LIVRE II

La tranquillité, le silence du hameau d'Abloville, où j'écris ces

mémoires, me rappellent le calme que rendit à mon âme le village de

Saint-Bonet[21]. Le paysage n'en étoit pas aussi riant, aussi fertile;

le merisier et le pommier n'y ombrageoient pas les moissons de leurs

rameaux chargés de fruits; mais la nature y avoit aussi sa parure et son

abondance. La treille y formoit ses portiques, le verger ses salons, le

gazon ses tapis; le coq y avoit sa cour d'amour, la poule sa jeune

famille; le châtaignier avec assez de majesté y déployoit son ombre et y

répandoit ses largesses; les champs, les prés, les bois, les troupeaux,

la culture, la pêche des étangs, les grandes scènes de la campagne y

étoient assez intéressantes pour occuper une âme oisive. La mienne,

après le long travail de mes études et le cruel assaut de la mort de mon

père, avoit besoin de ce repos.

Mon curé avoit quelques livres analogues à son état, qui alloit être le

mien. Je me destinois à la chaire; il y dirigeoit mes lectures; il me

faisoit goûter celle des livres saints, et, dans les pères de l'Église,

il me montroit de bons exemples de l'éloquence évangélique. L'esprit de

ce vieillard, naturellement gai, ne l'étoit avec moi qu'autant qu'il le

falloit pour effacer tous les jours quelque teinte de ma noire

mélancolie. Insensiblement, elle se dissipa, et je devins accessible à

la joie. Elle venoit deux fois par mois présider, avec l'amitié, aux

dîners que faisoient ensemble les curés de ce voisinage, et qu'ils se

donnoient tour à tour. Admis à ces festins, ce fut là que je pris par

émulation le goût de notre poésie. Presque tous ces curés faisoient des

vers françois et s'invitoient par des épîtres, dont l'enjouement et le

naturel me charmoient. Je fis, à leur imitation, quelques essais

auxquels ils daignèrent sourire. Heureuse société de poètes, où l'on

n'étoit point envieux, où l'on n'étoit point difficile, et où chacun

étoit content de soi-même et des autres, comme si c'eût été un cercle

d'Horaces et d'Anacréons!

Ce loisir n'étoit pas le but de mon voyage, et je n'oubliois pas que je

m'étois approché de Limoges pour y aller prendre la tonsure; mais

l'évêque[22] ne la donnoit en cérémonie qu'une fois l'an, et le moment

en étoit passé. Il falloit ou l'attendre, ou bien solliciter une faveur

particulière. J'aimai mieux me soumettre à la règle commune; en voici la

raison. La cérémonie de la tonsure étoit tous les ans précédée d'une

retraite chez les sulpiciens, lesquels observoient, disoit-on, le

caractère des candidats, leurs dispositions naturelles, les qualités et

les talens qu'ils annonçaient, pour en rendre compte à l'évêque. J'avois

besoin d'être recommandé, et pour cela d'être aperçu, nommé, distingué

dans la foule. _Nécessité l'ingénieuse_ me conseilla de me ménager cette

occasion d'être connu des sulpiciens et de mon évêque; mais six mois

d'attente et de séjour chez mon pauvre curé lui auroient été trop

onéreux. Heureusement, un bon gentilhomme de ses amis et de ses voisins,

le marquis de Linars[23], me fit témoigner, par son prieur, l'extrême

désir qu'il avoit que je voulusse donner ce temps de mon repos à un

petit chevalier de Malte, l'un de ses fils, aimable enfant, mais dont

l'instruction avoit été jusque-là négligée. Je fis consentir mon curé,

et puis je consentis moi-même à ce qui m'étoit proposé. Je n'ai qu'à me

louer des marques de bienveillance et d'estime dont je fus honoré dans

cette maison distinguée, où toute la noblesse du pays abondoit. La

marquise elle-même, Mortemart de naissance, élevée à Paris, un peu haute

de caractère, étoit bonne et simple avec moi, parce que j'étois auprès

d'elle naturel avec bienséance et respectueux sans façon, caractère qui

m'a toujours mis à mon aise dans le monde, et dont jamais personne n'a

été mécontent.

Quand vint le temps d'aller recevoir la tonsure, je me rendis au

séminaire, et je m'y trouvai en retraite, sous les yeux de trois

sulpiciens, avec une douzaine d'aspirans comme moi. Le recueillement, le

silence, qui régnoient parmi nous, et les exercices de piété dont on

nous occupoit, me parurent d'abord peu favorables à mes vues; mais,

lorsque je désespérois de pouvoir me faire connoître, l'occasion s'en

offrit d'elle-même. Nous avions, deux fois le jour, une heure de

récréation dans un petit jardin planté de tilleuls en allées; mes

camarades s'y amusoient à jouer au petit palet, et moi, à qui le jeu ne

plaisoit pas, je me promenois seul. Un jour, l'un de nos directeurs vint

à moi, et me demanda pourquoi je m'isolois et ne me tenois pas en

société avec mes camarades. Je lui répondis que j'étois le moins jeune,

et qu'à mon âge on étoit bien aise d'avoir quelques momens à soi pour

recueillir, classer et ranger ses idées; que j'aimois à me rendre compte

de mes études, de mes lectures, et qu'ayant le malheur de manquer de

mémoire, je ne pouvois y suppléer qu'à force de méditation. Cette

réponse engagea l'entretien. Mon sulpicien voulut savoir où j'avois fait

mes classes, quel système j'avois soutenu dans mes thèses, et pour quel

genre de lecture je me sentois le plus de goût. Je répondis à tout cela.

Vous pensez bien qu'un directeur du séminaire de Limoges ne s'attendoit

pas, en interrogeant un écolier de dix-huit ans, à trouver en lui un

grand fonds de connoissances, et que mon petit magasin dut lui paroître

un petit trésor.

Je présumai bien du succès de mon début, lorsque le soir, à l'heure de

la promenade, au lieu d'un sulpicien j'en vis arriver deux. Ce fut là

que le fruit de mes lectures de Clermont acquit une valeur réelle.

J'avois dit que mon goût de prédilection étoit pour l'éloquence, et

j'avois rapidement nommé ceux de nos orateurs chrétiens que j'admirois

le plus. On me remit sur cette voie. Il fallut les analyser, marquer

distinctement leurs divers caractères, citer de chacun les endroits qui

m'avoient le plus frappé d'étonnement, ou rempli d'émotion, ou ravi par

l'éclat et le charme de l'éloquence. Les deux hommes dont je parlai avec

le plus d'enthousiasme furent Bourdaloue et Massillon; mais le temps me

manqua pour me développer; ce ne fut que le lendemain que j'amplifiai

leur éloge. J'avois tous leurs plans dans ma tête; les extraits que

j'avois écrits de leurs sermons m'étoient présens; leurs exordes, leurs

divisions, leurs plus beaux traits, jusqu'à leurs textes, me revenoient

en foule. Ah! je puis dire que ce jour-là ma mémoire me servit bien; au

lieu des deux sulpiciens de la veille, j'en avois trois pour auditeurs,

et tous les trois, après m'avoir écouté en silence, s'en allèrent comme

étourdis.

Le reste de nos entretiens (car ils ne me quittèrent plus aux heures de

la promenade) s'étendit plus vaguement sur les plus belles oraisons

funèbres de Bossuet et de Fléchier, sur quelques sermons de La Rue[24],

sur le petit recueil de ceux de Cheminais[25], que je savois presque par

coeur. Ensuite je ne sais comment on parla des poètes. Je convins que

j'en avois lu quelques-uns, et je nommai le grand Corneille. «Et le

tendre Racine, me demanda l'un des sulpiciens, l'avez-vous lu?--Oui, je

m'en accuse, lui dis-je; mais Massillon l'avait lu avant moi, et c'est

de lui qu'il avoit appris à parler au coeur avec tant d'onction et de

charme. Et pensez-vous, lui demandai-je, que Fénelon, l'auteur du

_Télémaque_, n'eût pas lu et relu vingt fois dans l'_Énéide_ les amours

de Didon?»

À propos de Virgile, on en vint aux livres classiques; et ces messieurs,

qui ne savoient pas combien, grâce à mon infortune, je devois être imbu

de cette vieille latinité, furent surpris de voir comme j'en étois

plein. Vous croyez bien que je me donnois tout le plaisir de la

répandre. Je n'en tarissois point. Vers et prose couloient de source, et

j'avois encore l'air de n'en pas citer davantage de peur de les en

accabler.

Je finis par un étalage de ma fraîche érudition de Saint-Bonet. Les

livres de Moïse et ceux de Salomon avoient déjà passé sur le tapis; j'en

étois aux saints pères lorsqu'arriva le jour d'aller recevoir la

tonsure. Ce jour-là donc, après notre initiation à l'état

ecclésiastique, nous allâmes, conduits par nos trois directeurs, rendre

nos devoirs à l'évêque. Il nous reçut tous avec une égale bonté; mais,

au moment que je me retirois avec mes camarades, il me fit rappeler. Le

coeur me tressaillit.

«Mon enfant, me dit-il, vous ne m'êtes pas inconnu; votre mère vous a

recommandé à moi. C'est une digne femme que votre mère, et j'en fais

grand cas. Où vous proposez-vous d'aller achever vos études?» Je

répondis que je n'avois encore aucun dessein pris là-dessus; que je

venois d'avoir le malheur de perdre mon père; que ma famille, nombreuse

et pauvre, attendoit tout de moi, et que j'allois tâcher de voir quelle

université pourroit me procurer, durant le cours de mes études, le moyen

d'exister et d'aller au secours de ma mère et de nos enfans. «Et de vos

enfans? reprit-il, attendri de cette expression.--Oui, Monseigneur, je

suis pour eux un second père; et, si je ne meurs à la peine, je me suis

bien promis d'en remplir les devoirs.--Écoutez, me dit-il, j'ai pour ami

l'archevêque de Bourges[26], l'un de nos plus dignes prélats; je puis

vous adresser à lui; et, s'il veut bien, comme je l'espère, avoir égard

à ma recommandation, vous n'aurez plus, pour vous et pour votre famille,

qu'à mériter qu'il vous protège, en usant bien des dons que le Ciel vous

a faits.» Je rendis grâces à mon évêque de ses bonnes intentions; mais

je lui demandai le temps d'en instruire ma mère et de la consulter, ne

doutant pas qu'elle n'y fût sensible autant que je l'étois moi-même.

Mon bon curé, de qui j'allai prendre congé, fut transporté de joie en

apprenant ce qu'il appeloit un coup du Ciel en ma faveur. Qu'auroit-il

dit, s'il avoit pu prévoir que cet archevêque de Bourges seroit grand

aumônier, cardinal, ministre de la feuille des bénéfices, et que

l'éloquence, à laquelle j'avois dessein de me vouer, alloit avoir sous

ce ministère les occasions les plus intéressantes de se signaler à la

cour? Il est certain que, pour un jeune ecclésiastique qui, avec

beaucoup d'ambition, auroit eu assez de talens, il s'ouvroit devant moi

une belle carrière. Une vaine délicatesse, une plus vaine illusion

m'empêcha d'y entrer. J'ai eu lieu d'admirer plus d'une fois comment se

noue et se dénoue la trame de nos destinées, et de combien de fils

déliés et fragiles le tissu en est composé.

Arrivé à Linars, j'écrivis à ma mère que je venois de prendre la tonsure

sous de favorables auspices; que j'avois reçu de l'évêque les plus

touchantes marques de bonté; qu'au plus tôt j'irois l'en instruire. Le

même jour je reçus d'elle un exprès avec une lettre presque effacée de

ses larmes. «Est-il vrai, me demandoit-elle, que vous avez fait la folie

de vous engager dans la compagnie du comte de Linars, frère du marquis,

et capitaine au régiment d'Enghien[27]? Si vous avez eu ce malheur,

marquez-le-moi; je vendrai tout le peu que j'ai pour dégager mon fils. Ô

mon Dieu! est-ce bien là le fils que vous m'aviez donné!»

