En second lieu, dans un des manuscrits de Conrart[58] indépendant des

deux collections connues de la bibliothèque de l'Arsenal, nous voyons

une version très-incomplète des madrigaux de la _Guirlande_, parmi

lesquels plusieurs pièces aussi anonymes qu'inédites se trouvent mêlées.

[58] Mélanges de vers et de prose, petit in-folio;

belles-lettres, 145 pp. 1087 et suivantes. (Voyez Madrigaux

inédits, p. 79 de ce vol.) _Bibliothèque de l'Arsenal_, mss., B.

L., n° 151.

Ces deux copies manuscrites sont les seules dont nous ayons eu

connaissance.

Le recueil de Sercy[59] eut la gloire de mettre au jour les madrigaux

_imprimés_ de l'illustre _Guirlande_, mais c'est à l'édition de la Vie

du duc de Montausier, parue en 1729[60], que revient l'honneur d'une

première impression conforme au texte de l'in-folio manuscrit.

[59] Poésies choisies de MM. Corneille, Benserade, de Scudéry,

Bois-Robert, Cotin, etc., 5 vol. in-12. (_Paris_, Ch. de Sercy,

1657-1666, t. II, p. 237.) A part les trois madrigaux de

Corneille, aucune pièce de la Guirlande n'est signée dans ce

recueil.

[60] Vie de M. le duc de Montausier, gouverneur de Monseigneur le

Dauphin, par N*** (Nicolas Petit), _Paris_, Rollin et Genneau,

1729, 2 vol. Les madrigaux se trouvent à la fin du tome II.

Voici maintenant les éditions intégrales et successives de la _Guirlande

de Julie_:

1° LA GUIRLANDE DE JULIE, offerte à Mlle de Rambouillet, _Julie-Lucine

d'Angènes_, par M. le Marquis de Montausier. _Paris, de l'Imprimerie de

Monsieur_, 1784, in-8° de 82 pages[61].

[61] M. Renouard, dans le _Catalogue d'un amateur_, prétend que

cette édition de Didot (qu'on peut considérer comme édition

princeps) fut tirée à 90 exemplaires, et Brunet affirme qu'elle

le fut au moins à 250. De toutes manières, ce livre est devenu

excessivement rare, et son prix est très-élevé dans les ventes où

il figure.

2° LA GUIRLANDE DE JULIE, offerte à Mlle de Rambouillet, _Julie-Lucine

d'Angènes_, par M. le Marquis de Montausier, ornée de trente gravures

dessinées et peintes par Mme Legendre. _A Paris_, chez Mlle Adèle

Prudhomme, rue des Marais, no 18.--_H. Nicole et Pelicier._--_Imprimerie

de Didot le jeune_, 1818, in-18 carré, frontispice gravé, avec

vignette[62].

[62] Cette édition, copie fidèle du texte de 1784, est sur papier

vélin double satiné, et d'une forme carrée peu agréable. Bien que

relativement rare, ce petit volume est orné de dessin-enluminés

si médiocres d'exécution, qu'ils sembleraient destinés à un

manuel de botanique plutôt qu'à la Guirlande de la belle

Julie.--Il est douteux, comme le dit Nodier, que cette édition

passe jamais du boudoir des dames dans le cabinet du bibliophile.

3° LA GUIRLANDE DE JULIE, expliquée par de nouvelles annotations sur les

madrigaux et sur les fleurs peintes qui la composent, par M. Amoreux, Dr

M{n}. _Gabon et Cie, Montpellier et Paris_, 1824, in-8°[63].

[63] La Guirlande de Julie expliquée par les annotations de M.

Amoreux suit le texte des éditions précédentes; mais les

éclaircissements et notes de l'éditeur portent peut-être trop sur

_la flore_ de chaque madrigal pour ne pas assez s'attacher au

madrigal lui-même.--Cependant, bien que M. Amoreux se soit

éloigné du but où il eût dû grouper ses notes, son édition est

intéressante et digne d'être consultée.

