_Les trois premiers sont en blanc. On lit au haut du recto d

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et

n'a pas été harmonisée.

[Illustration:

LA

GUIRLANDE

DE

JULIE

A. Mongin del et sculp. Imp. A. Salmon.]

LA

GUIRLANDE DE JULIE

_Augmentée de Documents nouveaux_

PUBLIÉE AVEC NOTICE, NOTES ET VARIANTES

PAR OCTAVE UZANNE

ET ORNÉE D'UN

_PORTRAIT INÉDIT DE JULIE D'ANGENNES_

[Illustration]

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

Rue Saint-Honoré, 338

M DCCC LXXV

[Illustration: IVLIE LVCINE

D'ANGENNES

DAMOISELLE DE RAMBOVILLET]

[Illustration]

ÉPITRE DÉDICATOIRE

A. M. PAUL LACROIX

(Bibliophile Jacob)

MONSIEUR,

_Je viens, disciple fidèle, placer cette édition de la_ Guirlande de

Julie _sous votre haute protection, rendre humblement hommage à votre

vaste savoir, et atténuer, s'il est possible, ma dette de reconnaissance

envers vous_.

_C'est non-seulement au_ maître, _au docte bibliophile, au grand lettré

de ce siècle, que je dédie cette réimpression, c'est plus encore à

l'homme bienveillant, au savant d'intimité, prodigue, comme les vraiment

riches, de ses immenses trésors bibliographiques, de son expérience et

de ses conseils._

_N'est-ce pas, en effet, sous l'influence de vos généreux encouragements

que j'ai pu concevoir ma tâche, préparer et mûrir la réhabilitation des_

poëtes de ruelles _du XVIIe siècle?_

_Aux quelques_ beaux esprits _que je me proposais d'exhumer, à_ Sarasin,

Voiture, Colletet, Malleville, Brébeuf et Scudéry, _n'avez-vous pas

ajouté, avec l'enthousiasme juvénile de votre ardente érudition, les

noms de_ Chapelle, Montreuil, Charleval, Lainez, Ferrand, _et autres

poëtes, hélas! oubliés, jadis oracles dans le temple du beau langage,

talents originaux, précieusement étoffés de couleur locale, au milieu de

la grandiose universalité littéraire du siècle de Louis le Grand?_

_Vous avez particulièrement daigné sourire à l'illustre galanterie du

marquis de Montausier, éclose dans ce pays de_ la conversation, _ou

Julie d'Angennes était reine et idole, et j'ai eu l'inappréciable

bonheur de contempler dans votre cabinet de travail, radieuse dans son

auréole de fleurs, la_ ravissante Guirlandeuse, _dont le portrait si

recherché, et jusqu'alors ignoré, embellit, grâce à vous, cette nouvelle

édition_.

_Ne sont-ce pas là, monsieur, des titres à mon entier dévouement, et ne

dois-je pas m'estimer fier et heureux d'avoir su rencontrer, au début du

chemin, le guide sûr et charmant qui a bien voulu faire quelques pas sur

ma route?_

_C'est donc sous votre inspiration que paraît aujourd'hui la_ Guirlande

de Julie, _et que renaîtront tour à tour tous ces rimeurs galants_,

favoris des Parnassides, _troupe légère d'avant-garde des Corneille et

des Molière, qui, en dépit de la verte férule du_ régent Boileau, _sut

si agréablement faire l'école buissonnière et butiner dans les sentiers

de la double colline_.

_Grâces vous soient rendues, monsieur, si je puis mener à bonne fin

l'entreprise que je conçois, et offrir aux lettrés, dans une gracieuse

rénovation, ces délicates victimes de l'oubli._

_Quoi qu'il en soit, heureux ou non dans l'avenir, ayant votre

exemple comme guide et votre mérite comme but, je marcherai fièrement en

avant, prenant la devise que les anciens, dans leur erreur, plaçaient

sous le disque solaire_:

Fit cursu clarior.

_Avec l'assurance de ma plus vive reconnaissance et de ma sincère

amitié, veuillez me croire_,

MONSIEUR,

_Le plus fervent et le plus dévoué de vos

admirateurs_.

OCTAVE UZANNE.

Paris, le 10 décembre 1875.

[Illustration]

NOTICE

SUR LA GUIRLANDE DE JULIE

Quand les dieux eurent fait

Le chef-d'œuvre parfait

Que _Julie_ on appelle,

Minerve qui la vit

En pleura de dépit,

Et se trouva moins belle.

VOITURE.

Après Helene, il n'y a gueres eu de personne dont

la beauté ayt esté plus generalement chantée.

TALLEMANT DES RÉAUX.

La princesse Aminte, fille de la Déesse d'Athènes, avoit un esprit de

pacification, et portoit la paix partout où elle alloit. C'étoit une

personne aimable et aimée de tout le monde, qui n'a jamais fait que du

bien, et qui a toujours empêché le mal autant qu'elle a pû. Elle avoit

des charmes dans l'esprit qui se faisoient connoître à tous ceux qui

l'approchoient, mais qui ne se peuvent exprimer. Jamais personne n'a

mieux sçû qu'elle conserver l'affection de ceux qui étoient le plus mal

ensemble, ni être si bien venuë chez les ennemis des gens qu'elle venoit

de quitter. Rien n'étoit beau sans elle: les maisons qu'elle ne vouloit

pas honorer de ses visites étoient désertes et décriées; enfin son

approbation seule faisoit valoir ceux qu'elle en jugeoit dignes, et pour

bien débuter dans le monde, il falloit avoir l'honneur d'être connu

d'elle.»

Ainsi parle _Mademoiselle_ dans la _Princesse de Paphlagonie_[1], et si

nous commençons cette Notice par un début digne des Perrault et des

Galland, c'est que Julie-Lucine d'Angennes de Rambouillet fut une fée,

bonne, gracieuse, spirituelle et presque divine, à laquelle les poëtes

ses contemporains prodiguèrent avec justice les plus éclatants hommages

dus à sa féminine puissance.

[1] _La Princesse de Paphlagonie_, petit roman de _Mademoiselle_,

dont Segrais fut le correcteur. (Voyez _OEuvres de Segrais_,

Amsterdam, 1723, t. II, p. 213.) On trouve une clef de cette

histoire dans le même ouvrage (t. Ier, p. 159). Mme de

Rambouillet y est peinte sous le nom symbolique de la _Déesse

d'Athènes_, et Julie d'Angennes est représentée par la princesse

_Aminte_.

Ces éloges enthousiastes dont elle fut l'objet, ces pompeuses

métamorphoses dans lesquelles on se plut à transformer ses différents

mérites comme pour mieux les fixer, ces bouquets de madrigaux qui

enguirlandent encore sa mémoire après avoir animé son exquise beauté,

toute cette gamme de louanges enfin peut paraître à première vue

excessive et fanatique, mais l'étude sérieuse de sa personne et de sa

vie justifie pleinement à nos yeux l'ardente admiration qu'elle sut

inspirer.