Jugez du désespoir où je tombai en lisant cette lettre. La mienne avoit

fait un détour pour arriver à Bort; ma mère ne la recevroit que dans

deux jours, et je la voyois désolée. Je lui écrivis bien vite que ce

qu'on lui avoit dit étoit un horrible mensonge; que cette coupable folie

ne m'étoit jamais venue dans la pensée; que j'avois le coeur déchiré du

chagrin qu'elle en éprouvoit; que je lui demandois pardon d'en être la

cause innocente; mais qu'elle auroit dû me connoître assez pour ne pas

croire à cette absurde calomnie, et que j'irois incessamment lui faire

voir que ma conduite n'étoit ni celle d'un libertin, ni celle d'un jeune

insensé. L'exprès repartit sur-le-champ; mais, tant que je pus compter

les heures où ma mère n'étoit pas encore détrompée, je fus au supplice

moi-même.

Il y avoit, s'il m'en souvient, seize lieues de Linars à Bort; et,

quoique j'eusse conjuré l'exprès d'aller toute la nuit, comment

pouvois-je croire qu'il n'eût pas pris quelque repos? Il me fut

impossible d'en prendre aucun, et je n'avois cessé de baigner mon lit de

mes larmes, en songeant à celles que ma mère versoit pour moi, lorsque

j'entendis dans la cour un bruit de chevaux. Je me lève. C'étoit le

comte de Linars qui arrivoit. Je ne me donnai pas le temps de m'habiller

pour aller au-devant de lui; mais il me prévint; et, en venant à moi en

homme désolé: «Ah! Monsieur, me dit-il, combien va me rendre coupable à

vos yeux l'imprudence d'un badinage qui a mis la désolation dans votre

famille, et dans le coeur de votre mère une douleur que je n'ai pu

calmer! Elle vous croit engagé avec moi. Elle est venue tout éplorée se

jeter à mes pieds, et m'offrir, pour vous dégager, sa croix d'or, son

anneau, sa bourse, et tout ce qu'elle avoit au monde. J'ai eu beau

l'assurer que cet engagement n'existoit point, j'ai eu beau le lui

protester, elle a pris tout cela pour un refus de le lui rendre. Elle

est encore dans les pleurs. Partez incessamment, allez la rassurer

vous-même.--Eh! Monsieur le comte, lui demandai-je, qui a pu donner lieu

à ce bruit funeste?--Moi, Monsieur, me dit-il; j'en suis au désespoir;

je vous en demande pardon. Le besoin de lever de nouvelles recrues

m'avoit conduit dans votre ville. J'y ai trouvé quelques jeunes gens,

vos camarades de collège, qui avoient envie de s'engager, mais qui

délibéroient encore. J'ai vu que, pour les décider, il ne falloit que

votre exemple. J'ai succombé à la tentation de leur dire qu'ils vous

auroient pour camarade, que je vous avois engagé, et le bruit s'en est

répandu.--Ah! Monsieur, m'écriai-je avec indignation, se peut-il qu'un

pareil mensonge soit sorti de la bouche d'un homme tel que

vous!--Accablez-moi, me dit-il, je mérite les reproches les plus

honteux; mais cette ruse, dont je n'ai pas senti la conséquence, m'a

fait connoître un naturel de mère comme je n'en ai jamais vu. Allez la

consoler; elle a besoin de vous revoir.»

Le marquis de Linars, à qui son frère avoua sa faute et tout le mal

qu'il m'avoit fait, me donna un cheval, un guide, et le lendemain je

partis; mais je partis avec la fièvre, car mon sang s'étoit allumé; et

sur le soir le redoublement me prit dans le moment où, par des chemins

de traverse, mon guide m'avoit égaré. Je frissonnois sur mon cheval, et

la nuit alloit me gagner dans une heure, en rase campagne, lorsque je

vis un homme qui traversoit mon chemin. Je l'appelai pour savoir où

j'étois, et s'il y avoit loin de là au village où mon guide croyoit

aller. «Vous en êtes à plus de trois lieues, me dit-il, et vous n'êtes

pas sur la route.» Mais, en me répondant, il m'avoit reconnu: c'étoit un

garçon de ma ville. «Est-ce vous? me dit-il en me nommant; et par quel

hasard vous trouvé-je à l'heure qu'il est dans ces bruyères? Vous avez

l'air malade! Où allez-vous donc passer la nuit?--Et vous? lui

demandai-je.--Moi, dit-il, je vais voir un oncle à moi dans un village

qui n'est pas loin d'ici.--Et votre oncle, ajoutai-je, voudroit-il bien

me donner l'asile dans sa maison jusqu'à demain, car j'ai grand besoin

de repos?--Chez lui, me dit-il, vous serez mal logé, mais vous y serez

bien reçu.» Je m'y laissai conduire, et j'y trouvai du pain et du lait

pour mon guide, du foin pour mon cheval, et pour moi un bon lit de

paille fraîche et de l'eau panée pour mon souper. Il ne m'en falloit pas

davantage, car j'étois dans l'accès, et il fut assez fort.

Le lendemain à mon réveil (car j'avois dormi quelques heures) j'appris

que ce village étoit une paroisse. C'étoit le jour de l'Assomption, et,

quoique bien malade, je voulus aller à la messe. Un jeune abbé dans

cette église étoit un objet d'attention. Le curé m'aperçut; et, après la

messe, il me pria de venir dans la sacristie. «Est-il possible, me

dit-il après avoir appris mon aventure, que, dans un village où je suis,

un ecclésiastique ait couché sur la paille?» Il me mena chez lui, et

jamais l'hospitalité ne fut plus cordialement ni plus noblement exercée.

J'étois affaibli par la diète et la fatigue du voyage; il voulut me

fortifier; et, persuadé que ma fièvre n'étoit que dans le sang et non

dans les humeurs, il prétendit qu'un chyle abondant, frais et doux en

seroit le remède. Il ne se trompoit point. Il me fit dîner avec lui.

Jamais je n'ai mangé une si excellente soupe. Sa nièce l'avoit faite; sa

nièce, à dix-huit ans, ressembloit à ces vierges du Corrège ou de

Raphaël. Je n'ai jamais vu dans le regard plus de douceur ni plus de

charmes. Elle fut ma garde-malade tandis que le curé disoit les vêpres à

l'église; et, tout malade que j'étois, je ne fus pas insensible à ses

soins. «Mon oncle, me dit-elle, ne veut pas vous laisser partir dans

l'état où vous êtes. Il y a, dit-elle, six grandes lieues d'ici à Bort.

Il veut, avant de vous mettre en chemin, que vous ayez repris des

forces. Et pourquoi vous presser? N'êtes-vous pas bien avec nous? Vous

aurez un bon lit; je le ferai moi-même. Je vous porterai vos bouillons,

ou, si vous l'aimez mieux, du lait écumant d'une chèvre que je trais de

ma main; vous nous arrivez pâle, et nous voulons absolument vous

renvoyer couleur de rose.--Ah! lui dis-je, Mademoiselle, il me seroit

bien doux d'attendre près de vous la santé; mais si vous saviez à quel

point ma mère est en peine de moi! combien elle est impatiente de me

revoir! et combien je dois être impatient moi-même de me retrouver dans

ses bras!--Plus vous l'aimez, et plus elle vous aime, plus vous devez,

me dit-elle, lui épargner la douleur de vous revoir dans cet état. Une

soeur a plus de courage; et moi je suis ici comme une soeur pour vous.--On

le croiroit, lui dis-je, à ce tendre intérêt que vous voulez bien

prendre à moi.--Assurément, dit-elle, vous nous intéressez; et cela est

bien naturel, mon oncle et moi nous avons l'âme compatissante pour tout

le monde; mais nous ne voyons pas souvent des malades faits comme vous.»

Le curé revint de l'église. Il exigea de moi de renvoyer mon cheval et

mon guide, et voulut prendre sur lui le soin de me faire mener chez moi.

Dans une situation tranquille, je me serois trouvé enchanté dans ce

presbytère, comme Renaud dans le palais d'Armide, car ma naïve

Marcelline étoit une Armide pour moi; et plus elle étoit innocente, plus

je la trouvois dangereuse. Mais, quoique ma mère dût être détrompée par

mes deux lettres, rien ne m'auroit retenu loin d'elle au delà du jour

où, l'accès de ma fièvre ayant été plus foible, et me sentant un peu

remis par deux nuits d'assez bon sommeil, je pus remonter à cheval.

Ma soeur (c'étoit le nom que Marcelline s'étoit donné, et que je lui

donnois moi-même lorsque nous étions tête à tête) ne me vit pas au

moment de partir sans un saisissement de coeur qu'elle ne put dissimuler.

«Adieu, Monsieur l'abbé, me dit-elle devant son oncle; prenez soin de

votre santé; ne nous oubliez pas, et embrassez bien tendrement pour moi

madame votre mère; dites-lui que je l'aime bien.»

À ces mots, ses yeux se mouillèrent, et, comme elle se retiroit pour

nous cacher ses pleurs: «Vous voyez, me dit le curé, ce nom de mère

l'attendrit; c'est qu'il n'y a pas longtemps qu'elle a perdu la sienne.

Adieu, Monsieur, je vous dis comme elle, ne nous oubliez pas; nous

parlerons souvent de vous.»

Je trouvai ma mère pleinement rassurée sur ma conduite; mais, en me

voyant, elle fut alarmée sur ma santé. Je calmai ses inquiétudes, et, en

effet, je me sentois bien mieux, grâce au régime auquel le curé m'avoit

mis. Nous lui écrivîmes l'un et l'autre pour le remercier de ses bontés

hospitalières, et, en lui renvoyant sa jument, sur laquelle j'étois

venu, nous accompagnâmes nos lettres de quelques modestes présens, parmi

lesquels ma mère glissa pour Marcelline une parure simple et de peu de

valeur, mais élégante et de bon goût. Après quoi, ma santé se

rétablissant à vue d'oeil, nous ne fûmes plus, l'un et l'autre, occupés

que de mes affaires.

La protection de l'évêque, sa recommandation, la perspective qu'elle

m'offroit, parurent à ma mère tout ce qu'il y avoit de plus heureux pour

moi, et je pensois alors comme elle. Mon étoile (et je dis à présent,

mon heureuse étoile) me fit changer d'opinion. Cet incident m'oblige

encore à revenir sur le passé.

J'ai lieu de croire que, depuis l'examen du préfet de Clermont, les

jésuites avoient jeté les yeux sur moi. Deux de mes condisciples, et des

plus distingués, étoient déjà pris dans leurs filets. Il étoit possible

qu'on voulût m'y attirer, et un fait assez curieux, dont j'ai gardé la

souvenance, me persuade au moins qu'on y avoit pensé.

Dans le peu de loisirs que j'avois à Clermont, je m'étois fait un

amusement du dessin, et, comme j'en avois le goût, l'on m'en supposoit

le talent. J'avois l'oeil juste et la main sûre; il n'en falloit pas

davantage pour l'objet qui me fit un jour appeler auprès du recteur.

«Mon enfant, me dit-il, je sais que vous vous amusez à dessiner

l'architecture, et je vous ai choisi pour me lever un plan: c'est celui

de notre collège; examinez bien l'édifice, et, après en avoir exactement

tracé l'enceinte, figurez-en l'élévation. Apportez-y le plus grand soin,

car votre ouvrage sera mis sous les yeux du roi.»

