LE DRAME

I

On nous a donné des détails touchants sur M. Paul Delair. Il aurait

trente-sept ans, il serait sans fortune et aurait dû prendre sur ses

nuits pour écrire _Garin_, le drame en vers joué à la Comédie-Française;

cette oeuvre, écrite il y a huit ou neuf ans déjà, reçue à correction,

puis récrite en partie et montée enfin, représenterait de longs efforts,

une grande somme de courage, et serait une de ces parties décisives où

un écrivain joue sa vie. Eh bien! tous ces détails me troublent, et je

n'ai jamais senti davantage combien la vérité est parfois douloureuse à

dire. Heureusement, je suis peut-être le seul à pouvoir la dire, sans

trop de remords, car mon autorité est fort discutée, et jusqu'à présent

on a paru croire que ma franchise ne faisait de tort qu'à moi-même.

Nous sommes au commencement du treizième siècle, dans une de ces

lointaines époques historiques qui justifient au théâtre toutes les

erreurs et toutes les fantaisies. Herbert, baron de Sept-Saulx, un

burgrave selon le poncif romantique, a auprès de lui son neveu Garin,

homme farouche, et un fils bâtard, Aimery, homme tendre, qu'il a eu

d'une serve. Or, un jour d'ennui, Herbert, ayant fait entrer dans son

château une bande d'Égyptiens, s'éprend de la belle Aïscha, qu'il épouse

séance tenante. Et voilà le crime dans la maison, Aïscha pousse Garin,

qui l'adore, à tuer Herbert, dont la vieillesse l'importune sans doute.

Mais, au lendemain du meurtre, le soir des noces, lorsque les deux

coupables vont se prendre aux bras l'un de l'autre, le spectre du

vieillard se dresse entre eux, Garin a des hallucinations vengeresses

qui lui montrent chaque nuit Aïscha au cou d'Herbert assassiné. Aimery,

chassé par son père, revient alors comme un justicier. Il provoque

Garin, il va le tuer, lorsque celui-ci revoit la terrible vision et

tremble ainsi qu'un enfant. Aïscha, qui s'est empoisonnée, avoue le

crime; Garin se tue sur son cadavre; et Aimery peut ainsi épouser une

soeur de l'assassin, Alix, dont je n'ai pas parlé. Voilà.

Mon Dieu! le sujet m'importe peu. On a fait remarquer avec raison que

c'était là un mélange de _Macbeth_, des _Burgraves_ et d'une autre pièce

encore. La seule réponse est qu'on prend son bien où on le trouve;

Corneille et Molière ont écrit leurs plus belles oeuvres avec des

morceaux pillés un peu partout. Mais il faut alors apporter une

individualité puissante, refondre le métal qu'on emprunte et dresser sa

statue dans une attitude originale. Or, M. Paul Delair s'est contenté de

ressasser toutes les situations connues, sans en tirer un seul effet

qui lui soit personnel. Cela est long, terriblement long, sans accent

nouveau, d'une extravagance entêtée dans le sublime, d'une conviction

qui m'a attristé, tellement elle est naïve parfois.

Faut-il discuter? Rien ne tient debout dans cette fable extraordinaire.

C'est un cauchemar en pleine obscurité. Les personnages sont découpés

dans ce romantisme de 1830, si démodé à cette heure. Ils n'ont d'autre

raison d'être que des formules toutes faites, ils portent des étiquettes

dans le dos: le seigneur, le bâtard, la serve, le manant; et cela doit

nous suffire, l'auteur se dispense dès lors de leur donner un état

civil, de leur souffler une personnalité distincte. Ce sont des

marionnettes convenues qu'il manoeuvre imperturbablement, en dehors

de toute vérité historique et de toute analyse humaine. Voila le côté

commode du drame romantique, tel que le comprend encore la queue de

Victor Hugo. Il ne demande ni observation ni originalité; on en trouve

les morceaux dans un tiroir, et il ne s'agit que de les ajuster, avec

plus ou moins d'adresse. Je me rappellerai toujours la belle réponse de

ce poète auquel je demandais: «Mais pourquoi ne faites-vous pas un

drame moderne?» et qui me répondit, effaré: «Mais je ne peux pas, je ne

saurais pas, il me faudrait dix ans d'études pour connaître les hommes

et le monde!» Sans doute, si je l'interrogeais, M. Paul Delair me ferait

aussi cette réponse.

