LA PANTOMIME

Il vient de se faire, au théâtre des Variétés, une tentative très

intéressante, et dont le succès a d'ailleurs été complet. Je veux parler

de l'introduction de la pantomime dans la farce. Frappé du triomphe que

les Hanlon-Lees, ces mimes merveilleux, obtenaient aux Folies-Bergère,

le directeur des Variétés a eu l'idée heureuse de commander une pièce,

une farce, dans laquelle les auteurs leur ménageraient une large part

d'action. Il s'agissait donc de leur fournir un thème, de les placer

dans un cadre dialogué, où ils pussent se mouvoir avec aisance. Le

projet était des plus ingénieux et des plus tentants. C'était produire

les Hanlon devant le grand public et élargir leur drame muet d'un drame

parlé, qui ménagerait l'attention des spectateurs.

Nous ne sommes pas en Angleterre, où l'on supporte parfaitement une

pantomime en cinq actes durant toute une soirée. Notre génie national

n'est point dans cette imagination atroce d'une grêle de gifles et de

coups de pied tombant pendant quatre heures, au milieu d'un silence de

mort. L'observation cruelle, l'analyse féroce de ces grimaciers qui

mettent à nu d'un geste ou d'un clin d'oeil toute la bête humaine, nous

échappent, lorsqu'elles ne nous fâchent pas. Aussi faut-il, chez nous,

que la pantomime ne soit que l'accessoire, et qu'il y ait des points de

repos, pour permettre aux spectateurs de respirer. De là l'utilité du

cadre imposé à MM. Blum et Toché, les auteurs du _Voyage en Suisse_. Ils

ont été chargés de présenter les Hanlon au grand public parisien, en

motivant leurs entrées en scène et en embourgeoisant le plus possible la

fantaisie sombre de leurs exercices.

Le gros reproche que j'adresserai aux auteurs, c'est d'avoir trop

embourgeoisé cette fantaisie. Leur scénario n'est guère qu'un

vaudeville, et un vaudeville d'une originalité douteuse. Cet

ex-pharmacien qui se marie et que des farceurs poursuivent pendant son

voyage de noces, pour l'empêcher de consommer le mariage, n'apporte

qu'une donnée bien connue. Encore ne chicanerait-on pas sur l'idée

première, qui était un point de départ de farce amusante; mais il

aurait fallu, dans les développements, dans les épisodes, une invention

cocasse, une drôlerie poussée à l'extrême, qui aurait élargi le sujet,

en le haussant à la satire enragée. Mon sentiment tout net est que le

train de la pièce est trop banal, trop froid, et que, dès que les Hanlon

paraissent, avec leur envolement de farceurs lyriques, ils y détonnent.

Souvent, lorsqu'on sort d'une féerie, on regrette que toutes ces

splendeurs soient dépensées sur des scénarios si médiocres, on se dit

qu'il faudrait un grand poète pour parler la langue de ce peuple de

fées, de princesses et de rois. Eh bien! ma sensation a été la même

devant le _Voyage en Suisse_. J'ai regretté qu'un observateur de

génie, qu'un grand moraliste n'ait pas écrit pour les Hanlon la pièce

profondément humaine, la satire violente et au rire terrible que ces

artistes si profonds mériteraient d'interpréter. Leur puissance de

rendu, leurs trouvailles d'analystes impitoyables, font éclater les

plaisanteries faciles du vaudeville. Il leur faudrait, pour être chez

eux, du Molière ou du Shakespeare. Alors seulement ils donneraient tout

ce qu'ils sentent.

J'insiste, parce que, malgré leur très vif succès, on ne m'a pas paru

les goûter à leur haut mérite. Ils sont de beaucoup supérieurs au

canevas qu'on leur a fourni. Lorsqu'ils étaient livrés à eux-mêmes, aux

Folies Bergère, ils trouvaient des scènes d'une autre profondeur et

qui vous faisaient passer à fleur de peau le petit frisson froid de la

vérité. En un mot, leur pantomime a un au delà troublant, cet au delà,

de Molière qui met de la peur dans le rire du public. Rien n'est plus

formidable, à mon avis, que la gaieté des Hanlon, s'ébattant au

milieu des membres cassés, et des poitrines trouées, triomphant dans

l'apothéose du vice et du crime, devant la morale ahurie. Au fond, c'est

la négation de tout, c'est le néant humain.