Julie d'Angennes fut un esprit rare, digne de tenir un illustre rang

dans l'histoire littéraire des femmes françaises, par sa grâce, ses

vertus, sa remarquable intelligence, et le doux éclat poétique qu'elle

semble jeter sur la société polie de son époque.

Le XVIIe siècle naissait à peine, que la poésie des Ronsard, des Baïf et

des Du Bellay changeait brusquement sa manière rude, quoique mignarde,

au sein même de l'hôtel de Rambouillet. La Muse vigoureuse et féconde du

XVIe siècle, introduite par Malherbe dans la maison de la vertueuse

Arthenice, y abandonna son allure négligée. Initiée peu à peu à de

nouvelles doctrines, elle sut se façonner à l'étiquette du bel esprit,

et, mettant tous ses soins à enjoliver son style, à gazer son langage, à

modifier son ton, elle fut tour à tour coquette sans être prude,

spirituelle avec malice, frivole avec enjouement. De forte fille

populaire à l'accent net et franc, elle devint _damoiselle_ affétée, usa

de métaphores, sut jouer de l'éventail et étaler ses falbalas. Elle eut

peut-être moins de verve gauloise; mais elle acquit à coup sûr plus de

politesse française. La Muse avait pris rang _de qualité_.

Julie ne contribua pas médiocrement à cette transformation poétique,

conçue et opérée sous ses auspices; à la protection qu'accordait madame

de Rambouillet aux littérateurs en renom, elle ajouta les charmes de sa

pétulante conversation et de son vivace entrain, et fut surtout, par sa

seule présence, la reine des madrigaux, le bon génie inspirateur, la

vivante idole, et comme le palpable idéal des poëtes qui

l'entouraient[2].

[2] «Elle est, dit Mlle de Scudéry, la plus affectueuse du monde,

ayant un charme si particulier dans la conversation, pour peu que

les gens qui sont avec elle lui plaisent, qu'il suffiroit, pour

devenir amoureux de _Philonide_, de passer une après-dînée à sa

ruelle, quand même on y seroit sans la voir, et en un de ces

jours d'été où les dames font une nuit artificielle dans leurs

chambres pour éviter la grande chaleur.» (_Le grand Cyrus_, t.

VII, livre Ier.)

Autour de cette déité se forma une cour brillante et courtisanesque,

nourrie de l'_Astrée_ et des pastorales à la mode, esprits délicats,

talents gradués, génies naissants, qui tous se hasardaient avec savoir

sur les gracieux confins du Païs de Tendre[3], en se proclamant heureux

de se mourir pour la dame de leurs pensées et de payer la dîme à sa

beauté.

[3] Nous ne prétendons pas parler ici du _Païs de Tendre_,

introduit plus tard, par de _fausses précieuses_, dans le roman

de _Clélie_, et dont la Mer dangereuse, le Lac d'indifférence,

Orgueil, Tiédeur, Oubli, etc., formaient les redoutables Limites.

Dans ce temple du beau parler, la recherche était de bon goût, le

vulgaire à l'index, et tous les efforts incombaient à proscrire le

malsonnant, à chasser le banal, et à revêtir d'honnêtes circonlocutions

la brutalité de certains mots, trop court vêtus jusqu'alors.

Il fallait être passé maître dans l'art du bien dire, et superbement

connaître _tout le bel air des choses_, pour posséder ses grandes et

petites entrées dans cette immortelle réunion; un novice eût-il laissé

échapper une expression triviale, une tournure de phrase basse ou

grossière, qu'aussitôt environné de mignonnes toux sèches, de cris

étouffés, et du mouvement accéléré de _zéphirs_[4], il fût resté

pétrifié devant les visages froidement dédaigneux et l'attitude

visiblement outragée de la noble assemblée. Aussi, quel langage

chastement imagé il se parlait dans ce sanctuaire d'euphonie et de

pudeur! Que d'audacieux néologismes, que d'habiles périphrases, que de

brillantes et solides épithètes qui vinrent enrichir notre langue pour

demeurer aujourd'hui parmi nous, et sans qu'on y songe, de l'emploi le

plus familier!

[4] Les éventails étaient ainsi nommés. Voy. le _Dict._ de

Saumaize.

C'est sur cette société d'élus, où sa spirituelle beauté s'épanouissait,

que l'illustre Julie régnait sans égale. Elle était l'arbitre souverain

des belles choses, le point de mire des saillies vives et élégantes.

Toutes les fusées d'esprit étaient tirées en son honneur, et une œuvre

badine ou sérieuse n'aurait pu se passer de son assentiment.

N'est-ce pas pour elle que Voiture écrivait ses lettres les plus

galantes et ciselait ses vers les plus enjoués; que le vénérable Godeau,

abandonnant ses paraphrases bibliques, se faisait rimeur de ruelles, et

que le grave Chapelain, infidèle à sa _Pucelle_, contraignait son bon

sens à _madrigaliser_? N'est-ce pas encore pour cette douce

enchanteresse que Colletet, Malleville, Gombaud, Scudéry, Habert,

Desmarests et tant d'autres luttaient de talent et de finesse, et que

Pierre Corneille, amoureux lui-même, dictait à sa muse émue les petits

vers musqués qu'il parafait de son grand nom?

Il n'y a jamais eu une dame qui ait si bien entendu la galanterie, ni si

mal entendu les galants, pensait spirituellement le malicieux

Voiture[5]. En effet, au milieu de tous ces mourants, Julie d'Angennes

demeurait d'une humeur toujours libre et aimable, savante sans orgueil,

modeste sans contrainte; elle vivait dans ce monde galant, comme la

salamandre parmi les flammes, sans que le moindre soupçon ait pu

l'atteindre; sa vertu toujours souriante brillait dans toute sa pureté,

et elle semblait enfin soutenir de son exemple cette admirable mais

trop souvent dangereuse maxime de madame de Sablé: «Que les femmes,

ornements de la terre, sont faites pour être adorées et répandre autour

d'elles tous les grands sentiments, en accordant comme une assez digne

récompense leur estime et leur amitié.»

[5] Lettre écrite à Mlle Paulet, datée de Lisbonne, en octobre

1633.

C'est de sa mère, la marquise de Rambouillet, s'écrie Fléchier dans sa

remarquable oraison funèbre[6], que «l'admirable Julie tenoit cette

grandeur d'âme, cette bonté singulière, cette prudence consommée, cet

esprit sublime et cette parfaite connoissance des choses qui rendirent

sa vie si éclatante. Vous dirai-je, poursuit l'harmonieux orateur,

qu'elle pénétroit dès son enfance les défauts les plus cachés des

ouvrages d'esprit et qu'elle en discernoit les traits les plus délicats?

que personne ne savoit mieux estimer les choses louables, ni mieux louer

ce qu'elle estimoit? qu'on gardoit ses lettres comme un modèle de

pensées raisonnables et de la pureté de notre langue... et que, tout

enfant qu'elle étoit, elle se fit admirer de ceux qui étoient eux-mêmes

l'ornement et l'admiration de leur siècle?»