Tout fier de cette commission, j'allai m'en acquitter, et j'y mis, comme

l'on peut croire, l'attention la plus scrupuleuse; mais, pour avoir

voulu trop bien faire, je fis très mal. L'une des ailes du bâtiment

avoit un étage, et l'autre aile n'en avoit point. Je trouvai cette

inégalité choquante, et je la corrigeai en élevant une aile comme

l'autre. «Eh! mon enfant, qu'avez-vous fait? me dit le recteur.--J'ai

rendu, lui dis-je, mon père, l'édifice régulier.--Et c'est précisément

ce qu'il ne falloit pas. Ce plan est destiné à montrer le contraire,

d'abord au père confesseur, et, par son entremise, au ministre et au roi

lui-même: car il s'agit d'obtenir des fonds pour élever l'étage qui

manque à l'une des deux ailes.» Je m'en allai bien vite corriger ma

bévue, et, quand le recteur fut content: «Voulez-vous bien, mon père, me

permettre, lui dis-je, une observation? Ce collège qu'on vient de vous

bâtir est beau, mais il n'y a point d'église. Vous y dites la messe dans

une salle basse. Est-ce que dans le plan on auroit oublié l'église?» Le

jésuite sourit de ma naïveté. «Votre observation, me dit-il, est très

juste; mais vous avez dû remarquer aussi que nous n'avons point de

jardin.--Et c'est aussi de quoi je me suis étonné.--N'en soyez plus en

peine; nous aurons l'un et l'autre.--Comment cela, mon père? je n'y vois

point d'emplacement.--Quoi! vous ne voyez pas en dehors du fer à cheval

qui ferme l'enceinte du collège, vous ne voyez pas cette église des

Pères augustins, et ce jardin dans leur couvent?--Eh bien! mon père?--Eh

bien! ce jardin, cette église, seront les nôtres, et c'est la Providence

qui semble les avoir placés si près de nous.--Mais, mon père, les

augustins n'auront donc plus ni jardin, ni église?--Au contraire, ils

auront une église plus belle et un jardin encore plus vaste: nous ne

leur ferons aucun tort, à Dieu ne plaise! et, en les délogeant, nous

saurons les dédommager.--Vous délogerez donc les Pères augustins?--Oui,

mon enfant, et leur maison sera, pour nos vieillards, une infirmerie, un

hospice, car il faut bien que nos vieillards aient une maison de

repos.--Rien n'est plus juste, assurément; mais je cherche où vous

logerez les Pères augustins.--N'en ayez point d'inquiétude: ils auront

le couvent, l'église et le jardin des Pères cordeliers. N'y seront-ils

pas à leur aise, et beaucoup mieux qu'ils ne sont là?--Fort bien! mais

que deviennent les Pères cordeliers?--Je me suis attendu à cette

objection, et il est juste que j'y réponde: Clermont et Mont-Ferrand

faisoient deux villes autrefois; maintenant elles n'en font qu'une, et

Mont-Ferrand n'est plus qu'un faubourg de Clermont: aussi dit-on

Clermont-Ferrand. Or, vous saurez qu'à Mont-Ferrand les cordeliers ont

un couvent superbe, et vous concevez bien qu'il n'est pas nécessaire

qu'une ville ait deux couvens de cordeliers. Donc, en faisant passer

ceux de Clermont à Mont-Ferrand on ne fait du mal à personne, et nous

voilà, sans préjudice pour autrui, possesseurs de l'église, du jardin,

du couvent de ces bons Pères augustins, qui nous sauront gré de

l'échange, car il en faut toujours agir en bons voisins. Au reste, mon

enfant, ce que je vous confie est encore le secret de la société; mais

vous n'y êtes pas étranger, et je me plais, dès à présent, à vous

regarder comme étant l'un des nôtres.»

Tel fut, autant qu'il m'en souvient, ce dialogue, où Blaise Pascal

auroit trouvé le mot pour rire, et qui ne me parut que sincère et naïf.

Ce que j'en infère aujourd'hui, c'est que ce ne fut pas sans intention

préméditée que le professeur de rhétorique de Clermont, le P.

Nolhac[28], en passant par ma ville pour aller à Toulouse, vint me

demander à dîner.

Ma bonne mère, qui ne se doutoit point de sa mission, non plus que moi,

le reçut de son mieux; et, pendant le dîner, il la rendit heureuse, en

lui exagérant mes succès dans l'art d'enseigner. À l'entendre, mes

écoliers étoient distingués dans leurs classes, et il étoit aisé de

reconnoître, en lisant les devoirs, ceux qui avoient passé sous mes

yeux. Je trouvois bien dans cette flatterie une politesse excessive,

mais je n'en voyois pas le but.

Vers la fin du repas, ma mère, selon l'usage du pays, nous ayant laissés

seuls à table, mon jésuite fut à son aise. «À présent, me dit-il,

parlons de vos projets. Que vous proposez-vous, et quelle route

allez-vous prendre?» Je lui confiai les avances que mon évêque m'avoit

faites, et le dessein où nous étions, ma mère et moi, d'en profiter. Il

m'écouta d'un air pensif et dédaigneux. «Je ne sais pas, me dit-il

enfin, ce que vous trouvez de flatteur et de séduisant dans ces offres.

Pour moi, je n'y vois rien qui soit digne de vous. D'abord le titre de

docteur de Bourges est décrié au point d'en être ridicule; et, au lieu

d'y prendre des grades, vous allez vous y dégrader. Ensuite... mais ceci

est un article trop délicat pour y toucher. Il est des vérités qu'on ne

peut dire qu'à son ami intime, et je n'ai pas avec vous le droit de

m'expliquer si librement.» Cette réticence discrète eut l'effet qu'il en

attendoit. «Expliquez-vous, mon père, et soyez sûr, lui dis-je, que je

vous saurai gré de m'avoir parlé à coeur ouvert.--Vous le voulez, dit-il,

et en effet je sens que, dans un moment aussi critique, je ferois mal de

vous dissimuler ce que je pense d'une affaire où je ne vois pour vous

rien d'assuré que des dégoûts.--Et quels dégoûts? lui demandai-je avec

étonnement.

--Votre évêque, poursuivit-il, est le meilleur homme du monde; ses

intentions sont droites, et il ne vous veut que du bien, j'en suis

persuadé. Mais quel bien pense-t-il vous faire en vous mettant sous la

dépendance et à la merci de cet archevêque de Bourges? Durant vos cinq

années de théologie et de séminaire, vous serez à sa pension et vous

vivrez de ses bienfaits; je veux croire aussi qu'il aidera votre famille

de quelques secours charitables (ces mots me glacèrent les sens); mais,

vous et votre mère, êtes-vous faits pour être sur la liste de ses

aumônes? et en êtes-vous réduits là?--Assurément non,

m'écriai-je.--C'est pourtant là, et pour longtemps peut-être, ce que

l'on vous propose, ce que l'on vous fait espérer.--Il me semble, lui

dis-je, que l'Église a des biens dont la dispensation est remise aux

évêques, des biens qu'ils n'ont pas droit de posséder eux-mêmes, et dont

seulement ils disposent; et ces biens-là, ces bénéfices, on peut les

recevoir de leurs mains sans rougir.--Vraiment, c'est là, me dit-il,

l'appât dont ils agacent l'ambition des jeunes gens. Mais quand et à

quel prix leur viennent ces biens qu'ils attendent? Vous ne connoissez

pas l'esprit de domination et d'empire qu'exercent sur leurs protégés

ces tardifs et lents bienfaiteurs. Leur crainte est qu'on ne leur

échappe; et ils prolongent le plus longtemps qu'ils peuvent l'état de

dépendance et d'asservissement où ils tiennent ces malheureux. Ils

donnent aisément et libéralement à la faveur, à la naissance; mais, si

le mérite infortuné en obtient jamais quelque grâce, il l'achète bien

chèrement!--Vous me montrez, lui dis-je, bien des ronces et des épines

où je ne voyois que des fleurs; mais, dans ma situation, chargé d'une

famille qu'il faut que je soutienne, et qui a besoin de mon appui, que

me conseillez-vous de faire?--Je vous conseille, me dit-il, de vous

mettre en position de vous protéger vous-même, et non pas d'être

protégé. Je connois un état où tout homme qui se distingue a du crédit

et des amis puissans. Cet état, c'est le mien. Toutes les voies de la

fortune et de l'ambition nous sont personnellement interdites; mais

elles sont toutes ouvertes à tout ce qui nous appartient.--Vous me

conseillez donc de me faire jésuite?--Oui, sans doute! et bientôt, par

des moyens qui nous sont connus, votre mère sera tranquille, ses enfans

seront élevés, l'État lui-même en prendra soin; et, lorsque arrivera le

temps de les pourvoir, il n'est point de facilités que nos relations ne

vous donnent. Voilà pourquoi la fleur de la jeunesse de nos collèges

ambitionne et sollicite l'avantage d'être reçue dans cette société

puissante; voilà pourquoi les chefs des plus grandes maisons veulent y

être affiliés.--J'ai regardé, lui dis-je, votre société comme une source

de lumières; et, pour un homme qui veut s'instruire et développer ses

talens, je me suis dit cent fois qu'il n'y avoit rien de mieux que de

vivre au milieu de vous; mais dans vos règlemens deux choses me

répugnent: la longueur du noviciat et l'obligation de commencer par

enseigner les basses classes.--Pour le noviciat, me dit-il, ce sont deux

ans d'épreuve qu'il faut subir: la loi en est invariable; mais, pour les

basses classes, je crois pouvoir répondre que vous en serez dispensé.»

En discourant ainsi, nous buvions d'un vin capiteux. La tête du jésuite

s'exaltoit en jactance de la considération dont jouissoit sa compagnie,

et de l'éclat qui en rejaillissoit sur les individus. «Rien, disoit-il,

n'est comparable aux agrémens dont jouit dans le monde un jésuite, homme

de mérite: tous les accès lui sont faciles; partout l'accueil le plus

favorable, le plus flatteur, lui est assuré.» Son éloquence fut si

pressante qu'à la fin elle m'entraîna.

«Me voilà décidé, lui dis-je, à remercier mon évêque. Le reste demande

un peu plus de réflexion. Mais je compte aller à Toulouse; et là, si ma

mère y consent, j'achèverai de suivre vos conseils.»

Je communiquai à ma mère les observations du jésuite sur le désagrément

d'aller à Bourges me constituer le pensionnaire de l'archevêque. Elle

eut la même délicatesse et la même fierté que moi, et nos deux lettres à

mon évêque furent écrites dans cet esprit. Il ne me manquoit plus que de

la consulter sur le dessein de me faire jésuite. Je n'en eus jamais le

courage. Ni sa foiblesse ni la mienne n'auroient pu soutenir cette

consultation: pour la raisonner de sang-froid, il falloit être éloigné

l'un de l'autre. Je me réservai de lui écrire, et je me rendis à

Toulouse, irrésolu moi-même encore sur ce que j'allois devenir. Dirai-je

qu'en chemin je manquai encore ma fortune?

Un muletier d'Aurillac, qui passoit sa vie sur le chemin de Clermont à

Toulouse, voulut bien se charger de moi. J'allois sur l'un de ses

mulets, et lui, le plus souvent à pied, cheminoit à côté de moi.

«Monsieur l'abbé, me dit-il, vous serez obligé de passer chez moi

quelques jours, car mes affaires m'y arrêtent. Au nom de Dieu, employez

ce temps-là à guérir ma fille de sa folle dévotion. Je n'ai qu'elle, et

pas pour un diable elle ne veut se marier. Son entêtement me désole.» La

commission étoit délicate; je ne la trouvai que plaisante, je m'en

chargeai volontiers.

Je me figurois, je l'avoue, comme une bien pauvre demeure celle d'un

homme qui trottoit sans relâche à la suite de ses mulets, ayant tantôt

la pluie, tantôt la neige sur le corps, et par les chemins les plus

rudes. Je ne fus donc pas peu surpris lorsque, en rentrant chez lui, je

vis une maison commode, bien meublée, d'une propreté singulière, et

qu'une espèce de soeur grise, jeune, fraîche, bien faite, vint au-devant

de Pierre (c'étoit le nom du muletier) et l'embrassa en l'appelant son

père. Le souper qu'elle nous fit servir n'avoit pas moins l'air de

l'aisance. Le gigot étoit tendre et le vin excellent. La chambre que

l'on me donna avoit, dans sa simplicité, presque l'élégance du luxe.

Jamais je n'avois été si mollement couché. Avant de m'endormir, je

réfléchis sur ce que j'avois vu. «Est-ce, dis-je en moi-même, pour

passer quelques heures de sa vie à son aise que cet homme en tracasse et

consume le reste en de si pénibles travaux? Non, c'est une vieillesse

tranquille et reposée qu'il travaille à se procurer, et ce repos, dont

il jouit en espérance, le soulage de ses fatigues. Mais cette fille

unique qu'il aime tendrement, par quelle fantaisie, jeune et jolie comme

elle est, s'est-elle vêtue en dévote? Pourquoi cet habit gris, ce linge

plat, cette croix d'or sur sa poitrine et cette guimpe sur son sein? Ces

cheveux qu'elle cache comme sous un bandeau sont pourtant d'une jolie

teinte. Le peu que l'on voit de son cou est blanc comme l'ivoire. Et ces

bras? ils sont aussi de cet ivoire pur, et ils sont faits au tour!» Sur

ces réflexions je m'endormis, et le lendemain j'eus le plaisir de

déjeuner avec la dévote. Elle me demanda obligeamment des nouvelles de

mon sommeil. «Il a été fort doux, lui dis-je; mais il n'a pas été

tranquille, et les songes l'ont agité. Et vous, Mademoiselle, avez-vous

bien dormi?--Pas mal, grâce au Ciel! me dit-elle.--Avez-vous fait aussi

des rêves?» Elle rougit, et répondit qu'elle rêvoit bien rarement. «Et,

quand vous rêvez, c'est aux anges?--Quelquefois aux martyrs, dit-elle en

souriant.--Sans doute aux martyrs que vous faites?--Moi! je ne fais

point de martyrs.--Vous en faites plus d'un, je gage, mais vous ne vous

en vantez pas. Pour moi, lorsque dans mon sommeil je vois les cieux

ouverts, ce n'est presque jamais qu'aux vierges que je rêve. Je les

vois, les unes en blanc, les autres en corset et en jupon de serge

grise, et cela leur sied mieux que ne feroit la plus riche parure. Rien

dans cet ajustement simple n'altère la beauté naturelle de leurs cheveux

ni de leur teint; rien n'obscurcit l'éclat d'un front pur, d'une joue

vermeille; aucun pli ne gâte leur taille; une étroite ceinture en marque

et en dessine la rondeur. Un bras pétri de lis et une jolie main avec

ses doigts de roses sortent, tels que Dieu les a faits, d'une manche

unie et modeste, et ce que leur guimpe dérobe se devine encore aisément.

