LIVRE III

Les jeunes gens qui, nés avec quelque talent et de l'amour pour les

beaux-arts, ont vu de près les hommes célèbres dans l'art dont ils

faisoient eux-mêmes leurs études et leurs délices, ont connu comme moi

le trouble, le saisissement, l'espèce d'effroi religieux que j'éprouvai

en allant voir Voltaire.

Persuadé que ce seroit à moi de parler le premier, j'avois tourné de

vingt manières la phrase par laquelle je débuterois avec lui, et je

n'étois content d'aucune. Il me tira de cette peine. En m'entendant

nommer, il vint à moi, et, me tendant les bras: «Mon ami, me dit-il, je

suis bien aise de vous voir. J'ai cependant une mauvaise nouvelle à vous

apprendre: M. Orry[39] s'étoit chargé de votre fortune; M. Orry est

disgracié.»

Je ne pouvois guère tomber de plus haut, ni d'une chute plus imprévue et

plus soudaine; et je n'en fus point étourdi. Moi qui ai l'âme

naturellement foible, je me suis toujours étonné du courage qui m'est

venu dans les grandes occasions. «Eh bien! Monsieur, lui répondis-je, il

faudra que je lutte contre l'adversité. Il y a longtemps que je la

connois et que je suis aux prises avec elle.--J'aime à vous voir, me

dit-il, cette confiance en vos propres forces. Oui, mon ami, la

véritable et la plus digne ressource d'un homme de lettres est en

lui-même et dans ses talens; mais, en attendant que les vôtres vous

donnent de quoi vivre, je vous parle en ami et sans détour, je veux

pourvoir à tout. Je ne vous ai pas fait venir ici pour vous abandonner.

Si dès ce moment même il vous faut de l'argent, dites-le-moi: je ne veux

pas que vous ayez d'autre créancier que Voltaire.» Je lui rendis grâce

de ses bontés, en l'assurant qu'au moins de quelque temps je n'en aurois

besoin, et que dans l'occasion j'y aurois recours avec confiance. «Vous

me le promettez, me dit-il, et j'y compte. En attendant, voyons, à quoi

allez-vous travailler?--Hélas! je n'en sais rien, et c'est à vous de me

le dire.--Le théâtre, mon ami, le théâtre est la plus belle des

carrières; c'est là qu'en un jour on obtient de la gloire et de la

fortune. Il ne faut qu'un succès pour rendre un jeune homme célèbre et

riche en même temps; et vous l'aurez, ce succès, en travaillant

bien.--Ce n'est pas l'ardeur qui me manque, lui répondis-je, mais au

théâtre que ferai-je?--Une bonne comédie, me dit-il d'un ton

résolu.--Hélas, Monsieur, comment ferois-je des portraits? je ne connois

pas les visages.» Il sourit à cette réponse. «Eh bien, faites des

tragédies.» Je répondis que les personnages m'en étoient un peu moins

inconnus, et que je voulois bien m'essayer dans ce genre-là. Ainsi se

passa ma première entrevue avec cet homme illustre.

En le quittant, j'allai me loger à neuf francs par mois près de la

Sorbonne, dans la rue des Maçons, chez un traiteur qui, pour mes

dix-huit sous, me donnoit un assez bon dîner. J'en réservois une partie

pour mon souper, et j'étois bien nourri. Cependant mes cinquante écus ne

seroient pas allés bien loin; mais je trouvai un honnête libraire qui

voulut bien m'acheter le manuscrit de ma traduction de _la Boucle de

cheveux enlevée_, et qui m'en donna cent écus, mais en billets, et ces

billets n'étoient pas de l'argent comptant. Un Gascon avec qui j'avois

fait connoissance au café me découvrit, dans la rue

Saint-André-des-Arcs, un épicier qui consentit à prendre mes billets en

payement, si je voulois acheter de sa marchandise. Je lui achetai pour

cent écus de sucre, et, après le lui avoir payé, je le priai de le

revendre. J'y perdis peu de chose; et d'un côté mes cinquante écus de

Montauban, de l'autre les deux cent quatre-vingts livres de mon sucre,

me mettoient en état d'aller jusqu'à la récolte des prix académiques

sans rien emprunter à personne. Huit mois de mon loyer et de ma

nourriture ne monteroient ensemble qu'à deux cent quatre-vingt-huit

livres. Pour le surplus de ma dépense, il me restoit cent quarante-deux

livres. C'en étoit bien assez, car, en me tenant dans mon lit, j'userois

peu de bois l'hiver. Je pouvois donc, jusqu'à la Saint-Louis, travailler

sans inquiétude; et, si je remportois le prix de l'Académie françoise,

qui étoit de cinq cents livres, j'atteindrois à la fin de l'année. Ce

calcul soutint mon courage.

Mon premier travail fut l'étude de l'art du théâtre. Voltaire me prêtoit

des livres. La _Poétique_ d'Aristote, les discours de P. Corneille sur

les trois unités, ses examens, le théâtre des Grecs, nos tragiques

modernes, tout cela fut avidement et rapidement dévoré. Il me tardoit

d'essayer mon talent; et le premier sujet que mon impatience me fit

saisir fut la révolution de Portugal. J'y perdis un temps précieux;

l'intérêt politique de cet événement étoit trop foible pour le théâtre;

plus foible encore étoit la manière dont j'avois précipitamment conçu et

exécuté mon sujet. Quelques scènes que je communiquai à un comédien,

homme d'esprit, lui firent cependant bien augurer de moi. Mais il

falloit, me disoit-il, étudier l'art du théâtre au théâtre même, et il

me conseilla d'engager Voltaire à demander mes entrées. «Roselly[40] a

raison, me dit Voltaire, le théâtre est notre école à tous; il faut

qu'elle vous soit ouverte, et j'aurois dû y penser plus tôt.» Mes

entrées au Théâtre-François me furent libéralement accordées, et, dès

lors, je ne manquai plus un seul jour d'y aller prendre leçon. Je ne

puis exprimer combien cette étude assidue hâta le développement et le

progrès de mes idées et du peu de talent que je pouvois avoir. Je ne

revenois jamais de la représentation d'une tragédie sans quelques

réflexions sur les moyens de l'art, et sans quelque nouveau degré de

chaleur dans l'imagination, dans l'âme et dans le style.

Pour puiser à la source des beaux sujets tragiques, il auroit fallu

m'enfoncer dans l'étude de l'histoire, et j'en aurois eu le courage;

mais je n'en avois pas le temps. Je parcourus légèrement l'histoire

ancienne; et, le sujet de _Denys le Tyran_ s'étant saisi de ma pensée,

je n'eus plus de repos que le plan n'en fût dessiné, et tous les

ressorts de l'action inventés et mis à leur place; mais je n'en dis rien

à Voltaire, soit pour aller seul et sans guide, soit pour ne me montrer

à lui qu'avec tout l'avantage d'un travail achevé.

Ce fut dans ce temps-là que je vis chez lui l'homme du monde qui a eu

pour moi le plus d'attrait, le bon, le vertueux, le sage Vauvenargues.

Cruellement traité par la nature du côté du corps, il étoit, du côté de

l'âme, l'un de ses plus rares chefs-d'oeuvre. Je croyois voir en lui

Fénelon infirme et souffrant. Il me témoignoit de la bienveillance, et

j'obtins aisément de lui la permission de l'aller voir. Je ferois un bon

livre de ses entretiens, si j'avois pu les recueillir. On en voit

quelques traces dans le recueil qu'il nous a laissé de ses pensées et de

ses méditations; mais, tout éloquent, tout sensible qu'il est dans ses

écrits, il l'étoit, ce me semble, encore plus dans ses entretiens avec

nous. Je dis _avec nous_, car le plus souvent je me trouvois chez lui

avec un homme qui lui étoit tout dévoué, et qui par là eut bientôt gagné

mon estime et ma confiance. C'étoit ce même Bauvin[41] qui, depuis, a

donné au théâtre la tragédie des _Chérusques_, homme de sens, homme de

goût, mais d'un naturel indolent; épicurien par caractère, mais presque

aussi pauvre que moi.

Comme nos sentimens pour le marquis de Vauvenargues se rencontroient

parfaitement d'accord, ce fut pour tous les deux une espèce de

sympathie. Nous nous donnions tous les soirs rendez-vous après la

comédie au café de Procope, le tribunal de la critique et l'école des

jeunes poètes, pour étudier l'humeur et le goût du public. Là nous

causions toujours ensemble; et les jours de relâche au théâtre, nous

passions nos après-dîners en promenades solitaires. Ainsi tous les jours

nous devînmes plus nécessaires l'un à l'autre, et nous éprouvions tous

les jours plus de regret à nous quitter. «Et pourquoi nous quitter? me

dit-il enfin; pourquoi ne pas demeurer ensemble? La fruitière chez qui

je loge a une chambre à vous louer, et, en vivant à frais communs, nous

dépenserons beaucoup moins.» Je répondis que cet arrangement me plairoit

fort, mais que, dans le moment présent, il ne falloit pas y penser; il

insista, et me pressa si vivement qu'il fallut lui expliquer la cause de

ma résistance. «Chez mon hôte, lui dis-je, mon exactitude à le bien

payer doit m'avoir acquis un crédit que je ne trouverois point,

ailleurs, et dont peut-être incessamment j'aurai besoin de faire usage.»

Bauvin, qui possédoit une centaine d'écus, me dit de n'être pas en

peine; qu'il étoit en état de faire des avances, et qu'il avoit dans la

tête un projet capable de nous enrichir. De mon côté, je lui exposai mes

espérances et mes ressources; je lui communiquai la pièce que je devois

mettre au concours de l'Académie françoise; il trouva que c'étoit de

l'or en barre. Je lui montrai le plan et les premières scènes de ma

tragédie; il me répondit du succès, et alors c'étoit le Potose. Le

marquis de Vauvenargues logeoit à l'hôtel de Tours, petite rue du Paon,

et vis-à-vis de cet hôtel étoit la maison de la fruitière de Bauvin. M'y

voilà logé avec lui. Son projet de faire à nous deux une feuille

périodique ne fut pas une aussi bonne affaire qu'il l'avoit espéré: nous

n'avions ni fiel, ni venin, et cette feuille n'étant ni la critique

infidèle et injuste des bons ouvrages, ni la satire amère et mordante

des bons auteurs, elle eut peu de débit[42]. Cependant, au moyen de ce

petit casuel et du prix de l'Académie que j'eus le bonheur

d'obtenir[43], nous arrivâmes à l'automne, moi ruminant des vers

tragiques, et lui rêvant à ses amours.

Il étoit laid, bancal, déjà même assez vieux, et il étoit amant aimé

d'une jeune Artésienne dont il me parloit tous les jours avec les plus

tendres regrets: car il souffroit le tourment de l'absence, et moi

j'étois l'écho qui répondoit à ses soupirs. Quoique bien plus jeune que

lui, j'avois d'autres soins dans la tête. Le plus cuisant de mes soucis

étoit la répugnance qu'avoit déjà notre aubergiste à nous faire crédit.

Le boulanger et la fruitière vouloient bien nous fournir encore, l'un du

pain, l'autre du fromage: c'étoient là nos soupers; mais le dîner, d'un

jour à l'autre, couroit risque de nous manquer. Il me restoit une

espérance: Voltaire, qui se doutoit bien que j'étois plus fier

qu'opulent, avoit voulu que le petit poème couronné à l'Académie fût

imprimé à mon profit, et il avoit exigé d'un libraire d'en compter avec

moi, les frais d'impression prélevés. Mais, soit que le libraire en eût

retiré peu de chose, soit qu'il aimât mieux son profit que le mien, il

dit n'avoir rien à me rendre, et qu'au moins la moitié de l'édition lui

restoit. «Eh bien! lui dit Voltaire, donnez-moi ce qui vous en reste,

j'en trouverai bien le débit.» Il partoit pour Fontainebleau, où étoit

la cour; et là, comme le sujet proposé par l'Académie étoit un éloge du

roi, Voltaire prit sur lui de distribuer cet éloge, en appréciant à son

gré le bénéfice de l'auteur. C'étoit sur ce débit que je comptois, sans

cependant l'évaluer outre mesure; mais Voltaire n'arrivoit pas.

Enfin notre situation devint telle qu'un soir Bauvin me dit en

soupirant: «Mon ami, toutes nos ressources sont épuisées, et nous en

sommes réduits au point de n'avoir pas de quoi payer le porteur d'eau.»

Je le vis abattu, mais je ne le fus point. «Le boulanger et la

fruitière, lui demandai-je, nous refusent-ils le crédit?--Non, pas

encore, me dit-il.--Rien n'est donc perdu, répliquai-je, et il est bien

aisé de se passer de porteur d'eau.--Comment cela?--Comment? Eh!

parbleu! en allant nous-mêmes prendre de l'eau à la fontaine.--Vous

auriez ce courage?--Sans doute, je l'aurai. Le beau courage que

celui-là! Il est nuit close, et, quand il seroit jour, où est donc le

déshonneur de se servir soi-même?» Alors je pris la cruche, que j'allai

fièrement remplir à la fontaine voisine. En rentrant, ma cruche à la

main, je vois Bauvin, d'un air épanoui de joie, venant à moi les bras

ouverts: «Mon ami, la voilà, c'est elle! elle arrive! elle a tout

quitté, son pays, sa famille, pour venir me trouver! Est-ce là de

l'amour?» Immobile d'étonnement, et toujours ma cruche à la main, je

regarde, et je vois une grande fille bien fraîche, bien découplée, et

assez jolie quoique un peu camuse, qui me salue sans embarras. Tout à

coup, le contraste de cet incident romanesque avec notre situation me

fait partir d'un éclat de rire si fou qu'il les interdit tous les deux.