[6] _Oraison funèbre_ de Mme Julie-Lucine d'Angennes de

Rambouillet, duchesse de Montausier, prononcée par Fléchier, en

l'église de l'abbaye d'Hière, le 2 janvier 1672.

Telle était l'incomparable fille d'Arthenice, qui, à ces belles

qualités, joignait un dévouement héroïque et un philosophique mépris de

la mort[7], et si l'on envisage cet éclatant ensemble de perfections,

qui s'élevait modestement au milieu d'une civilisation avide de trouver

la femme forte pour la diviniser, on comprendra que tout ce que Paris

comptait alors de personnes illustres et distinguées, se soit empressé

autour de cet _astre_, pour lui décerner de justes honneurs et de

sincères adulations.

[7] Le plus jeune des fils de Mme de Rambouillet, né en 1624, et

qui prit le titre de son père, celui de «vidame du Mans», fut

atteint de la peste, à l'âge de sept ans. Cette épouvantable

épidémie faisait fuir souvent parents et amis loin de ceux qui en

étaient atteints. Julie d'Angennes ne quitta pas le chevet de son

jeune frère, et elle l'assista jusqu'à son dernier soupir, ainsi

que Mme Paulet.

Lorsque le baron de Sainte-Maure parut à l'hôtel de Rambouillet, il

tomba aussitôt sous le charme de Julie d'Angennes, et par ses manières

courtoises, ses multiples attentions et ses franches coquetteries, il

essaya de donner l'éveil au cœur de cette sirène, dont il se déclara

vivement l'amant le plus passionné et le prétendant le plus tendre[8].

[8] Charles de Sainte-Maure n'éleva ses prétentions à la main de

Julie qu'après la mort de son frère aîné, qui aspirait lui-même à

ce mariage. Il n'avait alors que vingt-cinq ans et ne comptait

pas à son actif les charges honorables qui firent de lui, plus

tard, un des plus beaux partis que pût rêver la fille d'une

illustre maison. Tallemant, du reste, rapporte, dans ses

_Historiettes_, que: M. de Salles (depuis M. de Montausier) ne se

déclara point qu'il ne fût maréchal de camp et gouverneur de

l'Alsace.

Montausier n'était à cette époque que le brillant officier de Casal[9];

il avait l'air noble et grand, la taille bien prise, les yeux vifs et

pleins de feu, et sur la mâle beauté de son visage se peignait une

expression de téméraire franchise qui semblait défier l'hypocrisie; à

cet extérieur aimable et sympathique, le futur gouverneur du Dauphin

ajoutait un esprit cultivé, une farouche bravoure et cette scrupuleuse

honnêteté à remplir ses devoirs qui fit dire plus tard à Montesquieu:

«Le caractère de Montausier a quelque chose des anciens philosophes et

de cet excès de leur raison.»

[9] Voyez la _Vie de Montausier_, par le Père Nicolas Petit,

jésuite, citée plus loin, et l'Éloge _de Charles de Sainte-Maure,

duc de Montausier_, par Garat, 1781.

Le nouveau venu reçut l'accueil le plus chaleureux dans le palais

d'honneur des Rambouillet; ce n'était pas encore l'austère Alceste qu'il

fut dans la suite, mais le gentilhomme dans toute sa magnificence, l'ami

des plaisirs et des agréables entretiens, le poëte improvisateur et le

chansonnier habile, le plaisant moraliste enfin, qui savait rire des

vices de son époque et les censurer gaîment. A ces différents titres, il

eut vite conquis tous les suffrages et toutes les sympathies dans le

cercle spirituel d'Arthenice, où il prenait à partie Balzac ou Sarasin,

Ménage ou Voiture, Charleval ou l'abbé Cotin, et surtout Conrart et le

_formaliste_ Chapelain. Mais il ne pouvait consacrer à ces aimables

récréations que les pacifiques entr'actes de sa jeunesse active: la

guerre ou la politique venaient trop tôt le rappeler en province ou à

l'étranger, et le soupirant de Julie devait faire voyager sa passion que

ces absences forcées ne faisaient qu'allumer davantage. Cependant,

hâtons-nous de le dire, absent ou présent, M. de Sainte-Maure occupa

toujours une place importante dans la société de la marquise de

Rambouillet. Il s'était lié assez intimement avec Chapelain, dont il fut

sans cesse le fidèle ami, et avait entrepris avec le père de la

_Pucelle_ une correspondance familière et suivie, à laquelle

participaient quelquefois la marquise et sa fille, et tous les beaux

esprits de l'endroit[10].

[10] Cette correspondance fut si suivie qu'il en était résulté,

au dire de Chapelain (_lettres d'avril 1638_), plus de lettres en

prose et en vers qu'il n'en faudrait pour faire une _Arcadie_ de

Sannazar.

Montausier était-il à l'armée, la docte assemblée ne parlait que de sa

bravoure et de ses actions d'éclat dans les campagnes auxquelles il

prenait part; chacun se plaisait à vanter l'universel mérite de l'absent

regretté, et l'après-dînée se passait le plus souvent à commenter sa

dernière missive ou son nouveau sonnet.

De son côté, le pauvre exilé trouvait un grand adoucissement à sa

tristesse dans les épîtres qui lui étaient adressées. C'étaient de longs

et curieux bavardages, remplis des bruits du jour, des scandales à la

mode, des ouvrages nouveaux, parmi lesquels le tendre amant savait si

bien retrouver tous les _coq-à-l'âne_ de la conversation de l'_hôtel_,

qu'il parvenait à assister de loin aux agréables devis de la ruelle

d'Arthenice.

Néanmoins, l'impatient jeune homme désirait vivement assurer les liens

sacrés qui l'unirent par la suite à Julie d'Angennes. Cette dernière

hésitait à contracter ce mariage: elle comprenait peu qu'on se donnât de

sang-froid un maître, et répétait souvent qu'elle renoncerait le plus

tard possible à sa chère liberté, qu'elle ne devait abandonner, en

effet, dans les mains du marquis de Montausier, que quatorze ans plus

tard.

Les choses en étaient là vers 1641, lorsque Montausier, dans ses loisirs

justement acquis, réunit et fit écrire par Jarry les madrigaux de sa

fameuse _Guirlande_, qu'il avait conçue et préparée bien avant que d'en

couronner sa charmante fiancée.

Quoiqu'il existât déjà plusieurs recueils de poésies italiennes sous le

nom de _Guirlande_[11], le galant baron sut donner à sa fantaisie un

cachet de nouveauté et d'originalité, qui surpassa les dons les plus

merveilleux que l'amour ait pu faire éclore dans l'imagination des

amants.