Et même, en acceptant le cadre qu'il a choisi, que de défauts, que

d'erreurs dramatiques! Lorsque ses personnages sortent du poncif, on

ne les comprend plus. Ainsi la serve est très nette, parce qu'elle est

simplement la marionnette classique des mélodrames de Bouchardy et

d'Hugo, la paysanne violée par le seigneur et devenue folle, qui se

promène dans l'action en prophétisant le dénoûment et en aidant la

Providence. Herbert, le seigneur, est également une bonne ganache de

loup féodal qui se laisse injurier par le premier bourgeois venu, entré

chez lui pour lui dire ses quatre vérités et lui annoncer la Révolution

française. On les comprend, ceux-là, parce qu'ils sont tout bêtement

les vieux amis du public, sur le ventre desquels le public a tapé bien

souvent. Mais passez aux personnages que le poète a rêvé de faire

originaux, et vous cessez de comprendre, vous entrez dans un fatras

de vers stupéfiants où leur humanité se noie, vous ne les voyez plus

nettement, parce que ce ne sont pas des figures observées, mais des

pantins inventés qui se démentent d'une tirade à l'autre. Ou des figures

poncives, ou des figures fantasmagoriques, voilà le choix.

Ainsi, prenons Garin et Aïscha, les deux figures centrales, celles où M.

Paul Delair a certainement porté son effort. Je défie bien qu'au sortir

de la représentation, on puisse évoquer distinctement ces figures; et

cela vient de ce qu'elles n'ont pas de base humaine, de ce que le poète

ne nous les a pas expliquées par une analyse logique et claire. Il ne

suffit pas de dire qu'Aïscha aime les hommes rouges de sang, pour nous

la faire accepter, dans les invraisemblances où elle se meut. C'est

elle qui pousse Garin; puis, elle s'efface, elle ne paraît plus être du

drame; a-t-elle des remords, n'en a-t-elle pas? Nous l'ignorons, faute

immense de l'auteur, car, si elle ne frissonne pas comme Garin, ou bien

si elle ne reste pas violente et superbe, le dominant, devenant le mâle,

elle ne nous intéresse plus, elle s'effondre. Et c'est ce qui arrive,

le rôle est très mauvais, une actrice de génie n'en tirerait pas un cri

humain. Garin de même reste un fantoche; sa lutte avec le remords ne se

marque pas assez, on ne voit pas ses élats d'âme, sa passion, sa

fureur, puis son affolement; tout cela se fond et se brouille dans une

phraséologie étonnante, où une fausse poésie délaye à chaque minute la

situation dramatique. Au dénoûment surtout, les deux héros m'ont paru

pitoyables. Cette femme qui s'empoisonne de son côté, cet homme qui se

poignarde du sien, pour finir la pièce, ne meurent pas logiquement, par

la force même de la situation; je veux dire que leur mort n'est pas une

conséquence inévitable de l'action, une mort analysée et déduite, ce qui

la rend vulgaire.

Un autre point m'a beaucoup frappé. Après le troisième acte, je me

demandais avec curiosité comment M. Paul Delair allait encore trouver la

matière de deux actes. Un acte d'exposition, un acte pour le meurtre, un

acte pour les remords, enfin un acte pour la punition: cela me semblait

la seule coupe possible. Mais cela ne faisait que quatre actes, et

j'étais d'autant plus surpris que le gros du drame, le spectre et tout

le tremblement se trouvaient au troisième acte, ce qui demandait,

pour la bonne distribution d'une pièce, un dénoûment rapide, dans un

quatrième acte très court. M. Paul Delair voulait cinq actes, et il a

tout bonnement rempli son quatrième acte par un interminable couplet

patriotique. J'avoue que je ne m'attendais pas à cela. Tout devait y

être, jusqu'au drapeau français.