«Soyez la bien venue, Mademoiselle; vous ne pouviez, lui dis-je, mieux

choisir le moment, ni arriver plus à propos.» Et, après les premières

civilités, je descendis chez la fruitière. «Madame, lui dis-je

gravement, voici un jour extraordinaire, un jour de fête. Il faut, s'il

vous plaît, nous aider à faire les honneurs de la maison, et élargir un

peu l'angle aigu de fromage que vous nous donnez à souper.--Et que vient

faire ici cette femme? demanda-t-elle.--Ah! Madame, lui dis-je, c'est un

prodige de l'amour; et il ne faut jamais demander l'explication des

prodiges. Tout ce que vous et moi nous en devons savoir, c'est qu'il

nous faut ce soir un tiers de plus de ce bon fromage de Brie, que nous

vous payerons bientôt, s'il plaît à Dieu.--Oui, dit-elle, s'il plaît à

Dieu; mais, quand on n'a ni sou ni maille, ce n'est guère le temps de

songer à l'amour.»

Voltaire, peu de jours après, arrivant de Fontainebleau, me remplit mon

chapeau d'écus, en me disant que c'étoit le produit de la vente de mon

poème. Quoique dans ma détresse j'eusse été pardonnable de me laisser

faire du bien, je pris cependant la liberté de lui représenter qu'il

avoit vendu ce petit ouvrage trop au-dessus de sa valeur; mais il me fit

entendre que les personnes qui l'avoient payé noblement étoient de

celles dont lui ni moi nous n'avions rien à refuser. Quelques ennemis de

Voltaire auroient voulu que pour cela je me fusse brouillé avec lui. Je

n'en fis rien, et avec ces écus, qu'il eût été plus malhonnête de

refuser que de recevoir, j'allai payer toutes mes dettes[44].

Bauvin avoit reçu quelques secours de son pays; je n'en avois aucun à

recevoir du mien, et j'allois être au bout de mes finances. Il n'étoit

donc ni juste ni possible, vu sa nouvelle façon de vivre, que nous

fussions plus longtemps en communauté de dépense.

Dans cette conjoncture, l'une des plus cruelles de ma vie, et dans

laquelle, arrosant toutes les nuits mon chevet de larmes, je regrettois

l'aisance et la tranquillité dont je jouissois à Toulouse, je ne sais

quelle heureuse influence de mon étoile ou de la bonne opinion que

Voltaire donnoit de moi fit souhaiter à une femme, dont je révère la

mémoire, que je voulusse me charger d'achever l'éducation de son

petit-fils. Ah! de toute manière, le souvenir de cet événement doit être

bien cher à mon coeur. Quels agrémens inestimables de société et d'amitié

il a répandus sur ma vie! et de quelles années de bonheur il m'a fait

jouir!

Un directeur de la Compagnie des Indes, nommé Gilly, intéressé dans un

commerce maritime qui d'abord l'avoit enrichi, et qui depuis l'a ruiné,

avoit dans son veuvage un fils et une fille dont sa belle-mère, Mme

Harenc, avoit bien voulu se charger. Il est impossible d'imaginer dans

la vieillesse d'une femme plus d'amabilité que n'en avoit Mme Harenc, et

à cette amabilité se joignoient le plus grand sens, la plus rare

prudence et la plus solide vertu. Elle étoit, au premier aspect, d'une

laideur repoussante; mais bientôt tous les charmes de l'esprit et du

caractère perçoient à travers cette laideur, et la faisoient non pas

oublier, mais aimer.

Mme Harenc avoit un fils unique aussi laid qu'elle, et aussi aimable.

C'est ce M. de Presle qui, je crois, vit encore, et qui s'est longtemps

distingué par son goût et par ses lumières parmi les amateurs des

arts[45]. Leur société, composée avec choix, avoit pour caractère

l'intimité, la sûreté, une sérénité paisible et quelquefois riante, et

la plus parfaite harmonie des sentimens, des goûts et des esprits.

Quelques femmes, toujours les mêmes et tendrement unies, en faisoient

l'ornement: c'étoit la belle Desfourniels, qui, pour la régularité, la

délicatesse des traits et leur finesse inimitable, étoit le désespoir

des plus habiles peintres, et à qui la nature sembloit avoir exprès et à

plaisir formé une âme assortie à un si beau corps; c'étoit sa soeur, Mme

de Valdec, aussi aimable, quoique moins belle, mère alors bienheureuse

de cet infortuné de Lessart que nous avons vu égorger à Versailles avec

les autres prisonniers d'Orléans; c'étoit la jeune Desfourniels, depuis

comtesse de Chabrillant, qui, sans avoir ni la beauté ni le naturel de

sa mère, mêloit avec un peu d'aigreur tant d'agrément du côté de

l'esprit qu'on pardonnoit sans peine à sa vivacité ce qu'il y avoit

quelquefois de trop piquant dans ses saillies. Une demoiselle Lacome,

amie intime de Mme Harenc, avoit parmi ces caractères un ton de raison

saine et douce qui se concilioit avec tous. M. de Presle, curieux de

toutes les nouveautés littéraires, en faisoit un recueil exquis, et nous

en donnoit la primeur. Ce M. de Lantage, dont je viens d'habiter le

château dans cette vallée, et son frère aîné, homme d'esprit, passionné

pour Rabelais, portoient là le bon goût de l'ancienne gaieté. Je

n'oublierai point, en parlant de cette société charmante, le bon M. de

l'Osilière, l'homme le plus sincèrement philosophe que j'aie connu après

M. de Vauvenargues, et qui, par le contraste de la sagesse de son esprit

avec la naïve candeur de son âme et de son langage, faisoit penser à La

Fontaine.

C'est là que je fus appelé, et que je fus bientôt chéri comme l'enfant

de la maison. Jugez de mon bonheur lorsqu'à tant d'agrémens se trouva

joint celui d'avoir pour disciple un jeune homme bien né, d'une

innocence pure, d'une docilité parfaite, avec assez d'intelligence et de

mémoire pour ne rien perdre de mes leçons. Il est mort avant l'âge

d'homme, et en lui la nature a détruit l'un de ses plus charmans

ouvrages. Il étoit beau comme Apollon, et je ne m'aperçus jamais qu'il

se doutât de sa beauté.

Ce fut auprès de lui, et sans lui dérober aucun des momens et des soins

que je devois à ses études, que j'achevai ma tragédie. J'obtins encore

le prix de poésie cette année là, et je la compterois parmi les plus

heureuses de ma vie, sans le chagrin où me plongea l'événement de la

mort de ma mère. Tous les soulagemens et toutes les consolations dont

pouvoit être susceptible une douleur si grande, je les trouvai près de

Mme Harenc. Je la quittai lorsque le père de mon disciple, lui destinant

un autre genre d'instruction, le rappela vers lui; mais depuis, et

jusqu'à la mort de cette femme respectable, elle m'a aimé tendrement, et

sa maison a été la mienne.

Ma tragédie étant achevée, il étoit temps de la soumettre à la

correction de Voltaire; mais Voltaire étoit à Cirey. Le parti le plus

sage auroit été d'attendre son retour à Paris, et je le sentois bien. De

quel secours n'eussent pas été pour moi l'examen, la critique, le

conseil d'un tel maître! Mais plus mon ouvrage eût gagné en passant sous

ses yeux, moins il eût été mon ouvrage. Peut-être aussi, en exigeant de

moi au delà de mes forces, m'eût-il découragé. Ces réflexions

m'engagèrent à prendre ma résolution, et j'allai demander aux comédiens

d'entendre la lecture de ma pièce.

Cette lecture fut écoutée avec beaucoup de bienveillance. Les trois

premiers actes et le cinquième furent pleinement approuvés; mais on ne

me dissimula point que le quatrième étoit trop foible. J'avois eu

d'abord pour ce quatrième acte une idée qui m'avoit paru hasardeuse, et

que j'avois abandonnée. Je reconnus dans ce moment que, pour avoir voulu

être plus sage, je m'étois rendu froid, et la hardiesse me revint. Je

demandai trois jours pour travailler, et lecture pour le quatrième. Je

dormis peu dans l'intervalle; mais je fus bien payé de cette longue

veille par le succès que mon nouvel acte obtint à la lecture, et par

l'opinion que ce travail si prompt et si heureux donna de mon talent. Ce

fut alors que commencèrent les tribulations d'auteur; et la première eut

pour objet la distribution des rôles.

Lorsque les comédiens m'avoient gratuitement accordé mes entrées, Mlle

Gaussin avoit été la plus empressée à les solliciter pour moi. Elle

étoit en possession de l'emploi des princesses; elle y excelloit dans

tous les rôles tendres et qui ne demandoient que l'expression naïve de

l'amour et de la douleur. Belle, et du caractère de beauté le plus

touchant, avec un son de voix qui alloit au coeur, et un regard qui dans

les larmes avoit un charme inexprimable, son naturel, lorsqu'il étoit

placé, ne laissoit rien à désirer; et ce vers, adressé à Zaïre par

Orosmane:

L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin,

avoit été inspiré par elle. On peut de là juger combien elle étoit

chérie du public, et assurée de sa faveur; mais, dans les rôles de

fierté, de force et de passion tragique, tous ses moyens étoient trop

foibles; et cette mollesse voluptueuse qui convenoit si bien aux rôles

tendres étoit tout le contraire de la vigueur que demandoit le rôle de

mon héroïne. Cependant Mlle Gaussin n'avoit pas dissimulé le désir de

l'avoir; elle me l'avoit témoigné de la manière la plus flatteuse et la

plus séduisante en affectant aux deux lectures le plus vif intérêt et

pour la pièce et pour l'auteur.

Dans ce temps-là les tragédies nouvelles étoient rares, et plus rares

encore les rôles dont on attendoit du succès; mais le motif le plus

intéressant pour elle étoit d'ôter ce rôle à l'actrice qui tous les

jours lui en enlevoit quelqu'un. Jamais la jalousie du talent n'avoit

inspiré plus de haine qu'à la belle Gaussin pour la jeune Clairon.

Celle-ci n'avoit pas le même charme dans la figure; mais en elle les

traits, la voix, le regard, l'action, et surtout la fierté, l'énergie du

caractère, tout s'accordoit pour exprimer les passions violentes et les

sentimens élevés. Depuis qu'elle s'étoit saisie des rôles de Camille, de

Didon, d'Ariane, de Roxane, d'Hermione, d'Alzire, il avoit fallu les lui

céder. Son jeu n'étoit pas encore réglé et modéré comme il l'a été dans

la suite, mais il avoit déjà toute la sève et la vigueur d'un grand

talent. Il n'y avoit donc pas à balancer entre elle et sa rivale pour un

rôle de force, de fierté, d'enthousiasme, tel que le rôle d'Arétie; et,

malgré toute ma répugnance à désobliger l'une, je n'hésitai point à

l'offrir à l'autre. Le dépit de Gaussin ne put se contenir. Elle dit que

«l'on savoit bien par quel genre de séduction Clairon s'étoit fait

préférer». Assurément elle avoit tort; mais Clairon, piquée à son tour,

m'obligea de la suivre dans la loge de sa rivale; et là, sans m'avoir

prévenu de ce qui alloit se passer: «Tenez, Mademoiselle, je vous

l'amène, lui dit-elle; et, pour vous faire voir si je l'ai séduit, si

j'ai même sollicité la préférence qu'il m'a donnée, je vous déclare, et

je lui déclare à lui-même, que, si j'accepte son rôle, ce ne sera que de

votre main.» À ces mots, jetant le manuscrit sur la toilette de la loge,

elle m'y laissa.

J'avois alors vingt-quatre ans, et je me trouvois tête à tête avec la

plus belle personne du monde. Ses mains tremblantes serroient les

miennes, et je puis dire que ses beaux yeux étoient en supplians

attachés sur les miens. «Que vous ai-je donc fait, me disoit-elle avec

sa douce voix, pour mériter l'humiliation et le chagrin que vous me

causez? Quand M. de Voltaire a demandé pour vous les entrées de ce

spectacle, c'est moi qui ai porté la parole. Quand vous avez lu votre

pièce, personne n'a été plus sensible à ses beautés que moi. J'ai bien

écouté le rôle d'Arétie, et j'en ai été trop émue pour ne pas me flatter

de le rendre comme je l'ai senti. Pourquoi donc me le dérober? Il

m'appartient par droit d'ancienneté, et peut-être à quelque autre titre.

C'est une injure que vous me faites en le donnant à une autre que moi;

et je doute qu'il y ait pour vous de l'avantage. Croyez-moi, ce n'est

pas le bruit d'une déclamation forcée qui convient à ce rôle.

Réfléchissez-y bien; je tiens à mes propres succès, mais je ne tiens pas

moins aux vôtres; et ce seroit pour moi une sensible joie que d'y avoir

contribué.»

Il fut pénible, je l'avoue, l'effort que je fis sur moi-même. Mes yeux,

mon oreille, mon coeur, étoient exposés sans défense au plus doux des

enchantemens. Charmé par tous les sens, ému jusqu'au fond de l'âme,

j'étois prêt à céder, à tomber aux genoux de celle qui sembloit disposée

à m'y bien recevoir; mais il y alloit du sort de mon ouvrage, mon seul

espoir, le bien de mes pauvres enfans; et l'alternative d'un plein

succès ou d'une chute étoit si vivement présente à mon esprit que cet

intérêt l'emporta sur tous les mouvemens dont j'étois agité.

