LIVRE IV

Tandis que je logeois encore dans le quartier du Luxembourg, une

ancienne actrice de l'Opéra-Comique, la Darimat, amie de Mlle Clairon,

et mariée avec Durancy, acteur comique dans une troupe de province,

étant accouchée à Paris, avoit obtenu de mon actrice qu'elle fût

marraine de son enfant, et moi j'avois été pris pour parrain[58]. De ce

baptême il arriva que ma commère Durancy, qui, chez Mlle Clairon,

m'entendoit quelquefois parler sur l'art de la déclamation, me dit un

jour: «Mon compère, voulez-vous que je vous donne une jeune et jolie

actrice à former? Elle aspire à débuter dans le tragique, et elle vaut

la peine que vous lui donniez des leçons. C'est Mlle Verrière, l'une des

protégées du maréchal de Saxe[59]. Elle est votre voisine; elle est

sage, elle vit fort décemment avec sa mère et avec sa soeur. Le maréchal,

comme vous savez, est allé voir le roi de Prusse, et nous voulons, à son

retour, lui donner le plaisir de trouver sa pupille au théâtre jouant

_Zaïre_ et _Iphigénie_ mieux que Mlle Gaussin. Si vous voulez vous

charger de l'instruire, demain je vous installerai; nous dînerons chez

elle ensemble.»

Mon aventure avec Mlle Navarre ne m'avoit point aliéné le maréchal de

Saxe; il m'avoit même témoigné de la bienveillance; et, avant

qu'_Aristomène_ fût mis au théâtre, il m'avoit fait prier d'aller lui en

faire la lecture. Cette lecture tête à tête l'avoit intéressé: le rôle

d'Aristomène l'avoit ému. Il trouva celui de Léonide théâtral. «Mais,

corbleu! me dit-il, c'est une fort mauvaise tête que cette femme-là! je

n'en voudrois pas pour rien.» Ce fut là sa seule critique. Du reste, il

fut content, et me le témoigna avec cette franchise noble et cavalière

qui sentoit en lui son héros.

Je fus donc enchanté d'avoir une occasion de faire quelque chose qui lui

fût agréable, et très innocemment, mais très imprudemment, j'acceptai la

proposition.

La protégée du maréchal étoit l'une de ses maîtresses; elle lui avoit

été donnée à l'âge de dix-sept ans. Il en avoit eu une fille, reconnue

et mariée depuis sous le nom d'Aurore de Saxe. Il lui avoit fait, à la

naissance de cette enfant, une rente de cent louis; il lui donnoit de

plus, par an, cinq cents louis pour sa dépense. Il l'aimoit de bonne

amitié; mais, quant à ses plaisirs, elle n'y étoit plus admise. La

douceur, l'ingénuité, la timidité de son caractère, n'avoient plus rien

d'assez piquant pour lui. On sait qu'avec beaucoup de noblesse et de

fierté dans l'âme, le maréchal de Saxe avoit les moeurs grivoises. Par

goût autant que par système, il vouloit de la joie dans ses armées,

disant que les François n'alloient jamais si bien que lorsqu'on les

menoit gaiement, et que ce qu'ils craignoient le plus à la guerre,

c'étoit l'ennui. Il avoit toujours dans ses camps un Opéra-Comique.

C'étoit à ce spectacle qu'il donnoit l'ordre des batailles; et, ces

jours-là, entre les deux pièces, la principale actrice annonçoit ainsi:

«Messieurs; demain relâche au théâtre, à cause de la bataille que

donnera monsieur le maréchal; après-demain, _le Coq du village_, _les

Amours grivois_, etc.»

Deux actrices de ce théâtre, Chantilly et Beauménard[60], étoient ses

deux maîtresses favorites; et leur rivalité, leur jalousie, leurs

caprices, lui donnoient, disoit-il, _plus de tourmens que les hussards

de la reine de Hongrie_. J'ai lu ces mots dans l'une de ses lettres.

C'étoit pour elles que Mlle Navarre avoit été négligée. Il trouvoit en

elle trop de hauteur et pas assez de complaisance et d'abandon. Mlle

Verrière, avec infiniment moins d'artifice, n'avoit pas même l'ambition

de le disputer à ses rivales; elle sembloit se reposer sur sa beauté du

soin de plaire, sans y contribuer d'ailleurs que par l'égalité d'un

caractère aimable et par son indolence à se laisser aimer.

Les premières scènes que nous répétâmes ensemble furent celles de Zaïre

avec Orosmane. Sa figure, sa voix, la sensibilité de son regard, son air

de candeur et de modestie, s'accordoient parfaitement avec son rôle, et

dans le mien je ne mis que trop de véhémence et de chaleur. Dès notre

seconde leçon, ces mots: _Zaïre, vous pleurez!_ furent l'écueil de ma

sagesse.

La docilité de mon écolière me rendit assidu; cette assiduité fut

malignement expliquée. Le maréchal, qui étoit alors en Prusse, instruit

de notre intelligence, en prit une colère peu digne d'un aussi grand

homme. Les cinquante louis que Mlle Verrière touchoit par mois lui

furent supprimés, et il annonça que de sa vie il ne reverroit ni la mère

ni son enfant. Il tint parole, et ce ne fut qu'après sa mort, et un peu

par mon entremise, qu'Aurore fut reconnue et élevée dans un couvent

comme fille de ce héros.

Le délaissement où tomboit ma Zaïre nous accabla tous les deux de

douleur. Il me restoit quarante louis du produit de ma nouvelle

tragédie; je la priai de les accepter. Cependant Mlle Clairon et tous

nos amis nous conseillèrent de cesser de nous voir, au moins pour

quelque temps. Il nous en coûta bien des larmes, mais nous suivîmes ce

conseil.

Le maréchal revint. J'entendois dire de tous côtés qu'il étoit furieux

contre moi. J'ai su depuis par le maréchal de Loewendal, et par deux

autres de ses amis, Sourdis et Flavacourt, qu'ils avoient eu bien de la

peine à retenir les mouvemens de sa colère. Il alloit disant dans le

monde, à la cour, et au roi lui-même, que ce petit insolent de poète lui

prenoit toutes ses maîtresses (je n'avois cependant que celles qu'il

abandonnoit). Il montroit un billet de moi qu'un perfide laquais avoit

volé à celle-ci. Heureusement dans ce billet, à propos de la tragédie de

_Cléopâtre_, à laquelle je travaillois, il étoit dit qu'Antoine étoit

_un héros en amour comme en guerre_. «Et cet Antoine, disoit le

maréchal, vous entendez bien qui il est.» Cette allusion, à laquelle je

n'avois point pensé, en le flattant, le calmoit un peu.

Cependant j'étois dans des transes d'autant plus cruelles que j'étois

résolu, au péril de ma vie, de me venger de lui s'il m'eût fait

insulter. Dans cette situation, l'une des plus pénibles où je me sois

trouvé, M. de La Popelinière me proposa de me retirer chez lui à la

campagne, et, d'un autre côté, le prince de Turenne me soulagea du

chagrin où j'étois de laisser ma Zaïre dans l'infortune.

Ce prince, me trouvant un soir dans le foyer de la Comédie-Françoise,

vint à moi et me dit: «Vous êtes cause que le maréchal de Saxe a quitté

Mlle Verrière; voulez-vous me donner votre parole de ne plus la voir?

son malheur sera réparé.» Ceci m'expliqua le mystère du rendez-vous

qu'elle m'avoit donné la veille dans le bois de Boulogne, et des pleurs

qu'elle avoit versés en me disant adieu. «Oui, mon prince, je vous la

donne, lui répondis-je, cette parole que vous me demandez. Que Mlle

Verrière soit heureuse avec vous; je consens à ne plus la voir.» Il la

prit, et je fus fidèle à ma promesse.

Retiré, presque solitaire, dans cette maison de campagne, bien

différente alors et de ce qu'elle avoit été et de ce qu'elle fut depuis,

j'eus tout le temps de me livrer à mes réflexions sur moi-même. Je

tournai les yeux vers l'abîme au bord duquel je venois de passer. Le

héros de Fontenoy, l'idole des armées et de la France entière, l'homme

devant qui la plus haute noblesse du royaume étoit dans le respect, et

que le roi lui-même accueilloit avec toutes les distinctions qui peuvent

flatter un grand homme, étoit celui à qui j'avois manqué, sans avoir

même pour excuse l'égarement d'un fol amour. Cette fille imprudente et

foible ne m'avoit point dissimulé qu'elle tenoit à lui par ses

bienfaits, et comme au père de son enfant. J'étois si bien instruit et

si persuadé du risque épouvantable que nous courions ensemble que,

lorsqu'à des heures indues je me glissois chez elle, ce n'étoit jamais

qu'en tremblant. Je la trouvois, je la laissois encore plus tremblante

elle-même. Il n'étoit point déplaisir qui n'eût été trop chèrement payé

par nos frayeurs d'être surpris et dénoncés; et si le maréchal, instruit

de ma témérité, dédaignant de m'ôter la vie, m'eût fait seulement

insulter par un de ses valets, je n'opposois à cette crainte qu'une

résolution à laquelle je ne puis penser sans frémir. Ah! frémissez comme

moi, mes enfans, des dangers que m'a fait courir une trop ardente

jeunesse, pour une liaison fortuite et passagère, sans autre cause que

l'attrait du plaisir et de l'occasion. J'ai cru devoir vous marquer

l'écueil pour vous préserver du naufrage.

Peu de temps après le maréchal mourut. Il avoit fini par se montrer

magnanime envers moi, comme le lion de la fable envers le souriceau. À

la première représentation de _Cléopâtre_, s'étant trouvé dans le

corridor face à face avec moi, en sortant de sa loge (rencontre qui me

fit pâlir), il avoit eu la bonté de me dire ces mots d'approbation:

«Fort bien, Monsieur, fort bien!» Je regrettai sincèrement en lui le

défenseur de ma patrie et l'homme généreux qui m'avoit pardonné; et,

pour honorer sa mémoire autant qu'il étoit en moi, je fis ainsi son

épitaphe:

À Courtray Fabius, Annibal à Bruxelles,

Sur la Meuse Condé, Turenne sur le Rhin,

Au léopard farouche il imposa le frein.

Et de l'aigle rapide il abattit les ailes.

La retraite où je me sauvois des tentations de Paris m'en offrit bientôt

de nouvelles; mais dans ce moment-là elle ne me donnoit que de sérieuses

leçons de moeurs. Pour faire connoître la cause de la tristesse

silencieuse et sombre qui régnoit alors dans un lieu qui avoit été le

séjour des plaisirs, il faut que je revienne un peu sur le passé, et que

je dise comment s'étoit formé et détruit cet enchantement.

M. de La Popelinière n'étoit pas le plus riche financier de son temps,

mais il en étoit le plus fastueux. D'abord il avoit pris pour maîtresse,

et depuis pour femme, la fille d'une comédienne[61]. Son intention

n'avoit pas été de se marier avec elle, mais elle avoit su l'y obliger;

voici par quel moyen. La fameuse de Tencin, après avoir élevé son frère

à la dignité de cardinal, et l'avoir introduit dans le conseil d'État,

avoit par lui un crédit obscur, mais puissant, auprès du vieux cardinal

de Fleury. Mlle Dancourt se fit présenter à elle, et, en jeune innocente

qui avoit été séduite, elle se plaignit que M. de La Popelinière, après

l'avoir flattée de l'espérance d'être sa femme, ne pensoit plus à

l'épouser. «Il vous épousera, et j'en fais mon affaire, dit Mme de

Tencin. Cachez-lui que vous m'ayez vue, et dissimulez avec lui.»

Le moment critique du renouvellement du bail des fermes approchoit, et,

parmi les anciens fermiers généraux, c'étoit à qui seroit conservé sur

la liste. On fit entendre au cardinal de Fleury que c'étoit le moment de

faire cesser un scandale qui affligeoit tous les gens de bien. On lui

représenta Mlle Dancourt comme une victime intéressante de la séduction,

et La Popelinière comme un de ces hommes qui se jouent de l'innocence

après avoir surpris sa foiblesse et sa bonne foi.

Ce n'étoit pas encore parmi les financiers un luxe autorisé que celui

des maîtresses publiquement entretenues, et le cardinal se piquoit de

maintenir les bonnes moeurs. Lors donc que La Popelinière alla solliciter

ses bontés pour le nouveau bail, le cardinal lui demanda ce que c'étoit

que Mlle Dancourt. «C'est une jeune personne dont j'ai pris soin», lui

répondit La Popelinière; et il lui fit l'éloge de son esprit, de ses

talens et de sa bonne éducation. «Je suis bien aise, reprit le cardinal,

de tout le bien que vous m'en dites. Tout le monde en parle de même, et

l'intention du roi est de donner votre place à celui qui l'épousera. Il

est bien juste au moins qu'après l'avoir séduite vous lui laissiez pour

dot l'état qu'elle avoit droit d'attendre de vous-même, et que vous lui

aviez promis.» La Popelinière voulut se défendre d'avoir pris cet

engagement. «Vous l'avez abusée, insista le ministre, et sans vous elle

auroit encore son innocence. Il faut réparer ce tort-là: c'est le

conseil que je vous donne, et ne tardez pas à le suivre, sans quoi je ne

puis rien pour vous.» Perdre sa place ou épouser, l'alternative étoit

pressante. La Popelinière prit le parti le moins fâcheux; mais à sa

résolution forcée il voulut donner l'apparence d'une volonté libre, et

le lendemain, au réveil de Mlle Dancourt: «Levez-vous, lui dit-il, et,

avec votre mère, venez où je vais vous conduire.» Elle obéit. Ce fut

chez son notaire qu'il les mena. «Écoutez, leur dit-il, la lecture de

l'acte que nous allons signer.» C'étoit le contrat de mariage. Le coup

de théâtre parut produire son effet: la fille eut l'air de se pâmer, la

mère embrassa les genoux de celui qui mettoit le comble à ses bontés et

à leurs voeux. Il jouit pleinement de leur feinte reconnoissance; et,

tant qu'il fut dans l'illusion d'un époux qui se croit aimé, il vit sa

maison embellie par les enchantemens de sa brillante épouse. Le plus

grand monde étoit de ses soupers et de ses fêtes; mais bientôt les

inquiétudes et les soupçons jaloux troublèrent son repos. Sa femme avoit

pris son essor. Portée dans un tourbillon où il ne pouvoit pas la

suivre, on lui donnoit à elle des soupers dont il n'étoit pas, et, par

des lettres anonymes, on se faisoit un plaisir malin de l'avertir qu'il

étoit la fable et le jouet de cette cour brillante que sa femme tenoit

chez lui.

