Je me souviens d'avoir assisté à la première représentation de
l'_Idole_. On comptait peu sur la pièce, on était venu au théâtre avec
défiance. Et l'oeuvre, en effet, avait une valeur bien médiocre. Les
premiers actes surtout étaient d'un ennui mortel, mal bâtis, coupés
d'épisodes fâcheux. Cependant, vers la fin, un grand succès se dessina.
On put étudier, en cette occasion, la toute-puissance d'une artiste de
talent sur le public. Madame Rousseil, non seulement sauva l'oeuvre
d'une chute certaine, mais encore lui donna un grand éclat.
Elle s'était ménagée pendant les premiers actes, montrant une froideur
calculée; puis, au quatrième acte, sa passion éclata avec une fougue
superbe qui enleva la foule. Je me rappelle encore l'ovation qu'on lui
fit. Elle était méritée, tout le succès lui était dû. Des difficultés
s'élevèrent, je crois, entre les acteurs et le directeur, et la pièce
disparut de l'affiche, mais j'aurais été étonné si elle avait fait de
l'argent, comme je le serais encore si elle en faisait aujourd'hui. Elle
n'est vraiment pas assez d'aplomb; madame Rousseil, malgré ses fortes
épaules, ne saurait la tenir longtemps debout. Il y aurait toute une
étude à écrire à propos de ces succès personnels des artistes, qui
trompent souvent le public sur le mérite véritable d'une oeuvre. Ce qui
est consolant pour la dignité des lettres, c'est qu'une oeuvre ainsi
soutenue par le talent d'un artiste, n'a jamais qu'une vogue temporaire,
et qu'elle disparaît fatalement avec son interprète.
J'ai également assisté à la première représentation de _Froufrou_, bien
que je ne fisse pas alors de critique dramatique. Desclée se trouvait
dans tout son triomphe de grande artiste. Ici, l'oeuvre était une
peinture charmante d'un coin de notre société; les premiers actes
surtout offraient les détails d'une observation très fine et très vraie;
j'aimais moins la fin qui tournait au larmoyant. Cette pauvre Froufrou
était en vérité trop punie; cela serrait inutilement le coeur et
terminait cette série de tableaux parisiens par une gravure poncive,
faite pour tirer des larmes aux personnes sensibles.
Sans doute, l'oeuvre cette fois aidait, poussait l'artiste. Mais
Desclée, on peut le dire, y mit encore de son tempérament et élargit
ainsi l'horizon de la pièce. C'est que, justement, elle semblait
faite pour le personnage, elle le jouait avec toute sa nature. Aussi
s'incarna-t-elle dans ce rôle, où elle fut superbe de vie et de vérité.
La mort de Desclée a été pleurée par beaucoup de débutants dramatiques.
Nous la regardions tous grandir, avec la joie de constater, à chaque
nouvelle création, que nous trouverions en elle l'interprète que nous
rêvions pour nos oeuvres futures. Nous songions tous à des pièces où
nous étudierions notre société, où nous tâcherions de mettre la réalité
à la scène. Et nous lui taillions déjà des rôles, parce qu'elle
seule nous paraissait moderne, vivant de notre air et exprimant avec
exactitude les troubles nerveux de l'époque présente. Elle ne semblait
avoir passé par aucune école, elle arrivait avec sa personnalité, sans
aucune recette d'attitudes ni de diction. Notre âge vibrait en elle avec
une intensité merveilleuse. Je la sentais née pour aider puissamment au
théâtre le mouvement naturaliste. Et elle est morte. C'est une perte
immense pour nous tous.
On peut dire qu'elle n'a pas été remplacée. Le public ne se doute pas de
la difficulté qu'éprouve aujourd'hui un auteur dramatique pour trouver
une interprète selon ses voeux, dans une pièce moderne, qui demande la
sensation et l'intelligence du temps où nous vivons. Je mets à part la
Comédie-Française. Les directeurs disent: «Il n'y a plus d'artiste.»
Ce qui est plus vrai et plus triste, c'est qu'il y a bien encore des
artistes, mais que ces artistes n'ont pas la flamme du mouvement
littéraire actuel. Ils ne sont pas faits pour les oeuvres qui viennent.
Notre mouvement naturaliste, en un mot, ne voit pas encore poindre ses
Frédérick-Lemaître et ses Dorval.