«Mademoiselle, lui répondis-je, si j'étois assez heureux pour avoir fait

un rôle comme ceux d'Andromaque, d'Iphigénie, de Zaïre, ou d'Inès, je

serois à vos pieds pour vous prier de l'embellir encore. Personne ne

sent mieux que moi le charme que vous ajoutez à l'expression d'une

douleur touchante, ou d'un timide et tendre amour; mais malheureusement

l'action de ma pièce n'est pas susceptible d'un rôle de ce caractère;

et, quoique les moyens qu'exige celui-ci soient moins rares, moins

précieux que ce beau naturel dont vous êtes douée, vous m'avouerez

vous-même qu'ils sont tout différens; un jour peut-être j'aurai lieu

d'employer avec avantage ces doux accens de voix, ces regards

enchanteurs, ces larmes éloquentes, cette beauté divine, dans un rôle

digne de vous. Laissez les périls et les risques de mon début à celle

qui veut bien les courir; et, en vous réservant l'honneur de lui avoir

cédé ce rôle, évitez les hasards qu'en le jouant vous-même vous

partageriez avec moi.--C'en est assez, dit-elle avec un dépit renfermé.

Vous le voulez; je le lui cède.» Alors, prenant sur sa toilette le

manuscrit du rôle, elle descendit avec moi, et, retrouvant Clairon dans

le foyer: «Je vous le rends, et sans regret, ce rôle dont vous attendez

tant de succès et tant de gloire, dit-elle d'un air ironique. Je pense,

comme vous, qu'il vous va mieux qu'à moi.» Mlle Clairon le reçut avec

une fierté modeste; et moi, les yeux baissés et en silence, je laissai

passer ce moment. Mais le soir à souper, tête à tête avec mon actrice,

je respirai en liberté de la gêne où elle m'avoit mis. Elle ne fut pas

peu sensible à la constance avec laquelle j'avois soutenu cette épreuve,

et ce fut là que prit naissance cette amitié durable qui a vieilli avec

nous.

Ce rôle ne fut pas le seul pour lequel je fus tracassé; l'acteur à qui

je destinois celui de Denys le père, Grandval, le refusa, et ne voulut

jouer que celui du jeune Denys. Il me fallut donner le premier à un

acteur appelé Ribou, plus jeune que Grandval. Ribou étoit un garçon beau

et bien fait, et dans son action il ne manquoit pas de noblesse; mais il

manquoit d'intelligence et d'instruction, au point qu'il fallut lui

expliquer son rôle en langue vulgaire, et le lui montrer mot à mot comme

à un enfant. Cependant, à force de peine et de leçons, je le mis en état

de le jouer passablement; et, avec quelque déguisement dans le costume,

il en prit assez bien le caractère pour ne pas nuire, par sa jeunesse, à

l'illusion théâtrale.

Vint le moment des répétitions. Ce fut là que les connoisseurs

commencèrent à me juger. J'ai parlé de ce quatrième acte que j'avois

moi-même d'abord trouvé trop hasardeux: ce fut surtout à celui-là qu'ils

s'attachèrent. Le moment critique étoit celui où Denys le jeune retient

sa maîtresse en otage dans le palais de son père pour désarmer les

factieux. Mlle Clairon entendoit dire que c'étoit là l'écueil où la

pièce alloit échouer, et qu'elle n'iroit pas plus loin. Elle me proposa

d'assembler chez elle un petit nombre de gens de goût qu'elle consultoit

elle-même, de leur lire ma pièce, et, sans les prévenir sur la situation

dont nous étions en peine, de voir ce qu'ils en penseroient; je me

soumis, comme vous croyez bien, et le conseil fut assemblé. Voici

comment il étoit composé.

C'étoit ce d'Argental, l'âme damnée de Voltaire, et l'ennemi de tous les

talens qui menaçoient de réussir. C'étoit l'abbé de Chauvelin, le

dénonciateur des jésuites, et à qui ce rôle odieux donna quelque

célébrité. C'est de lui qu'on a dit:

Quelle est cette grotesque ébauche?

Est-ce un homme? est-ce un sapajou?

Cela parle, etc.

C'étoit le comte de Praslin, qui, comme d'Argental, n'existoit que dans

les coulisses avant que le duc de Choiseul, son cousin, eût donné

l'importance de l'ambassade et du ministère à sa triste inutilité.

C'étoit enfin ce vilain marquis de Thibouville, distingué parmi les

infâmes par l'impudence du plus sale des vices et les raffinemens d'un

luxe dégoûtant de mollesse et de vanité. Le seul mérite de cet homme

abreuvé de honte étoit de réciter des vers d'une voix éteinte et cassée,

et avec une afféterie qui se ressentoit de ses moeurs.

Comment ces personnages avoient-ils du crédit, de l'autorité, au

théâtre? En courtisant Voltaire, qui ne dédaignoit pas assez l'hommage

de ces vils complaisans, et en faisant accroire au petit duc d'Aumont

qu'il ne pouvoit mieux se conduire dans le gouvernement du

Théâtre-François qu'en suivant les conseils des amis de Voltaire. Ma

jeune actrice s'en laissoit imposer par l'air de conséquence et de

capacité que se donnoient ces messieurs-là, et moi j'étois frappé de son

respect pour leurs lumières. Je leur lus mon ouvrage. Ils l'écoutèrent

avec le plus grave silence; et, après la la lecture, Mlle Clairon, les

ayant assurés de ma docilité, les pria de me dire librement leur avis.

Ce fut à d'Argental que l'on déféra la parole. On sait comment il

opinoit: des demi-mots, des réticences, des phrases indécises, du vague

et de l'obscurité, ce fut tout ce que j'en tirai; et, en bâillant comme

une carpe, il prononça enfin qu'il falloit voir comment tout cela seroit

pris. Après lui, M. de Praslin dit qu'en effet, dans cette pièce, il y

avoit bien des choses qui méritoient réflexion; et, d'un ton

sentencieux, il me conseilla... d'y penser. L'abbé de Chauvelin, en

remuant ses jambes de basset du haut de son fauteuil, assura qu'on se

trompoit fort si l'on croyoit qu'une tragédie fût une chose si facile;

que le plan, l'intrigue, les moeurs, les caractères, la diction, le tout

ensemble à composer, n'étoient rien moins qu'un jeu d'enfant, et que

pour lui, sans juger la mienne à la rigueur, il y reconnoissoit

l'ouvrage d'un jeune homme; que, du reste, il s'en référoit à l'opinion

de M. d'Argental. Thibouville, à son tour, parla; et, en se flattant le

menton de la main pour faire admirer sa turquoise, il dit qu'il croyoit

se connoître un peu en vers tragiques: «Il en avoit tant récité, il en

avoit tant fait lui-même, qu'il devoit savoir en juger; mais le moyen

d'entrer dans ces détails d'après une simple lecture! Il ne pouvoit que

me renvoyer aux modèles de l'art: les nommer, c'étoit dire assez ce

qu'il vouloit me faire; et, en lisant Racine et M. de Voltaire, il étoit

bien aisé de voir de quel style ils avoient écrit.»

Comme, en les écoutant de toutes mes oreilles, je n'avois rien entendu

de net et de précis sur mon ouvrage, il me vint dans l'idée que, par

ménagement, ils avoient pris, en parlant devant moi, ce langage

insignifiant. «Je vous laisse avec ces messieurs, dis-je tout bas à mon

actrice; ils s'expliqueront mieux quand je n'y serai plus.» Et le soir

en la revoyant: «Eh bien! lui demandai-je, ont-ils parlé de moi absent

plus clairement qu'en ma présence?--Vraiment, me dit-elle en riant, ils

ont parlé tout à leur aise.--Et qu'ont-ils dit?--Ils ont dit qu'il étoit

possible que cet ouvrage eût du succès, mais qu'il étoit possible aussi

qu'il n'en eût pas. Et, toute réflexion faite, l'un ne répond de rien,

l'autre n'ose rien assurer.--Mais n'ont-ils fait aucune observation

particulière? Et par exemple sur le sujet?--Ah! le sujet! c'est là le

point critique. Cependant que sait-on? le public est si journalier!--Et

de l'action, que leur en semble?--Pour l'action, Praslin ne sait qu'en

dire, d'Argental ne sait qu'en penser, et les deux autres sont d'avis

qu'il faut la juger au théâtre.--N'ont-ils rien dit des caractères?--Ils

ont dit que le mien seroit assez beau, si...; que celui de Denys seroit

assez bien, mais...--Eh bien! si, _mais_? Après?--Ils se sont regardés

et n'en ont pas dit davantage.--Et ce quatrième acte, qu'en

pensent-ils?--Oh! pour le quatrième acte, son sort est décidé: il

tombera ou il ira aux nues.--Allons, j'en accepte l'augure, repris-je

vivement, et c'est de vous, Mademoiselle, qu'il dépend de déterminer la

prédiction en ma faveur.--Comment?--En voici le moyen. Dans le moment où

le jeune Denys s'oppose à votre délivrance, si vous voyez le public

s'émouvoir contre cet effort de vertu, n'attendez pas qu'il en murmure,

et, pressant la réplique, faites sonner ces vers:

Va, ne crains rien, Denys n'a rien appris encore, etc.

L'actrice m'entendit, et l'on verra bientôt qu'elle passa mon espérance.

Durant les répétitions de ma pièce, il m'arriva une aventure que j'ai

racontée à mes enfans, mais que je veux leur retracer. Il y avoit plus

de deux ans que j'étois parti de Toulouse, et je n'avois payé qu'un an

de la pension de mon frère au séminaire des Irlandois. J'en devois une

année entière, et, avec bien de l'économie, j'avois mis en réserve mes

cent écus pour la payer; mais je voulois pouvoir sûrement et sans frais

les faire parvenir à leur destination. Boubée, avocat de Toulouse et

académicien des Jeux Floraux, se trouvoit alors à Paris, j'allai le

voir; et, en présence d'un homme décoré qui m'étoit inconnu, je lui

demandai s'il n'avoit pas quelque occasion sûre pour faire passer mon

argent. Il me dit n'en avoir aucune. «Eh! sandis! s'écria l'homme au

cordon rouge (que je prenois pour un militaire, et qui n'étoit qu'un

chevalier du Christ), c'est, je crois, M. Marmontel que j'ai le bonheur

de rencontrer ici. Il ne reconnoît pas ses amis de Toulouse.» Je lui

avouai avec confusion que je ne savois point à qui j'avois l'honneur de

parler. «C'est, reprit-il, à ce chevalier d'Ambelot qui vous

applaudissoit de si bon coeur quand vous receviez des couronnes. Eh bien!

tout ingrat que vous êtes, ce sera moi qui vous rendrai le petit service

de faire compter vos cent écus au séminaire des Irlandois. Donnez-moi

votre adresse. Vous recevrez de moi demain matin une lettre de change de

cette somme, payable à vue; et, quand le supérieur vous marquera que

l'argent lui aura été compté, vous me le remettrez ici tout à votre

aise.» Rien de plus obligeant: aussi remerciai-je bien monsieur le

chevalier de son empressement à me rendre ce bon office.

Alors, la conversation s'étant égayée sur Toulouse, et moi m'étant mis à

vanter l'originalité piquante de l'esprit de ce pays-là: «Je suis fâché,

me dit Boubée, que vous, qui fréquentiez notre barreau, ne vous y soyez

pas trouvé quand j'ai plaidé la cause du peintre de l'Hôtel de ville.

Vous le connoissez, ce Cammas, si laid, si bête, qui tous les ans

barbouille au Capitole les effigies des nouveaux capitouls. Une coquine

du voisinage l'accusoit de l'avoir séduite. Elle étoit grosse: elle

demandoit qu'il l'épousât, ou qu'il lui payât les dommages d'une

innocence qu'elle avoit mise au pillage depuis quinze ans. Le pauvre

diable étoit désolé; il vint me conter sa disgrâce. Il me jura que

c'étoit elle qui l'avoit suborné; il vouloit même expliquer à ses juges

comme elle s'y étoit prise, et m'offroit d'en faire un tableau qu'il

exposeroit à l'audience. «Tais-toi, lui dis-je; avec ce gros museau, il

te sied bien de faire le jouvenceau qu'on a séduit! Je plaiderai ta

cause et je te tirerai d'affaire, si tu veux me promettre de te tenir

tranquille auprès de moi à l'audience, et de ne pas souffler le mot,

quoi que je dise, entends-tu bien? sans quoi tu serois condamné.» Il me

promit tout ce que je voulus. Le jour donc arrivé et la cause appelée,

je laissai mon adversaire déclamer amplement sur la pudeur, sur la

foiblesse et la fragilité du sexe, et sur les artifices et les pièges

qu'on lui tendoit. Après quoi prenant la parole: «Je plaide dis-je, pour

un laid, je plaide pour un gueux, je plaide pour un sot (il voulut

murmurer, mais je lui imposai silence). Pour un laid, Messieurs, le

voilà; pour un gueux, Messieurs, c'est un peintre, et, qui pis est, le

peintre de la ville; pour un sot, que la cour se donne la peine de

l'interroger.» Ces trois grandes vérités une fois établies, je raisonne

ainsi: «On ne peut séduire que par l'argent, par l'esprit, ou par la

figure. Or ma partie n'a pu séduire par l'argent, puisque c'est un

gueux; par l'esprit, puisque c'est un sot; par la figure, puisque c'est

un laid, et le plus laid des hommes: d'où je conclus qu'il est

faussement accusé.» Mes conclusions furent admises, et je gagnai tout

d'une voix.»