C'étoit dans ce temps-là qu'il m'y avoit attiré; mais je ne fus d'abord

que de sa société particulière. Là, je trouvai le célèbre Rameau; La

Tour, le plus habile peintre en pastel que nous ayons eu; Vaucanson, ce

merveilleux mécanicien; Carle Van Loo, ce grand dessinateur et ce grand

coloriste; et sa femme[62], qui, la première, avec sa voix de rossignol,

nous avoit fait connoître les chants de l'Italie.

Mme de La Popelinière me marquoit de la bienveillance. Elle voulut

entendre la lecture d'_Aristomène_, et, de tous les critiques dont

j'avois pris conseil, ce fut à mon gré le meilleur. Après avoir entendu

ma pièce, elle en fit l'analyse avec une clarté, une précision

surprenante, me retraça de scène en scène le cours de l'action, remarqua

les endroits qui lui avoient paru beaux, comme ceux qu'elle trouvoit

foibles; et, dans toutes les corrections qu'elle me demanda, ses

observations me frappèrent comme autant de traits de lumière. Ce coup

d'oeil si vif, si rapide, et cependant si juste, étonna tout le monde, et

dans cette lecture, quoique assez applaudi moi-même, je dois dire que

son succès fut plus éclatant que le mien. Son mari en étoit tristement

interdit. À travers son admiration pour cette heureuse facilité de

mémoire et d'intelligence, pour cette verve d'éloquence qui tenoit de

l'inspiration, enfin pour cet accord de l'esprit et du goût qui

l'étonnoit comme nous dans sa femme, on voyoit percer, malgré lui, un

fond d'humeur et de chagrin dont lui seul connoissoit la cause. Il avoit

voulu la retirer de ce grand monde où elle étoit lancée; mais elle avoit

traité de tyrannie capricieuse et d'esclavage humiliant la gêne où il

prétendoit la réduire, et de là les scènes violentes qu'il y avoit entre

eux sans témoins.

La Popelinière se soulageoit avec nous, surtout avec moi, par des

satires de ce monde dont il étoit excédé, disoit-il, et dont il vouloit

s'éloigner. Il m'avoit engagé à loger près de lui. Ma simplicité, ma

franchise, lui convenoient. «Vivons ensemble, me disoit-il, nous sommes

faits pour nous aimer, et laissez là, croyez-moi, ce monde qui vous a

séduit, comme il m'avoit séduit moi-même. Et qu'en attendez-vous?--Des

protecteurs, lui dis-je, et quelques moyens de fortune.--Des

protecteurs! Ah! si vous saviez comme tous ces gens-là protègent!... De

la fortune! eh! n'en ai-je pas assez pour nous deux? Je n'ai point

d'enfant, et, grâce au Ciel, je n'en aurai jamais. Soyez tranquille, et

ne nous quittons pas, car je sens tous les jours que vous m'êtes plus

nécessaire.»

Malgré sa répugnance à me voir lui échapper, il ne put refuser à Mme de

Tencin, qu'il ménageoit par politique, il ne put, dis-je, lui refuser de

me mener chez elle pour lui lire ma tragédie: c'étoit _Aristomène_,

qu'on venoit de jouer. L'auditoire étoit respectable. J'y vis rassemblés

Montesquieu, Fontenelle, Mairan, Marivaux, le jeune Helvétius, Astruc,

je ne sais qui encore, tous gens de lettres ou savans, et au milieu

d'eux une femme d'un esprit et d'un sens profond, mais qui, enveloppée

dans son extérieur de bonhomie et de simplicité, avoit plutôt l'air de

la ménagère que de la maîtresse de la maison: c'étoit là Mme de Tencin.

J'eus besoin de tous mes poumons pour me faire entendre de Fontenelle;

et, quoique bien près de son oreille, il me falloit encore prononcer

chaque mot avec force et à haute voix; mais il m'écoutoit avec tant de

bonté qu'il me rendoit doux les efforts de cette lecture pénible. Elle

fut, comme vous pensez bien, d'une monotonie extrême, sans inflexions,

sans nuances; cependant je fus honoré des suffrages de l'assemblée;

j'eus même l'honneur d'être du dîner de Mme de Tencin; et, dès ce

jour-là, j'aurois été inscrit sur la liste de ses convives; mais M. de

La Popelinière n'eut pas de peine à me persuader qu'il y avoit là trop

d'esprit pour moi; et, en effet, je m'aperçus bientôt qu'on y arrivoit

préparé à jouer son rôle, et que l'envie d'entrer en scène n'y laissoit

pas toujours à la conversation la liberté de suivre son cours facile et

naturel. C'étoit à qui saisiroit le plus vite, et comme à la volée, le

moment de placer son mot, son conte, son anecdote, sa maxime ou son

trait léger et piquant; et, pour amener l'à-propos, on le tiroit

quelquefois d'un peu loin.

Dans Marivaux, l'impatience de faire preuve de finesse et de sagacité

perçoit visiblement. Montesquieu, avec plus de calme, attendoit que la

balle vînt à lui; mais il l'attendoit. Mairan guettoit l'occasion.

Astruc ne daignoit pas l'attendre. Fontenelle seul la laissoit venir

sans la chercher; et il usoit si sobrement de l'attention qu'on donnoit

à l'entendre que ses mots fins, ses jolis contes, n'occupoient jamais

qu'un moment. Helvétius, attentif et discret, recueilloit pour semer un

jour. C'étoit un exemple pour moi que je n'aurois pas eu la constance de

suivre: aussi cette société eut-elle pour moi peu d'attrait.

Il n'en fut pas de même de celle d'une femme que mon heureuse étoile

m'avoit fait rencontrer chez Mme de Tencin, et qui, dès lors, eut la

bonté de m'inviter à l'aller voir. Cette femme, qui commençoit à choisir

et à composer sa société littéraire, étoit Mme Geoffrin. Je répondis

trop tard à son invitation, et ce fut encore M. de La Popelinière qui

m'empêcha d'aller chez elle. «Qu'iriez-vous faire là? me dit-il; c'est

encore un rendez-vous de beaux esprits.»

C'étoit ainsi qu'il m'avoit captivé lorsque arriva mon aventure avec le

maréchal de Saxe; mais ce qui m'attacha le plus étroitement à lui fut de

le voir malheureux lui-même, et de m'apercevoir du besoin qu'il avoit de

moi. Les lettres anonymes ne cessoient de le harceler: on l'assuroit

qu'à Passy même un rival heureux continuoit de voir sa femme. Il

l'observoit, il la faisoit surveiller nuit et jour; elle en étoit

instruite, et ne voyoit en lui que le geôlier de sa prison.

Ce fut là que j'appris ce que c'est qu'un ménage où d'un côté la

jalousie, et de l'autre la haine, se glissent comme deux serpens. Une

maison voluptueuse, dont les arts, les talens, tous les plaisirs

honnêtes, sembloient avoir fait leur séjour, et, dans cette maison, le

luxe, l'abondance, l'affluence de tous les biens, tout cela corrompu par

la défiance et la crainte, par les tristes soupçons et par les noirs

chagrins! Il falloit voir à table ces deux époux vis-à-vis l'un de

l'autre; la morne taciturnité du mari, la fière et froide indignation de

la femme, le soin que prenoient leurs regards de s'éviter, et l'air

terrible et sombre dont ils se rencontroient, surtout devant leurs gens;

l'effort qu'ils faisoient sur eux-mêmes pour s'adresser quelques

paroles, et le ton sec et dur dont ils se répondoient. On a de la peine

à concevoir comment deux êtres aussi fortement aliénés pouvoient habiter

ensemble; mais elle étoit déterminée à ne pas quitter sa maison, et lui,

aux yeux du monde, et en bonne justice, n'avoit pas le droit de l'en

chasser.

Moi qui savois enfin la cause de cette mésintelligence, je ne négligeois

rien pour adoucir les peines de celui dont le coeur sembloit s'appuyer

sur le mien. Un misérable, que je dédaigne de nommer parce qu'il est

mort, m'a accusé d'avoir été l'un des complaisans de La Popelinière. Je

commence par déclarer que jamais je n'ai reçu de lui le plus léger

bienfait. Après cela, je conviens sans rougir que, par un sentiment très

naïf et très tendre, je m'étudiois à lui complaire. Aussi éloigné de

l'adulation que de la négligence, je ne le flattois pas, mais je le

consolois: je lui rendois le bon office qu'Horace attribuoit aux muses:

_Vos lene consilium et datis, et dato gaudetis almæ_. Et plût au Ciel

qu'il n'eût pas été lui-même plus indulgent pour ma vanité que je ne

l'étois pour la sienne! Cet esprit de propriété qui exagère à nos yeux

le prix de tout ce qui nous intéresse lui faisoit tant d'illusion sur le

jeune poète qu'il avoit adopté que tout ce qui couloit de ma plume lui

sembloit beau; et, au lieu d'un ami sévère dont j'aurois eu besoin, je

ne trouvois en lui qu'un très facile approbateur. Ce fut l'une des

causes auxquelles j'attribue cette mollesse d'application dont mes

ouvrages se ressentirent tout le temps que je fus chez lui.

Vers la fin de l'automne, l'ennui lui fit quitter sa triste maison de

campagne, et peu de temps après arriva l'aventure qui le sépara de sa

femme. Un jour[63] que dans la plaine des Sablons le maréchal de Saxe

donnoit au public le spectacle de la revue de ses hulans, La

Popelinière, plus excédé que jamais des lettres anonymes qui lui

répétoient que sa femme recevoit chez elle toutes les nuits le maréchal

de Richelieu, prit le temps où elle étoit à la revue pour visiter son

appartement, et voir comment un homme pouvoit y être introduit malgré la

vigilance d'un portier dont il étoit sûr. Il avoit avec lui, pour

l'aider dans cette recherche, Vaucanson et Balot[64]; celui-ci, petit

avocat, d'un esprit fin et pénétrant, mais personnage assez grotesque

par la singularité d'un langage trivial et hyperbolique, et d'un

caractère mêlé de bassesse et d'orgueil, fier et haut par boutades, et

servile par habitude. C'étoit lui qui louoit M. de La Popelinière sur la

finesse de sa peau, et qui, dans un moment d'humeur, disoit de lui:

_Qu'il s'en aille cuver son or_. Pour Vaucanson, tout son esprit étoit

en génie, et, hors des mécaniques, rien de plus ignorant et rien de plus

borné que lui.

En visitant l'appartement de Mme de La Popelinière, Balot fit la

remarque que, dans le cabinet où étoit son clavecin, on avoit tendu un

tapis de pied, et que cependant il n'y avoit dans la cheminée de cette

pièce ni bois, ni cendres, ni chenets, quoique le temps fût déjà froid

et que l'on fît du feu partout. Par induction, il s'avisa de frapper de

sa canne la plaque de la cheminée: la plaque sonna creux. Alors

Vaucanson, s'approchant, s'aperçut qu'elle étoit montée à charnière, et

si parfaitement unie au revêtement des côtés que la jointure en étoit

presque imperceptible. «Ah! Monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers

La Popelinière, le bel ouvrage que je vois là! et l'excellent ouvrier

que celui qui l'a fait! Cette plaque est mobile, elle s'ouvre, mais la

charnière en est d'une délicatesse!... non, il n'y a point de tabatière

mieux travaillée. L'habile homme que celui-là!--Quoi! Monsieur, dit La

Popelinière en pâlissant, vous êtes sûr que cette plaque

s'ouvre?--Vraiment! j'en suis sûr, je le vois, dit Vaucanson, ravi

d'admiration et d'aise; rien n'est plus merveilleux.--Et que me fait

votre merveille? il s'agit bien ici d'admirer!--Ah! Monsieur, de tels

ouvriers sont fort rares! J'en ai de bons, assurément; mais je n'en ai

pas un qui...--Laissons là vos ouvriers, interrompit La Popelinière, et

qu'on m'en appelle un qui fasse sauter cette plaque.--C'est dommage, dit

Vaucanson, de briser un chef-d'oeuvre aussi parfait que celui-là.»

Derrière la plaque une ouverture faite au mur mitoyen étoit fermée par

un panneau de boiserie, qui, couvert d'une glace dans la maison voisine,

s'ouvroit à volonté, et donnoit une libre entrée dans le cabinet de

musique au locataire clandestin de l'appartement contigu. Le malheureux

La Popelinière, qui ne cherchoit, je crois, qu'un moyen légitime de se

délivrer de sa femme, envoya quérir un commissaire, et fit constater

sur-le-champ, par un procès-verbal, sa découverte et sa disgrâce[65].