[11] Voyez 1° _La Ghirlanda_ della Contessa Angela Bianca

Beccaria, contesta di Madrigali de diversi autori dichiarati da

Stefano Guazzo. _Genova_, pel Bartoli, 1595, in-4°;

--2° Ghirlanda di frondi, fiori e frutti, ed altre rime del signor

Alcide infiammati per l'illustrissima Signora Zenobia Reina

Beccaria Parona, gentildonna di Pavia. _In Pavia_, per gli credi

di Girolamo Bartoli. 1596, in-12.

(Quadrio, _Storia e ragione d'ogni poesia_, en 47 vol., t. Ier, p.

263.)

Il existe également des livres de poésie française sous le titre

de _Couronne de fleurs_, etc. Voy. au Catalogue imprimé des belles

lettres de la Bibliothèque du Roy, p. 511, col. 1, lettre Y, no

4898.

Ce manuscrit... Mais laissons, pour un instant, la parole à M. de

Gaignères, l'auteur principal d'une Notice que la tradition a

consacrée[12]. Charles Nodier, dans l'édition qu'il a donnée de la

_Guirlande_, prétend qu'il y aurait quelque pédantisme à la remplacer

par une autre; nous nous rangeons à l'avis de _ce maître_, et bien que

la Notice en question soit assez confusément rédigée, nous nous

contenterons de l'annoter et d'y ajouter les éclaircissements que nous

croyons nécessaires.

[12] Cette Notice est insérée dans le Catalogue des livres rares

et précieux de feu M. le duc de La Vallière, rédigé par Guillaume

de Bure fils aîné (première partie, t. III, p. 57 du supplément

de ce Catalogue, _à Paris_, chez Guillaume de Bure, 1783). Toutes

les éditions de la _Guirlande de Julie_ sont précédées de cette

Notice.

Nous reproduisons donc ici cette Notice sans en changer l'orthographe et

dans toute son intégrité[13]:

_Le dessein de cet ouvrage est un des plus ingénieux et des plus galants

qu'on pût imaginer en ce genre. M. Huet l'a appelé le chef-d'œuvre de

la galanterie et a vanté la magnificence de son exécution[14]. On peut

dire qu'elle n'a été en rien inférieure au projet._

[13] Nous avons groupé autour de cette Notice, sous la forme

succincte d'annotations, toutes nos études sur la _Guirlande_ et

l'histoire de ses manuscrits; nous croyons apporter une certaine

lumière sur plusieurs points assez obscurs jusqu'ici, et rendre

par là même cette nouvelle édition aussi achevée que possible et

plus complète qu'aucune autre.

[14] _Huetiana_ (édition de Paris, in-12, 1722, p. 103). «Jamais,

dit l'évêque d'Avranches, l'amour n'a inventé de galanterie plus

ingénieuse, plus polie et plus nouvelle que la _Guirlande de

Julie_, dont le duc de Montausier régala Julie d'Angennes, un

premier jour de l'an, lorsqu'il la recherchoit en mariage.» Dans

cet article, l'honorable M. Huet fixe le don de la _Guirlande_ à

l'année 1633 ou 1634. Il y a certainement erreur, car le

manuscrit porte la date de 1641.

_Il a pour auteur feu M. le duc de Montausier[15] qui l'envoya, le jour

de la fête de Julie-Lucine[16] d'Angennes de Rambouillet[17], à cette

charmante personne dont il devint l'époux après en avoir été longtemps

l'amant[18]._

[15] Charles de Sainte-Maure, alors baron de Salles, est né le 6

octobre 1610. C'était le second fils de Léon de Sainte-Maure,

baron de Montausier, et de Marguerite de Chateaubriant, tous deux

issus des plus illustres maisons de la Bretagne et de la

Touraine. Marquis en 1644, puis duc et pair en 1664, il reçut en

l'année 1668 la charge de gouverneur du Dauphin. Molière, dans

son _Misanthrope_, a taillé son portrait _en plein marbre, sous

les traits d'Alceste_, dont il fut, paraît-il, l'original.

[16] Elle s'appelait _Julie_, du nom de sa grand'mère, Julia

Savelli; celui de _Lucine_ lui fut donné par une tradition

très-ancienne dans la maison Savelli; on ajoutait toujours ce nom

à celui que recevaient, en baptême, les filles issues de cette

ancienne famille de Rome.

[17] Julie d'Angennes, née en 1607, était l'aînée des quatre

filles de Charles d'Angennes, marquis de Rambouillet et de

Pisani, et de Catherine de Vivonne-Savelli. Elle devint, par

suite de son mariage avec M. de Montausier, gouvernante de

monseigneur le Dauphin et dame d'honneur de la reine; et mourut à

Paris, le 15 novembre 1671, dans la soixante-quatrième année de

son âge. (Voyez le P. Anselme, _Histoire généal._, t. II, p. 427,

et t. V, p. 20; et Fléchier, _Oraison funèbre de madame la

duchesse de Montausier_.)

[18] Ce ne fut que quatre ans après la présentation de la

_Guirlande_ que M. de Montausier épousa Julie d'Angennes (le 13

juillet 1645). Elle avait alors trente-huit ans. «Elle s'étoit

mariée (dit madame de Motteville dans ses _Mémoires_), n'étant

plus jeune, au marquis de Montausier, qui l'avoit aimée _quatorze

ans_, et en se donnant à lui, il lui sembla qu'elle étoit plus

touchée des obligations qu'elle lui avoit et de son mérite que du

désir de se marier.»

M. de Montausier, pour conclure ce mariage, abjura la religion

protestante pour se faire catholique.

_Comme cette fête arrivoit dans un temps où la terre ne produit pas

assez de fleurs au gré des amants[19], celui-ci suppléa à la stérilité

de la saison par cette guirlande._

[19] Le 22 mai, _jour de la Sainte-Julie_. Nous serions plutôt

tenté d'affirmer, avec M. Huet, que l'offre de la _Guirlande_ eut

lieu «un premier jour de l'an»; car, Mai, le mois du renouveau,

produit certes assez de fleurs, même au gré des amants. Quant à

l'année où Julie trouva ce chef-d'œuvre _à son réveil_, il est

probable que ce fut le 1er janvier 1642, puisque le manuscrit est

daté de 1641.

_Ce manuscrit commence par huit feuillets._

_Les trois premiers sont en blanc. On lit au haut du recto du second le

billet que l'abbé de Rothelin[20] écrivoit de sa main à M. de Boze[21],

en lui faisant présent de ce beau livre_:

Je prie M. de Boze de vouloir bien accepter le présent livre, et le

placer dans son magnifique cabinet, comme une marque de ma tendre

amitié.

_L'abbé_ DE ROTHELIN.