4° LA GUIRLANDE DE JULIE, offerte à Mlle de Rambouillet par M. de

Montausier. _Paris_, N. Delangle, éditeur, 1826 (collection des Petits

Classiques françois)[64].

[64] La collection des _Petits Classiques françois_, si

recherchée aujourd'hui, a prêté sa charmante typographie à la

_Guirlande de Julie_, qui en fait partie.--M. Ch. Nodier, associé

de N. Delangle, s'est contenté de réimprimer élégamment l'édition

de 1784, avec toutes ses erreurs, sans y joindre la moindre

note.--C'est sous la forme d'un simple petit avertissement que le

fin bibliophile a prouvé sa collaboration à cette nouvelle

édition.

5° LA GUIRLANDE DE JULIE pour Mlle de Rambouillet, _Julie-Lucine

d'Angennes_. (Appendice de _Précieux et Précieuses_, par Ch. L. Livet.

_Paris_, Didier et Cie, in-8º, 1859; 2e édition, in-12, 1870[65]).

[65] La galanterie de M. de Montausier ne pouvait être mieux

précédée que de la riche étude des mœurs littéraires du XVIIe

siècle que M. Ch. L. Livet peint si habilement dans _Précieux et

Précieuses_. M. Livet nous introduit à l'hôtel de Rambouillet, où

rien ne nous échappe. Avec lui nous vivons la vie de tous les

littérateurs connus de l'époque; leur langage imagé refleurit

comme aux beaux jours, et nous voyons vigoureusement dessinées,

défiler devant nous, les silhouettes de Scudéry, Boisrobert,

René, Le Pays, l'abbé Cotin, l'abbé d'Aubignac et tant

d'autres.--C'est pour terminer cette étonnante résurrection et

placer dans son vrai milieu l'œuvre de Montausier que M. Livet

donne la _Guirlande de Julie_ à la fin de son volume.--Son

édition est correcte, sérieuse, et revue avec le plus grand soin

sur le manuscrit original que possède aujourd'hui M. le duc

d'Uzès.

La bibliographie de ce livre aussi recherché que curieux se termine ici;

nous croyons avoir noté aussi consciencieusement que possible les faits

les plus saillants qui ont rapport à cet ouvrage; nous avons parlé de

ses manuscrits, de ses copies et de ses différentes réimpressions;

revenons donc à son _parrain_ et aux poëtes qui dans cette fête des

madrigaux prirent part, sur le Parnasse, à la nombreuse cueillette des

fleurs qui composèrent l'immortelle couronne.

Pendant son séjour à Paris, M. de Sainte-Maure, assidu à l'hôtel de

Rambouillet, vivait dans la plus parfaite intelligence avec les

familiers de la marquise. C'étaient chaque jour assauts de sonnets, de

rimes équivoques, d'épigrammes ou de rondeaux. Dans cette épicurienne

demeure des Muses, l'esprit sans cesse était en sentinelle et

l'impromptu sur le _qui-vive_, prêts à saisir la plus petite allusion ou

le moindre prétexte pour lancer un bon mot, une espièglerie, un rien

adorable. Aussi, lorsque l'occasion s'offrit à tous ces poëtes de faire

leur cour à la _princesse Julie_, ce fut par un enthousiasme général et

une pluie de fleurs qu'ils s'empressèrent d'y répondre.

L'ingénieuse conception de Montausier rallia vers un but unique les

talents les plus opposés; les flèches du madrigal furent mises en commun

dans le même carquois, la coquetterie de chacun fit trêve pendant

quelque temps pour laisser paraître la galanterie d'un seul. Enfin, il

se forma pour ce plan d'amour une association généreuse et spontanée,

une union fidèle, une fraternelle solidarité.