Je ne parlerai donc pas de le pièce, qui est l'oeuvre de deux auteurs

spirituels. Eux-mêmes se sont effacés. Mon seul but, en analysant les

principales scènes des Hanlon, est de montrer de quelle observation

cruelle, de quelle rage d'analyse, ces mimes de génie tirent le rire.

Il leur fallait d'autant plus de souplesse que la situation, pour eux,

reste la même depuis le commencement jusqu'à la fin de la pièce. Ils

n'ont pas trouvé là un drame avec ses péripéties: leur action se borne à

être des farceurs, qui interviennent toujours dans les mêmes conditions.

Défaut grave du scénario, monotonie qu'ils ne sont parvenus à dissimuler

que par des prodiges de nuances. Ils ont mis partout des dessous,

lorsqu'il n'y en avait pas. Leurs merveilles d'exécution ont sauvé la

pauvreté du thème.

Voyez leur première entrée en scène. Ils arrivent sur l'impériale d'une

vieille diligence qui, tout d'un coup, verse au fond du théâtre. La

dégringolade est effroyable, au milieu des vitres cassées, des cris et

des jurons. Pour sûr, il y a des poitrines ouvertes, des têtes aplaties;

et le public éclate d'un fou rire. Aimable public! et comme les Hanlon

savent bien ce qu'il faut à notre gaieté! D'ailleurs, par un prodige

d'adresse, ils se retrouvent tous devant la rampe, rangés en une ligne

correcte, sur leur derrière. L'adresse, l'escamotage des conséquences de

l'accident, redouble ici la gaieté des spectateurs. Dans les accidents

réels, on rit d'abord, puis on s'apitoie; les Hanlon ont parfaitement

compris qu'il ne fallait pas laisser à l'apitoiement le temps de se

produire. De là le gros effet comique.

J'avoue, au second acte, n'aimer que médiocrement le truc du

spleeping-car. Règle générale, toutes les fois qu'on fait du bruit à

l'avance autour d'un truc qui doit passionner Paris, il est presque

certain que le truc ratera. Le public arrive monté, croyant à une

illusion absolue, et lorsqu'il voit les ficelles, comme dans le cas de

ce spleeping-car, l'illusion ne se produit plus du tout, parce qu'on l'a

rendu exigeant. La vérité est que la manoeuvre du truc, dont on a

tant parlé, est beaucoup trop lente. L'explosion a lieu, le wagon

s'entr'ouvre, les deux moitiés se relèvent à droite et à gauche, tandis

que les personnages, qui devraient être lancés en l'air, gagnent

tranquillement des arbres, sur lesquels ils se perchent; le tout à grand

renfort de cordages, comme dans les joujoux d'enfant. Je sais bien qu'on

ne peut nous offrir un véritable accident. Mais, en cette matière,

toutes les fois que l'illusion est impossible, le truc doit être

abandonné. Les Hanlon ne trouvent donc dans cet acte qu'à exercer leur

adresse et leur audace de gymnastes. C'est très gros comme gaieté. Rien

par dessous.

Je préfère de beaucoup le troisième acte. L'entrée en scène est encore

des plus étonnantes. Les Hanlon tombent du plafond, au beau milieu

d'une table d'hôte, à l'heure du déjeuner. Vous voyez l'effarement des

voyageurs. Ici, il y a un de ces coups de folie qui traversent les

pantomimes, ces coups de folie épidémiques dont on rit si fort, avec

de sourdes inquiétudes pour sa propre raison. Les Hanlon prennent

les plats, les bouteilles, et se mettent à jongler avec une furie

croissante, si endiablée, que peu à peu les convives, entraînés,

enragés, les imitent, de façon que la scène se termine dans une démence

générale. N'est-ce pas le souffle qui passe parfois sur les foules

et les détraque? L'humanité finit souvent par jongler ainsi avec les

soupières et les saladiers. On est pris par le fou rire, on ne sait si

l'on ne se réveillera pas dans un cabanon de Bicêtre. Ce sont là les

gaietés des Hanlon.

