L'autre soir, au Théâtre-Italien, j'ai éprouvé une des plus fortes
émotions dont je me souvienne. Salvini jouait dans un drame moderne: la
_Mort civile_.
Je l'avais vu dans _Macbeth_, et je m'étais récusé, n'ayant rien à dire,
si ce n'était des lieux communs. Je laisse Shakespeare dans sa gloire,
j'avoue ne plus le comprendre quand on le joue sur nos planches
modernes, en italien surtout, devant un public qui se fouette pour
admirer. Cela m'est indifférent, parce que cela se passe trop loin de
moi, dans la nue. Et quant à l'interprétation, elle me déroute plus
encore. J'écrirai que c'est sublime, mais je reste glacé. Un sens me
manque peut-être.
Enfin, j'ai vu Salvini dans la _Mort civile_, et je vais pouvoir le
juger. Je n'ai plus besoin de phrases toutes faites, qui me répugnent et
devant lesquelles j'ai reculé. Le comédien m'a pris tout entier, il m'a
bouleversé. J'ai senti en lui un homme, un être vivant empli de mes
propres passions. Désormais, il y a une commune mesure entre lui et moi.
D'abord, cette pièce: _la Mort civile_, m'a paru un drame des plus
curieux. Une certaine Rosalie, dont le mari a été condamné aux galères à
perpétuité est entrée comme gouvernante chez le docteur Palmieri, qui a
adopté la fille de Conrad, Emma, encore au berceau. L'enfant croit
que le docteur est son père. Rosalie s'est résignée à n'être que
l'institutrice de sa fille. Mais Conrad s'échappe du bagne et le drame
se noue. Il veut d'abord faire valoir ses droits de père. Le docteur lui
prouve qu'il tuera Emma, qu'il lui imposera tout au moins une existence
abominable, en faisant d'elle la fille d'un forçat. Ensuite Conrad veut
emmener Rosalie; et là encore, il doit se dévouer, car il a compris
que, s'il était mort, Rosalie aurait épousé le docteur. Il est résolu à
partir, à disparaître pour toujours, lorsque la mort le prend en pitié
et lui facilite son abnégation. Il meurt, il fait trois heureux.
Sans doute, je vois bien qu'il y a là-dessous une thèse, et les thèses
m'ont toujours fâché au théâtre. D'autre part, la donnée reste bien
mélodramatique. Si l'on veut savoir ce qui m'a séduit, c'est la belle
nudité de la pièce. Pas un coup de théâtre, à notre mode française. Les
scènes se suivent tranquillement, la toile tombe sur une conversation,
les actes sont coupés au petit bonheur. C'est une tragédie, avec des
personnages modernes. M. d'Ennery hausserait les épaules et trouverait
cela bien maladroit.
Justement, je pensais à _Une Cause célèbre_, qui a une si étrange
parenté avec la _Mort civile_. Dans le premier de ces drames, quelle
grossièreté de procédé! On peut être sûr que l'auteur ne se privera
pas d'une ficelle, d'une situation, d'une tirade. Il gorgera la bêtise
populaire, il trempera de larmes son public, par les moyens les plus
énormes. Tout notre mauvais théâtre actuel est là, avec l'impudence de
son dédain littéraire. _Une Cause célèbre_ sue le mépris du bon sens, du
génie français. On ne dit pas assez ce qu'une pareille pièce peut
faire de mal à notre littérature dramatique. Pour en sentir toute
l'infériorité, il faudrait la comparer à la _Mort civile_.
On se rappelle, par exemple, l'épisode de Jean Renaud retrouvant sa
fille Adrienne. Il y a là des forçats dans un parc, une jeune personne
qui sait une phrase entendue en rêve, un père en casaque rouge qui
pousse des hurlements à ameuter le château. Rien de plus criard comme
enluminure d'Epinal. L'auteur italien, au contraire, ne paraît pas avoir
songé un instant qu'il pourrait tirer un effet du retour du forçat. Son
forçat entre, s'asseoit et cause, à peu près comme cela se passerait
dans la réalité. Il a, plus tard, deux scènes avec Emma. La jeune fille
a peur de lui, ce qui est naturel. Et voilà tout, cela suffit à serrer
les coeurs d'une profonde émotion.