_Le quatrième feuillet contient le titre._

_Sur le cinquième est peinte une guirlande superbe, au milieu de

laquelle on lit ces mots_:

LA

GVIRLANDE

DE

IVLIE

[20] Charles d'Orléans de Rothelin, abbé de Cormeilles et

littérateur distingué, né à Paris, le 5 août 1691, mort le 17

juillet 1744. Il fut reçu à l'Académie française en 1728, et à

celle des Inscriptions en 1732.

[21] Claude Gros de Boze, antiquaire, né à Lyon en 1680, mort à

Paris, en 1753. Il remplaça Fénelon à l'Académie française et fut

reçu à celle des Inscriptions, dont il devint secrétaire

perpétuel en 1706.

_Le sixième est encore en blanc._

_Il y a sur le septième une miniature où l'on voit Zéphire entouré

d'un nuage et représenté du côté gauche au côté droit du spectateur[22].

Il tient dans sa main droite une rose, et dans sa gauche la guirlande de

fleurs[23], au nombre de vingt-neuf, qu'il souffle légèrement sur la

terre pour qu'on puisse les reconnoître aisément[24]._

[22] C'est-à-dire faisant face au spectateur. Dans cette

position, la droite de Zéphire est à gauche du spectateur; il est

représenté de trois quarts.

[23] Cette seconde guirlande, en forme de couronne, peut avoir

deux pouces au plus de diamètre, tandis que la première occupe

presque entièrement la page. Celle-là n'est pas la copie exacte

de celle-ci, qu'elle ne rappelle que vaguement, et c'est plutôt

dans la première que dans la seconde que les fleurs peuvent être

comptées.

[24] Ces fleurs que souffle Zéphire ne sont pas aussi variées que

celles de la première guirlande. (C'est d'après M. Ch.-L. Livet

que nous donnons ces détails. Plus heureux que nous, M. Livet a

pu visiter, chez le duc d'Uzès, le précieux manuscrit avant la

publication de son édition. Voy. l'Appendice de _Précieux et

Précieuses_. Paris, Didier, 1870, 2e édition.)

_Le huitième contient un madrigal intitulé_: Zéphire à Ivlie.

_Le corps de l'ouvrage vient ensuite; il est de quatre-vingt-dix

feuillets, dont le premier est coté 6, et le dernier 95._

_De ces quatre-vingt-dix feuillets, il y en a vingt-neuf qui contiennent

chacun une fleur, et soixante et un qui contiennent chacun un

madrigal[25]._

[25] Nous avons fait en sorte de rendre, dans notre réimpression,

cette disposition du manuscrit original, en ne mettant qu'un

fleuron par chaque sorte de fleurs. Les éditions précédentes

n'avaient pas suivi, d'aussi près que nous l'avons fait, la

reproduction de l'œuvre de Jarry.

_Ce volume est terminé par une table alphabétique qui n'est point du

tout commode. Elle est dressée selon l'ordre des premières lettres de

chaque madrigal, de là vient que le nom de la même fleur y est répété

plusieurs fois, et qu'on n'y voit pas d'un seul coup d'œil toutes les

pièces qui ont été faites sur elle[26]._

[26] L'édition, à la suite de la _Vie de Montausier_ par Nicolas

Petit (_Paris_, 2 vol. in-12, _Rollin et Genneau_, 1729), a

reproduit cette table.

_Nous avons corrigé ce défaut en substituant à cette table défectueuse

celle donnée par l'abbé Rive[27]._

[27] L'abbé Rive (Jean-Joseph), bibliographe, né le 19 janvier

1730, mort en 1792. La table dont il est question ici fut dressée

par l'abbé à la suite de sa notice. Voyez _Notices historiques et

critiques_ de DEUX MANUSCRITS uniques et très-précieux de la

bibliothèque de M. le duc de La Vallière, dont l'un a pour titre:

LA GUIRLANDE DE JULIE, et l'autre: _Recueil de fleurs et insectes

peints par Daniel Rabel en 1624_. Par l'abbé Rive. _A Paris_, de

l'imprimerie de Didot l'aîné, 1779, in-4º de 20 pages. Cette

plaquette est très-rare.

_Sans vouloir enrichir le passé aux dépens du présent, il faut avouer

qu'il seroit difficile aujourd'hui d'assembler un aussi grand nombre de

beaux esprits et de poëtes célèbres qu'il s'en trouva alors pour

immortaliser le nom de_ JULIE.

_La table qui contient les noms de tous ces poëtes, et que nous avons

ajoutée à celle de l'abbé Rive, ne présente que les illustres fondateurs

de l'Académie françoise, qui s'élevoit alors à l'hôtel de Rambouillet,

en attendant qu'elle reçût et sa forme et sa gloire du cardinal de

Richelieu._

_Mais quand on n'auroit pas appris par là qui sont ceux qui aidèrent à

M. de Montausier à célébrer mademoiselle de Rambouillet, il seroit

toujours facile de juger, par tant de poésies diverses et ingénieuses,

que des esprits d'un ordre supérieur y ont eu part._

_Ces poésies ou madrigaux ont été imprimés à Paris, en 1729[28], à la

suite de la Vie de M. de Montausier, rédigée par Nicolas Petit, jésuite,

qu'on a confondu avec d'autres auteurs du même nom, dont les ouvrages

sont annoncés dans la France littéraire, t. Ier, p. 361; t. II, p. 92,

et Supplément, part. Ire, p. 167. L'on vient de réimprimer tout

récemment[29] ces madrigaux avec la Vie de M. le duc de Montausier._

[28] Cette édition fut réimprimée à Paris, chez Rollin fils, en

1735, puis en 1736. Le même ouvrage parut anonyme à Rotterdam (ou

Berlin), in-12, en 1731, sous le titre: _Mémoires de M. le duc de

Montausier_.

[29] La récente réimpression dont parle Guillaume de Bure, au

moment où il rédigeait son Catalogue, fut sans doute l'édition,

alors sous presse, donnée par Didot en 1784, d'après l'in-4º

manuscrit de la _Guirlande_, acheté par cet imprimeur à la vente

Crozat de Tugny, en 1751. Mais cette édition parut isolée, et

c'est par erreur qu'elle figure dans cette Notice comme ayant

paru avec la Vie de Montausier.

_L'on apercevra aisément à la table des noms des auteurs, que M. de

Montausier, comme amant, a composé un très-grand nombre de ces

madrigaux. On ignore les raisons pour lesquelles il s'est caché

quelquefois sous ces lettres: M. le M. de M.[30], ainsi que le marquis

de Racan par celles de M. le M. de R.[31]; M. Conrart, que l'on peut

appeler le père de l'Académie françoise, n'y est désigné que par M.

C.[32]._

[30] Tous les noms d'auteurs sont écrits par Jarry, dans l'angle

gauche de chacune des pages où commencent leurs madrigaux. Les

poëtes de la _Guirlande_ ne signèrent donc pas de leur main, à la

fin de chaque pièce. Le marquis de Montausier ne se cache

nullement sous les initiales décrites ici. Excepté à la table et

au madrigal _Zéphire à Julie_, son nom paraît toujours en toutes

lettres.

