La tragédie en quatre actes et en vers, _Spartacus_, que M. Georges
Talray vient de faire jouer à l'Ambigu, a une histoire qu'il est bon de
conter pour en tirer des enseignements.
L'auteur, m'a-t-on dit, est un homme riche, bien apparenté, qui a été
mordu de la passion du théâtre, comme d'autres heureux de ce monde sont
mordus de la passion du jeu, des femmes ou des chevaux. Certes, on ne
saurait trop le féliciter et l'encourager.
Un homme qui s'ennuie et qui songe à écrire des tragédies en quatre
actes, lorsqu'il pourrait donner des hôtels à des danseuses, est à coup
sûr digne de tous les respects. Pouvoir être Mécène et consentir à
devenir Virgile, voilà qui dénote une noble activité d'esprit, un souci
des amusements les plus dignes et les plus élevés.
Naturellement, M. Talray entend être maître absolu dans le théâtre où on
le joue. Quand on a le moyen de mettre ses pièces dans leurs meubles,
on serait bien sot de les loger en garni à la Comédie-Française ou à
l'Odéon. Cela explique pourquoi M. Talray s'est adressé une première
fois au théâtre-Déjazet, et la seconde fois à l'Ambigu. Seules les
méchantes langues laissent entendre que M. Perrin et M. Duquesnel
auraient pu refuser ses pièces, fruits d'un noble loisir. M. Talray
veut simplement passer de son salon sur la scène, sans quitter son
appartement; et, s'il n'a pas bâti un théâtre, c'est que le temps a
dû lui manquer. Il cherche donc une salle à louer, accepte le
premier théâtre en déconfiture qui se présente, en se disant que les
chefs-d'oeuvre honorent les planches les plus encanaillées.
Une légende s'est formée sur la façon magnifique dont il s'est conduit
au théâtre-Déjazet. Il s'agissait seulement d'un petit acte, je crois;
et les ouvreuses elles-mêmes ont reçu en cadeau des bonnets neufs. A
l'Ambigu, la solennité s'élargit. Songez donc! une tragédie en quatre
actes, quelque chose comme dix-huit cents vers! Aussi le bruit s'est-il
répandu que le directeur a demandé au poète quinze mille francs, pour
jouer sa pièce quinze fois; je ne parle pas des décors, des costumes,
des accessoires. Les chiffres ne sont peut-être pas exacts; mais il n'en
est pas moins certain que l'auteur paye les frais et présente son oeuvre
au public, directement, sans l'avoir soumise au jugement de personne.
Ah! c'est le rêve, et les gens très riches peuvent seuls se permettre
une pareille tentative. J'ai entendu soutenir brillamment cette opinion,
que l'auteur devait avoir un théâtre à lui et jouer lui-même ses pièces,
s'il voulait donner sa pensée tout entière, dans sa verdeur et sa
vérité. Les deux plus grands génies dramatiques, Shakespeare et
Molière, ont entendu ainsi le théâtre, et ne s'en sont pas mal trouvés.
Seulement, cette trinité de l'auteur, du directeur et de l'acteur réunis
en une seule personne, n'est pas dans nos moeurs, et tous les essais
qu'on a pu tenter de nos jours ont échoué misérablement.
Je suis allé à l'Ambigu avec une grande curiosité, très décidé à
m'intéresser au _Spartacus_ de M. Talray. Notez qu'il faut un certain
courage pour aborder ainsi le public, quand on est un simple amateur: on
s'expose aux plaisanteries de ses amis, aux rudesses de la critique, aux
rires de la foule. Il est entendu qu'un auteur qui paye et qui tombe,
est doublement ridicule. Châtiment mérité, dira-t-on. Peut-être.
Mais j'aime cette belle confiance des poètes qui risquent ainsi
tranquillement le ridicule, et qui souvent même l'achètent très cher.
J'arrive et j'écoute religieusement. Il faut vous dire, avant tout, que
M. Talray s'est absolument moqué de l'histoire. Son _Spartacus_ est
d'une grande fantaisie. J'avoue que cela ne me fâche pas outre mesure.
Les auteurs dramatiques ont toujours traité l'histoire avec tant de
familiarité, qu'un mensonge de plus ou de moins importe peu. Nous sommes
en pleine imagination, c'est chose convenue. Seulement, ce qu'on peut
demander, c'est que l'imagination ne batte pas la campagne, au point
d'ahurir le monde. Or, M. Talray a une façon de traiter le théâtre très
dangereuse pour le public bon enfant, qui vient naïvement voir ses
pièces, avec l'intention de les comprendre.
Je vais tenter d'analyser son _Spartacus_ en quelques mots; et je
demande à l'avance pardon si je me trompe, car ce ne serait vraiment pas
ma faute. Spartacus a pour père un prêtre d'Isis, nommé Séphare, qui
nourrit les plus grands projets; on ne sait pas bien lesquels, il parle
du bonheur du genre humain, il lance l'anathème sur Rome, et je suis
porté à croire qu'il rêve l'affranchissement des esclaves, avec des
vues particulières et lointaines sur la Révolution française. Bref, ce
Séphare, entré comme intendant chez le consul Crassus, commence son beau
rôle de régénérateur en donnant Camille, la fille de son maître, pour
maîtresse à son fils Spartacus, alors gladiateur. Voilà qui n'est pas
propre; mais la passion du sectaire est, à la rigueur, une excuse.
Il y a une autre femme dans l'aventure, Myrrha, une courtisane à ce
qu'on peut croire. Séphare est aussi très bien avec celle-là, si bien
même qu'ils complotent ensemble l'empoisonnement du gardien des jeux.