Je promis à Boubée de ne pas oublier un mot d'un si beau plaidoyer; et,

en m'en allant, je remerciai de nouveau le chevalier d'Ambelot du

service qu'il m'alloit rendre. Le lendemain un grand laquais en livrée,

et coiffé d'un chapeau bordé d'un large point d'Espagne, m'apporta la

lettre de change, que je fis partir sur-le-champ.

Trois jours après, en passant le matin par la rue de la

Comédie-Françoise, je m'entends appeler du haut d'un second étage.

C'étoit un Languedocien nommé Favier[46], fort connu depuis, qui, par sa

fenêtre m'invitoit à monter chez lui. Je monte, et, dans sa chambre,

autour d'une table couverte d'huîtres, je trouve cinq ou six Gascons.

«Mon ami, me dit-il, une petite incommodité m'oblige de garder la

chambre. Ces messieurs veulent bien m'y tenir compagnie; nous déjeunons

ensemble, déjeunez avec nous.» Sa petite incommodité étoit une sentence

des consuls qui portoit contrainte par corps. Favier étoit noyé de

dettes; mais, comme il avoit encore ce jour-là crédit chez le marchand

de vin, le boulanger et l'écaillère, il nous donnoit des huîtres et du

vin de Champagne aussi amplement et aussi gaiement que s'il avoit été

dans l'opulence. L'insouciance d'un sauvage, avec la plus profonde

dissolution de moeurs, formoit le caractère de cet homme, d'ailleurs

aimable, plein d'esprit et de connoissances, parlant bien et facilement,

doué du talent des affaires, et tel qu'avec moins d'indolence et moins

d'abandon de lui-même il eût été capable de remplir les plus grands

emplois. Je le fréquentois peu, mais il m'intéressoit par sa franchise,

sa gaieté, son éloquence naturelle, et, puisqu'il faut le dire, par cet

épicurisme qui, chez lui comme dans Horace, avoit un attrait dangereux.

Mon chevalier au cordon rouge, d'Ambelot, étoit l'un des convives du

déjeuner. Je lui renouvelai encore mes remerciemens de sa lettre de

change. «Vous vous moquez, me dit-il; c'est le plus léger service que

nous puissions nous rendre entre compatriotes: car vous avez beau dire,

vous êtes Toulousain; nous voulons que vous le soyez.» Et, me voyant

prêt à m'en aller: «Je m'en vais aussi, me dit-il; j'ai là-bas mon

carrosse: où voulez-vous que je vous mène?» Je refusai; il insista, et

me fit monter dans sa voiture. «Permettez-moi seulement, reprit-il, de

passer à la porte de l'un de mes amis dans la rue du Colombier. Je n'ai

que deux mots à lui dire: je serai à vous dans l'instant. Vous venez de

voir, continua le fourbe, ce bon Favier: c'est le plus galant homme et

le plus généreux; mais nul ordre, nulle conduite. Il a été riche, et il

s'est ruiné; mais il n'en est pas moins prodigue. Dans ce moment il est

dans la peine; je vais l'en tirer si je puis, car il faut bien aider ses

amis au besoin.»

Arrivé à l'hôtel où il disoit avoir affaire, il descendit de sa voiture,

et le moment d'après il revint avec de l'humeur et murmurant tout bas.

Je le vis hérissé, je lui en demandai la cause. «Mon ami, me dit-il,

vous êtes jeune et nouveau dans le monde; prenez bien garde à qui vous

vous fierez, car il y a bien peu de gens sûrs! Celui-ci, par exemple, un

homme à qui j'aurois confié ma fortune, le marquis de

Montgaillard...--Je le connois. Qu'a-t-il donc fait qui vous anime

contre lui?--Hier au soir (mais je vous confie ceci sous le secret: n'en

parlez à personne; je ne veux pas le perdre), hier au soir, dans une

maison où l'on jouoit, il eut la rage de se mettre au jeu. Moi qui ne

joue jamais, je voulus l'en dissuader. Il ne m'écouta point: il ponte,

il perd; il double, il redouble son jeu, il perd tout son argent. Il

vient à moi, et me conjure de lui prêter ce que j'en ai. Je n'avois que

douze louis, et j'avois donné ma parole à ce bon Favier de les lui

apporter ce matin pour payer une dette urgente. J'expose à Montgaillard

le besoin que j'en ai, sans lui dire pour quel usage. Il me promet,

parole d'honneur, de me les rendre ce matin. Je les lui donne: il les

joue, il les perd; et, quand je crois venir les toucher, mon homme est

sorti ou il se fait celer, et ce pauvre Favier, qui les attend, va

croire que je lui manque de parole, moi qui n'en ai manqué de ma vie à

personne! Ah! je suis indigné. Et n'ai-je pas raison de l'être! Vous,

Monsieur, qui vous connoissez en procédés, dites-moi, n'ai-je pas

raison?--Monsieur le chevalier, lui dis-je, il y a trois jours que votre

lettre de change est partie. Je vous en suis donc redevable dès à

présent, et je vais m'acquitter.--Eh! non, me dit-il, non, j'emprunterai

plutôt.--Assurément, lui dis-je, c'est ce que je ne souffrirai pas. Cet

argent dans mes mains resteroit inutile; et, puisqu'il vous est

nécessaire, il est à vous. Trouvez bon, s'il vous plaît, que sur l'heure

il vous soit remis.» Il fit la plus belle défense; mais de mon côté je

m'obstinai si fort qu'il fallut me céder et recevoir mes cent écus.

Quelques jours après, une lettre du supérieur du séminaire fut pour moi

un coup de massue. Dans cette lettre, il me reprochoit de m'être moqué

de lui en lui envoyant un chiffon. «L'homme sur qui votre aventurier a

eu l'impudence de tirer une lettre de change, m'écrivoit-il, ne lui doit

rien. Je l'ai fait protester, et je vous la renvoie.» Jugez de ma

fureur. C'étoit à mes yeux un grand crime que de m'avoir escamoté mes

pauvres cent écus; mais une trahison bien plus horrible étoit de m'avoir

fait passer, sinon pour un malhonnête homme, du moins pour un homme

léger. «Juste Ciel! m'écriai-je; et de quel oeil mon frère est-il regardé

dans ce moment?» Outré de douleur et de colère, et l'épée au côté (car

en me vouant au théâtre j'avois changé d'état), je cours chez d'Ambelot,

je le demande. «Ah! le malheureux! me répond le portier de l'hôtel, il

est au For-l'Évêque. Il nous a escroqué à tous le peu d'argent que nous

avions.» Je ne le fis pas écrouer dans sa prison, mais peu de temps

après j'appris qu'il y étoit mort, et je n'en fus point affligé.

Le jour de ma mésaventure, j'allai répandre mon chagrin dans le sein de

Mme Harenc. «Assurément, dit-elle, c'est bien là voler sur l'autel.» Et

puis: «Vous soupez avec moi? me demanda-t-elle.--Oui, Madame.--Je vous

laisse donc un moment.» Elle revint quelques instans après. «Je pense,

reprit-elle, à votre pauvre frère; c'est peut-être sur lui que tombe

l'humeur de ce prêtre irlandois. Dès demain, mon ami, il faut lui

envoyer une meilleure lettre de change.--Oui, Madame, lui dis-je, telle

est mon intention. Indiquez-moi seulement un banquier.--Vous en aurez

un. À présent, parlons de vos répétitions. Vont-elles bien? En êtes-vous

content?» Je lui confiai mes inquiétudes sur l'obscurité des oracles qui

m'avoient été prononcés chez Mlle Clairon. Elle en rit de bon coeur.

«Savez-vous, me dit-elle, ce qui en arrivera? Si votre pièce a du

succès, ils l'auront prédit; si elle tombe, ils l'auront annoncé. Mais,

qu'elle tombe ou qu'elle réussisse, souvenez-vous que ce jour-là vous

soupez chez moi avec nos amis, car nous voulons nous réjouir ou nous

affliger avec vous.»

Comme elle parloit avec cette bonté, son homme d'affaires vint lui dire

deux mots; et quand il fut sorti: «Tenez, me dit-elle, voici une lettre

de change payable à vue plus sûrement que celle de votre chevalier»; et

lorsque je parlai d'en remettre la somme: «_Denys_, me dit-elle, _Denys_

en est le débiteur; il s'acquittera bien.»

Dès lors je ne fus plus inquiet que du sort de ma tragédie, et c'étoit

bien assez. L'événement en étoit pour moi d'une telle importance qu'on

me pardonnera, j'espère, les momens de foiblesse dont je vais m'accuser.

Dans ce temps-là l'auteur d'une pièce nouvelle avoit pour lui et pour

ses amis une petite loge grillée aux troisièmes sur l'avant-scène, dont

je puis dire que la banquette étoit un vrai fagot d'épines. Je m'y

rendis demi-heure avant qu'on ne levât la toile, et jusque-là je

conservai assez de force dans mes angoisses; mais, au bruit que la toile

fit à mon oreille en se levant, mon sang se gela dans mes veines[47].

On eut beau me faire respirer des liqueurs, je ne revenois point. Ce ne

fut qu'à la fin du premier monologue, au bruit des applaudissemens, que

je fus ranimé. Dès ce moment tout alla bien, et de mieux en mieux,

jusqu'à l'endroit du quatrième acte dont on m'avoit tant menacé; mais, à

l'approche de ce moment, je fus saisi d'un tremblement si fort que, sans

exagérer, les dents me claquoient dans la bouche. Si les grandes

révolutions qui se passent dans l'âme et dans les sens étoient

mortelles, je serois mort de celle qui se fit en moi lorsqu'à l'heureuse

violence que fit aux spectateurs la sublime Clairon en prononçant ces

vers:

Va, ne crains rien, etc.,

toute la salle retentit d'applaudissemens redoublés. Jamais d'une

frayeur plus vive on n'a passé à une plus soudaine et plus sensible

joie; et, tout le reste du spectacle, ce dernier sentiment me remua le

coeur et l'âme avec tant de violence que ma respiration n'étoit que des

sanglots.

Au moment de la catastrophe, lorsqu'au bruit des applaudissemens et des

acclamations du parterre qui me demandoit à grands cris, on vint me dire

qu'il falloit descendre et me montrer sur le théâtre, il me fut

impossible de me traîner seul jusque-là; mes jambes fléchissoient sous

moi; il fallut que l'on me soutînt.

_Mérope_ avoit été la première pièce où l'on eût demandé l'auteur, et

_Denys_ étoit la seconde. Ce qui depuis est devenu si commun et si peu

flatteur étoit donc honorable encore, et aux trois premières

représentations cet honneur me fut accordé; mais cette espèce

d'enivrement avoit pour cause des circonstances qui relevoient

excessivement le mérite de mon ouvrage. Crébillon étoit vieux, Voltaire

vieillissoit; aucun jeune homme, entre eux et moi, ne s'offroit pour les

remplacer. J'avois l'air de tomber des nues; ce coup d'essai d'un

provincial, d'un Limosin de vingt-quatre ans, sembloit promettre des

merveilles, et l'on sait qu'en fait de plaisirs le public se complaît

d'abord à exagérer ses espérances; mais malheur à qui les déçoit! Ce fut

ce que la réflexion ne tarda pas à me faire connoître, et ce dont les

critiques s'empressèrent de m'avertir.

J'eus cependant quelques jours d'un bonheur pur et calme, et cette

jouissance me fut surtout bien douce dans le souper que je fis chez Mme

Harenc. M. de Presle m'y ramena après le spectacle. Sa bonne mère, qui

m'attendoit, me reçut dans ses bras; et, en apprenant mon succès, elle

m'arrosa de ses larmes. Un accueil si touchant me rappela ma mère, et à

l'instant un flot d'amertume se mêlant à ma joie: «Ah! Madame! lui

dis-je en fondant en pleurs, que ne vit-elle encore, cette mère si

tendre que vous me rappelez! Elle m'embrasseroit aussi, et elle seroit

bien heureuse!» Nos amis arrivèrent, croyant n'avoir qu'à me féliciter.

«Venez, leur dit Mme Harenc, consoler ce pauvre garçon. Le voilà qui

pleure sa mère, qui auroit été, dit-il, si heureuse dans ce moment.»

Ce retour de douleur ne fut que passager, et bientôt l'amitié que l'on

me témoignoit se saisit de toute mon âme. Ah! si dans le malheur c'est

un soulagement que de communiquer ses peines, dans le bonheur c'est une

volupté bien vive et bien délicieuse que de trouver des coeurs qui le

partagent avec nous! J'ai toujours éprouvé qu'il m'étoit plus facile de

me suffire à moi-même dans le chagrin que dans la joie. Dès que mon âme

est triste, elle veut être seule. C'est pour être heureux avec moi que

j'ai besoin de mes amis.

Dès que le sort de ma pièce fut décidé, j'en fis part à Voltaire, et en

même temps je le priai de permettre qu'elle lui fût dédiée. On peut voir

dans le recueil de ses lettres avec quelle satisfaction il apprit mon

succès et avec quelle bonté il en reçut l'hommage.

La même année que j'avois eu le malheur de perdre ma mère, Vauvenargues

étoit mort; j'avois besoin de me soulager des regrets que j'en

ressentois, et, dans mon épître à Voltaire, il me fut doux de les

répandre. Cette épître est de tous mes ouvrages celui que j'ai écrit

avec le plus de rapidité. Les vers couloient de source; je la fis dans

une soirée, et depuis je n'y ai rien changé.