[31] Rien ne fait supposer que le sixain signé M. le M. de R.

soit du marquis de Racan; tout, au contraire, porte à croire

qu'il a pour auteur le marquis de Rambouillet, père de Julie. (V.

la _Note 23, à la fin du présent volume_.)

[32] Nous ne savons sur quelle autorité ont pu s'appuyer les

auteurs de cette Notice pour attribuer à Valentin Conrart les

madrigaux signés _M. C._ Conrart ne faisait pas de vers galants,

et en eût-il fait, les six pièces signées de ces initiales ne

seraient pas de lui. Trois de ces madrigaux sont assurément de

Pierre Corneille; pour les trois autres, s'ils ne sont pas du

même auteur, leur paternité est restée assez obscure pour qu'on

puisse les attribuer à l'abbé Cotin ou à tout autre (non

Colletet, ni Chapelain, qui signent dans le recueil) aussi bien

qu'au _Père de l'Académie françoise_. (Voyez, _à la fin de cette

édition_, les _notes 18, 21, 24, 27, 29, 33_.)

_Comme la baronnie de Montausier ne fut érigée en marquisat qu'en

1644[33], trois ans après que la_ Guirlande de Julie _fut présentée à

mademoiselle de Rambouillet, l'on sera sans doute étonné que M. de

Montausier ait pris le nom de marquis avant de l'être effectivement;

mais on ne doit pas ignorer qu'il étoit très-commun que les gens de

qualité prissent dans le monde le titre de marquis avant que la terre de

leur nom fût érigée en marquisat[34]. Le frère aîné de M. le duc de

Montausier, qui mourut en 1633[35], avoit aussi porté le titre de

marquis de Montausier._

[33] La baronnie de Montausier fut érigée en marquisat, en 1644,

par lettres patentes données à Paris, au mois de mai de la même

année. Ce marquisat fut ensuite érigé en duché-pairie, en 1664.

(Voyez le P. Anselme, _Hist. généal._, t. V, pp. 1 et 20.)

[34] Molière, dans les _Précieuses_, a ridiculisé les marquis

sans marquisat, et l'on connaît cette pointe de Scarron, dans son

_Roman comique_:

«... Enfin il se tint à la fille d'un marquis de je ne sais quel

marquisat: car c'est la chose du monde dont je voudrois le moins

jurer, dans un temps où tout le monde se marquise de soy-mesme, je

veux dire de son chef.»

[35] C'est par erreur qu'on a donné cette date de 1633. Hector de

Sainte-Maure, baron de Montausier, fut blessé d'un coup de pierre

à la tête, devant Bornéo, et succomba le 20 juillet 1635. Sans

cet accident, M. de Montausier, l'aîné, eût peut-être épousé

Julie d'Angennes; c'est du moins ce que nous apprend Tallemant:

«On avoit parlé autrefois, dit l'intéressant anecdotier, de

marier madame de Montauzier à feu M. de Montauzier, aisné de

celuy-ci.» A la mort de son frère, Montausier le jeune avait dejà

commencé à préparer la GUIRLANDE, dont les madrigaux devaient

être presque tous rassemblés.

_Chapelain, fameux par l'attente de la_ Pucelle _qui avoit par avance un

nom qu'elle n'a pu soutenir quand elle a été au grand jour[36], fut un

de ceux qui brilla le plus en cette occasion. La fleur impériale

dont il fit choix donna lieu à une allégorie fort spirituelle, sur

laquelle roule toute la finesse de son madrigal[37]._

[36] Chapelain avait partagé son poëme en vingt-quatre chants,

dont les douze premiers seuls parurent en 1656. Jusque-là sa

renommée n'était fondée que sur des petits ouvrages de poésie:

odes, sonnets, madrigaux, tous assez bons pour ne pas nuire à la

haute idée d'un poëme, fruit de tant de veilles, et que la France

entière semblait attendre impatiemment. (Voyez d'Olivet,

_Histoire de l'Académie françoise_; Guizot, _Corneille et son

temps_. Paris, Didier, nouvelle édition, 1866.)

[37] Voyez la note 2, aux _Notes et Variantes_.

_En voici l'explication en deux mots:_

_Le grand Gustave étoit alors au plus haut période de sa gloire, et il

en jouissoit sans rivaux, puisque personne ne pouvoit lui disputer celle

d'être le plus fameux conquérant de son siècle. Mademoiselle de

Rambouillet, juge très-capable du vrai mérite, ne parloit d'ordinaire de

ce prince qu'avec éloge; elle avoit même son portrait dans sa chambre,

et disoit toujours qu'elle ne vouloit point d'autre amant que ce

héros[38]._

[38] «Julie faisoit paroître une grande admiration pour la valeur

de ce prince, dit également Huet (_Huetiana_, p. 105). Elle avoit

son portrait dans sa ruelle et prenoit plaisir à dire qu'elle ne

vouloit pas d'autre galant que lui. M. de Montausier étoit

pourtant son galant fort ardent et fort déclaré.»

_Cela donna lieu à Chapelain de choisir pour sujet de son madrigal la

fleur qu'on nomme_ impériale, _qu'il suppose être Gustave ainsi

métamorphosé qui vient lui rendre hommage et lui offrir de la couronner.

Voiture, à qui cette fiction avoit sans doute paru très-noble, y fait

allusion dans la lettre qu'il écrivit à mademoiselle de Rambouillet[39],

au nom du roi de Suède, et qui commence_: Voicy le lion du Nord, _etc._

[39] (_OEuvres de Voiture_, lettre VII.) Cette lettre fut écrite,

sous le nom du roi de Suède, à mademoiselle de Rambouillet, en

mars 1632. Voiture, ayant fait travestir cinq à six hommes en

Suédois, les envoya en carrosse à l'hôtel de Rambouillet où ils

se présentèrent comme ambassadeurs de Gustave-Adolphe, en

remettant à Julie d'Angennes, avec cette lettre, un portrait du

grand conquérant.

_On a cru devoir cette explication en particulier à ceux qui verront ce

livre, sans entrer dans le détail du reste, qui s'entend facilement, et

l'on se contentera d'ajouter ici que Robert[40], célèbre peintre

d'alors, fut chargé de peindre les fleurs dont il est enrichi, et que

Nicolas Jarry[41], le plus fameux maître d'écriture de son temps, a_

_écrit de sa main et les madrigaux et la table des auteurs._

[40] Robert, peintre et graveur à la pointe, né à Langres, vers

1610, mort en 1684. Il peignait en miniature pour Gaston de

France, duc d'Orléans, et excellait dans la peinture des plantes,

fleurs et insectes. Nous avons vu, au Cabinet des estampes de la

Bibliothèque nationale, un fort intéressant recueil qui fait

honneur à cet artiste: c'est un grand in-folio portant le no

1199, en 2 volumes, cotés J. C. 33, sous le titre de: _Plantes

dessinées à la sanguine, par Robert_, tomes I et II. Les dessins

sont délicats et d'une merveilleuse exécution, bien qu'un peu

affaiblis par le temps.