Sa femme étoit encore à la revue lorsqu'on vint l'avertir de ce qui se

passoit chez elle. Pour y rentrer, ou de gré, ou de force, elle pria le

maréchal de Loewendal de l'y accompagner; mais la porte lui fut fermée,

et le maréchal ne voulut pas prendre sur lui de la forcer. Elle eut

recours au maréchal de Saxe. «Que je rentre chez moi, lui dit-elle, et

que je parle à mon mari; c'est assez; vous m'aurez sauvée.» Le maréchal

la fit monter dans son carrosse; et, en arrivant à la porte, il

descendit et frappa lui-même. Le fidèle portier, en entr'ouvrant la

porte, voulut lui dire qu'il lui étoit défendu... «Et ne me

connoissez-vous pas? lui dit le maréchal. Apprenez que pour moi il n'y a

point de porte fermée. Entrez, Madame, entrez chez vous.» Il lui donna

la main et monta avec elle.

La Popelinière, effarouché, vint au-devant de lui. «Eh bien, mon ami,

qu'est-ce? lui dit le maréchal: un esclandre, des scènes, un spectacle

pour le public? Il n'y a pour vous dans tout cela que du ridicule à

gagner. Ne voyez-vous pas qu'on ne cherche qu'à vous brouiller ensemble,

et qu'on y emploie toutes sortes de ruses? N'en soyez point la dupe.

Écoutez votre femme, qui se justifiera pleinement à vos yeux, et qui ne

demande qu'à vivre convenablement avec vous.» La Popelinière se contint

respectueusement en silence; et le maréchal s'en alla en leur

recommandant la décence et la paix.

Tête à tête avec son mari, Mme de La Popelinière s'arma de tout son

courage et de toute son éloquence. Elle lui demanda sur quel nouveau

soupçon, sur quelle délation nouvelle, il lui avoit fait fermer sa

porte. Et, lorsqu'il parla de la plaque, elle s'indigna qu'il la crût

complice de cette coupable invention. N'étoit-ce pas chez lui, bien

plutôt que chez elle, qu'on avoit voulu pénétrer? Et, pour avoir à leur

insu pratiqué ce passage d'une maison à l'autre, que falloit-il qu'un

domestique et deux ouvriers corrompus? Mais quoi! y avoit-il à douter de

la cause d'un stratagème si visiblement inventé pour la perdre dans son

esprit? «J'étois trop heureuse avec vous, lui dit-elle, et c'est mon

bonheur qui irrite contre moi l'envie. Les lettres anonymes ne lui ont

pas suffi; il lui falloit des preuves, et dans sa rage elle a imaginé

cette détestable machine. Que dis-je? et, depuis que l'envie s'obstine à

me persécuter, n'avez-vous pas dû voir quel étoit à ses yeux mon crime?

Quelle est dans Paris l'autre femme dont le repos, l'honneur, soient si

violemment attaqués? Ah! c'est qu'aucune d'elles n'a le tort que j'avois

et que j'aurois encore si vous aviez été plus juste. Je contribuois au

bonheur d'un homme dont l'esprit, les talens, la considération,

l'honorable existence, font le tourment des envieux. C'est vous qu'ils

veulent rendre et ridicule et malheureux. Oui, c'est là le motif de ces

libelles anonymes que vous recevez tous les jours; et c'est le succès

qu'on espère de ce piège grossier que l'on vous a tendu.» Alors, se

jetant à ses pieds: «Ah! Monsieur, rendez-moi votre estime, votre

confiance, j'ose dire votre tendresse, et mon amour vous vengera en me

vengeant moi-même du mal que nous ont fait nos communs ennemis.»

Malheureusement trop convaincu, La Popelinière fut inflexible. «Madame,

lui dit-il, tout l'artifice de vos paroles ne me fait point changer de

résolution; nous n'habiterons plus ensemble. Si vous vous retirez

modestement, sans bruit, je prendrai soin de votre sort. Si vous

m'obligez de recourir aux voies de rigueur pour vous faire sortir de

chez moi, je les emploierai; et tout sentiment d'indulgence et de bonté

pour vous sera étouffé dans mon âme.» Elle sortit. Il lui donna, je

crois, vingt mille livres de pension alimentaire, avec quoi elle alla

vivre ou plutôt mourir dans un réduit obscur, délaissée de ce beau monde

qui l'avoit tant flattée, et qui la méprisa lorsqu'elle fut dans le

malheur. Une glande qu'elle avoit au sein fut le foyer d'une humeur

corrosive qui la dévora lentement. Le maréchal de Richelieu, qui se

donnoit ailleurs des passe-temps et des plaisirs, tandis qu'elle se

consumoit dans les douleurs les plus cruelles, ne laissoit pas de lui

rendre en passant quelques devoirs de bienséance; aussi disoit-on dans

le monde, après qu'elle eut cessé de vivre: «En vérité, M. de Richelieu

a eu pour elle des procédés bien admirables! il n'a pas cessé de la voir

jusqu'à son dernier moment.»

C'étoit pour être aimée ainsi que cette femme, qui chez elle, avec une

conduite honnête, auroit joui de l'estime publique et des agrémens d'une

vie honorée et délicieuse, avoit sacrifié son repos, sa pudeur, sa

fortune, tous ses plaisirs; et ce qui rend plus effrayant encore ce

délire de la vanité, c'est que ni le coeur ni les sens n'y avoient eu

qu'une part très légère. Mme de La Popelinière, avec une tête assez

vive, étoit d'une extrême froideur; mais un duc à bonnes fortunes lui

avoit paru, comme à bien d'autres, une glorieuse conquête: ce fut là ce

qui la perdit.

La Popelinière, séparé de sa femme, ne songea plus qu'à vivre en homme

libre et opulent. Sa maison de Passy redevint le séjour le plus

charmant, mais le plus dangereux pour moi. Il avoit à ses gages le

meilleur concert de musique qui fût connu dans ce temps-là. Les joueurs

d'instrumens logeoient chez lui, et préparoient ensemble le matin, avec

un accord merveilleux, les symphonies qu'ils dévoient exécuter le soir.

Les premiers talens des théâtres, et singulièrement les chanteuses et

les danseuses de l'Opéra, venoient embellir ses soupers. À ces soupers,

après que de brillantes voix avoient charmé l'oreille, on étoit

agréablement surpris de voir, au son des instrumens, Lany, sa soeur, la

jeune Puvigné, quitter la table, et, dans la même salle, danser les airs

qu'exécutoit la symphonie. Tous les habiles musiciens qui venoient

d'Italie, violons, chanteuses et chanteurs, étoient reçus, logés,

nourris dans sa maison, et chacun à l'envi brilloit dans ces concerts.

Rameau y composoit ses opéras; et, les jours de fête, à la messe de la

chapelle domestique, il nous donnoit sur l'orgue des morceaux de verve

étonnans. Jamais bourgeois n'a mieux vécu en prince, et les princes

venoient jouir de ses plaisirs.

À son théâtre, car il en avoit un, on ne jouoit que des comédies de sa

façon, et dont les acteurs étoient pris dans sa société. Ces comédies,

quoique médiocres, étoient d'assez bon goût, et assez bien écrites pour

qu'il n'y eût pas une complaisance excessive à les applaudir. Le succès

en étoit d'autant plus assuré que le spectacle étoit suivi d'un

splendide souper auquel l'élite des spectateurs, les ambassadeurs de

l'Europe, la plus haute noblesse et les plus jolies femmes de Paris

étoient invités.

La Popelinière en faisoit les honneurs en homme qui avoit pris dans le

monde le sentiment des convenances, dont l'air, le ton et les manières

n'avoient rien que de bienséant, dont l'orgueil même savoit s'envelopper

de politesse et de modestie, et qui, dans les respects qu'il rendoit aux

grands, ne laissoit pas de garder encore un certain air de civilité

libre et simple qui lui alloit bien, parce qu'il lui étoit naturel.

Personne, quand il vouloit plaire, n'étoit plus aimable que lui. Il

avoit de l'esprit, de la galanterie, et, sans aucune étude ni beaucoup

de culture, assez de talent pour les vers. Hors de chez lui, ceux même

qui venoient de jouir de son luxe et de sa dépense ne manquoient pas de

trouver ridicule l'existence qu'il se donnoit; mais, chez lui, il ne

s'entendoit que féliciter et louer; et, avec plus ou moins de

complaisance, chacun lui payoit en flatterie les plaisirs qu'il lui

avoit donnés. C'étoit bien, comme on le disoit, un vieil enfant gâté de

la fortune; mais moi qui le voyois habituellement et de près, et qui

m'affligeois quelquefois de le trouver un peu trop vain, je m'étonne

aujourd'hui qu'il ne le fût pas davantage.

Un défaut bien plus déplorable que cette vanité de richesse et de faste,

c'étoit en lui une soif de Tantale pour un genre de voluptés dont il ne

pouvoit plus ou presque plus jouir. Le financier de La Fontaine se

plaignoit «qu'au marché l'on ne vendît pas le dormir comme le manger et

le boire». Pour celui-ci, ce n'étoit point le dormir qu'il auroit voulu

payer au poids de l'or.

Les plaisirs le sollicitoient; mais, en contraste avec la fortune qui

les lui amenoit en foule, la nature lui en prescrivoit une abstinence

humiliante; et cette alternative de tentations continuelles et de

continuelles privations étoit un supplice pour lui. Le malheureux ne

pouvoit se persuader que la cause en fût en lui-même. Il ne manquoit

jamais d'en accuser l'objet présent, et, toutes les fois qu'un objet

nouveau lui sembloit avoir plus d'attraits, on le voyoit galant, enjoué,

comme épanoui par ce doux rayon d'espérance; c'étoit alors qu'il étoit

aimable, il faisoit des contes joyeux, il chantoit des chansons qu'il

avoit composées, et d'un style tantôt plus libre, tantôt plus délicat,

selon l'objet qui l'animoit; mais autant il avoit été vif et charmé le

soir, autant le lendemain il étoit triste et mécontent.

Cependant moi, qu'environnoient les occasions de faillir, je n'étois

rien moins qu'infaillible. Je sentois bien qu'elles m'étoient nuisibles,

et que, pour m'en défendre, il eût fallu m'en éloigner; mais je n'en

avois pas la force. Le corridor où je logeois étoit le plus souvent

peuplé de filles de spectacle. Avec un pareil voisinage, il étoit

difficile que je fusse économe et des heures de mon sommeil et de celles

de mon travail. Les plaisirs de la table contribuoient aussi à obscurcir

en moi les facultés intellectuelles. Je ne me doutois pas que la

tempérance fût la nourrice du génie, et cependant rien n'est plus

véritable. Je m'éveillois la tête trouble et les idées appesanties des

vapeurs d'un ample souper. Je m'étonnois que mes esprits ne fussent pas

aussi purs, aussi libres que dans la rue des Mathurins ou que dans celle

des Maçons. Ah! c'est que le travail de l'imagination ne veut pas être

embarrassé par celui des autres organes. Les muses, a-t-on dit, sont

chastes; il auroit fallu ajouter qu'elles étoient sobres; et l'une et

l'autre de ces maximes étoient chez moi dans un profond oubli.

J'avois négligemment fini la tragédie de _Cléopâtre_; et cette pièce

qui, dans le recueil de mes oeuvres, est aujourd'hui ce que j'ai

travaillé avec le plus de soin, «se ressentoit alors, comme je l'ai dit

ailleurs[66], de la précipitation avec laquelle on écrit dans un âge où

l'on n'a pas encore senti combien il est difficile de bien écrire». Elle

eut besoin de toute l'indulgence du public pour obtenir un demi-succès

de onze représentations. J'avois mis sur le théâtre le dénouement que me

donnoit l'histoire, et Vaucanson avoit bien voulu me fabriquer un aspic

automate qui, dans le moment où Cléopâtre le pressoit sur son sein pour

en exciter la morsure, imitoit presque au naturel le mouvement d'un

aspic vivant; mais la surprise que causoit ce petit chef-d'oeuvre de

l'art faisoit diversion au véritable intérêt du moment. J'ai préféré

depuis un dénouement plus simple. Au reste, je dois reconnoître que

j'avois trop présumé de mes forces, en espérant de faire pardonner à

Antoine l'excès de son égarement. L'exemple en est terrible, mais

l'extrême difficulté étoit de le rendre touchant.

Je cherchai un sujet plus pathétique, et je crus le trouver dans la

fable des _Héraclides_. Il y avoit quelque ressemblance avec

l'_Iphigénie en Aulide_; mais, par les caractères et les incidens de

l'action, ces deux sujets étoient si différens que le même poète grec,

Euripide, les avoit traités l'un et l'autre. Cependant, à peine ma pièce

eut-elle été reçue et mise en répétition que le bruit courant dans le

monde fut que, dans un sujet tout semblable à celui de Racine, je

voulois jouter avec lui.