Mais, quelque plaisir que j'aie à voir en songe toutes ces jeunes filles

dans le ciel, je suis un peu affligé, je l'avoue, de les y voir si mal

placées.--Où les voyez-vous donc placées? demanda-t-elle avec

embarras.--Hélas! dans un coin, presque seules, et (ce qui me déplaît

encore bien davantage) auprès des pères capucins.--Auprès des pères

capucins! s'écria-t-elle en fronçant le sourcil.--Hélas! oui, presque

délaissées, tandis que d'augustes mères de famille, environnées de leurs

enfans qu'elles ont élevés, de leurs époux qu'elles ont rendus

bienheureux déjà sur la terre, de leurs parens qu'elles ont consolés et

réjouis dans leur vieillesse en leur assurant des appuis, sont dans une

place éminente, en vue à tout le ciel, et toutes brillantes de

gloire.--Et les abbés, demanda-t-elle d'un air malin, où les a-t-on

mis?--S'il y en a, répondis-je, on les aura peut-être aussi nichés dans

quelque coin éloigné de celui des vierges.--Oui, je le crois, dit-elle,

et l'on a fort bien fait, car ce seroit pour elles de dangereux

voisins.»

Cette querelle sur nos états réjouissoit le bonhomme Pierre. Jamais il

n'avoit vu sa fille si éveillée et si parlante: car j'avois soin de

mettre dans mes agaceries, comme diroit Montaigne, une aigre-douce

pointe de gaieté piquante et flatteuse qui sembloit la fâcher, et dont

elle me savoit gré. Son père, enfin, la veille de son départ et du mien

pour Toulouse, me mena seul dans sa chambre, et me dit: «Monsieur

l'abbé, je vois bien que sans moi jamais vous et ma fille vous ne seriez

d'accord. Il faut pourtant que cette querelle de dévote et d'abbé

finisse. Il y a bon moyen pour cela: c'est de jeter tous les deux aux

orties, vous ce rabat, elle ce collet rond, et j'ai quelque doutance

que, si vous le voulez, elle ne se fera pas longtemps tirer l'oreille

pour le vouloir aussi. Pour ce qui me regarde, comme dans le commerce

j'ai fait dix ans les commissions de votre brave homme de père, et que

chacun me dit que vous lui ressemblez, je veux agir avec vous rondement

et cordialement.» Alors, dans les tiroirs d'une commode qu'il ouvrit, me

montrant des monceaux d'écus: «Tenez, me dit-il, en affaire il n'y a

qu'un mot qui serve: voilà ce que j'ai amassé, ce que j'amasse encore

pour mes petits-enfans, si ma fille m'en donne; pour vos enfans, si vous

voulez et si vous lui faites vouloir.»

Je ne dirai point qu'à la vue de ce trésor je ne fus point tenté.

L'offre en étoit pour moi d'autant plus séduisante que le bonhomme

Pierre n'y mettoit d'autre condition que de rendre sa fille heureuse.

«Je continuerai, disoit-il, de mener mes mulets: à chaque voyage, en

passant je grossirai ce tas d'écus dont vous aurez la jouissance. Ma

vie, à moi, c'est le travail et la fatigue. J'irai tant que j'aurai la

force et la santé, et, lorsque la vieillesse me courbera le dos et me

roidira les jarrets, je viendrai achever de vivre et me reposer près de

vous.--Ah! mon bon ami Pierre, qui mieux que vous, lui dis-je, aura

mérité ce repos d'une heureuse et longue vieillesse? Mais à quoi

pensez-vous de vouloir donner pour mari à votre fille un homme qui a

déjà cinq enfans?--Vous, Monsieur l'abbé! cinq enfans à votre

âge!--Hélas! oui. N'ai-je pas deux soeurs et trois frères? Ont-ils

d'autre père que moi? C'est de mon bien, et non pas du vôtre, que

ceux-là doivent vivre; c'est à moi de leur en gagner.--Et pensez-vous en

gagner avec du latin, me dit Pierre, comme moi avec mes mulets?--Je

l'espère, lui dis-je, mais au moins ferai-je pour eux tout ce qu'il

dépendra de moi.--Vous ne voulez donc pas de ma dévote? Elle est

pourtant gentille, et surtout à présent que vous l'avez

émoustillée.--Assurément, lui dis-je, elle est jolie, elle est aimable,

et j'en serois tenté plus que de vos écus. Mais, je vous le dis, la

nature m'a déjà mis cinq enfans sur les bras; le mariage m'en donneroit

bientôt cinq autres, peut-être plus, car les dévotes en font beaucoup,

et ce seroit trop d'embarras.--C'est dommage, dit-il; ma fille ne voudra

plus se marier.--Je crois pouvoir vous assurer, lui dis-je, qu'elle n'a

plus pour le mariage le même éloignement. Je lui ai fait voir que dans

le Ciel les bonnes mères de famille étoient fort au-dessus des vierges;

et, en lui choisissant un mari qui lui plaise, il vous sera facile de

lui mettre dans l'âme ce nouveau genre de dévotion.» Ma prédiction

s'accomplit.

Arrivé à Toulouse, j'allai voir le P. Nolhac. «Votre affaire est bien

avancée, me dit-il; j'ai trouvé ici plusieurs jésuites qui vous

connoissent, et qui ont fait chorus avec moi. Vous êtes proposé, agréé;

dès demain vous entrerez, si vous voulez. Le provincial vous attend.» Je

fus un peu surpris qu'il se fût tant pressé; mais, sans lui en faire

aucune plainte, je me laissai conduire chez le provincial. Je le

trouvai, en effet, disposé à me recevoir aussitôt que bon me semblerait,

si ma vocation, disoit-il, étoit sincère et décidée. Je répondis qu'en

quittant ma mère je n'avois pas eu le courage de lui déclarer ma

résolution, mais que je n'irois pas plus avant sans la consulter et lui

demander son aveu; que je me réservois le temps de lui écrire et de

recevoir sa réponse. Le provincial trouva tout cela convenable, et en le

quittant j'écrivis.

La réponse arriva bien vite; et quelle réponse, grand Dieu! quel langage

et quelle éloquence! Aucune des illusions dont le P. Nolhac m'avoit

rempli la tête n'avoit fait impression sur l'esprit de ma mère. Elle

n'avoit vu que la dépendance absolue, le dévouement profond,

l'obéissance aveugle dont son fils alloit faire voeu en prenant l'habit

de jésuite.

_Et comment puis-je croire,_ me disoit-elle, _que vous serez à moi? Vous

ne serez plus à vous-même. Quelle espérance puis-je fonder pour mes

enfans sur celui qui lui-même n'aura plus d'existence que celle dont un

étranger pourra disposer d'un coup d'oeil? On me dit, on m'assure que,

si, par le caprice de vos supérieurs, vous êtes désigné pour aller dans

l'Inde, à la Chine, au Japon, et que le général vous y envoie, il n'y a

pas même à balancer, et que, sans résistance et sans réplique, il faut

partir. Eh quoi! mon fils, Dieu n'a-t-il fait de vous un être libre, ne

vous a-t-il donné une raison saine, un bon coeur, une âme sensible; ne

vous a-t-il doué d'une volonté si naturellement droite et juste, et des

inclinations qui font l'homme de bien, que pour vous réduire à l'état

d'une machine obéissante? Ah! croyez-moi, laissez les voeux, laissez les

règles inflexibles à des âmes qui sentent le besoin qu'elles ont

d'entraves. J'ose vous assurer, moi qui vous connois bien, que plus la

vôtre sera libre, plus elle sera sûre de ne rien vouloir que d'honnête

et de louable. Ô mon cher fils! rappelez-vous ce moment horrible et cher

à ma mémoire, tout déchirant qu'en est pour moi le souvenir, ce moment

où, au milieu de votre famille accablée, Dieu vous donna la force de

relever ses espérances en vous déclarant son appui. Le rendrez-vous

meilleur, en le rendant esclave, ce coeur que la nature a fait capable de

ces mouvemens? Et, lorsqu'il aura renoncé à la liberté de les suivre,

lorsque rien de vous-même ne sera plus à vous, que deviendront ces

résolutions vertueuses de ne jamais abandonner vos frères, vos soeurs,

votre mère? Ah! vous êtes perdu pour eux: ils n'attendent plus rien de

vous. Mes enfans! votre second père va mourir au monde et à la nature;

pleurez-le; et moi, mère désespérée, je pleurerai mon fils, je pleurerai

sur vous qu'il aura délaissés. Ô Dieu! c'était donc là ce qui se

méditoit chez moi à mon insu, avec ce perfide jésuite! Il venoit dérober

un fils à une pauvre veuve, et un père à cinq orphelins! Homme cruel,

impitoyable! et avec quelle douceur traîtresse il me flattoit! C'est là,

dit-on, leur génie et leur caractère. Mais vous, mon fils, vous qui

jamais n'avez eu de secret pour moi, vous me trompiez aussi! Il vous a

donc appris la dissimulation? et votre coup d'essai a été de me tendre

un piège! Ce noble et généreux motif de refuser les secours d'un évêque

n'étoit qu'un vain prétexte pour me donner le change et me déguiser vos

desseins! Non, rien de tout cela ne peut venir de vous: j'aime mieux

croire à un prestige qui vous a fasciné l'esprit. Je ne veux point

cesser d'estimer et d'aimer mon fils; ce sont deux sentimens auxquels je

tiens plus qu'à la vie. Mon fils s'est enivré d'ambitieuses espérances.

Il a cru se sacrifier pour moi, pour mes enfans. Sa jeune tête a été

foible, mais son coeur sera toujours bon. Il ne lira point cette lettre,

baignée des larmes de sa mère, sans détester les conseils perfides qui

l'ont un moment égaré._

Ah! ma mère avoit bien raison: il me fut impossible d'achever de lire sa

lettre sans être suffoqué de pleurs et de sanglots. Dès ce moment l'idée

de me faire jésuite fut chassée de mon esprit, et je me hâtai d'aller

dire au provincial que j'y renonçois. Sans désapprouver mon respect pour

l'autorité de ma mère, il voulut bien me témoigner quelque regret qui

m'étoit personnel, et il me dit que la compagnie me sauroit toujours gré

de mes bonnes intentions. En effet, je trouvai les régens du collège

favorablement disposés à me donner, comme à Clermont, des écoliers de

toutes classes; mais alors mon ambition étoit d'avoir une école de

philosophie. Ce fut de quoi je m'occupai.

Mon âge étoit toujours le premier obstacle à mes vues. En commençant mes

grades par la philosophie, je me croyois au moins capable d'en enseigner

les élémens; mais presque aucun de mes écoliers ne seroit moins jeune

que moi. Sur cette grande difficulté je consultai un vieux répétiteur

appelé Morin, le plus renommé dans les collèges. Il causa longtemps avec

moi, et me trouva suffisamment instruit. Mais le moyen que de grands

garçons voulussent être à mon école! Cependant il lui vint une idée qui

fixa son attention. «Cela seroit plaisant, dit-il en riant dans sa

barbe. N'importe, je verrai: cela peut réussir.» Je fus curieux de

savoir quelle étoit cette idée. «Les bernardins ont ici, me dit-il, une

espèce de séminaire où ils envoient de tous côtés leurs jeunes gens

faire leurs cours. Le professeur de philosophie qu'ils attendoient vient

de tomber malade, et, pour le suppléer jusqu'à son arrivée, ils se sont

adressés à moi. Comme je suis trop occupé pour être ce suppléant, ils

m'en demandent un, et je m'en vais vous proposer.»

