LE COSTUME

I

Je viens de lire un bien intéressant ouvrage: l'_Histoire du costume au

théâtre_, par M. Adolphe Jullien.

Depuis bientôt quatre ans que je m'occupe de critique dramatique, me

souciant moins des oeuvres que du mouvement littéraire contemporain, me

passionnant surtout contre les traditions et les conventions, j'ai senti

bien souvent de quelle utilité serait une histoire de notre théâtre

national. Sans doute, cette histoire a été faite, et plusieurs fois.

Mais je n'en connais pas une qui ait été écrite dans le sens où je la

voudrais, sur le plan que je vais tâcher d'esquisser largement.

Je voudrais une Histoire de notre théâtre qui eût pour base, comme

l'_Histoire de la littérature anglaise_, de M. Taine, le sol même, les

moeurs, les moments historiques, la race et les facultés maîtresses.

C'est là aujourd'hui la meilleure méthode critique, lorsqu'on l'emploie

sans outrer l'esprit de système. Et cette Histoire montrerait alors

clairement, en s'appuyant sur les faits, le lent chemin parcouru

depuis les Mystères jusqu'à nos comédies modernes, toute une évolution

naturaliste, qui, partie des conventions les plus blessantes et les

plus grossières, les a peu à peu diminuées d'année en année, pour se

rapprocher toujours davantage des réalités naturelles et humaines.

Tel serait l'esprit même de l'oeuvre, l'ouvrage tendrait simplement

à prouver la marche constante vers la vérité, une poussée fatale,

un progrès s'opérant à la fois dans les décors, les costumes, la

déclamation, les pièces, et aboutissant à nos luttes actuelles. Je

souris, lorsqu'on m'accuse de me poser en révolutionnaire. Eh! je sais

bien que la révolution a commencé du jour où le premier dialogue a été

écrit, car c'est une fatalité de notre nature, de ne pouvoir rester

stationnaire, de marcher, même malgré nous, à un but qui se recule sans

cesse.

Les aimables fantaisistes ont un argument: dans les lettres, le progrès

n'existe pas. Sans doute, si l'on parle du génie. L'individualité d'un

écrivain existe en dehors des formules littéraires de son temps. Peu

importe la situation où il trouve les lettres à sa naissance; il s'y

taille une place, il laisse quand même une production puissante, qui

a sa date; seulement, j'ajouterai que tous les génies ont été

révolutionnaires, qu'ils ont précisément grandi au-dessus des autres,

parce qu'ils ont élargi la formule de leur âge. Ainsi donc, il faut

distinguer entre l'individualité des écrivains et le progrès des

lettres. J'accorde qu'en tous temps, avec les formules les plus fausses,

au milieu des conventions les plus ridicules, le génie a laissé des

monuments impérissables. Mais il faut qu'on m'accorde ensuite que les

époques se transforment, que la loi de ce mouvement paraît être

un besoin constant de mieux voir et de mieux rendre. En somme,

l'individualité est comme la graine qui tombe dans tel ou tel terrain;

sans elle pas de plante, elle est la vie; mais le terrain a aussi son

importance, car c'est lui qui va déterminer, par sa nature, les façons

d'être de la plante.

Je me suis toujours prononcé pour l'individualité. Elle est l'unique

force. Cependant, nous n'irions pas loin dans nos études critiques, si

nous voulions l'abstraire de l'époque où elle se produit. Nous sommes

tout de suite forcés d'en arriver à l'étude du terrain. C'est cette

étude du terrain qui m'intéresse, parce qu'elle m'apparaît pleine

d'enseignements. Puis, nous nous trouvons ici dans un domaine qui

devient de jour en jour scientifique. Si on laisse l'individualité de

côté pour la reprendre et l'étudier chaque fois qu'elle se produira;

si on se borne à examiner, par exemple, l'histoire des conventions au

théâtre: on reste frappé de cette loi constante dont je viens de parler,

de ce lent progrès vers toutes les vérités. Cela est indéniable.