Justement, Desclée s'annonçait comme la Dorval de ce mouvement. C'est
pourquoi nous la regrettons avec tant d'amertume. Il est une loi: c'est
que toute période littéraire, au théâtre, doit amener avec elle ses
interprètes, sous peine de ne pas être. La tragédie a eu ses illustres
comédiens pendant deux siècles; le romantisme a fait naître toute une
génération d'artistes de grand talent. Aujourd'hui, le naturalisme ne
peut compter sur aucun acteur de génie. C'est sans doute parce que les
oeuvres, elles aussi, ne sont encore qu'en promesse. Il faut des succès
pour déterminer des courants d'enthousiasme et de foi; et ces courants
seuls dégagent les originalités, amènent et groupent autour d'une cause
les combattants qui doivent la défendre.
Examinez le personnel de nos actrices, par exemple. Voilà Desclée morte,
à qui confiera-t-on le rôle de Froufrou? M. Montigny a voulu utiliser
mademoiselle Legault, qu'il avait sous la main. Mais je suis persuadé
que celle-ci n'a accepté le rôle qu'à son corps défendant; il n'est pas
dans ses moyens; elle y est fort jolie, seulement elle ne saurait
lui donner de la profondeur ni en rendre le détraquement nerveux.
Mademoiselle Legault est une très charmante ingénue, un peu minaudière,
dont on a voulu à tort forcer les notes aimables.
Je crois que, si M. Montigny avait eu le choix, il aurait préféré donner
le rôle à mademoiselle Blanche Pierson. Je ne vois guère qu'elle,
toujours en dehors de la Comédie-Française, qui puisse aborder
aujourd'hui les rôles de Desclée. Mademoiselle Pierson, qui n'a été
longtemps qu'une jolie femme, se trouve être actuellement une des rares
comédiennes qui sentent la vie moderne. Elle s'est montrée remarquable
dans _Fromont jeune et Risler aîné_, d'Alphonse Daudet. A la vérité,
elle manque d'un je ne sais quoi, ce qui la laisse toujours un peu dans
l'ombre; elle n'a pas la foi peut-être, elle n'enlève pas une salle d'un
geste ou d'un mot. Rappelez-vous ses créations, aucune ne vient en avant
et ne s'impose par une largeur magistrale. Je le répète, elle n'en est
pas moins la seule artiste qu'on aimerait voir dans _Froufrou_.
Je ne puis nommer madame Rousseil, dont je parlais tout à l'heure.
Celle-là n'a rien de moderne. Elle est taillée pour la tragédie, elle a
les bras forts et le masque énergique des héroïnes de Corneille. Quand
elle descend au drame, il lui faut des créations mâles, des vigueurs
qui emportent tout. Je ne la vois pas chaussée des fines bottines de la
Parisienne, se jouant et agonisant dans des amours à fleur de peau.
Quant à madame Fargueil, qui a eu de si beaux cris de passion, elle
est trop marquée aujourd'hui, comme on dit en argot de coulisse, pour
accepter des rôles où il y a des scènes d'amour. Il lui faut désormais
des rôles faits pour elle, ce qui la rend d'un emploi assez difficile,
malgré son beau talent.
Mon intention n'est point de passer ainsi toutes nos comédiennes en
revue. Le lecteur peut continuer aisément ce travail. Il verra combien
il est malaisé de trouver une Froufrou; j'ai pris ce personnage de
Froufrou comme type d'un personnage strictement moderne, parce que
l'actualité me l'apportait et qu'il est, en effet, suffisamment
caractéristique. Si l'on imagine un rôle plus accentué encore, n'ayant
plus certains côtés de grâce facile, vivant une vie moins factice, d'une
classe moins élégante, on comprendra que le choix d'une interprète
devient alors d'une difficulté presque insurmontable. Où découvrir une
femme assez artiste pour vivre sur les planches la vie qu'elle voit tous
les jours dans la rue, pour oublier les grimaces apprises et se donner
tout entière, avec ses souffrances et ses joies? Ce qui complique les
choses, c'est que la modernité tend à rendre les oeuvres dramatiques
très complexes: les rôles ne sont plus d'un seul jet, coulés dans une
abstraction; ils reproduisent toute la créature qui pleure et qui rit,
qui se jette continuellement à droite et à gauche. Dès lors, ces rôles
demandent une composition extrêmement serrée. Il faut un grand talent
pour s'en tirer avec honneur.