Les jardins d'Apollon furent dévalisés. C'était à qui apporterait les

plus belles fleurs ou en plus grand nombre[66], et Montausier vit venir

à lui, tous animés du même zèle, Arnauld d'Andilly père et fils, Arnauld

de Corbeville, Arnauld de Briotte, marquis de Pomponne; Chapelain,

Colletet, Corneille, Desmarests de Saint-Sorlin, Godeau, Gombaud, Habert

de Montmor; Habert, abbé de Cérisy; Habert, commissaire d'artillerie;

Malleville, Martin de Pinchesne, Scudéry, Tallemant des Réaux, et

jusqu'au vieux marquis de Rambouillet qui voulut, comme les autres,

attacher son petit madrigal à la Guirlande de sa fille Julie.

[66] Voyez l'Avertissement que nous donnons aux _Madrigaux

inédits_.

Voiture seul manquait à l'appel: poëte trop grand seigneur, et amoureux

pour son propre compte, il ne voulait pas être comparé. Il est vrai, à

ce que dit Tallemant, «que les chiens de M. de Montausier et les siens

n'ont jamais trop chassé ensemble[67]»; mais il est juste aussi

d'ajouter que le grand épistolier voyageait alors en Espagne[68], et

qu'il prit fièrement sa revanche plus tard par ses lettres et poésies à

l'adresse de Mlle de Rambouillet et sa riche métamorphose de _Julie en

Diamant_[69].

[67] Tallemant des Réaux (Historiette de _Montausier le cadet_).

Chapelain, dans une lettre écrite à Montausier, en Alsace (en

avril 1640), confirme le bavardage de l'anecdotier; car, en

parlant de Voiture, il l'appelle: _la suffisance de votre

aversion_.

[68] Voiture fit son voyage d'Espagne vers 1633, juste à l'époque

où fut faite en principe la _Guirlande de Julie_ (d'après notre

opinion), bien qu'elle n'ait été calligraphiée et offerte qu'en

1641.

[69] Ms. de Conrart, t. X, p. 604.

M. de Montausier composa seize madrigaux pour sa chère cruelle: l'amant,

comme on le voit, avait fait au poëte la part du lion; mais la muse

Erato n'inspira pas toujours le poëte comme elle l'aurait dû, et, bien

qu'il ait lutté sans trop de désavantage avec ses illustres émules, nous

ne pouvons disconvenir que quelques-unes de ses fleurs manquent de

coloris et paraissent maussades. L'_Alceste de l'hôtel de Rambouillet_

ne fut pas toujours exempt de cet esprit alambiqué qui fit jaillir la

pure critique de l'_Alceste de Molière_, et, de l'avis de Charles

Nodier, l'_Oronte_ de la comédie aurait trouvé place dans la

_Guirlande_[70].

[70] Remarques préliminaires de l'édition donnée par Nodier et

citée plus haut.

Claude de Malleville vient après Montausier par le nombre de madrigaux.

L'heureux poëte de la _Belle Matineuse_, qui remporta le prix sur tous

ses concurrents pour ce célèbre sonnet proposé au mérite[71], travailla

sur treize fleurs de la _Guirlande_, dont neuf furent insérées dans le

manuscrit original[72]; ses vers, galamment tournés, remplis de

délicatesse et de douceur, sont dignes assurément de ses autres poésies.

[71] Malleville avait une telle facilité à composer des sonnets

qu'il en fit trois pour la _Belle Matineuse_.--L'abbé Ménage les

cite dans une dissertation curieuse qu'il a faite sur tous les

sonnets que produisit cette manière de concours. D'après lui, ce

sont des imitations d'Annibal, célèbre poëte italien qui avait

traité le même sujet.

[72] Voyez _Poésies de Malleville_, édition A. Courbé, Paris,

1649, in-4°. Tous les madrigaux y figurent.--Nous avons ajouté à

la fin de notre édition les quatre pièces qui manquent au

manuscrit.

Georges de Scudéry vient ensuite avec un bouquet de douze fleurs

brillantes et diaprées, parmi lesquelles cinq seulement furent prises et

conservées par Montausier. Ces pièces, du fécond auteur d'_Alaric_, sont

empreintes d'une légère affectation, mais le sentiment qui les a dictées

est sincère[73], et l'on reconnaît vite d'ailleurs, sous l'aimable

tournure de ses madrigaux, le faire original du _Poëte guerrier_.