Ce que m'avoit prédit Voltaire m'arriva. En un jour, presque en un

moment, je me trouvai riche et célèbre. Je fis de ma richesse l'usage

convenable. Il n'en fut pas de même de ma célébrité. Elle devint la

cause de ma dissipation et la source de mes erreurs. Jusque-là ma vie

avoit été obscure et retirée. Je logeois dans la rue des Mathurins, avec

deux hommes studieux, Lavirotte[48] et l'abbé de Prades: celui-ci occupé

à traduire la théologie d'Huet[49], et l'autre la physique de

Mac-Laurin, disciple de Newton. Avec nous demeuraient aussi deux abbés

gascons[50], aimables fainéans, d'une gaieté intarissable, lesquels

alloient courant le monde, tandis que nous étions appliqués au travail,

et revenoient le soir nous réjouir des nouvelles qu'ils avoient

recueillies, ou des contes qu'ils inventoient. Les maisons que je

fréquentois étoient celles de Mme Harenc et de Mme Desfourniels, son

amie, où j'étois toujours désiré; celle de Voltaire, où je jouissois

avec délices des entretiens de mon illustre maître, et celle de Mme

Denis, sa nièce, femme aimable avec sa laideur, et dont l'esprit naturel

et facile avoit pris la teinture de l'esprit de son oncle, de son goût,

de son enjouement, de son exquise politesse, assez pour faire rechercher

et chérir sa société. Toutes ces liaisons contribuoient à me remplir

l'âme et l'esprit de courage et d'émulation, et à répandre dans mon

travail plus de chaleur et de lumière.

Surtout quelle école pour moi que celle où tous les jours, depuis deux

ans, l'amitié des deux hommes les plus éclairés de leur siècle m'avoit

permis d'aller m'instruire! Les conversations de Voltaire et de

Vauvenargues étoient ce que jamais on put entendre de plus riche et de

plus fécond: c'étoit, du côté de Voltaire, une abondance intarissable de

faits intéressans et de traits de lumière; c'étoit, du côté de

Vauvenargues, une éloquence pleine d'aménité, de grâce et de sagesse.

Jamais dans la dispute on ne mit tant d'esprit, de douceur et de bonne

foi; et, ce qui me charmoit plus encore, c'étoit, d'un côté, le respect

de Vauvenargues pour le génie de Voltaire, et, de l'autre, la tendre

vénération de Voltaire pour la vertu de Vauvenargues: l'un et l'autre,

sans se flatter, ni par de vaines adulations, ni par de molles

complaisances, s'honoroient à mes yeux par une liberté de pensée qui ne

troubloit jamais l'harmonie et l'accord de leurs sentimens mutuels. Mais

dans le moment dont je parle, l'un de ces deux amis illustres n'étoit

plus, et l'autre étoit absent. Je fus trop livré à moi-même.

Après le succès de _Denys_, un monde curieux, séduisant et frivole

s'étant saisi de moi, je me vis emporté dans le tourbillon de Paris.

C'étoit comme une mode d'attirer, de montrer chez soi l'auteur de la

pièce nouvelle; et moi, flatté de cet empressement, je ne savois pas

m'en défendre. Tous les jours invité à des dîners, à des soupers, dont

les hôtes et les convives m'étoient également nouveaux, je me laissois

comme enlever d'une société dans une autre, sans savoir bien souvent où

j'allois ni d'où je venois: si fatigué de la mobilité perpétuelle de ce

spectacle que, dans mes momens de repos, je n'avois plus la force de

m'appliquer à rien. Cependant cette variété, ce mouvement de scènes, me

plaisoient, je l'avoue, et mes amis eux-mêmes, en me recommandant la

sagesse et la modestie, pensoient que je devois céder à ce premier désir

qu'on avoit de me voir. «Si ce n'est pas de l'amitié, ce sera,

disoient-ils, de la bienveillance et de l'estime personnelle que vous

vous acquerrez en vous conduisant bien. Vous avez besoin de connoître

les moeurs, les goûts, le ton, les usages du monde; ce n'est qu'en le

voyant de près que l'on peut bien l'étudier, et vous êtes heureux d'y

être si favorablement et de si bonne heure introduit.»

Ah! mes amis avoient raison, si j'avois su modérément profiter de cet

avantage; mais une extrême facilité fut le défaut de ma jeunesse, et,

lorsque l'occasion eut l'attrait du plaisir, je n'y sus jamais résister.

Dans ce temps de dissipation et d'étourdissement, je vis un jour arriver

chez moi un certain Monet, qui depuis fut directeur de l'Opéra-Comique,

et que je ne connoissois pas. «Monsieur, me dit-il, je suis chargé

auprès de vous d'une commission qui, je crois, ne vous déplaira point.

N'avez-vous pas entendu parler de Mlle Navarre[51]?» Je lui répondis que

ce nom étoit nouveau pour moi. «C'est, poursuivit Monet, le prodige de

notre siècle pour l'esprit et pour la beauté. Elle vient de Bruxelles,

où elle faisoit l'ornement et les délices de la cour du maréchal de

Saxe; elle a vu _Denys le Tyran_; elle brûle d'envie d'en connoître

l'auteur, et m'envoie vous inviter à dîner aujourd'hui chez elle.» Je

m'y engageai sans peine.

Jamais je n'ai été plus ébloui que je le fus en la voyant. Elle avoit

encore plus d'éclat que de beauté. Vêtue en Polonoise, de la manière la

plus galante, deux longues tresses flottoient sur ses épaules; et sur sa

tête des fleurs jonquilles, mêlées parmi ses cheveux, relevoient

merveilleusement l'éclat de ce beau teint de brune qu'animoient de leurs

feux deux yeux étincelans. L'accueil qu'elle me fit redoubla le péril de

voir de si près tant de charmes; et son langage eut bientôt confirmé

l'éloge qu'on m'avoit fait de son esprit. Ah! mes enfans! si j'avois pu

prévoir tous les chagrins que ce jour devoit me causer, avec quel

mouvement d'effroi ne me serois-je pas sauvé du danger que j'allois

courir! Ce ne sont point ici des fables; c'est l'exemple de votre père

qui va vous apprendre à redouter la plus séduisante des passions.

Parmi les convives que mon enchanteresse avoit réunis ce jour-là, je

trouvai des gens instruits, des gens aimables. Le dîner fut brillant de

galanterie et de gaieté, mais avec bienséance. Mlle Navarre savoit tenir

d'une main légère les rênes de la liberté. Elle savoit aussi mesurer ses

attentions; et, jusque vers la fin du dîner, elle les distribua si bien

que personne n'eut à se plaindre; mais insensiblement elles se fixèrent

sur moi d'une manière si marquée, et à la la promenade, dans son jardin,

elle laissa si clairement apercevoir l'envie d'être seule avec moi, que

les convives, l'un après l'autre et sans bruit, s'écoulèrent. Tandis

qu'ils défiloient, son maître de danse arriva. Je lui vis prendre sa

leçon. La danse qu'elle exécuta étoit connue alors sous le nom de

l'_Aimable vainqueur_. Elle y déploya toutes les grâces d'une taille

élégante, avec des mouvemens, des pas, des attitudes tantôt fières, et

tantôt remplies de mollesse et de volupté. La leçon ne dura guère plus

d'un quart d'heure, et Lany fut congédié. Alors, en fredonnant l'air

qu'elle avoit dansé, Mlle Navarre me demanda si je savois les paroles de

cet air-là. Je les savois; en voici le début:

Aimable vainqueur,

Fier tyran d'un coeur,

Amour, dont l'empire

Et le martyre

Sont pleins de douceur! etc.

«Si je ne savois pas ces paroles, je les inventerois, lui dis-je, tant

le moment est propre à me les inspirer!» Une conversation qui commençoit

ainsi ne devoit pas sitôt finir. Nous passâmes la soirée ensemble; et,

dans quelques momens tranquilles, elle me demanda quel étoit le nouvel

ouvrage dont j'étois occupé. Je lui en dis le sujet, et je lui en

exposai le plan; mais je me plaignis de la dissipation involontaire à

laquelle j'étois forcé. «Voulez-vous, me dit-elle, travailler en paix, à

votre aise, et sans distraction? venez-vous-en passer quelques mois en

Champagne, dans le village d'Avenay, où mon père a des vignes et une

petite maison[52]. Mon père est à Bruxelles, à la tête d'un magasin

qu'il ne peut quitter; et c'est moi qui viens vaquer à ses affaires. Je

pars demain pour Avenay; j'y serai seule, jusque après les vendanges.

Dès que j'aurai tout arrangé pour vous y recevoir, venez m'y joindre. Il

y aura bien du malheur si, avec moi et d'excellent vin de Champagne,

vous ne faites pas de beaux vers.» Quelle raison, quelle sagesse, quelle

force, aurois-je opposées au charme irrésistible d'une pareille

invitation? Je promis de partir au premier signal qu'elle me donnerait.

Elle exigea de moi ma parole la plus sacrée de n'avoir aucun confident.

Elle avoit, disoit-elle, les plus fortes raisons de cacher notre

intelligence.

Depuis son départ jusqu'au mien pour Avenay l'intervalle fut de deux

mois; et, quoiqu'il fût rempli par une correspondance assidue et très

animée, tout ce qui dans l'absence peut le plus vivement intéresser

l'esprit et l'âme ne me sauvoit pas de l'ennui. Les lettres que je

recevois, inspirées par une imagination vive et brillante, en exaltant

la mienne par les plus doux prestiges, ne me faisoient que plus

ardemment désirer de revoir celle qui, même en son absence, me causoit

ces ravissemens. J'employai ce temps-là à dénouer le plus grand nombre

des liaisons que j'avois formées, faisant entendre aux uns que mon

nouveau travail me demandoit la solitude, et prétextant avec les autres

un voyage dans mon pays. Sans m'expliquer avec Mme Harenc ni avec Mlle

Clairon, je prévins leurs inquiétudes; mais, redoutant la curiosité et

la pénétration de Mme Denis, je gardai avec elle un silence absolu sur

mon projet d'évasion. Ce fut un tort, je le confesse. Son amitié pour

moi n'avoit pas attendu des succès pour se déclarer. Inconnu dans le

monde, j'étois reçu chez elle aussi cordialement que chez monsieur son

oncle. Rien n'étoit négligé de tout ce qui pouvoit me rendre sa maison

agréable. Mes amis y étoient accueillis; ils étoient devenus les siens.

Mon vieil ami l'abbé Raynal se souvient, comme moi, des soupers

agréables que nous faisions chez elle. L'abbé Mignot son frère, le bon

Cideville, mes deux abbés gascons de la rue des Mathurins, y portoient

une gaieté franche; et moi, jeune et jovial encore, je puis dire qu'à

ces soupers j'étois le héros de la table; j'y avois la verve de la

folie. La dame et ses convives n'étoient guère plus sages ni moins

joyeux que moi; et, quand Voltaire pouvoit s'échapper des liens de sa

marquise du Châtelet, et de ses soupers du grand monde, il étoit trop

heureux de venir rire aux éclats avec nous. Ah! pourquoi ce bonheur

facile, égal, paisible, inaltérable, ne suffisoit-il pas à mes désirs?

Que falloit-il de plus à mes délassemens, à la fin d'un long jour de

travail et d'étude, et que voulois-je aller chercher dans ce dangereux

Avenay?

Elle arriva enfin, cette lettre tant désirée, si impatiemment attendue,

qui devoit marquer mon départ. Je logeois seul alors dans le voisinage

du Louvre. Délivré du souci de la dépense de ma table, je m'étois séparé

de mes compagnons de ménage, n'ayant à mon service qu'une vieille femme

à six francs par mois, et qu'un barbier au même prix. Ce fut à mon

barbier que je confiai le soin de me trouver un courrier de la poste aux

lettres, qui, dans sa carriole, voulût me porter jusqu'à Reims avec ma

petite valise. Il s'en offrit un à point nommé, et je partis. De Reims à

Avenay j'allai à franc étrier, et, quoiqu'on dise que l'amour a des

ailes, en vérité il n'en eut pas pour moi: j'étois brisé en arrivant.

Ici, mes enfans, je jette un voile sur mes déplorables folies. Quoique

ce temps soit éloigné, et que je fusse bien jeune encore, ce n'est pas

dans un état d'enivrement et de délire que je veux paroître à vos yeux.

Mais ce que vous devez savoir, c'est que les perfides douceurs dont

j'étois abreuvé furent mêlées des plus affreuses amertumes; que la plus

séduisante des femmes étoit en même temps la plus capricieuse; que,

parmi ses enchantemens, sa coquetterie inventoit à chaque instant

quelque moyen nouveau d'exercer sur moi son empire; qu'à tout moment sa

volonté changeoit, et qu'à tout moment il falloit que la mienne lui fût

soumise; qu'elle sembloit se faire un jeu d'avoir en moi, tour à tour,

presque en même temps, l'amant le plus heureux, et le plus malheureux

esclave. Nous étions seuls, et elle avoit l'art de troubler notre

solitude par des incidens imprévus. La mobilité de ses nerfs, la

vivacité singulière des esprits qui les animoient, lui causoient des

vapeurs, qui seules auraient fait mon tourment. Lorsqu'elle étoit le

plus brillante d'enjouement et de santé, ses accès lui prenoient par des

éclats de rire involontaires; au rire succédoient une tension dans tous

ses membres, un tremblement et des mouvemens convulsifs qui se

terminoient par des larmes. Ces accidens étoient plus douloureux pour

moi que pour elle-même; mais ils me la rendoient plus chère et plus

intéressante encore; heureux si ses caprices n'avoient pas occupé

l'intervalle de ses vapeurs! Tête à tête au milieu des vignes de

Champagne, quels moyens d'affliger et de tourmenter un jeune homme?