J'ai mis la Comédie-Française à part. Les débutants n'y sont point joués
facilement. Il y a pourtant là une sociétaire, madame Sarah Bernhardt,
qui a la flamme moderne. Jusqu'à présent, il me semble qu'elle n'a pas
eu une création où elle se soit donnée complètement. On a goûté sa voix
si souple et si sonore, dans ce rôle de dona Sol, qui n'est guère qu'un
rôle de figurante. On a admiré sa science dans _Phèdre_ et dans le
répertoire romantique. Mais, selon moi, la tragédie et le drame
romantique ont des liens traditionnels qui garrottent sa nature. Je la
voudrais voir dans une figure bien moderne et bien vivante, poussée dans
le sol parisien. Elle est fille de ce sol, elle y a grandi, elle l'aime
et en est une des expressions les plus typiques. Je suis persuadé
qu'elle ferait une création qui serait une date dans notre histoire
dramatique.
Nous avons bien vu madame Sarah Bernhardt dans l'_Étrangère_, de M.
Dumas. Mais, vraiment, son personnage de miss Clarkson était une
plaisanterie par trop romantique. Cette Vierge du mal qui parcourait
la terre pour se venger des hommes, en se faisant aimer d'eux et en
se régalant ensuite de leurs souffrances, est à mon sens une des
imaginations les plus comiques qu'on puisse voir. L'artiste avait
surtout, au troisième acte, je crois, un interminable monologue, d'une
drôlerie achevée. Madame Sarah Bernhardt exécuta un tour de force en n'y
étant pas ridicule. Même elle montra, dans l'_Étrangère_, ce qu'elle
pourrait donner, le jour où elle aurait un rôle central dans une pièce
moderne, prise en pleine réalité sociale.
Souvent, cette grave question de l'interprétation m'a préoccupé. Chaque
fois qu'un auteur dramatique, ayant quelque souci de la vérité, a
aujourd'hui un rôle important de femme à distribuer, je sais qu'il se
trouve dans l'embarras. On finit toujours, il est vrai, par faire un
choix, mais la pièce en pâtit souvent. Le public ne saurait entrer dans
cette cuisine des coulisses; la pièce est médiocrement jouée, et comme
justement les pièces d'analyse et de caractère ne supportent pas une
interprétation médiocre, on la siffle. C'est une oeuvre enterrée. Il
est vrai que nous sommes singulièrement difficiles, nous voudrions des
artistes jeunes, jolies, très intelligentes, profondément originales.
En un mot, nous tous qui travaillons pour l'avenir, nous demandons des
comédiennes de génie.
V
Le cas de madame Sarah Bernhardt me paraît des plus intéressants et des
plus caractéristiques. Je n'ai pas à prendre la défense de la grande
artiste, que son talent défendra suffisamment. Mais je ne puis résister
au besoin d'étudier, à son sujet, ce fameux besoin de réclame qui affole
notre époque, selon les chroniqueurs.
D'abord, posons nettement les situations. Madame Sarah Bernhardt est
accusée d'être dévorée d'une fièvre de publicité. A entendre les
chroniqueurs et les reporters de notre presse parisienne, elle ne dit
pas une parole, ne risque pas un acte, sans en calculer à l'avance le
retentissement. Non contente d'être une comédienne adorée du public,
elle a cherché à se singulariser en touchant à la sculpture, à la
peinture, à la littérature. Enfin, on en est venu à dire que, tout à
fait affolée par sa rage de réclame, compromettant la dignité de la
Comédie-Française, elle avait fini par se montrer à Londres, vêtue en
homme, pour un franc.
Quant aux chroniqueurs et aux reporters qui dressent aujourd'hui ce
réquisitoire, ils prennent des attitudes de moralistes affligés. Ils
pleurent sur ce beau talent qui se compromet. Ils menacent la comédienne
de la lassitude du public et lui font entendre que, si elle fait encore
parler d'elle d'une façon désordonnée, on la sifflera. En un mot, eux
qui sont les seuls coupables de tout ce bruit, ils déclarent que si le
bruit continue, c'en est fait de madame Sarah Bernhardt; et le plus
comique, c'est que, précisément, ils continuent eux-mêmes le bruit.