Scudéry rima souvent pour la marquise de Rambouillet et la charmante

Julie. Nous trouvons dans ses poésies, outre de longues stances à

Arthenice[74], le sixain suivant sur le portrait de Mme de Montausier,

_peinte sur marbre en habillement de Pallas, par Stella_[75]:

Cette taille, ce port et cette majesté,

Mieux que l'habillement, montrent la vérité

De ce que le pinceau nous a voulu dépeindre.

L'art icy n'a point voulu feindre,

Et sans doute, ayant tant d'appas,

Ou c'est IVLIE ou c'est PALLAS.

[73] Voyez page 92: _Fleurs inédites de M. de Scudery_.

[74] Scudery, _Poésies diverses_, Courbé, 1649, in-4°.--_Neptune

à la nymphe de Seine pour Madame la marquise de Rambouillet_, p.

257.

[75] _Le Cabinet de M. de Scudery_, etc., _à Paris_, chez A.

Courbé, 1646, in-4°, p. 124.--Ce portrait, sans doute égaré ou

détruit, malgré toutes les recherches faites pour le découvrir,

est complétement inconnu aujourd'hui.

Après Scudéry, Pierre Corneille apparaît, modestement dissimulé derrière

l'initiale C, et porteur de six fleurs qu'on attribua faussement à

Conrart[76]. Habitué de l'hôtel de Rambouillet, où de sa voix lente et

monotone il donnait la première lecture de ses tragédies[77], et digne

admirateur des vertus de Julie, l'auteur du _Cid_ ne pouvait rester

inactif dans ce tournoi galant: il abaissa donc mignardement son _vers_

ample et sonore au ton madrigalesque, son style fier et élevé devint

doucereux et fleuri, bref le grand tragique daigna changer sa manière et

laissa gracieusement coqueter sa plume pour le chef-d'œuvre de

Montausier.

[76] Voyez l'_Histoire de Pierre Corneille_, par J. Taschereau,

ainsi que les notes que nous donnons à la fin de notre édition

sur les madrigaux signés C.

[77] La Bruyère, _Caracteres_, ch. XII; Vigneul de Marville,

_Mélanges d'histoire et de littérature_, t. I, p. 167.

Guillaume Colletet[78], au contraire, poëte bon vivant et madrigalier

par tempérament, semble mal à l'aise et un peu guindé dans les quatre

pièces qu'il écrivit pour la _Guirlande_. Sa muse, comme celle de

Villon, s'abandonnait au débraillé, aux chansons à boire et aux sonnets

grivois, et l'_époux de Claudine_, qui prenait d'habitude ses divinités

en bas lieu, dut se trouver cérémonieusement intimidé lorsqu'il eut à

chanter la chaste beauté de Julie.

[78] Guillaume Colletet, académicien en 1634 et mort en 1659,

paraît être un poëte du XVIe siècle égaré dans le XVIIe. Sa

fécondité fut énorme et son talent trop peu goûté. Cet épicurien

passa sa vie entre Apollon et Bacchus, sans s'embarrasser du

lendemain; aussi, mourut-il pauvre, et Chapelain, dans ses

_Lettres_, dit qu'il fallut quêter pour l'enterrer.--Voyez:

_Histoire de l'Académie françoise_; Moreri, _Dictionnaire_, et

_les Grotesques_, de Th. Gautier, qui a peint avec son coloris

habituel ce _bohème_ d'un autre âge.

Philippe Habert, le commissaire de l'artillerie et l'auteur du _Temple

de la mort_[79], attacha trois fleurs à la couronne poétique offerte à

Julie: le _Narcisse_ et deux _Soucis_. Ses madrigaux sont d'une finesse

et d'une élégance remarquable, le troisième surtout, le plus connu après

celui de Desmarests, est poussé dans le dernier galant:

Ne pouvant vous donner ni Sceptre, ni Couronne,

Ni ce qui peut flatter les cœurs ambitieux,

Recevez ce _Soucy_, qu'aujourd'huy je vous donne

Pour ceux que tous les jours me donnent vos beaux yeux.

