La comédie en quatre actes de M. Albert Delpit: _le Fils de Coralie_ a
obtenu un véritable succès au Gymnase.
En quelques lignes, voici le sujet. Une fille, Coralie, qui a scandalisé
Paris par sa débauche, s'est retirée en province, après fortune faite,
pour se consacrer tout entière à l'éducation de son fils Daniel.
L'enfant a grandi, il est aujourd'hui capitaine, et un capitaine
extraordinairement pur, noble, bon, délicat, grand, chaste, intègre,
magnanime. Naturellement, il ignore les anciennes farces de sa mère, qui
s'est modestement dérobée sous le nom de madame Dubois. C'est alors
que le capitaine veut épouser la fille d'une respectable famille de
Montauban, Edith Godefroy. Les deux jeunes gens s'adorent, sa prétendue
tante donne à Daniel une somme de neuf cent mille francs, une fortune
dont on lui aurait confié la gestion; tout irait pour le mieux, si un
ancien viveur, M. de Montjoye, ne reconnaissait pas d'abord Coralie, et
si ensuite le notaire Bonchamps ne mettait pas à néant le roman naïf de
madame Dubois, en lui posant les questions nécessaires à la rédaction
du contrat. Elle se trouble, et la grande scène attendue, la scène
d'explication entre elle et son fils, se produit alors. Au dernier
acte, le mariage ne se ferait naturellement pas, si Edith ne déclarait
publiquement, dans un étrange coup de tête, qu'elle est la maîtresse de
Daniel. M. Godefroy, vaincu par ce moyen un peu raide de comédie, se
décide à les unir, à la condition que Coralie se retirera dans un
couvent.
Avant tout, examinons la question de moralité. Je crois savoir que
M. Delpit est à cheval sur la morale. Sa prétention, me dit-on, est
d'écrire des oeuvres dont les femmes ne rougissent pas, et dont
l'influence salutaire doit améliorer l'espèce humaine, par des moyens
tendres et nobles.
Or, j'avoue avoir cherché la vraie moralité du _Fils de Coralie_, sans
être encore parvenu à la découvrir. Est-ce à dire que les filles ne
doivent pas avoir de fils, ou bien qu'elles doivent éviter d'en faire
des capitaines immaculés, si elles en ont? Non, car Daniel est en somme
parfaitement heureux à la fin, et il serait fils d'une sainte, qu'il
n'aurait pas à remercier davantage la Providence. L'auteur ne dit même
pas aux dames légères de Paris: «Voyez combien vos désordres retomberont
sur la tête de vos fils; vous serez un jour punies dans leur bonheur
brisé.» Au demeurant, Coralie est pardonnée; elle s'enterre bien au
couvent, mais quelle fin heureuse pour une vieille catin, lasse de la
vie, s'endormant au milieu des tendresses câlines des bonnes soeurs! car
je me plais à ajouter un cinquième acte, à voir Coralie mourir dans le
sein de l'Église et laisser sa fortune pour les frais du culte. C'est la
mort enviée de toutes les pécheresses, l'argent du Diable retourne au
bon Dieu. Et remarquez que celle-ci a, en outre, la joie de savoir son
fils bien établi.
Donc, la moralité est ici fort obscure. La seule conclusion qu'on puisse
tirer, me paraît être celle-ci, adressée aux filles trop lancées:
«Tâchez d'avoir un fils capitaine et pur pour qu'il vous refasse une
virginité sur le tard,» moyen un peu compliqué, qui n'est pas à la
portée de toutes ces dames.
Mais soyons sérieux, laissons la morale absente, et arrivons à la
question littéraire. C'est la seule qui doive nous intéresser. J'ai
simplement voulu montrer que les écrivains moraux sont généralement ceux
dont les oeuvres ne prouvent rien et ne mènent à rien. On tombe avec eux
dans l'amphigouri des grands sentiments opposés aux grandes hontes, dans
un pathos de noblesse d'une extravagance rare, lorsqu'on le met en face
des réalités pratiques de la vie.
Les deux premiers actes sont consacrés à l'exposition. Rien de saillant,
mais des scènes d'une grande netteté et bien conduites. Je ne fais des
réserves que pour la langue; c'est trop écrit, avec des enflures de
phrases, tout un dialogue qui n'est point vécu. Maintenant, je passe au
troisième acte, le seul remarquable. Il mérite vraiment la discussion.