On m'accepta sur sa parole; mais, lorsqu'il m'amena le lendemain, je vis

distinctement l'effet du ridicule qui naissoit du contraste de mes

fonctions et de mon âge. Presque toute l'école avoit de la barbe, et le

maître n'en avoit point. Au sourire un peu dédaigneux qu'excitoit ma

présence, j'opposai un air froid et modeste avec dignité; et, tandis que

Morin causoit avec les supérieurs, je m'informai avec les jeunes gens de

la règle de leur maison pour le temps des études et pour l'heure des

classes; je leur indiquai quelques livres dont ils avoient à se

pourvoir, afin d'approprier leurs lectures à leurs études; et, dans tous

mes propos, j'eus soin qu'il n'y eût rien ni de trop jeune, ni de trop

familier; si bien que, vers la fin de la conversation, je m'aperçus que,

de leur part, une attention sérieuse avoit pris la place du ton léger et

de l'air moqueur par où elle avoit commencé.

Le résultat de celle que Morin venoit d'avoir avec les supérieurs fut

que le lendemain matin j'irois donner ma première leçon.

J'étois piqué du sourire insultant que j'avois essuyé en me présentant

chez ces moines. Je voulus m'en venger, et voici comment je m'y pris. Il

est du bel usage de dicter à la tête des leçons de philosophie une

espèce de prolusion qui soit comme le vestibule de ce temple de la

sagesse où l'on introduit ses disciples, et qui, par conséquent, doit

réunir un peu d'élégance et de majesté. Je composai ce morceau avec

soin, je l'appris par coeur; je traçai et j'appris de même le plan qui

devoit présenter l'ordonnance de l'édifice; et, la tête pleine de mon

objet, je m'en allai gravement et fièrement monter en chaire. Voilà mes

jeunes bernardins assis autour de moi, et leurs supérieurs debout,

appuyés sur le dos des bancs, et impatiens de m'entendre. Je demande si

l'on est prêt à écrire sous ma dictée. On me répond que oui. Alors, les

bras croisés, sans cahier sous les yeux, et comme en parlant

d'abondance, je leur dicte mon préambule, et puis ma distribution de ce

cours de philosophie, dont je marque en passant les routes principales

et les points les plus éminens.

Je ne puis me rappeler sans rire l'air ébahi qu'avoient mes bernardins,

et avec quelle estime profonde ils m'accueillirent lorsque je descendis

de chaire. Cette première espièglerie m'avoit trop bien réussi pour ne

pas continuer et soutenir mon personnage. J'étudiois donc tous les jours

la leçon que j'allois dicter; et, en la dictant de mémoire, j'avois

l'air de produire et de composer sur-le-champ. À quelque temps de là,

Morin alla les voir, et ils lui parlèrent de moi avec l'étonnement dont

on parleroit d'un prodige. Ils lui montrèrent mes cahiers; et, lorsqu'il

voulut bien me témoigner lui-même sa surprise que cela fût dicté de

tête, je lui répondis par une sentence d'Horace et que Boileau a

traduite ainsi:

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,

Et les mots, pour le dire, arrivent aisément.

Ainsi, chez les Gascons, je débutai par une gasconnade; mais elle

m'étoit nécessaire, et il arriva que, le professeur bernardin étant venu

prendre sa place, Morin, qui ne pouvoit suffire au nombre d'écoliers qui

s'adressoient à lui, m'en donna tant que je voulus. D'un autre côté, la

fortune vint encore au-devant de moi.

Il y avoit à Toulouse un hospice fondé pour les étudians de la province

du Limosin. Dans cet hospice, appelé le collège de Sainte-Catherine[29],

les places donnoient un logement et 200 livres de revenu durant les cinq

années de grades. Lorsqu'une de ces places étoit vacante, les titulaires

y nommoient au scrutin, bonne et sage institution. Ce fut dans l'une de

ces vacances que mes jeunes compatriotes voulurent bien penser à moi.

Dans ce collège, où la liberté n'avoit pour règle que la décence, chacun

vivoit à sa manière; le portier et le cuisinier étoient payés à frais

communs. Ainsi, par mon économie, je pus verser dans ma famille la plus

grande partie du fruit de mon travail; et cette épargne, qui suivoit

tous les ans l'accroissement de mon école, devint assez considérable

pour commencer à mettre mes parens à leur aise. Mais, tandis que la

fortune me procuroit les jouissances les plus douces, la nature me

préparoit les plus déchirantes douleurs. J'eus cependant encore quelque

temps de prospérité.

En feuilletant par hasard un recueil des pièces couronnées à l'Académie

des Jeux Floraux, je fus frappé de la richesse des prix qu'elle

distribuoit: c'étoient des fleurs d'or et d'argent. Je ne fus pas

émerveillé de même de la beauté des pièces qui remportoient ces prix, et

il me parut assez facile de faire mieux. Je pensai au plaisir d'envoyer

à ma mère de ces bouquets d'or et d'argent, et au plaisir qu'elle auroit

elle-même à les recevoir de ma main. De là me vint l'idée d'être poète.

Je n'avois point étudié les règles de notre poésie. J'allai bien vite

faire emplette d'un petit livre qui enseignoit ces règles; et, par les

conseils du libraire, j'acquis en même temps un exemplaire des _Odes_ de

Rousseau. Je méditai l'une et l'autre lecture, et incontinent je me mis

à chercher dans ma tête quelque beau sujet d'ode. Celui auquel je

m'arrêtai fut l'invention _de la poudre à canon_. Je me souviens qu'elle

commençoit par ces vers:

Toi qu'une infernale Euménide

Pétrit de ses sanglantes mains.

Je ne revenois pas de mon étonnement d'avoir fait une ode si belle. Je

la récitois dans l'ivresse de l'enthousiasme et de l'amour-propre; et,

en la mettant au concours, je n'avois aucun doute qu'elle ne remportât

le prix. Elle ne l'eut point; elle n'obtint pas même le consolant

honneur de l'accessit. Je fus outré, et, dans mon indignation, j'écrivis

à Voltaire, et lui criai vengeance en lui envoyant mon ouvrage. On sait

avec quelle bonté Voltaire accueilloit les jeunes gens qui s'annonçoient

par quelque talent pour la poésie: le Parnasse françois étoit comme un

empire dont il n'auroit voulu céder le sceptre à personne au monde, mais

dont il se plaisoit à voir les sujets se multiplier. Il me fit donner

une de ces réponses qu'il tournoit avec tant de grâce, et dont il étoit

si libéral[30]. Les louanges qu'il y donnoit à mon ouvrage me

consolèrent pleinement de ce que j'appelois l'injustice de l'Académie,

dont le jugement ne pesoit pas, disois-je, un grain dans la balance

contre un suffrage tel que celui de Voltaire; mais ce qui me flatta

beaucoup plus encore que sa lettre, ce fut l'envoi d'un exemplaire de

ses oeuvres, corrigé de sa main, dont il me fit présent. Je fus fou

d'orgueil et de joie, et je courus la ville et les collèges avec ce

présent dans les mains. Ainsi commença ma correspondance avec cet homme

illustre et cette liaison d'amitié qui, durant trente-cinq ans, s'est

soutenue jusqu'à sa mort sans aucune altération.

Je continuai de travailler pour l'Académie des Jeux Floraux, et j'obtins

des prix tous les ans[31]; mais, pour moi, le dernier de ces petits

triomphes littéraires eut un intérêt plus raisonnable et plus sensible

que celui de la vanité, et c'est par là que cette scène mérite d'avoir

place dans les souvenirs que je transmets à mes enfans.

Comme dans l'estime des hommes tout n'est apprécié que par comparaison,

et qu'à Toulouse il n'y avoit rien en littérature de plus brillant que

le succès dans la lice des Jeux Floraux, l'assemblée publique de cette

Académie, pour la distribution des prix, avoit la pompe et l'affluence

d'une grande solennité. Trois députés du parlement la présidoient; les

capitouls et tout le corps de ville y assistoient en robe; toute la

salle, en amphithéâtre, étoit remplie du plus beau monde de la ville et

des plus jolies femmes. La brillante jeunesse de l'université occupoit

le parterre autour du cercle académique; la salle, qui est très vaste,

étoit ornée de festons de fleurs et de lauriers, et les fanfares de la

ville, à chaque prix que l'on décernoit, faisoient retentir le Capitole

d'un bruit éclatant de victoire.

J'avois mis cette année-là cinq pièces au concours, une ode, deux poèmes

et deux idylles. L'ode manqua le prix; il ne fut point donné. Les deux

poèmes se balancèrent; l'un des deux eut le prix de poésie épique, et

l'autre un prix de prose qui se trouvoit vacant. L'une des deux idylles

obtint le prix de poésie pastorale, et l'autre l'accessit. Ainsi les

trois prix, et les seuls que l'Académie alloit distribuer, j'allois les

recevoir. Je me rendis à l'assemblée avec des tressaillemens de vanité,

que je n'ai pu me rappeler depuis sans confusion et sans pitié de ma

jeunesse. Ce fut bien pis lorsque je fus chargé de mes fleurs et de mes

couronnes. Mais quel est le poète de vingt ans à qui pareille chose

n'eût pas tourné la tête?

On fait silence dans la salle; et, après l'éloge de Clémence Isaure,

fondatrice des Jeux Floraux, éloge inépuisable, prononcé tous les ans au

pied de sa statue, vient la distribution des prix. On annonce d'abord

que celui de l'ode est réservé. Or on savoit que j'avois mis une ode au

concours, on savoit aussi que j'étois l'auteur d'une idylle non

couronnée: on me plaignoit, et je me laissois plaindre. Alors on nomme à

haute voix le poème auquel le prix est accordé; et, à ces mots: _Que

l'auteur s'avance_, je me lève, j'approche, et je reçois le prix. On

applaudit, comme de coutume, et j'entends dire autour de moi: «Il en a

manqué deux, il ne manque pas le troisième: il a plus d'une corde et

plus d'une flèche à son arc.» Je vais modestement me rasseoir au bruit

des fanfares; mais bientôt on entend l'annonce du second poème, auquel

l'Académie a cru devoir, dit-elle, adjuger le prix d'éloquence, plutôt

que de le réserver. L'auteur est appelé, et c'est encore moi qui me

lève. Les applaudissemens redoublent, et la lecture de ce poème est

écoutée avec la même complaisance et la même faveur que celle du

premier. Je m'étois remis à ma place, lorsque l'idylle fut proclamée, et

l'auteur invité à venir recevoir le prix. On me voit lever pour la

troisième fois. Alors, si j'avois fait _Cinna_, _Athalie_ et _Zaïre_, je

n'aurois pas été plus applaudi. L'effervescence des esprits fut extrême:

les hommes, à travers la foule, me portoient sur les mains, les femmes

m'embrassoient. Légère fumée de vaine gloire! Qui le sait mieux que moi,

puisque de mes essais, qu'on trouvoit si brillans, il n'y en a pas un

seul qui, quarante ans après, relu même avec indulgence, m'ait paru

digne d'avoir place dans la collection de mes oeuvres? Mais ce qui me

touche sensiblement encore de ce jour si flatteur pour moi, c'est ce que

je vais raconter.

Au milieu du tumulte et du bruit du peuple enivré, deux grands bras

noirs s'élèvent et s'étendent vers moi. Je regarde, je reconnois mon

régent de troisième, ce bon P. Malosse, qui, séparé de moi depuis plus

de huit ans, se retrouvoit à cette fête. À l'instant, je me précipite,

je fends la foule, et me jetant dans ses bras avec mes trois prix:

«Tenez, mon père; ils sont à vous, lui dis-je, et c'est à vous que je

les dois.» Le bon jésuite levoit au ciel ses yeux pleins de larmes de

joie, et je puis dire que je fus plus sensible au plaisir que je lui

causois qu'à l'éclat de mon triomphe. Ah! mes enfans, ce qui intéresse

le coeur et l'âme est doux dans tous les temps, on s'y complaît toute la

vie. Ce qui n'a flatté que l'orgueil du bel esprit ne nous revient que

comme un vain songe dont on rougit d'avoir trop follement chéri

l'erreur.