[79] Philippe Habert, l'un des premiers de l'Académie française,

en 1629, _mourut dans l'année 1637_. Comme la _Guirlande de

Julie_ ne fut écrite et offerte qu'en 1641, c'est donc une

nouvelle preuve qui confirme notre opinion _sur la date de 1632_,

où fut commencée la _Guirlande de Julie_.--Les poésies diverses

de cet auteur se trouvent dans différents recueils, et, si l'on

en croit Sorel dans sa _Bibliothèque françoise_, quelques-unes

furent mises au jour en un volume.--Son principal ouvrage est le

_Temple de la mort_, qui, selon Pellisson, est une des plus

belles pièces de notre poésie française.

Ce joli quatrain n'est-il pas d'un tour spirituel et d'une grâce

parfaite!

Simon Arnauld, marquis de Pomponne[80], choisit avec délicatesse le

_Muguet_, la _Fleur de grenade_ et la _Perce-Neige_. Il traita avec goût

ces trois sujets, qu'il signa du nom de _De Briotte_, sorte de

pseudonyme dont le futur grand ministre ornait volontiers les

productions poétiques de sa jeunesse.

[80] Simon Arnauld de Pomponne, né en 1618, mort en 1699, est

fils d'Arnauld d'Andilly et neveu du grand Arnauld. Il succéda à

M. de Lionne aux affaires étrangères, et c'est sous son ministère

que fut conclue la glorieuse paix de Nimègue. Voyez les _Mémoires

du marquis de Pomponne_, publiés en 2 vol. in-8º, à Paris, en

1862. On trouve, dans le tome II du _Recueil de poésies

diverses_, par M. de La Fontaine, pages 113 et 114, un fort beau

sonnet pour le _tombeau de M. le duc de Weymar_, et une ode

superbe _sur la Sagesse_, de la composition de M. de Pomponne.

D'Andilly le fils se décida pour le _Soucy_ (sous le nom de Clytie) et

la fleur de _Thym_; il se fit l'avocat de ces deux fleurs d'une manière

si correctement adulatrice, que Julie d'Angennes dut prendre souvent

plaisir à regarder le feuillet de vélin où elles s'épanouissaient dans

leur élégance raffinée.

Desmarests, sieur de Saint-Sorlin[81], qu'on nommait le plus fou de tous

les poëtes, et le meilleur poëte qui fût entre les fous, prouva, à

l'occasion de la _Guirlande_, que s'il savait composer de longs et

innombrables poëmes, il pouvait faire également de petits et délicieux

madrigaux.--Il se présenta avec deux quatrains: l'un sur les _Lys_,

l'autre sur la _Violette_; le premier d'un charme agréable, mais

peut-être équivoque; le second tendrement expressif et d'un mouvement si

emblématiquement vrai, qu'il l'emporte en franche beauté sur tous les

autres madrigaux du recueil de Montausier. Il est impossible d'exprimer

une prétention plus noble sous une forme aussi humblement séduisante. La

_Violette_ de Desmarests a conservé sa fraîcheur et son parfum délicat.

Elle brille encore aujourd'hui dans tout son éclat, et la coquette

petite fleur demeurera assurément immortelle dans notre poésie comme un

parangon symbolique de grâce modeste et de timide hardiesse.

[81] Jean Desmarests de Saint-Sorlin fut reçu à l'Académie

française en 1634, et mourut à Paris en 1676, âgé de plus de 80

ans. Outre son poëme de _Saint Louis_, le plus connu, il en

composa dix autres, plus ses pièces de théâtre: _les

Visionnaires_, _Roxane_, _Scipion_, _Mirame_, et _l'Europe_.