Décidément, ce prêtre d'Isis manque de sens moral. Quand le gardien des
jeux est mort, Myrrha obtient du préteur Métellus son amant la place
du défunt pour Spartacus. Le héros, ramassant sous ses ordres les
gladiateurs et la plèbe de la ville, suscite alors une révolte, brûle
Rome, se bat pour l'affranchissement des esclaves. Rien de stupéfiant
comme la mise en oeuvre dramatique de cet épisode. Le préteur Métellus
est gris, la courtisane Myrrha embellit la fête, on voit Rome brûler sur
un transparent, et un choeur arrive, on ignore pourquoi, qui chante, je
crois, le bon vin et la liberté.
Cependant, Camille, la maîtresse de Spartacus, joue là dedans un rôle
symbolique. Elle doit être la liberté en personne, j'imagine. Au
dénoûment, Spartacus, après avoir battu les Romains, est à son tour
sur le point d'être vaincu. Il se tue d'un coup de poignard en pleine
poitrine; Camille devient folle sur son cadavre; et, quand le consul
Crassus se présente, Séphare le traite de la belle façon, lui montre
sa fille folle, et lui annonce qu'un jour le fils de Spartacus et de
Camille reprendra l'oeuvre de délivrance. Sur quoi, un choeur envahit
de nouveau la scène, et la toile tombe sur la reprise des couplets du
troisième acte.
J'écoutais donc attentivement. L'impression des premières scènes était
assez agréable. Le carnaval romain, ce décor large et à style sévère,
ces personnages aux draperies de couleur tendre, me reposaient du
carnaval romantique, des guenilles et des armures du moyen âge.
Vraiment, les femmes sont adorables, les cheveux cerclés d'or, les
bras nus, dans ces étoffes souples, où leur corps libre roule si
voluptueusement. Puis, j'attrapais par-ci par-là un bout de vers
assez mal rimé, mais d'une musique sonore et éclatante. Enfin, je ne
m'ennuyais pas, j'attendais de comprendre sans trop d'impatience.
Au milieu du premier acte, cependant, comme j'étais de plus en plus
attentif, j'ai commencé à éprouver une légère douleur aux tempes. Une
consternation peu à peu m'envahissait, car je ne comprenais toujours
pas, malgré mes efforts. J'avais beau ouvrir les oreilles, tendre
l'esprit, répéter tout bas les mots que je saisissais, le sens
m'échappait, les paroles tombaient comme des bruits qui s'envolaient,
avant d'avoir formé des phrases. Maintenant, la pesanteur des tempes me
gagnait le crâne et me roidissait le cou.
Alors, l'ennui est arrivé, d'abord discret, un léger bâillement
dissimulé entre les doigts, une envie sourde de penser à autre chose;
puis, il s'est élargi, il est devenu immense, insondable, sans borne.
Oh! l'ennui sans espoir, l'ennui écrasant qui descend dans chaque
membre, dont on sent le poids dans les mains et dans les pieds! Et
impossible d'échapper à ce lent écrasement, les personnages s'imposent;
on les hait, on voudrait les supprimer, mais leur voix est comme un flot
entêté qui bat, qui entame et qui noie les têtes les plus dures; même
quand on baisse les yeux pour ne plus les voir, on les sent, ou croit
les avoir sur les épaules. Un malheur public, un deuil, sont moins
lourds.
Ce qui me consternait surtout, c'était Séphare, le prêtre d'Isis.
Pourquoi un prêtre d'Isis? Sans doute l'auteur avait mis là-dessous
le sens philosophique de son oeuvre. La pièce restait tellement
incompréhensible, qu'elle devait cacher quelque vérité supérieure. Les
scènes se déroulaient: je songeais aux hypogées, aux pyramides, aux
secrets que le Nil roule dans ses eaux boueuses. Je me sentais très
bête, je tournais à l'ahurissement. Lorsqu'on s'est mis à chanter, j'ai
eu l'envie ardente de me sauver, parce que tout espoir de comprendre
s'en allait décidément. Mais j'étais trop engourdi; j'appartenais à
l'ennui vainqueur.
J'ai promis de tirer des enseignements de cette histoire. Le premier est
que la tentative de M. Talray reste en elle-même excellente, et qu'on ne
saurait trop engager les auteurs riches à l'imiter. Mais le point sur
lequel je veux surtout insister est que, désormais, les gens du monde
devront avoir pour les simples écrivains quelque respect; car, si j'ai
vu parfois des écrivains ressembler à des princes dans un salon, je n'ai
jamais vu un homme du monde qui ne se rendît parfaitement ridicule, en
écrivant un roman ou une pièce de théâtre.
Certes, je le répète, je ne veux en aucune façon décourager M. Talray.
La distraction qu'il a choisie est louable. Ses vers sont médiocres,
mais pleins de bonne volonté. Puis, j'aurais peur d'enlever leur
dernière planche de salut aux théâtres menacés de faillite. Les auteurs
sont rares qui consentent à payer chèrement leurs chutes. En somme, des
pièces comme _Spartacus_ ne font de mal à personne. On sait de quelle
façon on doit les prendre. M. Talray lui-même, si son échec le
contrarie, peut dire à ses amis qu'il a simplement voulu tenir une
gageure. Mon Dieu! oui, il aurait parié, après un déjeuner de garçons,
d'ennuyer le public et d'ahurir la critique; et son pari serait gagné,
oh! bien gagné!