Nulle part je n'ai encore lu les raisons qui, selon moi, ont fait le
grand et légitime succès de cet acte. Presque tous les critiques se sont
exclamés sur la coupe même de l'acte, sur la facture des scènes, sur le
pur côté théâtral, en un mot. Il semble, d'après eux, que M. Delpit ait
réussi, parce qu'il a coulé son oeuvre dans un moule connu. Eh bien! je
crois être certain, pour ma part, que M. Delpit doit son succès à la
quantité de vérité qu'il a osé mettre sur les planches; cette quantité
n'est pas grande, il est vrai, et le public, en applaudissant, a pu très
bien ne pas se rendre un compte exact de ce qu'il applaudissait. Mais le
fait ne m'en paraît pas moins facile à démontrer.
Voyez la scène du notaire. Rien de plus simple, de plus logique ni de
plus fort. Voilà un homme dans l'exercice de sa profession; il pose
les questions qu'il doit poser, et ce sont justement ces questions, si
naturelles, qui déterminent la catastrophe. Ici, nous ne sommes plus au
théâtre; il ne s'agit plus de ce qu'on nomme «une ficelle», un expédient
visible, consacré, usé, passé à l'état de loi. Nous sommes dans la vie
ordinaire, dans ce qui doit être. Aussi l'effet a-t-il été immense.
Toute la salle était secouée. La preuve est-elle assez concluante, et me
donne-telle assez raison? Voilà ce qu'on obtient avec la vérité banale
de tous les jours.
Et ce n'est pas tout. Voyez Coralie pendant cette scène et les
suivantes. Tout un coin de la vraie fille est risqué ici fort habilement
et dans une juste mesure des nécessités scéniques. D'abord, voici la
fille avec son roman naïf, son histoire d'une soeur à elle qui aurait
laissé neuf cent mille francs à Daniel; elle ne s'est pas inquiétée des
lois qu'elle ignore, elle s'est contentée d'un de ces mensonges qu'elle
a faits cent fois à ses amants et dont ceux-ci se sont toujours montrés
satisfaits. Aussi se trouble-t-elle tout de suite, lorsque le notaire la
met en face des réalités. C'est un château de cartes qui s'écroule, et
elle en reste suffoquée, éperdue, sans force pour mentir de nouveau,
pleurant comme une enfant. L'observation est excellente; une fois
encore, nous sommes dans la vie. J'en dirai de même pour certaines
parties de la grande scène entre Coralie et son fils, tout en faisant
pourtant des réserves, car l'auteur ici verse singulièrement dans la
déclamation et dans les gros effets inutiles. J'aurais voulu plus de
discrétion dramatique, certain que le coup porté sur le public aurait
encore grandi. Rien de meilleur que l'embarras de Coralie, lorsque
Daniel lui demande le nom de son père; très juste également la
conclusion de la scène, le pardon du fils acceptant sa mère, quelle
qu'elle soit. Seulement, c'est là que je voudrais moins de rhétorique.
Daniel fait des phrases sur la rédemption, sur l'honneur, sur la
famille. A quoi bon ces phrases, dont on rirait dans la réalité?
Pourquoi ne pas parler simplement et dire tout juste ce que Daniel
dirait, s'il était seul à seule avec sa mère, dans une chambre? Toujours
l'idée qu'on est au théâtre et qu'il faut donner un coup de pouce à
la vérité, si l'on veut obtenir l'émotion, lorsqu'il est démontré au
contraire que la plus forte émotion naît de la vérité la plus franche et
la plus simple.
Tel est donc, pour moi, le grand mérite de ce troisième acte. Daniel
reste en bois, sauf deux ou trois cris, car Daniel est un être abstrait,
fait sur un type ridicule de perfection. Mais Coralie se montre bien
vivante, et cela suffit pour donner à l'acte un souffle de vie. Je le
répéterai: l'acte a réussi parce que, d'un bout à l'autre, il échappe
aux ficelles ordinaires, et qu'il obéit simplement à des ressorts
logiques et humains, pris dans le caractère même des personnages. Je
n'insisterai pas sur le quatrième acte, bien qu'il contienne peut-être
la pensée morale et philosophique de l'auteur. En tout cas, je vois là
une concession aux nécessités scéniques qui diminue l'oeuvre et lui
enlève toute largeur.
Maintenant, M. Delpit me permettra-t-il de lui donner quelques conseils,
comme mon métier de critique m'y oblige? Je vois partout qu'on l'acclame
et qu'on le grise, en le poussant dans une voie qui me paraît fâcheuse.
Ainsi, je nommerai M. Sarcey, dont l'autorité est réelle en matière
dramatique, et qui, selon moi, fait beaucoup de victimes par les
enseignements de son feuilleton. Écoutez ce qu'il écrit à propos du
_Fils de Coralie_: «La belle chose que le théâtre! Personne à ce moment
ne pensait plus à l'indignité de la mère, à l'impossibilité du sujet.