J'ai lu avec attention les derniers articles de M. Albert Wolff, dans
le _Figaro_. M. Albert Wolff est un écrivain de beaucoup d'esprit et
de raison; mais il «s'emballe» aisément. Quand il croit être dans la
vérité, il pousse sa thèse à l'aigu; et vous devinez quelle besogne,
s'il est dans l'erreur. Beaucoup d'autres ont parlé comme lui de madame
Sarah Bernhardt. Mais je m'adresse à lui, parce qu'il a une réelle
puissance sur le public.
Voyons, de bonne foi, croit-il à cet amour enragé de madame Sarah
Bernhardt pour la réclame? Ne s'avoue-t-il pas que, si madame Sarah
Bernhardt aime aujourd'hui à entendre parler d'elle, la faute en est
précisément à lui et à ses confrères qui ont fait autour d'elle un
tapage si énorme? Ne voit-il pas enfin que, si notre époque est
tapageuse, avide de boniments, dévorée par la publicité à outrance, cela
vient moins des personnalités dont on parle que du vacarme fait autour
de ces personnalités par la presse à informations. Examinons cela
tranquillement, sans passion, uniquement pour trouver la vérité, en nous
appuyant sur le cas de madame Sarah Bernhardt.
Qu'on se rappelle ses débuts. Ils furent assez difficiles. Le _Passant_,
tout d'un coup, la mit en lumière. Il y a de cela une dizaine d'années.
Dès ce jour-là, la presse s'empara d'elle, et ce fut surtout de sa
maigreur dont il fut question. Je crois que cette maigreur fit alors
pour sa réputation beaucoup plus que son talent. Pendant dix années, on
n'a pu ouvrir un journal sans trouver une plaisanterie sur la maigreur
de madame Sarah Bernhardt. Elle était surtout célèbre parce qu'elle
était maigre. M. Albert Wolff pense-t-il que madame Sarah Bernhardt
s'était fait maigrir pour qu'on parlât d'elle? J'imagine qu'elle a dû
être souvent blessée par ces bons mots d'un goût douteux; ce qui exclut
l'idée qu'elle payait des gens pour les publier.
Ainsi donc voilà son début dans la réclame. Elle est maigre, et les
chroniqueurs, aidés des reporters, font d'elle un phénomène qui occupe
l'Europe. Plus tard, on découvre d'autres choses: par exemple, on
l'accuse d'une méchanceté diabolique; on raconte que, chez elle, elle
invente des supplices atroces pour ses singes; puis, toutes sortes
de légendes se répandent, elle dort dans son cercueil, un cercueil
capitonné de satin blanc; elle a des goûts macabres et sataniques, qui
la font tomber amoureuse d'un squelette, pendu dans son alcôve. Je
m'arrête, je ne puis dire ici les histoires monstrueuses qui ont
circulé, et que la presse a répandues crûment ou à demi mots. De
nouveau, je prie M. Albert Wolff de me dire s'il soupçonne madame Sarah
Bernhardt d'avoir fait circuler ces histoires elle même, dans le but
calculé de faire parler d'elle.
Je touche ici un point délicat. En quoi les excentricités de madame
Sarah Bernhardt, vraies ou non, intéressaient-elles le public? Je suis
persuadé, pour mon compte, de la fausseté parfaite de ces légendes.
Mais, quand il serait vrai que madame Sarah Bernhardt rôtirait des
singes et coucherait avec un squelette, qu'avons-nous à voir là-dedans,
nous autres, si c'est son plaisir? Dès qu'on est chez soi, les portes
closes, on a le droit absolu de vivre à sa guise, pourvu qu'on ne gêne
personne. C'est affaire de tempérament. Si je disais que tel critique,
très moral, vit dans une cour de petites femmes complaisantes, que
tel romancier idéaliste patauge dans la prose de l'escroquerie, je me
mêlerais certainement de ce qui ne me regarde pas. La vie intérieure
de madame Sarah Bernhardt ne regardait ni les reporters ni les
chroniqueurs. En tout cas, ce n'est pas encore elle qu'il faut accuser
ici de chercher la réclame; c'est la réclame, violente et blessante,
qui a forcé sa demeure et qui a mis autour de l'artiste la réputation
romantique et légèrement ridicule d'une femme à moitié folle.
