VI

Je retrouve M. Louis Davyl à l'Odéon, avec une comédie en trois actes:

_Monsieur Chéribois_. Avant tout, j'analyserai l'oeuvre. Ensuite, je me

permettrai de la juger et d'en tirer une leçon, s'il y a lieu.

M. Chéribois est un bourgeois de Joigny qui passe grassement sa vie dans

un égoïsme bien entendu. Il n'a autour de lui que des femmes qui le

gâtent: madame Chéribois d'abord, puis sa filleule, Henriette, et la

vieille bonne de la famille, Marion. Tout le premier acte sert à peindre

cet intérieur cossu et tranquille, dans lequel le bon M. Chéribois ne

tolère pas le pli d'une rosé. Cependant, il attend ce jour-là son fils

Paul, qui est en train de faire fortune à Paris, chez un agent de

change. Il est même allé le chercher à la gare, et il revient très

maussade, parce que Paul n'est pas arrivé. La vérité est que ce

malheureux garçon rôde autour de la maison depuis le malin; il a joué à

la Bourse et a perdu cent mille francs; il explique à sa mère épouvantée

qu'il est déshonoré, s'il ne paye pas. Mais lorsque M. Chéribois apprend

l'aventure, il refuse tout net les cent mille francs. Tant pis si

son fils est un imbécile! Voilà la tranquille maison bouleversée, et

l'égoïste seul y dînera paisiblement le soir.

Au second acte, madame Chéribois tente vainement de sauver son fils.

Elle se rend chez le notaire Violette, où déjà Henriette et la vieille

Marion sont venues faire assaut de dévouement, en tâchant de réaliser

leur petite fortune pour la donner à Paul. Mais toutes les tendresses de

la mère se brisent contre la loi; elle ne peut disposer d'aucun argent

sans le consentement de son mari. Alors, elle se lamente, et, M.

Chéribois se présentant à son tour, une explication cruelle a lieu entre

eux. Il ne cède pas, la situation reste plus tendue.

Enfin, au troisième acte, le dénoûment est amené par une intrigue

secondaire. Un neveu de M. Chéribois, Laurent, possède pour toute

fortune une vigne que son oncle guette depuis longtemps. Justement, la

fille du notaire, Cécile, est aimée de Laurent. Il se décide à vendre sa

vigne à son oncle pour le prix de soixante-quinze mille francs, puis à

prêter cet argent à Paul. Autre complication: M. Chéribois veut payer

ces soixante-quinze mille francs sur une somme de cent mille francs

qu'il vient de faire porter chez un banquier par Bidard, le clerc de

M° Violette. Et voilà qu'on lui annonce la fuite de ce banquier. Il se

désole. Enfin, quand il apprend que Bidard, prévenu à temps, ne s'est

pas dessaisi de la somme, il se laisse attendrir et consent à donner les

cent mille francs à son fils.

Je commencerai par la critique. Qui ne comprend que ce dénoûment est

fâcheux? Pendant les deux premiers actes, M. Louis Davyl s'est tenu

dans une étude très simple et très juste d'un petit coin de la vie de

province. On ne sent nulle part la convention théâtrale, les recettes

connues, la routine des expédients et des ficelles du métier. Rien de

plus charmant, de mieux observé et de mieux rendu. Et voilà tout d'un

coup que l'auteur paraît avoir peur de cette belle simplicité; il se dit

que ça ne peut pas finir comme ça, que ce serait trop nu, qu'il faut

absolument corser le troisième acte. Alors, il ramasse cette vieille

histoire des cent mille francs qu'on croit perdus et qu'on retrouve dans

la poche d'un clerc fantaisiste. Il force le coffre-fort de son égoïste

par un tour de passe-passe, au lieu de chercher à amener le dénoûment

par une évolution du caractère du personnage.

Le pis est que M. Louis Davyl a fait la scène qu'il fallait faire, et

qu'il l'a même très bien faite. Quand M. Chéribois rentre chez lui à la

nuit tombante, il ne trouve plus personne, ni sa femme, ni sa nièce, ni

la vieille bonne. Il n'y a pas même de lampe allumée. Le nid où il se

fait dorloter depuis un demi-siècle est désert et froid, lentement empli

d'une ombre inquiétante. Alors, il est pris de peur, il tremble qu'on ne

l'abandonne, il grelotte à la pensée qu'il n'aura plus là trois femmes

pour prévenir ses moindres désirs. Et il se lance à travers les pièces,

il appelle, il crie. C'est lui, dès lors, qui est à la merci de son

entourage. J'aurais voulu qu'a ce moment il fût vaincu par le seul fait

de son abandon, que son caractère d'égoïste lui arrachât ce cri:

«Tenez! voilà les cent mille francs, rendez-moi ma tranquillité et mon

bien-être.»

