente.

Enfin, vous savez, monsieur, un enfant est toujours beau pour son père.

M. Pomerais se mordit les lèvres pour ne pas répondre à G... avec le

mépris que cette comédie lui inspirait.

--Je connais, en effet, monsieur, la personne que vous venez de me

dépeindre. C'est une femme laborieuse et qui nous a paru honnête. Sa

fille, la vôtre, est une charmante enfant. Nous avons cru sa mère veuve:

elle nous a dit hier soir qu'elle quittait Lyon pour plusieurs jours,

sans nous donner d'autres explications. Je ne sais donc pas où elle est

allée, mais je serais enchanté de la reprendre quand elle reviendra.

Ce disant, M. Pomerais fit un salut à G... et lui tourna le dos.

G... resta quelques instants stupéfait, et comprenant qu'il n'aurait rien

de cet homme, il finit par s'en aller furieux.

On vint nous prévenir de ce qui s'était passé; ma pauvre mère était

mourante de peur: ses dents claquaient; on tâchait de la calmer.

--Oh! ce n'est pas pour moi que je tremble, disait ma mère. Si j'étais

seule, j'irais au-devant de lui. Est-ce que je crains la mort, moi? mais

ma fille! ma fille!

Et me serrant dans ses bras, elle fondait en larmes; mon petit cœur

battait fort aussi. J'aurais voulu être grande, grande comme la haine que

j'avais pour cet homme.

A dix heures du soir, un apprenti vint nous dire que G... venait de

quitter la porte, autour de laquelle il avait rôdé toute la journée. Il

était peu probable qu'il revînt avant le lendemain.

A minuit et demi, nous partîmes, accompagnées de M. Pomerais, de deux

ouvriers et du concierge. Nous étions bien gardées; cependant la main de

ma mère était glacée; je sentais aux secousses de son bras qu'elle

tremblait. Je lui disais tout ce que je pouvais pour lui donner du

courage, et en essayant de la rassurer, je me rassurais moi-même. Cela

commençait à venir, quand nous vîmes un homme tourner la rue que nous

venions de quitter.

Quand on a peur d'être poursuivi, tous les objets semblent avoir la forme

de ce qui vous effraye: les voleurs doivent prendre les bornes pour des

gendarmes. Nous nous serrâmes l'une contre l'autre en jetant un cri; nos

amis se rapprochèrent de nous. Une seconde s'écoula qui nous parut un

siècle. Un monsieur venait de passer sans prendre garde à nous. Revenues

de notre effroi, nous le regardâmes: il était tout petit, et sans

exagération il avait bien deux pieds de moins que mon beau-père.

Nous allions à la Guillotière; il y avait une bonne course.

Quand nous arrivâmes, il était plus d'une heure du matin. On nous

attendait, car on vint nous ouvrir tout de suite. La personne qui nous

fit entrer était un homme d'une quarantaine d'années, plutôt petit que

grand, plutôt gros que mince, le teint frais, l'air bien portant. Ses

cheveux crépus, moitié gris, moitié châtains, lui encadraient la figure;

il était comme entortillé dans une grande redingote. Je ne pus pas bien

le voir dans ce premier moment, mais il me sembla qu'il avait l'air bon.

Sa voix me rassura tout-à-fait.

--Vous venez bien tard, mes enfants, j'allais me coucher.

--Excuse-nous, mon cher Mathieu, dit M. Pomerais, qui était notre

introducteur, mais cette pauvre femme n'osait pas sortir plus tôt, dans

la crainte d'être suivie; garde-la. Il ne faut pas qu'elle sorte de chez

toi pendant quelque temps. Son gueux d'homme n'a pas d'argent; quand il

verra qu'il ne peut pas la retrouver, il repartira. Mais c'est un tartufe

dont il faut bien se défier.

--Sois tranquille, répondit M. Mathieu à Pomerais, qui m'avait prise sur

ses genoux pour m'embrasser, nous ferons bonne garde, et la petite ne

s'ennuiera pas avec mon garçon.

--Allons, ma bonne Jeanne, du courage, disait Pomerais à ma mère, vous

êtes chez de braves gens qui auront bien soin de vous et de votre fille.

Nous nous reverrons bientôt. Que diable! ne pleurez pas. Bonsoir, ma

petite Céleste, je viendrai te voir.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 1 · 第 1 / 14 段