Chaque épisode est traité avec cette simplicité, dans la _Mort civile_.
L'intrigue, sans aucune complication, va d'un bout à l'autre de la
pièce. Rien n'y a été introduit pour satisfaire le mauvais goût du gros
public. Conrad n'est pas innocent comme Jean Renaud; il a tué un homme,
le propre frère de sa femme, et sa figure grandit de ce meurtre; il
n'est pas ce pantin persécuté de notre mélodrame, dont l'innocence doit
éclater au cinquième acte.
Remarquez que la _Mort civile_ a eu en Italie un immense succès. Aucune
traduction française n'existe, et je crois que le drame traduit ferait
de maigres recettes à la Porte-Saint-Martin[1]. C'est que notre public
est pourri maintenant. Il lui faut de grandes machines compliquées. On
l'a mis au régime du roman-feuilleton et des mélodrames où les ducs et
les forçats s'embrassent. La plupart des critiques eux-mêmes font du
théâtre une chose bête, où le talent d'écrivain n'est pas nécessaire,
où il faut manquer d'observation, d'analyse et de style, pour faire des
chefs-d'oeuvre. Le théâtre, disent ils, c'est ça; et il semble qu'ils
professent un cours d'ébénisterie. Donner des règles au néant, c'est le
comble.
[Note 1: Depuis que cet article a été écrit, M. Auguste Vitu a fait
jouer à l'Odéon une traduction de la _Mort civile_ qui n'a eu aucun
succès.]
Eh! non, le théâtre, ce n'est pas ça! L'absolu n'existe point. Le
théâtre d'une époque est ce qu'une génération d'écrivains le fait.
Nous sommes, malheureusement, d'une ignorance crasse et d'une vanité
incroyable. Les littératures des peuples voisins sont pour nous comme
si elles n'étaient pas. Si nous étions plus curieux, plus lettrés, nous
connaîtrions depuis longtemps la _Mort civile_, et nous verrions dans
ce drame un singulier démenti à nos théories françaises. Il est conçu
absolument dans la formule que j'indique, depuis que je m'occupe de
critique dramatique; et il paraît que cette formule n'est pas si
mauvaise, puisque l'Italie tout entière a applaudi la pièce.
Mais je m'arrête, car j'enfourche là mon dada, et c'est de Salvini
surtout dont je veux parler. Je me méfiais beaucoup des acteurs
italiens, je me les imaginais d'une exubérance folle. Aussi quel a été
mon étonnement, lorsque j'ai constaté que le grand talent de Salvini est
tout de mesure, de finesse, d'analyse. Il n'a pas un geste inutile, pas
un éclat de voix qui détonne. Au premier aspect, il serait plutôt gris,
et il faut attendre pour être empoigné par ce jeu si simple, si savant
et si fort.
Je citerai quelques exemples. Son entrée de forçat fugitif, d'homme
humble et souffrant, inquiet et torturé, est merveilleuse. Mais ce qui
m'a plus frappé encore, c'est la façon dont il dit le long récit de son
évasion. Tout d'un coup, au milieu de l'allure dramatique de la scène,
c'est un coin de comédie qui s'ouvre. Il baisse la voix, comme si l'on
pouvait l'entendre; il dit le récit sur le même ton voilé, en s'animant
pourtant, en finissant par rire d'avoir si bien trompé les gardiens.
Nous n'avons pas un seul acteur de drame en France qui aurait
l'intelligence d'effacer ainsi sa voix. Tous raconteraient leur fuite en
roulant les yeux et en faisant les grands bras. L'impression que produit
Salvini par la simplicité de son jeu est prodigieuse en cette occasion.
Il me faudrait citer toutes les scènes. Dans la conversation qu'il a
avec le docteur, et plus tard dans la scène avec Rosalie, lorsqu'il
laisse tomber sa tête sur la poitrine de cette femme qu'il aime tant et
qu'il va perdre, il arrive aux plus larges effets du pathétique. Je ne
voudrais être désagréable pour personne, mais puisque j'ai comparé la
_Mort civile_ à _Une Cause célèbre_, je puis bien rapprocher Salvini de
Dumaine. Il faut voir le premier pour comprendre combien le second crie
et se démène inutilement. Tout le jeu de Dumaine, dans Jean Renaud,
devient faux et pénible, à côté du jeu si souple et si vrai de Salvini.