À ce bruit répandu avec l'affectation d'une malveillance marquée, je

m'aperçus que j'avois des ennemis; je fus même averti que j'en avois une

nuée. J'en demandois la cause, je l'ignorois alors; mais depuis j'ai

bien su pourquoi. Au théâtre, la douce et perfide Gaussin m'avoit aliéné

tout son parti, et il étoit nombreux: car il étoit formé d'abord de ses

amis, et puis des ennemis de Mlle Clairon, auxquels se rallioient les

zélés partisans de Mlle Du Mesnil. Clairon, par ses succès, enlevoit

toujours quelque rôle à l'une et à l'autre de ces actrices; et moi, son

poète fidèle, j'étois aussi l'objet de leur inimitié. Parmi les amateurs

et les intrigans des coulisses, j'avois de même contre moi tous les

ennemis de Voltaire, et, de plus, ses enthousiastes, qui, bien moins

généreux que lui, ne toléroient pas même des succès au-dessous des

siens. Bien des sociétés que j'avois négligées après y avoir été reçu

m'en vouloient de n'avoir pas mieux répondu à leurs prévenances, et

l'amitié qu'avoit pour moi La Popelinière faisoit rejaillir contre moi

la haine de ses envieux. Ajoutez-y cette foule de gens naturellement

disposés à rabaisser ceux qui s'élèvent et à jouir de la disgrâce de

ceux qu'ils ont vus prospérer, vous concevrez comment, sans avoir fait

du mal, sans même en vouloir à personne, j'avois déjà tant d'ennemis.

J'en avois même parmi les jeunes gens, qui, ayant entendu parler dans le

monde de mes frivoles aventures, me supposoient en galanterie toutes les

prétentions de leur fatuité, et qui ne me pardonnoient pas de rivaliser

avec eux: ce qui prouve, en passant, que l'ancienne maxime, _Cache ta

vie_, ne convient à personne mieux qu'à l'homme de lettres, et que ce

n'est que par ses écrits qu'il lui est permis d'être célèbre.

Mais un ennemi plus terrible que tous ceux-là pour moi, ce fut le café

de Procope. J'avois d'abord fréquenté ce café, le rendez-vous des

habitués et des arbitres du parterre, et j'y étois assez bien venu;

mais, après le succès de _Denys_ et d'_Aristomène_, on m'avoit donné le

conseil imprudent de n'y plus aller, et j'avois suivi ce conseil. Une

retraite si soudaine et si brusque, attribuée à ma vanité, me fit le

plus grand tort; et autant cette espèce de tribunal m'avoit été

favorable, autant il me devint contraire. C'est pour vous, mes enfans,

un avis d'être réservés dans vos liaisons de jeunesse, car il est

difficile de se tirer de celles où l'on s'est engagé sans y laisser

d'amers ressentimens et de cruelles inimitiés. Au lieu de dénouer

insensiblement, je rompis: ce fut une très grande faute.

Enfin, trop de sincérité, peut-être aussi trop de roideur que j'avois

dans le caractère, ne me permit jamais de dissimuler l'aversion et le

mépris dont j'étois plein pour ces malheureux journalistes, qui

«attaquent tous les jours, disoit Voltaire, ce que nous avons de

meilleur, qui louent ce que nous avons de plus mauvais, et qui font de

la noble profession des lettres un métier aussi lâche et aussi

méprisable qu'eux». Dès mes premiers succès, je m'en vis assailli comme

par un essaim de guêpes; et, depuis Fréron jusqu'à l'abbé Aubert, il n'y

a pas un de ces vils écrivains qui ne se soit vengé de mes mépris par

son déchaînement contre tous mes ouvrages.

Telles étoient les dispositions d'une partie du public, lorsque je mis

au jour la tragédie des _Héraclides_[67]. C'étoit la plus foiblement

écrite de mes pièces de théâtre, mais la plus pathétique; et, aux

répétitions, je ne puis exprimer l'impression qu'elle avoit faite. Mlle

Du Mesnil y jouoit le rôle de Déjanire, Mlle Clairon celui d'Olympie;

et, dans leurs scènes, l'expression de l'amour et de la douleur de la

mère étoit si déchirante que celle qui jouoit la fille en étoit pénétrée

au point de ne pouvoir parler. L'auditoire fondoit en larmes. M. de La

Popelinière, ainsi que tous les assistans, me répondoient d'un plein

succès.

J'ai fait entendre ailleurs par quel événement tout l'effet de ce

pathétique fut détruit à la première représentation. Mais, ce que je

n'ai pas voulu expliquer dans une préface, je puis le dire clairement

dans des mémoires particuliers. Mlle Du Mesnil aimoit le vin, elle avoit

coutume d'en boire un gobelet dans les entr'actes, mais assez trempé

d'eau pour ne pas l'enivrer. Malheureusement, ce jour-là, son laquais le

lui versa pur, à son insu. Dans le premier acte, elle venoit d'être

sublime et applaudie avec transport. Toute bouillante encore, elle avala

ce vin, et il lui porta à la tête. Dans cet état d'ivresse et

d'étourdissement, elle joua le reste de son rôle, ou plutôt le balbutia

d'un air si égaré, si hors de sens, que le pathétique en devint risible;

et l'on sait que, lorsqu'une fois le parterre commence à prendre le

sérieux en raillerie, rien ne le touche plus, et, en froid parodiste, il

ne cherche plus qu'à s'égayer.

Comme on ne savoit pas dans le public ce qui étoit arrivé dans la

coulisse, on ne manqua point d'attribuer au rôle l'extravagance de

l'actrice; et le bruit de Paris fut que le ton de ma pièce étoit d'une

familiarité si folle et si plaisante qu'on en avoit ri aux éclats.

Quoique Mlle Du Mesnil ne m'aimât point, comme elle s'attribuoit au

moins une partie de ma disgrâce, elle crut devoir faire ses efforts pour

la réparer. On redonna, malgré moi, la pièce; elle fut jouée, par les

deux actrices, aussi bien qu'il étoit possible; le peu de monde qui la

voyoit y répandoit de douces larmes; mais, la prévention contraire une

fois établie, le coup étoit porté. Elle ne s'en releva point, et, à la

sixième représentation, je voulus qu'on l'interrompît.

Mes enfans auront lu le récit que j'ai fait ailleurs[68] de la fête qui

m'attendoit à Passy le jour de la première représentation des

_Héraclides_, et dont le contretemps auroit mis le comble à mon

humiliation si je n'avois eu la présence d'esprit d'en éviter le

ridicule en posant sur la tête de Mlle Clairon cette couronne de laurier

qu'on m'offroit si mal à propos. Je ne rappelle ici cet incident que

pour faire voir avec quelle assurance M. de La Popelinière avoit compté

sur le succès de mon ouvrage. Il persista dans l'opinion qu'il en avoit

eue, et son amitié redoubla de chaleur pour me tirer de l'abattement où

j'étois comme anéanti.

Mon esprit, en se relevant, prit un caractère un peu plus mâle, et même

une teinte de philosophie, grâce à l'adversité, grâce peut-être aussi

aux liaisons que j'avois formées. Mon enchantement à Passy n'étoit pas

tel qu'il me fît oublier Paris; et, plus souvent que n'eût voulu M. de

La Popelinière, j'y faisois de petits voyages. Chez ma bonne Mme Harenc,

que je n'ai jamais négligée, j'avois fait connoissance avec d'Alembert

et la jeune Mme de Lespinasse, qui, tous les deux, y accompagnoient Mme

du Delfand toutes les fois qu'elle y venoit souper. Je ne fais que

nommer ici ces personnages intéressans; j'en parlerai à loisir dans la

suite.

Une autre société où je fus attiré, je ne sais plus comment, fut celle

du baron d'Holbach. Ce fut là que je connus Diderot, Helvétius, Grimm,

et J.-J. Rousseau avant qu'il se fût fait sauvage. Grimm, alors

secrétaire et ami intime du jeune comte de Friesen, neveu du maréchal de

Saxe, nous donnoit, chez lui, un dîner toutes les semaines; et, à ce

dîner de garçons, régnoit une liberté franche; mais c'étoit un mets dont

Rousseau ne goûtoit que très sobrement. Personne mieux que lui

n'observoit la triste maxime de «vivre avec ses amis comme s'ils

dévoient être un jour ses ennemis». Lorsque je le connus, il venoit de

remporter le prix d'éloquence à l'Académie de Dijon, avec ce beau

sophisme où il a imputé aux sciences et aux arts les effets naturels de

la prospérité et du luxe des nations. Cependant il n'avoit pas encore

pris couleur, comme il a fait depuis, et il n'annonçoit pas l'ambition

de faire secte. Ou son orgueil n'étoit pas né, ou il se cachoit sous les

dehors d'une politesse timide, quelquefois fois même obséquieuse et

tenant de l'humilité. Mais, dans sa réserve craintive, on voyoit de la

défiance; son regard en dessous observoit tout avec une ombrageuse

attention. Il se communiquoit à peine, et jamais il ne se livroit. Il

n'en étoit pas moins amicalement accueilli: comme on lui connoissoit un

amour-propre inquiet, chatouilleux, facile à blesser, il étoit choyé,

ménagé avec la même attention et la même délicatesse dont on auroit usé

à l'égard d'une jolie femme bien capricieuse et bien vaine à qui l'on

auroit voulu plaire. Il travailloit alors à la musique du _Devin du

village_, et il nous chantoit au clavecin les airs qu'il avoit composés.

Nous en étions charmés; nous ne l'étions pas moins de la manière ferme,

animée et profonde dont son premier essai en éloquence étoit écrit. Rien

de plus sincère, je dois le dire, que notre bienveillance pour sa

personne, et que notre estime pour ses talens. C'est le souvenir de ce

temps-là qui m'a indigné contre lui, quand je l'ai vu, pour des fadaises

ou pour des torts qu'il avoit lui-même, calomnier des gens qui le

traitoient si bien et ne demandoient qu'à l'aimer. J'ai vécu avec eux

toute leur vie; j'aurai lieu de parler de leur esprit et de leur âme.

Jamais je n'ai aperçu en eux rien de semblable au caractère que son

mauvais génie leur a attribué.

À mon égard, le peu de temps que nous fûmes ensemble dans leur société

se passa, entre lui et moi, froidement, sans affection, sans aversion

l'un pour l'autre; nous n'eûmes ni lieu de nous plaindre ni lieu de nous

louer de notre façon d'être ensemble; et, dans ce que j'ai dit de lui,

et dans ce que j'en puis dire encore, je me sens parfaitement libre de

toute personnalité[69].

Mais le fruit que je retirai de son commerce et de son exemple fut un

retour de réflexion sur l'imprudence de ma jeunesse. «Voilà, disois-je,

un homme qui s'est donné le temps de penser avant que d'écrire; et moi,

dans le plus difficile et le plus périlleux des arts, je me suis hâté de

produire presque avant que d'avoir pensé. Vingt ans d'étude et de

méditation dans le silence et la retraite ont amassé, mûri et fécondé

ses connoissances; et moi je répands mes idées lorsqu'à peine elles sont

écloses, et avant qu'elles aient acquis leur force et leur

accroissement. Aussi voit-on dans ses premiers écrits une plénitude

étonnante, une virilité parfaite; et, dans les miens, tout se ressent de

la verdeur ou de la foiblesse d'un talent que l'étude et la réflexion

n'ont pas assez longtemps nourri.» Ma seule excuse étoit mon infortune

et le besoin de travailler incessamment et à la hâte pour me procurer de

quoi vivre. Je résolus de me tirer de cette triste situation, fallût-il

renoncer aux lettres.

J'avois quelque accès à la cour, et la disgrâce de M. Orry ne m'avoit

pas ôté toute espérance de fortune. La même femme dont le crédit l'avoit

fait renvoyer me savoit gré d'avoir plus d'une fois été l'écho de la

voix publique dans des vers où je célébrois ce qui étoit digne de

louange dans le règne de son amant. Un petit poème que j'avois composé

sur l'_Établissement de l'École militaire_[70], monument élevé à la

gloire du roi par les Pâris, amis de coeur de Mme de Pompadour, ce petit

poème, dis-je, l'avoit intéressée, et m'avoit mis en faveur auprès

d'elle. L'abbé de Bernis et Duclos alloient la voir ensemble tous les

dimanches; et, comme ils avoient l'un et l'autre quelque amitié pour

moi, j'allois en troisième avec eux. Cette femme, à qui les plus grands

du royaume et les princes du sang eux-mêmes faisoient la cour à sa

toilette, simple bourgeoise, qui avoit eu la foiblesse de vouloir plaire

au roi et le malheur d'y réussir, étoit dans son élévation la meilleure

femme du monde. Elle nous recevoit tous les trois familièrement, quoique

avec des nuances de distinction très sensibles. À l'un elle disoit, d'un

air léger et d'un parler bref: «Bonjour, Duclos»; à l'autre, d'un air et

d'un ton plus amical: «Bonjour, abbé», en lui donnant quelquefois un

petit soufflet sur la joue; et à moi, plus sérieusement et plus bas:

«Bonjour, Marmontel.» L'ambition de Duclos étoit de se rendre important

dans sa province de Bretagne; l'ambition de l'abbé de Bernis étoit

d'avoir un petit logement dans les combles des Tuileries, et une pension

de cinquante louis sur la cassette; mon ambition à moi étoit d'être

occupé utilement pour moi-même et pour le public sans dépendre de ses

caprices. C'étoit un travail assidu et tranquille que je sollicitois.

«Je ne me sens pour la poésie qu'un talent médiocre, dis-je à Mme de

Pompadour; mais je crois avoir assez de sens et d'intelligence pour

remplir un emploi dans les bureaux; et, quelque application qu'il

demande, j'en suis capable. Obtenez, Madame, qu'on en fasse l'épreuve;

j'ose vous assurer que l'on sera content de moi.» Elle me répondit que

j'étois né pour être homme de lettres; que mon dégoût pour la poésie

n'étoit qu'un manque de courage; qu'au lieu de quitter la partie il

falloit prendre ma revanche, comme avoit fait plus d'une fois Voltaire,

et me relever, comme lui, d'une chute par un succès.