Maintenant, arrivons à la grosse accusation. On lui reproche surtout de
ne pas s'en être tenu à l'art dramatique, d'avoir abordé la sculpture,
la peinture, que sais-je encore! Cela est plaisant. Voila que, non
content de la trouver maigre et de la déclarer folle, on voudrait
réglementer l'emploi de ses journées. Mais, dans les prisons, on est
beaucoup plus libre. Est-ce qu'on s'inquiète de ce que madame Favart ou
madame Croizette fait en rentrant chez elle? Il plaît à madame Sarah
Bernhardt de faire des tableaux et des statues, c'est parfait. A la
vérité, on ne lui nie pas le droit de peindre ni de sculpter, on
déclare simplement qu'elle ne devrait pas exposer ses oeuvres. Ici le
réquisitoire atteint le comble du burlesque. Qu'on fasse une loi tout de
suite pour empêcher le cumul des talents. Remarquez qu'on a trouvé la
sculpture de madame Sarah Bernhardt si personnelle, qu'on l'a accusée
de signer des oeuvres dont elle n'était pas l'auteur. Nous sommes ainsi
faits en France, nous n'admettons pas qu'une individualité s'échappe de
l'art dans lequel nous l'avons parquée. D'ailleurs, je ne juge pas
le talent de madame Sarah Bernhardt, peintre et sculpteur; je dis
simplement qu'il est tout naturel qu'elle fasse de la peinture et de la
sculpture, si cela lui plaît, et qu'il est plus naturel encore qu'elle
montre cette peinture et cette sculpture, qu'elle tâche de vendre ses
oeuvres, qu'elle mène, en un mot, ses occupations et sa fortune comme
elle l'entend.
Ce sont là des affirmations naïves, tant elles vont de soi. On sourit
d'avoir à expliquer que chacun a le droit strict d'arranger son
existence selon son goût, sans qu'on le jette violemment sur la
sellette, devant l'opinion publique. Et ici le reproche adressé à madame
Sarah Bernhardt de chercher la publicité devient plaisant. Sans doute,
comme peintre et comme sculpteur, elle cherche la publicité, si l'on
entend par là qu'elle expose ses oeuvres et qu'elle les vend. Mais alors
pourquoi ne lui fait-on pas un crime de chercher la publicité comme
artiste dramatique? Les personnes qui la rêvent modeste et cachée,
devraient lui défendre de paraître sur les planches. De cette façon, on
ne parlerait plus d'elle du tout. Si l'on admet qu'elle se montre au
public en chair et en os,--en os surtout, dirait un reporter,--elle
peut bien lui montrer ensuite ses oeuvres. C'est raisonner
singulièrement que de conclure à un besoin furieux de réclame, parce
qu'elle ne se contente pas du théâtre et qu'elle s'adresse aux autres
arts; il faudrait plutôt conclure à un besoin d'activité, à une
satisfaction de tempérament. Jamais personne n'a eu le courage de mener
à bien de longs travaux, dans le but étroit d'obtenir des articles. On
écrit, on peint, on sculpte, uniquement parce que la main vous démange.
C'est ce que M. Sarcey doit admettre, car lui se lamente seulement
sur le temps que la peinture et la sculpture prennent à madame Sarah
Bernhardt. Elle est trop occupée, selon lui, et c'est pourquoi elle a
fait manquer à Londres une matinée, scandale énorme qui a occupé toute
la presse. Je ne veux pas entrer dans la discussion des faits qui se
sont passés là-bas, d'autant plus que je me méfie des articles publiés;
je sais quelle est la vérité des journaux. Il paraît pourtant que madame
Sarah Bernhardt était réellement très souffrante, et il est tout à fait
comique d'attribuer cette indisposition à sa peinture, à sa sculpture,
ou encore à la fatigue que lui occasionnent les représentations données
par elle en dehors du théâtre. Tout le monde peut être malade, même
sans s'être fatigué et sans être peintre ou sculpteur. Ce qui me met
en défiance sur les chroniques que nous avons lues, c'est justement le
démenti donné par l'intéressée elle-même au conte qui la présentait
vêtue en homme, au milieu de ses tableaux et de ses statues, et se
montrant pour un franc comme une bête curieuse. Je reconnais là les
mêmes imaginations que pour les singes à la broche et le squelette
dans le lit. A cette heure, tout se gâterait; madame Sarah Bernhardt
parlerait de donner sa démission; la question deviendrait grosse
d'orage. Cela est vraiment très typique. Je n'entends pas trancher la
question, mais j'ai voulu exposer les faits.