Personne ne songeait plus à chicaner son émotion. On avait en face
une mère et un fils dans une situation terrible, et les répliques
jaillissaient à coups pressés comme des éclats de foudre. Tout le reste
avait disparu.» Cela revient à dire en bon français: «Moquez-vous de la
vraisemblance, moquez-vous du bon sens, mettez simplement des pantins
l'un devant l'autre, dans des situations préparées, et comptez sur
l'émotion du public pour être absous: tel est le théâtre qui est une
belle chose.» D'ailleurs, je le sais, M. Sarcey ne se fait pas une autre
idée du théâtre, il le juge au point de vue de la consommation courante
du public. Eh bien! que M. Delpit s'avise d'écouter M. Sarcey, de croire
que tous les défauts disparaissent, lorsqu'on a fait rire ou pleurer une
salle, et il verra le beau résultat à sa cinquième ou sixième pièce!
Non, il n'est pas vrai que tout disparaisse dans l'émotion purement
nerveuse du public. A ce compte, les mélodrames les plus gros et les
plus bêtes seraient des chefs-d'oeuvre inattaquables, car ils ont
bouleversé de gaieté et de douleur des générations entières. Non, le
théâtre n'est pas une belle chose, parce qu'on peut y duper chaque soir
quinze cents personnes, en leur faisant avaler des choses très médiocres
dans un éclat de rire ou dans un flot de larmes. C'est au contraire
pour cette raison que le théâtre est inférieur. Il n'est pas honorable
d'ébranler la raison des spectateurs par des situations violentes, au
point de les rendre imbéciles, et cela n'est permis qu'aux pièces sans
littérature. Où M. Sarcey a-t-il vu que la situation faisait tout
oublier? dans le répertoire des boulevards, dans nos pièces romantiques
qui mêlent l'habileté de Scribe à la fantasmagorie de Victor Hugo. Mais
qu'il cite un chef-d'oeuvre qui soit un chef-d'oeuvre en dehors de
l'observation humaine et de la beauté littéraire du dialogue. Il faut
toujours voir le chef-d'oeuvre; rien ne me paraît désastreux pour la
critique comme cet engourdissement dans le train-train quotidien de nos
théâtres, qui ne met rien au delà du succès immédiat d'une pièce et qui
rapporte tout à la consommation courante du public. Sans doute, les
chefs-d'oeuvre sont rares; mais c'est pour le chef-d'oeuvre que nous
travaillons tous. Peu importent les fabricants, ils ne méritent pas
qu'on discute sur leur plus ou leur moins de médiocrité.
Je dirai donc à M. Delpit de ne pas trop se fier aux situations, à
l'émotion qu'il peut déterminer en heurtant des marionnettes, placées
dans de certaines conditions. Ce métier ne réussit même plus aux
vieux routiers du mélodrame. S'il n'avait mis dans sa comédie que des
invraisemblances et des conventions, comme M. Sarcey paraît le croire,
sa comédie tomberait aujourd'hui devant l'indifférence publique. Ce
n'est pas grâce aux situations que le _Fils de Coralie_ a réussi, car
nous avons vu d'autres situations aussi puissantes et plus neuves ne pas
toucher les spectateurs; c'est grâce à la somme de vérité que l'auteur
a osé apporter dans les situations, comme j'ai tâché de le prouver. M.
Sarcey ne dit pas un mot de cela. Il ajoute même que, lorsqu'une salle
pleure, il n'y a plus à discuter; alors qu'on nous ramène à _Lazare le
Pâtre_, dont on vient de faire quelque part une reprise si piteuse.
Le preuve que rien ne disparaît, même dans le succès, c'est que le
capitaine Daniel reste un personnage en bois pour tout le monde, c'est
que le quatrième acte empêchera toujours le _Fils de Coralie_ d'être
une oeuvre de premier ordre. Le public, que l'on croit pris tout entier
quand on l'a vu rire ou pleurer, a de terribles revanches; il juge
son émotion et il se révolte, si l'on s'est moqué de lui. Telle est
l'explication du dédain que nos petits-fils montreront pour certaines
oeuvres acclamées aujourd'hui dans nos théâtres.
M. Delpit vient de révéler un tempérament d'homme de théâtre.
Maintenant, il faut qu'il produise. Deux routes s'ouvrent devant lui:
l'oeuvre de convention et l'oeuvre de vérité, l'analyse humaine et la
fabrication dramatique. Dans dix ans, on le jugera.