Je consentis, pour lui complaire, à m'exercer sur un nouveau sujet; mais

je le pris trop simple et trop au-dessus de mes forces. Les sujets

donnés par l'histoire me sembloient épuisés; je trouvois tous les grands

intérêts du coeur humain, toutes les passions violentes, toutes les

situations tragiques, en un mot, tous les grands ressorts de la terreur

et de la compassion employés avant moi par les maîtres de l'art. Je me

creusai la tête pour inventer une action nouvelle et hors de la route

commune. Je crus l'avoir trouvée dans un sujet tout d'imagination, dont

je fus d'abord engoué. Il m'offroit une exposition d'une majesté

imposante (les funérailles de Sésostris); il me donnoit de grands

caractères à peindre en contraste et en situation, et une intrigue d'un

noeud si fort et si serré qu'il seroit impossible d'en prévoir la

solution. Ce fut là ce qui m'étourdit sur les difficultés d'une action

sans amour, toute politique et morale, et qui, pour être soutenue avec

chaleur durant cinq actes, demandoit toutes les ressources de

l'éloquence poétique. J'y fis tout mon possible; et, soit illusion, soit

excès d'indulgence, on me persuada que j'avois réussi. Mme de Pompadour

me demandoit souvent où en étoit ma nouvelle pièce; elle voulut la lire

lorsqu'elle fut finie, et, avec assez de justesse, elle y fit quelques

critiques de détail; mais l'ensemble lui parut bien.

Il me revient ici un souvenir qui va peut-être égayer un moment le récit

de mon infortune. Tandis que le manuscrit de ma pièce étoit encore dans

les mains de Mme de Pompadour, je me présentai un dimanche à sa

toilette, dans ce salon où refluoit la foule des courtisans qui venoient

d'assister au lever du roi. Elle en étoit environnée; et, soit qu'il y

eût quelqu'un qui lui choquât la vue, soit qu'elle voulût faire

diversion à l'ennui que tout ce monde lui causoit, dès qu'elle

m'aperçut: «J'ai à vous parler», me dit-elle; et, quittant sa toilette,

elle passa dans son cabinet, où je la suivis. C'étoit tout simplement

pour me rendre mon manuscrit, où elle avoit crayonné ses notes. Elle fut

cinq ou six minutes à m'indiquer les endroits notés et à m'expliquer ses

critiques. Cependant tout le cercle des courtisans étoit debout autour

de la toilette à l'attendre. Elle reparut, et moi, cachant mon

manuscrit, je vins modestement me remettre à ma place. Je me doutois

bien de l'effet qu'auroit produit un incident si singulier; mais

l'impression qu'il fit sur les esprits passa de très loin mon attente.

Tous les regards se fixèrent sur moi; de tous côtés on m'adressa de

petits saluts imperceptibles, de doux sourires d'amitié, et, avant de

sortir du salon, je fus invité à dîner au moins pour toute la semaine.

Le dirai-je? Un homme titré, un homme décoré, avec qui j'avois dîné

quelquefois chez M. de La Popelinière, le M. D. S., se trouvant à côté

de moi, me prit la main, et me dit tout bas: «Vous ne voulez donc pas

reconnoître vos anciens amis?» Je m'inclinai, confus de sa bassesse, et

je dis en moi-même: «Oh! qu'est-ce donc que la faveur, si son ombre

seule me donne une si singulière importance?»

Les comédiens furent séduits à la lecture, comme Mme de Pompadour, par

la beauté des moeurs dont j'avois décoré les derniers actes de ma pièce;

mais au théâtre leur foiblesse fut manifeste, et d'autant plus sentie

que j'avois mis plus de véhémence et de chaleur dans les premiers. Des

combats de générosité et de vertu n'avoient rien de tragique. Le public

s'ennuya de n'être point ému, et ma pièce tomba[71]. Pour cette fois, je

reconnus que le public avoit raison.

Je rentrai chez moi, déterminé à ne plus travailler pour le théâtre; et,

par un exprès, j'écrivis sur-le-champ à Mme de Pompadour, qui étoit à

Bellevue, pour lui apprendre mon malheur, et lui renouveler avec

instance la prière que je lui avois faite d'obtenir que je fusse employé

plus utilement que je ne l'étois dans un art pour lequel je n'étois pas

né.

Elle étoit à table avec le roi lorsqu'elle reçut ma lettre, et, le roi

lui ayant permis de la lire: «La pièce nouvelle est tombée, lui

dit-elle; et savez-vous, Sire, qui me l'apprend? L'auteur lui-même. Le

malheureux jeune homme! je voudrois bien avoir dans ce moment un emploi

à lui offrir pour le consoler.» Son frère, le marquis de Marigny, qui

étoit de ce souper, lui dit qu'il avoit une place de secrétaire des

bâtimens à me donner, si elle vouloit. «Ah! dès demain, dit-elle,

écrivez-lui, je vous en prie.» Et le roi parut satisfait qu'on me donnât

cette consolation.

Cette lettre, où, du ton le plus aimable et le plus obligeant, M. de

Marigny m'offroit une place peu lucrative, disoit-il, mais tranquille,

et qui me laisseroit des loisirs à donner aux muses, me causa un

mouvement de joie et de reconnoissance dont ma réponse fut l'expression.

Je me crus sauvé dans un port après mon naufrage, et j'embrassai la

terre hospitalière qui m'assuroit un doux repos.

M. de La Popelinière n'apprit pas sans quelque chagrin que je me

séparois de lui. Dans ses plaintes, il répéta ce qu'il m'avoit dit bien

des fois, que je n'aurois pas dû m'inquiéter de mon avenir, et que son

intention avoit été d'en prendre soin. Je lui répondis qu'en renonçant à

l'état d'homme de lettres, mon intention n'avoit pas été de vivre en

homme oisif et inutile, mais que je n'en étois pas moins reconnoissant

de ses bontés. En effet, je serois ingrat si, après avoir dit la part

qu'il avoit eue involontairement au mal que je me faisois à moi-même, je

n'ajoutois pas qu'à bien d'autres égards le temps que je passai auprès

de lui doit être cher à mon souvenir, et par les sentimens d'estime et

de confiance qu'il me marquoit lui-même, et par la bienveillance qu'il

inspiroit pour moi à tous ceux qui vouloient l'entendre parler de mon

bon naturel, car c'étoit là surtout ce qu'il louoit en moi.

Chez lui se succédoient, comme dans un tableau mouvant, des personnages

différens de moeurs, d'esprit, de caractère. J'y voyois fréquemment les

ambassadeurs de l'Europe, et je m'instruisois avec eux. Ce fut là que je

connus le comte de Kaunitz, alors ambassadeur de la cour de Vienne, et

depuis le plus célèbre homme d'État de l'Europe. Il m'avoit pris en

amitié; j'allois assez souvent dîner chez lui, au palais Bourbon, et il

me parloit de Paris et de Versailles en homme qui les voyoit bien.

Cependant, je dois avouer que ce qui me frappoit le plus en lui étoit la

délicatesse et la vanité d'une âme efféminée[72]. Je le croyois plus

occupé du soin de sa santé, de sa figure, et singulièrement de sa

coiffure et de son teint, que des intérêts de sa cour. Je le surpris un

jour, au retour d'une promenade de chasse, s'étant enduit la peau du

visage d'un jaune d'oeuf pour enlever le hâle; et j'ai appris longtemps

après du comte de Paär, son cousin, homme naïf et simple, que tout le

temps de ce long et glorieux ministère où il a été l'âme du conseil de

Vienne, il a conservé dans son luxe, dans sa mollesse, dans tous les

soins minutieux de sa parure et de sa personne, le même caractère que je

lui avois connu. C'est, de tous les hommes que j'ai vus dans le monde,

celui sur le compte duquel je me suis le plus lourdement trompé. Je me

souviens pourtant de quelques-uns de ses propos qui auroient dû me

donnera penser sur la trempe de son esprit et de son âme.

«Que dit-on de moi dans le monde? me demanda-t-il un jour.--On dit,

Monsieur l'ambassadeur, que Votre Excellence ne soutient pas l'idée de

magnificence qu'on en avoit conçue à son arrivée à Paris. La première

ambassade de l'Europe, une grande fortune, un palais pour hôtel, la

pompe la plus fastueuse dans l'entrée que vous avez faite, annonçoient,

pour votre maison et pour votre façon de vivre, plus de luxe et plus de

splendeur. Une table somptueuse, des festins et des fêtes, le bal

surtout, le bal dans vos superbes salons, c'étoit là ce qu'on attendoit,

et l'on ne voit rien de tout cela. Vous vivez avec des femmes de

finance, comme un simple particulier, et vous négligez le grand monde et

de la ville et de la cour.--Mon cher Marmontel, me dit-il, je ne suis

ici que pour deux choses: pour les affaires de ma souveraine, et je les

fais bien; pour mes plaisirs, et sur cet article je n'ai à consulter que

moi. La représentation m'ennuieroit et me gêneroit, voilà pourquoi je

m'en dispense. Il n'y a pas à Versailles une intrigante qui vaille la

peine d'être gagnée. Qu'irois-je faire avec ces femmes? leur triste

cavagnol? J'ai deux personnes à ménager, le roi et sa maîtresse: je suis

bien avec tous les deux.» Ce discours n'étoit pas d'un homme frivole et

léger.

Au reste, ses petits dîners étaient fort bons; Mercy[73],

Starhemberg[74], Seckendorf[75], tous les trois ses gentilshommes

d'ambassade, ou plutôt ses disciples, m'y traitoient avec bienveillance;

nous y causions assez gaiement, et un flacon de vin de Tokai animoit la

fin du repas.

Un personnage tout différent du comte de Kaunitz, et plus aimant et plus

aimable, étoit ce lord d'Albemarle[76], ambassadeur d'Angleterre, qui

mourut à Paris, aussi regretté parmi nous que dans sa patrie. C'étoit,

par excellence, ce qu'on appelle un galant homme, noble, sensible,

généreux, plein de loyauté, de franchise, de politesse et de bonté, et

il réunissoit ce que les deux caractères de l'Anglois et du François ont

de meilleur et de plus estimable. Il avoit pour maîtresse une fille

accomplie, et à qui l'envie elle-même n'a jamais reproché que de s'être

donnée à lui. Je m'en fis une amie; c'étoit un moyen sûr de me faire un

ami de milord d'Albemarle. Le nom de cette aimable personne étoit

Gaucher: son nom d'enfance et de caresse étoit Lolotte. C'étoit à elle

que son amant disoit, un soir qu'elle regardoit fixement une étoile: «Ne

la regardez pas tant, ma chère; je ne puis pas vous la donner.» Jamais

l'amour ne s'est exprimé plus délicatement. Celui de milord honoroit son

objet par la plus haute estime et par le respect le plus tendre, et il

n'étoit pas le seul qui eût pour elle ces sentimens. Aussi sage que

belle, un seul homme avoit su lui plaire; et la plus excusable des

erreurs où l'extrême jeunesse induise l'innocence avoit pris en elle un

caractère de noblesse et d'honnêteté que le vice n'a jamais eu.

Fidélité, décence, désintéressement, rien ne manquoit à son amour, pour

être vertueux, que d'être légitime. Ces deux amans auroient été le plus

parfait modèle des époux.

Le caractère de Mlle Gaucher étoit naïvement exprimé dans toute sa

personne. Il y avoit dans sa beauté je ne sais quoi de romantique et de

fabuleux qu'on n'avoit vu jusque-là qu'en idée. Sa taille avoit la

majesté du cèdre, la souplesse du peuplier; sa démarche étoit indolente;

mais, dans la négligence de son maintien, c'étoit un naturel plein de

bienséance et de grâce. C'est d'après son image, présente à ma pensée,

que j'ai peint autrefois _la Bergère des Alpes_. Une imagination vive et

une raison froide donnoient à son esprit beaucoup de l'air de celui de

Montaigne. C'étoit son livre favori et sa lecture habituelle: son

langage en étoit imbu; il en avoit la naïveté, la couleur, l'abandon,

bien souvent le tour énergique et le bonheur d'expression.

Autant qu'il est possible d'être charmé d'une femme sans être amoureux

d'elle, autant j'étois charmé de celle-ci. Après la conversation de

Voltaire, la plus ravissante pour moi étoit la sienne. Nous devînmes

amis intimes dès que nous nous fûmes connus.

Elle perdit milord d'Albemarle: il lui avoit assuré, je crois, deux

mille écus de rente; c'étoit là toute sa fortune. La douleur qu'elle

ressentit de cette mort fut profonde, mais courageuse; et, en

m'affligeant avec elle, je ne laissai pas de l'aider à soutenir

décemment son malheur. Tous les amis de milord étoient les siens; ils

lui restèrent tous fidèles. Le duc de Biron, le marquis de Castries et

quelques autres du même étage, composoient sa société. Heureuse si,

d'une situation si douce et dont elle étoit satisfaite, elle n'eût pas

été jetée, par une espèce de fatalité, dans un état qui n'étoit pas le

sien!

Sa santé s'étoit affoiblie; on en prit de l'inquiétude, et on lui

conseilla les eaux de Barèges. En passant et en repassant par Montauban,

elle fut honorablement traitée par le commandant, le comte d'Hérouville;

et, en arrivant à Paris, elle reçut de lui une lettre à peu près conçue

en ces mots: «Je suis empoisonné. Tout mon domestique l'est comme moi.