Je ne fais qu'indiquer à larges traits un plan général. Prenez les

décors: c'est d'abord des toiles pendues à des cordes; c'est ensuite les

compartiments des Mystères, puis un même décor pour toutes les pièces,

puis un décor fait en vue de chaque oeuvre, puis une recherche de plus

en plus marquée de l'exactitude des lieux, jusqu'aux copies si fidèles

de notre temps. Prenez les costumes, et j'y reviendrai longuement avec

M. Julien: même gradation, la fantaisie et l'insouciance comme point

de départ, et une continuelle réforme aboutissant à nos scrupules

historiques d'aujourd'hui. Prenez la déclamation, l'art du comédien:

pendant deux siècles, on déclame sur un ton ampoulé, on lance les vers

comme un chant d'église, sans la moindre recherche de la justesse et de

la vie; puis, avec mademoiselle Clairon, avec Lekain, avec Talma, le

progrès s'accomplit très péniblement et au milieu des discussions.

Ce qu'on parait ignorer, c'est que, si l'on jouait aujourd'hui, à la

Comédie-Française, une pièce de Corneille, de Molière ou de Racine,

comme elle a été jouée à la création, on se tiendrait les côtes de

rire, tant les décors, les costumes et le ton des acteurs sembleraient

grotesques.

Voilà qui est clair. Le progrès, ou si l'on aime mieux l'évolution, ne

peut faire doute pour personne. Depuis le quinzième siècle, il s'est

produit ce que je nommerai un besoin d'illusion plus grand. Les

conventions, les erreurs de toutes sortes ont disparu, une à une, chaque

fois qu'une d'entre elles a fini par trop choquer le public. On doit

ajouter qu'il a fallu des années et l'effort des plus grands génies pour

venir à bout des moindres contre sens. C'est là ce que je voudrais voir

établi nettement par une Histoire de notre théâtre national.

Tenez, une des questions les plus curieuses et qui montre bien

l'imbécillité de la convention. Au quinzième siècle, tous les rôles de

femme étaient tenus par de jeunes garçons. Ce fut seulement sous Henri

IV qu'une actrice osa paraître sur les planches. Mais cette audace causa

un scandale affreux; le public se fâchait, trouvait cela immoral. Et le

plus étonnant, c'est que le déguisement des jeunes garçons, ces jupes

qu'ils portaient, donnaient naissance à de honteuses débauches, à

des amours monstrueux, qui semblaient ne choquer personne. On sait

aujourd'hui combien est pénible pour notre public, même dans la farce,

l'entrée d'un comique vêtu d'une robe; c'est juste l'effet contraire,

nous voyons une indécence où nos pères trouvaient une nécessité morale,

car pour eux une femme qui paraissait sur un théâtre prostituait son

sexe. D'ailleurs, pendant tout le dix-septième siècle, des hommes

tinrent encore les rôles de vieilles femmes et de soubrettes. Ce fut

Béjart qui créa madame Pernelle. Beauval parut dans madame Jourdain,

madame de Sottenville, Philaminte. Essayez aujourd'hui de rétablir une

pareille distribution, et la tentative semblera ordurière.

Ajoutez que beaucoup de rôles étaient joués sous le masque. Cela du coup

tuait l'expression, tout un coin de l'art du comédien. Pourvu que le

vers fût lancé, le public était content. Il paraissait n'éprouver aucun

besoin de réalité matérielle. J'ai trouvé dans l'ouvrage de M. Jullien

une phrase qui m'a frappé. «Oreste, César, Horace, dit-il, étaient

burlesquement travestis en courtisans de la plus grande cour d'Europe,

et cette mode, qui nous paraîtrait aujourd'hui si déplaisante, ne

choquait en rien nos ancêtres, qui semblaient, à dire vrai, ne juger

les oeuvres dramatiques que par les yeux de la pensée, en faisant

abstraction complète de la représentation théâtrale.» Tout est là,

méditez cette expression: «Les yeux de la pensée».

En effet, la grande évolution naturaliste, qui part du quinzième siècle

pour arriver au nôtre, porte tout entière sur la substitution lente de

l'homme physiologique à l'homme métaphysique. Dans la tragédie,

l'homme métaphysique, l'homme d'après le dogme et la logique, régnait

absolument. Le corps ne comptant pas, l'âme étant regardée comme

l'unique pièce intéressante de la machine humaine, tout drame se passait

en l'air, dans l'esprit pur. Dès lors, à quoi bon le monde tangible?