Et, à présent, je le demande une fois encore à M. Albert Wolff, si les
reporters, si les chroniqueurs n'avaient pas fait d'abord de madame
Sarah Bernhardt une maigre légendaire qui restera dans l'histoire; si,
plus tard, ils ne s'étaient pas occupés de son squelette et de ses
singes; si, lorsque la copie leur manquait, ils n'avaient pas bouché le
trou avec un bon mot ou une indiscrétion sur elle; s'ils n'avaient pas
empli les journaux de leur étonnement goguenard, chaque fois qu'elle
a fait un envoi au Salon, publié un livre ou monté en ballon captif;
enfin, si, lors de ce voyage de la Comédie-Française à Londres, ils ne
nous avaient pas raconté en détail jusqu'à ses maux de coeur: M. Albert
Wolff croit-il que les choses en seraient venues au point où elles en
sont?
Ce que j'ai voulu établir nettement, c'est ce que j'énonçais au début:
ce n'est pas madame Sarah Bernhardt comédienne, ce n'est pas nous
artistes, romanciers, poètes, qui sommes pris de cette rage de réclame;
c'est le reportage, c'est la chronique qui, depuis cinquante ans, ont
changé les conditions de la réclame, décuplé les appétits curieux du
public, soulevé autour des personnalités en vue cet orchestre formidable
de l'information à outrance. Ici, j'élargis mon sujet; à la vérité, je
n'ai pris le cas de madame Sarah Bernhardt que pour préciser des faits
dont j'ai été frappé. Mon expérience personnelle m'a appris que,
lorsqu'un chroniqueur accuse un écrivain de chercher le bruit, il arrive
que l'écrivain est un bon bourgeois faisant tranquillement sa besogne,
tandis que c'est le chroniqueur qui joue devant lui de la trompette.
Remarquez que les écrivains, comme les comédiens, finissent souvent
par se laisser aller agréablement sur cette pente de la réclame. On
s'habitue au tapage; on a sa ration de publicité tous les matins, et
l'on s'attriste, quand on ne trouve plus son nom dans les journaux.
Il est très possible qu'on ait gâté madame Sarah Bernhardt comme tant
d'autres, en lui donnant l'habitude de voir le monde tourner autour
d'elle. Mais, dans ce cas, elle est une victime et non une coupable.
Paris a toujours eu de ces enfants gâtés qu'il comble de sucre, dont il
veut connaître les moindres gestes, qu'il caresse à les faire saigner,
dont il dispose pour ses plaisirs avec un despotisme d'ogre aimant la
chair fraîche. La presse à informations, le reportage, la chronique, ont
donné un retentissement formidable à ces caprices de Paris, voilà tout.
La question est là et pas ailleurs. Il serait vraiment cruel de s'être
amusé pendant dix ans de la maigreur de madame Sarah Bernhardt, d'avoir
fait courir sur elle une légende diabolique, de s'être mêlé de toutes
ses affaires privées et publiques en tranchant bruyamment les questions
dont elle était seule juge, d'avoir occupé le monde de sa personne, de
son talent et de ses oeuvres, pour lui crier un jour: «A la fin, tu nous
ennuies, tu fais trop de bruit; tais-toi.» Eh! taisez-vous, si cela vous
fatigue de vous entendre!
Voilà ce que j'avais à dire. C'est un simple procès-verbal. Je n'attaque
pas la presse à informations, qui m'amuse et qui me donne des documents.
Je crois qu'elle est une conséquence fatale de notre époque d'enquête
universelle. Elle travaille, plus brutalement que nous, et en se
trompant souvent, à l'évolution naturaliste. Il faut espérer qu'un jour
elle aura l'observation plus juste et l'analyse plus nette, ce qui
ferait d'elle une arme d'une puissance irrésistible En attendant, je lui
demande simplement de ne pas prêter le fracas de son allure aux gens
qu'elle emporte dans sa course, quitte à leur casser les reins, s'ils
viennent à tomber.