Ces amusemens littéraires, quoique bien séduisans pour moi, ne prenoient

pourtant rien sur mes occupations réelles. Je donnois aux vers des

momens de promenade et de loisir; mais en même temps je vaquois

assidûment à mes études et à celles de mon école. Dès ma seconde année

de philosophie, n'ayant pu engager mon professeur jésuite à nous

enseigner la physique newtonienne, je pris mon parti d'aller étudier à

l'école des doctrinaires. Leur collège, appelé l'Esquille, avoit pour

professeurs de philosophie deux hommes de mérite; mais l'un des deux, et

c'étoit le mien, avec de l'instruction et de l'esprit, penchoit trop, ou

par caractère, ou par foiblesse de complexion, vers l'indolence et le

repos. Il trouva commode d'avoir en moi un disciple qui, ayant déjà fait

sa philosophie, pût, de temps en temps, lui épargner la fatigue et

l'ennui du travail de la classe.

«Montez, me disoit-il, montez sur le pupitre, et rendez-leur facile ce

que vous saisissez vous-même si facilement.» Cet éloge me payoit bien

des peines que je me donnois: car il me valoit la confiance des

écoliers, et il fit souhaiter aux pensionnaires du collège de m'avoir

pour répétiteur, excellente et solide aubaine.

Pour complaire à mon professeur, il fallut consentir, quoiqu'un peu

malgré moi, à soutenir des thèses générales. Il attachoit une grande

importance à me compter au nombre de ceux de ses disciples qu'il alloit

produire en public, et, comme il étoit membre de l'Académie des sciences

de Toulouse[32], il voulut que ce fût à cette compagnie que ma thèse fût

dédiée; spectacle assez nouveau et assez frappant, disoit-il, qu'une

thèse ainsi présidée! Ce fut par là qu'il voulut terminer sa carrière

philosophique; et il imagina d'ajouter à la pompe de ce spectacle un

coup de théâtre honorable pour moi, mais dont je fus étonné moi-même. Il

n'y réussit que trop bien; et mon étonnement fut tel qu'il manqua de me

rendre fou ou imbécile pour la vie.

Dans ces exercices publics, il étoit d'usage constant que le professeur

fût dans sa chaire, et son écolier devant lui, sur ce qu'on appelle un

pupitre, espèce de tribune inférieure à la chaire. Quand tout le monde

fut en place, et que l'illustre Académie fut rangée devant la chaire, on

m'avertit, et je parus. Vous pensez bien que j'avois préparé un

compliment pour l'Académie, et dans cette petite harangue j'avois mis

tout le peu que j'avois d'art et de talent. Je la savois par coeur, je

l'avois vingt fois récitée sans aucune hésitation, et, pour le coup,

j'étois si sûr de ma mémoire que j'avois négligé de me pourvoir du

manuscrit. Je parois donc; et, au lieu de trouver mon professeur en

chaire, je l'aperçois au rang des académiciens. Je lui fais

respectueusement signe de venir se mettre à sa place. «Montez, Monsieur,

me dit-il tout haut avec son air d'indolence et de sécurité, montez sur

le pupitre ou dans la chaire, tout comme il vous plaira; vous n'avez pas

besoin de moi.» Ce magnifique témoignage excita dans l'assemblée un

murmure de surprise, et je crois d'approbation; mais son effet sur moi

fut de glacer mes sens et de me troubler le cerveau. Saisi, tremblant,

je monte les degrés du pupitre, et je m'y agenouille, selon l'usage,

comme pour implorer les lumières du Saint-Esprit; mais, lorsque, avant

de me lever, je veux me rappeler le début de mon compliment, je ne m'en

souviens plus, et le bout du fil m'en échappe; je veux le chercher dans

ma tête, je n'y vois qu'un épais brouillard. Je fais des efforts

incroyables pour retrouver au moins le premier mot de mon discours; pas

un mot, et pas une idée ne me revient. Dans cet état d'angoisse, je suis

plusieurs minutes à suer sang et eau, et tout près de me rompre les

veines et les nerfs de la tête par l'effroyable contention où ce long

travail les avoit mis, lorsque tout à coup, et comme par miracle, le

nuage qui enveloppoit mes esprits se dissipe; ma tête se dégage, mes

idées renaissent, je ressaisis le fil de mon discours; et, bien fatigué,

mais tranquille et rassuré, je le prononce. Je ne parle pas du succès

qu'il eut; il est rare que les louanges soient mal reçues. J'avois

assaisonné celles-ci de mon mieux. Je ne me vante pas non plus de la

faveur qui me soutint dans tout cet exercice. En me faisant passer par

les plus belles questions de la physique, ceux des académiciens qui

daignèrent me provoquer ne s'occupèrent que du soin de faire briller mes

réponses. Ils en agirent en vrais Mécènes, pleins d'indulgence et de

bonté. Mais ce qu'il y eut de plus remarquable, de plus touchant pour

moi, ce fut le noble procédé du professeur jésuite que j'avois trop

légèrement quitté pour passer à l'Esquille, et qui, dans ce moment, vint

me faire sentir mon tort; il m'argumenta le dernier sur le système de la

gravitation, et, avec l'air de m'attaquer de vive force, il me ménagea

les moyens les plus avantageux de me développer. Heureusement, dans mes

réponses, je sus lui faire entendre qu'à sa manière de me combattre, on

reconnoissoit la supériorité du maître qui exerce les forces de son

disciple, mais qui ne veut pas l'accabler. Quand je descendis du

pupitre, le président de l'Académie, en me félicitant, me dit qu'elle ne

pouvoit mieux me marquer sa satisfaction qu'en m'offrant une place

d'adjoint qui vaquoit dans la compagnie. Je l'acceptai avec une humble

reconnoissance; et, au bruit de l'approbation publique, je reçus le prix

du combat.

Mais ce qu'avoient de solide pour moi ces succès de jeunesse, c'étoit le

nombre d'écoliers qui venoient grossir mon école, et contribuer aux

secours que je faisois passer à Bort. Assez riche de mon travail pour

soutenir dans ses études celui de mes frères qui venoit après moi, je

lui tendis la main et je l'appelai à Toulouse. Il avoit quatorze ans, et

il ne savoit pas un mot de latin; mais il avoit la conception très vive,

la mémoire excellente, et un désir passionné de profiter de mes leçons.

Je lui simplifiai les règles, je lui abrégeai la méthode; dans six mois

il n'y eut plus pour lui de difficultés de syntaxe; et encore un an bien

employé le mit en état d'aller seul et sans maître: c'étoit là son

ambition, car il me voyoit accablé de travail, et il se sentoit soulagé

de la peine qu'il m'épargnoit. Le pauvre enfant! son sentiment pour moi

n'étoit pas seulement de l'amitié, c'étoit du culte. Le nom de frère

avoit dans sa bouche un caractère de sainteté. Il me témoigna le désir

d'être homme d'église, et j'en fus bien aise: car ce désir en moi

commençoit à se refroidir pour plus d'une raison, et singulièrement par

les difficultés épineuses et rebutantes dont on voulut semer ma route.

Le collège de Sainte-Catherine, où j'avois une place, avoit pour

inspecteur et surveillant spirituel un promoteur de l'archevêque appelé

Goutelongue, homme intrigant, rogue et hardi, on disoit même un peu

fripon, lequel vouloit mener à son gré le collège, et disposer des

places en y faisant nommer qui bon lui sembleroit. Sa qualité de

promoteur, l'autorité de l'archevêque qu'il faisoit sonner, le crédit

qu'il se vantoit d'avoir auprès de monseigneur, intimidant les uns et

amorçant les autres, il s'étoit fait parmi nos camarades un parti

subjugué par la crainte et par l'espérance; mais il trouva dans le

collège un certain Pujalou, caractère franc, libre et ferme, qui,

fatigué de sa domination, osa lui tenir tête et donner le signal de la

rébellion contre ce pouvoir usurpé. «De quel droit, mes amis, dit-il aux

jeunes Limosins ses camarades, cet homme-là vient-il intriguer dans nos

assemblées et gêner nos élections? Le fondateur de ce collège, en nous

laissant la liberté d'élire et de nommer nous-mêmes aux places vacantes

parmi nous, a jugé sainement que la jeunesse est l'âge où l'équité

naturelle a le plus de candeur, de droiture et d'intégrité. Pourquoi

souffrirons-nous qu'on vienne la corrompre, cette équité qui nous anime?

Parmi nous les places vacantes sont destinées aux plus dignes, et non

pas aux plus protégés. Si Goutelongue veut avoir des créatures, qu'il

leur obtienne les faveurs de son archevêque, et qu'il ne vienne pas les

gratifier à nos dépens. Pour nous conduire dans nos choix, nous avons

notre conscience qui vaut bien celle du promoteur. Moi qui le connois,

je déclare que je crois à sa probité moins qu'à celle d'un maquignon.»

Ce dernier trait, qui n'étoit pas de l'éloquence noble, fut celui qui

porta: l'épithète de maquignon resta au promoteur, et ses intrigues dans

le collège ne s'appelèrent plus que du maquignonnage.

J'arrivai dans ces circonstances, et Pujalou n'eut aucune peine à

m'engager dans son parti. Dès ce moment je fus noté sur les tablettes du

promoteur; mais bientôt, par un trait qui m'étoit personnel, j'y fus

encore mieux signalé. Il y eut dans le collège une place vacante. Les

deux partis se balançoient; et, en cas de partage, c'étoit à

l'archevêque à décider l'élection. Notre parti consulta ses forces, et

il se croyoit sûr de l'emporter, mais d'une seule voix. Or, la veille de

l'élection, cette voix nous fut enlevée. L'un de nos camarades, honnête

et bon jeune homme, mais timide, avoit disparu: nous apprîmes que, dans

un village à trois lieues de Toulouse, il avoit un oncle curé, et que

cet oncle étoit venu le prendre, et l'avoit emmené chez lui passer les

fêtes de Noël. Nous ne doutâmes point que ce ne fût une manoeuvre de

Goutelongue. On sut quel étoit le village, et la route en étoit connue;

mais il étoit nuit sombre; il tomboit une pluie mêlée de neige et de

verglas, et il y avoit de la folie à croire que, par ce temps-là, le

curé consentît à laisser partir son neveu, surtout l'ayant emmené

lui-même par égard pour le promoteur. «N'importe! dis-je tout à coup, je

me fais fort d'aller le prendre et de vous l'apporter en croupe. Que

l'on me donne un bon cheval.» J'en eus un dans l'instant; et, affublé du

long manteau de Pujalou, j'arrivai en deux heures à la porte du

presbytère, au moment où le curé, son neveu, sa servante, alloient se

coucher. Mon camarade, en me voyant descendre de cheval, vint à moi, et

en l'embrassant: «Du courage, lui dis-je, ou tu es déshonoré.» Le curé,

à qui je m'annonçai comme étant du collège de Sainte-Catherine, me

demanda ce qui m'amenoit. «Je viens, lui dis-je, au nom de Jésus-Christ,

le père universel des pauvres, vous conjurer de n'être pas complice de

l'expoliateur des pauvres, de cet homme injuste et cruel qui leur dérobe

leur substance pour la prodiguer à son gré.» Alors je lui développai les

intrigues de Goutelongue pour usurper sur nous le droit de nommer à nos

places et les donner à la faveur. «Demain, lui dis-je, nous avons à

élire ou un écolier qu'il protège et qui n'a pas besoin de la place

vacante, ou un pauvre écolier qui la mérite et qui l'attend. Auquel des

deux voulez-vous qu'elle tombe?» Il répondit que le choix ne seroit pas

douteux s'il dépendoit de lui. «Et il dépend de vous, lui dis-je: il ne

manque au parti du pauvre qu'une voix; cette voix lui étoit assurée, et,

à la sollicitation, aux instances de Goutelongue, vous êtes venu la lui

ôter. Rendez-la-lui, rendez-lui son pain que vous lui avez arraché.»

Interdit et confus, il répondit encore que son neveu étoit libre, qu'il

l'avoit amené pour passer avec lui les fêtes, et qu'il ne l'avoit point

forcé. «S'il est libre, qu'il vienne avec moi, répliquai-je; qu'il

vienne remplir son devoir, qu'il vienne sauver son honneur: car son

honneur est perdu, si l'on croit qu'il est vendu à Goutelongue.» Alors

regardant le jeune homme, et le voyant disposé à me suivre: «Allons, lui

dis-je, embrassez votre oncle, et venez prouver au collège que vous

n'êtes ni l'un ni l'autre les esclaves du promoteur.» À l'instant nous

voilà tous les deux à cheval, et déjà bien loin du village.