Quantité de pièces de vers de ce fécond auteur se trouvent à la

fin de ses œuvres de théâtre et dans différents recueils de

poésies. Voyez: _Histoire de l'Académie française_; Dictionnaires

de _Bayle_ et de _Moréri_; Baillet, _Jugement des Sçavans sur les

poëtes modernes_, etc.

Le père Le Moyne[82], auteur du poëme héroïque de _Saint Louis_, fit

par la suite une si ingénieuse _Métamorphose de la Violette_, que nous

n'hésitons pas à la citer comme une charmante paraphrase du quatrain de

Desmarests.

La voici:

L'humble et timide violette

Craint de montrer aux yeux du jour

L'infortune de son amour,

Depuis la faute qu'elle a faite.

Sans ajustement et sans fard,

Elle n'emprunte rien de l'art:

Son habit est simple et modeste,

Et son visage sans couleur,

Dans le repentir qui lui reste,

En fait un voile à sa douleur.

[82] _OEuvres poétiques_ du père Le Moyne, in-f°, 1672, p.

446.--A l'exemple de Montausier, sans doute, le père Le Moyne

offrit à Mlle d'Angenois une _guirlande_ composée de fleurs du

Parnasse cueillies par la main des Muses. Nous n'avons pu trouver

le texte exact de cette nouvelle _Guirlande_, dont nous n'avons

eu connaissance que par la lettre d'envoi (p. 330. _Epître en

vers_). Dans ce même volume (p. 435), nous trouvons la douce

épigramme suivante sur le _portrait de Julie_:

Sage et noble _Julie_, estoit-ce pas assez

Qu'avecque ton esprit, qu'avecque ton visage,

Aux illustres du temps et des âges passez

Ton heureuse naissance eust osté l'avantage,

Sans que ce beau portrait demeurât pour ternir

Celle des siècles à venir.

Sans avoir l'attrait ni la forme succincte du madrigal de Desmarests,

l'œuvre du père Le Moyne est assez gracieuse pour figurer à sa suite.

Habert, l'abbé de Cérisy[83], celui-là même qui sut traiter avec un goût

achevé un poëme d'environ 700 vers _sur la métamorphose des yeux de

Philis en Astres_, pouvait d'autant plus aisément se faire l'interprète

de la _Rose_ et du _Narcisse_ en faveur de _Julie_.--Il prêta à ces

deux fleurs un langage de piquante courtoisie, qui, dans son exquise

politesse, laisse percevoir le genre d'esprit de cet excellent écrivain.

[83] Germain Habert, abbé de La Roche, abbé et comte de Cérisy,

frère de Philippe Habert, commissaire de l'artillerie, cité plus

haut.--L'abbé de Cérisy fut un des premiers de l'Académie. Il a

donné: en prose, _La vie du cardinal de Berulle_, in-4°, Paris,

1646;--_La métamorphose des yeux de Philis en Astres_, in-4°,

_Paris_, 1639.--Il fit beaucoup d'autres vers non imprimés.--Mort

en 1654.--Voyez la _Muse historique_ de Loret, _Gazette_ du 6

juin 1654.

La majesté des _Lys_ tenta par deux fois Martin, sieur de Pinchesne[84],

qui fit deux madrigaux sur ces fleurs royales.--Ce poëte ne fut pas

divinement inspiré en cette occurrence, mais on ne saurait le juger sur

cette œuvre de civilité: les Muses ne répondent pas toutes les fois

qu'on les appelle, et le neveu de Voiture déploya assez de talent par la

suite pour qu'on puisse le considérer comme le plus injustement négligé

parmi les oubliés du XVIIe siècle.--De Pinchesne fut un des chantres les

plus fidèles des beautés de _Julie_, et après la mort de Madame de

Montausier il gravait encore sur son tombeau le sonnet suivant:

Tout ce qui peut rester d'une brillante vie,

Quand la mort en a mis la dépouille au tombeau,

Reste encore de _Julie_ en un estat si beau

Qui d'honneurs immortels rend sa perte suivie.

Son âme, aux lois du temps cessant d'être asservie,

Ne se ferme aux rayons du céleste flambeau

Que pour s'ouvrir au jour d'un autre tout nouveau,

Dont elle est dans la gloire heureusement ravie.