Pourquoi s'inquiéter du lieu où se passait l'action? Pourquoi s'étonner

d'un costume baroque, d'une déclamation fausse? Pourquoi remarquer que

la reine Didon était un garçon que sa barbe naissante forçait à porter

un masque? Tout cela n'importait pas, on ne descendait pas à ces

misères, on écoutait la pièce comme une dissertation d'école sur un cas

donné. Cela se passait au-dessus de l'homme, dans le monde des idées, si

loin de l'homme réel, que la réalité du spectacle aurait gêné.

Tel est le point de départ, le point religieux dans les Mystères, le

point philosophique plus tard dans la tragédie. Et c'est dès le début

aussi que l'homme naturel, étouffé sous la rhétorique et sous le dogme,

se débat sourdement, veut se dégager, fait de longs efforts inutiles,

puis finit par s'imposer membre à membre. Toute l'histoire de notre

théâtre est dans ce triomphe de l'homme physiologique apparaissant

davantage à chaque époque, sous le mannequin de l'idéalisme religieux et

philosophique. Corneille, Molière, Racine, Voltaire, Beaumarchais, et

de nos jours, Victor Hugo, Emile Augier, Alexandre Dumas fils, Sardou

lui-même, n'ont eu qu'une besogne, même lorsqu'ils ne s'en sont pas

nettement rendu compte: augmenter la réalité de l'oeuvre dramatique,

progresser dans la vérité, dégager de plus en plus l'homme naturel et

l'imposer au public. Et, fatalement, l'évolution ne s'arrête pas avec

eux, elle continue, elle continuera toujours. L'humanité est très jeune.

M. Jullien a parfaitement compris cette évolution, lorsqu'il a écrit

ceci: «Il est à remarquer que, dans toute l'histoire du théâtre en

France, non seulement la déclamation et le jeu des acteurs sont en

rapport avec le costume théâtral et en ont suivi les modifications, mais

que ce rapport existait aussi entre les costumes et les défauts des

pièces. Rien n'est isolé au théâtre; tout s'enchaîne et se tient:

défauts et décadence, qualités et progrès.»

C'est très juste. Je l'ai dit, l'évolution se porte sur tout et c'est

justement là ce qui en montre le caractère scientifique. Aucun caprice;

une marche logique, allant à un but déterminé. Les étapes elles-mêmes,

plus ou moins retardées, s'expliquent par des causes fixes, la

résistance du public et des moeurs, la venue de grands écrivains et

de grands acteurs, les circonstances historiques, favorables ou

défavorables. Si un esprit sincère, amoureux de l'étude, écrivait

l'Histoire que je demande, il nous ferait faire un bien grand pas dans

cette question de la convention que j'ai prise pour champ de lutte. Je

puiserais dans cette oeuvre des arguments décisifs, et je suis persuadé

que toutes les intelligences nettes seraient bientôt de mon côté.

Mais voilà, cette Histoire de notre théâtre n'existe pas, et ce n'est

pas moi qui l'écrirai, car elle demanderait un loisir dont je ne puis

disposer. Plus tard, on l'écrira, cela est certain; l'évolution qui

se produit dans notre critique elle-même, la conduit à ces études

d'ensemble, à cette analyse des grands mouvements de l'esprit.

Aujourd'hui, si nous manquons d'arguments, c'est que tout le passé doit

être remis en question, et être fouillé avec nos nouvelles méthodes. La

besogne de déblaiement sera beaucoup plus facile pour nos petits-fils,

parce qu'ils auront des outils solides. Chaque jour, je me sens arrêté,

faute de pouvoir procéder aux études nécessaires. Et ce qui me manque

surtout, c'est une Histoire générale de notre littérature, écrite sur

les documents exacts et d'après la méthode scientifique.

Dès lors, on doit comprendre quelle a été ma joie, en lisant l'_Histoire

du costume au théâtre_, qui ne traite a la vérité qu'un côté assez

restreint de la question, mais qui suffit pour indiquer nettement

l'évolution naturaliste au théâtre, depuis le quinzième siècle jusqu'à

nos jours. La tentative est excellente; maintenant on peut voir ce que

donnerait une Histoire générale.

Le Naturalisme au théâtre, les théories et les exemples · 第 21 / 72 题