Nos camarades ne s'étoient point couchés; nous les retrouvâmes à table,

et avec quels transports de joie on nous vit arriver ensemble! je crus

que Pujalou m'étoufferoit en m'embrassant. Nous étions mouillés

jusqu'aux os. On commença par nous sécher, et puis le jambon, la

saucisse, le vin, nous furent prodigués; mais, prudent au milieu de tant

d'ivresse, je demandai que le sujet de notre joie fût inconnu au parti

opposé jusqu'au moment de l'assemblée; et, en effet, l'apparition

soudaine du transfuge fut pour nos adversaires un coup de surprise

accablant. Nous enlevâmes la place vacante comme à la pointe de l'épée;

et Goutelongue, qui en sut la cause, ne me le pardonna jamais.

Lors donc que j'allai demander à l'archevêque de vouloir bien obtenir

pour moi ce qu'on appelle un dimissoire pour recevoir les ordres de sa

main, je lui trouvai la tête pleine de préventions contre moi: «Je

n'étois qu'un abbé galant tout occupé de poésie, faisant ma cour aux

femmes, et composant pour elles des idylles et des chansons, quelquefois

même sur la brune allant me promener et prendre l'air au cours avec de

jolies demoiselles.» Cet archevêque étoit La Roche-Aymon[33], homme peu

délicat dans sa morale politique, mais affectant le rigorisme pour les

péchés qui n'étoient pas les siens; il voulut m'envoyer en faire

pénitence dans le plus crasseux et le plus cagot des séminaires. Je

reconnus l'effet des bons offices de Goutelongue, et mon dégoût pour le

séminaire de Calvet me révéla, comme un secret que je me cachois à

moi-même, le refroidissement de mon inclination pour l'état

ecclésiastique.

Ma relation avec Voltaire, à qui j'écrivois quelquefois en lui envoyant

mes essais, et qui voulut bien me répondre, n'avoit pas peu contribué à

altérer en moi l'esprit de cet état.

Voltaire, en me faisant espérer des succès dans la carrière poétique, me

pressoit d'aller à Paris, seule école du goût où pût se former le

talent. Je lui répondis que Paris étoit pour moi un trop grand théâtre,

que je m'y perdrais dans la foule; que, d'ailleurs, étant né sans bien,

je ne saurois qu'y devenir; qu'à Toulouse je m'étois fait une existence

honorable et commode, et qu'à moins d'en avoir une à Paris à peu près

semblable, j'aurois la force de résister au désir d'aller rendre hommage

au grand homme qui m'y appeloit.

Cependant il falloit bientôt me décider pour un parti. La littérature à

Paris, le barreau à Toulouse, ou le séminaire à Limoges, voilà ce qui

s'offroit à moi, et dans tout cela je ne voyois que lenteur et

incertitude. Dans mon irrésolution, je sentis le besoin de consulter ma

mère: je ne la croyois point malade, mais je la savois languissante;

j'espérois que ma vue lui rendroit la santé: j'allai la voir. Quels

charmes et quelles douceurs auroit eus pour moi ce voyage, si l'effet en

eût répondu à une si chère espérance!

Je laisse mon frère à Toulouse, et, sur un petit cheval que j'avois

acheté, je pars, j'arrive à ce hameau de Saint-Thomas où étoit ma

métairie. C'étoit un jour de fête. Ma soeur aînée, avec la fille de ma

tante d'Albois, étoit venue s'y promener. Je m'y repose et j'y fais ma

toilette, car je portois en trousse, dans ma valise, tout l'ajustement

d'un abbé. De Saint-Thomas à Bort, en passant à gué la rivière, il n'y

avoit plus qu'une prairie à traverser. Je fais passer sur mon cheval la

rivière à mes deux fillettes, je la passe de même, et j'arrive à la

ville par cette belle promenade. Pardon de ces détails: je le répète

encore, c'est pour mes enfans que j'écris.

Quand je passai devant l'église on disoit vêpres, et, en y allant, l'un

de mes anciens condisciples, le même qui depuis a épousé ma soeur, Odde,

me rencontra, et alla répandre à l'église la nouvelle de mon arrivée.

D'abord mes amis, nos voisines, et insensiblement tout le monde

s'écoule; l'église est vide, et bientôt ma maison est remplie et

environnée de cette foule qui vient me voir. Hélas! j'étois bien affligé

dans ce moment. Je venois d'embrasser ma mère; et, à sa maigreur, à sa

toux, au vermillon brûlant dont sa joue étoit colorée, je croyois

reconnoître la même maladie dont mon père étoit mort. Il n'étoit que

trop vrai qu'avant l'âge de quarante ans ma mère en étoit attaquée.

Cette fatale pulmonie, contagieuse dans ma famille, y a fait des ravages

cruels. Je pris sur moi autant qu'il me fut possible pour dissimuler á

ma mère la douleur dont j'étois saisi. Elle, qui connoissoit son mal,

l'oublia, ou du moins parut l'oublier en me revoyant, et ne me parla que

de sa joie. J'ai su depuis qu'elle avoit exigé du médecin et de nos

tantes de me flatter sur son état, et de ne m'en laisser aucune

inquiétude. Ils s'entendirent tous avec elle pour me tromper, et mon âme

reçut avidement la douce erreur de l'espérance.

Je reviens à nos habitans.

L'enchantement où étoit ma mère de mes succès académiques s'étoit

répandu autour d'elle. Ces fleurs d'argent que je lui envoyois, et dont

tous les ans elle ornoit le reposoir de la Fête-Dieu, avoient donné de

moi, dans ma ville, une idée indéfinissable. Ce peuple, qui depuis s'est

peut-être laissé dénaturer comme tant d'autres, étoit alors la bonté

même. Il n'est point d'amitiés dont chacun à l'envi ne s'empressât de me

combler. Les bonnes femmes se plaisoient à me rappeler mon enfance; les

hommes m'écoutoient comme si mes paroles avoient dû être recueillies. Ce

n'étoient guère cependant que des mots simples et sensibles que mon coeur

ému me dictoit. Comme tout le monde venoit féliciter ma mère, Mlle B***

y vint aussi avec ses soeurs; et, selon l'usage, il fallut bien qu'elle

permît à l'arrivant de l'embrasser. Mais, au lieu que les autres

appuyoient le baiser innocent que je leur donnois, elle s'y déroba en

retirant doucement sa joue. Je sentis cette différence, et j'en fus

vivement touché.

De trois semaines que je passai près de ma mère, il me fut impossible de

ne pas dérober quelques momens à la nature pour les donner à l'amitié

reconnoissante. Ma mère l'exigeoit; et, pour ne pas priver nos amis du

plaisir de m'avoir, elle venoit assister elle-même aux petites fêtes

qu'on me donnoit. Ces fêtes étoient des dîners où l'on s'invitoit tour à

tour. Là, continuellement occupée et continuellement émue de ce qu'on

disoit à son fils, de ce que son fils répondoit, observant jusqu'à mes

regards, et inquiète à tout moment sur la manière dont j'allois rendre,

tantôt à l'un, tantôt à l'autre, les attentions dont j'étois assailli,

ces longs dîners étoient pour son âme un travail et un effort pénibles

pour ses frêles organes. Nos conversations tête à tête, en l'intéressant

davantage, la fatiguoient beaucoup plus encore. Je tâchois bien de lui

ménager de longs silences, ou par mes longs récits, ou par ma diligence

à couper le dialogue pour m'étendre en réflexions; mais, aussi animée en

m'écoutant qu'en parlant elle-même, l'attention n'étoit pas moins

nuisible à sa santé que la parole, et je ne pouvois voir, sans le plus

douloureux attendrissement, pétiller dans ses yeux le feu qui consumoit

son sang.

Enfin je lui parlai du ralentissement de mon ardeur pour l'état

ecclésiastique, et de l'irrésolution où j'étois sur le choix d'un nouvel

état. Ce fut alors qu'elle parut calme et qu'elle me parla froidement.

«L'état ecclésiastique, me dit-elle, impose essentiellement deux

devoirs, celui d'être pieux et celui d'être chaste: on n'est bon prêtre

qu'à ce prix, et sur ces deux points c'est à vous de vous examiner. Pour

le barreau, si vous y entrez, j'exige de vous la parole la plus

inviolable que vous n'y affirmerez jamais que ce que vous croirez vrai,

que vous n'y défendrez jamais que ce que vous croirez juste. À l'égard

de l'autre carrière que M. de Voltaire vous invite à courir, je trouve

sage la précaution de vous assurer à Paris une situation qui vous laisse

le temps de vous instruire et d'acquérir plus de talens: car, il ne faut

point vous flatter, ce que vous avez fait est peu de chose encore. Si M.

de Voltaire peut vous la procurer, cette situation honnête, libre et

sûre, allez, mon fils, allez courir les hasards de la gloire et de la

fortune, je le veux bien; mais n'oubliez jamais que la plus honorable et

la plus digne compagne du génie, c'est la vertu.» Ainsi parloit cette

femme étonnante, qui n'avoit eu d'autre éducation que celle du couvent

de Bort.

Son médecin crut devoir m'avertir que ma présence lui étoit nuisible.

«Son mal est, me dit-il, un sang trop vif, trop allumé; je le calme tant

que je puis; et vous, sans le vouloir, sans même pouvoir l'éviter, vous

l'agitez encore, et tous les soirs je lui trouve le pouls plus fréquent

et plus élevé. Monsieur, si vous voulez que sa santé se rétablisse, il

faut vous éloigner, et surtout prendre garde de ne pas trop laisser vos

adieux l'attendrir.» Je les fis, ces adieux cruels, et ma mère eut dans

ce moment un courage au-dessus du mien: car elle ne se flattoit plus, et

moi, je me flattois encore. Au premier mot que je lui dis de la

nécessité d'aller retrouver mes disciples: «Oui, mon fils, me

répondit-elle, il faut vous en aller. Je vous ai vu. Nos coeurs se sont

parlé. Nous n'avons plus rien à nous dire que de tendres adieux, car je

n'ai pas besoin de vous recommander...» Elle s'interrompit, et comme ses

yeux se mouilloient: «Je pense, me dit-elle, à cette bonne mère que j'ai

perdue et qui t'aimoit tant. Elle est morte comme une sainte; elle

auroit eu bien de la joie à te voir encore une fois. Mais tâchons de

mourir aussi saintement qu'elle; nous nous reverrons devant Dieu.»

Ensuite, changeant de propos, elle me parla de Voltaire. Ce beau présent

qu'il m'avoit fait d'un exemplaire de ses oeuvres, je le lui avois

envoyé: l'édition en étoit châtiée; elle les avoit lues, elle les

relisoit encore. «Si vous le voyez, me dit-elle, remerciez-le des doux

momens qu'il aura fait passer à votre mère; dites-lui qu'elle savoit par

coeur le second acte de _Zaïre_, qu'elle arrosoit _Mérope_ de ses larmes,

et que ces beaux vers de _la Henriade_ sur l'espérance ne sont jamais

sortis de sa mémoire et de son coeur:

Mais aux mortels chéris à qui le Ciel l'envoie

Elle n'inspire point une infidèle joie;

Elle apporte de Dieu la promesse et l'appui;

Elle est inébranlable et pure comme lui.

Cette façon de parler d'elle-même comme d'une personne qui bientôt ne

seroit plus me déchiroit le coeur. Mais, comme il m'étoit recommandé

d'éviter avec soin tout ce qui l'auroit trop émue, je dissimulai ce

présage; et le lendemain, renfermant l'un et l'autre la douleur de nous

séparer, nous ne donnâmes à nos adieux que ce qu'il nous fut impossible

de refuser à la nature.

Dès que je fus éloigné d'elle, je me laissai tomber dans l'affliction la

plus profonde, et tous les souvenirs qui me suivirent dans mon voyage

s'accordèrent pour m'accabler. «Dans peu je ne l'aurai donc plus cette

mère qui, depuis ma naissance, n'avoit respiré que pour moi, cette mère

adorée à qui je craignois de déplaire comme à Dieu, et, si je l'osois

dire, encore plus qu'à Dieu même.» Car je pensois à elle bien plus

souvent qu'à Dieu; et, lorsqu'il me venoit quelque tentation à vaincre,

quelque passion à réprimer, c'étoit toujours ma mère que je me figurois

présente. «Que diroit-elle si elle savoit ce qui se passe en moi? Quelle

en seroit sa honte, ou quelle en seroit sa douleur!» Telles étoient les

réflexions que je m'opposois à moi-même, et dès lors ma raison reprenoit

son empire, secondée par la nature, qui faisoit de mon coeur tout ce

qu'elle vouloit. Ceux qui, comme moi, l'ont connu, cet amour filial si

tendre, n'ont pas besoin que je leur dise quels étoient la tristesse et

l'abattement de mon âme. Cependant je tenois encore à une fragile

espérance; elle m'étoit trop chère pour ne pas m'y attacher jusqu'au

dernier moment.