C'étoit là son étude, c'étoit là son génie. Tous les jours elle

imaginoit quelque nouvelle épreuve à faire sur mon âme. C'étoit comme un

roman qu'elle composoit en action, et dont elle amenoit les scènes.

Les religieuses du village lui refusoient-elles l'entrée de leur jardin,

c'étoit pour elle une privation odieuse et insoutenable; toute autre

promenade lui étoit insipide. Il falloit, avec elle, escalader les murs

du jardin défendu. Le garde venoit avec son fusil nous prier d'en

sortir; elle n'en tenoit compte. Il me couchoit en joue; elle observoit

ma contenance. J'allois à lui, et fièrement je lui glissois un écu dans

la main, mais sans qu'elle s'en aperçût, car elle eût pris cela pour un

trait de foiblesse. Enfin elle prenoit son parti d'elle-même, et nous

nous retirions sans bruit, mais en bon ordre et à pas lents.

Une autre fois, elle venoit avec l'air de l'inquiétude, tenant en main

la lettre, ou véritable ou supposée, d'un amant malheureux, jaloux et

furieux de mon bonheur, qui menaçoit de venir se venger sur moi de ses

mépris. En me communiquant cette lettre, elle regardoit si je la lirois

de sang-froid, car elle n'estimoit rien tant que le courage; et, si

j'avois paru troublé, j'aurois été perdu dans son esprit.

Dès que j'étois sorti d'une épreuve, elle en inventoit d'autres, et ne

me laissoit pas le temps de respirer; mais, des situations par où elle

me fit passer, la plus critique fut celle-ci. Son père, ayant appris

qu'un jeune homme étoit avec elle, lui en avoit fait quelque reproche.

Elle m'exagéra la colère où il en étoit. À l'entendre, elle étoit

perdue, son père alloit venir nous chasser de chez lui; il n'y avoit,

disoit-elle, qu'un seul moyen de l'apaiser, et ce moyen dépendoit de

moi; mais elle eût mieux aimé mourir que de me l'indiquer: c'étoit à mon

amour pour elle à me l'apprendre. Je l'entendois très bien, mais

l'amour, qui près d'elle me faisoit oublier le monde, ne me faisoit pas

oublier moi-même. Je l'adorois comme maîtresse, mais je n'en voulois

point pour femme. J'écrivis à M. Navarre en lui faisant l'éloge de sa

fille, et en lui témoignant pour elle l'estime la plus pure, la plus

innocente amitié. Je n'allai pas plus loin. Le bon homme me répondit

que, si j'avois sur elle des vues légitimes (comme elle apparemment le

lui faisoit entendre), il n'étoit point de sacrifices qu'il ne fût

disposé à faire pour notre bonheur. Je répliquai en appuyant sur

l'estime, sur l'amitié, sur les louanges de sa fille; je glissai sur le

reste. J'ai lieu de croire qu'elle en fut mécontente, et, soit pour se

venger du refus de sa main, soit pour connoître quel seroit, dans un

accès de jalousie, le caractère de mon amour, elle choisit, pour me

percer le coeur, le trait le plus aigu et le plus déchirant. Dans un de

ces momens où je devois la croire tout occupée de moi seul, comme

j'étois occupé d'elle, le nom de mon rival, de ce rival jaloux dont elle

m'avoit menacé, fut celui qu'elle prononça. J'entendis de sa bouche:

_Ah! mon cher Béthizy!_ Figurez-vous, s'il est possible, de quel

transport je fus saisi: je sortis éperdu, et, à grands cris appelant ses

valets, je demandai des chevaux de poste. Mais, à peine m'étois-je

enfermé dans ma chambre pour me préparer à partir, elle accourut

échevelée, et, frappant à ma porte avec des cris perçans et une violence

effroyable, elle me força de lui ouvrir. Certes, si elle ne vouloit voir

en moi qu'un malheureux hors de lui-même, elle dut triompher; mais,

effrayée de l'état où elle m'avoit mis, je la vis à son tour, désolée et

désespérée, se jeter à mes pieds, et me demander grâce pour une erreur

dont, disoit-elle, sa langue seule étoit coupable, et à laquelle ni sa

pensée ni son coeur n'avoient consenti. Que cette scène fût jouée, c'est

ce qui paroît incroyable, et alors j'étois loin moi-même d'y penser;

mais plus j'ai réfléchi depuis à l'inconcevable singularité de ce

caractère romanesque, plus j'ai trouvé possible qu'elle eût voulu me

voir dans cette situation nouvelle, et que, touchée après de la violence

de ma douleur, elle eût voulu la modérer. Au moins est-il vrai que

jamais je ne la vis si sensible et si belle que dans cet horrible

moment. Aussi, après avoir été assez longtemps inexorable, me laissai-je

à la fin persuader et fléchir; mais, peu de jours après, son père

l'ayant rappelée à Bruxelles, il fallut nous quitter. Nos adieux furent

des sermens de nous aimer toujours, et, avec l'espérance de la revoir

bientôt, m'étant séparé d'elle, je revins à Paris.

La cause de mon évasion n'étoit plus un mystère: un poète chansonnier,

l'abbé de Lattaignant, chanoine de Reims, où il étoit alors, ayant

appris cette aventure, en avoit fait le sujet d'une épître à Mlle

Navarre, et cette épître couroit le monde[53]. Je me trouvai donc avoir

acquis la réputation d'homme à bonnes fortunes, dont je me serois bien

passé, car elle me fit des jaloux, c'est-à-dire des ennemis.

Le lendemain de mon arrivée, je vis venir chez moi mes deux abbés

gascons de la rue des Mathurins, et j'en reçus une semonce du sérieux le

plus comique. «D'où venez-vous? me dit l'abbé Forest. Voilà une belle

conduite! Vous vous échappez comme un voleur, sans dire un mot d'adieu à

vos meilleurs amis! Vous vous en allez en Champagne! on vous cherche, on

vous cherche en vain. Où est-il? Personne n'en sait rien; et cette femme

intéressante, cette femme sensible que vous abandonnez, que vous laissez

dans les alarmes, dans les pleurs, quelle barbarie! Allez, libertin que

vous êtes, vous ne méritez pas l'amour qu'elle a pour vous.--Quelle est,

lui demandai-je, cette _Ariane_ en pleurs? Et de qui parlez-vous?--De

qui? reprit l'abbé Debon; de cette amante désolée qui vous a cru noyé,

qui vous a fait chercher jusqu'aux filets de Saint-Cloud, et qui depuis

a su que vous l'avez trahie, de Mme Denis enfin.--Messieurs, leur dis-je

d'un ton ferme et d'un air sérieux, Mme Denis est mon amie, et rien de

plus. Elle n'a pas le droit de se plaindre de ma conduite. Je lui en ai

fait mystère, ainsi qu'à vous, parce que je l'ai dû.--Oui, du mystère,

reprit Forest, pour Mlle Navarre, pour une...!» Je l'interrompis. «Tout

beau, Monsieur, lui dis-je; vous n'avez pas, je crois, l'intention de

m'offenser, et vous m'offenseriez si vous alliez plus loin. Je ne me

suis jamais permis de réprimande avec vous, je vous prie de n'en pas

user avec moi.--Eh! sandis! répliqua Forest, vous en parlez bien à votre

aise! vous vous en allez lestement en Champagne boire le meilleur vin du

monde avec une fille charmante, et nous ici nous en payons les pots

cassés. On nous accuse d'avoir été vos confidens, vos approbateurs, vos

complices. Mme Denis elle-même nous voit de mauvais oeil, nous reçoit

froidement; enfin, puisqu'il faut vous le dire, ajouta-t-il d'une voix

pathétique, il n'y a plus de soupers chez elle: la pauvre femme est dans

le deuil.--Ah! j'entends: voilà donc, lui dis-je, le grand crime de mon

absence. Vraiment! je ne m'étonne plus que vous m'ayez grondé si fort.

Plus de soupers! Allons, il faut les rétablir. Vous serez invités

demain.» Un air de jubilation se répandit sur leur visage. «Tu crois

donc, me dit l'un, qu'on va te pardonner?--Oui, dit l'autre, elle est

bonne femme, et la paix sera bientôt faite.--La paix de l'amitié, leur

dis-je, sera toujours facile à faire: il n'en est pas de même de celle

de l'amour; et la preuve qu'il n'est pour rien dans la querelle, c'est

qu'il n'en restera demain aucune trace. Adieu, je vais voir Mme Denis.»

Elle me reçut avec un peu d'humeur, et se plaignit de l'inquiétude que

mon escapade lui avoit causée, comme à tous mes amis. J'essuyai ses

reproches, et je confessai qu'à mon âge on n'étoit exempt ni de

foiblesse, ni de folie. Quant au secret de mon voyage, il m'étoit

commandé; je n'avois pas dû le trahir. «N'allez pas, Madame, ajoutai-je,

en paroître offensée; on vous croiroit jalouse, et c'est un bruit qu'il

faut démentir plutôt que de l'autoriser.--Le démentir! dit-elle, est-ce

qu'il se répand?--Non, pas encore, lui dis-je, mais vos convives

dispersés pourroient bien le faire courir. Je viens d'en voir deux ce

matin qui m'ont fait la scène la plus vive, et à qui vos soupers

interrompus font croire que vous êtes au désespoir.» Je lui racontai

cette scène; elle en rit avec moi, et sentit qu'en effet il étoit

convenable de les inviter au plus vite pour leur ôter l'idée d'une

_Ariane en pleurs_. «Voilà, lui dis-je, ce qui s'appelle de l'amitié:

facile, indulgente et paisible, rien ne l'altère, et avec elle on vit

content, joyeux, de bon accord toute la vie, au lieu qu'avec

l'amour...--Avec l'amour! s'écria-t-elle, que le Ciel m'en préserve!

Cela n'est bon qu'en tragédie, et le comique, à moi, est le genre qui me

convient. Vous, Monsieur, qui devez savoir exprimer les tourmens, les

fureurs, les transports de l'amour tragique, vous avez besoin de

quelqu'un qui vous en donne des leçons, et j'entends dire que pour cela

vous vous êtes bien adressé. Je vous en fais mon compliment.»

Hélas! oui, je savois déjà, par ma fatale expérience, combien la passion

de l'amour, même lorsqu'on le croit heureux, est encore un état pénible

et violent: mais jusque-là je n'en avois connu que les peines les plus

légères; il me réservoit un supplice bien plus long et bien plus cruel!

La première lettre que je reçus de Mlle Navarre fut vive et tendre. La

seconde fut tendre encore, mais elle fut moins vive. La troisième se fit

attendre, et ce n'étoient plus que de pâles étincelles d'un feu mourant.

Je m'en plaignis, et cette plainte eut pour réponse de légères excuses.

Des fêtes, des spectacles, du monde à recevoir, étoient les causes qu'on

m'alléguoit de cette négligence et de cette froideur. Je devois

connoître les femmes: l'amusement et la dissipation avoient pour elles

tant d'attraits qu'il falloit au moins dans l'absence leur permettre de

s'y livrer. Ce fut alors que commença pour moi le vrai supplice de

l'amour. À trois lettres brûlantes et déchirantes, plus de réponse. Je

trouvai d'abord ce silence si incompréhensible qu'après que les facteurs

avoient passé et m'avoient dit ces mots accablans: _Il n'y a rien pour

vous_, j'allois à la poste moi-même voir si quelque lettre à mon adresse

n'étoit pas restée au bureau; et, après y avoir été, j'y retournois

encore. Dans cette attente continuelle et tous les jours trompée, je

séchois, je me consumois.

J'ai oublié de dire qu'en arrivant à Paris, en passant par le cloître

Saint-Germain-l'Auxerrois, un vieux tableau de Cléopâtre m'ayant frappé

de ressemblance avec Mlle Navarre, je l'avois acheté bien vite, et

l'avois emporté chez moi. C'étoit ma seule consolation. Je m'enfermois

seul avec ce tableau, et, lui adressant mes soupirs, je lui demandois,

par pitié, un mot de lettre qui me rendît la vie. Insensé! comment cette

image m'auroit-elle entendu? Celle à qui elle ressembloit ne daignoit

pas m'entendre. Cet excès de rigueur et de mépris n'étoit pas naturel.

Je la croyois malade ou enfermée par son père et gardée à vue comme une

criminelle. Tout me sembloit possible et vraisemblable, hormis

l'affreuse vérité.

Je n'avois pu si bien renfermer ma douleur que Mlle Clairon ne m'en eût

fait avouer la cause; et tout ce qu'elle avoit pu imaginer pour la

flatter et l'adoucir, elle l'avoit mis en usage. Un soir que nous étions

dans le foyer de la Comédie, elle entendit le marquis de

Brancas-Céreste[54] dire à quelqu'un qu'il arrivoit de Bruxelles.

«Monsieur le marquis, lui dit-elle, puis-je vous demander si vous y avez

vu Mlle Navarre?--Oui, dit-il, je l'y ai vue plus belle et plus

brillante que jamais, menant enchaîné à son char le chevalier de

Mirabeau, dont elle est amoureuse, et qui en est idolâtre.» J'étois

présent; j'entendis sa réponse. Le coeur meurtri du coup, j'allai tomber

chez moi comme une victime immolée. Ah! mes enfans! quelle folie que

celle d'un jeune homme qui croit à la fidélité d'une femme déjà célèbre

par ses foiblesses, et à qui l'attrait du plaisir a fait oublier la

pudeur!

Celle-ci cependant, moins libertine que romanesque, parut avoir changé

de moeurs dans ses amours avec le chevalier de Mirabeau; mais le roman

n'en fut pas long, et il finit misérablement.