Venez, Mademoiselle, venez à mon secours, et amenez-moi un médecin. Je

n'ai confiance qu'en vous[77].» Elle partit en chaise de poste avec un

médecin habile, et M. d'Hérouville fut sauvé. Il s'étoit déjà pris pour

elle de cet enthousiasme qui, dans les vieillards à tête vive, ressemble

beaucoup à l'amour. Le service qu'elle lui avoit rendu ne fit qu'y

ajouter encore. Il l'avoit vue à la tête de sa maison y rétablir l'ordre

et le calme, rendre l'espérance à ses gens à qui le vert-de-gris

déchiroit les entrailles, le rassurer lui-même, et, de concert avec le

docteur Malöet[78], faire au moral, de son côté, son office de médecin.

Tant de zèle et tant de courage l'avoient ravi d'admiration; et, dès

qu'il fut hors de danger, il ne sut lui exprimer sa reconnoissance qu'en

lui disant, comme Médor à Angélique[79]:

Vous servir est ma seule envie:

J'en fais mon espoir le plus doux:

Vous m'avez conservé la vie;

Je ne la chéris que pour vous.

Elle fut asssez sage pour résister d'abord à ses instances; mais elle

eut la foiblesse d'y céder à la fin, à condition cependant que leur

mariage seroit secret. Il le fut quelque temps; mais elle devint mère:

il fallut le rendre public.

Alors la seule conduite sage à tenir pour l'un et pour l'autre (et ce

fut le conseil que je donnai à mon amie), ç'auroit été de se confiner

dans une société d'hommes qu'ils auroient choisis à leur gré; de la

rendre agréable, et, s'il étoit possible, attrayante aussi pour les

femmes, ou de se passer d'elles sans faire semblant d'y penser. Mme

d'Hérouville sentoit parfaitement que cette conduite étoit la seule qui

lui convînt; mais son époux, impatient de la produire dans le monde,

voulut faire violence à l'opinion. Malheureuse imprudence! il auroit dû

savoir que cette opinion tenoit au plus grand intérêt des femmes; et

que, déjà trop indignées que les filles leur enlevassent et leurs époux

et leurs amans, elles étoient bien résolues à ne jamais souffrir

qu'elles vinssent encore usurper leur état, et en jouir au milieu

d'elles. Il se flatta qu'en faveur de sa femme un si beau caractère, un

mérite si rare, tant de qualités estimables, tant de décence et de

sagesse dans sa foiblesse même, la feroient oublier. Il fut cruellement

détrompé de sa folle erreur: elle essuya des humiliations, et elle en

mourut de douleur.

Ce fut aussi dans la maison de M. de La Popelinière que je me liai avec

la famille Chalut, dont j'aurai lieu plus d'une fois de me louer dans

ces _Mémoires_, et que j'ai vue s'éteindre sous mes yeux.

Enfin je dus au voisinage de la maison de campagne où j'étois, et de

celle de Mme de Tencin, à Passy, l'avantage de voir quelquefois tête à

tête cette femme extraordinaire. Je m'étois refusé à l'honneur d'être

admis à ses dîners de gens de lettres; mais, lorsqu'elle venoit se

reposer dans sa retraite, j'allois y passer avec elle les momens où elle

étoit seule, et je ne puis exprimer l'illusion que me faisoit son air de

nonchalance et d'abandon. Mme de Tencin, la femme du royaume qui, dans

sa politique, remuoit le plus de ressorts et à la ville et à la cour,

n'étoit pour moi qu'une vieille indolente. «Vous n'aimez pas, me

disoit-elle, ces assemblées de beaux esprits; leur présence vous

intimide; eh bien! venez causer avec moi dans ma solitude, vous y serez

plus à votre aise, et votre naturel s'accommodera mieux de mon épais bon

sens.» Elle me faisoit raconter mon histoire, dès mon enfance, entroit

dans tous mes intérêts, s'affectoit de tous mes chagrins, raisonnoit

avec moi mes vues et mes espérances, et sembloit n'avoir dans la tête

autre chose que mes soucis. Ah! que de finesse d'esprit, de souplesse et

d'activité, cet air naïf, cette apparence de calme et de loisir, ne me

cachoient-ils pas! Je ris encore de la simplicité avec laquelle je

m'écriois en la quittant: «La bonne femme!» Le fruit que je tirai de ses

conversations, sans m'en apercevoir, fut une connoissance du monde plus

saine et plus approfondie. Par exemple, je me souviens de deux conseils

qu'elle me donna: l'un fut de m'assurer une existence indépendante des

succès littéraires, et de ne mettre à cette loterie que le superflu de

mon temps. «Malheur, me disoit-elle, à qui attend tout de sa plume! rien

de plus casuel. L'homme qui fait des souliers est sûr de son salaire;

l'homme qui fait un livre ou une tragédie n'est jamais sûr de rien.»

L'autre conseil fut de me faire des amies plutôt que des amis. «Car, au

moyen des femmes, disoit-elle, on fait tout ce qu'on veut des hommes; et

puis ils sont les uns trop dissipés, les autres trop préoccupés de leurs

intérêts personnels, pour ne pas négliger les vôtres; au lieu que les

femmes y pensent, ne fût-ce que par oisiveté. Parlez ce soir à votre

amie de quelque affaire qui vous touche; demain à son rouet, à sa

tapisserie, vous la trouverez y rêvant, cherchant dans sa tête le moyen

de vous y servir. Mais de celle que vous croirez pouvoir vous être

utile, gardez-vous bien d'être autre chose que l'ami, car, entre amans,

dès qu'il survient des nuages, des brouilleries, des ruptures, tout est

perdu. Soyez donc auprès d'elle assidu, complaisant, galant même si vous

voulez, mais rien de plus, entendez-vous?» Ainsi, dans tous nos

entretiens, le naturel de son langage m'en imposoit si bien que je ne

pris jamais son esprit que pour du bon sens.

Une liaison d'une autre espèce avec Cury et ses camarades, intendans des

Menus-Plaisirs, date pour moi du même temps. Elle me coûta cher, comme

on le verra dans la suite. Quant à présent, voici quelle en fut

l'occasion. Quinault étoit l'un de mes poètes les plus chéris. Sensible

à l'harmonie de ses beaux vers, charmé de l'élégante facilité de son

style, je ne lisois jamais les belles scènes de _Proserpine_, de

_Thésée_ et d'_Armide_, qu'il ne me prît envie de faire un opéra, non

sans quelque espérance d'écrire comme lui; vaine présomption de

jeunesse, mais qui faisoit l'éloge du poète qui me l'inspiroit: car l'un

des caractères du vrai beau, comme a dit Horace, est d'être en apparence

facile à imiter, et en effet inimitable:

_Ut sibi quivis

Speret idem, sudet multum, frustraque laboret

Ausus idem._

D'un autre côté, je passois ma vie avec Rameau; je le voyois travailler

sur de mauvais poèmes, et j'aurois bien voulu lui en donner de

meilleurs.

J'étois dans ces dispositions, lorsqu'à la naissance du duc de

Bourgogne, le prévôt des marchands, Bernage, vint me proposer, à Passy,

de faire, avec Rameau, un opéra relatif à cet heureux événement, et

susceptible d'un grand spectacle. Il falloit que, dans cet ouvrage,

paroles et musique, tout fût fait à la hâte et à jour nommé.

On se doute bien que de part et d'autre la besogne fut ébauchée.

Cependant, comme _Acanthe et Céphise_[80] étoit un spectacle à grande

machine, le mouvement du théâtre, la beauté des décorations, quelques

grands effets d'harmonie, et peut-être aussi l'intérêt des situations,

le soutinrent. Il eut, je crois, quatorze représentations; c'étoit

beaucoup pour un ouvrage de commande.

Je fis moins mal deux actes détachés que Rameau voulut bien encore

mettre en musique, _la Guirlande_[81] et les _Sybarites_[82]. Ils eurent

tous deux du succès; mais j'entendois dans nos concerts des morceaux

d'une mélodie après laquelle la musique françoise me sembloit lourde et

monotone. Ces airs, ces duos, ces récits mesurés dont les Italiens

composoient la scène lyrique, me charmoient l'oreille et me ravissoient

l'âme. J'en étudiois les formes, j'essayois d'y plier et d'y accommoder

notre langue, et j'aurois voulu que Rameau entreprît avec moi de

transporter sur notre théâtre ces richesses et ces beautés; mais Rameau,

déjà vieux, n'étoit pas disposé à changer de manière; et, dans celle des

Italiens, ne voulant voir que le vice et l'abus, il feignoit de la

mépriser. Le plus bel air de Léo, de Vinci, de Pergolèse, ou de Jomelli,

le faisoit fuir d'impatience; ce ne fut que longtemps après que je

trouvai des compositeurs en état de m'entendre et de me seconder. Dès

lors pourtant je fus connu à l'Opéra parmi les amateurs, à la tête

desquels, soit pour le chant, soit pour la danse, soit aussi pour la

volupté, se distinguoient dans les coulisses les intendans des

Menus-Plaisirs. Je m'engageai dans leur société par cette douce

inclination qui naturellement nous porte à jouir de la vie; et leur

commerce avoit pour moi d'autant plus d'attrait qu'il m'offroit, au sein

de la joie, des traits de caractère d'une originalité piquante, et des

saillies de gaieté du meilleur goût et du meilleur ton. Cury, le chef de

la bande joyeuse, étoit homme d'esprit, bon plaisant, d'un sel fin dans

son sérieux ironique, et plus espiègle que malin. L'épicurien

Tribou[83], disciple du P. Porée, et l'un de ses élèves les plus chéris,

depuis acteur de l'Opéra, et après avoir cédé la scène à Jélyotte,

vivant libre et content de peu, étoit charmant dans sa vieillesse, par

une humeur anacréontique qui ne l'abandonnoit jamais. C'est le seul

homme que j'aie vu prendre congé gaiement des plaisirs du bel âge, se

laisser doucement aller au courant des années, et dans leur déclin

conserver cette philosophie _verte, gaie et naïve_, que Montaigne

lui-même n'attribuoit qu'à la jeunesse.

Un caractère d'une autre trempe, et aussi aimable à sa manière, étoit

celui de Jélyotte[84]: doux, riant, _amistoux_, pour me servir d'un mot

de son pays, qui le peint de couleur natale, il portoit sur son front la

sérénité du bonheur, et, en le respirant lui-même, il l'inspiroit. En

effet, si l'on me demande quel est l'homme le plus complètement heureux

que j'aie vu en ma vie, je répondrai: C'est Jélyotte. Né dans

l'obscurité, et enfant de choeur d'une église de Toulouse dans son

adolescence, il étoit venu de plein vol débuter sur le théâtre de

l'Opéra, et il y avoit eu le plus brillant succès: dès ce moment il

avoit été, et il étoit encore l'idole du public. On tressailloit de joie

dès qu'il paroissoit sur la scène; on l'écoutoit avec l'ivresse du

plaisir; et toujours l'applaudissement marquoit les repos de sa voix.

Cette voix étoit la plus rare que l'on eût entendue, soit par le volume

et la plénitude des sons, soit par l'éclat perçant de son timbre

argentin. Il n'étoit ni beau ni bien fait; mais, pour s'embellir, il

n'avoit qu'à chanter; on eût dit qu'il charmoit les yeux en même temps

que les oreilles. Les jeunes femmes en étoient folles: on les voyoit, à

demi-corps élancées hors de leurs loges, donner en spectacle elles-mêmes

l'excès de leur émotion; et plus d'une des plus jolies vouloit bien la

lui témoigner. Bon musicien, son talent ne lui donnoit aucune peine, et

son état n'avoit pour lui aucun de ses désagrémens. Chéri, considéré

parmi ses camarades, avec lesquels il étoit sur le ton d'une politesse

amicale, mais sans familiarité, il vivoit en homme du monde, accueilli,

désiré partout. D'abord c'étoit son chant que l'on vouloit entendre; et,

pour en donner le plaisir, il étoit d'une complaisance dont on étoit

charmé autant que de sa voix! Il s'étoit fait une étude de choisir et

d'apprendre nos plus jolies chansons, et il les chantoit sur sa guitare

avec un goût délicieux; mais bientôt on oublioit en lui le chanteur,

pour jouir des agrémens de l'homme aimable; et son esprit, son

caractère, lui faisoient dans la société autant d'amis qu'il avoit eu

d'admirateurs. Il en avoit dans la bourgeoisie, il en avoit dans le plus

grand monde; et, partout simple, doux et modeste, il n'étoit jamais

déplacé. Il s'étoit fait, par son talent et par les grâces qu'il lui

avoit obtenues, une petite fortune honnête; et le premier usage qu'il en

avoit fait avoit été de mettre sa famille à son aise. Il jouissoit, dans

les bureaux et les cabinets des ministres, d'un crédit très

considérable, car c'étoit le crédit que donne le plaisir; et il

l'employoit à rendre dans la province où il étoit né des services

essentiels. Aussi y étoit-il adoré. Tous les ans il lui étoit permis, en

été, d'y faire un voyage, et, de Paris à Pau, sa route étoit connue; le

temps de son passage étoit marqué de ville en ville; partout des fêtes

l'attendoient; et, à ce propos, je dois dire ce que j'ai su de lui à

Toulouse avant mon départ. Il avoit deux amis dans cette ville, à qui

jamais personne ne fut préféré: l'un étoit le tailleur chez lequel il

avoit logé; l'autre son maître de musique lorsqu'il étoit enfant de

choeur. La noblesse, le parlement, se disputoient le second souper que

Jélyotte feroit à Toulouse; mais, pour le premier, on savoit qu'il étoit

invariablement réservé à ses deux amis. Homme à bonnes fortunes, autant

et plus qu'il n'auroit voulu l'être, il étoit renommé pour sa

discrétion; et de ses nombreuses conquêtes on n'a connu que celles qui

ont voulu s'afficher. Enfin, parmi tant de prospérités, il n'a jamais

excité l'envie, et je n'ai jamais ouï dire que Jélyotte eût un ennemi.