Tandis que ses beaux ans furent en leur esté,

Jamais tant de vertu, d'esprit et de clarté

N'ont rendu parmi nous un mérite célèbre.

Ses beaux ans ne sont plus, mais son nom vit toujours,

Et la nuit ny l'oubli de l'empire funèbre

Jamais sous le soleil n'en borneront le cours.

[84] Estienne Martin, sieur de Pinchesne, contrôleur ancien et

vétéran de la maison du roy, né en 1616, mort en 1705.--Ce poëte,

neveu de Voiture (dont il fit l'éloge en tête de ses œuvres),

était fort jeune lorsqu'il composa ses madrigaux pour la

_Guirlande_. Les poésies qu'il fit par la suite marquent un

talent original et personnel, une imagination vive et colorée,

une forme correcte et pure.--Boileau ayant dédaigné de le

débarbouiller de son fiel, il est resté inconnu des chercheurs de

nos jours. Voyez:

1° _Poésies meslées_ du sieur de Pinchesne, dédiées à Monseigneur

le duc de Montausier, in-4º, 1672;

2° _Amours et poésies chrestiennes_ de M. de Pinchesne, in-4º,

1674;

3° _Géorgiques_ de Virgile, traduites en vers françois par Martin

de Pinchesne, in-8, Rouen, 1708.

Il nous reste à noter les huit poëtes qui, bornant leur ambition à un

seul madrigal, choisirent avec recherche, sur les fertiles coteaux de

l'Hélicon, la fleur unique dont ils devaient orner le front de Julie.

Commençons par Chapelain[85] et son altière _Couronne Impériale_, qui

fut si goûtée à l'hôtel de Rambouillet. M. de Gaignères parle assez

longuement dans sa Notice du sujet allégorique traité dans ce madrigal;

nous ne jugerons donc que l'œuvre en elle-même.--Chapelain s'était si

puissamment imposé à son époque, avant la pénible apparition de son

poëme, que _de fait il ne pouvait être médiocre_. Les quelques pièces

qu'il donnait en à-compte sur _son colossal chef-d'œuvre_, étaient

saisies, admirées, exaltées avec une telle passion, que c'eût été un

crime de ne pas s'extasier.--Aujourd'hui nous pouvons considérer la

_Couronne Impériale_ avec un sens plus rassis et exempt de ce prisme

d'enthousiasme qui fit regarder le créateur de la _Pucelle_ comme le

premier poëte du monde, et, à l'avouer franchement, le madrigal de

Chapelain nous semble légèrement boursouflé et d'une allure un peu trop

majestueuse pour l'harmonie générale et l'ensemble bien caractérisé de

la _Guirlande_.

[85] L'abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_ (tome XVII,

p. 373), attribue à Chapelain, outre la _Couronne Impériale_, une

pièce intitulée _l'Aigle de l'Empire à la princesse Julie_. Cette

épistre de 96 vers environ, qui est insérée dans le Recueil de

Sercy (tome V, p. 400), ne peut être de Chapelain, car elle se

trouve signée des initiales D. M. (sans doute Desmarests). Dans

le même Recueil se trouve une pièce qui est assurément de

Chapelain, c'est un sonnet sur le mariage de M. le marquis de

Montausier. Voyez, sur la _Couronne Impériale_, la note 2, aux

_Notes et Variantes_.

Godeau[86], par contre, trouva pour sa _Tulipe_ une forme fraîche et

idyllique; il donna à son vers l'élégance et le tour agréable de la

pastorale, et le madrigal du _Nain de la princesse Julie_ est si

honnêtement troussé et d'une physionomie si colorée que l'on s'étonne,

en le regrettant, que M. _de Vence_ ait presque exclusivement consacré

son talent à rimer des psaumes et à versifier des méditations

chrétiennes et des églogues sacrées.

La guirlande de Julie: augmentée de documents nouveaux · 第 2 / 5 段