La fièvre qui m'avoit saisi le soir même où j'avois appris mon malheur

me tenoit encore, lorsqu'un matin je vis entrer chez moi un beau jeune

homme qui m'étoit inconnu et qui me déclina son nom: c'étoit le

chevalier de Mirabeau. «Monsieur, me dit-il, je m'annonce chez vous à

deux titres: d'abord, comme l'ami intime de votre ami feu le marquis de

Vauvenargues, mon ancien camarade au régiment du roi. Je serois fier de

mériter la place qu'il occupoit dans votre coeur, et je désire de

l'obtenir. Mon autre titre ne m'est pas aussi favorable: c'est celui de

votre successeur auprès de Mlle Navarre. Je lui dois rendre ce

témoignage qu'elle a pour vous l'estime la plus tendre. J'ai été souvent

jaloux moi-même de la manière dont elle me parloit de vous; et, à mon

départ de Bruxelles, ce qu'elle m'a le plus expressément recommandé a

été de venir vous voir et de vous demander votre amitié.

--Monsieur le chevalier, lui répondis-je, vous me voyez malade; je le

suis de votre façon, et je ne me sens pas disposé, je l'avoue, à prendre

si subitement de l'amitié pour l'homme trop aimable qui m'a fait tant de

mal; mais la manière noble, loyale et franche dont vous vous annoncez,

m'inspire pour vous beaucoup d'estime, et, puisque je suis sacrifié,

c'est du moins pour moi une consolation de l'être à un homme comme vous.

Donnez-vous la peine de vous asseoir. Nous parlerons de notre ami M. de

Vauvenargues; nous parlerons aussi de Mlle Navarre, et de l'une comme de

l'autre je ne vous dirai que du bien.»

Après cette conversation, qui fut longue et intéressante: «Monsieur, me

dit-il, je me flatte que vous ne serez point fâché d'apprendre que Mlle

Navarre m'ait communiqué vos lettres. Les voici: elles ne font pas moins

l'éloge de votre coeur que de votre esprit. En vous les rendant de sa

part, je suis chargé de recevoir les siennes.--Monsieur, lui

demandai-je, a-t-elle eu la bonté de m'écrire deux mots pour m'autoriser

à vous les remettre?--Non, me dit-il, elle a compté, ainsi que moi, que

vous voudriez bien m'en croire sur ma parole.--Pardon, lui répondis-je,

pour ce qui me regarde je puis donner ma confiance: je ne dispose alors

que de ce qui est à moi, mais le secret d'un autre, je n'en dispose pas

de même. Cependant il est un moyen de tout concilier, et vous allez être

content.» Alors, tirant de mon secrétaire le paquet de lettres de Mlle

Navarre: «Vous reconnoissez son écriture, et vous voyez, lui dis-je, que

je ne distrais rien de ce recueil; vous lui serez témoin que ses lettres

ont été brûlées.» À l'instant je les mis au feu avec les miennes, et,

tandis qu'elles brûloient ensemble: «Mon devoir est rempli, ajoutai-je,

mon sacrifice est consommé.» Il approuva ma délicatesse, et se retira

satisfait.

La fièvre ne me quittoit pas; j'étois mélancolique; je ne voulois plus

voir personne. Je sentois le besoin de respirer un air plus vif que

celui du quartier du Louvre; je voulois me donner pour ma convalescence

une promenade solitaire; j'allai loger dans le quartier du Luxembourg.

Ce fut là que, malade encore, dans mon lit, en l'absence du Savoyard qui

me servoit, j'entendis un matin quelqu'un entrer chez moi. «Qui est là?»

On ne me répond point; mais on entr'ouvre les rideaux de mon alcôve, et,

dans l'obscurité, je me sens embrasser par une femme dont le visage,

appuyé sur le mien, me baignoit de larmes. «Qui êtes-vous?» demandai-je

encore. Et, sans me répondre, on redouble d'embrassemens, de soupirs et

de pleurs. Enfin on se lève, et je vois Mlle Navarre, en déshabillé du

matin, plus belle que jamais dans sa douleur et dans ses larmes. «C'est

vous, Mademoiselle! m'écriai-je. Hélas! qui vous amène? Voulez-vous me

faire mourir?» En disant ces mots, j'aperçus derrière elle le chevalier

de Mirabeau, immobile et muet. Je crus être dans le délire; mais elle,

se tournant vers lui d'un air tragique: «Voyez, Monsieur, lui dit-elle,

voyez qui je vous sacrifie: l'amant le plus passionné, le plus fidèle,

le plus tendre, et le meilleur ami que j'eusse au monde; voyez en quel

état mon amour pour vous l'a réduit, et combien vous seriez coupable si

vous vous rendiez jamais indigne d'un tel sacrifice.» Le chevalier étoit

pétrifié d'étonnement et d'admiration. «Êtes-vous en état de vous lever?

me demanda-t-elle.--Oui, lui dis-je.--Eh bien! levez-vous et donnez-nous

à déjeuner: car nous voulons que vous soyez notre conseil, et nous avons

à vous communiquer des choses de grande importance.»

Je me lève, et, mon Savoyard étant arrivé, je leur fais apporter du café

au lait. Dès que nous fûmes seuls: «Mon ami, me dit-elle, monsieur le

chevalier et moi nous allons consacrer nos amours au pied des autels,

nous marier, non pas en France, où nous aurions bien des difficultés à

vaincre, mais en Hollande, où nous serons libres. Le maréchal de Saxe

est furieux de jalousie. Voici la lettre qu'il m'a écrite. Il y traite

légèrement monsieur le chevalier; mais il lui en fera raison.» Je lui

représentai qu'un rival jaloux n'étoit pas obligé d'être juste envers

son rival, et qu'il ne seroit guère ni prudent ni possible de s'attaquer

au maréchal de Saxe. «Qu'appelez-vous s'attaquer? reprit-elle; en duel,

l'épée à la main? Ce n'est point cela; je ne me suis pas fait entendre.

Monsieur le chevalier, après son mariage, s'en va demander du service à

quelque puissance étrangère: il est connu, il peut choisir. Avec son

nom, sa valeur, ses talens et cette figure, il fera un chemin rapide;

incessamment on le verra à la tête des armées, et c'est dans un champ de

bataille qu'il se mesurera avec le maréchal.--Fort bien, Mademoiselle,

m'écriai-je, voilà ce que j'approuve, et je vous reconnois l'un et

l'autre dans un projet si généreux.» Je les vis en effet aussi fiers, et

aussi contens de leur résolution que si elle avoit dû s'exécuter le

lendemain. Dans la suite j'appris qu'après s'être mariés en Hollande,

ils avoient passé à Avignon; que le frère du chevalier, le soi-disant

«ami des hommes», et l'ennemi de son frère, avoit eu le crédit de le

faire poursuivre jusque dans les États du pape; qu'au moment où les

sbires, par ordre du vice-légat, venoient pour l'arrêter, sa femme étoit

en couche, et qu'en les voyant entrer chez elle, la frayeur qui l'avoit

saisie avoit causé en elle une révolution qui lui avoit donné la mort.

Je lui donnai des larmes, et, depuis, cet «ami des hommes», que j'ai

connu pour un hypocrite de moeurs et pour un intrigant de cour, haineux,

orgueilleux et méchant, a été ma bête d'aversion.

Je ne puis exprimer le changement presque subit qui s'étoit fait en moi

lorsque j'avois appris que le chevalier de Mirabeau aimoit assez Mlle

Navarre pour en faire sa femme. Guéri de mon amour, et surtout de ma

jalousie, je trouvai juste la préférence qu'elle lui avoit donnée, et,

loin d'en être humilié, je m'applaudis de lui avoir cédé. Par là je

reconnus combien le sentiment de l'amour-propre et de la vanité blessée

entroit dans les dépits et dans les chagrins de l'amour.

Cependant il me restoit au fond du coeur un malaise, une inquiétude, un

ennui qui me dominoit. Ce tableau de Cléopâtre, que j'avois encore

devant les yeux, avoit perdu sa ressemblance; il ne me touchoit plus,

mais il m'importunoit, et je m'en délivrai. Ce qui redoubloit ma

tristesse, c'étoit la perte de mon talent. Parmi les délices et les

tourmens d'Avenay, j'avois eu des heures de verve à donner au travail:

Mlle Navarre m'y excitoit elle-même. Les jours d'orage, comme elle avoit

peur du tonnerre, il falloit ou dîner ou souper dans ses caves (qui

étoient celles du maréchal), et, au milieu de cinquante mille bouteilles

de vin de Champagne, il étoit difficile de ne pas s'échauffer la tête.

Il est bien vrai que ces jours-là mes vers étoient fumeux; mais la

réflexion dissipoit ces vapeurs. À mesure que j'avancois, je lui lisois

mes nouvelles scènes. Pour les juger, elle alloit s'asseoir sur ce

qu'elle appeloit son trône: c'étoit, au haut des vignes, un monticule de

gazon entouré de quelques broussailles; et il falloit voir dans ses

lettres la description de ce trône qui nous attendoit, disoit-elle:

celui d'Armide n'avoit rien de plus enchanteur. C'étoit là qu'à ses

pieds je lui lisois mes vers; et, lorsqu'elle les approuvoit, je les

croyois les plus beaux du monde; mais, quand le charme fut rompu, et que

je me vis seul au monde, au lieu des fleurs dont les sentiers de l'art

étoient semés pour moi, je n'y trouvai que des épines. Le génie qui

m'inspiroit m'abandonna; mon esprit et mon âme tombèrent languissans

comme les voiles d'un navire auquel tout, à coup manque le vent qui les

enfloit.

Mlle Clairon, qui voyoit la langueur où j'étois tombé, s'empressa d'y

apporter remède. «Mon ami, me dit-elle, votre coeur a besoin d'aimer, et

l'ennui n'en est que le vide; il faut l'occuper, le remplir. N'y a-t-il

donc qu'une femme au monde qui puisse être aimable à vos yeux?--Je n'en

connois, lui dis-je, qu'une seule qui pût me consoler, si elle le

vouloit bien; mais seroit-elle assez généreuse pour le vouloir?--C'est

ce qu'il faut savoir, reprit-elle avec un sourire. Est-elle de ma

connoissance? je vous aiderai si je puis.--Oui, vous la connoissez, et

vous pouvez beaucoup sur elle.--Eh bien! nommez-la-moi, je parlerai pour

vous. Je lui dirai que vous aimez de bon coeur et de bonne foi; que vous

êtes capable de fidélité, de constance, et qu'elle est sûre d'être

heureuse en vous aimant.--Vous croyez donc tout cela de moi?--Oui, j'en

suis très persuadée.--Ayez donc la bonté de vous le dire.--À moi, mon

ami?--À vous-même.--Ah! s'il dépend de moi, vous serez consolé, et j'en

serai bien glorieuse.»

Ainsi se forma cette nouvelle liaison, qui, comme on peut bien le

prévoir, ne fut pas de longue durée, mais qui eut pour moi l'avantage de

me ranimer au travail. Jamais l'amour et l'amour de la gloire ne furent

mieux d'accord qu'ils l'étoient dans mon coeur.

_Denys_ fut remis au théâtre; il eut, à la reprise, même succès que dans

la nouveauté. Le rôle d'Arétie se ressentit du surcroît d'intérêt qu'y

prenoit celle à qui rien n'étoit plus cher que ma gloire. Elle y fut

plus sublime, plus ravissante que jamais. Eh! qu'on s'imagine avec quel

plaisir alloient souper ensemble l'actrice et l'auteur applaudis!

Mon enthousiasme pour le talent de Mlle Clairon étoit un sentiment trop

vif en moi, trop exalté, pour qu'il me soit possible de démêler, dans ma

passion pour elle, ce qui n'étoit que de l'amour; mais, indépendamment

des charmes de l'actrice, elle étoit encore à mes yeux une amante très

désirable par une jeunesse brillante de vivacité, d'enjouement et de

tous les attraits d'un naturel aimable, sans mélange d'aucun caprice, et

avec le désir unique et les soins les plus délicats de rendre son amant

heureux. Tant qu'elle aimoit, personne n'aimoit plus tendrement, plus

passionnément qu'elle, ni de meilleure foi. Sûr d'elle comme de

moi-même, la tête libre et l'âme en paix, je donnois au travail une

partie du jour, et l'autre lui étoit réservée. Charmante je l'avois

quittée; la même, et plus charmante encore, j'allois la retrouver. Quel

dommage qu'un caractère si séduisant fût si léger, et qu'avec tant de

sincérité, de fidélité même dans ses amours, elle n'eût pas plus de

constance!

Elle avoit une amie chez qui nous soupions quelquefois. Un jour elle me

dit: «N'y venez pas ce soir; vous y seriez mal à votre aise: le bailli

de Fleury doit y souper, et il me ramène.--J'en suis connu, lui

répondis-je naïvement, il voudra bien me ramener aussi.--Non, me

dit-elle, il n'aura qu'un vis-à-vis.» Ce mot fut un trait de lumière. Et

comme elle m'en vit frappé: «Eh bien! mon ami, reprit-elle, c'est une

fantaisie, il faut me la passer.--Est-il bien vrai? lui demandai-je,

parlez-vous sérieusement?--Oui, je suis folle quelquefois; mais je ne

serai jamais fausse.--Je vous en sais bon gré, lui dis-je, et je cède la

place à monsieur le bailli.» Pour cette fois je me sentis du courage et

de la raison; et ce qui m'arriva le lendemain m'apprit combien un

sentiment honnête est plus analogue et plus doux à mon coeur qu'un goût

frivole et passager.