Le reste de la société des Menus-Plaisirs étoit tout simplement des amis

de la joie; et, parmi ceux-là, je puis dire que je tenois mon coin avec

quelque distinction.

Or, après les dîners joyeux que je venois de faire avec ces

messieurs-là, qu'on s'imagine me voir passer à l'école des philosophes,

et aux spectacles des bouffons nouvellement arrivés d'Italie, dans le

fameux coin de la reine, me glisser parmi les Diderot, les d'Alembert,

les Buffon, les Turgot, les d'Holbach, les Helvétius, les Rousseau, tous

brûlans de zèle pour la musique italienne, pleins d'ardeur pour élever

cet édifice immense de l'_Encyclopédie_, dont on jetoit les fondemens;

on dira de moi en petit ce qu'Horace a dit d'Aristippe:

Omnis Aristippum decuit color, et status, et res.

Oui, j'en conviens, tout m'étoit bon, le plaisir, l'étude, la table, la

philosophie; j'avois du goût pour la sagesse avec les sages, mais je me

livrois volontiers à la folie avec les fous. Mon caractère étoit encore

flottant, variable et discord. J'adorois la vertu; je cédois à l'exemple

et à l'attrait du vice. J'étois content, j'étois heureux, lorsque dans

la petite chambre de d'Alembert, chez sa bonne vitrière, faisant avec

lui tête à tête un dîner frugal, je l'entendois, après avoir chiffré

tout le matin de sa haute géométrie, me parler en homme de lettres,

plein de goût, d'esprit et de lumières; ou que sur la morale, déployant

à mes yeux la sagesse d'un esprit mûr et l'enjouement d'une âme jeune et

libre, il parcouroit le monde d'un oeil de Démocrite, et me faisoit rire

aux dépens de la sottise et de l'orgueil. J'étois aussi heureux, mais

d'une autre façon, plus légère et plus fugitive, lorsqu'au milieu d'une

volée de jeux et de plaisirs échappés des coulisses, à table entre nos

amateurs parmi les nymphes et les grâces, quelquefois parmi les

bacchantes, je n'entendois vanter que l'amour et le vin. Je quittai tout

cela pour me rendre à Versailles; mais, avant de me séparer des chefs de

l'entreprise de l'_Encyclopédie_, je m'engageai à y contribuer dans la

partie de la littérature; et, encouragé par les éloges qu'ils donnèrent

à mon travail, j'ai fait plus que je n'espérois, et plus qu'on

n'attendoit de moi.

Voltaire alors étoit absent de Paris; il étoit en Prusse. Le fil de mon

récit a paru me distraire de mes relations avec lui; mais jusqu'à son

départ elles avoient été les mêmes, et les chagrins qu'il avoit éprouvés

sembloient encore avoir resserré nos liens. De ces chagrins le plus vif

un moment fut celui de la mort de la marquise du Châtelet; mais, à ne

rien dissimuler, je reconnus dans cette occasion, comme j'ai fait

souvent, la mobilité de son âme. Lorsque j'allai lui témoigner la part

que je prenois à son affliction: «Venez, me dit-il en me voyant, venez

partager ma douleur. J'ai perdu mon illustre amie; je suis au désespoir,

je suis inconsolable.» Moi, à qui il avoit dit souvent qu'elle étoit

comme une furie attachée à ses pas, et qui savois qu'ils avoient été

plus d'une fois dans leurs querelles aux couteaux tirés l'un contre

l'autre, je le laissai pleurer et je parus m'affliger avec lui.

Seulement, pour lui faire apercevoir dans la cause même de cette mort

quelque motif de consolation, je lui demandai de quoi elle étoit morte.

«De quoi! ne le savez-vous pas? Ah! mon ami! il me l'a tuée! le brutal.

Il lui a fait un enfant.» C'étoit de Saint-Lambert, de son rival, qu'il

me parloit. Et le voilà me faisant l'éloge de cette femme incomparable,

et redoublant de pleurs et de sanglots. Dans ce moment arrive

l'intendant Chauvelin[85], qui lui fait je ne sais quel conte assez

plaisant; et Voltaire de rire aux éclats avec lui. Je ris aussi, en m'en

allant, de voir dans ce grand homme la facilité d'un enfant à passer

d'un extrême à l'autre dans les passions qui l'agitoient. Une seule

étoit fixe en lui et comme inhérente à son âme: c'étoit l'ambition et

l'amour de la gloire; et, de tout ce qui flatte et nourrit cette

passion, rien ne lui étoit indifférent.

Ce n'étoit pas assez pour lui d'être le plus illustre des gens de

lettres; il vouloit être homme de cour. Dès sa jeunesse la plus tendre,

il avoit pris la flatteuse habitude de vivre avec les grands. D'abord,

la maréchale de Villars, le grand-prieur de Vendôme, et, depuis, le duc

de Richelieu, le duc de La Vallière, les Boufflers, les Montmorency,

avoient été son monde. Il soupoit avec eux habituellement, et l'on sait

avec quelle familiarité respectueuse il avoit l'art de leur écrire et de

leur parler. Des vers légèrement et délicatement flatteurs, une

conversation non moins séduisante que ses poésies, le faisoient chérir

et fêter parmi cette noblesse. Or, cette noblesse étoit admise aux

soupers du roi. Pourquoi lui n'en étoit-il pas? C'étoit l'une de ses

envies. Il rappeloit l'accueil que Louis le Grand faisoit à Boileau et à

Racine; il disoit qu'Horace et Virgile avoient l'honneur d'approcher

d'Auguste, que l'_Énéide_ avoit été lue dans le cabinet de Livie.

Addison et Prior valoient-ils mieux que lui? Et dans leur patrie

n'avoient-ils pas été employés honorablement, l'un dans le ministère et

l'autre en ambassade? La place d'historiographe étoit déjà pour lui une

marque de confiance; et quel autre avant lui l'avoit remplie avec autant

d'éclat?

Il avoit acheté une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre du

roi: cette charge, communément assez oiseuse, donnoit pourtant le droit

d'être envoyé auprès des souverains pour des commissions légères, et il

s'étoit flatté que, pour un homme comme lui, ces commissions ne se

borneroient pas à de stériles complimens de félicitation et de

condoléance. Il vouloit, comme on dit, faire son chemin à la cour; et,

lorsqu'il avoit un projet dans la tête, il y tenoit obstinément: l'une

de ses maximes étoit ces mots de l'Évangile: _Regnum coelorum vim

patitur, et violenti rapiunt illud_; il employa donc à s'introduire

auprès du roi tous les moyens imaginables.

Lorsque Mme d'Étioles, depuis marquise de Pompadour, fut annoncée pour

maîtresse du roi, et avant même qu'elle fût déclarée, il s'empressa de

lui faire sa cour. Il réussit aisément à lui plaire; et, en même temps

qu'il célébroit les victoires du roi, il flattoit sa maîtresse en

faisant pour elle de jolis vers. Il ne doutoit pas que par elle il

n'obtînt la faveur d'être admis aux soupers des petits cabinets, et je

suis persuadé qu'elle l'auroit voulu.

Transplantée à la cour, et assez mal instruite du caractère et des goûts

du roi, elle avoit d'abord espéré de l'amuser par ses talens. Sur un

théâtre particulier, elle jouoit devant lui de petits actes d'opéra,

dont quelques-uns étoient faits pour elle, et dans lesquels son jeu, sa

voix, son chant, étoient justement applaudis. Voltaire, en faveur auprès

d'elle, s'avisa de vouloir diriger ce spectacle. L'alarme en fut au camp

des gentilshommes de la chambre et des intendans des Menus-Plaisirs.

C'étoit empiéter sur leurs droits, et ce fut entre eux une ligue pour

éloigner de là un homme qui les auroit tous dominés, s'il avoit plu au

roi autant qu'à sa maîtresse; mais on savoit que le roi ne l'aimoit pas,

et que son empressement à se produire ajoutoit encore à ses préventions

contre lui. Peu touché des louanges qu'il lui avoit données dans son

_Panégyrique_, il ne voyoit en lui qu'un philosophe impie et qu'un

flatteur ambitieux. À grand'peine avoit-il enfin consenti à ce qu'il fût

reçu à l'Académie françoise. Sans compter les amis de la religion, qui

n'étoient point les amis de Voltaire, il avoit à l'entour du roi des

jaloux et des envieux de la faveur qu'on lui voyoit briguer, et ceux-là

étoient attentifs à censurer ce qu'il faisoit pour plaire. À leur gré,

le poème de _Fontenoy_ n'étoit qu'une froide gazette; le _Panégyrique_

du roi étoit inanimé, sans couleur et sans éloquence; les vers à Mme de

Pompadour furent taxés d'indécence et d'indiscrétion, et dans ces vers

surtout,

Soyez tous deux sans ennemis,

Et gardez tous deux vos conquêtes,

on fit sentir au roi qu'il étoit messéant de le mettre au niveau et de

pair avec sa maîtresse.

Au mariage du dauphin avec l'infante d'Espagne, il fut aisé de relever

l'inconvenance et le ridicule d'avoir donné pour spectacle à l'infante

cette _Princesse de Navarre_, qui véritablement n'étoit pas faite pour

réussir. Je n'en dis pas de même de l'opéra du _Temple de la Gloire_:

l'idée en étoit grande, le sujet bien conçu et dignement exécuté. Le

troisième acte, dont le héros étoit Trajan, présentoit une allusion

flatteuse pour le roi: c'étoit un héros juste, humain, généreux,

pacifique, et digne de l'amour du monde, à qui le temple de la Gloire

étoit ouvert. Voltaire n'avoit pas douté que le roi ne se reconnût dans

cet éloge. Après le spectacle, il se trouva sur son passage; et, voyant

que Sa Majesté passoit sans lui rien dire, il prit la liberté de lui

demander: «Trajan est-il content?» Trajan, surpris et mécontent qu'on

osât l'interroger, répondit par un froid silence; et toute la cour

trouva mauvais que Voltaire eût osé questionner le roi.

Pour l'éloigner, il ne s'agissoit que d'en détacher la maîtresse; et le

moyen que l'on prit pour cela fut de lui opposer Crébillon.

Celui-ci, vieux et pauvre, vivoit avec ses chiens, dans le fond du

Marais, travaillant à bâtons rompus à ce _Catilina_ qu'il annonçoit

depuis dix ans, et dont il lisoit çà et là quelques lambeaux de scènes

qu'on trouvoit admirables. Son âge, ses succès, ses moeurs un peu

sauvages, son caractère soldatesque, sa figure vraiment tragique, l'air,

le ton imposant, quoique simple, dont il récitoit ses vers âpres et

durs, la vigueur, l'énergie qu'il donnoit à son expression, tout

concouroit à frapper les esprits d'une sorte d'enthousiasme. J'ai

entendu applaudir avec transport, par des gens qui n'étoient pas bêtes,

ces vers qu'il avoit mis dans la bouche de Cicéron:

Catilina, je crois que tu n'es point coupable;

Mais, si tu l'es, tu n'es qu'un homme détestable;

Et je ne vois en toi que l'esprit et l'éclat

Du plus grand des mortels, ou du plus scélérat.

Le nom de Crébillon étoit le mot de ralliement des ennemis de Voltaire.

_Électre_ et _Rhadamiste_, qu'on jouoit quelquefois encore, attiroient

peu de monde; tout le reste des tragédies de Crébillon étoit oublié,

tandis que, de Voltaire, _Oedipe_, _Alzire_, _Mahomet_, _Zaïre_,

_Mérope_, occupoient le théâtre dans tout l'éclat d'un plein succès. Le

parti du vieux Crébillon, peu nombreux, mais bruyant, ne laissoit pas de

l'appeler le Sophocle de notre siècle; et, même parmi les gens de

lettres, les Marivaux disoient que devant le génie de Crébillon devoit

pâlir et s'éclipser tout le bel esprit de Voltaire.

On parla devant Mme de Pompadour de ce grand homme abandonné, qu'on

laissoit vieillir sans secours, parce qu'il étoit sans intrigue. C'étoit

la prendre par son endroit sensible. «Que dites-vous? s'écria-t-elle;

Crébillon est pauvre et délaissé!» Aussitôt elle obtint pour lui du roi

une pension de cent louis sur sa cassette.

Crébillon s'empressa d'aller remercier sa bienfaitrice. Une légère

incommodité la tenoit dans son lit lorsqu'on le lui annonça; elle le fit

entrer. La vue de ce beau vieillard l'attendrit; elle le reçut avec une

grâce touchante. Il en fut ému; et, comme il se penchoit sur son lit

pour lui baiser la main, le roi parut. «Ah! Madame, s'écria Crébillon,

le roi nous a surpris; je suis perdu!» Cette saillie d'un vieillard de

quatre-vingts ans plut au roi; le succès de Crébillon fut décidé. Tous

les Menus-Plaisirs se répandirent en éloges de son génie et de ses

moeurs. «Il avoit, disoit-on, de la fierté, mais point d'orgueil, et

encore moins de vaine gloire. Son infortune étoit la preuve de son

désintéressement. C'étoit un caractère antique et vraiment l'homme dont

le génie honoroit le règne du roi.» On parloit de _Catilina_ comme de la

merveille du siècle. Mme de Pompadour voulut l'entendre. Le jour fut

pris pour cette lecture; le roi, invisible et présent, l'entendit. Elle

eut un plein succès; et, lorsque _Catilina_ fut mis au théâtre, Mme de

Pompadour, accompagnée d'une volée de courtisans, vint assister à ce

spectacle avec le plus vif intérêt. Peu de temps après, Crébillon obtint

la faveur d'une édition de ses oeuvres à l'imprimerie du Louvre, aux

dépens du trésor royal. Dès ce temps-là, Voltaire fut froidement reçu,

et cessa d'aller à la cour.