J'allai donc achever le cours de mes études; et, comme j'avois pris à

deux fins mes premières inscriptions à l'école du droit canon, il est

vraisemblable que ma résolution ultérieure auroit été pour le barreau.

Mais, vers la fin de cette année, un petit billet de Voltaire vint me

déterminer à partir pour Paris. «Venez, m'écrivoit-il, et venez sans

inquiétude. M. Orry, à qui j'ai parlé, se charge de votre sort.»

_Signé_: VOLTAIRE. Qui étoit M. Orry? Je ne le savois point. J'allai le

demander à mes bons amis de Toulouse, et je leur montrai mon billet. «M.

Orry! s'écrièrent-ils; eh! cadedis! c'est le contrôleur général des

finances. Ah! cher ami, ta fortune est faite; tu seras fermier général.

Souviens-toi de nous dans ta gloire. Protégé du ministre, il te sera

facile de gagner son estime, sa confiance et sa faveur. Te voilà tout à

l'heure à la source des grâces. Cher Marmontel, fais-en couler vers nous

quelques ruisseaux. Un petit filet du Pactole suffit à notre ambition.»

L'un auroit bien voulu une recette générale, l'autre se contentoit d'une

recette particulière ou de quelque autre emploi de deux ou trois mille

petits écus; et cela dépendoit de moi.

J'ai oublié de dire qu'entre nous jeunes gens, et en rivalité de

l'Académie des Jeux Floraux, nous avions formé une société littéraire,

déjà célèbre sous le nom de _Petite Académie_[34]. C'étoit là qu'à

l'envi l'on exaltoit mes espérances: je n'eus donc rien de plus pressé

que de partir; mais, comme mon opulence future ne me dispensoit pas dans

ce moment du soin de ménager mes fonds, je cherchois les moyens de faire

mon voyage avec économie, lorsqu'un président au parlement, M. du Puget,

me fit prier de l'aller voir, et me proposa, en termes obligeans,

d'aller à frais communs avec son fils[35] en litière à Paris. Je

répondis à monsieur le président que, quoique la litière me parût lente

et ennuyeuse, l'avantage d'y être en bonne compagnie compensoit ce

désagrément; mais que, pour les frais de ma route, mon calcul étoit

fait; qu'il ne m'en coûteroit que quarante écus par la messagerie, et

que j'étois décidé à m'en tenir là. Monsieur le président, après avoir

inutilement essayé de tirer de moi quelque chose de plus, voulut bien se

réduire à ce que je lui offrois; aussi bien auroit-il fallu qu'il eût

payé seul la litière, et ma petite part étoit tout gain pour lui.

Je laissai mon frère à Toulouse, et ma place au collège de

Sainte-Catherine lui auroit été bien assurée, s'il eût été en

philosophie; mais c'étoit aux cinq ans de grades que la concession en

étoit réservée. Il fallut donc pour le moment renoncer à cet avantage,

et je donnai pour asile à mon frère le séminaire des Irlandois. Je payai

un an de sa pension d'avance, et, en l'embrassant, je lui laissai tout

le reste de mon argent, n'ayant plus moi-même un écu lorsque je partis

de Toulouse; mais, en passant à Montauban, j'y allois trouver de

nouveaux fonds.

Montauban, ainsi que Toulouse, avoit une académie littéraire qui tous

les ans donnoit un prix. Je l'avois gagné cette année, et je ne l'avois

point retiré. Ce prix étoit une lyre d'argent d'une valeur de cent écus.

En arrivant, j'allai recevoir cette lyre, et tout d'un temps je la

vendis. Ainsi, après avoir payé d'avance au muletier les frais de mon

voyage, et bien régalé mes amis, qui en cavalcade m'avoient accompagné

jusqu'à Montauban, je me trouvai riche encore de plus de cinquante écus.

En falloit-il tant à un homme que la fortune attendoit à Paris? Jamais

on n'est allé plus lentement au-devant d'elle.

Ce voyage en litière ne fut pourtant pas aussi ennuyeux pour moi que je

l'aurois pensé. J'étois fait pour trouver des muletiers honnêtes gens.

Celui-ci nous faisoit une chère délicieuse. Jamais je n'ai mangé ni de

meilleures perdrix rouges, ni des dindes si succulentes, ni des truffes

si parfumées. J'avois honte d'être si bien nourri pour mes quarante

écus, et je me promettois bien de gratifier ce brave homme sitôt que je

serois en état d'être libéral.

Il est vrai que mon compagnon de voyage le payoit mieux que moi: aussi

voulut-il bien se prévaloir de cet avantage; mais il ne me trouva pas

disposé à l'en laisser jouir. Le premier jour, je lui avois cédé le fond

de la litière, et, quelque mal de coeur que me causât le balancement de

la voiture et cette allure à reculons, j'en souffris l'incommodité. Je

dissimulai même l'ennui d'entendre le plus sot des enfans gâtés m'étaler

longuement, avec une puérile emphase, et sa noble origine, et sa grande

fortune, et cette dignité de président dont son père étoit revêtu. Je

lui laissois vanter la beauté de ses gros yeux bleus et les charmes de

sa figure, dont il me disoit naïvement que toutes les femmes étoient

folles. Il me parloit de leurs agaceries, de leurs caresses, de leurs

baisers sur ses beaux yeux; je l'écoutois patiemment, et je me disois à

moi-même: «Voilà pourtant le ridicule que se donne la vanité.»

Le lendemain je le vis monter le premier en voiture et s'asseoir dans le

fond. «Tout beau, Monsieur le marquis, lui dis-je, sur le devant, s'il

vous plaît. C'est aujourd'hui mon tour d'être à mon aise.» Il me

répondit qu'il étoit à sa place, et que monsieur son père avoit entendu

qu'il occupât le fond. Je répliquai que, si monsieur son père avoit

sous-entendu cela dans son marché, je ne l'avois pas, moi, entendu dans

le mien; que, s'il me l'avoit proposé, je ne me serois pas emboîté comme

un sot dans cette caisse dandinante; qu'actuellement au même prix je

serois en plein air et sur un bon cheval à voir librement la campagne;

que j'étois déjà assez dupe d'avoir si mal employé mes quarante écus, et

que je ne le serois pas au point de lui céder à demeure la bonne place.

Il persistoit à vouloir la garder; mais, quoiqu'il fût aussi grand que

moi, je le priai de ne pas m'obliger à l'en tirer de force et à le

mettre à terre. Il entendit cette raison, et il se mit sur le devant; il

en eut de l'humeur jusqu'à la dînée. Cependant il se contenta de me

priver de son entretien; mais à dîner sa supériorité lui revint dans la

tête. On nous servit une perdrix rouge; il se piquoit de bien couper les

viandes:

_Quo gestu lepores, et quo gallina secetur_.

Et, en effet, cet exercice étoit entré dans son éducation. Il prit donc

la perdrix sur son assiette, en détacha très adroitement les deux

cuisses et les deux ailes, garda les deux ailes pour lui, et me laissa

les cuisses et le corps. «Vous aimez donc, lui dis-je, les ailes de

perdrix?--Oui, me dit-il, assez.--Et moi aussi», lui dis-je. Et en

riant, sans m'émouvoir, je rétablis l'égalité. «Vous êtes bien hardi, me

dit-il, de prendre une aile sur mon assiette!--Vous l'êtes bien plus,

lui répondis-je d'un ton ferme, d'en avoir pris deux dans le plat.» Il

étoit rouge de colère, mais il se modéra, et nous dînâmes paisiblement.

Le reste du jour il se retrancha dans la dignité du silence, et à

souper, comme ce fut une aile de dindon qu'on nous servit, et que je lui

en donnai la meilleure partie, nous n'eûmes aucun démêlé.

Le lendemain: «C'est à vous, lui dis-je, d'occuper le fond de la

voiture.» Il s'y mit en disant: «Vous me faites bien de la grâce.» Et le

tête-à-tête alloit être aussi silencieux que la veille, lorsqu'un

incident l'anima. Monsieur le marquis prenoit du tabac, j'en prenois

aussi, grâce à une jeune et jolie buraliste qui m'en avoit donné le

goût. En boudant, il ouvrit sa belle tabatière, et moi, qui ne boudois

point, je tendis la main, et je pris du tabac, comme si nous avions été

le mieux du monde ensemble. Il m'en laissa prendre, et, après quelques

minutes de réflexion: «Il faut, me dit-il, que je vous raconte une

histoire arrivée à M. de Maniban[36], premier président au parlement de

Toulouse.» Je prévis qu'il alloit me dire quelque insolence, et

j'écoutai.» M. de Maniban, continua-t-il, donnoit audience dans son

cabinet à un _quidam_ qui avoit un procès et qui venoit le solliciter.

En l'écoutant le magistrat ouvrit sa tabatière, le _quidam_ y prit du

tabac; monsieur le premier président ne s'en émut point; mais il sonna

ses valets de chambre, et, jetant le tabac où le _quidam_ avoit touché,

il en demanda d'autre.» Je ne fis pas semblant de m'appliquer la

parabole; et, quelque temps après, mon fat ayant tiré sa tabatière, j'y

repris du tabac aussi tranquillement que la première fois. Il en parut

surpris; et moi, en souriant: «Sonnez donc, Monsieur le marquis.--Il n'y

a point de sonnettes.--Vous êtes bien heureux qu'il n'y en ait point,

lui dis-je, car le _quidam_ vous donneroit vingt coups de pieds dans le

ventre pour la peine d'avoir sonné.» Vous concevez l'étonnement que ma

réplique lui causa. Il voulut s'en fâcher, mais à mon tour j'étois en

colère. «Tenez-vous tranquille, lui dis-je, ou je vous arrache les

oreilles. Je vois bien que l'on m'a donné un jeune sot à corriger, et

dès ce moment je vous déclare que je ne vous passerai aucune

impertinence. Songez que nous allons dans une ville où un fils de

président de province n'est rien, et commencez dès à présent à être

simple, honnête et modeste, si vous pouvez: car, dans le monde, la

suffisance, la fatuité, le sot orgueil, vous feroient essuyer des

dégoûts encore plus amers.» Tandis que je parlois, il avoit les mains

sur ses yeux, et il pleuroit. J'en eus pitié, et je pris avec lui le ton

d'un ami véritable. Je lui fis faire l'examen de ses ridicules

jactances, de ses puériles vanités, de ses folles prétentions, et

insensiblement je croyois voir sa tête se désenfler du vent dont elle

étoit remplie. «Que voulez-vous? me dit-il enfin, c'est ainsi qu'on m'a

élevé[37].» Aux marques de ma bienveillance j'ajoutai le bon procédé de

lui céder presque toujours le fond, car j'étois plus accoutumé que lui à

l'incommodité d'aller à reculons, et cette complaisance acheva de le

réconcilier avec moi. Cependant, comme nos entretiens étoient coupés par

de longs silences, j'eus le temps de traduire en vers le poème de _la

Boucle de cheveux enlevée_; amusement dont le produit alloit être

bientôt pour moi d'une si grande utilité.

J'avois aussi dans mes rêveries deux abondantes sources d'agréables

illusions. L'une étoit l'idée de ma fortune, et, si le Ciel me

conservoit ma mère, l'espérance de l'attirer, de la posséder à Paris;

l'autre étoit le tableau fantastique et superbe que je me faisois de

cette capitale, où ce que je me figurois de moins magnifique étoit d'une

élégance noble ou d'une belle simplicité. L'une de ces illusions fut

détruite dès mon arrivée à Paris; l'autre ne tarda point à l'être. Ce

fut aux bains de Julien[38] que je logeai en arrivant, et dès le

lendemain matin je fus au lever de Voltaire.

Mémoires de Marmontel (Volume 1 of 3) Mémoires d'un Père pour servir à l'Instruction de ses enfans · 第 13 / 17 题