Et que dire de la scène du gendarme, qui vient ensuite? Un gendarme se

présente pour arrêter les coupables. Dès lors, c'est le gendarme qui

va être bafoué. Il est l'autorité, on le bernera, on passera entre

ses jambes pour le faire tomber, on lui causera des peurs atroces en

s'élançant brusquement d'une malle, on l'enfermera dans cette malle,

on le rendra si piteux, si ridicule, si bêtement comique, que la foule

enthousiaste applaudira à chacune de ses mésaventures. C'est la scène

qui a même produit le plus d'effet. Personne n'a songé qu'on insultait

notre armée. Pourtant, rien de plus révolutionnaire. Cela flatte le

criminel qu'il y a au fond des plus honnêtes d'entre nous. Cela nous

gratte dans notre besoin de revanche contre l'autorité, dans notre

admiration pour l'adresse, pour le coquin adroit qui triomphe de

l'honnête homme trop lourd, que ses boites embarrassent.

Je signalerai, dans le genre fin, la scène de l'ivresse, que le public a

trouvée trop longue, parce que les délicatesses de cette analyse savante

lui ont échappé. Elle est pourtant tout à fait supérieure, comme

observation et comme exécution. Les grands comédiens ne rendent pas

d'une façon plus détaillée, et nous pouvons prendre là une leçon

d'analyse, nous autres romanciers. Rien n'est plus juste ni plus complet

que ces tâtonnements de deux ivrognes engourdis par le vin, qui, voulant

avoir de la lumière, perdent successivement les allumettes, la bougie,

le chandelier, sans jamais retrouver qu'un des objets à la fois. C'est

toute une psychologie de l'ivresse.

En somme, je le répète, le succès a été très vif. On a beaucoup applaudi

les Hanlon. Je ne fais pas ici une étude complète de ces grands

artistes, car il faudrait dégager leur originalité, bien montrer ce

qu'ils ont apporté de personnel, en dehors de leurs sauts de gymnastes

et de leurs jeux de mimes. Ce qu'ils mettent dans tout, c'est une

perfection d'exécution incroyable. Leurs scènes sont réglées à la

seconde. Ils passent comme des tourbillons, avec des claquements

de soufflets qui semblent les tic-tac mêmes du mécanisme de leurs

exercices. Ils ont la finesse et la force. C'est là ce qui les

caractérise. Sous le masque enfariné de Pierrot, ils détaillent l'idée

avec des jeux de physionomie d'un esprit délicieux; puis, brusquement,

un coup du vent semble passer, et les voilà lancés dans une férocité

saxonne qui nous surprend un peu. Ils bondissent, ils s'assomment, ils

sont à la fois aux quatre coins de la scène; et ce sont des bouteilles

volées avec une habileté qui est la poésie du larcin, des gifles qui

s'égarent, des innocents qu'on bâtonne et des coupables qui vident les

verres des braves gens, une négation absolue de toute justice, une

absolution du crime par l'adresse. Telle est leur originalité, un

mélange de cruauté et de gaieté, avec une fleur de fantaisie poétique.

Je le dis encore, je ne sais rien de plus triste sous le rire. Cela

rappelle les grandes caricatures anglaises. L'homme se débat et

sanglote, dans les gambades et les grimaces de ces mimes. Je songeais

avec quel cri de colère on accueillerait une oeuvre de nous, romanciers

naturalistes, si nous poussions si loin l'analyse de la grimace humaine,

la satire de l'homme aux prises avec ses passions. Imaginez un moment la

scène du gendarme dans un de nos livres, admettez que nous traînions ce

pauvre gendarme dans le ridicule, en mettant sous la charge une pareille

négation de l'autorité: on nous traiterait de communard, on nous

demanderait compte des otages. Certes, dans nos férocités d'analyse,

nous n'allons pas si loin que les Hanlon, et nous sommes déjà fortement

injuriés. Cela vient de ce que la vérité peut se montrer et qu'elle

ne peut se dire. Puis, la caricature couvre tout. On lui permet le

par-dessous et l'au delà. Et c'est tant mieux, puisqu'elle nous régale.

Faisons tous des pantomimes.

Le Naturalisme au théâtre, les théories et les exemples · 第 55 / 72 题