[41] Nicolas Jarry, né à Paris, vers 1620, mort vers 1670. Tout

ce qui est sorti de la main de cet inimitable artiste passe pour

chef-d'œuvre. Son talent dans l'art calligraphique est au-dessus

de tout éloge; il a effacé tous ceux qui l'ont précédé ou suivi

dans la même carrière. (_Dictionnaire de bibliologie_, par

Gabriel Peignot, 1802, t. II, p. 388.--Le _Dictionnaire des

artistes_, de l'abbé de Fontenac, 1776, reste muet sur Jarry.)

Ce fameux calligraphe avait à peine vingt et un ans, lorsqu'il

écrivit la _Guirlande de Julie_; six ans plus tard, il fit un

autre chef-d'œuvre: les _Heures de Notre-Dame_, in-8° de 120

feuillets. Il reçut plus tard de Louis XIV le brevet de _maître

écrivain_ et de noteur de la musique du roy.

Le recueil manuscrit de Maurepas attribue même à Jarry le dessin

et la peinture des fleurs de la _Guirlande_.

_Afin que rien ne manquât à embellir cet ouvrage, il fut relié par le

Gascon, qui n'avoit pas d'égal en son art, et enrichi par le dehors et

le dedans des chiffres de Julie-Lucine, afin que l'on sût d'abord à qui

il étoit[42]._

[42] Ce manuscrit est relié en maroquin rouge, avec filets, et

recouvert d'un étui en peau de frangipane; le chiffre, imprimé en

or, est semé sur le maroquin; il est formé des lettres J.-L.

(Julie-Lucine), écrites à la fois de gauche à droite et de droite

à gauche.

_Tant que madame de Montausier a vécu, elle a conservé précieusement ce

gage de la politesse et de l'amour de son mari pour elle. Étant morte,

M. de Montausier en devint le dépositaire et le montroit avec plaisir à

ses amis. De ses mains, il passa en celles de madame la duchesse d'Uzès,

sa fille[43], qui savoit trop ce qu'il valoit pour ne pas le garder avec

soin. Aussi ce ne fut qu'après sa mort que ce livre fut vendu par ses

héritiers, comme une pièce qui ne méritoit pas leur attention. Un

particulier l'acheta à l'intention de M. Moreau, premier valet de

chambre de monseigneur le duc de Bourgogne, si connu par son mérite

et son bon goût, qui lui paya quinze louis d'or, valant alors deux cents

livres; et depuis il a eu l'honnêteté de m'en faire un présent et de

m'obliger à le prendre, croyant, avec raison, enrichir par là mon

cabinet[44]._

[43] Marie-Julie de Sainte-Maure, née vers 1646, mariée en 1664,

à Emmanuel de Crussol, duc d'Uzès, morte le 14 avril 1695.

Tallemant des Réaux, dans ses _Historiettes_, lui a réservé

quelques lignes sous ce titre: «_La petite Montauzier_». Il y

raconte très-agréablement les reparties précoces de la jeune et

chère enfant de Julie d'Angennes. La Vie de Montausier que nous

avons citée fut écrite par le P. Petit, jésuite, d'après les

_Mémoires de la duchesse d'Uzès_.

[44] C'est du cabinet de M. de Gaignères, auteur principal de

cette Notice, qu'il est question ici.

_Nicolas Jarry, écrivain inimitable du dernier siècle, fit trois

manuscrits de la Guirlande de Julie dans la même année 1641, savoir: un

in-folio, un in-quarto et un in-octavo._

_Le premier[45], annoncé dans le Catalogue des livres de M. le président

Crozat de Tugny, Paris, 1751, p. 119, no 1316, n'étoit pas imprimé.

C'est une erreur de ne pas l'avoir annoncé manuscrit. Il est de la

propre main de Jarry, sur papier in-quarto, à longues lignes, et

contient cinquante-trois feuillets très-bien écrits, en lettres

bâtardes. Il paraît avoir été l'esquisse et le modèle de l'in-folio

présenté à mademoiselle de Rambouillet. M. le marquis de Courtanvaux en

a été ensuite possesseur. Il est passé, à sa vente, entre les mains de

P. F. Didot, imprimeur de Monsieur[46]._

[45] C'est le second qu'il faudrait dire, car c'est du manuscrit

in-4º que l'auteur veut parler. Il est annoncé comme imprimé dans

le Catalogue de M. Crozat de Tugny (in-8º, à Paris, chez

Thiboust, 1751), dont la vente fut faite au commencement d'août

de cette même année. Il y fut adjugé au marquis de Courtanvaux,

au prix surprenant de 3 francs. M. P. F. Didot jeune l'acheta, à

la vente de ce dernier, pour la somme, non moins étonnante, de 3

fr. 75; et c'est d'après cet in-4º que l'édition de 1784 fut

donnée par ce même imprimeur.

[46] Nous ne pouvons suivre au delà les changements de

propriétaire que ce manuscrit a dû subir. Il n'est probablement

pas resté dans la famille des Didot. En tous cas, le savant

bibliophile M. Ambroise Firmin Didot ne le possède pas.

_Le second[47], très-précieux, sur vélin in-folio, qui a donné lieu à

cette Notice, est supérieurement écrit en lettres rondes; les figures de

toutes les fleurs, peintes par le fameux Robert, et la reliure

magnifique, en maroquin rouge, de ce livre, orné, en dehors et en

dedans, du chiffre entrelacé de J. L., ajoutent au très-grand mérite de

cet ouvrage unique en son genre._

[47] C'est-à-dire le premier. La rédaction de cette Notice est

fautive: la marche à suivre était de décrire à la suite

l'in-folio, l'in-octavo, et, en dernier lieu, l'in-quarto. Nous

ne sommes pas étonné des nombreuses erreurs qui se sont glissées

dans les différentes bibliographies de la _Guirlande_, qui toutes

ont pris cette Notice pour guide.

_Il paraît qu'après M. de Gaignières, ce manuscrit passa entre les mains

du chevalier de B***; il fut acheté, en 1726, à la vente de ses

livres[48], par M. l'abbé de Rothelin, qui, comme on l'a vu plus haut,

en fit présent quelque temps après à M. de Boze. M. de Cotte[49]

l'acheta des héritiers de M. de Boze, avec une partie de sa

bibliothèque, et le céda à M. Gaignat, à la vente duquel il fut

acheté par M. le duc de La Vallière[50]. M. Peyne, libraire de Londres,

l'a payé, à la vente de ce dernier[51], quatorze mille cinq cent dix

livres. Nous ignorons entre les mains de qui il est passé[52]._

[48] _Catalogus librorum viri nobilis D. equitis D. B***_

(Bauche). _Parisiis_, 1726 (n° 785, p. 70.)