Un avocat de mon pays, Rigal, vint me voir, et me dit: «Mlle B*** vous a

promis de ne jamais se marier sans le consentement de votre mère. Votre

mère n'est plus; Mlle B*** n'en est pas moins fidèle à sa parole: il se

présente pour elle un parti convenable; elle n'en veut accepter aucun

sans votre propre consentement.» À ces mots, je sentis renaître en moi

non pas l'amour que j'avois eu pour elle, mais une inclination si douce,

si vive et si tendre que je n'y aurois point résisté si ma fortune et

mon état avoient eu quelque consistance. «Hélas! dis-je à Rigal, que ne

suis-je en situation de m'opposer à l'engagement qu'on propose à ma

chère B***! mais malheureusement le sort que j'aurois à lui offrir est

trop vague et trop incertain. Mon avenir court des hasards d'où le sien

ne doit pas dépendre. Elle mérite un bonheur solide; et je ne puis que

porter envie à celui qui est en état de le lui assurer.»

Quelques jours après je reçus de Mlle Clairon un billet conçu en ces

mots: «Votre amitié m'est nécessaire dans ce moment. Je vous connois

trop bien pour n'y pas compter. Venez me voir, je vous attends.» Je me

rendis chez elle. Il y avoit du monde. «J'ai à vous parler», me dit-elle

en me voyant. Je la suivis dans son cabinet. «Vous me marquez,

Mademoiselle, que mon amitié peut, lui dis-je, vous être bonne à quelque

chose. Je viens savoir à quoi, et vous assurer de mon zèle.--Ce n'est ni

votre zèle ni votre amitié seule que je réclame, me dit-elle, c'est

votre amour; il faut que vous me le rendiez.» Alors, avec une ingénuité

qui, pour tout autre que moi, auroit été plaisante, elle me dit combien

cette poupée, le bailli de Fleury, avoit peu mérité que j'en fusse

jaloux. Après cet humble aveu, tout ce qu'une friponne aimable peut

avoir de plus séduisant, elle l'employa, mais en vain, pour regagner un

coeur où la réflexion avoit éteint l'amour.

«Vous ne m'avez pas trompé, lui dis-je; et, aussi sincère que vous, je

me fais un devoir de ne pas vous tromper. Nous sommes faits pour être

amis, nous le serons toute la vie, si vous le voulez bien; mais nous ne

serons plus amans.» J'abrège un dialogue dont ce fut là pour moi la

conclusion invariable. En la laissant triste et confuse, je sentis

cependant que j'étois un peu trop vengé.

_Aristomène_ étoit achevé, je le lus aux comédiens. Mlle Clairon assista

à cette lecture avec une dignité froide. On nous savoit brouillés: je

n'en fus que plus applaudi. C'étoit un problème parmi les comédiens si

je lui donnerois le rôle de la femme d'Aristomène. Elle en fut inquiète,

surtout lorsqu'elle apprit que les autres rôles étoient distribués. Elle

reçut le sien, et, un quart d'heure après, elle arriva chez moi avec une

de ses amies. «Tenez, Monsieur, me dit-elle (en entrant de l'air dont

elle entroit sur le théâtre, et en jetant sur ma table le cahier qu'on

lui avoit remis), je ne veux point du rôle sans l'auteur, car l'un

m'appartient comme l'autre.--Ma chère amie, lui dis-je en l'embrassant,

à ce titre je suis à vous: n'en demandez pas davantage. Un autre

sentiment nous rendrait malheureux.--Il a raison, dit-elle à sa

compagne: ma mauvaise tête feroit son tourment et le mien. Venez donc,

mon ami, venez dîner chez votre bonne amie.» Dès ce moment l'intimité la

plus parfaite s'établit entre nous; elle a duré trente ans la même; et,

quoique éloignés l'un de l'autre par mon nouveau genre de vie, rien n'a

changé le fond de nos sentimens mutuels.

À propos de cette amitié libre et sûre qui régnoit entre nous, je me

rappelle un trait qui ne me doit point échapper.

Mlle Clairon n'étoit ni riche, ni économe; souvent elle manquoit

d'argent. Un jour elle me dit: «J'ai besoin de douze louis. Les

avez-vous?--Non, je ne les ai pas.--Tâchez de me les procurer, et

apportez-les-moi ce soir dans ma loge, à la Comédie.» Aussitôt je me

mets en course. Je connoissois bien des gens riches, mais je ne voulois

point m'adresser à ceux-là. J'allai à mes abbés gascons et à quelques

autres de cette classe: je les trouvai à sec. J'arrivai triste dans la

loge de Mlle Clairon. Elle étoit tête à tête avec le duc de Duras. «Vous

venez bien tard, me dit-elle.--Je viens, lui dis-je, d'être en quête de

quelque argent qui m'est dû; mais j'ai perdu mes pas.» Cela dit, et bien

entendu, j'allai prendre place dans l'amphithéâtre, lorsque, du bout du

corridor, je m'entendis appeler par mon nom. Je me tourne, et je vois le

duc de Duras qui vient à moi et qui me dit: «Je viens de vous entendre

dire que vous avez besoin d'argent; combien vous faut-il?» À ces mots il

tira sa bourse. Je le remerciai en disant que je n'en étois point

pressé. «Ce n'est pas là répondre, insista-t-il; quel est l'argent que

vous deviez toucher?--Douze louis, lui dis-je enfin.--Les voilà, me

dit-il, mais à condition que, toutes les fois que vous en manquerez,

vous vous adresserez à moi.» Et lorsque je les lui rendis et le pressai

de les reprendre: «Vous le voulez absolument? me dit-il, je les reprends

donc; mais souvenez-vous que cette bourse où je les remets est la

vôtre.» Je n'usai point de ce crédit; mais depuis ce moment il n'est

point de bontés qu'il ne m'ait témoignées. Nous nous sommes trouvés

ensemble à l'Académie françoise, et, dans toutes les occasions, j'ai eu

lieu de me louer de lui. Il avoit de la joie à saisir les momens de me

rendre de bons offices. Quand je dînois chez lui, il me donnoit toujours

de son meilleur vin de Champagne, et, dans les accès de sa goutte, il

témoignoit encore du plaisir à me voir. On le disoit léger; assurément

il ne le fut jamais pour moi. Revenons à _Aristomène_.

Voltaire alors étoit à Paris. Il avoit eu envie de connoître ma pièce

avant qu'elle fût achevée, et je lui en avois lu quatre actes dont il

avoit été content. Mais l'acte qui me restoit à faire lui donnoit de

l'inquiétude; et ce n'étoit pas sans raison. Dans les quatre actes qu'il

avoit entendus, l'action paroissoit complète et suivie d'un bout à

l'autre. «Quoi! me dit-il après la lecture, prétendez-vous, dès votre

seconde tragédie, vous affranchir de la règle commune? Lorsque j'ai fait

_la Mort de César_ en trois actes, c'étoit pour un collège, et j'avois

pour excuse la contrainte où j'étois de n'y introduire que des hommes;

mais vous, au grand théâtre, et dans un sujet où rien ne vous aura gêné,

donner une pièce tronquée, et en quatre actes, forme bizarre dont vous

n'avez aucun exemple! c'est à votre âge une licence malheureuse que je

ne saurois vous passer.--Aussi, lui dis-je, n'ai-je pas dessein de la

prendre, cette licence. Ma pièce est en cinq actes dans ma tête, et

j'espère bien les remplir.--Et comment? me demanda-t-il: je viens

d'entendre le dernier acte; tous les autres se suivent, et vous ne

pensez pas sans doute à prendre l'action de plus haut?--Non,

répondis-je, l'action commencera et finira comme vous l'avez vu; le

reste est mon secret. Ce que je médite est peut-être une folie; mais,

quelque périlleux que soit le pas, il faut que je le passe; et, si vous

m'en ôtiez le courage, tout mon travail seroit perdu.--Allons, mon

enfant, me dit-il, faites, osez, risquez; c'est toujours un bon signe.

Il y a dans ce métier, comme dans celui de la guerre, des témérités

heureuses; et c'est bien souvent du milieu des difficultés les plus

désespérantes que naissent les grandes beautés.»

Le jour de la première représentation[55] il voulut se placer derrière

moi dans ma loge; et je lui dois ce témoignage qu'il étoit presque aussi

ému et aussi tremblant que moi-même. «À présent, me dit-il avant qu'on

ne levât la toile, apprenez-moi d'où vous avez tiré l'acte qui vous

manquoit.» Je lui rappelai qu'à la fin du second acte il étoit dit que

la femme et le fils d'Aristomène alloient être jugés, et qu'au

commencement du troisième on apprenoit qu'ils avoient été condamnés. «Eh

bien! lui dis-je, ce jugement que j'avois supposé se passer dans

l'entr'acte, je l'ai mis sur la scène.--Quoi! la Tournelle sur le

théâtre! s'écria-t-il; vous me faites trembler.--Oui, lui dis-je, c'est

un écueil, mais il étoit inévitable; c'est à Clairon de me sauver.»

_Aristomène_ eut au moins autant de succès que _Denys_. Voltaire, à

chaque applaudissement, me serroit dans ses bras; mais, ce qui l'étonna

et le fit tressaillir de joie, ce fut l'effet du troisième acte.

Lorsqu'il vit Léonide chargée de fers, en criminelle, paroître au milieu

de ses juges, et, avec son grand caractère, les dominer, s'emparer de la

scène et de l'âme des spectateurs, tourner sa défense en accusation, et,

discernant parmi les sénateurs les vertueux amis d'Aristomène de ses

perfides ennemis, attaquer, accabler ceux-ci de la conviction de leur

scélératesse, au bruit de l'applaudissement qu'elle enleva: «Bravo,

Clairon! s'écria Voltaire, _macle animo, generose puer!_»

Certainement personne ne sent mieux que moi combien, du côté du talent,

j'étois peu digne de lui faire envie; mais le succès étoit assez grand

pour qu'il en fût jaloux, s'il avoit eu cette foiblesse. Non, Voltaire

avoit trop le sentiment de sa supériorité pour craindre des talens

vulgaires. Peut-être qu'un nouveau Corneille ou qu'un nouveau Racine lui

auroit fait du chagrin; mais il n'étoit pas aussi facile qu'on le

croyoit d'inquiéter l'auteur de _Zaïre_, d'_Alzire_, de _Mérope_ et de

_Mahomet_.

À cette première représentation d'_Aristomène_, je fus encore obligé de

me montrer sur le théâtre; mais, aux représentations suivantes, mes amis

me donnèrent le courage de me dérober aux acclamations du public.

Un accident interrompit mon succès et troubla ma joie. Roselly, cet

acteur dont j'ai déjà parlé[56], jouoit le rôle d'Arcire, ami

d'Aristomène, et le jouoit avec autant de chaleur que d'intelligence. Il

n'étoit ni beau ni bien fait; il avoit même dans la prononciation un

grasseyement très sensible; mais il faisoit oublier ses défauts par la

décence de son action, et par une expression pleine d'esprit et d'âme.

Je lui attribuois le succès du dénouement de ma tragédie; et, en effet,

voici comment il l'avoit décidé. Lorsque, dans la dernière scène, en

parlant du décret par lequel le sénat avoit mis le comble à ses

atrocités, il dit:

Théonis le défend et s'en nomme l'auteur,

il s'aperçut que le public se soulevoit d'indignation; et aussitôt,

s'avançant au bord du théâtre, avec l'action la plus vive il cria au

parterre, comme pour l'apaiser:

Je m'élance, et lui plonge un poignard dans le coeur.

À l'attitude, au geste qui accompagna ces mots, on crut voir Théonis

frappé, et ce fut dans toute la salle un transport de joie éclatant.

Or, après la sixième représentation de ma pièce, et dans la plus grande

chaleur du succès, on vint m'annoncer que Roselly étoit attaqué d'une

fluxion de poitrine; et, pour le remplacer dans son rôle, on me

proposoit un acteur incapable de le jouer. C'étoit pour moi un très

grand préjudice que d'interrompre cette affluence du public; mais c'eût

été un plus grand mal encore que de dégrader mon ouvrage. Je demandai

que les représentations en fussent suspendues jusqu'au rétablissement de

la santé de Roselly, et ce ne fut que l'hiver suivant qu'_Aristomène_

fut remis au théâtre.

À la première représentation de cette reprise, l'émotion du public fut

si vive qu'il demanda encore l'auteur. Je refusai de paroître sur le

théâtre; mais j'étois au fond d'une loge. Quelqu'un m'y aperçut du

parterre et cria: «Le voilà!» La loge étoit vers l'amphithéâtre; tout le

parterre fit volte-face; il fallut m'avancer, et, par une humble

salutation, répondre à cette nouvelle faveur.

L'homme qui, du fond de sa loge, m'avoit pris dans ses bras pour me

présenter au public, va occuper dans ces _Mémoires_ une place

considérable, par le mal qu'il me fit en me voulant du bien, et par les

attrayantes et nuisibles douceurs qu'eut pour moi sa société. C'étoit M.

de La Popelinière[57]. Dès le succès de _Denys le Tyran_, il m'avoit

attiré chez lui. Mais, à l'époque dont je parle, le courage qu'il eut de

m'offrir pour retraite sa maison de campagne, au risque de déplaire à

l'homme tout-puissant que j'avois offensé, m'attacha fortement à un hôte

si généreux. Le péril d'où il me tiroit avoit pour cause une de ces

aventures de jeunesse où m'engageoit mon imprudence, et qui apprendront

à mes enfans à être plus sages que moi.

Mémoires de Marmontel (Volume 1 of 3) Mémoires d'un Père pour servir à l'Instruction de ses enfans · 第 14 / 17 题