Remarquez que M. Chéribois obéissait ainsi jusqu'au bout à sa nature.

Après avoir résisté par égoïsme, il consentait par égoïsme. Son vice le

punissait, sans que l'auteur eût à le transformer. D'autre part, il

faut songer que M. Chéribois n'est pas un avare; il se nourrit

merveilleusement et tient à digérer dans de bons fauteuils. S'il refuse

de donner les cent mille francs, c'est qu'il songe sans doute à toutes

les satisfactions personnelles qu'il peut se procurer avec une pareille

somme. Rien d'étonnant dès lors à ce qu'il les donne, dès que son refus

menace de gâter son existence entière. Je le répète, le dénoûment

naturel était là, et pas ailleurs.

Tout le reste, les cent mille francs promenés dans la poche de Bidard,

le bel expédient de Lucile, décidant Laurent à vendre sa vigne, n'est

réellement là que pour tenir de la place. Ce sont des complications

enfantines, imaginées en dehors de toute observation, ajoutées par

l'auteur dans le but d'occuper les planches. Je crois le calcul fâcheux.

L'effet obtenu aurait grandi, si le troisième acte avait continué la

belle et touchante simplicité des deux premiers. M. Louis Davyl a eu le

tort de ne pas pousser magistralement son étude jusqu'au bout. Il s'est

dit qu'une «pièce» était nécessaire, lorsque, selon moi, une «étude»

suffisait et donnait à l'idée une ampleur superbe. On a tort de se

défier du public, de croire qu'il exige de la convention. Ce sont les

deux premiers actes qui ont surtout charmé la salle. Jamais M. Louis

Davyl n'aura laissé échapper une si belle occasion de laisser une

oeuvre.

Telle qu'elle est, pourtant, la pièce est une des meilleures que j'aie

vues cette année. J'ai été très heureux de son succès, car ce succès me

confirme dans les idées que je défends. Voilà donc le naturalisme au

théâtre, je veux dire l'analyse d'un milieu et d'un personnage, le

tableau d'un coin de la vie quotidienne. Et l'on a pris le plus grand

plaisir à cette fidélité des peintures, à cette scrupuleuse minutie

de chaque détail. Le premier acte est vraiment charmant de vérité;

on dirait le début d'un roman de Balzac, sans la grande allure. Que

m'affirmait-on, que le théâtre ne supportait pas l'étude du milieu?

Allez voir jouer _Monsieur Chéribois_, et, ce qui vous séduira, ce sera

précisément cette maison de Joigny, si tiède et si douce, dans laquelle

vous croirez entrer.

Pour moi, M. Louis Davyl fera bien de s'en tenir là. Sa voie est

trouvée. Quand il s'est lancé dans la littérature dramatique, après une

vie déjà remplie, il a déployé une activité fiévreuse, il a voulu tenter

toutes les notes à la fois. J'ai vu de lui des pièces bien médiocres,

entre autres de grands mélodrames où il pataugeait à la suite de Dumas

père et de M. Dennery. J'ai vu un drame populaire, dans lequel, à côté

d'excellentes scènes prises dans le milieu ouvrier, il y avait une

accumulation de vieux clichés intolérables. De tout son bagage, il ne

reste que la _Maîtresse légitime_ et _Monsieur Chéribois_. La conclusion

est facile à tirer. J'espère que l'expérience est désormais faite pour

lui; il doit s'en tenir aux pièces d'observation et d'analyse, il doit

ne pas sortir du théâtre naturaliste, s'il veut enfin conquérir et

garder une haute situation. On a pu comprendre qu'il se cherchât et

qu'il tâtât le public; on ne comprendrait plus qu'il ne se fixât pas

où paraît aller le succès et où se trouve évidemment son tempérament

d'auteur dramatique.

Le Naturalisme au théâtre, les théories et les exemples · 第 53 / 72 题