[49] Jules Robert de Cotte, mort en 1767, fils de Robert de

Cotte, élève et beau-frère de Mansard. Ce fut lui qui disposa

l'aménagement de la Bibliothèque du roi, dans le palais Mazarin.

[50] M. le duc de La Vallière le paya, à cette vente, 780 fr.

[51] Catalogue du feu duc de La Vallière, t. II, p. 382, no 3247.

La notice de l'abbé Rive, citée plus haut (Didot, 1779), fut

vendue, sous le no 3249, la somme de 15 fr., à cette même vente.

[52] M. Ch. Nodier, dans son édition, a reproduit ces lignes,

sans annoncer que M. le duc d'Uzès était devenu possesseur de ce

précieux volume. Après la vente La Vallière, il fut acquis par

madame la duchesse de Châtillon, à la mort de laquelle il passa

chez la duchesse d'Uzès, sa fille. Il appartient aujourd'hui à M.

de Crussol, qui l'a reçu de son père, le duc d'Uzès. Il figurait

à l'exposition organisée à Paris, au profit des

Alsaciens-Lorrains, en 1874. On a offert plus de _cent mille

francs_ de cet admirable manuscrit au duc d'Uzès, qui s'est

empressé de refuser.

Madame la duchesse de Châtillon se _rendit sans doute

propriétaire_ de ce chef-d'œuvre à Hambourg, en 1795, car nous

trouvons, dans la _Botanique littéraire_ de madame de Genlis

(Paris, chez Maradan, libraire, 1810, p. 190), cette intéressante

note touchant ce manuscrit: «Ce monument intéressant de la

galanterie du XVIIe siècle, passé dans des mains étrangères (sans

doute par les malheurs de la Révolution), se trouvoit transporté à

Hambourg en 1795, et il étoit en vente... On ignore quelle est la

personne qui en fit l'acquisition.» (Cette vente eut donc lieu

onze ans après celle du duc de La Vallière.)

_Le troisième et dernier manuscrit de la_ Guirlande[53] _contient

quarante feuillets sur vélin in-octavo, écrits en_ lettres _bâtardes. Il

ne renferme que les madrigaux seuls, sans aucune peinture. La

reliure est la même que celle du manuscrit précédent (1641), parce

qu'ils furent présentés, tous les deux en même temps, à mademoiselle de

Rambouillet, par M. le duc de Montausier. L'on ignore absolument comment

il est passé dans la bibliothèque de M. le duc de La Vallière[54]. M. G.

Debure fils aîné, chargé de la vente de cette bibliothèque, l'a payé

quatre cent six livres, et en est actuellement le possesseur[55]

(1784)._

[53] Ce manuscrit, sur vélin in-8º, relié en maroquin rouge,

vient de la bibliothèque de l'abbé de Rothelin, dont il porte les

armes, gravées en taille-douce, collées sur l'intérieur du

premier carton de la couverture. Le Catalogue de l'abbé de

Rothelin n'en faisant pas mention, il est probable qu'il aura été

donné, par celui-ci, à M. de Boze en même temps que l'in-folio.

Le corps de ce manuscrit commence à la page 3, par le madrigal de

_Zéphire à Julie_; il finit à la page 70, et il est suivi d'une

table de 5 feuillets, dressée comme celle de l'in-folio. Notre

édition se trouve donc presque en tout point conforme à ce

manuscrit, sur lequel _le recueil de Maurepas_ prit copie, et non

sur l'in-folio, comme on semble généralement le supposer.

[54] Ce volume manuscrit a sans doute suivi le destin du superbe

in-folio: les acquéreurs de l'un se seront faits adjudicataires

de l'autre, et ils durent ainsi fraternellement arriver dans la

bibliothèque du duc de La Vallière, à la vente duquel le sort des

enchères les sépara.

[55] Brunet, dans le _Manuel du libraire_, annonce cet in-octavo

vendu 406 francs à la vente La Vallière (no 3248, p. 384, t. II),

622 francs à la vente d'Hangard, 250 francs à la vente de Febvre,

et enfin 2,900 francs à la vente du dernier de Bure, qui eut lieu

en 1853. Il fut alors acquis par M. le marquis de Sainte-Maure,

dans la famille duquel il a dû rester.

_Ce manuscrit peut être regardé comme le chef-d'œuvre de M. Jarry,

parce qu'il excelloit encore plus dans les_ lettres bâtardes _que dans

les_ lettres rondes.

_Nous croyons ne pouvoir mieux finir cette Notice qu'en rapportant le

sonnet de Gilles Ménage, imprimé dans ses_ Miscellanea, Parisiis, 1652,

_in-4º, p. 124_.

SONNET

SUR

LA GVIRLANDE DE IVLIE[56]

Sous ces ombrages verds la nymphe que j'adore,

Ce miracle d'amour, ce chef-d'œuvre des Dieux,

Avecque tant d'éclat vient d'ébloüyr nos yeux,

Que Zephire amoureux l'auroit prise pour Flore.

Son teint estoit plus beau que le teint de l'Aurore,

Ses yeux estoient plus vifs que le flambeau des Cieux,

Et sous ses nobles pas on voyoit en tous lieux

Les roses, les jasmins et les œillets éclore.

Vous qui, pour sa GVIRLANDE, allez cueillant des fleurs,

Nourrissons d'Apollon, favoris des neuf sœurs,

Ne les épargnez point pour un si bel ouvrage.

Venez de mille fleurs sa teste couronner:

Sous les pieds de IVLIE il en naît davantage

Que vos savantes mains n'en peuvent moissonner.

[56] Nous signalons l'analogie qui existe entre ce sonnet et

celui de Voiture, qui débute ainsi:

_Sous un habit de fleurs, la nymphe que j'adore_, etc.

(Voyez l'édition de Voiture donnée par A. Ubicini. _Paris_,

Charpentier, t. II, p. 309.)

Nous avons donné audience à M. de Gaignères pour la contexture et

l'histoire des trois manuscrits de Jarry; complétons sa Notice par

l'analyse succincte et aussi complète que possible des diverses copies

et éditions de la _Guirlande de Julie_.

C'est le _Recueil de Maurepas_ que nous citerons en premier lieu: Le

volume I de ce Recueil manuscrit[57] contient une copie prise

très-fidèlement, le 24 octobre 1715, sur le texte de l'in-8° de Jarry,

appartenant alors à M. le duc d'Uzès.

[57] Recueil de chansons, vaudevilles, sonnets, épigrammes,

épitaphes et autres vers satiriques et historiques, avec des

remarques curieuses depuis 1389 jusqu'en 164... (Vol. 1er, p.

527.)

_Bibliothèque nationale_, département des manuscrits. FR. 12, 616.

La guirlande de Julie: augmentée de documents nouveaux · 第 1 / 5 段