On sait quelle avoit été sa relation avec le prince royal de Prusse. Ce

prince, devenu roi, lui marquoit les mêmes bontés; et la manière

infiniment flatteuse dont Voltaire y répondoit n'avoit peut-être pas

laissé de contribuer en secret à lui aliéner l'esprit de Louis XV. Le

roi de Prusse donc, en relation avec Voltaire, n'avoit cessé, depuis son

avènement à la couronne, de l'inviter à l'aller voir; et la faveur dont

Crébillon jouissoit à la cour, l'ayant piqué au vif, avoit décidé son

voyage. Mais, avant de partir, il avoit voulu se venger de ce

désagrément, et il s'y étoit pris en grand homme: il avoit attaqué son

adversaire corps à corps pour se mesurer avec lui dans les sujets qu'il

avoit traités, ne s'abstenant que de _Rhadamiste_, d'_Atrée_ et de

_Pyrrhus_: de l'un sans doute par respect, de l'autre par horreur, et du

troisième par dédain d'un sujet ingrat et fantasque.

Il commença par _Sémiramis_, et la manière grande et tragique dont il en

conçut l'action, la couleur sombre, orageuse et terrible qu'il y

répandit, le style magique qu'il y employa, la majesté religieuse et

formidable dont il la remplit, les situations et les scènes déchirantes

qu'il en tira, l'art enfin dont il sut en préparer, en établir, en

soutenir le merveilleux, étoient bien faits pour anéantir la foible et

froide _Sémiramis_ de Crébillon; mais alors le théâtre n'étoit pas

susceptible d'une action de ce caractère. Le lieu de la scène étoit

resserré par une foule de spectateurs, les uns assis sur des gradins,

les autres debout au fond du théâtre et le long des coulisses, en sorte

que Sémiramis éperdue et l'ombre de Ninus sortant de son tombeau étoient

obligées de traverser une épaisse haie de petits-maîtres. Cette

indécence jeta du ridicule sur la gravité de l'action théâtrale. Plus

d'intérêt sans illusion, plus d'illusion sans vraisemblance; et cette

pièce, le chef-d'oeuvre de Voltaire, du côté du génie, eut dans sa

nouveauté assez peu de succès pour faire dire qu'elle étoit tombée.

Voltaire en frémit de douleur; mais il ne se rebuta point. Il fit

l'_Oreste_ d'après Sophocle, et il s'éleva au-dessus de Sophocle

lui-même dans le rôle d'Électre, et dans l'art de sauver l'indécence et

la dureté du caractère de Clytemnestre. Mais, dans le cinquième acte, au

moment de la catastrophe, il n'avoit pas encore assez affaibli l'horreur

du parricide, et, le parti de Crébillon n'étant là rien moins que

bénévole, tout ce qui pouvoit donner prise à la critique fut relevé par

des murmures ou tourné en dérision. Le spectacle en fut troublé à chaque

instant, et cette pièce, qui depuis a été justement applaudie, essuya

des huées. J'étais dans l'amphithéâtre, plus mort que vif. Voltaire y

vint; et, dans un moment où le parterre tournoit en ridicule un trait de

pathétique, il se leva et s'écria: «Eh! barbares! c'est du Sophocle!»

Enfin, il donna _Rome sauvée_, et, dans les personnages de Cicéron, de

César, de Caton, il vengea la dignité du sénat romain, que Crébillon

avoit dégradée en subordonnant tous ces grands caractères à celui de

Catilina. Je me souviens qu'en venant d'écrire les belles scènes de

Cicéron et de César avec Catilina, il me les lut dans une perfection

dont jamais acteur n'approchera: simplement, noblement, sans aucune

manière, mieux que jamais lui-même je ne l'avois entendu lire. «Ah! vous

avez, lui dis-je, la conscience en repos sur ces vers-là; aussi ne les

fardez-vous point, et vous avez raison: vous n'en avez jamais fait de

plus beaux.» Cette pièce eut dans l'opinion des gens instruits un grand

succès d'estime; mais elle n'étoit pas faite pour émouvoir la multitude,

et cette éloquence du style, ce mérite d'avoir si savamment observé les

moeurs et peint les caractères, fut peu sensible aux yeux de cette masse

du public. Ainsi, avec des avantages prodigieux sur son rival, Voltaire

eut la douleur de se voir disputer, refuser même le triomphe.

Ces dégoûts avoient déterminé son voyage en Prusse. Une seule difficulté

le retardoit encore, et la manière dont elle fut levée est assez

curieuse pour vous amuser un moment.

La difficulté consistoit dans les frais du voyage, sur lesquels Frédéric

se faisoit un peu tirer l'oreille. Il vouloit bien défrayer Voltaire, et

pour cela il consentoit à lui donner mille louis; mais Mme Denis vouloit

accompagner son oncle, et, pour ce surcroît de dépense, Voltaire

demandoit mille louis de plus. C'étoit à quoi le roi de Prusse ne

vouloit point entendre. «Je serai fort aise, lui écrivoit-il, que Mme

Denis vous accompagne; mais je ne le demande pas.» «Voyez-vous, me

disoit Voltaire, cette lésine dans un roi. Il a des tonneaux d'or, et il

ne veut pas donner mille pauvres louis pour le plaisir de voir Mme Denis

à Berlin! Il les donnera, ou moi-même je n'irai point.» Un incident

comique vint terminer cette dispute. Un matin que j'allois le voir, je

trouvai son ami Thiriot dans le jardin du Palais-Royal; et, comme il

étoit à l'affût des nouvelles littéraires, je lui demandai s'il y en

avoit quelqu'une. «Oui, vraiment, il y en a, et des plus curieuses, me

dit-il. Vous allez chez M. de Voltaire: là vous les entendrez, car je

m'en vais m'y rendre dès que j'aurai pris mon café.»

Voltaire travailloit dans son lit lorsque j'arrivai. À son tour, il me

demanda: «Quelles nouvelles?--Je n'en sais point, lui dis-je; mais

Thiriot, que j'ai rencontré au Palais-Royal, en a, dit-il,

d'intéressantes à vous apprendre. Il va venir.»

«Eh bien! Thiriot, lui dit-il, vous avez donc à nous conter des

nouvelles bien curieuses?--Oh! très curieuses, et qui vous feront grand

plaisir, répondit Thiriot avec son sourire sardonique et son nasillement

de capucin.--Voyons, qu'avez-vous à nous dire?--J'ai à vous dire

qu'Arnaud-Baculard est arrivé à Potsdam, et que le roi de Prusse l'y a

reçu à bras ouverts.--À bras ouverts!--Qu'Arnaud lui a présenté une

épître[86].--Bien boursouflée et bien maussade?--Point du tout, fort

belle, et si belle que le roi y a répondu par une autre épître.--Le roi

de Prusse une épître à d'Arnaud! Allons, Thiriot, allons, on s'est moqué

de vous.--Je ne sais pas si on s'est moqué de moi, mais j'ai en poche

les deux épîtres.--Voyons, donnez donc vite, que je lise ces deux

chefs-d'oeuvre. Quelle fadeur! quelle platitude! quelle bassesse!»

disoit-il en lisant l'épître de d'Arnaud; et, passant à celle du roi, il

lut un moment en silence et d'un air de pitié; mais, quand il en fut à

ces vers:

Voltaire est à son couchant;

Vous êtes à votre aurore,

il fit un haut-le-corps et sauta de son lit, bondissant de fureur:

«Voltaire est à son couchant et Baculard à son aurore! Et c'est un roi

qui écrit cette sottise énorme! Ah! qu'il se mêle donc de régner!»

Nous avions de la peine, Thiriot et moi, à ne pas éclater de rire de

voir Voltaire en chemise, gambadant de colère et apostrophant le roi de

Prusse. «J'irai, disoit-il, oui, j'irai lui apprendre à se connoître en

hommes;» et dès ce moment-là son voyage fut décidé. J'ai soupçonné le

roi de Prusse d'avoir voulu lui donner ce coup d'éperon, et sans cela je

doute qu'il fût parti, tant il étoit piqué du refus des mille louis, non

point par avarice, mais de dépit de ne pas avoir obtenu ce qu'il

demandoit.

Volontaire à l'excès par caractère et par système, il avoit, même dans

les petites choses, une répugnance incroyable à céder et à renoncer à ce

qu'il avoit résolu. J'en vis encore avant son départ un exemple assez

singulier. Il lui avoit pris fantaisie d'avoir en voyage un couteau de

chasse, et, un matin que j'étois chez lui, on lui en apporta un faisceau

pour en choisir un. Il le choisit; mais le marchand voulait un louis de

son couteau de chasse, et Voltaire s'étoit mis dans la tête de n'en

donner que dix-huit francs. Le voilà qui calcule en détail ce qu'il peut

valoir; il ajoute que le marchand porte sur son visage le caractère d'un

honnête homme, et qu'avec cette bonne foi qui est peinte sur son front

il avouera qu'à dix-huit francs cette arme sera bien payée. Le marchand

accepte l'éloge qu'il veut bien faire de sa figure; mais il répond qu'en

honnête homme il n'a qu'une parole, qu'il ne demande au juste que ce que

vaut la chose, et qu'en la donnant à plus bas prix il ferait tort à ses

enfans. «Vous avez des enfans? lui demande Voltaire.--Oui, Monsieur,

j'en ai cinq, trois garçons et deux filles, dont le plus jeune a douze

ans.--Eh bien! nous songerons à placer les garçons, à marier les filles.

J'ai des amis dans la finance, j'ai du crédit dans les bureaux; mais

terminons cette petite affaire: voilà vos dix-huit francs; qu'il n'en

soit plus parlé.» Le bon marchand se confondit en remerciemens de la

protection dont vouloit l'honorer Voltaire, mais il se tint à son

premier mot pour le prix du couteau de chasse, et n'en rabattit pas un

liard. J'abrège cette scène, qui dura un quart d'heure par les tours

d'éloquence et de séduction que Voltaire employa inutilement, non pas à

épargner six francs qu'il auroit donnés à un pauvre, mais à donner à sa

volonté l'empire de la persuasion. Il fallut qu'il cédât lui-même, et,

d'un air interdit, confus et dépité, il jeta sur la table cet écu qu'il

avoit tant de peine à lâcher. Le marchand, dès qu'il eut son compte, lui

rendit grâces de ses bontés, et s'en alla.

«J'en suis bien aise, dis-je tout bas en le voyant partir.--De quoi, me

demanda Voltaire avec humeur, de quoi donc êtes-vous bien aise?--De ce

que la famille de cet honnête homme n'est plus à plaindre. Voilà bientôt

ses fils placés, ses filles mariées; et lui, en attendant, il a vendu

son couteau de chasse ce qu'il vouloit, et vous l'avez payé malgré toute

votre éloquence.--Et voilà de quoi tu es bien aise, têtu de

Limosin!--Oh! oui, j'en suis content. S'il vous avoit cédé, je crois que

je l'aurois battu.--Savez-vous, me dit-il en riant dans sa barbe, après

un moment de silence, que, si Molière avoit été témoin d'une pareille

scène, il en auroit fait son profit?--Vraiment, lui dis-je, c'eût été le

pendant de celle de M. Dimanche.» C'étoit ainsi qu'avec moi sa colère,

ou plutôt son impatience, se terminoit toujours en douceur et en amitié.

Comme à l'égard du roi de Prusse j'étois dans son secret, et que je

croyois être aussi dans le secret du roi de Prusse sur le peu de

sincérité des caresses qu'il lui faisoit, j'avois quelque pressentiment

du mécontentement qu'ils auroient l'un de l'autre en se voyant de près.

Une âme aussi impérieuse et un esprit aussi ardent ne pouvoient guère

être compatibles, et j'avois l'espérance de voir bientôt Voltaire

revenir plus mécontent de l'Allemagne qu'il ne l'étoit de son pays; mais

le nouveau dégoût qu'il éprouva en allant prendre congé du roi, et la

colère qu'il en témoigna, ne me laissèrent plus cette illusion

consolante. En sa qualité de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi,

il crut pouvoir oser lui demander ses ordres auprès du roi de Prusse;

mais le roi, pour réponse, lui tourna le dos brusquement; et lui, dans

son dépit, dès qu'il fut sorti du royaume, lui renvoya son brevet

d'historiographe de France, et accepta sans son agrément la croix de

l'ordre du Mérite, dont le roi de Prusse le décora, pour l'en dépouiller

peu de temps après.

L'exemple de tant d'amertume et de tribulations répandues dans la vie de

ce grand homme ne fit que me rendre plus redoutable la carrière des

lettres où j'étois engagé, et plus doux le repos obscur dont j'allois

jouir à Versailles.

Ici finissent, grâce au Ciel, les égaremens de ma jeunesse; ici commence

pour moi le cours d'une vie moins dissipée, plus sage, plus égale, et

surtout moins en butte aux orages des passions; ici enfin mon caractère,

trop longtemps mobile et divers, va prendre un peu de consistance; et,

sur une base solide, ma raison pourra travailler en silence à régler mes

moeurs.

Mémoires de Marmontel (Volume 1 of 3) Mémoires d'un Père pour servir à l'Instruction de ses enfans · 第 15 / 17 题