Parler de la France, sous Philippe-Auguste! prononcer le grand mot de

patrie qui n'avait alors aucun sens! nous montrer un bon jeune homme

qui s'indigne au nom de l'Allemagne, comme après Sedan! Quand donc

les auteurs dramatiques comprendront-ils le profond ridicule de ce

patriotisme à faux, de cette sottise historique dans laquelle ils

s'entêtent? Et cela n'est guère honnête, je l'ai déjà dit, car je ne

puis voir là qu'une façon commode de voler les applaudissements du

public.

Mais ces choses ne sont rien encore, le pis est que M. Paul Delair fait

des vers déplorables. Il est certainement un poète plus médiocre que M.

Lomon et M. Deroulède, ce qui m'a stupéfié. On, ne saurait s'imaginer

les incorrections grammaticales, les tournures baroques, les cacophonies

abominables qui emplissent le drame. Les termes impropres y tombent

comme une grêle, au milieu de rencontres de mots, d'expressions qui

tournent au burlesque. A notre époque où la science du vers est poussée

si loin, où le premier parnassien venu fabrique des vers superbes de

facture et retentissants de belles rimes, on reste consterné d'entendre

rouler pendant quatre heures un pareil flot de vers rocailleux et mal

rimés. Si M. Paul Delair croit être un poète parce qu'il a abusé là

dedans des lions et des étoiles, du soleil et des fleurs, il se trompe

étrangement. Au théâtre, on ne remplace pas l'humanité absente par des

images. Les tirades glacent l'action, et je signale comme exemple la

scène de Garin et d'Aïscha devant la chambre nuptiale, la grande scène,

celle qui devait tout emporter, et qui a paru mortellement froide et

ennuyeuse. Comment voulez-vous qu'on s'intéresse à ces poupées qui ne

disent pas ce qu'elles devraient dire et qui enguirlandent ce qu'elles

disent de divagations poétiques absolument folles? J'avoue que ce

lyrisme à froid me rend malade.

En somme, il faut avoir le vers puissant de Victor Hugo pour se

permettre un drame de cette extravagance. Je ne prétends pas que _Ruy

Blas_ et _Hernani_ soient d'une fable beaucoup plus raisonnable. Mais

ces oeuvres demeureront quand même des poèmes immortels. Quant à M Paul

Delair, du moment où il n'a pas le génie lyrique de Victor Hugo, il

devrait rester à terre; la folie lui est interdite. Dans son cas, un peu

de raison est simplement de l'honnêteté envers le public.

Ce n'est pas gaiement que je triomphe ici. Je n'osais espérer une pièce

comme _Garin_ pour montrer le vide et la démence froide des derniers

romantiques. Toute la misère de l'école est dans cette oeuvre. Mais je

suis attristé de voir une scène comme la Comédie-Française risquer une

partie pareille, perdue à l'avance. Sans doute M. Perrin et le comité

n'ont pu se méprendre. _Garin_, avec le truc de son spectre, avec ses

continuelles sonneries de trompettes, avec sa mise en scène de loques

et de ferblanterie romantiques, aurait tout au plus été à sa place à la

Porte-Saint-Martin; et, certes, ce ne sont pas les vers qui rendent

la pièce littéraire. Seulement, on reproche si souvent à la

Comédie-Française de ne pas s'intéresser à la jeune génération, qu'il

faut bien lui pardonner, lorsqu'elle fait une tentative, même si elle se

trompe. Peut-être n'y a-t-il pas mieux, et alors en vérité le romantisme

est bien mort. Je préfère les élèves de M. Sardou, s'il en a.

Voilà mon jugement dans toute sa sévérité. J'ai mieux aimé dire

nettement à M. Paul Delairce que je pense. Il est dans une voie

déplorable, il s'apprête de grandes désillusions. Le premier acte de

_Garin_ a de la couleur, et ça et là on peut citer quelques beaux vers;

mais c'est tout. Une pièce pareille enterre un homme. Si M. Paul Delair

en produit une seconde taillée sur le même patron, il ne retrouvera même

pas la première indulgence du public. Ne vaut-il pas mieux l'avertir,

quitte à le blesser cruellement? C'est lui éviter de nouveaux efforts

inutiles. Huit ans de travail croulent avec _Garin_. Le pire malheur qui

lui puisse arriver est de perdre encore huit années dans une tentative

sans espoir.

Le Naturalisme au théâtre, les théories et les exemples · 第 36 / 72 题