Celui-ci a étudié l'âme humaine, il en analyse les nuances, il est un
homme qui pleure.
Mais où il a été superbe surtout, c'est au dernier acte, lorsqu'il
meurt. Je n'ai jamais vu mourir personne ainsi au théâtre. Salvini
gradue ses derniers moments de moribond avec une telle vérité, qu'il
terrifie la salle. Il est vraiment un mourant, avec ses yeux qui
se voilent, sa face qui blêmit et se décompose, ses membres qui se
raidissent. Lorsque Emma, sur la demande de Rosalie, s'approche et
l'appelle: «Mon père», il a un retour de vie, un éclair de joie sur son
visage déjà mort, d'un charme douloureux; et ses mains tremblent, et sa
tête se penche, secouée par le râle, tandis que ses derniers mots se
perdent et ne s'entendent plus. Sans doute, on a fait souvent cela au
théâtre, mais jamais, je le répète, avec une pareille intensité de
vérité. Enfin, Salvini a eu une trouvaille de génie: il est étendu dans
un fauteuil, et lorsqu'il expire, la tête penchée vers Emma, il semble
s'écrouler, son poids l'emporte, il culbute et vient rouler devant le
trou du souffleur, pendant que les personnages présents s'écartent en
poussant un cri. Il faut être un bien grand comédien pour oser cela.
L'effet est inattendu et foudroyant. La salle entière s'est levée,
sanglotant et applaudissant.
La troupe qui donne la réplique à Salvini est très suffisante. Ce que
j'ai beaucoup remarqué, c'est la façon convaincue dont jouent ces
comédiens italiens. Pas une fois, ils ne regardent le public. La salle
ne semble point exister pour eux. Quand ils écoutent, ils ont les yeux
fixés sur le personnage qui parle, et quand ils parlent, ils s'adressent
bien réellement au personnage qui écoute. Aucun d'eux ne s'avance
jusqu'au trou du souffleur, comme un ténor qui va lancer son grand air.
Ils tournent le dos à l'orchestre, entrent, disent ce qu'ils ont à dire
et s'en vont, naturellement, sans le moindre effort pour retenir les
yeux sur leurs personnes. Tout cela semble peu de chose, et c'est
énorme, surtout pour nous, en France.
Avez-vous jamais étudié nos acteurs? La tradition est déplorable sur nos
théâtres. Nous sommes partis de l'idée que le théâtre ne doit avoir rien
de commun avec la vie réelle. De là, cette pose continue, ce gonflement
du comédien qui a le besoin irrésistible de se mettre en vue. S'il
parle, s'il écoute, il lance des oeillades au public; s'il veut détacher
un morceau, il s'approche de la rampe et le débite comme un compliment.
Les entrées, les sorties sont réglées, elles aussi, de façon à faire
un éclat. En un mot, les interprètes ne vivent pas la pièce; ils la
déclament, ils tâchent de se tailler chacun un succès personnel, sans se
préoccuper le moins du monde de l'ensemble.
Voilà, en toute sincérité, mes impressions. Je me suis mortellement
ennuyé à _Macbeth_, et je suis sorti, ce soir là, sans opinion nette sur
Salvini. Dans la _Mort civile_, Salvini m'a transporté; je m'en suis
allé étranglé d'émotion. Certes, l'auteur de ce dernier drame, M.
Giacometti, ne doit pas avoir la prétention d'égaler Shakespeare. Son
oeuvre, au fond, est même médiocre, malgré la belle nullité de la
formule. Seulement, elle est de mon temps, elle s'agite dans l'air que
je respire, elle me touche comme une histoire qui arriverait à mon
voisin. Je préfère la vie à l'art, je l'ai dit souvent. Un chef-d'oeuvre
glacé par les siècles n'est en somme qu'un beau mort.